Mémoires et Lettres de Marguerite de Valois/Les Mémoires de Marguerite de Valois

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Texte établi par F. Guessard, Jules Renouard et Cie (p. 1-182).


MÉMOIRES

DE

MARGUERITE DE VALOIS.


Je louerois davantage vostre œuvre[1], si elle ne me louoit tant, ne voulant qu’on attribue la louange que j’en ferois plustost à la philaftie[2] qu’à la raison, ni que l’on pense que, comme Themistocle, j’estime celuy dire le mieux qui me loue le plus. C’est un commun vice aux femmes de se plaire aux louanges, bien que non meritées. Je blasme mon sexe en cela, et n’en voudrois tenir cette condition. Je tiens neantmoins à beaucoup de gloire qu’un si honneste homme que vous m’aye voulu peindre d’un si riche pinceau. En ce pourtraict, l’ornement du tableau surpasse de beaucoup l’excellence de la figure que vous en avez voulu rendre le subject. Si j’ay eu quelques parties de celle que m’attribuez, les ennuys les effaceant de l’exterieur, en ont aussi effacé la souvenance de ma memoire. De sorte que, me remirant en votre discours, je ferois volontiers comme la vieille madame de Rendan, qui, ayant demeuré depuis la mort de son mary sans veoir miroir, rencontrant par fortune son visage dans le miroir d’un aultre, demanda qui estoit celle-là. Et, bien que mes amis qui me voient me veulent persuader le contraire, je tiens leur jugement pour suspect, comme ayans les yeux fascinez de trop d’affection. Je croy que quand vous viendrez à l’epreuve, vous serez en cela de mon costé, et direz, comme souvent je l’escris, par ces vers de du Bellay : c’est chercher Rome en Rome, et rien de Rome en Rome ne trouver[3].

Mais comme l’on se plaist à lire la destruction de Troye, la grandeur d’Athenes, et de telles puissantes villes, lors qu’elles florissoient, bien que les vestiges en soient si petits qu’à peine peut-on remarquer où elles ont esté ; ainsy vous plaisez-vous à descrire l’excellence d’une beauté, bien qu’il n’en reste autre vestige ny tesmoingnage que voz escripts. Si vous l’aviez faict pour representer le contraste de la nature et de la fortune, plus beau subject ne pouviez-vous choisir ; les deux y ayants à l’envy faict essay de l’effort de leur puissance. En celuy de la nature, en ayant esté tesmoin oculaire, vous n’y avez besoin d’instruction. Mais en celuy de la fortune, ne le pouvant descripre que par rapport, (qui est subject d’estre fait par des personnes mal informées ou mal affectées, qui ne peuvent representer le vray, ou par ignorance ou par malice), j’estime que vous recepvrez plaisir d’en avoir les Memoires de qui le peut mieux sçavoir, et de qui a plus d’interest à la verité de la description de ce subject. J’y ay aussi esté conviée par cinq ou six remarques que j’ay faites en vostre discours, où il y a de l’erreur, qui sont lors que vous parlez de Pau et de mon voiage de France ; quand vous parlez de feu monsieur le mareschal de Biron[4] ; quand vous parlez d’Agen, et aussi de la sortie de ce lieu[5] du marquis de Canillac[6].

Je traceray mes memoires, à qui je ne donneray plus glorieux nom, bien qu’ils meritassent celuy d’histoire, pour la verité qui y est contenue nuement et sans ornement aucun, ne m’en estimant pas capable, et n’en ayant aussi maintenant le loisir. Cette œuvre donc d’une apres disnée ira vers vous comme le petit ours, lourde masse et difforme, pour y recepvoir sa formation. C’est un chaos, duquel vous avez desjà tiré la lumière. Il reste l’œuvre de cinq ou six aultres journées. C’est une histoire, certes, digne d’estre escrite par cavalier d’honneur, vrai françois, nay d’illustre maison, nourry des 4 MÉMOIRES [1559] Roys mes pere et frères, parent et familier amy des plus galantes et honnestes femmes de nostre temps, de la compagnie desquelles j’ay eu ce bon heur d’estre. La liaison des choses précédentes avec celles des derniers temps me contrainct de commencer du temps du roy Charles , et au premier poinct où je me puisse ressouvenir y avoir eu quelque chose remarquable k ma vie par avant. Comme les géographes nous descri- vant la terre, quand ils sont arrivez au dernier terme de leur cognoissance , disent : Au delà ce ne sont que déserts sablonneux , terres inhabitées , et mers non naviguées ; de mesme je diray n’y avoir au delà que le vague d’une première enfance, où nous vivons plustost guidez par la nature , à la façon des plantes et des animaux , que comme hommes régis et gouver- nez par la raison ; et laisseray à ceux qui m’ont gou- vernée en cet aage-là cette superflue recherche, où peut-estre, en ces enfantines actions, s’en trouveroit-il d’aussi dignes d’estre escrites , que celles de l’enfance de Themistocles et d’Alexandre, l’un s’exposant au milieu de la rue devant les pieds des chevaux d’un charretier qui ne s’estoit à sa prière voulu arrester, l'autre mesprisant l’honneur du prix de la course s’il ne le disputoit avec des Roys ; desquelles pourroit estre la repartie que je feis au Roy mon pere peu de- vant le misérable coup * qui priva la France de repos, et nostre maison de bon heur.

  • C’est le coup qui donna la mort à Henri II dans un tournoi y le

10 juillet iSSg. [1559] D£ MARGUERITE DE VALOIS. 5 N’ayant lors qu’environ quatre ou cinq ans* et me tenant sur ses genoux pour me faire causer, il me dit que je choisisse celuy que je voulois pour mon servi- teur, de monsieur le prince de Joinville , qui a depuis esté ce grand et infortuné duc de Guise , ou du marquis de Beaupreau*, fils du prince de La Roche-sur-Yon (en l’esprit duquel la nature , pour avoir fait trop d’effort de son excellence, excita l’envie de la fortune jusques à luy estre mortelle ennemye, le privant par la mort, en son an quatorziesme , des honneurs et couronnes qui estoient justement promises à la vertu et magnanimité qui reluisoient à son aspect) , tous deux aagez de six à sept ans , se jouants auprès du Roy mon père , moy les regardant. Je luy dis que je voulois le marquis. Il me dit : " Pourquoi ? Il n’est pas si beau » (car le prince de Joinville estoit blond et blanc, et le marquis de Beaupreau avoit le teint et les cheveux bruns). Je lui dis : "Pource qu’il estoit plus sage, et que l’autre ne peut durer en patience qu’il ne fasse tousjours mal a quelqu’un , et veut tousjours estre le maistre. » Augure certain de ce que nous avons veu depuis.

  • Marguerite avait alors sept ans accomplis et non pas cinq ans,

comme elle le dit ; l'auteur des Anecdotes des Reines et Reventes de France a cru devoir expliquer cette inexactitude : « Il est naturel, dit-il , à une belle femme qui parle d’elle , même à un certain âge , de se donner quelques années de moins : cela échappe à l’amour- propre sans qu’il s’en aperçoive. » (Dreux du Radies, Anecdotes des Reines et Régentes de France, t. V, p.216, à la note.)

  • Henri de Bourbon, mort en 18560, était fils de Charles de Bour-

bon, prince de La Roche-sur-Yon. Sa mère, qui était amie de Mar- guerite, l’accompagna, comme on le verra ci-après, dans son voyage aux eaux de Spa. Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/38 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/39 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/40 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/41 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/42 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/43 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/44 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/45 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/46 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/47 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/48 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/49 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/50 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/51 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/52 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/53 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/54 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/55 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/56 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/57 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/58 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/59 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/60 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/61 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/62 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/63

Pour moy, l’on ne me disoit rien de tout cecy. Je voyois tout le monde en action ; les huguenots desesperez de cette blesseure ; messieurs de Guise craingnans qu’on n’en voulust faire justice, se suschetans tous à l’oreille. Les huguenots me tenoient suspecte parce que j’estois catholique, et les catholiques parce que j’avois espousé le roy de Navarre, qui estoit huguenot. De sorte que personne ne m’en disoit rien, jusques au soir qu’estant au coucher de la Royne ma mere, assise sur un coffre aupres de ma sœur de Lorraine, que je voyois fort triste, la Royne ma mere parlant à quelques-uns m’apperceut, et me dit que je m’en allasse coucher. Comme je lui faisois la révérence, ma sœur me prend par le bras, et m’arreste en se prenant fort à pleurer, et me dict : « Mon Dieu, ma sœur, n’y allez pas. » Ce qui m’effraya extrêmement. La Royne ma mere s’en apperceut, et appella ma sœur, et s’en courrouça fort à elle, luy deffendant de me rien dire. Ma sœur luy dit qu’il n’y avoit point d’apparence de m’envoyer sacrifier comme cela, et que sans doubte s’ils descouvroient quelque chose, ils se vengeroient sur moy. La Royne ma mère respond, que s’il plaisoit à Dieu, je n’aurois point de mal ; mais quoy que ce fust, il falloit que j’allasse, de peur de leur faire soupçonner quelque chose qui empeschast l’effect.

Je voyois bien qu’ils se contestoient et n’entendois pas leurs paroles. Elle me commanda encore rudement que je m’en allasse coucher. Ma sœur fondant en larmes me dit bon soir, sans m’oser dire aultre chose ; et moy je m’en vois toute transie, esperdue, sans me voir imaginer ce que j’avois à craindre. Soudain que je fus en mon cabinet, je me mets à prier Dieu qu’il luy plust me prendre en sa protection, et qu’il me gardast, sans savoir de quoy ni de qui. Sur cela le Roy mon mary qui s’estoit mis au lict, me mande que je m’en allasse coucher ; ce que je feis, et trouvay son lict entourré de trente ou quarante huguenots que je ne cognoissois point encore, car il y avoit fort peu de jours que j’estois mariée. Toute la nuict ils ne firent que parler de l’accident qui estoit advenu à monsieur l’admiral, se resolvants, des qu’il seroit jour, de demander justice au Roy de monsieur de Guise, et que si on ne la leur faisoit, qu’ils se la feroient eux-mesmes. Moy j’avois tousjours dans le cœur les larmes de ma sœur, et ne pouvois dormir pour l’apprehension en quoy elle m’avoit mise sans sçavoir de quoy. La nuict se passa de cette façon sans fermer l’œil. Au poinct du jour, le Roy mon mary dict qu’il vouloit aller jouer à la paulme attendant que le roy Charles seroit esveillé, se resolvant soudain de luy demander justice. Il sort de ma chambre, et tous ses gentils-hommes aussy. Moy voiant qu’il estoit jour, estimant que le danger que ma sœur m’avoit dict fust passé, vaincue du sommeil, je dis à ma nourrice qu’elle fermast la porte pour pouvoir dormir à mon aise.

