Mémoires du Père Berthod/02

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Texte établi par Claude-Bernard Petitot (48p. 297-372).


MÉMOIRES


DU


PÈRE BERTHOD.



PREMIÈRE PARTIE


Secret de la négociation du retour du Roi dans la ville de Paris,
en l’année
1652.


[1652] Après l’incendie et les meurtres de l’hôtel-de-ville, les bons serviteurs du Roi, qui gémissoient dans l’oppression violente que l’ambition du prince de Condé leur faisoit souffrir, sans avoir presque la liberté de se plaindre, résolurent de sortir de cette tyrannie, et tâcher de rendre à Sa Majesté quelque preuve de leur fidélité et du zèle qu’ils avoient pour son service, en chassant de Paris ceux qui obsédoient le peuple, et qui par leurs menaces l’empêchoient de témoigner l’inclination qu’il avoit pour la personne du Roi et pour la défense de l’autorité royale.

Pour cela M. Le Prévôt de Saint-Germain, conseiller de la grand’chambre du parlement de Paris et chanoine de Notre-Dame, parla à M. l’évêque de Glandèves, auparavant nommé le père Faure, et depuis M. d’Amiens, auquel il fit la proposition de faire revenir Paris dans son devoir par la voie de la douceur ; et s’il se rencontroit quelques factieux qui fussent dans l’obstination, de les obliger par la force de se remettre dans le service du Roi, au moins en apparence, s’ils n’étoient pas obéissans dans le cœur.

M. de Glandèves, après avoir bien examiné les pensées de M. Le Prevôt, qu’il voyoit tout-à-fait généreuses, pour le rétablissement de l’autorité royale, et se ressouvenant que M. de Bourgon lui avoit fait un semblable discours quelques jours auparavant en revenant de la cour, lorsque le Roi étoit à Melun, se résolut de faire cette proposition à la Reine, et de lui envoyer quelqu’un pour entretenir Sa Majesté et pour en parler à M. le cardinal Mazarin.

Ce fut environ le 20 juillet que cette résolution fut prise. Il fut question de choisir une personne d’esprit et bien intentionnée pour envoyer à la Reine. M. de Glandèves, après en avoir cherché beaucoup dans son esprit, n’en trouva point de plus propre pour cela que le père François Berthod, religieux cordelier, gardien du couvent de Brioude, parce qu’il étoit fort assuré de son zèle pour le service du Roi, de la fidélité et de l’adresse avec laquelle il avoit agi dans d’autres rencontres. Il en parla donc au père Berthod, et n’eut pas grande peine à le disposer à faire voyage à la cour pour cette affaire ; car il le trouva dans les mêmes sentimens de messieurs Le Prévôt et de Bourgon ; mais la difficulté fut si grande de sortir de Paris, à cause des gardes exactes que l’on faisoit aux portes, où tous les capitaines de la ville qui commandoient ne laissoient sortir personne qui eût la simple réputation d’être serviteur du Roi, qu’il lui fut impossible d’aller trouver la Reine.

Cette impossibilité fit que M. de Glandèves pria le père Berthod, qui avoit un chiffre qui étoit connu de Sa Majesté et de M. le cardinal, et dont il s’étoit autrefois servi, d’en écrire à Son Eminence. La même difficulté se trouva d’envoyer la lettre, à cause du danger qu’il y avoit que le messager ne fût pris ; et ce malheur arrivant, toute l’affaire eût été découverte, les desseins renversés, et ceux qui faisoient les propositions couroient grand risque d’être assassinés par ceux de la faction des princes. Cela fit résoudre M. de Glandèves d’aller lui-même à la cour avec passe-port de M. d’Orléans ; car autrement il n’eût pu sortir de la ville.

Avant que de sortir de Paris, il donna un billet au père Berthod pour voir M. Le Prévôt et négocier avec lui dans la ville, pendant que M. de Glandèves agiroit à la cour pour faire agréer les propositions à la Reine, à Son Eminence et à messieurs les ministres.

Dès que M. de Glandèves fut parti et que le père Berthod eut parlé à M. Le Prévôt, ce dernier, qui avoit déjà gagné quelques marchands, les envoie quérir souvent, les va trouver plusieurs fois. Il parle à des conseillers du parlement, entre autres à M. Doujat, qui travailla toujours admirablement dans les assemblées de son corps ; il engage des maîtres des requêtes dans son parti. M. le président de Bercy et M. de Laffemas, qui étoient très-zélés pour le service du Roi, et qui travailloient fortement dans leurs quartiers à faire revenir le peuple dans son devoir, se joignirent à lui, et ne manquoient pas à certains jours de se rendre avec les bourgeois bien intentionnés chez M. Le Prévôt, pour délibérer des choses qu’on avoit à faire pour faire réussir un dessein si juste et si généreux, que tous leurs amis approuvoient, et dont ils n’osoient encore parler qu’entre eux, de peur d’être découverts, et que leur intrigue n’allât jusqu’aux oreilles des princes.

Néanmoins, comme l’intention de M. Le Prévôt alloit à gagner les bourgeois, il falloit de nécessité se découvrir à quelques-uns, afin que ceux-là en attirassent d’autres. Cette négociation fut sue de M. Du Fay[1], commissaire général de l’artillerie, et fort bon serviteur du Roi, qui travailloit merveilleusement pour le même dessein de M. Le Prévôt, sans pourtant se connoître ni s’être communiqués l’un l’autre. D’autre côté, le père Berthod voyoit ses amis, consultoit souvent M. Rossignol[2], qui lui donnoit la connoissance de ceux qu’il savoit être bien intentionnés ; et tous, chacun en particulier, représentoient au peuple son aveuglement à soutenir le parti des princes, l’intérêt qu’il avoit de secouer le joug de leur tyrannie ; qu’insensiblement on engageoit les Parisiens dans le parti de l’Espagnol, avec lequel M. le prince avoit traité ; que son intention butoit à la souveraineté sans se soucier que son ambition ruinoit toute la France, et rendoit les Parisiens criminels de lèse-majesté[3].

On leur représentoit encore leur aveuglement à ne pas connoître les villages circonvoisins de Paris, exposés à la fureur des armées étrangères et à la violence même des soldats de l’armée du Roi, qui ne pouvoient s’éloigner de la ville, tandis que les Lorrains et les Espagnols en étoient proches ; que les maisons étoient brûlées, pillées et abattues ; que le nom du Roi commençoit à devenir odieux, par l’aversion que ses ennemis avoient de la royauté aussi bien que de Sa Majesté sacrée ; que les prêtres n’osoient plus faire leurs fonctions dans la campagne, où les églises étoient profanées, le sang de Jésus-Christ foulé aux pieds, son corps mis à rançon par les Allemands, les religieuses violées, leurs monastères abattus, et les reliques des saints, qui reposoient sur les autels, jetées aux chiens et brûlées, par dérision et mépris.

On leur faisoit souvenir des cris infâmes contre l’autorité royale, dont les rues de Paris avoient retenti ; des placards, qui ne parloient pas moins que de se défaire du Roi et du parlement, d’établir une république comme celle d’Angleterre ; qu’ils ne considéroient pas que Paris étoit dépeuplé d’un tiers ; qu’une infinité de familles en étoient sorties de peur d’y périr, parce qu’elles étoient dans l’obéissance et dans le service du Roi ; que la misère et la pauvreté avoient fait mourir depuis six mois un nombre incompréhensible de personnes de tout âge, de tout sexe et de toutes conditions ; que les rentes de la ville ne se payoient plus ; que la moitié des maisons étoient vides ; que la plus grande partie des autres étoient inutiles à ceux qui en étoient les propriétaires, les habitans n’ayant pas le moyen de payer les loyers ; que les bourgeois les plus aisés étoient privés de leurs revenus ; que le commerce étant cessé, les marchands ne pouvoient plus subsister ; que les artisans et les manouvriers périssoient, faute d’emploi ; que tous les ports de la rivière étoient dégarnis ; que les magasins de blé, de vin, de bois, et d’autres choses nécessaires pour la subsistance de la ville, étoient vides ; et que le peu qui y restoit alloit bientôt être consommé, si les armées ennemies continuoient à en tirer le pain et les autres vivres pour leur subsistance, comme elles faisoient tous les jours ; que les champs à huit ou dix lieues des environs de Paris n’étoient ni labourés ni ensemencés ; que les villages y étoient abandonnés, et les pauvres peuples dispersés par les bois, attendant la paix pour réhabiter leurs maisons, ou la mort pour voir la fin de leurs misères. En un mot ces messieurs, qui commençoient à travailler pour le rétablissement de l’autorité royale, pour la tranquillité publique et pour le repos des habitans de Paris, leur représentoient toutes ces choses dans toutes les occasions, et leur faisoient connoître l’obligation qu’ils avoient de chercher leur liberté ; qu’elle ne se pouvoit recouvrer qu’en demandant généreusement le retour du Roi ; que s’ils n’agissoient promptement, il étoit indubitable que les ennemis passeroient l’hiver dans leurs faubourgs et dans leurs portes ; que par ce malheur Paris ne pouvoit espérer de tous les lieux circonvoisins aucunes provisions, non plus que des provinces éloignées, qui ne voudroient pas hasarder leurs denrées à la violence des ennemis de l’État ; qu’ainsi il ne falloit plus marchander à demander le Roi, puisque de sa seule présence dépendoit l’abondance dans la ville, le commerce chez les gens de négoce, et le repos dans les familles.

Qu’au reste ils devoient présentement assez connoître que le nom de M. le cardinal Mazarin, dont on s’étoit servi pour faire lever les armes, n’étoit qu’un prétexte chimérique, puisqu’après son éloignement, que M. le prince avoit si fort demandé, et après lequel il avoit protesté si hautement dans tant d’assemblées du parlement qu’il se remettroit dans son devoir, il n’avoit rien fait de ce qu’il avoit promis. Au contraire, dans le temps que Son Éminence s’étoit retirée hors du royaume, M. le prince y avoit rappelé le duc de Lorraine, fait revenir l’armée de Wirtemberg et celle de Fuensaldagne, et avoit signé de nouveau le traité qu’il avoit fait auparavant avec les Espagnols.

Que quand même le prétexte du cardinal Mazarin eût été véritable, le peuple devoit considérer que ce ministre n’étoit pas dangereux à la France comme les armées que le prince y avoit fait venir ; que le gouvernement de Son Éminence, durant cinquante ans, ne pouvoit nous produire la centième partie du mal que la guerre civile qu’on avoit allumée en faisoit souffrir en quatre jours ; que par là ils dévoient apprendre la différence qu’il y avoit entre obéir aux volontés du Roi, en s’assujétissant aux lois du gouvernement légitime, et se soumettre aux cruautés et aux excès d’une tyrannie qu’on établissoit avec tant de violence et de rigueur, qui les entraîneroit dans une vie languissante et misérable ; que tout ce que le peuple de Paris pouvoit attendre du procédé de M. le prince ne pouvoit être qu’une ruine totale et sans ressource, parce que si le Roi connoissoit la ville engagée avec son ennemi, Sa Majesté seroit obligée de s’en éloigner pour toujours, dans la juste appréhension qu’elle auroit de se voir dans un lieu où ses sujets le regarderoient comme un objet d’aversion, au lieu de lui rendre les respects et les soumissions qu’ils sont obligés par les devoirs de leurs consciences, et par les lois divines et humaines ; qu’ainsi le Roi étant éloigné de Paris, il falloit nécessairement que la ville pérît ; qu’elle deviendroit déserte : car si Sa Majesté faisoit son établissement dans une autre, celle-ci alloit tomber dans la dernière des misères, puisque le commerce en seroit retiré, et que les finances du Roi, qui la rendoient florissante, seroient diverties, et portées dans un autre endroit.

Toutes ces raisons et quantité d’autres, dites en plusieurs endroits, firent ouvrir les yeux au peuple ; et quantité des principaux bourgeois, qui mouroient d’envie de témoigner leur zèle pour le service du Roi, commencèrent de prendre cœur, et de former entre eux de petites assemblées pour concilier les esprits, et former petit à petit un corps considérable qui pût avec plus d’assurance témoigner qu’on ne vouloit plus souffrir la tyrannie, et qu’on vouloit aller dire au Roi publiquement ce qu’on n’osoit quasi penser en particulier, tant il étoit dangereux de se montrer affectionné pour Sa Majesté ; et il l’étoit tellement, qu’il y avoit beaucoup moins de péril d’être estimé lorrain que royaliste, et celui qui portoit une écharpe rouge[4] ou une écharpe jaune[5] étoit en droit de courre sus aux livrées du Roi, tant la tyrannie s’étoit établie.

Et l’on peut ici donner cette gloire à M. Bidal, marchand de soie de la rue au Foirre[6], que malgré les menaces que lui fit faire M. le prince, sur ce qu’il avoit convoqué quelques assemblées de son corps dans Saint-Innocent, il ne laissa pas de continuer très-souvent, et d’échauffer les cœurs des marchands que la crainte des persécutions avoit refroidis ; et au sortir de ces assemblées il alloit chez M. Le Prévôt faire rapport des résolutions qu’on y avoit prises.

Cependant M. Du Fay, qui avoit beaucoup d’habitudes sur les ports, gagna quantité de bateliers, de crocheteurs et d’autres, et faisoit de grands progrès sur l’esprit de cette sorte de gens, qu’il remettoit dans l’obéissance du Roi par ses persuasions et par son argent, qu’il donnoit pour les détourner du parti des princes.

M. Le Prévôt en fut averti, et dès le même moment il alla à l’Arsenal, où M. Du Fay demeuroit, lui communiqua son dessein, la correspondance qu’il avoit avec M. de Glandèves, auquel le père Berthod, par son chiffre, écrivoit tous les jours les progrès de la négociation ; et ils demeurèrent d’accord de travailler conjointement, afin qu’ils pussent avec plus de facilité faire réussir l’entreprise qu’ils avoient commencée.

Pendant que tout ceci se faisoit à Paris, M. de Glandèves travailloit à la cour, où, dès qu’il fut arrivé, il communiqua à la Reine et à M. le cardinal le dessein pour lequel il étoit venu les trouver. Il en conféra amplement avec M. Servien et M. Le Tellier, qui témoignèrent grande joie de la bonne résolution que prenoient les bien intentionnés de Paris de travailler au recouvrement de leur liberté, et à demander le retour du Roi. Dès l’heure même ces deux messieurs travaillèrent incessamment à disposer les choses en telle sorte que la cour n’apportât point d’obstacles à l’exécution d’une chose qui ne pouvoit être que très-avantageuse au Roi, très-utile à l’État, et de laquelle dépendoit le repos et la tranquillité du royaume. Aussi M. Servien ne s’éloigna jamais de cette proposition, et il chercha, dès le moment que M. de Glandèves l’eut faite jusqu’à ce qu’elle eût réussi, tous les expédiens pour la faciliter du côté de la cour, pendant que M. Le Tellier expédioit tous les ordres qu’il jugeoit nécessaires pour parvenir à l’accomplissement d’une chose si juste, et qu’il ne désiroit pas avec moins de passion que M. Servien,

En moins de dix ou douze jours, M. Le Prévôt de Saint-Germain et ceux de son parti travaillèrent si admirablement qu’ils gagnèrent quantité de bourgeois, beaucoup de marchands, grand nombre de bateliers et de femmes qui alloient tous les jours au Luxembourg, à l’hôtel de Condé, au Palais, et partout où elles pouvoient rencontrer les princes, crier la paix ! la paix ! et qu’il falloit faire revenir le Roi dans Paris, Mademoiselle Guérin fit merveille en ce genre de criailleries, par les femmes qu’elle gagna sous la promesse qu’on leur faisoit de les faire payer de leurs rentes de l’hôtel-de-ville ; comme effectivement on le fit lorsque la cour étoit à Pontoise. Dès ce temps-là on travailla si vigoureusement que les princes commencèrent à s’étonner de voir le peuple chanqé si soudainement, sans savoir d’où en pouvoit provenir la cause. On leur disoit bien qu’il y avoit des personnes dans Paris qui agissoient contre leurs sentimens, et qui faisoient tout ce qu’elles pouvoient pour ménager les bourgeois et les disposer à demander le Roi sans condition ; mais on ne leur disoit pas qui c’étoit, ni comment cela se faisoit.

