Mémoires du maréchal Joffre (1910-1917)/Tome 1/15

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Librairie Plon (1p. 412-444).



CHAPITRE V


La bataille de la Marne.


Au moment où allait s'engager la bataille dont allaient dépendre les destinées du pays, la situation militaire se présentait sous un jour infiniment plus favorable que je n'aurais osé l'espérer quelques jours auparavant.

Les 3e, 4e, 9e et 5e armées françaises, appuyées à droite au camp retranché de Verdun, étaient déployées sur un front d'environ 250 kilomètres jalonné par Sermaize, Vitry-le-François, Sommesous, les marais de Saint-Gond, Esternay, Courtacon. A leur gauche, formant échelon avancé se trouvaient l'armée britannique et la 6e armée française, la première au sud-ouest de Coulommiers, la seconde couverte à sa gauche par le corps de cavalerie Sordet, au nord-ouest de Meaux. L'ensemble de cette ligne dessinait une vaste poche dans laquelle cinq armées allemandes paraissaient vouloir s'engouffrer. Les renseignements recueillis dans la journée du 5 septembre nous avaient montré, en effet, que l'ennemi poursuivait sa marche vers le sud.

L'armée von Kluck (Ire armée) avait atteint la région de Coulommiers ; elle avait laissé sur la rive droite de l'Ourcq quelques éléments qui se retranchaient face à l'ouest.

L'armée von Bülow (IIe armée) avait franchi la Marne entre Dormans et Épernay dans la matinée du 5 septembre ; ses têtes de colonnes étaient signalées à midi sur la transversale Champaubert, Étoges, Bergères, Vertus.

De l'armée von Hausen (IIIe armée) on avait identifié le XIIe corps, le 4 septembre, à Condé-sur-Marne, entre Épernay et Châlons.

L'armée du prince de Wurtemberg (IVe armée) avait atteint le 5 septembre la transversale Châlons, Francheville, Bussy-le-Repos.

Enfin, l'armée du kronprinz impérial (Ve armée) se dirigeait vers le sud, de part et d'autre de l'Argonne[1].

Ainsi se trouvaient enfin réalisées les conditions stratégiques que j'avais envisagées le 25 août. On se rappelle par quelle suite de circonstances j'avais été obligé de renoncer à la manœuvre d'enveloppement conçue à cette date, d'en essayer une autre, et voilà que, grâce aux mouvements de l'adversaire, la manœuvre esquissée le 25 août apparaissait de nouveau réalisable.

Mais pour avantageuse que fût la situation d'ensemble, maintenant surtout que je pouvais compter sur la coopération britannique, on conçoit que j'étais assailli néanmoins de lourdes préoccupations.

Malgré les assurances que m'avaient donné le 4 septembre les généraux Foch et Franchet d'Esperey, cette offensive déclanchée subitement avec des armées fatiguées par une épuisante retraite représentait un problème plein d'aléas. J'ai dit dans le chapitre qui précède que, pour donner aux troupes le temps de se reprendre et de s'organiser, j'eusse préféré n'engager la bataille que le 7 ; on a vu pour quelles raisons j'avais été obligé de renoncer à ce court délai qui eût été si utile à nos armées. Néanmoins, pas un instant je n'ai mis en doute que nos soldats et nos officiers ne fussent moralement à hauteur de la tâche que j'allais leur demander. Les comptes rendus montraient que les troupes et les états-majors, étonnés de cette longue retraite dont ils ne percevaient pas la nécessité, ne demandaient qu'à marcher de nouveau en avant. En un mot, grâce à la précaution que j'avais prise quelques jours auparavant de prévenir les commandants d'armée des raisons qui me poussaient à poursuivre le mouvement en arrière, nos troupes avaient la mentalité non d'une armée battue, mais d'une armée qui manœuvre. En outre, les renforts venus de l'intérieur avaient comblé dans nos rangs les lourdes pertes du début.

Si je croyais pouvoir compter sur le moral de nos soldats, et si j'étais sûr d'être compris d'eux en leur disant que le sort de la patrie était en jeu, je pensais, par contre, que le moral de l'ennemi devait être à son plus haut degré. Mais, à y réflechir, là était le danger pour nos adversaires beaucoup plus que pour nous-mêmes ; nous pouvions escompter l'effet de surprise que ne manquerait pas de produire sur eux notre offensive soudaine dans un moment où ils croyaient n'avoir plus qu'à balayer les débris d'une armée en déroute.

D'autre part, les corps d'armée qui devaient venir renforcer les points sensibles de notre ligne de bataille étaient encore en cours de transport, notamment le 15e destiné à la 3e armée, le 21e qui allait renforcer la 4e, et une division du 9e qui rejoignait la 9e. Et cette considération me faisait regretter davantage l'obligation d'engager la bataille le 6 septembre.

Enfin, depuis le 4 septembre, la bataille avait repris avec une violence nouvelle sur le front de Lorraine. Là, l'ennemi cherchait à s'emparer de Nancy, tout en menant en Woëvre une action menaçante pour les derrières de notre 3e armée ; sur le front de la 1re armée, il manifestait heureusement moins d'activité, mais en raison de la réduction de ses effectifs, le général Dubail devait se borner à conserver ses positions. Commencées dans l'après-midi du 4, les attaques allemandes se poursuivirent dans la journée du 5 sur le front Gerbéviller, forêt de Champenoux. Dans la soirée de ce jour, le général de Castelnau me rendait compte que la supériorité du nombre, la puissanc et la portée de l'artillerie ennemie, dont les équipages de siège avaient fait leur apparition sur le front, ne permettaient pas d'escompter une résistance prolongée de la part de la 2e armée. "Dans ce cas, disait-il, où je serais fortement pressé, je puis résister sur place tant que je pourrai... ou me dérober, en temps utile, d'abord sur les positions de la forêt de Haye, Saffais, Belchamps, Borville, puis sur une autre, en essayant de durer, et continuer à couvrir le flanc droit du groupes d'armées." Or j'avais besoin, pour la réussite de la maœuvre que j'allais entreprendre, d'être assuré de la solidité de nos deux armées d'aile droite. On verra, dans les pages qui suivent, que la 2e armée fut pour moi, pendant la bataille de la Marne, la source de graves préoccupations.

Toutes nos forces, comme je l'avais écrit au ministre, étaient maintenant en ligne ou sur le point d'y arriver. Il ne restait guère comme troupes disponibles que la 2e division du Maroc, dont une brigade (général Cherrier) venait d'arriver en France, et dont l'autre (général Gouraud) ne devait achever ses débarquements que le 12 septembre.

De ce point de vue, les Allemands étaient dans une situation plus précaire que nous. Leur déploiement était depuis longtemps consommé ; notre aviation ne signalait aucune force dans le sillage de leurs armées, ce qui me confirmait dans l'idée que le commandant adverse ne devait point avoir de disponibilités. Bien mieux, les renseignements dont j'ai parlé plus haut signalant des transports importants de troupes allemandes à travers la Belgique, se dirigeant de l'ouest vers l'est, nous faisaient espérer que l'ennemi s'était affaibli devant nous. A vrai dire, nous ignorions à quel point cet affaiblissement nous était avantageux, car nous ne sûmes que plus tard que cet affaiblissement avait porté précisément sur la droite allemande contre laquelle je me préparais à faire porter notre effort maximum.


On a dit parfois que, dans la bataille moderne, le général en chef, après avoir mis ses forces en place et donné ses ordres initiaux, n'a plus qu'à attendre les résultats d'une partie dont le déroulement lui échappe.

