Mémoires du Père Berthod/01

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Texte établi par Claude-Bernard Petitot (48p. 287-296).


NOTICE
sur le père berthod
et sur ses mémoires.


Il s’est rencontré des hommes qui, en faisant le bien, n’ont écouté d’autre voix que celle de leur conscience. Leur noble tâche accomplie, ils se sont mis à l’écart, ont fui les récompenses, et auroient même voulu dérober leur nom à la reconnoissance de la postérité.

Ce peu de mots renferme tout le caractère du père Berthod. Sa vie privée est inconnue ; on ignore l’époque, le lieu de sa naissance, et jusqu’à l’année de sa mort. Il nous a seulement appris qu’il s’appeloit François Berthod, et qu’il étoit gardien du couvent des cordeliers de Brioude.

Ce religieux eut en 1652 la plus grande part au retour du Roi dans sa capitale. Ami du père Faure [1], évêque de Glandèves, il fut honoré de la confiance de la Reine régente, du cardinal Mazarin, et de messieurs Servien et Le Tellier. Demeuré dans Paris, il correspondoit, à l’aide d’un chiffre, avec M. de Glandèves, qui, de son côté, instruisoit la Reine des dispositions de la capitale, et déposoit aux pieds du trône les vœux ardens des Parisiens, courbés sous le joug d’une faction qui sembloit dès-lors préluder aux plus grands attentats. Le prélat transmettoit les ordres de la cour au père Berthod, qui soutenoit les royalistes, échauffoit ou modéroit leur zèle, et dirigeoit toute l’entreprise.

Quelques hommes particulièrement dévoués au Roi avoient pratiqué des intelligences dans la bourgeoisie de Paris, et même parmi les gens du peuple. C’étoient Le Prévôt de Saint-Germain, conseiller clerc au parlement ; de Bourgon, conseiller d’État ; Du Fay, commissaire général de là marine ; et Rossignol, maître des comptes. Le père Berthod, l’âme de leur conseil, mandoit leurs résolutions à la cour, et leur faisoit connoître la volonté royale.

Le Prévôt, chef apparent des royalistes, semble avoir eu plus de zèle que de véritable habileté. On seroit porté à le penser d’après un passage d’Omer Talon, dans lequel cet impartial magistrat taxe d’imprudence et de témérité le projet de Le Prévôt[2]. Montglat, qui demeura fidèle au Roi, présente cependant le même fait sous un aspect différent ; il montre dans Le Prévôt un homme courageux, qui n’a pas craint de s’exposer aux plus grands dangers pour contribuer au rétablissement de l’autorité légitime[3]. Il ne faut donc pas s’en rapporter au cardinal de Retz, qui dans ses Mémoires immole Le Prévôt au ridicule. « Prévôt, dit-il, autant fou qu’un homme le peut être, au moins de ceux à qui on laisse la clef de leur chambre, se mit dans l’esprit de faire une assemblée au Palais-Royal des véritables serviteurs du Roi… Elle fut composée de quatre ou cinq cents bourgeois, dont il n’y en avoit pas soixante qui eussent des manteaux noirs. Prévôt dit qu’il avoit reçu une lettre de cachet du Roi, qui lui commandoit de faire main-basse sur tous ceux qui auroient de la paille au chapeau, et qui n’y mettroient pas du papier. Il lut effectivement cette lettre : et voilà le commencement de la plus ridicule levée de boucliers qui se soit faite depuis la procession de la Ligue[4]. » Le cardinal, en homme habile, se moque du personnage principal, pour envelopper tout le parti dans la même dérision ; mais il n’a garde d’avouer les démarches qu’il avoit inutilement faites pour se placer à la tête du mouvement royaliste, et de faire connoître le refus humiliant qu’il avoit éprouvé de la bourgeoisie. Quoi qu’il en soit, le génie du cardinal de Retz et son talent comme écrivain ont tellement subjugué certains esprits, qu’ils semblent avoir oublié que le factieux prélat a été plutôt l’apologiste que l’historien de la Fronde, et qu’il s’étoit mis dans la nécessité, pour atténuer l’audace de sa conduite, d’exalter la révolte aux dépens de la fidélité. Aussi le plus souvent les efforts tentés par les Parisiens pour se soustraire à la tyrannie des princes ont-ils été représentés, d’après ses récits, comme l’œuvre de la sottise et du fanatisme ; peu s’en faut même qu’un compilateur du dernier siècle n’accuse Le Prévôt d’avoir provoqué une nouvelle Saint-Barthélémy[5]. Effet ordinaire des grandes commotions politiques : la vérité est d’abord étouffée par les ouvrages des hommes qui écrivent dans l’intérêt et sous la dictée d’une faction ; puis le temps vient peu à peu la découvrir, et il finit par la dégager des voiles qui ne permettoient plus de l’apercevoir.