Néanmoins les négociateurs travailloient si heureusement, qu’en moins de douze jours ils avoient disposé le peuple au point de faire sortir de la ville quarante mille hommes, et aller au devant du Roi et de la Reine, et de toute la cour, pour savoir si Leurs Majestés vouloient venir à Saint-Denis ou à Saint-Germain. Aussi étoit-ce le principal article des lettres du père Berthod, qui, comme secrétaire de la négociation, l’écrivoit à M. de Glandèves, qui les faisoit voir à M. le prince Thomas[7] et à messieurs Servien et Le Tellier, après en avoir dit la substance à la Reine et à M. le cardinal Mazarin.

Le 5 ou 6 d’août, quantité des principaux bourgeois de la ville allèrent chez M. Le Prévôt lui demander s’il avoit parole positive que le Roi voulût venir ; et qu’en cas que cela fût, et que Sa Majesté voulût oublier toutes les injures qu’on avoit dites et faites contre les personnes les plus sacrées de l’État, aussi bien que contre son autorité royale et sa personne même, ils s’engageoient à pousser les princes à bout, et à les chasser de Paris au cas qu’ils empêchassent le retour du Roi.

Cette proposition des bourgeois fut écrite aux correspondans de la cour, qui la proposèrent à la Reine et à Son Éminence ; et le lendemain on répondit à M. Le Prévôt, par la voie et le déchiffrement du père Berthod, que la cour donnoit sa parole du retour du Roi, du pardon des injures faites par le peuple à Sa Majesté et à son autorité royale ; mais qu’il falloit chercher les moyens de chasser M. le prince de Paris, et de prendre pour cela des mesures si justes qu’il n’en pût arriver d’inconvénient pour la ville, ni d’accident pour la cour.

Dans cette réponse, qui fut le 7 d’août, M. le cardinal s’engagea à quitter le Roi et à se retirer de la cour et même hors du royaume, si sa présence auprès de Sa Majesté apportoit de l’obstacle à la négociation qu’on faisoit à Paris ; mais aussi que si son éloignement n’étoit pas nécessaire, et que l’affaire pût réussir sans cela, il ne le falloit pas engager dans une chose si importante ; que néanmoins il s’en remettoit aux négociateurs, par le jugement desquels il passeroit, comme étant les chefs de la conduite, où il y alloit du rétablissement de l’autorité souveraine et de l’affermissement de la couronne. Et certainement on peut dire en cette rencontre que celui qui pouvoit donner la loi à tout le royaume s’étoit rendu l’homme de France le plus soumis, puisque d’une chose si importante comme de celle de son éloignement d’auprès du Roi, il s’en remettoit au jugement de deux ou trois personnes qui ne seront jamais bien éclairées que lorsque Son Eminence leur communiquera ses lumières dans les matières de l’État. Ainsi en cet endroit, aussi bien qu’en tous les autres, on peut dire que M. le cardinal Mazarin n’a jamais considéré ses intérêts, lorsqu’il s’est agi de conserver l’autorité royale.

En ce temps-là la Reine écrivit à tous les conseillers du parlement qui soutenoient le parti du Roi, de se rendre à Pontoise pour y servir Sa Majesté. M. Le Prévôt reçut une lettre comme les autres ; mais parce que quelques-uns de ses confrères le pressoient de partir, et qu’il fit écrire par le père Berthod pour savoir ce qu’il devoit faire en ce rencontre, la Reine lui en écrivit une autre de sa main qui lui ordonnoit de demeurer à Paris. Il la fit voir aux bourgeois, qui en témoignèrent grande joie, parce que s’il s’en fût allé, ils se fussent trouvés sans un chef de résolution, comme étoit M. de Saint-Germain, et par conséquent eussent vu leurs bons désirs étouffés.

M. Le Prévôt ne fut donc point à Pontoise ; il demeura dans Paris, où il continua de travailler avec plus de zèle qu’il n’avoit fait encore, parce qu’on l’avoit assuré de la cour qu’on approuveroit son dessein. M. Servien lui avoit écrit qu’on y faisoit fondement, et qu’on le prioit de presser l’affaire avec plus de diligence qu’il se pourroit. Aussi y travailla-t-il avec toute la vigueur qu’on pouvoit attendre dans une semblable conjoncture.

La cour, d’autre côté, travailloit à favoriser la négociation de Paris ; car sur ce qu’on écrivoit à M. de Glandèves que si le Roi y vouloit venir avec toute sa cour, sans exception de personne, tout le monde iroit au devant de Sa Majesté ; mais que si M. le cardinal Mazarin se retiroit pour quelque temps, l’applaudissement des Parisiens seroit incomparablement plus grand, et la chose seroit bien plus facile, parce que qui que ce soit n’auroit sujet de dire que le Roi amenoit avec lui ce qui servoit de prétexte à M. le prince pour continuer la guerre. Son Eminence n’hésita point à demander son congé, et en pressa si fort le Roi, que Sa Majesté y donna son consentement le 11 ou 12 d’août.

Ce jour-là même, M. de Laffemas, maître des requêtes, étant pressé par la Reine d’aller à Pontoise porter le petit sceau de la chancellerie du parlement, dont il étoit saisi parce que c’étoit son mois pour sceller, fut trouver M. Le Prévôt, afin d’aviser ce qu’il avoit à faire là-dessus, parce qu’il étoit nécessaire à Paris, et que s’il alloit à Pontoise beaucoup de gens qu’il gouvernoit pourroient se refroidir dans le service du Roi. M. Le Prévôt en parla au père Berthod ; et après avoir examiné toutes choses sur cette matière, il fut résolu que M. de Laffemas feroit le malade un jour ; que ce jour-là il donneroit le petit sceau à un de ses confrères pour sceller, et que le lendemain ce confrère l’emporteroit à Pontoise, feignant de n’en avoir rien dit à M. de Laffemas, afin qu’il se pût justifier par cette excuse au parlement de Paris, lorsqu’on lui viendroit demander le sceau.

Cette résolution fut approuvée de la cour, c’est-à-dire de la Reine, de M. le cardinal, du prince Thomas, du maréchal Du Plessis, de messieurs Servien et Le Tellier, qui etoient les seuls qui avoient connoissance de l’intrigue, et auxquels M. de Glandèves communiquoit toutes les lettres qu’il recevoit de Paris touchant cette négociation, qui prenoit un fort bon chemin ; car les gros bourgeois, aussi bien que le petit peuple et les marchands médiocres, avoient pris résolution de ne point payer la taxe que les princes avoient fait faire sur les maisons : même on battit un dizenier dans la rue Saint-Denis, parce qu’il avoit témoigné être zélé pour les princes, en faisant son rôle.

Les lettres de la cour, du 14, embarrassèrent un peu M. Le Prévôt, parce qu’elles portoient que le Roi n’entreroit point dans Paris avec M. le cardinal, ni sans lui, que les princes n’en fussent dehors. Cette résolution étoit malaisée à exécuter, parce que ce qu’il y avoit de serviteurs du Roi dans la ville, au moins de ceux qui s’étoient déclarés, n’avoient pas assez de force ni d’autorité pour les chasser, ni pour l’entreprendre avec tant soit peu de hauteur, ni même n’avoient point de lieu pour les garder, parce que la Bastille et les autres endroits propres pour mettre des personnes de l’importance des princes étoient occupés par ceux de leur parti. Il fallut donc songer à trouver les moyens d’y réussir par quelque autre voie, et ce fut celle de proposer l’union des serviteurs du Roi, qui seroit signée de chacun en particulier, pour la rendre plus authentique. Le jour pour faire cette signature fut pris au 15 août ; mais on ne réussit pas, et M. Le Prévôt, qui en avoit la parole, ne la put faire exécuter, parce que beaucoup de personnes de la cour, quantité de conseillers du parlement qui étoient à Pontoise, écrivoient fort différemment sur le départ de M. le cardinal ; et cette irrésolution fit que ceux qui avoient promis de signer ne vouloient point s’engager qu’ils n’eussent été éclaircis là-dessus, afin de poser le fondement de leur union sur le départ ou sur la demeure de Son Eminence auprès du Roi.

Le même jour, le parlement de Paris envoya le sieur Guyet chez M. de Laffemas, pour lui dire qu’il allât sur l’heure même prendre sa place à la grand’chambre pour délibérer sur les affaires présentes ; mais M. de Laffemas, qui jugea bien qu’on lui vouloit parler du sceau, et qui avoit sa réponse toute prête, feignit de se trouver mal, et promit d’aller au parlement à la première assemblée. Ce refus fit murmurer la compagnie, qui attendoit le retour du sieur Guyet ; et M. d’Orléans témoigna d’en être fâché, sur ce que, quelques jours auparavant, Son Altesse Royale ayant envoyé chez M. de Laffemas le prier de sceller la rémission de M. de Beaufort pour la mort de M. de Nemours, il s’en étoit excusé, disant qu’il n’étoit plus en son pouvoir de le faire, parce que le Roi lui ayant souvent envoyé demander le petit sceau, il n’avoit à la fin pu s’empêcher de l’envoyer à Sa Majesté.

Pour justifier ce qu’avoit dit M. de Laffemas, le père Berthod écrivit à M. de Glandèves d’envoyer en diligence deux lettres de cachet, l’une datée du 10 août, qui diroit à M. de Laffemas avec aigreur que le Roi lui avoit écrit deux lettres qui lui commandoient de porter le petit sceau à la cour ; qu’il les avoit méprisées, et n’avoit point voulu obéir : mais afin qu’il ne s’excusât plus, qu’on lui écrivoit cette troisième, par laquelle Sa Majesté lui commandoit de donner le sceau au porteur ; et l’autre lettre devoit être du 13, qui diroit que le Roi l’avoit reçue, mais qu’il avoit oublié le coffre. M. de Laffemas se servit de ces deux lettres quelques jours après au parlement lorsqu’on voulut lui taire représenter le sceau, qu’il avoit mis chez un de ses amis, feignant qu’il étoit à Pontoise[8].

Durant trois ou quatre jours que le parlement de Paris frondoit dans la dernière extrémité contre celui de Pontoise, M. Le Prévôt et ses amis travailloient pour empêcher qu’on ne donnât de l’argent aux princes, et si heureusement que les dizeniers, le 16 août, allant par les maisons pour lever les taxes, furent moqués de tout le monde, et particulièrement sur le pont Notre-Dame, où on avoit disposé les marchands à leur faire une raillerie.

Ces marchands voyant venir le dizenier, résolurent de le jouer. Cinq ou six d’entre eux, des extrémités et du milieu du pont, l’allèrent trouver comme il commencoit sa quête, et lui dirent : « Monsieur, nous sommes bons serviteurs du Roi ; mais point de Mazarin ! Ainsi notre argent est tout prêt ; venez le quérir quand vous voudrez : mais auparavant allez faire payer ceux de l’autre côté ; ils sont tous « mazarins. » Le collecteur prit cela pour argent comptant ; il s’en va de l’autre côté du pont, où on lui dit la même chose. Cela obligea M. le dizenier de s’en retourner chez lui sans oser demander un denier. Tout le quartier Notre-Dame refusa hautement. Il n’y eut qu’un nommé Bezart, avocat, qui envoya ses dix écus quatre jours devant qu’on les lui demandât, et en tira quittance, qu’il fit voir pour montrer son zèle, et qui s’étoit flatté que sa diligence à payer le feroit nommer échevin de la Fronde. Mais se voyant trompé, et qu’on en avoit élu d’autres, il alla redemander son argent, que le dizenier lui rendit, en prenant un écrit de sa main pour témoigner qu’il l’avoit retiré.

Tous les autres jours se passèrent à faire revenir le peuple dans le service du Roi, et à leur assurer que M. le cardinal Mazarin se retiroit ; comme en effet il partit le 22 pour prendre la route de Sedan, et se voulut éloigner de la cour, parce qu’on lui avoit écrit de Paris que cela étoit nécessaire pour faciliter le retour du Roi, et même pour donner sujet à M. d’Orléans de faire son accommodement, qui n’avoit toujours demandé que l’éloignement de Son Eminence.

Cette sortie de M. le cardinal surprit extrêmement les princes, qui allèrent au Palais faire leur déclaration, dans laquelle Leurs Altesses protestèrent qu’ils étoient prêts à mettre les armes bas, présupposé que la sortie de M. le cardinal fût effective, et qu’il plût au Roi de faire ce qu’il conviendroit pour le repos de l’État, de donner une amnistie générale en bonne forme, d’éloigner les troupes des environs de Paris, de retirer celles qui étoient en Guienne et dans les autres provinces, et de rétablir les choses au même état qu’elles étoient auparavant qu’ils eussent pris les armes.

Cette déclaration des princes fit connoître à M. Le Prévôt, et à ceux qui avoient le secret de la négociation, que Leurs Altesses, et particulièrement M. le prince, en vouloient à quelque autre chose qu’à M. le cardinal, puisque Son Eminence étant partie, ils ne parloient pas de poser les armes ; mais ils demandoient que le Roi fît éloigner ses troupes d’où elles étoient, et une infinité d’autres choses, auparavant qu’ils se missent en devoir de faire ce qu’ils étoient obligés : ce qui donna occasion de prendre de plus fortes résolutions, et de rendre par force le Roi maître dans Paris, puisque les princes s’opposoient à sa venue. Ce fut alors que le sieur Du Fay fit voir à M. Le Prévôt un dessein qu’il avoit fait de rendre Sa Majesté maître de la Bastille et de l’Arsenal ; il fit voir les poudres, les pétards, les grenades, les échelles, et toutes les machines qu’il avoit disposées pour l’exécution.

Le projet qu’on en avoit fait fut envoyé à la cour sous le chiffre du père Berthod, adressé à M. de Glandèves, qui le communiqua à la Reine, à M. le prince Thomas et à messieurs Servien et Le Tellier, qui l’agréèrent d’autant plus volontiers qu’ils y trouvèrent qu’on ne leur demandoit que trois cents hommes seulement pour venir à bout de leur entreprise. On faisoit voir l’endroit par où on les feroit entrer dans Paris, la façon qu’ils y demeureroient sans être connus ; qu’ils n’avoient pas besoin d’y venir avec des armes, parce qu’on en avoit de toutes prêtes pour leur en donner dans l’occasion.

Dans le même mémoire on demandoit un pouvoir du Roi de s’assembler et d’élire des officiers, afin de se rendre plus aisément et avec plus d’autorité maîtres de ces deux places et de la porte Saint-Antoine, et un ordre en blanc pour le remplir du nom de celui qui seroit le chef de l’entreprise, qu’on ne vouloit point nommer dans le mémoire, de peur que l’affaire ne se découvrît.

Ce dessein, après avoir été examiné dans le conseil secret, fut approuvé ; et l’on écrivit à ceux qui travailloient à Paris de tenir les choses en état pour être exécutées lorsque le Roi en donneroit les ordres.

Cette résolution de la cour, et l’approbation qu’on y faisoit du dessein de la Bastille et de l’Arsenal, augmenta le courage de M. Le Prévôt, de M. Du Fay et de leurs correspondans, qui ne manquoient point les occasions d’exciter les bourgeois à rentrer dans le service du Roi, et à abandonner le parti des princes ; et cela se faisoit avec tant de succès, que si, huit jours après que M. le cardnial s’en fut allé, le Roi fût venu à Saint-Germain ou à Saint-Denis, plus de cinquante mille hommes eussent été au devant de Sa Majesté.

M. le prince, qui voyoit un changement si soudain dans l’esprit du peuple, remuoit toutes sortes de machines pour empêcher qu’on abandonnât son parti. Il intimidoit les uns par les menaces, il faisoit faire des promesses très-avantageuses aux autres, et il avoit des gens qui remplissoient la ville de faux bruits, disant que la Reine ne vouloit point la paix ; qu’elle avoit refusé des passe-ports aux députés des princes que M. le cardinal étoit de retour auprès du Roi ; qu’il étoit incognito dans Compiègne ; que la cour s’en alloit à Amiens, et que l’armée du maréchal de Turenne demeureroit autour de Paris, pour empêcher que les vivres n’y entrassent.

Cependant M. Le Prévôt, par les chiffres du père Berthod, écrivoit tous les jours à M. de Glandèves, et le père Berthod, de son chef, mandoit aussi les sentimens de plusieurs bourgeois qu’il voyoit, par la correspondance qu’il avoit avec M. Rossignol ; et toutes leurs lettres, durant sept ou huit jours, pressoient extrêmement d’envoyer l’amnistie, afin que le peuple connût que le Roi vouloit oublier toutes choses, et que sa clémence étoit plus grande que les offenses qu’on avoit commises contre son autorité.