Une heure apres, comme j’estois plus endormie, voicy un homme frappant des pieds et des mains à la porte, criant : « Navarre ! Navarre ! » Ma nourrice pensant que ce fust le Roy mon mary, court vistement à la porte et lui ouvre. Ce fust un gentil-homme nommé monsieur de Léran[7], qui avoit un coup d’espée dans le coude et un coup de hallebarde dans le bras, et estoit encores poursuivy de quatre archers, qui entrerent tous apres luy en ma chambre. Luy se voulant guarantir se jetta sur mon lict. Moy sentant cet homme qui me tenoit, je me jette à la ruelle, et luy apres moy, me tenant tousjours au travers du corps. Je ne cognoissois point cet homme, et ne sçavois s’il venoit là pour m’offenser, ou si les archers en vouloient à luy ou à moy. Nous cryons tous deux, et estions aussi effrayez l’un que l’aultre. Enfin Dieu voulust que monsieur de Nançay[8], cappitaine des gardes y vinst, qui me trouvant en cet estat-là, encores qu’il y eust de la compassion, ne se peust tenir de rire ; et se courrouçant fort aux archers de cette indiscretion, il les fist sortir, et me donna la vie de ce pauvre homme qui me tenoit, lequel je feis coucher et penser dans mon cabinet jusques à tant qu’il fust du tout guary. Et changeant de chemise, parce qu’il m’avoit toute couverte de sang, monsieur de Nançay me conta ce qui se passoit, et m’asseura que le Roy mon mary estoit dans la chambre du Roy, et qu’il n’auroit point de mal. Me faisant jetter un manteau de nuict sur moy, il m’emmena dans la chambre de ma sœur madame de Lorraine[9], où j’arrivay plus morte que vive, où entrant dans l’antichambre, de laquelle les portes estoient toutes ouvertes, un gentil-homme nommé Bourse, se sauvant des archers qui le poursuivoient, fust percé d’un coup de hallebarde à trois pas de moy. Je tombay de l’aultre costé presque esvanouie entre les bras de monsieur de Nançay, et pensois que ce coup nous eust percez tous deux. Et estant quelque peu remise, j’entray en la petite chambre où couchoit ma sœur. Comme j’estois là, monsieur de Miossans, premier gentil-homme du Roy mon mary[10] et Armagnac, son premier vallet de chambre, m’y vindrent trouver pour me prier de leur sauver la vie. Je m’allay jetter à genoux devant le Roy[11] et la Royne ma mere pour les leur demander ; ce qu’enfin ils m’accorderent.

Cinq ou six jours après, ceux qui avoient commencé cette partie, cognoissans qu’ils avoient failly à leur principal dessein, n’en voulant point tant aux huguenots qu’aux princes du sang, portoient impatiemment que le Roy mon mary et le prince de Condé fussent demeurez. Et congnoissant qu’estant mon mary, que nul ne voudroit attenter contre luy, ils ourdissent une autre trame. Ils vont persuader à la Royne ma mere qu’il me falloit desmarier. En cette resolution estant allée un jour de feste à son lever, que nous debvions faire noz Pasques, elle me prend à serment de luy dire vérité, et me demande si le Roy mon mary estoit homme, me disant que si cela n’estoit, elle auroit moyen de me desmarier. Je la suppliay de croyre que je ne me cognoissois pas en ce qu’elle me demandoit (aussi pouvois-je dire lors à la verité comme cette Romaine, à qui son mary se courrouçant de ce qu’elle ne l’avoit adverty qu’il avoit l’haleine mauvaise, luy respondit qu’elle croyoit que tous les hommes l’eussent semblable, ne s’estant jamais approchée d’aultre homme que de luy) ; mais quoy que ce fust, puis qu’elle m’y avoit mise, j’y voulois demeurer ; me doutant bien que ce qu’on vouloit m’en separer estoit pour luy faire un mauvais tour…

Nous accompagnasmes le roy de Pologne jusques à Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/69 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/70 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/71 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/72 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/73 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/74 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/75 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/76 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/77 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/78 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/79 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/80 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/81 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/82 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/83 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/84 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/85 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/86 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/87 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/88 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/89 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/90 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/91 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/92 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/93 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/94 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/95 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/96 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/97 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/98 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/99 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/100 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/101 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/102 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/103 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/104 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/105 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/106 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/107 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/108 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/109 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/110 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/111 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/112 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/113 la conservation de la religion catholique. Le Roy ayant pris asseurance de l’assistance de mon frere en cette occasion, qui estoit la principale fin où tendoit l’artifice de cette ligue, soudain faict appeller tous les princes et seigneurs de sa cour, se faict apporter le roolle de ladite ligue, s’y signe le premier comme chef, et y fait signer mon frère et tous les autres qui n’y avoient encor signé.

Le lendemain ils ouvrent les Estats, et ayant pris les advis de messieurs les evesques de Lyon, d’Ambrun et de Vienne, et des autres prelats qui estoient à la cour, qui luy persuaderent qu’apres le serment qu’il avoit faict à son sacre, nul serment qu’il peust faire aux heretiques ne pouvoit estre vallable, ledict serment de son sacre l’affranchissant de toutes les promesses qu’il avoit peu faire aux huguenots. Ce qu’ayant prononcé à l’ouverture des Estats, et ayant déclaré la guerre aux huguenots, il renvoya Genissac le huguenot, qui depuis peu de jours estoit là de la part du Roy mon mary pour advancer mon partement, avec paroles rudes, pleines de menaces, luy disant qu’il avoit donné sa sœur à un catholique, non à un huguenot, que si le Roy mon mary avoit envie de m’avoir, qu’il se fist catholique.

Toutes sortes de préparatifs à la guerre se font, et ne se parle à la cour que de guerre ; et pour rendre mon frere plus irréconciliable avec les huguenots, le Roy le faict chef d’une de ses armées. Genissac m’estant venu dire le rude congé que le Roy luy avoit donné, je m’en vais droict au cabinet de la Royne ma mere où le Roy estoit, pour me plaindre de ce qu’il m’avoit jusques alors abusée, m’ayant tousjours empeschée d’aller trouver le Roy mon mary, et ayant feinct de partir de Paris pour me conduire à Poictiers pour faire un effect si contraire. Je luy representay que je ne m’estois pas mariée pour plaisir ny de ma volonté ; que ç’avoit esté de la volonté et auctorité du roy Charles mon frere, de la Royne ma mère, et de luy ; que puis qu’ils me l’avoient donné, qu’ils ne me pouvoient point empescher de courre sa fortune ; que j’y voulois aller ; que s’ils ne me le permettoient, je me desroberois, et y irois de quelque façon que ce fust au hazard de ma vie. Le Roy me respondit : « Il n’est plus temps, ma sœur, de m’importuner de ce congé. J’advoue ce que vous dites, que j’ay retardé exprès pour vous le refuser du tout ; car depuis que le roy de Navarre s’est refaict huguenot, je n’ay jamais trouvé bon que vous y allassiez. Ce que nous en faisons la Royne ma mere et moy c’est pour vostre bien. Je veux faire la guerre au huguenots, et exterminer cette miserable religion qui nous a faict tant de mal ; et que vous, qui estes catholique, et qui estes ma sœur, fussiez entre leurs mains comme ostage de moy, il n’y a point d’apparence. Et qui sçait si, pour me faire une indignité irreparable, ils voudroient se venger sur vostre vie du mal que je leur feray ? Non, non, vous n’y irez point ; et si vous taschez à vous desrober, comme vous dites, faictes estat que vous aurez et moy et la Royne ma mere pour cruels ennemys, et que nous vous ferons ressentir nostre inimitié autant que nous en avons de pouvoir, en quoi vous empirerez la condition de vostre mary plustost que de l’amender. »

Je me retiray avec beaucoup de desplaisir de cette cruelle sentence, et prenant advis des principaux de la cour, de mes amys et amies, ils me representent qu’il me seroit mal-seant de demeurer en une cour si ennemie du Roy mon mary, et d’où l’on luy faisoit si ouvertement la guerre ; et qu’ils me conseilloient, pendant que cette guerre dureroit, de me tenir hors de la cour, mesme qu’il me seroit plus honnorable de trouver, s’il estoit possible, quelque pretexte pour sortir du royaume, ou sous couleur de pelerinage, ou pour visiter quelqu’une de mes parentes. Madame la princesse de La Roche-sur-Yon[12] estoit de ceux que j’avois assemblez pour prendre leur advis, qui estoit sur son partement pour aller aux eaux de Spa. Mon frere aussi y estoit présent, qui avoit amené avec luy Mondoucet, qui avoit esté agent du Roy en Flandre, et en estant depuis peu revenu, avoit représenté au Roy combien les Flamans souffroient à regret l’usurpation que l’Espagnol faisoit sur le roy de France de la domination et souveraineté de Flandre, que plusieurs seigneurs et communautez des villes l’avoient chargé de luy faire entendre combien ils avoient le cœur françois, et que tous luy tendoient les bras. Mondoucet voyant que le Roy mesprisoit cet advis, n’ayant rien en la teste que les huguenots, à qui il vouloit faire ressentir le desplaisir qu’ils luy avoient faict d’avoir assisté mon frere, ne luy en parle plus, et s’adresse à mon frere, qui, du vray naturel de Pyrrus, n’aymoit qu’à entreprendre choses grandes et hazardeuses, estant plus né à conquerir qu’à conserver ; lequel embrasse soudain cette entreprise, qui luy plaist d’autant plus qu’il voit qu’il ne faict rien d’injuste, voulant seulement r’acquerir à la France ce qui luy estoit usurpé par l’Espaignol[13]. Mondoucet pour cette cause s’estoit mis au service de mon frere, qui le renvoyoit en Flandre soubs couleur d’accompaigner madame la princesse de La Roche-sur-Yon aux eaux de Spa ; lequel voyant que chacun cherchoit quelque prétexte apparent pour me pouvoir tirer hors de France durant cette guerre (qui disoit en Savoye, qui disoit en Lorraine, qui à saint Claude, qui à Nostre-Dame de Lorette), dit tous bas à mon frere : « Monsieur, si la royne de Navarre pouvoit feindre avoir quelque mal, à quoy les eaux de Spa, où va madame la princesse de La Roche-sur-Yon, peussent servir, cela viendroit bien à propos pour vostre entreprise de Flandre, où elle pourroit frapper un grand coup. » Mon frère le trouva fort bon, et fust fort aise de cette ouverture, et s’escria soudain : « O Royne, ne cherchez plus, il faut que vous alliez aux eaux de Spa, où va madame la princesse de La Roche-sur-Yon. Je vous ay veu autrefois une eresipele au bras ; il faut que vous disiez que lors les medecins vous l’avoient ordonné, mais que la saison n’y estoit pas si propre ; qu’à cette heure c’est leur saison, que vous suppliez le Roy vous permettre d’y aller. »

Mon frère ne s’ouvrist pas davantage devant cette compagnie pourquoy il le desiroit, à cause que monsieur le cardinal de Bourbon y estoit, qui tenoit pour le Guisart et l’Espaignol ; mais moy, je l’entendis soudain, me doubtant bien que c’estoit pour l’entreprise de Flandres, de quoy Mondoucet nous avoit parlé à tous deux. Toute la compagnie fust de cet advis, et madame la princesse de La Roche-sur-Yon, qui y debvoit aller, et qui m’aimoit fort[14], en receut fort grand plaisir, et me promit de m’y accompagner, et de se trouver avec moy quand j’en parlerois à la Royne ma mère pour luy faire trouver bon.