Cette théorie était celle dont les Allemands avaient hérité du maréchal de Moltke. L'histoire montre, en effet, que si le vainqueur de Sadowa et de Sedan avait mené avec beaucoup d'application et de méthode ses armées jusqu'à la bataille, la direction de cette dernière lui avait toujours échappé, sans qu'il parût même rien tenter pour y faire sentir sa volonté. Cette manière correspondait au tempérament du maréchal qui répugnait sans doute à diriger des événéments qui, par définition, déjouent les prévisions : il admettait que la conduite de la bataille relevait du commandement subordonné. Les guerres qu'il avait menées n'avaient point apporté de démenti à cette doctrine, de Moltke ayant eu la rare fortune de ne rencontrer comme adversaires que des généraux comme Bénédeck et Bazaine dont l'inertie et la passivité étaient, pourrait-on dire, absolues. Les Allemands ayant constaté les résultats acquis par cette méthode admirent qu'elle était bonne. Ils s'y tinrent, et le général de Moltke, le neveu du maréchal, qui menait les arémes allemandes dans les premières semaines de la guerre, n'était pas homme, autant qu'on en peut juger, à modifier une formule qui devait plaire secrètement à son tempérament effacé. De fait, il ressort bien des documents que nous avons aujourd'hui entre les mains, que le haut commandement allemand, de son lointain quartier général de Luxembourg, n'a presque rien su de ce qui se passait sur le champ de bataille de la Marne, et réciproquement, il m'a fait sentir son action sur ses commandants d'armée que par à-coups, il ne les a pas orientés sur la situation d'ensemble, et il ne leur a donné ses directives que tardivement et incomplétement.

En France, nous avions une autre conception. Nous admettions que la bataille moderne, par l'extension des fronts, par l'importance des masses à mouvoir, par sa durée, ne se prête plus aux soudaines inspirations, mais exige par contre une plus grand esprit de prévision que les batailles dont le général en chef pouvait suivre les péripéties dans le champ de sa lunette. Mais nous pensions, néanmoins, que la bataille, malgré ses difficultés, peut et doit être conduite. Si intelligents et si énergiques que soient les commandants d'armée, ils ne connaissent qu'une faible partie de l'action ; les événements qui se déroulent devant leur front prennent à leurs yeux un relief qui les déforme ; seul, par les vues d'ensemble qu'il a sur la bataille, le général en chef peut donner aux événements leur valeur exacte. En outre, la situation se modifie constamment ; seul le chef est à même de donner, à mesure qu'ils se déroulent, les directives qui permettent d'exploiter les événements.

La bataille de la Marne met en lumière ce que je viens de dire. Elle a commencé lorsque nous avons réussi à concentrer autour de la droite allemande une masse qui nous donnait sur cette partie du champ stratégique le double avantage de la supériorité numérique et de la position. Néanmoins si nous avions essayé d'appliquer brutalement une forme d'enveloppement à tout prix qui n'était d'ailleurs pas dans mon esprit, nous aurions fait le jeu de l'ennemi. Mais nos moyens étaient tels, et notre système était assez souple pour que la réaction inévitable de l'ennemi ne nous prît pas au dépourvu. Kluck n'a pu parer à la menace qui pesait sur sa droite, qu'en creusant entre son armée et celle de Bülow une brèche qui est allée en s'agrandissant. Ainsi, la bataille de la Marne a, dès le deuxième jour, revêtu le caractère d'une action de rupture du dispositif ennemi, rupture que le commandant suprême allemand n'a eu ni les moyens, ni le temps d'éviter.

Une pareille conception de la conduite de la bataille, dans les conditions d'étendue des fronts de combat modernes, implique non seulement une complète unité de doctrine, mais encore des liaisons sûres et rapides entre le commandant en chef et ses subordonnés, au moyen du télégraphe et du téléphone, et aussi par l'intermédiaire d'officiers qui sont, à proprement parler, l'émanation de la pensée et de la volonté du chef suprême. La mission qui incombait à ces officiers était, certes, délicate ; on les a parfois accusés de s'être donné des attributions qui dépassaient leur garde. Il est possible que des erreurs aient été commises par ces agents de liaison qui ont peut-être été l'objet de racunes motivées par des disgrâces que j'ai dû prononcer dans l'intérêt du pays.

Il n'en reste pas moins que, pendant la bataille, étant obligé de rester à mon poste[2] pour prendre à toute heure du jour ou de la nuit des décisions que comportaient les circonstances, j'ai pu commander à des armées dont la droite s'appuyait aux Vosges et dont la gauche, par les divisions du général d'Amade, s'étendait jusqu'à Rouen.

Avec le courage et la tenacité de nos armées, c'est la méthode de commandement française qui a triomphé à la Marne.


Il ne rentre pas dans mon dessein de raconter la bataille de la Marne. Le récit en a déjà été fait maintes fois. Je me bornerai à montrer dans les pages qui suivent quelle y fut mon action.


L'armée Manoury s'était établie, dès le 5 septembre, entre la forêt d'Ermenonville et la Marne, de Meaux à Ver. Sa droite eut, dès ce jour-là, quelques contacts avec l'ennemi, notamment à Penchard, Monthyon et Saint-Soupplets. Son objectif pour le 6 était l'Ourcq, de Lizy à Neufchelles. Mais elle se heurtat aussitôt à une résistance acharnée du IVe corps de réserve, soutenu peu après par le IIe corps d'armée, qui, ramené à marches forcées de Coulommiers, cherchait à déborder notre gauche par Étavigny. Le soir du 6, la 6e armée était arrêtée sur le front était encore loin de son premier objectif. Néanmoins, les premiers résultats de l'entrée en ligne de la 6e armée ne tardèrent pas à m'apparaître.

En effet, la 5e armée avait débouché, le 6 au matin, du front Sézanne, Villers-Saint-Georges, Courchamps, et s'était heurtée vers midi à l'ennemi. Le corps de cavalerie Conneau, au nord de la forêt de Jouy, couvrait sa gauche et assurait sa liaison avec l'armée anglaise. Celle-ci était partie le 6 au matin, non du front Changis-Coulommiers qui lui avait été assigné par l'Ordre général n°6, mais d'une ligne située à 15 kilomètres au sud-ouest, jalonnée par Pézarches et Lagny ; le 6 au soir, elle venait sans difficulté border par sa gauche la rive ouest du Grand-Morin, tandis que sa droite refusée restait dans la région de Pézarches.

Le 7 septembre, à 11 heures, Franchet d'Esperey me rendait compte que la Ire armée allemande était "en pleine retraite vers le nord sur le front Esternay-Courtacon..." et que la 5e armée poursuivait sa marche en avant. Le soir, tandis que son corps de droite (10e corps) appuyait vers Soizy-au-Bois la 42e division gauche de l'armée Foch, son centre et sa gauche atteignaient la ligne Morsains, Tréfols, Moutils, tandis que le corps de cavalerie Conneau arrivait à la Ferté-Gaucher. Quant à l'armée anglaise, elle parvenait le soir de ce même jour, sans avoir rencontré de résistance importante, jusqu'à la ligne Choisy, Coulommiers, Maisoncelles.

En revanche, notre 6e armée s'efforçait vainement d'atteindre l'Ourcq ; l'ennemi se renforçait devant elle, et parait aux tentatives d'enveloppement que, par Betz, Maunoury essayait de réaliser contre le droite de Kluck.

Le 7 au soir, la situation de l'ennemi en face de notre gauche nous apparaissait sous le jour suivant :

Pour faire face à l'attaque de Maunoury, qui manifestement l'avait surpris, Kluck avait constitué sur l'Ourcq un détachement comprenant le IVe corps de réserve, le IIe corps actif et la IVe division de cavalerie, tandis qu'avec le reste de son armée, il luttait face au sud contre la gauche de Franchet d'Esperey. Entre ces deux tronçons de la Ire armée allemande, un vide venait de se produire, en face des Anglais ; cette brèche était masquée par des forces de cavalerie allemande importantes, mais trop faibles néanmoins pour arrêter nos alliés.

Il s'agissait donc, d'une part, d'accrocher avec la gauche de Franchet d'Esperey la partie de la Ire armée allemande qui lui faisait face, de pousser dans le vide que je viens d'indiquer l'armée anglaise en lui faisait franchir successivement le Grand-Morin, le Petit-Morin et la Marne, tout en accentuant, d'autre part le mouvement enveloppant de Maunoury, orienté non plus sur Château-Thierry, mais plus au nord sur la rive droite de l'Ourcq. C'est dans cet esprit que j'adressai aux trois armées de gauche, dans l'après-midi du 7, une directive qui leur faisait connaître mes intentions[3].

Pendant ce temps, la bataille se présentait sous de moins favorables auspices à notre centre et à notre droite.