Le Roi, pour satisfaire son peuple, donna cette amnistie le 26 d’août, qui fut envoyée aussitôt à Paris[9].

Dans ce temps-là M. de Beaufort et M. Broussel assemblèrent le corps de ville, et mirent en délibération de taxer les communautés ecclésiastiques séculières et régulières, comme on avoit fait les bourgeois. Cela donna sujet à M. Le Prévôt de faire remuer ces corps ecclésiastiques comme on avoit fait les bourgeois ; et il commença par le chapitre de Notre-Dame, faisant visiter tous les chanoines en particulier par M. Rivière leur confrère. Ce chapitre s’étant assemblé, donna sujet aux autres communautés d’en faire de même. Les religieux de l’abbaye Saint-Germain, qui voyoient quelquefois M. Le Prévôt, qui les excitoit à ne pas souffrir qu’on leur fît donner de l’argent pour faire la guerre contre le Roi, tinrent chapitre pour cela, et virent d’autres communautés régulières qui firent la même chose ; et chacun en particulier demeuroit d’accord qu’il falloit faire une députation générale au Roi pour lui aller demander la paix sans condition.

D’autre côté, les marchands qui alloient en foule chez M. Le Prévôt s’assembloient en plusieurs endroits, et particulièrement aux Augustins ; et, sans se soucier des défenses de M. d’Orléans et des menaces de M. le prince, ils continuèrent tous les jours ces assemblées, et souvent ils alloient trouver Son Altesse Royale pour lui demander la paix.

Ce compliment des marchands souvent réitéré, et d’autres semblables que leurs femmes alloient faire au Luxembourg, embarrassoient les affaires de M. le prince, jusque là que Leurs Altesses appelèrent plusieurs fois ceux qui leur alloient faire ces harangues des séditieux et des rebelles ; mais l’importunité du peuple les obligea de faire retirer leurs troupes de Suresne et de Saint-Cloud, et la crierie de cent ou quatre-vingts femmes qu’on envoyoit au Palais demander la paix aux princes fut si grande, que M. le prince en vint aux invectives avec deux ou trois des plus résolues, leur reprochant qu’elles étoient payées par les mazarins ; et elles eurent assez de hardiesse pour lui répondre qu’elles n’étoient pas femmes à dix-sept sols comme les assassins de l’hôtel-de-ville[10]. Cette aversion du peuple pour M. le prince, et les belles dispositions qu’on voyoit à recevoir le Roi et toute la cour, faisoit que M. Le Prévôt écrivoit tous les jours de faire approcher Sa Majesté de Paris, et le grand danger qu’il y avoit que ce retardement ne dégoûtât les Parisiens, auxquels M. le prince faisoit faire cent mauvais contes ; et, entre autres personnes, deux mauvais religieux, très-malintentionnés pour le service du Roi, faisoient un mal dans la ville qui n’étoit pas concevable.

L’un étoit le père Georges[11], capucin, qui couroit par les maisons de ceux qu’il avoit pratiqués pendant qu’il avoit prêché l’avent et le carême, et avec lesquels il avoit mangé souvent ; et il leur disoit que la Reine avoit de très-méchans sentimens pour Paris, qu’elle n’en demandoit que la destruction, qu’elle ne respiroit que le sang et la vie des Parisiens ; qu’elle en vouloit éloigner le Roi, pour, par son absence, faire mourir le peuple de faim, ou bien y entrer les armes à la main, et mettre toutes les maisons au pillage, aussi bien que les femmes à la merci des soldats, après qu’ils auroient fait passer les hommes par le fil de l’épée.

L’autre étoit un père que je ne nomme pas, par le respect que j’ai pour son ordre, qui est un des plus austères du royaume ; et si je dis le nom du père Georges, c’est parce que tout le monde sait qu’il a été prêcher les intérêts de M. le prince jusque dans le camp des Lorrains et des Allemands. Ce père donc ne manquoit pas d’aller en quantité de lieux faire le zélé pour le bien de l’État, et disoit partout que véritablement tout le monde devoit souhaiter le Roi avec grande passion, qu’il n’y avoit personne qui ne le dût désirer à Paris : mais que nous ne devions point espérer de paix tant que la Reine seroit auprès de son fils ; qu’elle avoit le Mazarin dans le cœur, quoiqu’il ne fût pas auprès d’elle ; que l’intérêt du Roi son fils ne lui étoit pas considérable, et qu’elle exposeroit, tant qu’elle vivroit, les peuples dans toutes sortes de malheurs, lorsqu’elle connoîtroit qu’ils choqueroient ses sentimens et ses desseins pour le rétablissement du Mazarin ; qu’ainsi tant que cette femme seroit auprès du Roi, toute la France ne devoit espérer que misère ; et puisque les princes avoient encore leur armée sur pied, il falloit s’en servir à pousser la Reine à bout, et trouver moyen de se saisir de sa personne, afin qu’après l’avoir mise en lieu de sûreté, et exterminé tous les ministres qui étoient auprès du Roi, on pût mettre Sa Majesté entre les mains des princes, lesquels, comme enfans de la maison royale et intéressés dans la conservation de la couronne, gouverneroient l’État dans la tranquillité, et travailleroient efficacement pour le soulagement des peuples. Que M. le prince avoit les meilleurs sentimens du monde pour la ville de Paris, qu’il se tuoit pour sa conservation, et que tout le bien qu’il avoit dépensé à faire la guerre ne lui seroit pas considérable, pourvu qu’il pût mettre le peuple en repos.

Avec ces belles et malicieuses paroles, ce bon père prônoit ceux qu’il alloit voir à la ville, sous prétexte de faire les affaires de son couvent, et s’en servoit pour entretenir les personnes de condition qui alloient se promener dans son monastère. La façon douce avec laquelle il débitoit son raisonnement ne faisoit pas moins d’effet que la violence du père Georges, qui crioit partout que la Reine étoit la plus méchante femme du monde ; et tous deux ensemble détournoient beaucoup de personnes du service du Roi.

Cela n’empêcha pas que M. Le Prévôt, M. Du Fay, le père Berthod et leurs amis ne vissent les bien intentionnés, et qu’ils ne les pressassent de faire quelque chose pour se délivrer de la tyrannie ; et leurs sollicitations firent que les six corps des marchands s’assemblèrent aux Grands Carneaux[12], où les marchands de soie, animés par M. Bidal, firent des miracles pour porter les autres corps à demander la paix ; et sur ce que celui des drapiers s’étoit effarouché à cause de quelques propositions que des partisans de M. le prince avoient faites, qui alloient à intimider tous ceux qui s’assembleroient contre le consentement des princes, ces marchands de soie les firent revenir à eux ; et tous ces corps ensemble résolurent de députer vers le Roi pour lui demander la paix, et supplier Sa Majesté de revenir à Paris ou de s’en approcher, afin que tous ensemble ils pussent aller lui témoigner leurs obéissances et leurs respects.

Cependant M. Le Prévôt et le père Berthod pressoient M. de Glandèves par leurs lettres d’envoyer les ordres du Roi pour exécuter l’affaire de la Bastille, parce qu’alors (qui étoit au commencement de septembre), avec les trois cents hommes qu’ils demandoient de la cour, ils se rendoient maîtres de l’Arsenal, prenoient toute l’artillerie des princes qui étoit dedans, et entroient dans la Bastille en moins de demi-heure, selon les mesures que M. Du Fay avoit prises, et qui étoient infaillibles. Ils s’engageoient encore, par leurs lettres, de chasser M. le prince de Paris, pourvu que le Roi s’en approchât, et qu’il témoignât qu’il y vouloit entrer.

Toutes ces choses furent écrites à M. de Glandèves, pour les communiquer à la Reine et à son conseil secret, presque dans toutes les lettres que M. Le Prévôt et le père Berthod écrivoient ; et néanmoins on ne les exécutoit point du côté de la cour. Cela pensa gâter toute la négociation ; car les bourgeois se dégoûtoient de voir qu’on ne donnoit point de bonnes réponses aux négociateurs de Paris, ou plutôt qu’on ne tenoit rien de ce qu’on leur promettoit dans les réponses que M. de Glandèves faisoit à leurs lettres. M. le prince, dans ce temps-là, reçut cent mille écus du roi d’Espagne, et vingt mille des frondeurs ; fit mettre des soldats dans les cabarets et chambres garnies autour de l’Arsenal, pour s’en saisir lorsqu’il en auroit donné l’ordre ; et avec l’argent d’Espagne, et celui qu’il avoit touché de ceux de son parti, il faisoit des troupes dans Paris pour fortifier son armée.

En ce temps-là les communautés ecclésiastiques séculières et régulières s’assemblèrent en corps, et nommèrent des députés pour aller demander au Roi la paix et son retour ; et alors M. le cardinal de Retz, pour faire croire à la cour et au peuple de Paris qu’il étoit l’auteur de cette députation, en voulut être le chef, pour dire qu’il l’avoit provoquée, quoiqu’il n’y eût point contribué, et que c’eût été M. Le Prévôt seul qui l’eût fait faire[13].

Pendant que toutes choses se disposoient si bien dans Paris pour le retour du Roi, les troupes du duc de Lorraine et celles de Wirtemberg arrivèrent auprès de Villeneuve-Saint-Georges ; et ce duc et le chevalier de Guise auprès d’Orléans, le 5 de septembre.

La venue de M. de Lorraine ne surprit pas moins les négociateurs qu’elle étonna la cour ; et personne ne pouvoit comprendre qu’après des paroles si solennelles qu’il avoit données au Roi il n’y avoit pas quinze jours, il voulût, à la vue et au su de tout le monde, faire gloire de ne rien tenir de ce qu’il promettoit.

Les malintentionnés pour le service du Roi firent chez eux des feux de joie de cette arrivée, et courre le bruit par la ville que ce duc devoit combattre l’armée du Roi ; qu infailliblement il triompheroit du maréchal de Turenne, et qu’il l’ameneroit dans Paris dans peu de jours, mort ou vif ; qu’après cela M. le prince iroit assiéger Pontoise, et prendre le Roi entre les bras de sa mère. Cela fit chanceler le peuple ; et les bourgeois, qui avoient toujours témoigné grande passion pour le retour du Roi et de la Reine, commençoient de murmurer contre la cour, et s’étoient laissés persuader que la Reine ni son conseil n’aimoient point Paris, et qu’ils empêchoient le Roi d’y venir.

M. Le Prévôt fit savoir ce mécontentement du peuple à la cour, et obligea M. de Glandèves de presser la Reine de venir à Saint-Germain pour désabuser Paris ; autrement que tout étoit perdu. Cela en fit prendre la résolution ; et pour le mieux persuader, on le fit écrire dans plusieurs lettres de la cour à quantité de personnes de condition de la ville.

Cette nouvelle rassura les bourgeois, et les sollicitations des négociateurs les échauffèrent incomparablement davantage qu’ils ne l’étoient auparavant la venue du duc de Lorraine ; jusque là qu’ils prièrent M. Le Prévôt et le père Berthod d’assurer la Reine que si le Roi vouloit venir à Paris, il n’y avoit rien qu’ils n’entreprissent contre les princes, au cas qu’ils s’opposassent à son entrée.

Le bruit de cette nouvelle, qu’on faisoit courre, déconforta la Fronde à un point qui n’étoit pas imaginable. On conseilloit à M. d’Orléans d’aller par les rues, et de crier au peuple : « Quoi ! messieurs, me voulez-vous abandonner » M. Broussel commença à parler de se défaire de sa charge ; le président Charton donnoit les princes à tous les diables ; enfin tous les frondeurs se désespéroient, et tout leur parti ne savoit où il en étoit.

Les six corps furent, dans cette conjoncture, au palais d’Orléans prier Son Altesse Royale de leur donner des passe-ports pour sortir de Paris, puisque le Roi avoit eu la bonté de leur en envoyer pour aller à la cour rendre à Sa Majesté les assurances de leur fidélité et de leur obéissance à son service. Ils représentèrent à M. d’Orléans que la ruine de Paris approchoit, et que sa destruction étoit évidente si le Roi n’y revenoit bientôt, parce que sa seule présence étoit capable d’y faire rétablir le commerce et remettre les peuples dans leur devoir. À cela Son Altesse Royale leur répondit qu’il falloit qu’ils eussent patience jusques au samedi suivant, afin qu’il allât en communiquer au parlement, et de là à l’hôtel-de-ville, pour leur dire leur résolution. Avec cette douce réponse M. d’Orléans les renvoya ; mais M. de Beaufort les malmena beaucoup : il les traita de factieux, et d’auteurs de sédition ; et il les menaça que s’ils ne se joignoient au parlement, au corps de ville et à M. Broussel, qu’il feroit arborer sur les murailles de Paris des étendards qui auroient pour devise : ville perdue. Ces députés des six corps lui répondirent vertement qu’ils n’étoient point détachés du parlement, parce qu’ils n’avoient jamais été unis avec lui ; et pour l’hôtel-de-ville ils ne se détacheroient jamais des anciens échevins ; mais que M. Broussel et les échevins nouvellement élus n’auroient jamais rien à démêler avec eux.

M. d’Orléans, au lieu d’aller au Palais le lendemain, qui étoit le 20, comme il l’avoit promis aux bourgeois, fut avec M. le prince, le duc de Lorraine et le comte de Fiesque dîner chez M. de Chavigny, où le président de Maisons les alla trouver sur les trois heures, et tinrent conseil dans le jardin, où il fut résolu de pousser la Reine à bout par les armes, et de la chasser d’auprès du Roi.

Toutes ces résolutions violentes de M. le prince n’empêchoient pas les bons bourgeois, animés par M. Le Prévôt, M. Du Fay et les autres, de persister dans le dessein de sortir de Paris malgré Son Altesse Royale, au cas qu’elle ne leur voulût point accorder de passe-ports, et d’aller assurer le Roi de leur fidélité.

Ce fut en ce temps-là que M. le cardinal de Retz, ayant su leur résolution et leur constance à demander la paix et le Roi, leur fit proposer qu’ils trouvassent bon qu’il fût de la partie, et qu’il portât la parole pour les députés.

Le président Charton se déclara aussi pour le Roi en parlant à M. d’Orléans, et pria une personne affectionnée au service de Sa Majesté d’écrire en cour, et de savoir si elle trouveroit bon qu’étant à Pontoise ou à Saint-Germain il allât l’assurer de sa fidélité pour son service ; et que, dès à présent, il offroit au Roi quatre ou cinq colonels et quinze capitaines avec leurs soldats de la garde bourgeoise, pour faire tout ce que Sa Majesté désireroit.

Pendant que tout ceci se faisoit à Paris, la cour, qui recevoit tous les jours les lettres du père Berthod par les mains de M. de Glandèves, prit résolution d’envoyer des chefs dans la ville, puisque M. Le Prévôt le demandoit avec tant d’empressement ; et certainement il avoit grande raison de le faire, parce que ceux qui communiquoient avec lui ne lui demandoient autre chose ; et si M. de Glandèves ne le leur eût promis par des lettres très-expresses, qu’on fut contraint de faire voir à quelques particuliers, assurément la négociation s’alloit échouer.

La cour écrivit sur cela aux négociateurs de lui envoyer quelque personne de condition, afin d’en délibérer avec lui[14]. Le président de Bercy fut choisi pour cela ; la cour en demeura d’accord, et lui donna rendez-vous pour l’aller prendre avec escorte à Belleville-sur-Sablon. Le président de Bercy s’y rendit par deux fois, deux jours consécutifs, avec grand risque de sa personne ; car il fut poursuivi par un parti des princes presque jusqu’aux portes de Paris ; et n’y ayant point trouvé l’escorte, il ne put passer pour aller à Pontoise.

La cour donc, sans attendre le président de Bercy, prit résolution d’envoyer des hommes de commandement, et nomma messieurs le duc de Bournonville, Lambert, de Refuge et de Courcelles pour être les chefs des entreprises et des coups hardis qu’il faudroit faire dans Paris, en cas que M. le prince et ceux de son parti voulussent faire des violences. Ces hommes de commandement furent bien nommés ; mais aucun d’eux ne parut à Paris de quelques jours après, parce que de tous ceux-là il n’y eut que le duc de Bournonville qui osât se hasarder dans un temps et dans une conjoncture si dangereuse.