Le lendemain je trouvay la Royne seule, et luy representay le mal et desplaisir que ce m’estoit de voir le Roy mon mary en guerre contre le Roy, et de me voir esloingnée de luy ; que, pendant que cette guerre dureroit, il ne m’estoit honnorable ny bien seant de demeurer à la cour ; que si j’y demeurois, je ne pourrois éviter de ces deux malheurs l’un, ou que le Roy mon mary penseroit que j’y fusse pour mon plaisir, et que je ne luy servirois pas comme je debvois ; ou que le Roy prendroit soubçon de moy, et croyroit que j’advertirois tousjours le Roy mon mary ; que l’un et l’aultre me produiroient beaucoup de mal ; que je la suppliois de trouver bon que je m’esloingnasse de la cour pour l’esviter ; qu’il y avoit quelque temps que les médecins m’avoient ordonné les eaux de Spa pour l’eresipele que j’avois au bras, à quoy depuis si long-temps j’estois subjecte ; que la saison à cette heure y estant propre, il me sembloit que si elle le trouvoit bon, que ce voyage estoit bien à propos pour m’esloingner en cette saison, non seulement de la cour, mais de France, pour faire congnoistre au Roy mon mary que ne pouvant estre avec luy, pour la desfiance du Roy, je ne voulois point estre au lieu où on luy faisoit la guerre ; que j’esperois qu’elle, par sa prudence, disposeroit les choses avec le temps de telle façon, que le Roy mon mary obtiendroit une paix du Roy, et rentreroit en sa bonne grace ; que j’attendrois cette heureuse nouvelle pour lors venir prendre congé d’eux pour m’en aller trouver le Roy mon mary ; et qu’en ce voiage de Spa, madame la princesse de La Roche-sur-Yon, qui estoit là presente, me faisoit cet honneur de m’accompaigner. Elle approuva cette condition, et me dit qu’elle estoit fort aise que j’eusse pris cet advis ; que le mauvais conseil que ces evesques avoient donné au Roy de ne tenir ses promesses, et rompre tout ce qu’elle avoit promis et contracté pour luy, luy avoit, pour plusieurs considerations, apporté beaucoup de desplaisir ; mesme voyant que cet impetueux torrent entrainoit avec soy et ruinoit les plus capables et meilleurs serviteurs que le Roy eust en son conseil (car le Roy en esloingna quatre ou cinq des plus apparens et plus entiers) ; mais qu’entre tout cela, ce qui luy travailloit le plus l’esprit, estoit de voir ce que je luy representois, que je ne pouvois eviter, demeurant à la cour, l’un de ces deux malheurs : ou que le Roy mon mary ne l’auroit agreable et s’en prendroit à moy, ou que le Roy entreroit en desfiance de moy, pensant que j’advertirois le Roy mon mary ; qu’elle persuaderoit au Roy de trouver bon ce voyage, ce qu’elle fit. Et le Roy m’en parla sans monstrer d’en estre en colere, estant assez content de m’avoir peu empescher d’aller trouver le Roy mon mary, qu’il hayoit lors plus qu’aucune chose du monde ; et commande que l’on despeschast un courrier à dom Jean d’Autriche, qui commandoit pour le roy d’Espaigne en Flandres, pour le prier de me bailler les passeports necessaires pour passer librement au païs de son authorité, pour ce qu’il falloit bien avant passer dans la Flandres pour aller aux eaux de Spa, qui sont aux terres de l’evesché de Liege.

Cela resolu, nous nous separasmes tous à peu de jours de là, lesquels mon frere employa à m’instruire des offices qu’il desiroit de moy pour son entreprise de Flandres ; le Roy et la Royne ma mere s’en allans à Poictiers, pour estre plus près de l’armée de monsieur de Mayenne qui assiegeoit Brouage[15], et qui de là debvoit passer en Gascongne pour faire la guerre au Roy mon mary. Mon frere s’en alloit avec l’aultre armée, de quoy il estoit chef, assieger Issoire et les aultres villes qu’il prinst en ce temps-là ; moy en Flandres, accompagnée de madame la princesse de La Roche-sur-Yon, de madame de Tournon[16] ma dame d’honneur, de madame de Mouy de Picardie[17], de madame la castellane de Milan, de madamoiselle d’Atrie[18], de madamoiselle de Tournon[19], et de sept ou huict aultres filles ; et d’hommes, de monsieur le cardinal de Lenoncourt[20], de monsieur l’evesque de Langres[21], de monsieur de Mouy, seigneur de Picardie[22], maintenant beau-pere d’un frere de la royne Louise, nommé le comte de Chaligny[23], de mon premier maistre d’hostel, de mes premiers escuyers, et aultres gentilshommes de ma maison. Cette compaignie pleust tant aux estrangers qui la virent, et la trouverent si leste, qu’ils en eurent la France en beaucoup plus d’admiration.

J’allois en une lictiere faite à pilliers doublez de velours incarnadin d’Espaigne, en broderie d’or et de soye nuée, à devise ; cette litiere toute vitrée, et les vitres toutes faictes à devise, y ayant, ou à la doublure ou aux vitres, quarante devises toutes differentes, avec les mots en espaignol et italien, sur le soleil et ses effects. Laquelle estoit suivie de la litiere de madame de La Roche-sur-Yon, et de celle de madame de Tournon ma dame d’honneur, et de dix filles à cheval avec leur gouvernante, et de six carrosses ou chariots, où alloit le reste des dames et filles d’elles et de moy. Je passay par la Picardie, où les villes avoient commandement du Roy de me recepvoir selon que j’avois cet honneur de luy estre, qui, en passant, me firent tout l’honneur que j’eusse peu desirer.

Estant arrivée au Castelet, qui est un fort à trois lieues de la frontière de Cambresys, l’evesque de Cambray, qui estoit lors terre de l’Eglise et pays souverain, qui ne recognoissoit le roy d’Espaigne que pour protecteur, m’envoya un gentil-homme pour sçavoir l’heure à laquelle je partirois, pour venir au devant de moy jusques à l’entrée de ses terres, où je le trouvay tres-bien accompagné, mais de gens qui avoient les habits et l’apparence de vrais Flamands, comme ils sont fort grossiers en ce quartier-là. L’evesque estoit de la maison de Barlemont, une des principales de Flandres, mais qui avoit le cœur espaignol, comme ils ont monstré, ayants esté ceux qui ont le plus assisté dom Jean. Il ne laissa de me recepvoir avec beaucoup d’honneur, et non moins de ceremonies espagnoles. Je trouvay cette ville de Cambray, bien qu’elle ne soit bastie de si bonne estoffe, que les nostres de France, beaucoup plus agreable, pour y estre les rues et places beaucoup mieux proportionnées, et disposées comme elles sont, et les églises tres-grandes et belles, ornement commun à toutes les villes de Flandres. Ce que je recognus en ceste ville d’estime et de remarque, fust la citadelle, des plus belles et des mieux achevées de la chrestienté ; ce que depuis elle fit bien esprouver aux Espagnols, estant soubs l’obeissance de mon frere. Un honneste homme, nommé monsieur d’Ainsi[24], fils du comte de Frezin, en estoit lors gouverneur, lequel en grace, en apparence, et en toutes belles parties requises à un parfaict cavalier, n’en debvoit rien à nos plus parfaits courtisans, ne participant nullement de ceste naturelle rusticité qui semble estre propre aux Flamans. L’evesque nous fist festin, et nous donna apres soupper le plaisir du bal, où il fist venir toutes les dames de la ville ; auquel ne se trouvant, et s’estant retiré soudain apres soupper, pour estre, comme j’ay dict, d’humeur cerimonieuse espagnole, monsieur d’Ainsi estant le plus apparent de sa trouppe, il le laissa pour m’entretenir durant le bal, et pour apres me mener à la collation de confitures, imprudemment, ce me semble, veu qu’il avoit la charge de la citadelle. J’en parle trop sçavante à mes despens, pour avoir plus appris que je n’en desirerois comme il se faut comporter à la garde d’une place forte[25].

La souvenance de mon frere ne me partant jamais de l’esprit, pour n’affectionner rien tant que luy, je me ressouvins lors des instructions qu’il m’avoit données, et voyant la belle occasion qui m’estoit offerte pour luy faire un bon service en son entreprise de Flandres, cette ville de Cambray et cette citadelle en estans comme la clef, je ne la laissay perdre, et employay tout ce que Dieu m’avoit donné d’esprit à rendre monsieur d’Ainsi affectionné à la France, et particulièrement à mon frere. Dieu permit qu’il me reussit si bien que, se plaisant en mon discours, il delibera de me voir le plus longtemps qu’il pourroit, et de m’accompagner tant que je serois en Flandres ; et pour cet effect demanda congé à son maistre de venir avec moy jusques à Namur, où dom Jean d’Austriche m’attendoit, disant qu’il desiroit de voir les triomphes de cette réception. Ce Flament espagnolisé, fust neantmoins si mal advisé de le luy permettre. Pendant ce voyage ; qui dura dix ou douze jours, il me parla le plus souvent qu’il pouvoit, monstrant ouvertement qu’il avoit le cœur tout François, et qu’il ne respiroit que l’heur d’avoir un si brave prince que mon frère pour maistre et seigneur, mesprisant la subjection et domination de son evesque, qui, bien qu’il fust son souverain, n’estoit que gentil-homme comme luy, mais beaucoup son inferieur aux qualitez et graces de l’esprit et du corps.

Partant de Cambray, j’allay coucher à Valenciennes, terre de Flandres, où monsieur le comte de Lalain[26], monsieur de Montigny[27] son frere, et plusieurs aultres seigneurs et gentils-hommes jusques au nombre de deux ou trois cens vindrent au devant de moy pour me recepvoir au sortir des terres de Cambresys, jusques où l’evesque de Cambray m’avoit conduicte. Estant arrivée à Valenciennes ; ville qui cede en force à Cambray, et non en l’ornement des belles places et belles eglises, où les fontaines et les horloges, avec industrie propre aux Allemands, ne donnoient peu de merveille à nos François, ne leur estant commun de voir des horloges representer une agreable musique de voix, avec aultant de sortes de personnages que le petit chasteau que l’on alloit voir pour chose rare au faulxbourg Sainct-Germain. Monsieur le comte de Lalain, ceste ville estant de son gouvernement, fist festin aux seigneurs et gentils-hommes de ma trouppe, remettant à Mons à traicter les dames, où sa femme, sa belle-sœur madame d’Aurec[28], et toutes les plus apparentes et galantes dames de ce pays-là m’attendoient pour me recepvoir, où le comte et toute sa trouppe me conduisit le lendemain. Il se disoit estre parent du Roy mon mary, et estoit personne de grande authorité et de grands moyens, auquel la domination de l’Espaignol avoit tousjours esté odieuse, en estant tres-offensé depuis la mort du comte d’Egmont[29], qui luy estoit proche parent. Et bien qu’il eust maintenu son gouvernement sans estre entré en la ligue du prince d’Orange ny des huguenots, estant seigneur tres-catholique, il n’avoit neantmoins jamais voulu voir dom Jean, ny permettre que luy ny aulcun de la part de l’Espagnol entrast en son gouvernement ; dom Jean ne l’ayant osé forcer de faire au contraire, craignant, s’il l’attaquoit, de faire joindre la ligue des catholiques de Flandre, que l’on nomme la ligue des Estats, à celle du prince d’Orange et des huguenots, prevoyant bien que cela luy donneroit aultant de peine, comme depuis ceux qui ont esté pour le roy d’Espaigne l’ont esprouvé.

Le comte de Lalain estant tel, ne pouvoit assez faire de demonstration de l’aise qu’il avoit de me voir là ; et quand son prince naturel y eut esté, il ne l’eust peu recepvoir avec plus d’honneur et de demonstration de bien veuillance et d’affection. Arrivant à Mons à la maison du comte de Lalain, où il me fist loger, je trouvay à la cour la comtesse de Lalain[30], sa femme, avec bien quatre vingts ou cent dames du païs ou de la ville, de qui je fus receue, non comme princesse estrangere, mais comme si j’eusse esté leur naturelle dame, le naturel des Flamandes estant d’estre privées, familieres et joyeuses. La comtesse de Lalain tenant de ce naturel, mais ayant d’avantage un esprit grand et eslevé, de quoy elle ne ressembloit moins à vostre cousine que du visage et de la façon, cela me donna soudain asseurance qu’il me seroit aisé de faire amitié estroicte avec elle, ce qui pourroit apporter de l’utilité à l’avancement du dessein de mon frere, cette honneste femme possedant du tout son mary. Passant cette journée à entretenir toutes ces dames, je me rends principalement familiere de la comtesse de Lalain, et le jour mesme nous contractons une estroicte amitié.