Après une négociation de plusieurs mois, le père Berthod et ses amis virent leurs travaux couronnés par le succès. Le Roi rentra dans Paris le 21 octobre 1652, et il y fut accueilli par les acclamations de tout un peuple, enivré de bonheur à la vue de son roi ; acclamations que nous avons aussi entendues dans ces derniers temps, et dont les anniversaires des 12 avril, 3 mai 1814, et 8 juillet 1815, rappelleront à jamais le touchant souvenir.

Les services que le père Berthod venoit de rendre à la couronne firent jeter les yeux sur lui comme sur l’homme le plus capable de conduire à son terme une négociation qui paroissoit beaucoup plus difficile que la première. Le parti des princes s’étoit concentré dans la province de Guienne ; le comte d’Harcourt, à la tête de l’armée royale, avoit fait rentrer un grand nombre de places dans l’obéissance ; mais la ville de Bordeaux, soulevée par le prince de Conti, par madame la princesse et par la duchesse de Longueville, étoit encore le foyer de la sédition.

Le parlement de Guienne, comme celui de Paris, avoit suivi le parti des princes ; mais il ne tarda pas à reconnoître qu’en s’éloignant du trône il avoit lui-même sapé son autorité ; et, pour prix de sa révolte, il lut abreuvé d’humiliations.

Une faction populaire s’étoit formée dans Bordeaux. Des hommes de la dernière classe du peuple, excités et dirigés par quelques meneurs, se réunissoient près des ruines du château du Ha, sur une vaste esplanade plantée d’ormes, d’où cette assemblée séditieuse prit le nom d’Ormée. La haine qu’avoit inspirée le duc d’Epernon, par sa hauteur et ses exactions, servit de prétexte à ces mouvemens tumultueux. Les ormistes, à l’exemple des ligueurs, eurent leurs articles d’union[6] ; ils eurent aussi leurs prodiges et leurs augures[7]. Leurs décisions furent qualifiées de plébiscites[8], et revêtues d’un sceau sur lequel on voyoit un ormeau entortillé d’un serpent, avec ces mots : Estote prudentes sicut serpentes ; et au revers la Liberté, entourée de l’exergue : Vox populi, vox Dei[9].

Le parlement défendit, par arrêt du 5 avril 1652, de s’assembler ailleurs que dans la maison de ville[10]. Cette injonction ayant été méprisée par les factieux, le parlement en ordonna de nouveau l’exécution ; mais l’Ormée rendit à son tour une décision monstrueuse, qualifiée d’ordonnance ou de plébiscite, que l’on a cru devoir insérer ici à cause de sa singularité démagogique.

« Sur l’advis receu par la compagnie de l’Ormée d’un certain arrest du parlement en ceste ville, injurieux et desraisonnable, afin d’empescher et destruire les bons desseins de ladite assemblée, nous disons que si ledit arrest est publié par la ville, qu’il sera couru sur les autheurs, adhérans et complices d’iceluy ; faisant défenses audit parlement, sur peine de la vie, d’user à l’advenir de semblables procédures, pour auxquelles s’opposer ladite assemblée prendra les armes ; enjoignant aux bourgeois de la ville d’y tenir la main, à peine d’estre déclarés traistres à leur patrie, et comme tels bannis à perpétuité de ladite ville, et leurs biens confisqués. Signé l’Ormée, avec plusieurs signatures. »

En effet, le parlement ayant fait publier son arrêt le 13 avril, les huissiers furent repoussés, et l’arrêt déchiré. L’Ormée, enhardie de plus en plus, organisa un gouvernement démocratique ; elle chargea plusieurs de ses membres de veiller au bien public ; elle nomma des généraux et des officiers de tout grade, ainsi que des juges qui devoient terminer tous les procès dans les vingt-quatre heures, sans intervention de procureurs ni d’avocats, « ayant considéré que tout homme qui a procès déduit aussi bien les raisons de sa cause que le meilleur avocat ou procureur de la cour » [11].