La gauche de l'armée Foch solidement étayée par la droite de Franchet d'Esperey contenait dans la région Soizy-au-Bois, Mondement, tous les assauts de l'ennemi ; mais, par contre, sa droite cédait du terrain depuis le début de la bataille : elle perdait Fère-Champenoise, et se trouvait, le 8 au soir, sur la ligne Semoine, Gourgançon, Corroy, ce qui représentait un recul de douze kilomètres. Ce fait était grave surtout parce qu'il augmentait l'intervalle déjà grave qui séparait la droite de Foch de la gauche de l'armée de Langle. J'avais appelé, dès le 6, l'attention du commandant de la 4e armée sur la nécessité de conserver de fortes réserves derrière sa gauche, pour être en mesure de contre-attaquer les forces ennemies qui chercheraient à déborder l'aile droite de Foch. C'est dans ce but que j'avais mis à la disposition du général de Langle le 21e corps d'armée qui devait être disponible, le 7, dans la région Wassy, Montiérender. Malheureusement, depuis le 7 au matin, la 4e armée se trouvait aux prises avec la IVe armée allemande renforcée par une partie de l'armée von Hausen (IIIe) ; et justement, par un concours de circonstances qui n'étaient pas imputables au général de Langle, la gauche de son armée, contrairement à mes ordres, était précisément le point faible de sa ligne : l'infanterie du 12e corps, qu'on avait dû évacuer par voie ferrée au cours des journées précédentes vers la région de Chavanges, n'alignait au sud de Vitry-le-François que quelques bataillons qui encadraient de leur mieux l'artillerie du corps d'armée, et le 17e corps, très fatigué lui aussi, avait atteint avec ses gros l'Aube vers Ramerupt, et commençait à peine à se reporter en avant de l'est de Mailly.

Il était d'autant plus difficile au général de Langle, pendant ces premières journées de bataille, de renforcer sa gauche, qu'à sa droite, où la lutte était très vive, un vide existait, marqué par la forêt de Trois-Fontaines, entre de Langle et Sarrail. Ce dernier s'en plaigniat vivement, et réclamait une action énergique du 2e corps (droite de la 4e armée) sur Revigny ou Contrisson, en attendant que le 15e corps, venant de la 2e armée, pût se concentrer au nord-ouest de Bar-le-Duc entre la Saulx et l'Ornain.

Ainsi, je pus craindre un instant de voir se disloquer le centre de mon dispositif par une double rupture se produisant aux deux ailes de la 4e armée.

Il n'en fut heureusement rien.

L'armée von Hausen engagée partie devant la droite de Foch, partie contre la gauche de l'armée de Langle, ne sut pas pénétrer dans le vide de 40 kilomètres qui existait entre ces deux armées, brèche que masquait bien imparfaitement notre 9e division de cavalerie. A partir du 8, l'infanterie du 12e corps reconstituée vint étoffer le front de la 4e armée, et le 21e corps arrivait le soir même à Sompuis, prêt à étayer la gauche de cette armée, mais trop tard toutefois pour obtenir dès ce jour-là un résultat tangible.

Pour ce qui regarde la 3e armée, j'adressai au général Sarrail, dans la journée du 7, deux ordres[4] qui devaient achever de l'orienter, dans lesquels je lui prescrivais de s'employer au profit de la 4e armée, comme cette dernière devrait travailler à appuyer la 9e. D'ailleurs, le 8 au soir, le 15e corps, après avoir fléchi entre la Saulx et l'Ornain sous la pression de l'ennemi, pouvait se reporter en avant, assurant la liaison entre les 3e et 4e armées.

Mais un nouveau danger vint alors menacer Sarrail : des détachements ennemis marchaient vers la Meuse en direction de Saint-Mihiel, et le 8, au soir, le fort de Troyon fut vigoureusement canonné par les Allemands. Pour parer à cette menace, le général Sarrail fit détruire les ponts sur la Meuse, et plaça en surveillance le long du fleuve la 7e division de cavalerie.

A vrai dire, la situation de la 3e armée devenait ainsi délicate parce que son chef se croyait obligé de conserver le contact avec la place de Verdun. Je lui adressai, le 8 à 20 heures, un ordre par lequel je l'autorisais, le cas échéant à replier sa droite pour assurer ses communications, et pour donner plus de puissance à l'action de son aile gauche. Par là, je luis marquais que j'attachais plus de prix à la liaison de la 3e armée avec la 4e, qu'avec la place de Verdun, qui, au demeurant, était bien capable de se défendre par ses propres moyens.

La veille, pour rassurer Sarrail et le soulager dans sa tâche, j'avais ordonné à Castelnau de diriger le 8 la 2e division de cavalerie vers la Woëvre, pour assurer les derrières de la 3e armée. Et le 8, dans le même ordre d'idées, j'approuvai le transport par voie ferrée sur Commercy d'une brigade mixte prélevée sur la place de Toul.

Tandis que la bataille croissait en violence sur tout le front et s'étendait maintenant au delà de la Meuse jusqu'en Woëvre, je ne négligeais pas les armées qui opéraient entre Nancy et les Vosges. J'avais puisé dans ces deux armées des forces très importantes, et je me proposais d'en prélever d'autres si la situation l'exigeait. Encore fallait-il que je fusse assuré que leur capacité de résistance n'en serait pas compromise, sans quoi l'ennemi eût repris l'initiative des opérations que nous venions de lui enlever.

J'ai dit au début de ce chapitre que, dans la soirée du 5 septembre, le général de Castelnau avait manifesté son intention d'abandonner le Grand-Couronné et Nancy, au cas où il ne pourrait tenir sur ses positions sans compromettre l'avenir. Le 6, à 13 h. 10, je lui adressai un télégramme pour lui faire connaître que, tout en approuvant ses intentions pour le cas où il serait obligé d'abandonner le Grand-Couronné, j'estimais préférable qu'il se maintînt sur ses positions actuelles jusqu'à l'issue de la bataille qui venait de s'engager.

De fait, le commandant de la 2e armée parvint ce jour-là à enrayer les attaques ennemies, et il put même reprendre l'offensive. Mais le 7, la situation sur son front s'aggrava de nouveau. Le général de Castelnau très affecté par la mort de l'un de ses fils, et apprenant que le bataillon chargé de défendre la butte Sainte-Geneviève avait évacué cette position, donna à son chef d'état-major, le général Anthoine, des instructions pour la retraite, et il se disposa à enjoindre aux autorités civiles de Nancy d'avoir à évacuer la ville.

Cette décision était grave. Nous n'avions pas besoin, en un pareil moment, que l'ennemi pût claironner son entrée à Nancy. Du point de vue stratégique, la retraite de la 2e armée allait mettre la 1re dans l'alternative suivante :

Ou bien elle suivrait la 2e dans son recul en se liant à elle, et alors c'était l'abandon de la Franche-Comté et l'enveloppement probable de l'aile droite des armées françaises ; ou bien elle résisterait en s'appuyant aux places de Belfort et d'Épinal ; mais alors c'était la rupture de nos deux armées d'aile droite avec la perspective de voir l'armée Dubail se faire acculer à bref délai à la frontière suisse.

Fort heureusement, avant d'expédier ces ordres dont il mesurait toute la gravité, le général Anthoine téléphona au grand quartier général pour annoncer la décision qui venait d'être prise. Je fis aussitôt appeler le général de Castelnau au téléphone. Ce souvenir est d'autant plus précis dans ma mémoire qu'il m'est arrivé très rarement de téléphoner moi-même au cours de la campagne. Le commandant de la 2e armée me fit un tableau très noir de la situation de son armée : il y avait eu de graves défections dans un de ses corps d'armée ; des troupes s'étaient débandées. "Si je reste sur mes positions, ajoutait-il, je sens que mon armée est perdue. Il faut envisager mon repli immédiat derrière la Meurthe."

— "N'en faites rien, lui répondis-je. Attendez vingt-quatre heures. Vous ne savez pas dans quel état se trouve l'ennemi. Peut-être n'est-il pas dans une situation plus brillante que vous. Vous ne debez pas abandonner le Grand-Couronné, et je vous donne l'ordre de rester sur vos positions".