L’heure du soupper venue, nous allons au festin et au bal, que le comte de Lalain continua tant que je fus à Mons ; qui fut plus que je ne pensois, estimant debvoir partir des le lendemain. Mais cette honneste femme me contraingnist de passer une sepmaine avec eux, ce que je ne voulois faire, craingnant de les incommoder. Mais il ne me feust jamais possible de le persuader à son mary ny à elle, qui encore à toute force me laissèrent partir au bout de huict jours. Vivant avec telle privauté avec elle, elle demeura à mon coucher fort tard, et y eust demeuré davantage, mais elle faisoit chose peu commune à personnes de telle qualité, qui toutesfois tesmoingne une nature accompagnée d’une grande bonté. Elle nourrissoit son petit fils de son lait ; de sorte qu’estant le lendemain au festin, assise tout aupres de moy à la table, qui est le lieu où ceux de ce païs-là se communiquent avec plus de franchise, n’ayant l’esprit bandé qu’à mon but, qui n’estoit que d’advancer le dessein de mon frere, elle parée et toute couverte de pierreries et de broderies, avec une robille à l’espagnole de toille d’or noire, avec des bandes de broderie de canetille d’or et d’argent, et un pourpoint de toille d’argent blanche en broderie d’or, avec des gros boutons de diamant (habit approprié à l’office de nourrice), l’on luy apporta à la table son petit fils, emmaillotté aussi richement qu’estoit vestue la nourrice, pour luy donner à taicter. Elle le met entre nous deux sur la table, et librement se desboutonne, baillant son tetin à son petit, ce qui eust esté tenu à incivilité à quelque autre ; mais elle le faisoit avec tant de grace et de naïfveté, comme toutes ses actions en estoient accompaignées, qu’elle en receust autant de louanges que la compagnie de plaisir.

Les tables levées, le bal commença en la salle mesme où nous estions, qui estoit grande et belle, où estants assises l’une aupres de l’aultre, je luy dis : qu’encore que le contentement que je recepvois lors en cette compagnie se peust mettre au nombre de ceux qui m’en avoient plus faict ressentir, que je souhaittois presque ne l’avoir point receu, pour le desplaisir que je recepvrois partant d’avec elle, et voyant que la fortune nous tiendroit pour jamais privez du plaisir de nous voir ensemble ; que je tenois pour un des malheurs de ma vie, que le ciel ne nous eust faict naistre elle et moy d’une mesme patrie : ce que je disois pour la faire entrer aux discours qui pouvoient servir au dessein de mon frere. Elle me respondit : « Ce païs a esté aultresfois de France, et à cette cause, l’on y plaide encor en françois, et cette affection naturelle n’est pas encore sortie du cœur de la pluspart de nous. Pour moy, je n’ay plus aultre chose en l’ame, depuis avoir eu cet honneur de vous voir. Ce païs a esté aultresfois tres-affectionné à la maison d’Austriche ; mais cette affection nous a esté arrachée en la mort du comte d’Egmont, de monsieur de Horne[31], de monsieur de Montigny[32], et des aultres seigneurs qui furent lors desfaicts, qui estoient noz proches parens, et appartenans à la pluspart de la noblesse de ce pays. Nous n’avons rien de plus odieux que la domination de ces Espaignols, et ne souhaitions rien tant que de nous delivrer de leur tyrannie ; et ne sçaurions toutesfois comme y proceder, pource que ce païs est divisé à cause des differentes religions. Que si nous estions tous biens unis, nous aurions bientost jetté l’Espagnol dehors ; mais cette division nous rend trop foibles. Que pleust à Dieu qu’il prist envie au roy de France, vostre frere, de r’acquerir ce païs, qui est sien d’ancienneté ! Nous luy tendrions tous les bras. »

Elle ne me disoit cecy à l’improviste, mais premeditement, pour trouver par mon moyen, du costé de la France, quelque remede à leurs maulx. Moy, me voyant le chemin ouvert à ce que je desirois, je luy respondis : « Le roy de France mon frere n’est d’humeur pour entreprendre des guerres estrangeres, mesmes ayant en son royaume le party des huguenots, qui est si fort, que cela l’empeschera tousjours de rien entreprendre dehors ; mais mon frere, monsieur d’Alençon, qui ne doibt rien en valeur, prudence et bonté, aux roys mes pere et freres, entendroit bien à cette entreprise, et n’auroit moins de moiens que le roy de France mon frere de vous y secourir. Il est nourry aux armes, et estimé un des meilleurs cappitaines de nostre temps ; estant mesme à cette heure commandant l’armée du Roy contre les huguenots, avec laquelle il a pris, depuis que je suis partie, sur eux, une tres-forte ville nommée Issoire[33], et quelques aultres. Vous ne sçauriez appeller prince de qui le secours vous soit plus utile, pour vous estre si voisin, et avoir un si grand royaume que celuy de France à sa dévotion ; duquel il peut tirer hommes et moyens, et toutes commoditez nécessaires à cette guerre. Et, s’il recepvoit ce bon office de monsieur le comte vostre mary, vous vous pouvez asseurer qu’il auroit telle part à sa fortune qu’il voudroit : mon frere estant d’un naturel doux, non ingrat, qui ne se plaist qu’à recognoistre un service ou un bon office reçeu. Il honnore et cherit les gens d’honneur et de valeur : aussi est-il suivy de tout ce qui est de meilleur en France. Je croys que l’on traictera bientost d’une paix en France avec les huguenots, et qu’à mon retour en France je la pourray trouver faicte ; si monsieur le comte vostre mary est en cecy de mesme opinion que vous et de mesme volonté, qu’il advise s’il veult que j’y dispose mon frere, et je m’asseure que ce païs, et vostre maison en particulier, en recepvra toute felicité. Que si mon frere s’establissoit par vostre moien icy, vous pourriez croire que vous m’y reverriez souvent, estant nostre amitié telle qu’il n’y en eust jamais, de frère à sœur, si parfaicte. » Elle reçoit avec beaucoup de contentement cette ouverture, et me dit qu’elle ne m’avoit pas parlé de cette façon à l’adventure ; mais, voyant l’honneur que je luy faisois de l’aimer, elle avoit bien résolu de ne me laisser partir de là qu’elle ne me descouvrist l’estat auquel ils estoient, et qu’ilz ne me requissent de leur apporter du costé de France quelque remede, pour les affranchir de la crainte où ilz vivoient, de se voir en une perpetuelle guerre, ou reduicts sous la tyrannie espagnolle ; me priant que je trouvasse bon qu’elle descouvrist à son mary tous les propos que nous avions eus, et qu’ilz m’en peussent parler le lendemain tous deux ensemble, ce que je trouvay tres-bon. Nous passasmes cette apres-disnée en tels discours, et en tous aultres que je pensois servir à ce dessein ; à quoy je voiois qu’elle prenoit un fort grand plaisir.

Le bal estant finy, nous allasmes ouyr vespres aux chanoinesses, en leur eglise appelée Sainte-Vaudrud, qui est un ordre de filles de bonne maison, de quoy nous n’avons point en France. Ce sont toutes damoiselles, que l’on y met petites, pour faire profiter leur mariage jusques à ce qu’elles soient en aage de se marier. Elles ne logent pas en dortoirs, mais en maisons séparées, toutesfois toutes dans un enclos, comme les chanoines ; et en chaque maison il y en a trois ou quatre, cinq ou six jeunes avec une vieille, desquelles vieilles il y en a quelque nombre qui ne se marient point, ny aussy l’abbesse. Elles portent seulement l’habit de religion le matin, au service de l’eglise, et l’apres-disnée à vespres ; et soudain que le service est faict, elles quictent l’habit, et s’habillent comme les aultres filles à marier, allants par les festins et par les bals librement comme les aultres : de sorte qu’elles s’habillent quatre fois le jour. Elles se trouverent tous les jours au festin et au bal, et y danserent d’ordinaire.

Il tardoit à la comtesse de Lalain que le soir ne fust venu, pour faire entendre à son mary le bon commencement qu’elle avoit donné à leurs affaires. Ce qu’ayant faict la nuict suivante, le lendemain elle m’amene son mary, qui, me faisant un grand discours des justes occasions qu’il avoit de desirer de s’affranchir de la tyrannie de l’Espaignol (en quoy il ne pensoit point entreprendre contre son prince naturel, sçachant que la souveraineté de Flandre appartenoit au roy de France), me represente les moiens qu’il avoit d’establir mon frere en Flandre, ayant tout le Haynault à sa devotion, qui s’estendoit jusques bien pres de Bruxelles. Il n’estoit en peine que du Cambresis, qui estoit entre la Flandre et le Haynault, me disoit qu’il seroit bon de gaigner monsieur d’Inchy, qui estoit encore là avec moy. Je ne luy voulus descouvrir la parole que j’en avois ; mais luy dis que je le priois luy-mesme de s’y emploier, ce qu’il pourroit mieux faire que moy, estant son voisin et amy ; et lui ayant asseuré de l’estat qu’il pouvoit faire de l’amitié et bienvueillance de mon frere, à la fortune duquel il participeroit aultant de grandeur et d’auctorité, que meritoit un si grand et si signalé service reçeu de personne de sa qualité, nous resolusmes qu’à mon retour je m’arresterois chez moy, à La Fere, où mon frere viendroit, et que là monsieur de Montigny, frere du comte de Lalain, viendroit traicter avec mon frere de cette affaire.

Pendant que je fus là, je le confirmay et fortifiay tousjours en cette volonté, à quoy sa femme apportoit non moins d’affection que moy. Et le jour venu qu’il me falloit partir de cette belle compagnie de Mons, ce ne fust sans reciproque regret, et de toutes ces dames flamandes et de moy, et sur tout de la comtesse de Lalain, pour l’amitié tres-grande qu’elle m’avoit vouée ; et me fit promettre qu’à mon retour je passerois par là. Je luy donnay un carquan de pierreries, et à son mary, un cordon et enseigne de pierreries, qui furent estimez de grande valeur, mais beaucoup cheris d’eux, pour partir de la main d’une personne qu’ilz aimoient comme moy. Toutes les dames demeurèrent là, fors madame de Havrech, qui vint à Namur, où j’allois coucher ce jour-là, où son mary et son beau-frere, monsieur le duc d’Arscot[34], estoient : y ayants tousjours demeuré depuis la paix entre le roy d’Espaigne et les estats de Flandre ; car bien qu’ilz feussent du party des estats, estant le duc d’Arscot un vieil courtisan, des plus galands qui fussent de la cour du roy Philippe, du temps qu’il estoit en Flandre et en Angleterre, se plaisoit tousjours à la cour aupres des grands.

Le comte de Lalain, avec toute la noblesse, me conduisit le plus avant qu’il peust, bien deux lieues hors de son gouvernement, et jusques à tant que l’on vit paroistre la trouppe de dom Juan. Lors il print congé de moy, pour ce, comme j’ay dit, qu’ilz ne se voyoient point. Monsieur d’Inchy seulement vinst avec moy, pour estre son maistre, l’evesque de Cambray, du party d’Espaigne. Cette belle et grande troupe s’en estant retournée, ayant faict peu de chemin, je trouvay dom Juan d’Austriche accompagné de force estaffiers, mais seulement de vingt ou trente chevaulx, ayant avec luy de seigneurs : le duc d’Arscot, monsieur d’Havrech[35], le marquis de Varembon[36], et le jeune Balançon[37], gouverneur pour le roy d’Espagne du comté de Bourgongne, qui, galands et honnestes hommes, estoient venus en poste pour se trouver là à mon passage. Des domestiques de dom Juan, n’y en avoit de nom ny d’apparence qu’un Ludovic de Gonzague, qui se disoit parent du duc de Mantoue[38]. Le reste estoit de petites gens de mauvaise mine, n’y ayant nulle noblesse de Flandre. Il mit pied à terre pour me saluer dans ma littiere, qui estoit relevée et toute ouverte : je le saluay à la françoise, luy, le duc d’Arscot, et monsieur d’Havrech. Apres quelques honnestes paroles, il remonta à cheval, parlant tousjours à moy jusques à la ville, où nous ne peusmes arriver qu’il ne feust soir, pour ne m’avoir les dames de Mons permis de partir que le plus tard qu’elles peurent ; mesmes m’ayants amusée dans ma littiere plus d’une heure à la considerer, prenants un extreme plaisir à se faire donner l’intelligence des devises. L’ordre toutesfois fust si beau à Namur (comme les Espagnols sont excellens en cela), et la ville si esclairée, que les fenestres et boutiques estans pleines de lumieres, l’on voioit luire un nouveau jour.