La lutte entre cette faction et le parlement devenoit chaque jour plus violente. Le 13 de mai, un nouvel arrêt publié le lendemain défendit encore les réunions de l’Ormée ; le peuple, non content d’avoir maltraité les huissiers, courut au Palais, et demanda avec menaces la révocation de l’arrêt ; l’Ormée porta l’audace jusqu’à ordonner que les magistrats qu’il qualifîoit de suspects sortiroient de Bordeaux[12].

Le prince de Conti lui-même, obligé de subir le joug de la révolte, fut réduit à l’humiliation de solliciter auprès de l’Ormée un délai qui lui fut refusé. Il fallut se soumettre à la force ; et le président Pichon sortit de la ville, accompagné de plusieurs autres magistrats[13].

Cependant la terreur régnoit dans Bordeaux. Les princes, divisés de passions et d’intérêts, s’emparèrent tour à tour des fureurs des ormistes, dont ils firent les instrumens de leurs haines et de leurs dissensions domestiques[14]. Les habitans du quartier du Chapeau-Rouge essayèrent vainement de résister à ces désordres ; les ormistes l’emportèrent, et les rues de Bordeaux furent jonchées de morts[15]. Ces factieux, maîtres de l’autorité, plongèrent la capitale de la Guienne dans toutes les horreurs d’une sanglante anarchie.

Telle étoit la position de Bordeaux au mois de décembre 1652, quand le père Berthod et M. de Bourgon furent envoyés en Guienne avec les pouvoirs les plus amples. Le père Berthod arriva à Bordeaux le 24 décembre 1652, et il descendit au couvent des cordeliers, dont le père Ithier étoit gardien. Nous ne le suivrons pas dans le détail des actes de son dévouement au service du Roi, et des périls auxquels il n’échappa que par une protection visible de la Providence : nous craindrions de diminuer l’intérêt qui s’attache à ses récits. Cette relation a d’autant plus de prix que nous ne connoissons pas d’écrivains du temps qui soient entrés dans les mêmes détails. Montglat seulement indique les faits principaux dans ses Mémoires[16], et dom Devienne fait connoître brièvement l’objet de la mission dont le père Berthod fut chargé[17].

On ignore ce que devint le père Berthod après avoir eu tant de part à l’extinction des troubles de la Fronde. Il est vraisemblable qu’il demeura près de l’évêque de Glandèves, devenu évêque d’Amiens, et qu’il écrivit par son ordre, peut-être même par obéissance, les deux relations que nous publions pour la première fois. L’auteur n’y parle jamais en son propre nom ; il raconte ce qui lui est personnel avec autant de simplicité que s’il parloit d’un autre ; mais il fait connoître une multitude de circonstances que lui seul a pu savoir, et par là il trahit l’incognito sous lequel sa modestie sembloit vouloir se cacher.

L’éditeur possède un manuscrit de ces Mémoires en un volume in-folio, d’une belle écriture du temps. Les armes de Nicolas Le Camus, premier président de la cour des aides, prevôt et maître des cérémonies des ordres du Roi en 1715, fixées au commencement du volume, paroissent indiquer qu’il provient de la bibliothèque de ce magistrat.

Il en existe une autre copie parmi les manuscrits de Conrart que nous avons décrits dans la Notice sur cet académicien, page 22 de ce volume ; elle se trouve dans le tome 12, page 593 et suivantes. On y lit à la marine, et de la main de Conrart, l’annotation qui suit : Par le père Berthod, depuis évêque de Glandèves.

La dernière partie de cette note renferme une erreur. Ce n’est pas le père Berthod qui fut nommé à l’évêché de Glandèves, mais le père Ithier, qui, traîné devant le tribunal de l’Ormée pendant les derniers troubles de Bordeaux, courut les plus grands dangers pour le service du Roi[18]. Nous nous sommes quelquefois servi du manuscrit de l’Arsenal pour rectifier des erreurs de copiste qui s’étoient glissées dans le nôtre.