Puis je fis partir immédiatement le commandant Bel avec mission de confirmer au général de Castelnau l'ordre que je venais de lui donner de vive voix, de surseoir à l'exécution de la retraite qu'il se préparait à entamer, et de tenir coûte que coûte en avant de Nancy.

Il se trouva, par surcroît, que si la butte Sainte-Geneviève avait été évacuée, c'était le fait non de l'ennemi mais d'une fausse manœuvre. Cette position fut aussitôt réoccupée. Les attaques allemandes diminuèrent peu à peu de violence à partir de ce jour et le 11 septembre, l'ennemi abandonnant son entreprise sur Nancy, au moment où s'achevait notre victoire de la Marne, marqua en Lorraine un repli sensible qui s'accentua les jours suivants.

Quant au général Dubail, pendant toute cette période il a conservé une confiance inaltérable, son moral n'a jamais faibli, et il a toujours ponctuellement exécuté mes ordres.


Revenons aux armées de gauche que nous avons laissées le 7 au soir orientées par la directive que je leur avais envoyée.

Le 8, le général Maunoury se trouva aux prises avec un ennemi qui s'était encore renforcé au cours de la nuit, et qui, par une manœuvre hardie, s'efforçait de reconquérir l'initiative des opérations, en enveloppant notre extrême gauche. Heureusement, le 4e corps d'armée que j'avais retiré précédemment la 3e armée avait commencé le 5 septembre de débarquer à Paris.

Le général Galliéni dirigea dans la nuit du 7 au 8 l'une des divisions (7e) de ce corps d'armée vers Maunoury ; il employa tous les moyens de transport (chemins de fer, auto réquisitionnées) pour accélérer le mouvement de cette division et la mettre dans un état de fraîcheur relative à la disposition du commandant de la 6e armée. Quand à l'autre division du 4e corps (8e) le général Galliéni, d'accord avec Maunoury, se crut tenu de l'engager au sud de la Marne, pour appuyer étroitement le mouvement de l'armée britannique. Cette division était, à vrai dire, complètement inutile dans cette région, et le 8 au matin, elle se trouvait encore sur le Petit-Morin, où elle ne déployait aucune activité. C'est pourquoi je signalai ce jour-là, vers 9 heures, à Maunoury l'utilité de retirer cette division de sa droite et de la porter à sa gauche où elle pourait s'employer avantageusement, et où elle retrouverait les autres éléments de son corps d'armée.

Dans cette même matinée du 8, j'appris une fâcheuse nouvelle : Maubeuge avait succombé la veille. Je venais justement de citer le gouverneur, le général Fournier, pour sa belle défense, mais le radio était arrivé après la reddition de la place. Cet événement arrivait à un mauvais moment : les Allemands allaient récupérer au moins un corps d'armée, qui pourrait être transporté rapidement sur Montdidier ou Anizy. Aussi, à midi, en annonçant cette nouvelle à Maunoury, je l'invitai à découpler le corps de cavalerie Sordet pour agir sur les communications ennemies, particulièrement en direction de Soissons et de Compiègne.

En fin de journée, la 6e armée, loin d'avoir réussi à progresser, résistait péniblement sur place, et se préparait à refuser sa gauche sous la pression croissante de Kluck. Heureusement, la 5e armée continuait son avance victorieuse : tandis que sa droite étayait solidement la gauche de Foch, son centre, surmontant la résistance des arrière-gardes ennemies, atteignait le Petit-Morin, et son corps de gauche (18e) arrivait à Marchais-en-Brie.

Entre Maunoury et Franchet d'Esperey, l'armée britannique n'avançait pas aussi vite que je l'eusse souhaité. Certes, les résultats acquis étaient déjà appréciables. Le 7, j'avais exprimé à lord Kitchener, par l'intermédiaire du ministre de la Guerre, mes chaleureux remerciements pour l'appui constant donné à nos armées par les forces britanniques, et j'avais envoyé à French une lettre personnelle pour lui marquer ma gratitude. French m'avait répondu le jour même en me remerciant de mon message : la situation lui apparaissait maintenant sous un jour favorable, et il me félicitait de "l'heureuse combinaison" que je venais de réaliser. Il n'en restait pas moins que j'étais impatient de voir l'armée britannique accentuer son avance. A trois reprises, dans la journée du 8 septembre, je signalai au commandant en chef anglais l'importance que j'attachais à son offensive ; j'insistai sur la nécessité de marcher au plus vite pour soulager la 6e armée qui portait maintenant tout le poids de la Ire armée allemande, et j'exprimai l'espoir de voir les Anglais en fin de journée déboucher au nord de la Marne.

Mais le maréchal me fit connaître qu'il était arrêté par des arrière-gardes sur le Petit-Morin, et le soir il prit pied seulement sur les hauteurs au nord de cette rivière.

Le 8 au soir, la situation m'apparaissait dans l'ensemble comme très favorable, bien différente de celle que, quelques jours auparavant, j'avais compté réaliser.

Des Vosges à la Meuse, toutes les attaques allemandes étaient maîtrisées, malgré les prélèvements nombreux que j'avais faits sur les 1re et 2e armées.

Le combat de front des 4e et 9e armées ne donnait maintenant l'espoir que l'ennemi n'arriverait point à disloquer notre centre. La droite de l'armée de Langle était maintenant étayée par le 15e corps qui venait d'entrer en ligne à la gauche de Sarrail. Il est vrai que la droite de Foch n'avais encore cédé du terrain, et cela ne manquait pas de m'inquiéter, car de Langle n'était pas encore en mesure de lui porter un secours efficace. Mais le haut moral et l'inébranlable confiance du commandant de la 9e armée me garantissaient que le fléchissement de sa ligne n'était qu'un accident local dont la répercussion ne se ferait pas sentir sur l'ensemble des opérations.

Il est juste de rendre ici hommage aux exceptionnels mérites du général Foch au cours de cette bataille dans laquelle il donna sa pleine mesure. Admirablement secondé par son chef d'état-major le colonel Weygand, à aucun moment son activité ne se ralentit ni son moral ne faiblit.

Enfin, à notre aile gauche, la manœuvre que nous avions conçue changeait entièrement de caractère. Le général Maunoury avait dû renoncer à envelopper son énergique adversaire. Mais celui-ci n'avait réussi à parer notre manœuvre contre sa droite qu'en ouvrant entre sa gauche et l'armée Bülow une brèche dans laquelle pénétrait comme un coin la gauche de Franchet d'Esperey, et dans laquelle je m'efforçais de précipité l'armée britannique. Renseigné par les reconnaissances aériennes et par les identifications du combat, je senti toutes les possibilités d'action que cette situation nouvelle m'ouvrait. C'est dans le but d'orienter les trois armées de gauche sur la manœuvre à réaliser que je leur adressai à 19 heures une Instruction particulière[5] dont voici les passages essentiels :

"Devant les efforts combinés des armées alliées d'aile gauche, les forces allemandes se sont repliées en constituant deux groupements distincts :

"L'un, qui paraît comprendre le IVe corps de réserve, le IIe et le IVe corps actifs, combat sur l'Ourcq face à l'ouest contre notre 6e armée qu'il cherhce même à déborder par le nord ;

"L'autre, comprenant le reste de la Ire armée allemande (IIIe et IXe corps actifs) et les IIe et IIIe armées allemandes, reste opposé face aux 5e et 9e armées françaises.

"La réunion entre ces deux groupements paraît assurée seulement par plusieurs divisions de cavalerie soutenues par des détachements de toute armée en face des troupes britanniques.

"Il paraît essentiel de mettre hors de cause l'extrême droite allemande avant qu'elle ne puisse être renforcée par d'autres éléments que la chute de Maubeuge a pu rendre disponibles."

En conséquence, je demandais :

A la 6e armée de maintenir devant elle les forces ennemies ;

A l'armée anglaise de franchir la Marne entre Nogent-l'Artaud et la Ferté-sous-Jouarre, et de se porter sur la gauche et les derrières de l'armée Kluck ;

A la 5e armée, tout en couvrant par sa gauche le flanc droit des Anglais conjointement avec le corps de cavalerie Conneau, et en continuant d'appuyer par sa droite la gauche de Foch, qui se préparait à prendre l'offensive, de marcher avec le gros de ses forces face au nord, en refoulant l'ennemi au delà de la Marne.