Ce soir dom Juan fist servir et moy et mes gens dans les logis et les chambres, estimant qu’apres une longue journée il n’estoit raisonnable de nous incommoder d’aller à un festin. La maison où il me logea estoit accommodée pour me recepvoir ; où l’on avoit trouvé moien d’y faire une belle et grande salle, et un appartement pour moy de chambres et de cabinets, le tout tendu des plus beaux, riches et superbes meubles que je pense jamais avoir veu : estants toutes les tapisseries de velours ou de satin, avec des grosses colomnes faictes de toiles d’argent, couvertes de broderies de gros cordons et de godrons de broderies d’or, relevez de la plus riche et belle façon qui se peut voir ; et, au milieu de ces colomnes, de grands personnages habillez à l’antique, et faicts de la mesme broderie. Monsieur le cardinal de Lenoncourt, qui avoit l’esprit curieux et delicat, s’estant rendu familier du duc d’Arscot, vieil courtisan, comme j’ay dict, d’humeur gallante et belle, tout l’honneur certes de la trouppe de dom Juan, considerant, un jour que nous fusmes là, ces magnificences et superbes meubles, luy dict : « Ces meubles me semblent plustost d’un grand roy, que d’un jeune prince à marier tel qu’est le seigneur dom Juan. » Le duc d’Arscot luy respondit : « Ils ont esté faicts aussi de fortune, non de prevoiance ny d’abondance, les estoffes luy en ayant esté envoiées par un bascha du grand seigneur, duquel, en la notable victoire qu’il eust contre le Turc[39], il avoit eu pour prisonniers les enfans ; et le seigneur dom Juan luy ayant faict courtoisie de les luy renvoier sans rançon, le bascha, pour revenge, luy fist présent d’un grand nombre d’estoffes de soye, d’or, et d’argent, qui luy arrivant, estant à Milan, où l’on approprie mieux telle chose, il en fist faire les tapisseries que vous voyez ; et pour la souvenance de la glorieuse façon de quoy il les avoit acquises, il fist faire le lict et la tente de la chambre de la Royne en broderie des batailles navalles, representans la glorieuse victoire de la bataille qu’il avoit gaignée sur les Turcs. »

Le matin estant venu, dom Juan nous fist ouyr une messe à la façon d’Espaigne, avec musicque, violons et cornets ; et allans de là au festin de la grande salle, nous disnasmes luy et moy seuls en une table : la table du festin où estoient les dames et seigneurs esloingnée trois pas de la nostre, où madame de Havrech faisoit l’honneur de la maison pour dom Juan ; luy se faisant donner à boire, à genoux, par Ludovic de Gonzague. Les tables levées, le bal commença, qui dura toute l’apres-dinée. Le soir se passe de cette façon, dom Juan parlant tousjours à moy, et me disant souvent qu’il voioit en moy la ressemblance de la Royne sa signora[40], qui estoit la feue Royne ma sœur, qu’il avoit beaucoup honnorée, me tesmoingnant, par tout l’honneur et courtoisie qu’il pouvoit faire à moy et à toute ma trouppe, qu’il recepvoit très-grand plaisir de me voir là[41]. Les batteaux où je debvois aller par la rivière de Meuse jusques à Liege ne pouvants estre si-tost prests, je fus contrainte de séjourner le lendemain, où, ayants passé toute la matinée comme le jour de devant, l’apres-disnée nous mettants dans un tres-beau batteau, sur la riviere, environné d’aultres batteaux pleins de haults-bois, cornets et violons, nous abordasmes en une isle, où dom Juan avoit faict apprester le festin, dans une belle salle faicte expres de lierre, accommodée de cabinets autour remplis de musicque et haults-bois et autres instruments, qui dura tout le long du soupper. Les tables levées, le bal ayant duré quelques heures, nous nous en retournasmes dans le mesme batteau qui nous avoit conduict jusques-là, et lequel dom Juan m’avoit faict preparer pour mon voiage.

Le matin voulant partir, dom Juan m’accompagne jusques dans le batteau, et, apres un honneste et courtois à Dieu, il me baille pour m’accompaigner jusques à Huy, où j’allois coucher, première ville de la terre de l’evesque de Liege, monsieur et madame d’Havrech. Dom Juan sorty, monsieur d’Inchy, qui demeura là le dernier dans le batteau, et n’avoit congé de son maistre de me conduire plus loing, prend congé de moy avec aultant de regrets que de protestations d’estre à jamais serviteur de mon frere et de moy.

La fortune envieuse et traistre ne pouvant supporter la gloire d’une si heureuse fortune qui m’avoit accompaignée jusques-là en ce voiage, me donne deux sinistres augures des traverses, que, pour contenter son envie, elle me preparoit à mon retour : dont le premier fust que, soudain que le batteau commença à s’esloingner du bord, madamoiselle de Tournon, fille de madame de Tournon, ma dame d’honneur, damoiselle tres-vertueuse, et accompagnée des grâces que j’aymois fort, prend un mal si estrange, que tout soudain il la met aux haults cris pour la violente douleur qu’elle ressentoit, qui provenoit d’un serrement de cœur, qui fust tel, que les médecins n’eurent jamais moien d’empescher que, peu de jours après que je fus arrivée à Liege, la mort ne la ravist. J’en diray la funeste histoire en son lieu, pour estre remarquable. L’aultre est, qu’arrivant à Huy, ville située sur le pendant d’une montaigne, dont les plus bas logis mouilloient le pied dansl’eaue, il s’esmeut un torrent si impetueux, descendant des ravages d’eaues de la montaigne en la riviere, que la grossissant tout d’un coup, comme nostre batteau abordoit, nous n’eusmes presque loisir de sauter à terre, et courants tant que nous peusmes pour gaingner le hault de la montaigne, que la riviere ne fust aussytost que nous à la plus haute rue, aupres de mon logis qui estoit le plus hault ; où il nous fallut contenter ce soir là de ce que le maistre de la maison pouvoit avoir, n’ayant moyen de pouvoir tirer des batteaux ny mes gens, ny mes hardes, ny moins d’aller par la ville, qui estoit comme submergée dans ce deluge, duquel elle ne fust avec moins de merveille delivrée que saisie ; car, au poinct du jour, l’eaue estoit toute retirée et remise en son lieu naturel.

Partant de là, monsieur et madame d’Havrech s’en retournerent à Namur trouver dom Juan ; et moy, je me remis dans mon batteau pour aller ce jour là coucher à Liege, où l’evesque[42], qui en est seigneur souverain, me receust avec tout l’honneur et demonstration de bonne volonté, qu’une personne courtoise et bien affectionnée peut tesmoingner. C’estoit un seigneur accompaigné de beaucoup de vertus, de prudence, de bonté, et qui parloit bien François ; agreable de sa personne, honnorable, magnificque et de compagnie fort agreable ; accompagné d’un chapitre et plusieurs chanoines, tous fils de ducs, comtes, ou grands seigneurs d’Allemaigne, pour ce que cet evesché, qui est un estat souverain de grand revenu, d’assez grande estendue, remply de beaucoup de bonnes villes, s’obtient par election, et fault qu’ilz demeurent un an residants, et qu’ilz soient nobles pour y estre reçeus chanoines. La ville est plus grande que Lion, et est presque en mesme assiete, la riviere de Meuse passant au milieu ; tres-bien bastie, n’y ayant maison de chanoine qui ne paroisse un beau palais ; les rues grandes et larges ; les places belles, accompagnées de tres-belles fontaines ; les eglises ornées de tant de marbre (qui se tire pres de là), qu’elles en paroissent toutes ; les horologes faictes avec l’industrie d’Allemaigne, chantans et representans toute sorte de musique et de personnages. L’evesque m’ayant receue sortant de mon batteau, me conduisit en son plus beau palais, tres-magnifique, d’où il s’estoit delogé pour me loger ; qui est, pour une maison de ville, le plus beau et le plus commode qui se puisse voir, accompaigné de tres-belles fontaines, et de plusieurs jardins et galleries ; le tout tant peinct que doré, accommodé avec tant de marbre, qu’il n’y a rien de plus magnifique et plus delicieux.

Les eaues de Spa n’estants qu’à trois ou quatre lieues de là, n’y ayant aupres qu’un petit village de trois ou quatre meschantes petites maisons, madame la princesse de La Roche-sur-Yon fust conseillée par les medecins de demeurer à Liege, et d’y faire apporter son eaue, l’asseurant qu’elle auroit aultant de force et de vertu estant portée la nuict, avant que le soleil fust levé. De quoy je fus fort ayse, pour faire nostre sejour en lieu plus commode et en si bonne compagnie ; car oultre celle de Sa Grace (ainsy appelle-t-on l’evesque de Liege, comme on appelle un roy Sa Majesté, et un prince Son Altesse), le bruit ayant couru que je passois par là, plusieurs seigneurs et dames d’Allemaigne y estoient venus pour me voir, et entre aultres madame la comtesse d’Aremberg[43] (qui est celle qui avoit eu l’honneur de conduire la royne Elizabeth[44] ses nopces à Mezieres, lors qu’elle vint espouser le roy Charles mon frere, et ma sœur aisnée au roy d’Espaigne son mary), femme qui estoit tenue en grande estime de l’imperatrice, de l’empereur, et de tous les princes chrestiens ; sa sœur madame la Lantgravine[45], madame d’Aremberg sa fille[46], monsieur le comte d’Aremberg son filz[47], tres-honneste et gallant homme, vive image de son pere, qui amenant le secours d’Espaigne au roy Charles mon frere, s’en retourna avec beaucoup d’honneur et de reputation.

Cette arrivée, toute pleine d’honneur et de joye, eust esté encor plus agréable, sans le malheur qui arriva de la mort de madamoiselle de Tournon ; de qui l’histoire estant si remarquable, je ne puis obmettre à la raconter, faisant cette digression à mon discours. Madame de Tournon, qui estoit lors ma dame d’honneur, avoit plusieurs filles, desquelles l’aisnée[48] avoit espousé monsieur de Balançon, gouverneur pour le Roy d’Espaigne au comté de Bourgongne ; et s’en allant à son mesnage, pria sa mere, madame de Tournon, de luy bailler sa sœur, madamoiselle de Tournon, pour la nourrir avec elle, et luy tenir compagnie en ce païs, où elle estoit esloingnée de tous ses parens. Sa mere luy accorde ; et y ayant demeuré quelques années en se faisant agréable et aimable (car elle l’estoit plus que belle, sa principale beauté estant la vertu et la grace), monsieur le marquis de Varembon, de qui j’ay parlé cy-devant, lequel estoit lors destiné à estre d’eglise, demeurant avec son frère monsieur de Balançon en mesme maison, devint, par l’ordinaire frequentation qu’il avoit avec madamoiselle de Tournon, fort amoureux d’elle ; et, n’estant point obligé à l’eglise, il desire l’espouser. Il en parle aux parens d’elle et de luy. Ceux du costé d’elle le trouverent bon ; mais son frere monsieur de Balançon, estimant plus utile qu’il fust d’eglise, faict tant qu’il empesche cela, s’opiniastrant à luy faire prendre la robbe longue. Madame de Tournon, tres-sage et tres-prudente femme, s’offensant de cela, osta sa fille, madamoiselle de Tournon, d’avec sa sœur madame de Balançon, et la reprend avec elle ; et, comme elle estoit femme un peu terrible et rude, sans avoir esgard que cette fille estoit grande et meritoit un plus doux traictement, elle la gourmande et crie sans cesse, ne luy laissant presque jamais l’œil sec, bien qu’elle ne fist nulle action qui ne fut tres-louable ; mais c’estoit la severité naturelle de sa mere. Elle, ne souhaittant que de se voir hors de cette tyrannie, receust une extrême joye quand elle vid que j’allois en Flandres, pensant bien que le marquis de Varembon s’y trouveroit, comme il fist, et qu’estant lors en estat de se marier, ayant du tout quicté la robbe longue, il la demanderoit à sa mere, et que par le moien de ce mariage elle se trouveroit delivrée des rigueurs de sa mere. A Namur, le marquis de Varembon et le jeune Balançon son frere s’y trouverent, comme j’ay dit. Le jeune de Balançon, qui n’estoit pas de beaucoup si agreable que l’aultre, acoste cette fille, la recherche ; et le marquis de Varembon, tant que nous fusmes à Namur, ne faict pas seulement semblant de la congnoistre. Le despit, le regret, l’ennuy luy serre tellement le cœur (elle s’estant contrainte de faire bonne mine tant qu’il fust present, sans monstrer s’en soucier), que, soudain qu’ilz furent hors du batteau où il nous dirent à Dieu, elle se trouve tellement saisie, qu’elle ne peust plus respirer qu’en criant et avec des douleurs mortelles. N’ayant nulle aultre cause de son mal, la jeunesse combat huict ou dix jours la mort, qui, armée de despit, se rend enfin victorieuse, la ravissant à sa mere et à moy, qui n’en fismes moins de deuil l’une que l’aultre ; car sa mere, bien qu’elle fust fort rude, l’aymoit uniquement.