En attendant quelqu’un de ces commandans, les négociateurs travailloient toujours fortement pour augmenter leur intrigue ; et ce qui leur aida beaucoup fut qu’on leur envoya de la cour des ordres pour agir avec plus de fermeté.

On les fit voir à quantité de bourgeois bien intentionnés, qui s’échauffèrent par là dans le service du Roi, parce qu’ils voyoient que Sa Majesté vouloit absolument revenir à Paris.

Mais ce n’étoit pas assez d’avoir les bons bourgeois : les négociateurs avoient besoin du petit peuple, et ne le pouvoient gagner que par de l’argent, qu’ils demandoient tous les jours à la cour, et qu’on ne leur envoyoit pas, quoique le sieur Langlois, valet de chambre de la Reine, donnât de fort bons expédiens pour en trouver, sans en prendre sur le peuple, ni même dans les coffres du Roi.

Tous ces expédiens furent inutiles ; les réponses de la cour, au lieu de parler d’argent, disoient tout autres choses qui ne laissoient pas de satisfaire les affectionnés au service, parce qu’elles promettoient toujours le retour du Roi, et témoignoient que Leurs Majestés étoient fort satisfaites du procédé des négeciateurs : et ce qui les réjouit beaucoup, et qui leur fit croire que la cour vouloit tout de bon revenir à Paris, ce fut que dans une lettre du 20 de septembre, que M. de Glandèves écrivit au père Berthod de la part du conseil secret, il disoit positivement que la cour ne vouloit pas que le cardinal de Retz fût dans la négociation.

Cette lettre fut reçue de M. Le Prévôt de Saint-Germain et des autres amis, qui en eurent une joie qui n’étoit pas commune, parce que si la cour les eût obligés de donner la participation entière de leur gociation au cardinal de Retz, ils eussent été au désespoir : tout eût été découvert, l’affaire étoit perdue, et rien ne se fût passé qu’il n’en eût averti M. d’Orléans : et quand même il auroit gardé le secret, les bons bourgeois avoient une si horrible aversion de lui, qu’ils vouloient tout abandonner s’il en avoit la moindre connoissance.

Les principaux frondeurs, qui voyoient que les serviteurs du Roi grossissoient leur parti, se vouloient faire de fête pour rentrer dans le bon chemin ; mais c’étoit par leur intérêt, et non pas pour l’inclination qu’ils eussent au service de Sa Majesté. Le président de Maisons, auquel on avoit ôté la surintendance et la capitainerie de Saint-Germain, dit à mademoiselle Guérin de prier le père Berthod d’écrire à la Reine que si on lui vouloit rendre ses charges, il iroit à Pontoise, et meneroit une douzaine de conseillers avec lui. Le père Berthod en écrivit un mot ; mais la cour se moqua de cette proposition.

Cependant les bourgeois, qui avoient su que le Roi avoit envoyé des ordres très-exprès pour leur permettre de s’assembler, allèrent trouver M. Le Prévôt pour lui dire qu’ils avoient jugé à propos de ne plus différer à se déclarer, et qu’ils avoient résolu de s’assembler le lendemain, qui étoit le mardi 24 septembre, à dix heures du matin, dans le Palais-Royal ; et ils le prièrent de trouver bon qu’on fît courir les billets pour cela. M. Le Prévôt y consentit ; et dès le même moment on envoya chez les plus affectionnés, afin qu’ils avertissent leurs amis de cette assemblée, et qu’ils les obligeassent d’y aller.

Ce lendemain étant arrivé, à la pointe du jour on trouva affiché à la porte du Palais-Royal, et dans d’autres endroits de la ville, un placard intitulé le Manifeste des bons serviteurs du Roi étant dans Paris, et leur généreuse résolution pour la tranquillité de la ville.

Ce placard étoit la même chose qu’on avoit fait courre chez les bourgeois, et que j’ai jugé à propos de mettre dans cette relation.

« Enfin le cardinal Mazarin est sorti ; M. d’Orléans est content : il doit tenir sa parole, et se rendre auprès de Sa Majesté. M. le prince gronde encore ; il cherche de nouveaux prétextes de nous troubler ; il a juré de perdre la France, et de mettre le feu de la division partout ; il a commis une félonie sans exemple, traitant avec l’Espagne pour être roi de Navarre et de la Guienne ; il a mal réussi jusqu’à présent ; il se désespère, fait encore entrer des troupes étrangères en France pour achever de nous ruiner, fait des négociations nouvelles en Angleterre ; il a des traités particuliers avec plusieurs gouverneurs des places, même avec des conseillers et des présidens des cours souveraines, qui sont tombés, par ses persuasions, dans le dernier aveuglement. Tous reconnoissent leur faute ; ils appréhendent la justice, ils ne savent où ils en sont ; leur conscience leur sert de bourreau ; ils désespèrent de la clémence du Roi, sans considérer qu’il a plus de bontés pour leur pardonner qu’ils n’ont de malice pour l’offenser. Le prince, ou, pour mieux dire, la cause de tous nos maux, rallume les derniers feux de sa violence ; il ne veut point se soumettre, il veut nous perdre ; il est résolu de s’emparer des meilleurs quartiers de la ville, et de désoler le royaume. Faut-il souffrir ceci davantage à Paris, pour nous y attirer tous les fléaux du ciel, comme il a déjà fait par ses rebellions et par ses impiétés ? Sa Majesté demande qu’il en sorte avec une cinquantaine de ses adhérens, qu’il mette les armes bas, et qu’elle lui pardonnera.

Pour exécuter la volonté du Roi, il n’y a plus d’officiers établis dans la ville de Paris. Ceux qui se le disent, et qui prétendent gouverner et policer cette grande ville, n’ont aucune puissance et mission légitime ; et l’on ne les peut reconnoître que comme des monstres enfantés par la rébellion : on ne leur peut obéir sans blesser sa conscience et sa réputation, sans se rendre criminels de lèse-majesté. Cependant la désolation est partout ; les gens de bien souffrent ; la justice n’a plus de fonction ; les marchands voient perdre leurs biens par les banqueroutes qui se font tous les jours, et la cessation du commerce ; les pauvres artisans sont à la mendicité ; les malades meurent sur le pavé ; les hôpitaux ne sont pas capables d’en contenir le nombre ; tout le monde généralement se plaint, et il en reste peu qui ne commencent à sentir le mal universel ; la tyrannie est armée dans la ville d’impies et de satellites : elle viole les lois et le droit des gens ; elle brûle et saccage les citoyens dans les lieux publics, et continue à faire publier des libelles pour tâcher à faire persuader que ses auteurs et ses suppôts sont bien intentionnés : mais on est désabusé. Nous voyons notre Roi à nos portes, qui nous tend les bras, et qui comme un bon père ne nous a fait que montrer les verges d’une main, et de l’autre les fruits de la paix et de sa clémence ; et néanmoins il y a des esprits si malheureux dans Paris, qu’ils aiment mieux périr en continuant toujours à faire des brigues pour envelopper tout le monde dans une désolation publique, que de se soumettre à l’obéissance du Roi, et à ce qu’ils doivent à la charité du prochain. C’est ce qui a fait résoudre grand nombre des plus notables de la ville de s’assembler, et de conférer sur les moyens de rétablir toutes choses dans leur ordre ; et ne trouvant point de puissances légitimes dans la ville, ils en ont demandé une au Roi, qui la leur a accordée, et en conséquence ils ont résolu l’exécution des choses suivantes, au péril de leurs vies et de leurs biens.

Premièrement, de s’opposer et empêcher par toutes voies qu’il ne soit levé aucunes taxes, sous quelque prétexte que ce soit, sur les particuliers, habitans de la ville, et de faire rendre l’argent à ceux qui peuvent avoir payé par timidité ; et où il s’en trouvera l’avoir payé pour contribuer volontairement à la rébellion des princes, il sera fait note contre eux, pour être punis comme perturbateurs du repos public.

En second lieu, qu’il sera député vers Sa Majesté pour la supplier très-humblement de revenir dans Paris pour y établir le repos et l’abondance, par le rétablissement du commerce, sur l’assurance qui lui a été donnée de la fidélité des bons citoyens ses sujets, et de l’exil des rebelles, pour le pardon desquels on implorera sa clémence.

En troisième lieu, que Sa Majesté sera aussi très-humblement suppliée de faire retirer ses troupes des environs de Paris, et de les envoyer dans les pays ennemis, ou du moins sur les frontières du royaume, pour sa conservation, sur l’assurance que l’on donnera de courir sur les troupes du prince de Condé s’il ne les fait retirer, et que lui-même ne se mette en son devoir.

Il faut être espagnol, et se déclarer ouvertement rebelle et perturbateur du repos public, pour ne se pas joindre à l’exécution de ce projet, et se résoudre à être maudit et exterminé par le peuple.

Et afin que l’on puisse discerner les bien intentionnés au service du Roi et de la patrie, ils porteront à leur chapeau un ruban blanc ou du papier, au lieu de paille, que l’artifice et la tyrannie du prince a fait porter à tous les habitans de Paris. »

Ce manifeste étant affiché par tous les carrefours et aux places publiques, donna sujet à quantité de bourgeois, qui ne savoient pas qu’on se devoit assembler, d’aller au Palais-Royal de bon matin ; et sur les neuf heures il se trouva rempli de plus de quatre mille personnes, dont il y en avoit les trois quarts des plus riches bourgeois, parmi lesquels étoient des conseillers du parlement, des trésoriers de France, des secrétaires du Roi, des gentilshommes, et beaucoup d’honnêtes gens ; le reste étoit du menu peuple.

Dans cette conjoncture et assemblée, M. Le Prévôt de Saint-Germain harangua si éloquemment pour le bien de la paix et pour le service du Roi, qu’il fit pleurer une grande partie de l’assemblée ; et au même temps qu’il eut achevé, ce furent des acclamations publiques et des cris de vive le Roi ! qui furent ouïs de tous les environs du Palais-Royal[15].

Quelques-uns commencèrent de parler suivant le discours qu’avoit fait M. Le Prévôt, qui ne tendoit qu’à la paix, et à demander avec instance et soumission au Roi son retour, à éloigner les troupes espagnoles de Paris, et empêcher la faction des séditieux qui fomentoient la révolte, et maintenoient le petit peuple et les foibles esprits dans la désobéissance et dans la rébellion. Quelques-uns proposèrent d’aller sur l’heure au palais d’Orléans demander à Son Altesse Royale toutes les choses dont on venoit de parler ; mais la pluralité de ceux qui opinoient fut d’attendre après l’assemblée qui se tiendroit au même lieu, à pareille heure, le lendemain.

Avant que de sortir de l’assemblée, le manifeste des bons serviteurs du Roi y fut lu, et chacun prit à son chapeau du ruban blanc ou du papier, pour se faire distinguer d’avec ceux du parti des princes, qui portoient de la paille ; et ils sortirent ainsi du Palais-Royal.

À vingt pas de là, le petit peuple bien intentionné, qui suivoit le bourgeois, rencontra une charrette des troupes du duc de Lorraine chargée de vin, qu’on menoit au camp des princes ; elle fut pillée au même temps, et les chevaux emmenés par ceux qui les avoient détachés.

Sur le midi, le maréchal d’Etampes arriva au Palais-Royal, lequel, sur la nouvelle que M. le duc d’Orléans avoit eue de cette assemblée, l’avoit envoyé pour prier les bourgeois de remettre leurs convocations jusqu’au vendredi suivant ; qu’il assuroit qu’en ce temps-là la paix seroit faite, et que cependant Monsieur donneroit des passe-ports aux six corps pour aller en cour.

Outre cela, ce maréchal représenta au peuple qui étoit resté après que les principaux de l’assemblée se furent retirés, qu’ils faisoient dans ces rencontres-là des actions coupables de crimes de lèse-majesté ; que les choses de cette conséquence ne se faisoient point sans une permission particulière du Roi. Et sur cela un de la troupe ferma la bouche au maréchal d’Estampes, en lui faisant voir une copie de l’ordre que le Roi avoit envoyé aux bourgeois de Paris pour s'assembler, quand il leur plairoit, pour la conservation de leur ville, et pour y maintenir l’autorité royale.

Cet ordre avoit été lu dans l’assemblée par le sieur de Bourgon : il étoit conçu en ces termes :

« de par le roi.

« Sa Majesté étant bien informée de la continuation des bonnes intentions des habitans et bons bourgeois de sa bonne ville de Paris pour son service et pour le bien commun de ladite ville, et des dispositions dans lesquelles ils sont de s’employer de tout leur pouvoir pour y remettre toutes choses dans l’état auquel il se doit, et pour se retirer de l’oppression où ils sont présentement, et se remettre en liberté sous son obéissance, Sa Majesté a permis et permet auxdits habitans et à chacun d’eux en particulier, et en tant que besoin est elle leur enjoint et ordonne très-expressément, de prendre les armes, s’assembler, occuper les lieux et postes qu’ils jugeront à propos, combattre ceux qui voudront s’opposer à leurs desseins, arrêter les chefs et se saisir des factieux par toutes voies, et généralement faire tout ce qu’ils verront être nécessaire et convenable pour rétablir le repos et l’entière obéissance envers Sa Majesté, et pour faire que ladite ville soit gouvernée par l’ordre ancien et accoutumé, et par les magistrats légitimes, sous l’autorité de Sa Majesté, laquelle leur donne tout pouvoir de ce faire par la présente qu’elle a signée de sa main, et y a fait apposer le cachet de ses armes, voulant qu’elle serve de décharge et de commandement à tous ceux qui agiront, en quelque sorte et manière que ce soit, pour l’exécution d’icelle.

Donné à Compiègne, le 16 septembre 1652.

« Signé Louis ; et plus bas, Le Tellier. »

Cet ordre du Roi étonna beaucoup M. le maréchal d’Etampes ; mais il le fut encore davantage quand on l’assura que plus de quinze cents bourgeois avoient signé une promesse inviolable de s’assister mutuellement envers tous et contre tous pour la conservation des intérêts du Roi, une union pour leur défense particulière les uns des autres ; en telle sorte que s’il arrivoit qu’il fût fait insulte à quelqu’un d’entre eux, ils promettoient d’en entreprendre la défense à force ouverte. Et dans cette occasion le sieur Le Roy gencé, gentilhomme servant de Sa Majesté, servit admirablement, aussi bien que dans d’autres occasions : tellement que le premier effet que produisit cette assemblée fut d’intimider le palais d’Orléans, et d’obliger d’envoyer des passe-ports aux six corps, que Son Altesse Royale avoit toujours jusques alors refusés[16].

Pendant ce temps-là les échevins et le prévôt des marchands s’assemblèrent à l’hôtel-de-ville, où l’appréhension les prit jusqu’au point que M. Broussel fit la démission de sa charge de prévôt des marchands, en laquelle il avoit été élu le jour de l’incendie et du massacre de l’hôtel-de-ville ; et les nouveaux échevins en firent de même de leur échevinage.

D’autre côté, les amis de M. le prince faisoient tout leur possible pour détourner les bourgeois de continuer leurs assemblées ; et pour le leur mieux persuader ils leur faisoient entendre que le Roi n’agréoit pas M. Le Prévôt pour chef de l’assemblée, parce qu’il étoit conseiller au parlement, et que ce qui la lui avoit fait convoquer étoit pour mettre sa compagnie à couvert. Mais ces frondeurs ne disoient pas que M. Le Prévôt avoit ordre très-exprès du Roi et de la Reine d’agir dans Paris pour toutes les choses qui regardoient le service de Sa Majesté ; aussi ne le savoient-ils peut-être pas.

Toute l’après-dînée se passa, dans la rue de Saint-Honoré, en chamailles entre ceux qui portoient de la paille et du papier ; et, dans ce petit jeu, quelques-uns y furent fort mal menés.

Le lendemain mercredi 25, on envoya dire à M. Le Prévôt qu’à la prière du sieur Le Vieux, ancien échevin et procureur du Roi de la ville, ils avoient remis l’assemblée au samedi suivant, à la charge que sur l’heure même ils partiroient pour aller en cour demander au Roi son retour à Paris, à quoi ils s’étoient accordés ; et on donna dans le même temps ordre aux colonels des portes de ne laisser entrer aucun soldat, et de ne point laisser sortir de vivres ni de munitions de guerre pour les Lorrains, ni pour l’armée des princes.