Le premier paragraphe de cette Instruction dépeignait la situation d'une manière que l'on peut aujourd'hui reconnaître d'une manière que l'on peut aujourd'hui reconnaître comme exacte avec une seule différence : les IIIe et IXe corps allemands venaient d'être identifiés dans les combats de la journée, et l'Instruction particulière les place encore en face de la 5e armée ; en réalité, ils étaient déjà en marche vers le front de l'Ourcq[6]. La brèche ouverte entre Kluck et Bülow était donc plus large encore que je l'imaginais.

La journée du 9 septembre semble bien avoir marqué l'effort suprême accompli par l'ennemi pour se tirer de la situation dans laquelle il se trouvait.

La 6e armée réussit tout d'abord à garder ses positions ; l'ennemi marqua même dans la région de Betz un léger recul, et il évacua ce village. Mais, dans l'après-midi, les IIIe et IXe corps allemands, débouchant par le nord-est et par le nord, firent céder la gauche française et la forcèrent à se replier sur le front Chèvreville, Silly-le-Long. Maunoury rappela aussitôt la 8e division, comme je l'y avais invité, et la dirigea par une marche de nuit vers la gauche de son armée. De mon côté, je m'étais préoccupé dans la matinée de prélever sur la 5e armée une division d'infanterie que je prescrivis de diriger d'urgence par voie ferrée vers Dammartin-en-Goële. En avisant le général Maunoury de l'arrivée de ce renfort, je lui fixai l'attitude à observer : "En attendant l'arrivée des renforts qui vous permettront de reprendre l'offensive, vous devez éviter toute action décisive, en repliant votre gauche, s'il en était besoin, dans la direction général du camp retranché de Paris."

D'ailleurs, à aucun moment, malgré la violence des attaques dont il était l'objet, le général Maunoury ne perdit de vue sa mission, et n'abandonna l'intention de reprendre l'offensive, comme en témoigne le télégramme qu'il m'adressa après que sa gauche eut effectué son repli : "...j'aurai la 8e division près de Silly-le-Long, et je donnerai alors l'ordre d'attaquer. Très grosses pertes pendant les quatre jours de combat. Le moral reste bon. La cavalerie envoyée au loin."

L'opiniâtreté des combats livrés par la 6e armée, les efforts imposés aux troupes, la ténacité et le sang-froid de son chef obtinrent cet immense résultat de rendre relativement facile la victorieuse progression de French et de Franchet d'Esperey. J'en exprimai personnellement ma satisfaction au général Maunoury et à son armée. La grand'croix de la Légion d'honneur vint marquer au commandant de la 6e armée à quel prix j'estimais le service qu'il venait de rendre au pays.

Dans le compte-rendu dont je viens de citer quelques lignes, Maunoury faisait allusion à une tâche nouvelle confiée au corps de cavalerie.

Cette masse de trois divisions était admirablement placée à notre extrême gauche, et aurait dû nous rendre les plus grands services. Malheureusement, alors que la guerre était à peine commencée depuis un mois, le corps de cavalerie Sordet était tombé à un état d'épuisement inquiétant. Le raid à peu près inutile qu'il avait exécuté en Belgique, puis la retraite jusque dans le sud-ouest de Paris lui avaient déjà imposé d'énormes fatigues. Mais les événements n'étaient pas seuls responsables de cette ruine ; le commandement à tous les échelons y était pour une grande part. C'est ainsi que le 7 septembre, le général Sordet, après avoir engagé son corps de cavalerie dans la région de Betz, décida, à la nuit, sous prétexte que la région dans laquelle il opérait manquait d'eau, de ramener ses divisions à Nanteuil-le-Haudoin, où elles n'arrivèrent qu'à minuit. En apprenant ce recul, le général Maunoury ordonna à Sordet de se reporter en avant, et la cavalerie, après un repos d'à peine une heure, dut refaire en sens inverse le chemin déjà inutile qu'elle venait de parcourir. Sur la proposition du commandant de la 6e armée, je me décidai à relever le général Sordet de son commandement et à le remplacer par le général Bridoux, commandant la 5e division de cavalerie. J'avais une grande estime pour Sordet, et il m'avait paru, avant la guerre, justifier toute ma confiance. Sans doute, était-il victime de ce que son arme n'avait pas suffisament évolué dans les années qui précédèrent la guerre. Quand au général Bridoux, il était plein d'allant, et il aurait fait rendre à son corps de cavalerie les plus grands services, s'il n'avait été malheureusement tué, presque au lendemain de sa prise de commandement : en effectuant de nuit un déplacement en automobile, une erreur d'itinéraire le fit tomber avec son état-major dans un poste ennemi : il fut blessé mortellement et plusieurs de ses officiers tués ou blessés avec lui. Ce fut un malheur.

Le général Maunoury tenta, comme je lui avais prescrit dès le 8, de découpler le corps de cavalerie, à la fois pour menacer le flanc droit et les derrières de Kluck, et pour retarder l'entrée en action des forces ennemies libérées par la chute de Maubeuge. Malheureusement, l'état de notre cavalerie ne lui permit pas de réaliser cette mission. Tout au plus, la division du général de Cornulier-Lucinière parvint-elle à jeter quelque trouble dans les arrières de Kluck et manqua de peu, paraît-il, de capturer le commandant de la Ire armée allemande et son état-major.

Pendant cette même journée du 9, l'armée britannique, après avoir été arrêtée aux environs de la Ferté-sous-Jouarre par la rupture du pont, réussit à prendre pied dans la soirée au nord de la Marne entre cette localité et Château-Thierry que tenait la 5e armée ; cette avance menaçait en arrière la gauche de l'armée Kluck qui s'acharnait contre Maunoury :

Franchet d'Esperey, de son côté, avait continué de progresser par sa gauche. Son 18e corps était orienté sur Viffort, à moitié chemin entre le Petit-Morin et Château-Thierry. Je l'activai vers la Marne par un ordre téléphoné à 14 heures : "Il est essentiel que le 18e corps franchisse la Marne ce soir même aux environs de Château-Thierry, de manière à appuyer effectivement les colonnes anglais..." Le 9 au soir, ce corps d'armée parvenait, en effet, à installer ses avant-postes au nord de la rivière. A sa gauche, le corps de cavalerie Conneau avait, lui aussi, une brigade sur la rive droite. Le reste de la 5e armée stationnait en fin de journée au sud du Surmelin entre Condé-en-Brie et Baye. Le corps de droite (10e), mis par Franchet d'Esperey à la disposition de Foch, soulageait la 9e armée fortement pressée sur tout son front. Dans son compte-rendu de fin de journée, le commandant de la 5e armée se déclarait prêt à entamer une action dans le flanc des Allemands qui attaquaient la 9e.

Dans l'ensemble, si la manœuvre prescrite pour le 9 aux trois armées de gauche par mon Instruction n°19 n'avait pas été complètement réalisée encore, son développement était en bonne voie. Le recul de la gauche de la 6e armée n'avait rien de grave. Son chef gardait toute sa confiance, et il allait bientôt disposer de nouveaux moyens pour repasser à l'offensive. L'armée anglaise et la gauche de la 5e armée commençaient de déboucher au nord de la Marne, pénétrant comme un coin entre les Ire et IIe armées allemandes.

Par une nouvelle Instruction particulière[7], je précisai dans la soirée du 9 les résultats obtenus et la maœuvre à poursuivre : la 6e armée, sa droite appuyée à l'Ourcq, pousserait Kluck vers le nord, tandis que les forces britanniques étayées par la 5e armée gagneraient le Clignon et achèveraient de séparer Kluck de son voisin de gauche.

Pendant ce temps, la lutte de front s'était poursuivie.