Ses funerailles estans commandées les plus honnorables qu’il se pouvoit faire, pour estre de grande maison comme elle estoit, mesme appartenant à la Royne ma mere ; le jour venu de son enterrement, l’on ordonne quatre gentils-hommes des miens, pour porter le corps ; l’un desquels estoit la Boessiere[49], qui l’avoit durant sa vie passionnément adorée sans le luy avoir osé descouvrir, pour la vertu qu’il congnoissoit en elle et pour l’inegalité ; qui lors alloit portant ce mortel faix, et mourant autant de fois de sa mort, qu’il estoit mort de son amour. Ce funeste convoy estant au milieu de la rue qui alloit à la grande eglise, le marquis de Varembon, coupable de ce triste accident, quelques jours apres mon partement de Namur, s’estant repenty de sa cruauté, et son ancienne flame s’estant de nouveau rallumée (ô estrange faict !) par l’absence, qui, par la presence, n’avoit peu estre esmeue, se resoult de la venir demander à sa mere ; se confiant, que je crois, en la bonne fortune qui l’accompaigne d’estre aymé de toutes celles qu’il recherche, comme il a paru depuis peu en une grande[50], qu’il a espousée contre la volonté de ses parents ; et se promettant que sa faute luy seroit aisément pardonnée de sa maistresse, repetant souvent ces mots italiens en soy-mesme : Che la forza d’amore non risguarda al delitto, prie dom Juan luy donner une commission vers moy, et venant en diligence, arrive justement sur le poinct que ce corps, aussi malheureux qu’innocent et glorieux en sa virginité, estoit au milieu de cette rue. La presse de cette pompe l’empesche de passer. Il regarde que c’est. Il advise de loin, au milieu d’une grande et triste trouppe de personnes en deuil, drap blanc couvert de chappeaux de fleurs. Il demande que c’est : quelqu’un de la ville luy respond que c’estoit un enterrement. Luy, trop curieux, s’advance jusques aux premiers du convoy, et importunement les presse du luy dire de qui c’est. O mortelle response ! L’amour, ainsi vengeur de l’ingrate inconstance, veut faire esprouver à son ame, ce que par son desdaigneux oubly il a faict souffrir au corps de sa maistresse, les traits de la mort. Cet ignorant, qu’il pressoit, lui respond que c’estoit madamoiselle de Tournon. A ce mot, il se pasme et tombe de cheval. Il le fault emporter en un logis comme mort, voulant plus justement, en cette extremité, luy rendre union en la mort, que trop tard en la vie il luy avoit accordée. Son ame, que je crois, allant dans le tombeau requerir pardon à celle que son desdaigneux oubly y avoit mise, le laissa quelque temps sans aulcune apparence de vie ; d’où estant revenu, l’anima de nouveau pour luy faire esprouver la mort qui, d’une seule fois, n’eust assez puny son ingratitude.

Ce triste office estant achevé, me voyant en une compagnie estrangere, je ne voulois l’ennuyer de la tristesse que je ressentois de la perte d’une si honneste fille ; et estant conviée ou par l’evesque (dit Sa Grace), ou par ses chanoines d’aller en festin en diverses maisons et divers jardins (comme il y en a dans la ville et dehors de tres-beaux), j’y allay tous les jours, accompagnée de l’evesque et de dames et seigneurs estrangers, comme j’ay dict ; lesquels venoient tous les matins en ma chambre, pour m’accompagner au jardin, où j’allois pour prendre mon eaue ; car il faut la prendre en pourmenant. Et bien que le medecin qui me l’avoit ordonnée estoit mon frere, elle ne laissa toutesfois de me faire bien, ayant depuis demeuré six ou sept ans sans me sentir de l’eresipele de mon bras. Partant de là, nous passions la journée ensemble, allants disner à quelque festin, ou, apres le bal, nous allions à vespres en quelque religion ; et l’apres-soupper se passoit de mesme au bal ou dessus l’eau, avec musique. Six sepmaines s’escoulerent de la façon, qui est le temps ordinaire que l’on a accoustumé de prendre des eaues, et qui estoit ordonné à madame la princesse de La Roche-sur-Yon.

Voulant partir pour retourner en France, madame d’Havrech arriva, qui s’en alloit retrouver son mary en Lorraine, qui nous dist l’estrange changement qui estoit advenu à Namur et en tout ce pays-là, depuis mon passage ; que le jour mesme que je partis de Namur, dom Juan, sortant de mon batteau et montant à cheval, prenant prétexte de vouloir aller à la chasse, passa devant la porte du chasteau de Namur, lequel il ne tenoit encore ; et feingnant par occasion, s’estant trouvé devant la porte, de vouloir entrer pour le voir, s’en estoit saisy, et en avoit tiré le cappitaine que les Estats y tenoient, contre la convention qu’il avoit avec les Estats, et oultre ce s’estoit saisi du duc d’Arscot, de monsieur d’Havrech et d’elle ; que toutesfois, apres plusieurs remonstrances et prieres, il avoit laissé aller son beau frere et son mary, la retenant, elle, jusques alors pour luy servir d’ostage de leurs deportements ; que tout le païs estoit en feu et en armes. Il y avoit trois partis : celuy des Estats, qui estoient des catholiques de Flandre ; celuy du prince d’Orange et des huguenots, qui n’estoient qu’un, et celuy d’Espaigne, où commandoit dom Juan. Me voyant tellement embarquée qu’il falloit que je passasse entre les mains des uns et des aultres, et mon frere m’ayant envoyé un gentil-homme nommé Lescar, par lequel il m’escripvoit que, depuis mon partement de la cour, Dieu luy avoit faict la grace de si bien servir le Roy en sa charge de l’armée qui luy avoit esté commise, qu’il avoit pris toutes les villes qu’il luy avoit commandé d’attaquer, et chassé tous les huguenots de toutes les provinces pour lesquelles son armée estoit destinée ; qu’il estoit revenu à la cour à Poictiers, où le Roy estoit pendant le siege de Brouage, pour estre plus pres pour secourir l’armée de monsieur de Mayenne de ce qui lui seroit nécessaire ; que comme la cour est un Prothée qui change de forme à toute heure, y arrivant tous les jours des nouvelletez, qu’il l’avoit trouvée toute changée ; que l’on avoit faict si peu d’estat de luy que s’il n’eust rien faict pour le service du Roy ; que Bussy, à qui le Roy faisoit bonne chere avant que partir, et qui avoit servy le Roy en cette guerre de sa personne et de ses amis, jusques à y avoir perdu son frere à l’assault d’Issoire, estoit aussy desfavorisé et persecuté de l’envie qu’il avoit esté du temps du Guast ; que l’on leur faisoit tous les jours, à l’un et à l’aultre, des indignitez ; que les mignons[51], qui estoient auprès du Roy, avoient faict praticquer quatre ou cinq des plus honnestes hommes qu’il eust, qui estoient Maugiron[52], La Valette[53], Mauleon[54], Livarrot et quelques autres, pour quicter son service et se mettre à celuy du Roy ; qu’il avoit sçeu de bon lieu que le Roy se repentoit fort de m’avoir permis de faire ce voyage de Flandres, et que l’on taschoit, à mon retour, de me faire faire quelque mauvais tour, en haine de luy, ou par les Espagnols (les ayant advertis de ce que je traictois en Flandre pour luy), ou par les huguenots, pour se venger du mal qu’ils avoient reçeu de luy, leur ayant faict la guerre après l’avoir assisté.

Tout ce que dessus consideré ne me donnoit peu à penser, voyant que non pas seulement il falloit que je passasse ou entre les uns ou entre les aultres, mais que mesmes les principaux de ma compagnie estoient affectionnez ou aux Espagnols ou aux huguenots, monsieur le cardinal de Lenoncourt ayant aultrefois esté soubsçonné de favoriser le party des huguenots ; et monsieur d’Escarts[55], duquel monsieur l’evesque de Lisieux[56] estoit frere, ayant aussi esté quelquefois suspect d’avoir le cœur espagnol. En ces doubtes pleins de contrarietez, je ne m’en peus communiquer qu’à madame la princesse de La Roche-sur-Yon et à madame de Tournon, qui, congnoissans le danger où nous estions, et voyans qu’il nous falloit faire cinq ou six journées jusques à la Fere, passant tousjours à la miséricorde des uns ou des aultres, me respondent la larme à l’œil : que Dieu seul nous pouvoit sauver de ce danger ; que je me recommandasse bien à luy, et puis que je fisse ce qu’il m’inspireroit ; que pour elles, qu’encore que l’une fust malade et l’aultre vieille, que je ne craingnisse à faire de longues traictes ; elles s’accommoderoient à tout pour me tirer de ce hazard. J’en parlay à l’evesque de Liege, qui me servit certes de pere, et me bailla son grand maistre avec ses chevaulx, pour me conduire si loing que je voudrois. Et comme il nous estoit necessaire d’avoir un passeport du prince d’Orange, j’y envoiay Montdoucet, qui luy estoit confident, et se sentoit un peu de cette religion. Il ne revient point : je l’attends deux ou trois jours, et croys que, si je l’eusse attendu, j’y fusse encore. Estant tousjours conseillée de monsieur le cardinal de Lenoncourt et du chevalier Salviati[57], mon premier escuyer, qui estoient d’une mesme caballe, de ne partir point sans avoir passeport, je me doubtay qu’au lieu de passeport, on me dresseroit quelque aultre chose de bien contraire. Je me resolus de partir le lendemain matin. Eux voyans que, sur ce pretexte, ils ne me pouvoient plus arrester ; le chevalier Salviati, intelligent avec mon tresorier, qui estoit aussi couvertement huguenot, luy faict dire qu’il n’avoit poinct d’argent pour payer les hostes (chose qui estoit entierement faulse ; car estant arrivée à La Fere, je voulus voir le compte, et se trouva de l’argent, que l’on avoit pris pour faire le voiage, de reste encore pour faire aller ma maison plus de six sepmaines), et faict que l’on retint mes chevaux, me faisant avec le danger cet affront public. Madame la princesse de La Roche-sur-Yon, ne pouvant supporter cette indignité, et voyant le hazard où l’on me mettoit, preste l’argent qui estoit necessaire ; et eux demeurans confus, je passe, apres avoir faict present à monsieur l’evesque de Liege d’un diamant de trois mille escus, et à tous ses serviteurs de chaisnes d’or ou de bagues, et vins coucher à Huy, n’ayant pour passeport que l’esperance que j’avois en Dieu.