L’après-dînée, les colonels s’assemblèrent chez M. de Sève-Chastignonville[17], qui travailloit parfaitement dans son quartier pour le service du Roi, et ils résolurent d’envoyer des députés à Sa Majesté, quoique M. d’Orléans ne le voulût pas ; et comme ils étoient sur le point de se lever, M. Ladvocat[18], lieutenant colonel de M. de Menardeau-Champré, conseiller de ville, entra dans l’assemblée, et la supplia très-instamment de surseoir leur députation jusqu’au samedi suivant, et qu’alors le corps de ville se joindroit à eux pour suivre leur sentiment, et enverroit dire au Roi, de sa part, avec leurs députés, tout ce qu’ils jugeroient à propos, et ne feroit rien qui ne fût conforme à la volonté des colonels, et tout-à-fait dans le service du Roi, sans y considérer les intérêts des princes.

L’assemblée accorda à M. Ladvocat ce qu’il désira ; mais comme elle avoit résolu qu’on enverroit commandement aux portes de ne laisser sortir aucuns vivres ni munitions de guerre pour les armées de Lorraine, de Wirtemberg et des princes, et qu’on ne laisseroit sortir aucun soldat, il fut arrêté que leur ordonnance seroit affichée par les carrefours de la ville de Paris, publiée à son de trompe, et que défenses seroient faites aux volontaires de battre ni faire battre le tambour, à peine de la vie.

Le parlement de Paris, qui avoit vu que cette assemblée du Palais-Royal avoit mis la peur au palais d’Orléans, et épouvanté les nouveaux échevins aussi bien que M. Broussel, s’assembla le 26. Son Altesse Royale se trouva à cette assemblée, et mena M. de Beaufort avec lui pour conclure l’affaire de l’abolition de la mort de M. de Nemours ; mais quelques-uns de la compagnie trouvèrent des difficultés qui firent remettre l’affaire à un autre jour pour y délibérer. Après cela on parla de l’assemblée du Palais-Royal. D’abord, cinq ou six des conseillers conclurent à donner un veniat à M. Le Prévôt ; mais de quatre-vingt-treize conseillers, il n’y en eut que trente-cinq de cette opinion, tout le reste fut d’avis contraire ; et après cela on donna arrêt par lequel deux de la compagnie furent députés pour informer de toutes les assemblées qui se feroient dans Paris, et il fut fait défenses à tous les habitans, et autres qui étoient dans la ville, de porter aucunes marques au chapeau. pour signifier qu’on étoit de quelque parti.

Cet arrêt du parlement de Paris n’eut pas grande vigueur ; car le jour même on en envoya un autre de Pontoise, portant autorisation de l’assemblée du Palais-Royal, avec éloge à M. Le Prévôt de ce qu’il avoit fait, et prière à lui de continuer toutes fois et quantes il le jugeroit à propos. Cela donna tant de cœur aux bien intentionnés, que la nuit du même jour, sur les onze heures, M. de Beaufort se présentant à la porte Saint-Bernard pour faire passer un chariot de bagages et de vivres, fut arrêté par le lieutenant de la colonelle, qui lui dit qu’il avoit ordre de son lieutenant colonel de ne laisser sortir quoi que ce fût, et lui montra cet ordre par écrit. À cela, M. de Beaufort dit à l’officier qu’il allât dire à son lieutenant colonel qu’il étoit là, et qu’il vouloit passer : ce que l’officier ayant été dire au lieutenant colonel, nommé M. de La Barre, ce dernier répondit qu’il allât dire à M. de Beaufort que s’il n’étoit pas satisfait de l’ordre qu’on lui avoit fait voir, qui défendoit de laisser sortir aucuns vivres ni bagages, qu’il lui enverroit la copie d’un autre qu’il venoit de recevoir de l’assemblée des colonels de la ville, qui étoit plus exprès, en ce qu’il y étoit ajouté de ne laisser sortir aucuns vivres sans passe-ports de la ville, et non de M. d’Orléans. Le lieutenant de la compagnie s’en retourna trouver M. de Beaufort, auquel il fit savoir ce que son lieutenant colonel lui avoit dit ; et ainsi il fut contraint de faire ramener son chariot dans sa maison.

M. le prince d’autre côté voyant que les choses n’alloient pas bien pour lui, alla chez M. d’Orléans, auquel il se plaignit avec grande aigreur de ce que Son Altesse Royale n’avoit pas fait faire main-basse sur l’assemblée du Palais-Royal, et que s’il eût été dans la ville cela ne se fût pas passé de la sorte. Monsieur répondit qu’il lui avoit donné Paris, mais que ce n’étoit pas pour le perdre. M. le prince, d’un ton aigre, dit à Son Altesse Royale que s’il lui avoit donné Paris, lui M. le prince lui avoit donné quinze mille hommes. M. d’Orléans repartit qu’il lui en avoit donné davantage, et que présentement il lui avoit donné son frère le duc de Lorraine et ses troupes. Après ces paroles ils s’en dirent d’autres qui les firent séparer l’un de l’autre mécontens ; et de là M. le prince s’alla mettre au lit, et tomba malade à se faire traiter par les médecins.

Pendant ce temps-là M. de Chavigny et le président Violle, conseillers de M. le prince, voyant la démission de M. Broussel et des nouveaux échevins, que les députés des six corps et ceux des colonels étoient allés à la cour, et que tout le monde vouloit aller trouver le Roi, sans en demander la permission à M. d’Orléans, tirèrent grand avantage de tout cela, et publièrent parmi ceux de leur parti que tout ce monde ayant fait leurs députations au Roi, assuré de la fidélité et de l’obéissance des bourgeois de Paris, et fait voir à Sa Majesté qu’il y seroit le maître absolu, néanmoins à toutes ces supplications et à toutes ces démonstrations de zèle et d’obéissance la cour demeureroit inébranlable, et la Reine inexorable, inflexible, et opiniâtrée à ne point laisser venir le Roi. Ainsi M. de Chavigny et le président Violle tiroient cette conséquence que les bourgeois ayant fait leur devoir pour faire revenir le Roi, la cour se moqueroit d’eux, et qu’alors ils se dépiteroient, et se rangeroient tout-à-fait du côté des princes.

La cour, qui ne manquoit pas d’être avertie de tout ce qui se passoit par le moyen de ses correspondans, envoya à Paris M. le duc de Bournonville pour négocier avec ceux qui avoient commencé l’entreprise, et pour exécuter quelque chose de considérable lorsqu’il en seroit besoin. Il y arriva le lendemain de rassemblée du Palais-Royal ; et dès le moment qu’il eut mis pied à terre il commença de travailler efficacement, et trouva qu’on avoit si bien disposé les choses, que dès qu’il fut arrivé et qu’on l’eut fait savoir aux négociateurs on résolut une nouvelle assemblée des colonels, dans laquelle on ordonna de ne reconnoître plus les ordres de M. d’Orléans ni de M. de Beaufort.

L’assemblée du Palais-Royal, qui se devoit faire le 27, ne se fit point, parce que les députés des six corps et ceux des colonels étant partis pour la cour, on voulut attendre leur retour, et savoir quels ordres ils apporteroient ; et durant ce jour-là plus de cinq cents personnes de condition allèrent offrir à M. Le Prévôt, chez lequel le duc de Bournonville se rendoit très-souvent, les uns cent, les autres deux cents hommes, poursuivre exactement ses ordres et faire tout ce qu’il voudroit ; et tous ceux qui dans la ville avoient excité le menu peuple à crier, après les affectionnés au service du Roi, au mazarin ! commencèrent à faire les sages, à parler contre les mauvaises intentions de M. le prince à la canaille qui faisoit auparavant si grand bruit pour la Fronde, ne disant mot, quoiqu’ils eussent vu quelques bateliers qu’on avoit gagnés au parti des royalistes enfoncer un bateau chargé de poudres et de mèches qu’on menoit par ordre de M. d’Orléans, sur la rivière, à l’armée des princes.

Ce jour-là même il entra dans la ville quelques officiers de cavalerie et d’infanterie pour y demeurer incognito, et ne paroître qu’au temps qu’on auroit besoin d’eux pour servir à quelque entreprise, ou à repousser les séditieux qui voudroient empêcher les assemblées, et les autres choses qui regarderoient le service du Roi et le repos de la ville. Et la cour, qui jusque là avoit été lente, et qui par là donnoit sujet de plainte aux négocians, commença d’ouvrir les yeux et de connoître les belles dispositions de Paris ; et elle y envoya M. de Pradelle, capitaine aux Gardes, et M. de Rubentel, lors lieutenant du même corps, pour commander les gens de guerre dans les occasions.

Les négociateurs, qui voyoient que toutes choses alloient à leur but, écrivirent leur sentiment à la cour ; et afin que chacun ne fît pas des lettres selon son sens, et qu’il ne se trouvât point de contradiction dans ce qu’ils manderoient, les sieurs Le Prévôt, de Bournonville, Pradelle, Rubentel, de Bourgon, Du Fay et le père Berthod se rendoient tous les jours en certains lieux cachés, où chacun rapportoit ce qu’il avoit fait, ce qu’il avoit vu : et le père Berthod, sous le chiffre de la cour, y écrivoit toutes choses au nom de la compagnie ; et M. de Glandèves, qui recevoit les lettres et qui les faisoit voir au conseil secret, mandoit au père Berthod le sentiment de la cour pour le faire savoir aux négociateurs, qui travailloient autant qu’il leur étoit possible à faire les choses avec douceur, et même dans l’agrément de tout le peuple ; car ils avoient toujours pour but de rendre le Roi maître de Paris sans coup férir et sans répandre de sang, s’il se pouvoit. Pour cela ils pressoient la cour, attendu la déposition de M. Broussel, de renvoyer à Paris M. Le Fèvre, prévôt des marchands, pour y faire sa charge, et M. le maréchal de L’Hôpital celle de gouverneur de la ville, parce qu’on suivroit beaucoup mieux et plus facilement leurs ordres, comme étant en droit de commander par le pouvoir de leurs charges, que si on faisoit un prévôt des marchands par commission, en l’absence de M. Le Fèvre.

En ce même temps M. Le Prévôt reçut un ordre du Roi qui l’établissoit prévôt des marchands ; mais il ne voulut point prendre cette charge, parce qu’il n’avoit d’autre but que d’y rétablir M. Le Fèvre, qui avoit été légitimement élu, et qui avoit été contraint de sortir de Paris par la violence de ceux qui soutenoient le parti des princes.

Quoique tout cela fût secret, M. d’Orléans ne laissoit pas d’en soupçonner quelque chose ; et la peur commença de le prendre à tel point, qu’il ne souffroit l’entrée dans son palais qu’à des gens qui étoient connus pour être tout-à-fait à lui. Il commanda même que le guichet des principales portes fût ouvert, et envoya quérir les échevins de la ville, auxquels il dit qu’il savoit que le régiment de Piémont et celui de Cœuvres, avec cent chevaux de l’armée du maréchal d’Estrées, s’étoient approchés de Paris pour exécuter quelque entreprise ; que le sieur de Pradelle, capitaine aux Gardes, les devoit commander ; qu’il étoit arrivé dans la ville pour cela ; qu’il étoit logé chez M. Le Prévôt, et qu’il prioit la compagnie d’empêcher qu’il n’arrivât du désordre. Après que Son Altesse Royale eut parlé quelque temps là-dessus, et que par son discours il eut fait connoître qu’il craignoit pour sa personne, il proposa de faire un corps de garde de bourgeois devant le Palais-Royal, et qu’un échevin iroit trouver le sieur Desbournais, qui en étoit concierge, pour empêcher qu’on n’y entrât, non pas même ceux qui s’y présenteroient pour la promenade ; que les colonels Aubry, qui étoit du parti des princes, et Scarron pour le Roi, garderoient l’Arsenal conjointement ; que le lieutenant colonel du sieur de Champlâtreux iroit trouver M. Le Prévôt pour l’obliger de faire sortir M. de Pradelle de chez lui : sinon, qu’on y donneroit bon ordre.

Ensuite de cela l’assemblée proposa diverses choses sur lesquelles on ordonna, quelque résistance que M. d’Orléans y apportât, qu’il ne sortiroit aucun vivre pour les armées des princes, et qu’il seroit commandé au munitionnaire de s’en pourvoir ailleurs, à la réserve de dix muids de vin par jour pour l’étape des généraux : et sur ce que M. le duc d’Orléans demanda qu’on laissât sortir ceux qui avoient passe-port de M. de Beaufort, il fut hautement résolu qu’on n’en feroit rien.

Pendant que cela se faisoit au palais d’Orléans, les bien intentionnés travailloient efficacement pour hâter le retour du Roi ; mais quelques-uns qui agissoient sans concerter avec les principaux négociateurs pensèrent gâter l’affaire ; car un de ceux qui avoient vu l’assemblée du Palais-Royal, pour témoigner son zèle envoya en cour, au même temps qu’elle fut finie, porter la nouvelle de ce qui s’y étoit passé. La cour, qui ne s’informa pas beaucoup d’où il venoit, crut qu’elle le pouvoit charger de quelque chose de conséquence. Elle le chargea donc d’un paquet ; mais comme elle n’en avoit point donné avis à messieurs Le Prévôt et de Bournonville, cet envoyé le rendit à celui qui l’envoyoit, qui l’ouvrit en présence de quatre hommes de médiocre condition, et qui n’avoient nulle part au secret de la négociation. Dans ce paquet il se trouva une amnistie pour tous les bourgeois et habitans de Paris, et une lettre pour les colonels. Au même temps l’un de ces quatre en alla avertir M. le prince. Cependant ce zélé fit imprimer l’amnistie sans en parler à personne, et en donna quantité de copies à un homme pour les afficher par les carrefours ; mais cet homme fut pris par un conseiller que M. le prince avoit mis au guet, et mené prisonnier dans la Conciergerie avec tous ses imprimés. Mais tout cela ne servit de rien ; car les serviteurs du Roi, qui commençoient de lever le masque, en firent imprimer d’autres, qui furent publiées et affichées par la ville.

Cette amnistie porta grande joie dans le cœur des bourgeois qui se sentoient coupables ; mais elle mit le dépit dans l’esprit de M. le prince, lequel, quoique malade, jura hautement que par la mort, puisque M. d’Orléans ne vouloit pas se remuer plus qu’il faisoit, dans peu de jours il seroit tout espagnol ou tout mazarin.

Cependant tout le monde s’attendoit de voir grande rumeur le samedi 28, et que les gens des princes prendroient les armes pour aller garder le Palais-Royal, la Bastille et l’Arsenal, comme M. d’Orléans l’avoit proposé : mais tout demeura calme, personne ne bougea, et ceux qui avoient fait plus les mauvais se contentèrent de faire du bruit chez eux, n’osant pas en faire dans les rues, de peur de n’être pas les plus forts, parce qu’ils voyoient les bons bourgeois qui levoient le masque hautement, et qui commençoient de pousser les frondeurs dans toutes les rencontres.

Les négociateurs voyant les choses en si belle disposition pressoient la cour par leurs dépêches, avec tout l’empressement imaginable, de s’approcher de Paris, de faire venir le Roi à Saint-Germain ou plutôt à Saint-Denis, s’il se pouvoit ; mais surtout qu’il falloit prendre garde à quelques-uns qui étoient auprès de la Reine, et les observer, parce que certainement ceux qui approchoient Sa Majesté de plus près, et qui faisoient les affectionnés au service du Roi, écrivoient à M. d’Orléans tout ce qui se faisoit à la cour, et ce que les négociateurs y mandoient de Paris ; et Son Altesse Royale ne put s’empêcher un soir de dire, dans la chaleur d’un discours qu’il faisoit sur ce qui se passoit : « Sans la lettre que nous avons reçue, nous étions perdus. »

L’appréhension de M. d’Orléans n’avoit pas été si cachée que ceux de la cour n’en connussent presque le fond, et elle en fit chanceler quelques-uns. Le sieur Fontrailles, et le sieur Coulon le conseiller, parlèrent contre madame d’Aiguillon et contre M. de Chavigny, qu’ils accusèrent d’être mazarins dans le cœur. Tout s’ébranloit à vue d’œil ; la députation des six corps auprès de Sa Majesté donnoit l’envie aux corps des métiers et au menu peuple d’aller trouver le Roi. Enfin la médaille étoit tournée ; on voyoit et on entendoit dans les rues beaucoup plus de royalistes que de frondeurs.