Les deux parties dont se composent les Mémoires du père Berthod sont indiquées sous le titre de Relations dans le tome 2 de la Bibliothèque historique du père Le Long, sous les numéros 23701 et 23747. Il y est dit que ces deux manuscrits se trouvoient alors dans les bibliothèques du chancelier d’Aguesseau et du premier président de Mesmes.

On a éclairci par des notes, et par le rapprochement des gazettes du temps, les passages qui auroient pu présenter de l’obscurité.

Le portrait du père Berthod a été gravé dans le format in-12, par Bonnart, en 1663, d’après Barthélémy.

L. J. N. Monmerqué.

  1. François Faure, savant cordelier, avoit éte protégé particulièrement par le cardinal de Richelieu. Anne d’Autriche lui donna la charge de sous-précepteur de Louis xiv. Nommé en 1651 à l’évéché de Glandèves, il fut transféré à celui d’Amiens en 1653. Il mourut en 1687.
  2. Mémoires d’Omer Talon, tome 8, 2e partie, page 100, ancienne édition.
  3. Mémoires de Montglat, tome 50, page 366, de cette série.
  4. Mémoires du cardinal de Retz, tome 46, page 184, de cette série. On pourroit citer ici un passage des Mémoires de Joly, qui est tout-à-fait dans le même esprit. (Voyez le tome précédent, page 240. Mais il ne faut pas oublier que Joly, placé dans la dépendance du cardinal, étoit au moins aussi factieux que son maître, et qu’il étoit de son intérêt de présenter les événemens dans le sens le plus favorable aux frondeurs.
  5. Mailly, Esprit de la Fronde, tome 5, page 618.
  6. Articles de l’union de l’Ormée en la ville de Bordeaux, dans la collection de Mazarinades de la bibliothèque de l’Arsenal, tome 75, pièce 52.
  7. Histoire véritable d’une Colombe qui a paru miraculeusement en l’Ormaye de Bordeaux le 15 avril 1652 ; Paris, Chevalier, 1652, même volume, pièce 24.
  8. La généreuse Résolution des Gascons, même volume, pièce 36, page 7.
  9. Ibid., pages 3 et 7 ; et le Manifeste des Bourdelois dans le même volume, pièce 42, page 5.
  10. Huitième Courrier bourdelois ; Paris, 1652, page 5, même volume, pièce 68.
  11. Le Manifeste des Bourdelois, t. 75 des Mazarinades de la bibliothèque de l’Arsenal, pièce 42.
  12. Douzième Courrier bourdelois, t. 75 des Mazarinades de la bibliothèque de l’Arsenal, pièce 72.
  13. Journal de tout ce qui s’est passé à Bordeaux depuis le premier juin jusqu’à présent ; Paris, 1652, même volume, pièce 45.
  14. Mémoires de La Rochefoucauld, article intitulé Fin de la guerre de Guienne.
  15. Journal de tout ce qui s’est passé en la ville de Bourdeaux, depuis le 24 juin, entre les bourgeois de la ville et les ormistes ; Paris, 1652, tome 75 des Mazarinades de la bibliothèque de l’Arsenal, pièce 50.
  16. Tome 50 de cette série, page 405 et suiv.
  17. Histoire de Bordeaux, 1771, in-4°, première partie, page 462.
  18. On lit dans le Gallia christiana ce bel éloge du père Ithier, auquel on attribue une partie des actions du père Berthod :… « Nomine Régis ei data est amplissima potestas cum seditiosis agendi ;… sed, re a pacis hostibus cognitâ, conjicitur in vincula Itherius, et perpetuo carceri mancipatur pane et aquâ tantummodô pascendus. Attamen in vinculis Regis negotia movit, tantumique suis litteris ac emissariis profecit, ut plura civium millia palam declararint se ad pristinam obedientiam redire velle, et ad regiorum exercituum duces Itherium ipsum e carcere eductum miserint, qui omnibus compositis pacem in urbe restituit. » (Gallia christiana, tome 3, page 1247.)