Cette ville estoit, comme j’ay dict, des terres de l’evesque de Liege, mais toutesfois, tumultueuse et mutine (comme tous ces peuples-là se sentoient de la revolte generale des Pays-Bas), ne recognoissoit plus son evesque, à cause qu’il vivoit neutre, et elle tenoit le party des Estats. De sorte que, sans recognoistre le grand maistre de l’evesque de Liege, qui estoit avec moi, ayans l’allarme que dom Juan s’estoit saisy du chasteau de Namur sur mon passage, soudain que nous fusmes logez, ils commencent à sonner le tocsin et traisner l’artillerie par les rues, et la bracquer contre mon logis ; tendans les chaisnes, afin que nous ne pussions joindre ensemble, nous tenant toute la nuict en ces alteres, sans avoir moyen de parler à aulcun d’eulx, estant tout petit peuple, gens brutaulx et sans raison. Le matin ils nous laisserent sortir, ayants bordé toute la rue de gens armez. Nous allasmes de là coucher à Dinan, où par malheur ils avoient faict ce jour mesme, les bourguemaistres, qui sont comme consuls en Gascongne et eschevins en France. Tout y estoit ce jour-là en desbauche ; tout le monde yvre ; poinct de magistrats cogneus ; bref un vray chaos de confusion. Et pour y empirer d’avantage nostre condition, le grand maistre de l’evesque de Liege leur avoit faict aultresfois la guerre, et estoit tenu d’eulx pour mortel ennemy.

Cette ville, quand ils sont en leurs sens rassis, tenoit pour les Estats ; mais lors, Bacchus y dominant, ils ne tenoient pas seulement pour eulx-mesmes et ne congnoissoient personne. Soudain qu’ils nous voyent approcher les faubourgs, avec une trouppe grande comme estoit la mienne, les voilà allarmez. Ils quictent les verres pour courir aux armes, et tout en tumulte, au lieu de nous ouvrir, ils ferment la barriere. J’avois envoyé un gentil-homme devant, avec les fourriers et mareschal des logis, pour les prier de nous donner passage ; mais je les trouvay tous arrestez là, qui crioient sans pouvoir estre entendus. Enfin je me leve debout dans ma lictiere, et, ostant mon masque[58], je fais signe au plus apparent que je veux parler à luy ; et estant venu à moy, je le priay de faire faire silence, afin que je peusse estre entendue. Ce qu’estant faict avec toute peine, je leur represente qui j’estois, et l’occasion de mon voyage ; que tant s’en faut que je leur voulusse apporter du mal par ma venue, que je ne leur vouldrois pas seulement donner de soubçon ; que je les priois de me laisser entrer, moy et mes femmes et si peu de mes gens, dans la ville, qu’ils vouldroient pour cette nuict, et que le reste ils le laissassent dans le faubourg. Ils se contentent de cette proposition, et me l’accordent.

Ainsy j’entray dans leur ville avec les plus apparents de ma trouppe, du nombre desquels fust le grand maistre de l’evesque de Liege ; qui, par malheur, fust recongneu comme j’entrois en mon logis, accompagnée de tout ce peuple yvre et armé. Lors commencent à luy crier injures et à vouloir charger ce bon homme, qui estoit un vieillard venerable de quatre-vingts ans, ayant la barbe blanche jusques à la ceinture. Je le fis entrer dedans mon logis, où ces yvrongnes faisoient pleuvoir les harquebusades contre les murailles, qui n’estoient que de terre. Voyant ce tumulte, je demande si l’hoste de la maison n’estoit point là-dedans. Il s’y trouve de bonne fortune. Je le prie qu’il se mette à la fenestre, et qu’il me fasse parler aux plus apparents, ce qu’à toute peine il veut faire. Enfin ayant assez crié par les fenestres, les bourguemaistres viennent parler à moy, si saouls qu’ils ne sçavoient ce qu’ils disoient. Enfin leur asseurant que je n’avois point sçeu que ce grand maistre leur feust ennemy, leur remonstrant de quelle importance leur estoit d’offenser une personne de ma qualité, qui estoit amie de tous les principaux seigneurs des Estats, et que je m’asseurois que monsieur le comte de Lalain et tous les autres chefs trouveroient fort mauvais la réception qu’ils m’avoient faicte ; oyans nommer monsieur de Lalain, ils se changerent tous, et luy porterent tous plus de respect qu’à tous les roys à qui j’appartenois. Le plus vieil d’entre eulx me demande, en se sousriant et beguaiant, si j’estois donc amye de monsieur le comte de Lalain ; et moy, voyant que sa parenté me servoit plus que celle de tous les potentats de la chrestienté, je luy responds : « Ouy, je suis son amie et sa parente aussi. » Lors ils me font la reverence et me baisent la main, et m’offrent autant de courtoisie comme ils m’avoient faict d’insolence, me priants de les excuser, et me promettants qu’ils ne demanderoient rien à ce bon homme de grand maistre, et qu’ils le laisseroient sortir avec moy.

Le matin venu, comme je voulois aller à la messe, l’agent que le Roy tenoit aupres de dom Juan, nommé Du Bois, lequel estoit fort Espaignol, arrive, me disant qu’il avoit des lettres du Roy pour me venir trouver et me conduire seurement à mon retour ; qu’à cette cause, il avoit prié dom Juan de luy bailler Barlemont avec une trouppe de cavallerie, pour me faire escorte et me mener seurement à Namur, et qu’il falloit que je priasse ceux de la ville de laisser entrer monsieur de Barlemont, qui estoit seigneur du païs, et sa trouppe, afin qu’il me peust conduire ; ce qu’ils faisoient à double fin : l’une, pour se saisir de la ville pour dom Juan, et l’autre pour me faire tomber entre les mains de l’Espaignol. Je me trouvay lors en fort grande peine. Le communiquant à monsieur le cardinal de Lenoncourt, qui n’avoit pas envie de tomber entre les mains de l’Espaignol non plus que moy, nous advisasmes qu’il falloit sçavoir de ceux de la ville s’il y avoit poinct quelque chemin, par lequel je peusse eviter cette trouppe de monsieur de Barlemont ; et baillant ce petit agent, nommé Du Bois, à amuser à monsieur de Lenoncourt, je passe en une aultre chambre, où je fais venir ceux de la ville, où je leur fais cognoistre que, s’ils laissoient entrer la trouppe de monsieur de Barlemont, ils estoient perdus ; qu’ils se saisiroient de la ville pour dom Juan ; que je les conseillois de s’armer, et se tenir prests à leur porte, monstrans contenance de gens advertis, et qui ne se veulent laisser surprendre ; qu’ils laissassent entrer seulement monsieur de Barlemont, et rien d’avantage.

Leur vin du jour precedent estant passé, ils prirent bien mes raisons et me creurent, m’offrants d’employer leurs vies pour mon service, et me baillants un guide, pour me mener par un chemin auquel je mettrois la riviere entre les trouppes de dom Juan et moy, et les laisserois si loing qu’ils ne me pourroient plus atteindre, allant tousjours par maisons ou villes tenants le party des Estats. Ayant pris cette resolution avec eux, je les envoye faire entrer monsieur de Barlemont tout seul, lequel, estant entré, leur veut persuader de laisser entrer sa trouppe. Mais oyans cela, ils se mutinent de sorte que peu s’en fallust qu’ils ne le massacrassent, luy disant que, s’ils ne la faisoit retirer hors de la veue de leur ville, qu’ils y feroient tirer l’artillerie ; ce qu’ils faisoient afin de me donner temps de passer l’eaue, avant que cette trouppe me peust atteindre. Monsieur de Barlemont estant entré, luy et l’agent Du Bois font ce qu’ils peuvent pour me persuader d’aller à Namur où dom Juan m’attendoit. Je monstre de vouloir faire ce qu’on me conseilleroit, et, apres avoir ouy la messe et faict un disner court, je sors de mon logis accompagnée de deux ou trois cens de la ville en armes, et parlant tousjours à monsieur de Barlemont, et à l’agent Du Bois, je prens mon chemin droict à la porte de la riviere, qui estoit au contraire du chemin de Namur, sur lequel estoit la trouppe de monsieur de Barlemont. Eux s’en advisans, me dirent que je n’allois pas bien, et moy, les menant tousjours de paroles, j’arrivay à la porte de la ville ; de laquelle sortant, accompagnée d’une bonne partie de ceux de la ville, je double le pas vers la riviere et monte dans le batteau, y faisant promptement entrer tous les miens ; monsieur de Barlemont et l’agent Du Bois me criants tousjours du bord de l’eaue que je ne faisois pas bien ; que ce n’estoit poinct l’intention du Roy, qui vouloit que je passasse par Namur. Nonobstant leurs crieries, nous passons promptement l’eaue, et pendant que l’on passoit, à deux ou trois voyages, nos lictieres et nos chevaux, ceux de la ville, expres pour me donner temps, amusent par mille crieries et mille plainctes monsieur de Barlemont et l’agent Du Bois, les arraisonnans en leur patois sur le tort que dom Juan avoit, d’avoir faulsé sa foy aux Estats et rompu la paix, et sur les vieilles querelles de la mort du comte d’Egmont, et le menaçant tousjours que si sa trouppe paroissoit aupres de la ville, qu’ils feroient tirer l’artillerie. Ils me donnerent temps de m’esloingner en telle sorte que je n’avois plus à craindre cette trouppe, guidée de Dieu et de l’homme qu’ils m’avoient baillé.

Je logeay ce soir-là en un chasteau fort, nommé Fleurines, qui estoit à un gentil-homme qui tenoit le party des Estats, et lequel j’avois veu avec le comte de Lalain. Le malheur fut tel que ledit gentil-homme ne s’y trouva point, et n’y avoit que sa femme. Et comme nous fusmes entrez dans la basse-court, la trouvant toute ouverte, elle prist l’allarme et s’enfuit dans son dongeon, levant le pont, resolue, quoy que nous luy pussions dire, de ne nous point laisser entrer. Cependant une compagnie de trois cens hommes de pied, que dom Juan avoit envoyez pour nous couper chemin, et pour se saisir dudict chasteau de Fleurines, sçachans que j’y allois loger, paroissent sur un petit hault à mille pas de là ; et, estimants que nous fussions entrez dans le dongeon, ayants peu cognoistre de là que nous estions tous entrez dans la court, firent alte, et se logerent à un village là aupres, esperans de m’attrapper le lendemain matin.

Comme nous estions en ces alteres, pour ne nous voir que dedans la court, qui n’estoit fermée que d’une meschante muraille, et d’une meschante porte qui eust esté bien aisée à forcer, disputants tousjours avec la dame du chasteau inexorable à nos prieres. Dieu nous fist cette grace que son mary, monsieur de Fleurines, y arriva à nuict fermante ; lequel soudain nous fist entrer dans son chasteau, se courrouçant fort à sa femme de l’indiscrette incivilité qu’elle avoit monstrée. Ledict sieur de Fleurines nous venoit trouver de la part du comte de Lalain, pour me faire seurement passer par les villes des Estats, ne pouvant quicter l’armée des Estats, de laquelle il estoit chef, pour me venir accompaigner. Ce bon rencontre fust si heureux que, le maistre de la maison s’offrant de m’accompagner jusques en France, nous ne passasmes plus par aulcunes villes où je ne fusse honnorablement et paisiblement receue, pource que c’estoit païs des Estats ; y recepvant ce seul desplaisir que je ne pouvois repasser à Mons, comme j’avois promis à la comtesse de Lalain, et n’en approchois pas plus pres que de Nivelles, qui estoit à sept grandes lieues de là ; qui fust cause, la guerre estant si forte comme elle estoit, que nous ne nous peusmes voir elle et moy, ny aussy peu monsieur le comte de Lalain, qui estoit, comme j’ay dict, en l’armée des Estats vers Anvers. Je luy escrivis seulement de là par un homme de ce gentil-homme qui me conduisoit. Elle soudain, me sçachant là, m’envoye deux des gentilshommes plus apparens qui fussent demeurez là, pour me conduire jusques à la frontiere de France (car j’avois à passer tout le Cambresis, qui estoit my-party pour l’Espagnol et pour les Estats) ; avec lesquels j’allay loger au Chasteau Cambresis, d’où eux s’en retournans, je luy envoyay, pour se souvenir de moy, une robbe des miennes, que je luy avois ouy fort estimer quand je la portois à Mons, qui estoit de satin noir toute couverte de broderie de canon, qui avoit cousté douze cens escus.