On connaît la manœuvre que le général Focj réalisa ce jour-là : à la demande de concours qu'il avait adressée à Franchet d'Esperey, ce dernier lui avait donné la complète disposition du 10e corps et de la 51e division de réserve. Le commandant de la 9e armée orienta le 10e corps à l'ouest de Champaubert entre le Petit-Morin et Fromentières, et employa la 51e division de réserve à relever la 42e qui formait la gauche de l'armée, s'étant ainsi reconstitué une réserve, il porta la 42e division en arrière de son centre, avec ordre de se préparer à attaquer en direction de Fère-Champenoise. Et à 16 heures, il donna l'ordre d'attaquer sur toute la ligne. Le 11e corps ne fit qu'esquisser le mouvement ; la 42e division arriva trop tard pour s'engager avant la nuit ; seul le 10e corps, passant au nord des marais de Saint-Gond, commença à refouler l'ennemi, tandis que le 77e régiment d'infanterie reprenait à l'ennemi l'important point d'appui constitué par le château de Mondement.

A la 4e armée, la situation s'améliorait également. La violence des attaques devant sa droite et son centre faiblissait visiblement ; à l'ouest de la Marne, l'entrée en action du 21e crops et d'éléments prélevés par le général de Langle sur ses deux corps de droite allait permettre d'entamer le lendemain une action vers le nord-ouest au profit de Foch.

Enfin, à l'armée Sarrail, le combat se poursuivait sans que l'ennemi réussit à gagner du terrain ; et à la gauche de cette armée, le 15e corps progressait en liaison avec la droite de l'armée de Langle. Dans la nuit du 9 au 10, les Allemands lancèrent une attaque violente sur le front du 6e corps ; cette offensive, qui fut enrayée dans la matinée du 10, marqua la fin des efforts allemands sur le front de la 3e armée. Sur la Meuse, l'ennemi continuait ses vaines tentatives : Troyon ne se laissait pas intimider par le bombardement, et le rideau tendu par la 7e division de cavalerie, la présence de la 2e division de cavalerie sur la rive droite vers Saint-Mihiel et de la brigade mixte, portée par Castelnau de Toul vers Commercy, réussissaient à couvrir les derrières de l'armée de Sarrail.

Ainsi, dans l'ensemble, la situation m'apparaissait le 9 au soir sous un jour favorable : à gauche, le succès s'accentuait, tandis qu'au centre et à droite la poussée ennemie paraissait définitivement enrayée.

La victoire était plus proche encore que je ne l'espérais.


Le 10 au matin, en effet, comme la 6e armée se portait à l'attaque en exécution de ma directive de la veille au soir, elle sentit tout à coup la résistance ennemie céder devant elle, et elle gagna pendant cette journée une quinzaine de kilomètres, presque sans coup férir.

A sa droite, l'armée britannique atteignit le Clignon, sans rencontrer de résistance, et vint stationner en fin de journée au sud de l'Ourcq, de la Ferté-Milon à Neuilly-Saint-Front.

Quand à la 5e armée, elle dépassait la Marne de Château-Thierry à Dormans, et le général Franchet d'Esperey me rendait compte que, devant lui, la retraite de l'ennemi se précipitait partie vers le nord, partie vers l'est.

Sur le front de la 9e armée, le succès se dessinait également : l'offensive générale que Foch avait esquissée la veille se développait maintenant, et tout montrait que, là aussi, l'ennemi avait opéré dans la nuit une retraite précipitée. Le soir du 10, Foch installait son quartier général à Fère-Champenoise, que la Garde prussienne tenait encore le matin.

Devnat les 4e et 3e armées, la situation demeurait encore stationnaire. Au lieu, comme je l'avais espéré, que la gauche du général de Langle pût travailler au profit de la 9e armée, c'était cette dernière qui se trouvait en situation de s'employer pour sa voisine de droite. Devant Sarrail, l'activité de l'ennemi mollissait encore, et le 15e corps achevant de déblayer la forêt de Trois-Fontaines se maintenant à hauteur du corps de droite de la 4e armée.

Il s'agissait maintenant de développer le succès de notre gauche et de notre centre, et de dominer la résistance qui arrêtait encore les deux armées de notre droite.

En conséquence, j'envoyai ce jour-là une série d'ordres qui devaient donner une nouvelle impulsion à la bataille :

A Maunoury et à French, je demandai de pousser de part et d'autre de l'Ourcq, droit au nord, tandis qu'à l'extrême gauche, le crops de cavalerie Bridoux chercherait à inquiéter constamment les lignes de retraite de l'ennemi, et qu'à leur droite la 5e armée se mettrait en situation "d'agir face à l'est dans la direction de Reims, contre les colonnes qui reculaient devant la 9e armée[8]" ;

Au général Foch, je signalai l'intérêt que présentait pour l'issue de la bataille l'action de son armée sur les corps opposés à la 4e armée[9] ;

Au général de Langle, je prescrivis de pousser par sa gauche et d'attaquer vigoureusement[10] ;

Enfin, au général Sarrail je demandai seulement de tenir et de durer encore[11].

En outre, je m'efforçai de menacer les deux ailes de l'ennemi en retraite :

A droite, en ordonnant par radio au général Coutanceau, gouverneur de Verdun, d'attaquer avec toutes ses forces les convois ennemis qui franchissaient la Meuse au nord de Verdun.

A gauche, en poussant les divisions territoriales du général d'Amade dans la région de Beauvais[12].

Enfin, je faisais télégraphier à la 1re aréme d'embarquer le 13e corps d'armée à Épinal à destination du nord de Paris, car toute mon attention se concentrait maintenant sur la nécessité d'empêcher l'ennemi de se rétablir, et pour cela, je voulais renforcer encore l'armée du général Maunoury, que je considérais comme la pièce principale de notre manœuvre.

Ce soir-là, sans en mesurer encore toute la portée, j'eus la certitude de la victoire, et j'en marquai au ministre les premiers résultats : l'ennemi en pleine retraite devant ma gauche ayant déjà reculé de plus de 60 kilomètres, le centre allemand fléchissant devant Foch, et la gauche adverse pas encore ébranlée mais paraissant à bout de souffle.


Le 11 septembre, la victoire s'affirma sur toute la ligne.

La 6e armée atteignait la ligne Pierrefonds-Chaudun ; les Anglais franchissaient l'Ourcq supérieur ; Franchet d'Esperey, chassant devant lui de faibles arrière-gardes, portait ses têtes de colonnes au sud de la Vesle entre Chéry et Ville-en-Tardenois ; son corps de droite, le 10e, qui avait si puissamment contribué au succès de Foch, remontait de Vertus sur Épernay, pendant que la 9e armée venait elle-même border la Marne entre Sarry et Tours. La 4e armée progressait maintenant, elle aussi : sa gauche atteignait la Marne dans la nuit, en aval de Vitry ; à sa droite, le corps colonial occupait les passages de la Saulx et le 2e corps ceux de l'Ornain en liaison avec la gauche de la 3e armée qui franchissait cette dernière rivière. Le reste de l'armée Sarrail ne progressait pas encore, mais l'état-major me rendait compte en fin de journée qu'un "calme impressionnant" régnait sur tout son front[13].

Ce soir-là, je télégraphiai au ministre :

"La bataille de la Marne s'achève en victoire incontestable."

Avant de rédiger ce bulletin de victoire, une question se pose : quel nom donner à la bataille que nous venions de gagner ?

Autrefois, les batailles tiraient leur nom du lieu auprès duquel elles avaient été livrées, ou du point qui avait vu se dérouler l'action décisive. La bataille moderne, avec ses fronts immenses sur lesquels de multiples actions également importantes s'engagent simultanément, ne peut plus se caractériser par le nom d'une localité. Déjà en Mandchourie, les belligérants avaient été amenés à donner à plusieurs batailles le nom de fleuves dont la vallée avait servi de théâtre à la lutte. La bataille que les forces alliées venaient de livrer de Verdun aux abords de Paris s'était déroulée dans la vallée de la Marne et de ses affluents : Ourcq, Grand et Petit-Morin, Saulx et Ornain. C'est ce qui me détermina à donner à cette bataille le nom de "la Marne", qui évoquait à la fois l'idée d'un front et d'une région étendue.