M. le coadjuteur, qui se faisoit de fête plus que tout autre, envoya quérir M. Le Prévôt pour savoir quel sentiment la cour avoit de lui. M. Le Prévôt l’assura qu’elle en étoit très-satisfaite ; mais qu’on ne pouvoit s’empêcher de dire quelquefois qu’il n’avoit pas toujours été dans le bon chemin. Il avoua que cela étoit vrai ; mais qu’il y avoit long-temps qu’il s’étoit reconnu, et qu’il désiroit avec passion faire voir le désir qu’il avoit de servir le Roi dans ce rencontre, pourvu qu’on lui témoignât agréer son service, et qu’on lui ordonnât de travailler : cela vouloit dire, au langage de M. le cardinal de Retz, qu’il vouloit être le maître de l’affaire ; mais M. Le Prévôt ne lui répondit autre chose sur cette matière, sinon qu’il falloit faire les choses par les formes. M. le cardinal de Retz repartit là-dessus qu’il y avoit les vieilles et les nouvelles formes. M. Le Prévôt répondit qu’il entendoit les vieilles ; et M. le cardinal de Retz lui ayant demandé quelles étoient ces vieilles formes, il lui répondit que c’étoit de jeter dans la rivière ceux qui n’alloient pas droit dans le service du Roi. Cette parole fit faire la conférence plus longue ; et pour conclusion, pour ne pas dégoûter M. le coadjuteur, on lui promit part dans la négociation, mais en telle sorte qu’il n’en seroit jamais qu’un des membres, et point du tout le chef.

Le conseil secret de la cour pour cette négociation, qui avoit cru long-temps que c’étoit une bagatelle, s’étoit tout-à-fait détrompé ; et voyant que c’étoit une chose solide, pressoit les négociateurs pour la cassation des officiers du parlement qui étoient à Paris, et demandoit avec instance si on ne pourroit pas donner un arrêt pour cela au parlement de Ponloise. Mais les négociateurs n’y voulurent jamais donner les mains, parce que c’eût été une chose très-dangereuse, et qui eût ruiné toutes les belles dispositions où étoient les affaires pour le service du Roi ; car n’ayant pas dans Paris le gouverneur, le prévôt des marchands et le lieutenant civil, la ville se trouvoit sans magistrats. Aussi écrivirent-ils que lorsque M. le maréchal de L’Hôpital et M. LeFèvre y seroient de retour, il n’y auroit rien à craindre, et on pourroit tout entreprendre ; qu’ainsi il falloit les renvoyer, et engager les échevins et les députés des six corps, qui étoient allés trouver le Roi, de les ramener avec eux, et enjoindre aux échevins et aux députés de les reconnoître et de leur obéir.

M. le cardinal de Retz, qui avoit vu que M. Le Prévôt ne l’avoit pas traité comme il désiroit, et qui vouloit se rendre le maître de l’affaire, persuada, pour y mieux réussir, à M. d’Orléans de chasser de Paris le duc de Bournonville, ou de le faire arrêter prisonnier. Aussi Son Altesse Royale envoya chez le duc, le dimanche 29 au matin, le comte de Saint-Amour, pour lui dire qu’il étoit dans la pensée de le faire arrêter, sur ce qu’on lui avoit assuré qu’il avoit été envoyé de la cour pour négocier avec les autres qui travailloient à la négociation pour le retour du Roi, sans la participation des princes. Le duc de Bournonville fit voir en une infinité de raisons qu’il étoit à Paris pour toute autre chose que pour cela, et que ses affaires particulières l’y avoient amené ; et pour le faire voir à M. d’Orléans, qu’il offroit de s’en retourner à la cour, si Son Altesse Royale lui vouloit donner passe-port pour sortir de Paris ; et par là que Monsieur connoîtroit que lui, duc de Bournonville, n’y étoit point pour les affaires du Roi ; mais qu’il s’en iroit avec cette condition que si, étant de retour à la cour, le Roi le renvoyoit à Paris pour son service, alors il exécuteroit hautement les ordres de Sa Majesté, et qu’il n’y avoit rien qu’il n’entreprît contre ceux qui s’y opposeroient. Le comte de Saint-Amour alla porter cette réponse à M. d’Orléans, qui au même temps le renvoya au duc de Bournonville avec un passe-port pour s’en retourner en cour, qu’il reçut, et promit de partir le mardi ensuivant.

Le comte de Saint-Amour crut ce que le duc de Bournonville lui dit, et le crut si bien qu’il le pria de faire en sorte que M. Le Tellier lui envoyât un passeport pour aller à son pays, et de représenter à la Reine qu’il avoit payé sa rançon à celui auquel Sa Majesté l’avoit donnée, lorsqu’il avoit été fait prisonnier.

Le père Berthod écrivit qu’on envoyât ce passeport, si on le jugeoit à propos ; et si on ne le vouloit pas donner, qu’on écrivît quelques raisons pourquoi on le refusoit, afin que le comte de Saint-Amour crût que le duc de Bournonville étoit auprès du Roi, et qu’il avoit parlé de son affaire ; qu’on fît courre le bruit à la cour que ce duc y étoit revenu, qu’il n’y avoit demeuré qu’une nuit, et qu’on l’avoit envoyé vers M. le cardinal. Tout cela fut exécuté ponctuellement du côté de la cour ; et le duc de Bournonville, au lieu de sortir de Paris, y demeura travesti, et travailla avec plus d’ardeur qu’auparavant. Il alloit en vingt endroits par jour ; il faisoit autant de billets pour envoyer chez ses amis. M. de Pradelle, qui étoit aussi travesti, faisoit la même chose. M. de Rubentel étoit dans toutes les assemblées de l’hôtel-de-ville, pour savoir ce qui s’y passoit. Il voyoit les bourgeois qui y dévoient assister, auxquels il inspiroit de bons sentimens pour le service du Roi et pour son retour. M. de Bourbon alloit chez les colonels avec M. de La Barre son beau-frère, pour les confirmer dans leurs belles résolutions. Le père Berthod voyoit les gros marchands de la rue Saint-Denis, du Petit-Pont, et de la rue aux Foires[19] ; et tous rapportoient à M. Le Prévôt ce qu’ils avoient fait et ce qu’ils avoient vu, pour en donner avis tous les jours à la cour. Enfin on ne vit jamais tant de chaleur et tant d’empressement qu’en avoient ces négociateurs. M. Du Fay, de son côté, avoit si bien préparé l’affaire de la Bastille, et la fit voir si claire et si nette à M. de Pradelle et au père Berthod, qui s’y furent promener incognito, qu’ils reconnurent que deux heures après que la cour auroit donné son consentement, on s’en rendroit maître sans faire grand bruit ni courre aucun risque. La cour, sur cet article, écrivit qu’il ne falloit pas encore tenter l’exécution du dessein de la Bastille, parce qu’elle avoit appréhension que cela n’alarmât la bourgeoisie : mais bien loin de l’alarmer, si cette affaire se fût exécutée en ce temps-là, M. Du Fay avoit parole de la faire garder par deux compagnies bourgeoises qui commençoient de crier vive le Roi ! au lieu qu’autrefois elles crioient vivent les princes !

Le menu peuple se déclara en plusieurs endroits de la ville : dans les cabarets on crioit la paix ! on y buvoit à la santé du Roi ; des carrosses furent arrêtés, et on obligea ceux qui étoient dedans d’y boire, quoiqu’ils n’en eussent pas d’envie. Les bateliers, qu’on avoit gagnés, se battirent sur le port contre les Lorrains, et les empêchèrent d’emporter le blé qu’ils avoient acheté pour leur armée, et le jetèrent dans l’eau avec l’argent qu’ils avoient apporté pour le payer : les provisions de bouche qu’on menoit au camp des princes furent prises par la populace à la porte de Saint-Antoine. Enfin, le premier et le 2 d’octobre, on vit des dispositions admirables pour le retour du Roi, et pour pousser tous les frondeurs ; et dès ce temps-là la cour pouvoit, si elle eût voulu, venir à Paris sans aucun danger.

Quoique toutes les choses fussent dans la meilleure assiette du monde, elles se pouvoient pourtant gâter, parce que la cour, qui vouloit avec ardeur ce qu’elle n’avoit au commencement goûté qu’à demi, envoyoit des ordres de toutes parts, se fioit à une infinité de personnes, et leur disoit l’essentiel de la négociation. Cela fut cause que M. Le Prévôt, M. de Bournonville et tous leurs amis dépêchèrent en cour pour dire à la Reine et à ceux du conseil secret le désordre que cela pouvoit apporter, si on ne les avertissoit de ce qu’on envoyoit de la cour à Paris sur le sujet de la négociation, parce qu’il étoit nécessaire que les chefs de l’affaire, en cas de nécessité, sussent de quels quartiers de la ville et de quelles personnes ils pourroient être assurés.

La cour, depuis ce temps-là, avertit les négociateurs de tout ce qu’elle faisoit en cette affaire ; mais comme elle s’étoit découverte à plusieurs personnes. elle la pensa perdre, parce que dans le même temps qu’elle envoya à Paris le sieur Onel, gentilhomme irlandais, pour travailler avec le duc de Bournonville, le sieur de Pradelle et les autres, M. d’Orléans en fut averti par des gens d’auprès du Roi ; et Son Altesse Royale l’eût fait arrêter, si le sieur Onel n’en eût eu avis, et s’il ne se fût caché pour quelque temps.

Cependant l’affaire de la Bastille avoit été si bien conduite, que le sieur Du Fay, qui étoit chef de l’entreprise, obligea le père Berthod d’écrire une seconde lettre à la cour, pour dire qu’on la pourroit exécuter dès le lendemain qu’elle auroit fait savoir qu’elle le trouvoit bon. Sur cet article elle répondit, comme auparavant, qu’il falloit avoir patience encore pour quelque temps ; et cela étoit fort raisonnable, parce que comme c’étoit une chose d’éclat, il ne falloit pas l’entreprendre, qu’au même temps on n’en fît d’autres de la même importance. Mais certainement elle reculoit beaucoup l’affaire de la négociation, en n’envoyant pas à Paris le gouverneur de la ville, le prévôt des marchands et le lieutenant civil, parce que ce retardement changeoit les esprits des bien intentionnés, qui ne pouvoient se persuader que le Roi voulût y revenir, puisqu’on marchandoit tant à y renvoyer ces magistrats ; et ce retardement pensa perdre les négociateurs, qui ne savoient plus comment s’excuser vis-à-vis des bons bourgeois et des marchands, de la promesse qu’ils leur avoient faite que le gouverneur et les autres reviendroient au premier jour. Les frondeurs en tiroient grand avantage ; car avec ceux du conseil des princes ils publioient par la ville, et faisoient courre le bruit dans les maisons, qu’absolument le Roi ne vouloit point revenir que la cour se moquoit des députations qu’on lui faisoit, et qu’elle ne donnoit aux députes que des réponses ambiguës sur le sujet de ce retour ; que de tous ceux qui étoient dans le conseil, il n’y avoit que le maréchal de Villeroy qui demeuroit d’accord de ce retour ; que M. Servien s’y opposoit fortement, que M. Le Tellier ne s’en soucioit pas, que le prince Thomas et les autres n’y avoient nulle inclination ; en un mot, que personne ne vouloit revenir. Néanmoins c’étoit une chose très-fausse ; car M. Servien pressoit continuellement pour ce retour. M. Le Tellier et les autres du conseil s’en impatientoient, et écrivoient tous les jours à Paris aux négociateurs d’avancer l’affaire le plus qu’ils pourroient. Et si les frondeurs eussent pu, ils se fussent bien gardés de parler du maréchal de Villeroy ; mais ils ne pouvoient s’en empêcher, parce qu’il écrivoit avec tant d’instance à ses amis pour le retour du Roi et pour le rétablissement de son autorité dans Paris, que ces correspondans avoient si hautement éclaté pour le service du Roi, que tout le monde le savoit.

D’autre côté, les frondeurs faisoient dire sous main que s’ils étoient assurés que la cour ne les voulût point pousser à bout, il seroit aisé de les faire revenir dans le service du Roi. Un président au mortier, en ce temps-là, voulut abandonner M. le prince, ou en faire la mine ; car dans une assemblée du parlement où l’avocat général Talon, les conseillers Clin et quelques autres ayant fait l’ouverture de décréter contre le sieur de Bourgon, il s’y opposa, et alla lui-même chez lui lui en donner avis dès l’après-dînée, et témoigna au sieur de Bourgon qu’il seroit bien aise de se convertir et de servir le Roi ; qu’il n’étoit pas satisfait de M. le prince, parce qu’il avoit une trop forte attache à l’Angleterre ; et que si la cour lui vouloit envoyer quelque ordre pour travailler pour le service du Roi, il s’y donneroit entièrement, et abandonneroit l’autre parti.

Le père Berthod écrivit cette proposition à la cour, parmi les autres choses qu’il y faisoit savoir tous les jours ; mais à cet article il eut pour réponse que quoi que dît ou fît ce président, on ne vouloit point avoir de confiance en lui, ni même qu’il eût part dans la négociation.

Pendant que les chambres assemblées parloient de décréter contre M. de Bourgon, M. de La Boulaye, qui avoit été averti le soir auparavant que ce jour-là il devoit y avoir du petit peuple qui devoit aller crier vive le Roi ! et demander la paix au Palais, il s’y trouva avec sept ou huit cents hommes, et en prit trois on quatre qu’il fit mettre dans la Conciergerie. Ces trois coquins, à la première interrogation qu’on leur fit, accusèrent mademoiselle Guérin de leur avoir donné de l’argent pour leur faire faire ce qu’ils avoient fait ; et dans le même moment on décréta contre cette demoiselle, et elle eût été conduite en prison si on l’eût trouvée chez elle, et si la Reine ne lui eût donné un logement pour se retirer dans le Palais-Royal.

Durant que ces choses-là se faisoient à Paris, les députés des six corps étoient à la cour pour assurer le Roi de leur service, et de la fidélité de leurs compagnies. Sa Majesté leur fit une réponse très-satisfaisante pour eux ; la Reine et tous les ministres les caressèrent, et leur donnèrent toute la satisfaction qu’ils pouvoient espérer. Cela fit résoudre six colonels, six conseillers de ville et quelques autres, d’aller faire une même harangue au Roi ; mais auparavant que de partir de Paris, le Roi, suivant les prières que les négociateurs en avoient données à la cour, leur écrivit à chacun en particulier des lettres fort obligeantes, pour leur faire connoître qu’ils seroient très-bien reçus.

Comme la cour fut absolument résolue de revenir à Paris, M. de Glandèves, de la part du conseil secret, écrivit aux négociateurs de s’assurer de quelques quartiers considérables, afin qu’en cas qu’il se trouvât encore des rebelles qui voulussent s’y opposer, ces quartiers pussent servir de lieu de retraite à la cour, ou aux serviteurs du Roi qui travailloient à son retour.

Les négociateurs, qui n’avoient pas attendu que la cour leur donnât cet avis, et qui étoient assurés de fort bons postes, lui firent savoir qu’ils étoient les maîtres du Louvre, qui étoit lors occupé par le sieur Onel, qui n’y donneroit l’entrée à aucune personne du parti contraire à celui du Roi.

Le père Berthod fit un plan qu’il envoya à la cour, par lequel il fit voir, après l’avoir concerté avec les sieurs de Bournonville, de Pradelle, Rubentel et de Bourgon, qu’on se rendroit maître du Palais-Royal en faisant deux barricades, l’une dans la rue Saint-Honoré, qui prenoit le coin de la rue des Fromenteaux, qui va joindre le Louvre[20].

Dans la rue Vivien[21], par les amis qu’on y avoit, on en devoit faire deux autres : l’une au coin de l’hôtel de Bouillon et de la rue Neuve des Bons-Enfans, et l’autre au-dessous du logis de M. Payen, dans la rue de Saint-Augustin. Ainsi toutes les avenues depuis le Palais-Royal jusques à la porte de Richelieu étoient fermées sans avoir besoin de soldats, sinon d’environ deux cents pour poster entre la Prévôté et le pont des Tuileries ; et avec un peu d’intelligence qu’on avoit à la porte de la Conférence, on se rendoit le maître de tout ce grand quartier-là. Par la porte de Richelieu et le marché aux Chevaux, qui n’étoient point gardés, on devoit faire entrer tel nombre de troupes qu’on eût voulu, parce que ces lieux-là sont peu habités, et que ceux qui les occupoient n’étoient pas malintentionnés ; outre que les soldats pouvoient aborder la muraille sans passer par les maisons.