Comme je l'ai dit au début de ce chapitre, la bataille de la Marne qui avait commencé de notre côté par une manœuvre d'enveloppement de l'aile droite ennemie, s'était achevée par la dislocation du dispositif adverse dans lequel deux brèches s'étaient ouvertes, l'une entre les Ire et IIe armées allemandes, l'autre entre les IIe et IVe, la IIIe armée s'étant elle-même brisée en deux tronçons qui s'étaient accolés respectivement à la gauche de Bülow et à la droite du prince de Wurtemberg. De cette situation imprévue, nous avions tiré parti ; et ce fait confirme ce que je disais plus haut, combien est dangereuse la doctrine qui consiste à abandonner aux exécutants la conduite stratégique de la bataille.

D'une part, si on compare la bataille de la Marne à celle des frontières, on voit qu'elles sont étroitement apparentées. Si, sur l'Ourcq, Maunoury avait fléchi comme le firent nos armées de gauche le 22 août, si Foch avait cédé à Fère-Champenoise comme cédèrent, d'Audun-le-Roman à Paliseul, nos 3e et 4e armées, mon plan se fût écroulé une seconde fois. Si le succès répondit à mon attente sur la Marne, c'est pour une très grande part que nos armées n'étaient plus au début de septembre celles des premiers jours de la guerre. Instruite par la dure expérience des batailles livrées à la frontière, l'infanterie, bien qu'ayant perdu beaucoup de ses cadres, utilisait mieux le terrain, se servait plus volontiers de ses outils dont elle comprenait maintenant la valeur, et ne s'engageait plus sans l'appui de l'artillerie. Il est vrai aussi que beaucoup de chefs dont la guerre avait brusquement révélé l'insuffisance avaient cédé la place à d'autres plus capables : de la mobilisation du 6 septembre, j'avais dû relever deux commandants d'armée[14], neuf commandants de corps d'armée[15], trente-tois généraux commandants de divisions d'infanterie[16], un commandant de corps de cavalerie et cinq généraux commandants de divisions de cavalerie[17]. Si je n'avais pas été jusqu'aux mesures radicales que préconisait M. Messimy, consistant à faire fusiller les incapables, on peut dire que ces changements dans le commandement l'avaient déjà épuré et rajeuni.

Quant aux Anglais, ils avaient parallèlement à nous profité de la dure leçon de ce début de guerre. Depuis Waterloo, ils ne s'étaient battus en Europe que pendant la guerre de Crimée. Le saut était brusque. S'ils ne marchèrent pas aussi vite durant la bataille de la Marne que je l'aurais souhaité, et qu'ils auraient sans doute pu le faire en raison des faibles forces que les Allemands avaient laissées devant eux, ils tinrent une place digne de leurs traditions militaires dans cette bataille et y jouèrent le rôle que j'attendais d'eux. Ce loyal soldat qu'était le maréchal French manifestait maintenant une pleine confiance depuis que s'était affirmé le succès de notre manœuvre de la Marne. Malheureusement, il était partagé entre deux influences : l'une représentée par le général Wilson, un homme d'une intelligence très vive, comprenant admirablement toutes les situations, ayant par surcroît l'habitude de nos méthodes et connaissant très bien la France pour laquelle il avait de profondes sympathies, l'autre par le général Murray, chef d'état-major des forces expéditionnaires, qui passait son tenps à donner des conseils de prudence au maréchal. Ce nous fut un grand soulagement quand, quelques mois plus tard, le général Murray fut rappelé en Angleterre.


La poursuite après la Marne


Le 11 septembre au soir, l'ennemi cédait sur tout le front en nous abandonnant des blessés, du matériel et des approvisionnements. Devant la 6e armée et l'armée britannique, il se dérobait vers le nord, cherchant manifestement à placer l'Aisne entre lui et ses adversaires victorieux ; le VIIe corps allemand, qui formait pendant la bataille l'aile droite de l'armée Bülow, était signalé sur la Vesle entre Fismes et Braine, faisant face à la 5e armée ; devant les 9e et 4e armées, l'ennemi se repliait au nord de la Marne et de la Saulx.

Berthelot, revenu à son optimisme qui l'avait abandonné un instant à la fin du moins d'août, voyait déjà les armées allemandes en déconfiture. A son avis, il ne s'agissait pour exploiter la victoire que de pousser brutalement en avant sur toute la ligne. Je ne partageais pas cette opinion. Nous venions de remporter une incontestable victoire sur le commandement suprême allemand qui avait commis des fautes essentielles. Mais les armées ennemies n'étaient pas en déroute, et il fallait nous attendre à les retrouver reconstituées quelque part au delà de la Marne, derrière l'Aisne, ou peut-être derrière la Meuse. Il s'agissait donc de monter sans retard une manœuvre pour empêcher les Allemands de se rétablir. En prélevant, comme je l'ai dit plus haut, de nouvelles forces sur nos armées de droite, je résolus de renforcer la 6e armée pour la mettre en mesure de déborder l'aile droite allemande ; en outre, la 5e armée était bien placée pour exploiter la fissure qui s'était produite dans le centre adverse, en manœuvrant selon les circonstances, soit avec le groupement French-Maunoury, soit avec le couple de forces Foch-de Langle.

Je fis connaître mes intentions aux armées de gauche par une Instruction particulière que je leur adressai le 11 septembre. Le lendemain, j'insistai auprès du général Maunoury, en lui rappelant que sa zone de marche n'était pas limitée à l'ouest, et que, pour le cas où l'ennemi ferait tête sur l'Aisne, il était nécessaire que nous ayons immédiatement des forces qui remonteraient la rive droite de l'Oise ; j'ajoutai que le 13e corps mis, comme on l'a vu, depuis peu à la disposition de la 6e armée paraissait tout indiqué pour jouer ce rôle essentiel. Le même jour, 12 septembre, j'accentuai encore mes ordres à la 6e armée. J'invitai le général Maunoury à élargir son mouvement débordant vers l'ouest, à ne laisser qu'un fort détachement en liaison avec l'armée anglaise, et à porter progressivement le gros de ses forces sur la rive droite de l'Oise.

A l'autre aile de ma ligne, il importait de donner une impulsion énergique pour la faire sortir de sa léthargie. J'orientai le général Sarrail, le 12 septembre, sur la manœuvre que j'attendais de lui : "...Il est à présumer que les forces ennemies qui sont en face de la 3e armée ne tarderont pas à se replier elles-mêmes sous la pression de la 4e armée. En présence de cette éventualité, vous devez disposer vos forces de façon à pouvoir entamer une poursuite énergique vers le nord par les terrains libres entre Argonne et Meuse, en vous appuyant aux Hauts-de-Meuse et à la place de Verdun".

Je suis obligé de dire que l'exécution ne répondit pas à mes intentions.

A gauche, le général Maunoury ne comprit pas ma pensée. Il avait rencontré sur les plateaux au nord de l'Aisne une résistance qui absorba immédiatement son attention et ses forces ; il ne sut donner à son aile gauche ni un ampleur ni des moyens suffisants, et il tarda pas à tomber dans un stérile combat de front.

Franchet d'Esperey, de son côté, n'exploita pas la situation favorable dans laquelle il se trouvait. La manœuvre à exécuter reposait sur une marche rapide au delà de la Vesle, qui eût largement dégagé Reims et contraint les Allemands à lâcher le Chemin des Dames où ils opposaient une résistance énergique aux Anglais. La 5e armée était fatiguée, certes, comme toutes les autres, et comme sont toujours les armées au lendemain d'une victoire chèrement disputée. Sans méconnaître la difficulté à laquelle il se heurtait, je dois dire que Franchet d'Esperey perdit du temps. Le trou qui existait devant lui dans la ligne ennemie et qui avait permis à des éléments de notre cavalerie de pousser jusqu'à Sissonne, se ferma et tout le front adverse se stabilisa aux abords immédiats de Reims dont la lente destruction commença.

Enfin, à notre droite, Sarrail ne comprit pas, lui non plus, le rôle décisif que son armée pouvait jouer dans ces circonstances. Plus occupé de questions de personnes que des opérations de son armée, il ne fit pas sentir son impulsion avec énergie. Et le 13 septembre dans l'après-midi, je dus lui prescrire de faire une enquête pour déterminer comment l'ennemi avait pu se décrocher depuis quarante-huit heures devant son armée, sans qu'il en eût été informé.


Une grave question commençait à se poser : celle des munitions d'artillerie. On sait que nous étions partis en campagne avec un approvisionnement total d'environ 1 400 coups par pièce de 75. Les consommations de munitions qui ne s'étaient élevées pendant le premier mois de la guerre qu'à 200 coups par pièce environ, avaient augmenté dans des proportions très considérables pendant la bataille de la Marne, où certaines artilleries divisionnaires avaient tiré 300 coups par pièce et par jour. Dès le 14 septembre, je fus amené à prendre des mesures pour réagir contre la tendance fâcheuse qui se répandait d'employer constamment l'obus explosif en négligeant l'obus à balle, tendance qui menaçait d'épuiser rapidement nos stocks. Je reviendrai plus loin sur cette crise de munitions, qui commença d'ailleurs à sévir au même moment chez nos adversaires. Pour l'instant, ce que je veux dire ici, c'est que la stabilisation des Allemands n'a pas été due à notre pénurie de munitions, qui ne s'est réellement fait sentir qu'après que l'ennemi se fut incrusté dans des positions fortifiées ; la cause essentielle de cette stabilisation a été le manque d'habileté manœuvrière et la lenteur dont firent preuve pendant cette période d'exploitation de la victoire les deux armées d'aile et le 5e armée.


Si la victoire de la Marne ne donna point tout ce que j'en attendais, il me paraît légitime d'en marquer cependant en peu de mots les résultats essentiels.

Le mois d'août 1914 avait donné aux Allemands la première manche de la partie : les Belges rejetés sur Anvers, les Franco-Britanniques vers la Seine, notre aile gauche menacée d'être encerclée et Paris d'être enlevé ; sans doute, à ce moment, les Allemands entrevirent-ils un Sedan renouvelé à une échelle gigantesque. Le plan de nos adversaires reposait sur une victoire rapide dans l'ouest. La nécessité de gagner la guerre avant que les ressources de la Russie ne fussent mises en oeuvre, s'imposait maintenant d'autant plus que l'Empire britannique s'était jeté dans la guerre à nos côtés. Comme je l'ai dit à plusieurs reprises dans les pages qui précèdent, c'eût été de notre part faire le jeu de l'ennemi que de risquer les destinées du pays dans un moment où il s'agissait pour nous avant tout de durer. C'est cette considération qui m'avait permis d'attendre un retour toujours possible de la fortune, aux prix du sacrifice d'une partie de notre sol que j'espèrais momentané. A défaut d'une défaite totale infligée aux Allemands, l'occasion patiemment attendue venait de nous permettre de les refouler sur toute la ligne et notre victoire les contraignait à s'enterrer dans des tranchées ! Quelle déception pour des gens pressés !

Mais ce résultat qui, à bien dire, est la cause première de la défaite finale des Allemands, on n'en mesura pas sur le moment tout le prix.

Chez les Alliés et particulièrement en France l'opinion publique, après avoir éprouvé un immense soulagement en voyant s'éloigner la menace qui dans les premiers jours de septembre faisait redouter toutes les catastrophes, ne vit quelques jours après la victoire de la Marne qu'une chose : c'est que la masse des armées allemandes s'incrustait sur notre sol. Le ministre de la Guerre, au lieu de montrer au public l'heureux renversement de la situation, apporta des atténautions dans la publication des communiqués que je lui avais adressés à la suite de la bataille. M. Millerand, à qui je fis connaître l'impression un peu attristée que j'avais éprouvée en constatant ces atténuations, m'écrivit le 15 septembre :

"...Je suis le seul coupable, et je ne voudrais pas qu'il pût demeurer dans votre esprit l'ombre d'un doute sur les considérations qui m'ont poussé à mettre ainsi une sourdine à l'expression de notre joie.

"Il me paraît bon de ménager les nerfs de ce pays et j'ai préféré courir le risque de demeurer au-dessous de la vérité, que celui de l'exagérer."

Le patriotisme de M. Millerand était trop sincère, et sa sympathie pour moi trop loyale pour qu'on puisse lui prêter ici la moindre arrière-pensée. Que, néanmoins, le ministre ait été dans la circonstance trop modeste dans l'expression de notre victoire, je ne suis pas loin de le penser. La propagande ennemie agissant avec violence couvrit la voix de la France victorieuse chez les neutres et même chez nous. Pour certains, la Marne parut comme une sorte de miracle, pour d'autres comme un hasard heureux et imprévu. Pour ceux qui prenaient leurs inspirations dans la presse ennemie, elle se réduisit même à une manœuvre du commandement allemand qui, à défaut du résultat stratégique qui lui échappait, fit valoir, à partir de ce moment, l'argument facile de la "carte de guerre".

Heureusement, le fait essentiel était là : l'ennemi était rejeté à 80 kilomètres au nord de Paris, et l'on peut dire qu'il était définitivement arrêté. On respira et l'on reprit confiance.

••

  1. Bulletins de renseignements du G. Q. G. en date des 5 et 6 septembre 1914.
  2. Je me suis astreint pendant toute la bataille de la Marne, et pendant la phase délicate qui l'a suivie (exactement du 5 au 20 septembre) à ne pas quitter mon quartier général. Je ne sortais de mon bureau que pour faire tous les jours 2 à 3 kilomètres à pied pour prendre l'air, pour prendre mes repas, et pour aller choucher chaque soir au château "Marmont" que le colonel Maitre avait mis à ma disposition.
  3. Accessoirement, dans le but de mieux coordonner les actions de la 6e armée qui s'éloignait de plus en plus de Paris, je fis envoyer le 7 au matin un télégramme au Gouverneur de Paris pour lui faire connaître que j'adresserais dorénavant mes ordres directement au général Maunoury. Un double de mes instructions à la 6e armée devait être envoyé au Gouverneur de Paris. Cette solution s'imposait. J'avais déjà été amené à plusieurs reprises, pour gagner du temps, à envoyer des ordres directement au commandant de la 6e armée, notamment l'Ordre général n°6 du 4 septembre prescrivant la reprise générale de l'offensive.
  4. L'un à 8 h. 30, l'autre à 16 h. 15.
  5. Instruction particulière n°19.
  6. Voici, en effet, le radio envoyé par Kluck le 8 septembre à 18 h. 30, et qui fut déchiffré quelques jours plus tard par la Section du Chiffre du G. Q. G. :
    "L'armée s'est trouvée engagée aujourd'hui dans un combat difficile contre des forces ennemies supérieures à l'ouest de l'Ourcq, sur la ligne Antilly (3 kilomètres est de Betz) -Congis (sud de Lizy). Les IIIe et IXe corps, portés de nuit à l'aile droite, attaqueront demain matin par un mouvement enveloppant. Sur la Marne, la ligne Lizy, Nogent-l'Artaud sera défendue par le IIe corps de cavalerie et une brigade d'infanterie renforcée contre les attaqes venant de la direction de Coulommiers."
  7. Instruction particulière n°20 du 9 septembre 1914, 22 heures.
  8. Instruction particulière n°21 du 10 septembre soir.
  9. Ordre particulier du 10 septembre matin.
  10. Ordre particulier du 10 septembre 10 heures.
  11. Ordre particulier du 10 septembre 10 h. 10.
  12. Ordre particulier du 9 septembre.
  13. Je dois dire que ce compte-rendu de la 3e armée qui fut téléphoné, si mes souvenirs sont exacts, par le colonel Leboucq, chef d'état-major de cette armée, en personne, me plongea dans l'étonnement, et me causa un vif mécontentement. En un moment où l'ennemi s'avouait battu sur toute la ligne, la 3e armée, si bien placée pour achever la victoire, se contentait, redoutant je ne sais quel traquenard, de constater que le calme régnait sur tout son front. Je lui fis aussitôt transmettre l'ordre de poursuivre énergiquement l'ennemi.
  14. Les commandants des 3e et 5e armées.
  15. Sur vingt et un corps d'armée.
  16. Vingt-trois généraux commandants de divisions actives sur quarante-sept (y compris les deux divisions coloniales) et dix généraux commandants de divisions de réserve sur vingt-cinq.
  17. Cinq généraux commandants de divisions de cavalerie sur dix.