Ce dessein étoit d’autant plus facile à exécuter que ce quartier-là n’est rempli que de couvens, et qu’il n’y a qu’un petit endroit de peuplé, duquel on avoit gagné les principaux habitans, sans leur découvrir le dessein. Ainsi, étant les maîtres de ces endroits-là, la porte Saint-Honoré ne pouvoit résister ; et quand elle le voudroit faire, les gens de condition donneroient main-forte aux serviteurs du Roi, et le maître de l’académie qui est dans la Grande-Rue avoit donné sa parole de faire quatre-vingts hommes en cette occasion ; outre qu’il ne falloit pas commencer par cette porte-là, parce que les troupes venant d’abord par le Roule, cela pourroit mettre l’alarme dans la ville.

On envoya encore un autre plan qui étoit tout du duc de Bournonville et du sieur de Bourgon, qui étoit de se saisir de l’île Notre-Dame, dont ils répondoient à la cour sur leur vie. Pour cet effet ils mettoient trois cents hommes incognito dans les cabarets et dans plusieurs maisons de l’île, et en demandoient mille ou douze cents, qu’on leur enverroit aisément si l’armée des princes se retiroit ; et quand même elle ne le feroit pas, pourvu que le maréchal de Turenne passât la rivière, et qu’il fit mine de vouloir attaquer le pont des princes, que les troupes ennemies romproient elles-mêmes le voyant attaqué, et par là donneroient moyen au maréchal de Turenne de donner les mille ou douze cents hommes, qu’on feroit entrer par la porte Saint-Bernard, de laquelle on étoit déjà assuré par le moyen de M. de La Barre, beau-frère de M. de Bourgon.

Par ce poste-là, en cas de nécessité, on pouvoit aisément résister à l’armée des princes, au cas qu’elle se voulût opposer à l’entrée du Roi ; et la chose étoit d’autant plus infaillible, que dans le même temps qu’on se rendroit maître de l’île on exécuteroit le dessein de la Bastille.

Ce fut le 5 d’octobre que ces plans furent envoyés à la cour, dans la pensée que les négociateurs avoient que le Roi s’approcheroit de Paris deux jours après, parce que toutes les choses se préparoient admirablement pour y faciliter l’entrée à Sa Majesté et à toute la cour. Cependant les colonels avoient fait assembler chacun chez eux les officiers de leur colonelle, où ils résolurent que tous unanimement recevroient les ordres du Roi, lui faciliteroient son entrée dans la ville, ouvriroient telles portes que Sa Majesté voudroit, et feroient main-basse sur tous ceux qui s’y opposeroient.

Le parlement fit grand bruit de ces assemblées ; mais quelques-uns des colonels et des capitaines répondirent qu’ils ne reconnoissoient point le parlement en ce rencontre ; qu’ils avoient bien fait ce qu’ils avoient fait, et qu’ils l’exécuteroient.

Le parlement envoya un de ses huissiers au sieur Michel, chez lequel la colonelle de M. Tubeuf s’étoit assemblée, pour lui dire qu’il vînt le lendemain au parlement, et qu’il apportât l’original du procès-verbal de ce qui s’étoit passé au Palais-Royal. Le sieur Michel se moqua de l’huissier, dit qu’il n’avoit point ce procès-verbal, quoiqu’il fût entre ses mains ; et qu’il en allât chercher la copie à l’hôtel-de-ville s’il en avoit affaire. Le parlement, indigné de cette réponse, et d’autres presque semblables que plusieurs leur avoient faites, résolut de décréter contre M. Le Prévôt de Saint-Germain. Cela fut cause que, pour se précautionner, les négociateurs jugèrent à propos de s’aller loger dans le Palais-Royal et dans le Louvre lorsqu’il seroit nécessaire.

M. de Beaufort, qui avoit su la résolution que les colonels avoient prise de députer vers le Roi, alla trouver M. de Sève-Chastignonville, qui étoit lors l’un des plus affectionnés au service du Roi et des mieux revenus de la Fronde, auquel il demanda s’il ne prenoit point de passe-port. M. de Sève-Chastignonville lui répondit qu’il n’en avoit point besoin. À quoi M. de Beaufort repartit qu’il le croyoit bien, puisque les colonels étoient les maîtres des portes ; mais que la campagne n’étoit pas sûre pour eux. M. de Sève répondit à cela qu’ils sortiroient avec quatre cents chevaux ; qu’ils ne craignoient rien, et qu’en tout cas il y avoit bonne représaille dans Paris.

Cela fut cause que M. le prince commença de désespérer de pouvoir empêcher de faire la paix, et prit résolution de sortir de Paris, puisqu’il n’y pouvoit être le maître ; et le parlement, qui ne savoit plus que faire, envoya prier M. d’Orléans de se trouver au Palais le 11 octobre, pour délibérer sur la démission de M. de Beaufort de sa charge de gouverneur de Paris en la place du maréchal de L’Hôpital, parce que ce dernier devoit revenir dans trois jours, et qu’on ne pourroit empêcher le peuple de le rétablir dans sa charge. Certainement si dans ce rencontre la cour eût envoyé les hommes de commandement et les trois cents soldats que les négociateurs demandoient, les choses étoient si bien disposées qu’on se pouvoit aisément saisir de M. le prince, de M. de Beaufort, du sieur Broussel, et de plusieurs autres factieux.

Dans ce temps-là les troupes du duc de Lorraine vinrent proche de Paris, et lui dans la ville. D’abord son arrivée surprit le menu peuple, qui crut que son armée mettroit M. le prince sur le haut du pavé, et réduiroit les affaires du Roi dans un mauvais état ; mais les honnêtes gens ne s’en étonnèrent point, parce qu’ils savoient que ce duc faisoit gloire de ne rien tenir de ce qu’il promettoit ; et la façon de laquelle il agit en arrivant au palais d’Orléans fit connoître à tout le monde que c’étoit plutôt un goguenard qu’un homme à redouter. La belle salutation qu’il fit à Madame fut de lui dire : « Dieu te garde, Margot ! tu ne pensois pas me voir sitôt. » À quoi Madame repartit que non, et lui demanda s’il étoit venu pour la fourber, comme il avoit déjà fait. Le duc de Lorraine lui répondit des railleries ; puis se tournant vers M. d’Orléans, qui étoit dans la chambre : « Hé bien, mon frère, nous battrons-nous ? Je suis venu pour cela ici ; les doigts m’en démangent ; » et cent autres drôleries dans lesquelles il n’épargna pas M. le prince, auquel il promit d’amener dans deux jours à Paris le maréchal de Turenne mort ou vif, après avoir défait son armée : mais qu’il prioit M. le prince de ne rien prétendre au butin ; qu’il l’avoit promis aux soldats, et qui’il ne se réservoit à lui, duc de Lorraine, que la vaisselle d’argent seulement. On vit bien que tout cela n’étoit que gaillardise ; mais la venue de son armée et celle du duc de Wirtemberg anima si fort les bons bourgeois et les médiocres, et beaucoup de petit peuple, qu’ils en conçurent une haine mortelle contre M. le prince, et en grondèrent horriblement contre M. d’Orléans. Ils étoient en colère jusqu’à tel point que si dans ce temps-là quelqu’un d’autorité de la part du Roi se fût rendu leur chef, la bourgeoisie eût pris les armes, et se fût allée joindre au maréchal de Turenne.

Quoique Paris fût dans de si belles dispositions, que le secrétaire de la négociation l’écrivît tous les jours à la cour, qu’on la pressât de venir, tout cela n’échauffoit pas ; et, dans cette conjoncture, ce retardement pensa dépiter tout le monde. Mais il falloit que l’affaire se fît : ceux qui l’avoient condamnée dans le commencement, qui l’avoient méprisée dans le milieu, avouèrent et écrivirent même aux correspondans de la cour que quoiqu’ils gâtassent tout par leurs longueurs, néanmoins, malgré toutes choses, il falloit que dans peu de jours les princes, sortissent de Paris, et que le Roi en fût le maître.

Sur ce que les négociateurs avoient écrit à la cour qu’on envoyât des lettres du Roi les plus obligeantes qu’il se pourroit aux colonels, elles arrivèrent à Paris le 12 d’octobre, et furent en même temps portées à leur adresse par M. Le Prévôt et par M. de Bourgon. Ces lettres donnèrent sujet aux colonels de s’assembler à l’hôtel-de-ville, avec résolution d’en fermer les portes, et de n’y point laisser entrer M. de Beaufort : ce qu’ils firent, quelque instance et quelque prière qu’il leur en fît.

Cependant le sieur Du Fay, qui avoit gagné beaucoup de gens dans divers faubourgs, faisoit des progrès admirables ; il avoit des hommes détachés aux portes pour y faire insulte aux gens des princes et à ceux du duc de Lorraine ; et dans ce temps-là les trois cents hommes que les négociateurs demandoient tous les jours à la cour eussent été bien utiles, car le onzième, le duc de Lorraine et son train fut arrêté à la porte Saint-Martin, parce qu’il vouloit aller à son armée et sortir sans passe-port de la ville ; et ce duc se voyant pressé par le peuple, que les négociateurs avoient gagné, qui lui disoit des injures, eut recours au saint-sacrement qu’un prêtre de Saint-Nicolas portoit à un gagne-denier qui étoit malade : il monta jusqu’au grenier, touchant toujours le surplis du prêtre, redescendit le chapeau à la main avec lui, et ne l’abandonna point jusqu’à ce qu’il eût remis le saint-sacrement dans l’église. Ainsi, dans ce rencontre, cet acte de dévotion forcé servit au duc de Lorraine pour le garantir de l’insulte qu’on lui vouloit faire.

Le jour auparavant, on avoit tué à la porte Saint-Antoine cinq ou six soldats des troupes de ce duc ; les placards des princes et des frondeurs étoient arrachés des coins des rues, et on y affichoit et publioit par la ville ce qui venoit de la part du Roi ; les colporteurs commençoient de se battre les uns contre les autres sur le sujet des imprimés qu’ils vendoient : enfin c’étoit une disposition admirable pour le retour du Roi. Le sieur Du Fay tenoit depuis quinze jours cinquante hommes prêts incognito dans la Bastille[22], pour exécuter son dessein quand le Roi voudroit. M. Le Prévôt distribuoit de l’argent pour l’avancement de l’affaire, et tous les autres négociateurs étoient tous les jours à la ville chez les bien intentionnés, pour leur augmenter les bonnes intentions qu’ils avoient pour le service du Roi. Les colonels alloient dans les maisons par l’ordre de la ville, pour faire sortir tous les gens de guerre des armées des princes, des ducs de Lorraine et de Wirtemberg, de Paris. On les avoit si fort en horreur qu’il s’en falloit peu qu’on ne leur courût sus.

Sur la nouvelle que l’armée du duc de Lorraine avoit eue que leur chef étoit arrêté dans Paris, elle s’avança d’une lieue du côté de la ville, faisant de grandes menaces contre les bourgeois, M. le prince ne faisoit pas moins : il s’en alla en colère, et en sortant de Paris protesta qu’il se vengeroit contre les bourgeois, et qu’il les persécuteroit jusqu’au tombeau. Ce fut le 14 qu’il abandonna cette grande ville, ou plutôt qu’il en sortit, par le désespoir de s’y voir méprise par ceux qui l’y avoient adoré il n’y avoit pas deux mois.

Le même jour, les échevins s’assemblèrent à l’hôtel-de-ville, et tout d’une voix, ainsi que les bourgeois de leur assemblée, résolurent d’exécuter ponctuellement tout ce que le Roi leur avoit ordonné par la lettre qu’il leur avoit écrite : et sur ce qu’on avoit eu avis que quelques-uns vouloient empêcher qu’ils n’obéissent aux ordres du Roi jusqu’à ce que l’amnistie fût envoyée au parlement de Paris, le duc de Bournonville, les sieurs de Pradelle, de Rubentel, de Bourgon, de Chazan, de Ligny, de Poix, Du Bocquet et de Gandeville se trouvèrent aux environs de la Grève avec trois cents hommes, portant tous un ruban blanc au chapeau, pour marque qu’ils étoient au service du Roi, et tout prêts d’apporter remède pour les garantir de l’insulte qu’on avoit menacé de leur faire ; et depuis ce jour-là le sieur de Bournonville, et les quatre ou cinq autres qui travailloient pour l’avancement de l’affaire, et qui n’avoient agi qu’incognito, marchèrent par la ville avec la plume blanche au chapeau, et visitoient leurs amis publiquement ; et ce même jour-là quatre officiers allemands de l’armée de Wirtemberg furent dépouillés dans le milieu de la rue Saint-Martin, en plein midi, par des habitans de ce quartier-là, auxquels on avoit donné quelque argent pour les encourager à pousser les ennemis du Roi et les pilleurs des environs de Paris.

Pendant que cela se faisoit, le sieur Du Fay avoit préparé son affaire pour l’exécution du dessein de la Bastille, qu’il communiqua aux sieurs de Bournonville, Le Prévôt, Pradelle, Rubentel, Bourgon et le père Berthod. Le dernier, par l’avis des autres, l’écrivit à la cour, et lui fit connoître qu’il n’y avoit plus de risque à prendre cette place ; que l’affaire s’exécuteroit le troisième jour après la lettre reçue ; que la Bastille étant prise, on avoit parole des capitaines qui étoient en garde à la porte Saint-Antoine et à l’Arsenal, et des bons bourgeois, d’en faire faire des feux de joie, et de faire boire dans ces quartiers-là à la santé du Roi aussitôt que la chose seroit exécutée. Ce n’est pas qu’on eût découvert le dessein à ceux qui dévoient faire ces réjouissances ; mais on étoit assuré d’eux qu’ils feroient tout ce qu’on voudroit après l’exécution d’une affaire importante pour le service du Roi et pour le repos de la ville.

La garde de la porte St.-Martin se monta le 17 d’octobre avec le ruban blanc au chapeau ; on y fit boire tous les passans à la santé du Roi, et dans ce temps-là vingt-cinq ou trente cavaliers, officiers ou gardes de M. le prince et de M. de Beaufort, se présentèrent à la porte avec un passe-port de M. d’Orléans, que les soldats bourgeois déchirèrent en pièces, et poussèrent ces cavaliers si vigoureusement qu’à peine purent-ils atteindre le logis de M. de Beaufort pour leur servir d’asyle.

Tout cela se fit par les soins du sieur de Poix, qui fit un festin solennel dans le corps-de-garde à toute la compagnie, à laquelle il avoit donné le ruban blanc. Il fut secondé en ce rencontre des sieurs de Chazan et de Ligny, à l’exemple desquels toute la compagnie fit des merveilles pour le service du Roi. Les colonels, qui pendant ce temps-là étoient allés à la cour faire leur députation au Roi, et qui en furent admirablement bien reçus[23], en revinrent le 19 avec le maréchal de L’Hôpital, le prévôt des marchands et les autres magistrats ; et M. d’Orléans sachant qu’ils arrivoient, fit écrire une lettre à M. de L’Hôpital par le maréchal d’Etampes, laquelle lui fut envoyée en grande diligence par un courrier, qui le trouva, à la tête des colonels, dans le bois de Boulogne.

Cette lettre portoit avis à M. le maréchal de L’Hôpital et aux autres de retourner à Saint-Germain ; qu’ils ne seroient pas reçus à Paris ; que toute la ville sachant leur venue, s’étoit mise en armes ; que les bourgeois avoient tendu les chaînes ; que chacun faisoit des barricades dans son quartier, et que le peuple étoit résolu de les égorger plutôt que de souffrir qu’ils entrassent dans la ville.

Cette lettre et le discours de celui qui la portoit, qui exagéra la chose jusqu’au point de la faire passer pour une révolte générale, fit faire halte à toute la compagnie pendant une demi-heure, dans l’incertitude s’ils avanceroient vers Paris, ou s’ils reculeroient du côté de Saint-Germain ; et même quelques-uns de la troupe proposèrent de retourner trouver le Roi.

Si ce malheur fût arrivé, les affaires du Roi étoient perdues, et très-certainement Sa Majesté ne fût point venue dans Paris, parce que ceux qui restoient de la faction des princes n’attendoient que cela pour faire publier par la ville, et dans le même temps que le maréchal de L’Hôpital et sa troupe s’en retourneroit, que la cour se moquoit de Paris, et que toutes les paroles qu’on leur avoit données n’étoient que des leurres pour les mieux attraper, et pour donner sujet à la Reine de satisfaire à la passion qu’elle avoit de se venger des habitans de Paris et de faire périr la ville. Mais les intentions de la Reine étoient très-sincères ; et les paroles que le Roi avoit données aux colonels, comme il avoit fait aux autres députés du corps de la ville, de venir dans Paris, étoient très-véritables. Dieu permit que pendant que le maréchal de L’Hôpital et sa troupe faisoient halte, un homme de condition qui alloit de Paris à Saint-Germain les voyant arrêtés, en demanda la raison ; et l’ayant apprise, il leur fit connoître qu’on les trompoit, que c’étoit une ruse des princes ; qu’il n’y avoit rien de si faux que ce qu’on leur avoit dit et écrit ; que toute la ville étoit dans la plus grande tranquillité du monde, et dans la disposition de les recevoir avec joie, et comme les précurseurs du Roi. Dans cette assurance ils marchèrent vers Paris, où ils furent reçus avec des acclamations publiques.

Après qu’une partie des principaux de la ville eurent été assurer le maréchal de L’Hôpital de leur obéissance pour le service du Roi, il envoya les archers du guet et d’autres au pont de Charenton et au Port l’Anglais[24], chasser quelques-uns des gens des princes qui y étoient restés, et qui voloient tous ceux qui revenoient à Paris.

M. d’Orléans, voyant l’infaillibilité du retour du Roi, envoya le sieur d’Aligre en cour pour traiter de son accommodement ; mais à toutes les propositions qu’il fit, il n’eut point d’autre réponse, sinon que le Roi vouloit qu’avant toutes choses Son Altesse Royale sortît de Paris ; et Sa Majesté fit commandement au sieur d’Aligre d’aller porter cette parole à M. d’Orléans. Le sieur d’Aligre revint à Paris chargé d’une fort mauvaise commission pour lui : aussi fit-il ce qu’il put pour s’en débarrasser ; car au lieu d’aller au palais d’Orléans il alla descendre chez madame d’Aiguillon, qui envoya quérir le sieur Goulas[25], en présence duquel le sieur d’Aligre déclara ce que le Roi lui avoit commandé de dire à Son Altesse Royale. M. Goulas pria M. d’Aligre de n’en parler point encore à M. d’Orléans ; qu’il valoit mieux laisser passer la journée sans lui en rien dire ; et que cependant on aviseroit au tempérament pour rendre sa commission plus douce, et moins fâcheuse à Son Altesse Royale.

Cette journée passa sans que M. d’Aligre parlât à M. d’Orléans (au moins le fit-il croire ainsi), et Son Altesse Royale consulta long-temps sur ce qu’il avoit à faire sur la conjoncture de l’arrivée du Roi le lendemain à Paris ; mais, après une longue consultation, ils se trouvèrent si fort embarrassés, qu’ils ne purent prendre aucune résolution. Cependant le peuple, qui ne considéroit plus l’intérêt des princes, étoit dans des tressaillemens de joie qui n’étoient pas concevables, sur l’espérance qu’ils avoient de revoir le lendemain le Roi à Paris ; et sur cela on peut dire qu’il n’y a que les Français qui aillent si vite d’une extrémité à l’autre ; car on vit presque en un même temps la passion que le peuple avoit de servir les princes se convertir en une aversion mortelle pour eux.

Le lendemain lundi 21 octobre, le Roi fît son entrée dans Paris aux flambeaux, quoiqu’il fût parti de Saint-Germain dès les dix heures du matin ; mais l’affluence du peuple qu’il trouva depuis le bois de Boulogne, qui alloit au devant de Sa Majesté, l’empêcha d’arriver de meilleure heure dans la ville. Le Roi entra donc aux flambeaux, à cheval#1 ; et Paris le reçut avec toutes les démonstrations de la plus éclatante joie qu’on pouvoit désirer pour un conquérant, et pour un libérateur de la patrie. Sa Majesté marcha depuis Saint-Germain, d’où elle partit, avec son régiment des Gardes françaises et suisses, ses compagnies de gendarmes et de chevau-légers, les[26] gardes du corps, et d’autre cavalerie ; et étant arrivé au bois de Boulogne, le Roi fit halte pour envoyer faire commandement à M. d’Orléans par le duc de Damville de sortir de Paris le même jour, ou de signer qu’il en sortiroit le lendemain ; et que s’il n’obéissoit, Sa Majesté iroit descendre au palais d’Orléans, et le meneroit au Louvre. Son Altesse Royale fit quelque difficulté d’obéir ; mais enfin il signa un écrit par lequel il promit de partir le lendemain, à cinq heures du matin.

Le duc de Damville étant revenu trouver à Chaillot le Roi, qui marchoit toujours ; après une demi-heure de halte, Sa Majesté continua à marcher plus vite ; et entrant dans Paris avec les acclamations qui font la plus grande beauté d’une cérémonie, elle fut descendre au Louvre, où elle arriva à huit heures du soir.

Dès que le Roi eut mis pied à terre, pour rendre cette journée la plus célèbre pour le rétablissement de l’autorité royale, Sa Majesté envoya ordre au sieur Louvières, fils de M. Broussel et gouverneur de la Bastille, d’en sortir, et de la remettre entre les mains du Roi ; et faute d’obéir sur l’heure, l’exempt lui dit qu’il viendroit à la Bastille, et le feroit pendre à la porte. La Louvières obéit, et sur le minuit cette place fut remise à l’obéissance du Roi.

Dans le même temps le Roi envoya faire commandement à madame de Chavigny de lui remettre le château de Vincennes ; et l’exempt lui dit que si elle n’obéissoit pas, qu’il avoit ordre de l’arrêter. La dame obéit, et l’exempt entra dans la place pour le Roi.

Le mardi 22, M. d’Orléans partit à cinq heures du matin avec messieurs de Rohan et de Brissac pour s’en aller à Limours ; et le même jour le Roi envoya des lettres de cachet à Mademoiselle et aux dames de Monlbazon, Frontenac, de Bonnelle, de Châtillon et de Fiesque, avec ordre de sortir de Paris dans vingt-quatre heures, et de se retirer en leurs maisons de la campagne. Mademoiselle, qui fut cachée un jour ou deux, fut enfin contrainte d’obéir, et s’en alla au Bois-le-Vicomte avec son secrétaire, une femme de chambre et madame de Frontenac seulement, et huit mille francs d’argent comptant.

Madame de Châtillon partit le jeudi pour aller à Pressy, auprès de madame sa mère ; madame de Montbazon le jour auparavant pour aller en Touraine ; et madame de Bonnelle à une de ses maisons, à six lieues de Paris. Il n’y eut que madame de Fiesque, qui s’étoit blessée deux jours devant d’une fausse couche, qui demeura jusques à ce qu’elle fût en état de s’en pouvoir aller ; et cependant on lui donna des gardes, et on la fit visiter par M. Valot, premier médecin du Roi.

J’oubliois à dire que Sa Majesté, avant de partir de Saint-Germain, écrivit aux particuliers du parlement[27] qui étoient demeurés à Paris, une lettre par laquelle Sa Majesté leur mandoit que voulant faire son entrée dans Paris le 21, et le 22 tenir son lit de justice au Louvre, il leur ordonnoit de s’y trouver à sept heures au matin en robes rouges, pour y entendre ses volontés. De ceux-là furent exceptés les sieurs Broussel, Violle, de Thou, Portail, Bitaut, Foucquet de Croissy, Coulon, Machaut, Fleury, Martineau et Ginon, insignes frondeurs.

Ce 22, le Roi tint son lit de justice dans la galerie du Louvre, où tous les particuliers du parlement auxquels il avoit écrit se trouvèrent. Là, Sa Majesté fit publier l’amnistie par son chancelier, fit la réunion du parlement de Pontoise, qui étoit venu avec elle, à celui de Paris ; et ayant dit ses volontés par la même bouche, le Roi se leva pour laisser la liberté des suffrages, et d’une commune voix les volontés du Roi passèrent par arrêt rendu le même jour.

Ses volontés furent la réunion du parlement de Pontoise aux particuliers du parlement de Paris qui avoient été interdits, la destitution des officiers frondeurs qui avoient été notés, auxquels le Roi ordonna de sortir de Paris. Sa Majesté fit défenses au parlement de prendre à l’avenir connoissance des affaires de l’État ; elle fit aussi défenses aux officiers de ce corps de prendre soin ou direction des affaires des princes et grands du royaume, de recevoir des pensions d’eux, et d’assister à leurs conseils.




  1. Du fay : Le cardinal de Retz s’en moque dans ses Mémoires, tome 46, page 222, de cette série.
  2. M. Rossignol : Antoine Rossignol, maître des comptes. C’étoit un homme très-savant, qui avoit la plus étonnante facilité pour lire toutes sortes de chiffres. Perrault l’a mis au nombre de ses hommes illustres.
  3. Criminels de lèse-majesté : Ceci paroît n’avoir été que trop-vrai. Jean de Coligny-Saligny, qui avoit eu la confiance de M. le prince, le dit positivement dans ses Mémoires, écrits sur les marges du missel de sa chapelle. « Il s’est, dit-il, voulu servir de son esprit pour ôter la couronne de dessus la tête du Roi ; je sais ce qu’il m’en a dit plusieurs fois, et sur quoi il fondoit ses pernicieux desseins. Mais ce sont des choses que je voudrois oublier, bien loin de les écrire. » (Mémoires manuscrits de Coligny-Saligny.)
  4. Une écharpe rouge : Couleur de Lorraine.
  5. Une écharpe jaune : Couleur espagnole.
  6. On lit la rue aux Foires dans notre manuscrit, et dans celui de Conrart on lit la rue au Foirre. C’etoit l’ancien nom de la rue aux Fers, qui régnoit le long du cimetière des Innocens, et dans laquelle il y a encore beaucoup de marchands de soieries. « La rue aux Fers, dit Sauval, tient au marche aux Poirées, et semble faire partie des halles. On croit qu’elle a servi de marché, et que c’est pour cela qu’en 1297 on la nommoit la rue au Feure ; en 1552 la rue au Feurre près Saint-Innocent ; et en 1563, la rue aux Foires près des halles. « (Antiquités de Paris, tome i, page 134.)
  7. Le prince Thomas : Thomas-Francois de Savoie, prince de Carignan.
  8. M. de Laffemas fut mandé au parlement le 17 août, pour y rendre compte de sa conduite. Il s’y présenta le 19, assisté de trois maîtres des requêtes ses confrères. Un d’eux déclara que M. de Laffemas leur ayant fait connoître la conduite qu’il avoit tenue, ils l’avoient approuvée. Le parlement, dit Omer Talon, trouva cet avis inepte ; et il ordonna, par arrêt du 20 août, que Laffemas représenteroit le sceau sous trois jours, sinon qu’il y seroit pourvu. (Mémoires d’Omer Talon à cette date.)
  9. Voyez les Mémoires du cardinal de Retz, tome 46, page 141, de cette série.
  10. On a vu dans les Mémoires de Conrart que le massacre du 4 juillet 1652 paroît avoir été au moins toléré par le prince de Condé. (Voyez p. 136 et 137 de ce volume.)
  11. « Je m’en allai aux Capucins de Saint-Honoré, où prêchoit le père Georges, grand frondeur. Monsieur y etoit. » (Mémoires de mademoiselle de Montpensier, tome 41, page 164., de cette série.) Ce père Georges étoit un capucin d’Amiens. Sa conduite factieuse auroit du lui faire interdire la prédication ; il prêcha cependant le carême suivant à Saint-Roch. (Voy. la liste générale de tous les prédicateurs qui doivent prêcher le carême de l’année 1653 ; Paris, Colombel, 1653, dans le recueil de Mazarinades de la bibliothèque de l’Arsenal, t. 166, pièce 54.)
  12. Aux Grands Carneaux : Ancien hôtel gothique qui existe encore dans la rue des Bourdonnais. Depuis plus d’un siècle on y a établi un magasin de soieries, avec l’enseigne de la couronne d’or, li a appartenu à Philippe, duc d’Orléans, frère du roi Jean. (Voyez l’Histoire de la ville de Paris, de dora Félibien, tome i, page 660 ; et les Recherches sur Paris, de Jaillot, tome i, quartier Sainte-Opportune, page 14.)
  13. Le cardinal de Retz attribue à l’abbé Fouquet des intelligences que la cour entretenoit avec les bourgeois de Paris. Le frère du surintendant n’est cependant pas nommé dans les Mémoires de Berthod, dont le récit coïncide avec celui du marquis de Montglat et avec celui de Joly. Ce dernier dit que les députés les mieux reçus furent ceux de la bourgeoisie, qui étoient ceux dont la cour avoit le plus besoin pour assurer le retour du Roi dans Paris.
  14. Avec lui : Locution alors en usage, ainsi qu’on le voit dans les Observations de Vaugelas et du père Bouhours sur la langue française. Il étoit si bizarre de considérer un substantif comme tout à la fois masculin et féminin dans la même phrase, que cette manière de parler est aujourd’hui rejetté universellement.
  15. Le cardinal de Retz dit que les véritables serviteurs du Roi furent hués comme on hue les masques. (Voyez ses Mémoires, tome 46, page 184, de cette série.) On a suffisamment prémuni les lecteurs contre la prévention de cet écrivain dans la Notice sur le père Berthod.
  16. Le cardinal de Retz dit que le maréchal d’Etampes dissipa l’assemblée en deux ou trois paroles. Puis il montre son esprit de faction et de révolte dans ces mots qui le peignent : « Si Monsieur et M. le prince se fussent servis de cette occasion comme ils le pouvoient, le parti du Roi étoit exterminé ce jour-là dans Paris pour très-long-temps. » (Voy. les Mémoires du cardinal de Retz, t. 46, p. 184, de cette série.)
  17. De Sève-Chastignonville : Il étoit le plus ancien des colonels de la ville de Paris. (Voyez les Mémoires du cardinal de Retz, page 190 du tome 46 de cette série.)
  18. M. Ladvocat : Beau-frère d’Arnauld de Pomponne.
  19. La rue aux Foires : La rue aux Fers. (Voyez plus haut la note de la page 305 de ce volume.)
  20. On ne voit pas dans le manuscrit l’indication de la seconde barricade.
  21. La rue Vivien : La rue Vivienne s’appeloit Vivien, du nom d’une famille de Paris. (Voyez les Recherches sur Paris, de Jaillot, tome 2, quartier Montmartre, page 62.)
  22. Dans la Bastille : expression inexacte. Il faut entendre dans l’Arsenal, dépendance de la Bastille.
  23. Bien reçus : Une députation du corps de la milice de Paris fut reçue par le Roi à Saint-Germain-en-Laye le 18 octobre 1652. M. de Sève-Chastignonville fit une harangue dans le goût du temps, qui paroîtroit aujourd’hui fort ridicule. Le Roi répondit : « Messieurs, je me souviendrai toute ma vie du service que vous m’avez rendu dans cette occasion ; je vous prie aussi de vous assurer toujours de mon affection. Quoique les affaires que m’ont suscitées ceux qui se sont révoltes contre moi me pussent obliger à faire d’autres voyages, néanmoins, puisque vous me témoignez le désirer, j’ai résolu d’aller à Paris au plus tôt : je ferai savoir au prévôt des marchands et échevins ce qui est nécessaire pour cela. » (Voy. la Relation de tout ce qui s’est fait et passé en la députation du corps de la milice de Paris, etc. ; Paris, Pierre Le Petit, 1652, in-4°, dans le recueil des Mazarinades de la bibliothèque de l’Arsenal, tome 166, pièce 25.)
  24. Port l’Anglais : Aujourd’hui Port-à-l’Anglais, village sur la Seine, vis-à-vis de Maisons.
  25. Goulas : secrétaire des commandemens du duc d’Orléans.
  26. À cheval : Le Roi entra parla porte Saint-Honoré, vers six heures du soir. Le prévôt des marchands lui fit un discours ridicule, plein d’emphase et d’expressions mythologiques. (Voyez la Relation véritable des particularités observées à la réception du Roi en sa banne ville de Paris le lundi 21 octobre 1652 ; Paris, Noël Poulletier, 1652, in-4°, dans le recueil des Mazarinades de la bibliothèque de l’Arsenal, tome 166, pièce 27.)
  27. Aux particuliers du parlement : Le parlement de Paris, comme rebelle, n est pas traité comme corps. Le Roi écrit aux particuliers dont il se composoit.