Arrivant au Chasteau Cambresis, j’eus advis que quelques trouppes huguenotes avoient dessein de m’attaquer entre la frontière de Flandre et de France ; ce que n’ayant communicqué qu’à peu de personnes, une heure avant le jour je fus preste. Envoyant querir nos lictieres et chevaulx pour partir, le chevalier Salviati faisoit le long, comme il avoit faict à Liege. Ce que cognoissant qu’il faisoit à dessein, je laisse là ma lictiere, et montant à cheval, ceux qui feurent les premiers prests me suivirent ; de sorte que je fus au Chastelet à dix heures du matin, ayant, par la seule grace de Dieu, eschappé toutes les embusches et aguets de mes ennemys. De là allant chez moy à La Fere, pour y sejourner jusques à tant que je sçaurois la paix estre faicte, j’y trouvay arrivé devant moy un courrier de mon frere, qui avoit charge de m’attendre là pour, soudain que je serois arrivée, retourner en poste et l’en advertir. Il escrivoit par luy que la paix estoit faicte, et que le Roy s’en retournoit à Paris ; que pour luy, sa condition alloit tousjours en empirant, n’y ayant sorte de desfaveurs et indignitez que l’on ne fist tous les jours esprouver et à luy et aux siens, et que ce n’estoit tous les jours que querelles nouvelles, que l’on suscitoit à Bussy et aux honnestes gens qui estoient avec luy ; ce qui luy faisoit attendre avec extresme impatience mon retour à La Fere, pour m’y venir trouver. Je luy redepesche soudain son homme, par lequel, adverty de mon retour, il envoya soudain Bussy avec toute sa maison à Angers ; et prenant seulement quinze ou vingt hommes des siens, s’en vinst en poste me trouver chez moy à La Fere[59], qui fust un des grands contentemens que j’aye jamais receu, de voir personne chez moy que j’aimois et honorois tant ; où je mis peine de luy donner tous les plaisirs que je pensois luy pouvoir rendre ce sejour agreable : ce qui estoit si bien receu de luy ; qu’il eust volontiers dict comme saint Pierre : « Faisons icy nos tabernacles, » si le courage tout royal qu’il avoit et la generosité de son ame ne l’eussent appellé à choses plus grandes. La tranquillité de nostre cour, au prix de l’agitation de l’aultre d’où il partoit, luy rendoit tous les plaisirs qu’il y recepvoit si doux, qu’à toute heure il ne se pouvoit empescher de me dire : « O ! ma Royne, qu’il faict bon avec vous ! Mon Dieu, cette compagnie est un paradis comblé de toutes sortes de delices, et celle d’où je suis party, un enfer remply de toutes sortes de furies et tourmens. »

Nous passasmes pres de deux mois, qui ne nous feurent que deux petits jours, en cet heureux estat ; durant lequel, luy ayant rendu compte de ce que j’avois faict pour luy en mon voyage de Flandre, et des termes où j’avois mis ses affaires, il trouve fort bon que monsieur le comte de Montigny, frère du comte de Lalain, vinst resouldre avec luy des moyens qu’il y falloit tenir, et pour, prendre aussy asseurance de leur volonté, et eux de la sienne.

Il y vint accompagné de quatre ou cinq des plus principaux du Haynault, l’un desquels avoit lettre et charge de monsieur d’Inchy d’offrir son service à mon frere, et l’asseurer de la citadelle de Cambray. Monsieur de Montigny lui portoit parole, de la part de son frere le comte de Lalain, de luy remettre entre ses mains tout le Haynault et l’Arthois, où il y a plusieurs bonnes villes. Ces offres et ces asseurances receues de mon frere, il les renvoya avec presens, et leur donna des medalles d’or, où la figure de luy et de moy estoit, et asseurant les accroissemens et bienfaicts qu’ils pourroient esperer de luy ; de sorte que s’en retournans, ils preparerent toutes choses pour la venue de mon frere, qui, se deliberant d’avoir ses forces prestes dans peu de temps pour y aller, s’en retourne à la cour, pour tascher de tirer des commoditez du Roy pour fournir à cette entreprise. Moy, voulant faire mon voyage de Gascongne, et ayant preparé toutes choses pour cet effect, je m’en retourne à Paris, où arrivant, mon frere me vint trouver à une journée de Paris ; où le Roy et la Royne ma mere, et la royne Louyse, avec toute la cour, me firent cet honneur de venir au devant de moy jusques à Sainct-Denis, qui estoit ma disnée, où ils me receurent avec beaucoup d’honneur et de bonne chere, se plaisants à me faire raconter les honneurs et magnificences de mon voyage et sejour de Liege, et les aventures de mon retour. En ces agreables entretiens, estans tous dans le chariot de la Royne ma mere, nous arrivasmes à Paris, où apres avoir souppé et le bal estant finy, le Roy et la Royne ma mere estants ensemble, je m’approche d’eux, et leur dis que je les suppliois ne trouver mauvais si je les requerois avoir agreable que j’allasse trouver le Roy mon mary ; que la paix estant faicte, c’estoit chose qui ne leur pouvoit estre suspecte, et qu’à moy, me seroit prejudiciable et mal séant, si je demeurois davantage à y aller. Ils monstrent tous deux de le trouver tres-bon, et de louer la volonté que j’en avois ; et la Royne ma mere me dit qu’elle vouloit m’y accompagner, estant aussy son voiage necessaire en ce païs-là pour le service du Roy, auquel elle dit aussy qu’il falloit qu’il me baillast des moyens pour mon voiage ; ce que le Roy librement m’accorda. Et moy, ne voulant rien laisser en arrière qui me peust faire revenir à la cour (ne m’y pouvant plus plaire lors que mon frere en seroit dehors, que je voyois se preparer pour s’en aller bientost en son entreprise de Flandre), je suppliay la Royne ma mere de se convenir de ce qu’elle m’avoit promis, à la paix faicte avec mon frere : qu’advenant que je partisse pour m’en aller en Gascongne, elle me feroit bailler des terres pour l’assignat de mon dot. Elle s’en ressouvient, et le Roy le trouve tres-raisonnable, et me promet qu’il seroit faict. Je le supplie que ce soit promptement, pour ce que je desirois partir, s’il luy plaisoit, pour le commencement du mois prochain : ce qui fust ainsi arresté, mais à la façon de la cour ; car au lieu de me depescher, bien que tous les jours je les en sollicitasse, ils me firent traisner cinq ou six mois, et mon frere de mesme, qui pressoit aussy son voiage de Flandre, representant au Roy : que c’estoit l’honneur et l’accroissement de la France ; que ce seroit une invention pour empescher la guerre civile, tous les esprits remuans et desireux de nouveauté ayants moyen d’aller en Flandre passer leur fumée et se saouler de la guerre ; que cette entreprise serviroit aussi, comme le Piedmont, d’escole à la noblesse de France pour s’exercer aux armes, et y faire revivre des Montlucs[60] et Brissacs[61], des Termes[62] et des Bellegardes[63], tels que ces grands mareschaux, qui, s’estans façonnez aux guerres du Piedmont, avoient depuis si glorieusement et heureusement servy le Roy et leur patrie.

Ces remonstrances estoient belles et veritables ; mais elles n’avoient tant de poids qu’elles peussent emporter en la balance l’envie que l’on portoit à l’accroissement de la fortune de mon frere y auquel l’on donna tous les jours nouveaux empeschemens, pour le retarder d’assembler ses forces et les moyens qui luy estoient necessaires pour aller en Flandre ; lui faisant cependant à luy, à Bussy et à ses aultres serviteurs, mille indignitez, et faisant attaquer plusieurs querelles à Bussy, tantost par Quelus, tantost par Grammont, de jour, de nuict et à toutes heures, estimants qu’à quelqu’une de ces allarmes mon frère s’y precipiteroit : ce qui se faisoit sans le sceu du Roy. Mais Maugiron qui le possedoit lors, et qui, ayant quicté Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/164 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/165 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/166 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/167 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/168 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/169 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/170 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/171 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/172 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/173 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/174 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/175 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/176 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/177 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/178 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/179 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/180 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/181 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/182 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/183 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/184 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/185 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/186 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/187 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/188 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/189 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/190 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/191 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/192 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/193 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/194 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/195 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/196 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/197 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/198 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/199 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/200 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/201 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/202 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/203 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/204 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/205 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/206 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/207 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/208 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/209 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/210 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/211 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/212 Page:Marguerite de France - Memoires et Lettres.djvu/213 desjà promis par mes lettres au Roy et à la Royne ma mere, mesmes ayant touché la somme susdicte pour mon voiage, le malheur qui m’y tiroit l’emporta sur le peu d’envie que j’avois lors d’y aller, voyant que le Roy mon mary recommençoit à me monstrer plus d’amitié.


fin des mémoires.

    paillarder, et suivre le Roy partout et en toutes compagnies, ne faire, ne dire rien que pour lui plaire, etc. » (Journal de Henri III, 1576.)

    pense, on ne saurait admettre l’assertion de ceux qui prétendent que la reine de Navarre sauva son époux, en le cachant sous son vertugadin. Il n’était permis qu’à un poëte de dire :

    Fameux vertagadin d’une charmante Reine,
    Tu défends un honneur qui se défend sans peine ;
    Mais ta gloire est plus grande en un plus noble emploi,
    Tu sauves un héros en recélant mon Roi.

  1. Vostre œuvre, c’est-à-dire l’éloge de la reine Marguerite par Brantôme, auquel ces Mémoires sont adressés. (Voyez la préface qui précède.)
  2. ϕιλαντὶα, l’amour-propre.
  3. Voici les deux vers auxquels Marguerite fait allusion :

         Nouveau venu, qui cerche Romme en Romme,
         Et rien de Romme en Romme n’apperçois…

    (Œuvres françoises de Joachim du Bellay, fol. 384. Rouen, 1597.)

  4. Armand de Gontaut, dit le Boiteux, baron de Biron, maréchal de France. Grand-maître de l’artillerie en 1570. Il fut tué d’un coup de fauconneau au siège d’Épernay, en 1592.
  5. De ce lieu, c’est-à-dire du lieu où se trouvait Marguerite lorsqu’elle écrivait ces Mémoires, c’est-à-dire encore du château d’Usson, et non pas d’Agen, comme la construction de la phrase semblerait l’indiquer.
  6. Jean Timoléon de Beaufort-Montboissier, marquis de Canillac.
  7. Brantôme le nomme Lerac. La copie de la Bibliothèque de l’Arsenal porte seule Leran. On lit dans Mongez (Histoire de Marguerite de Valois, p. 104) qu’il se nommait Teyran, et était gentilhomme de l’écurie du roi de France. — C’est probablement Gabriel de Levis, vicomte de Léran.
  8. Gaspard de la Chastre, seigneur de Nançay, aïeul d’Edme, marquis de la Chastre, qui a laissé des Mémoires. Il était capitaine des gardes depuis 1568. Il s’était distingué aux batailles de Dreux, de Saint-Denis, de Jarnac, de Moncontour, etc. Mort en 1576, des suites d’une blessure reçue à la bataille de Dreux.
  9. Claude de France, femme de Charles, duc de Lorraine.
  10. Henri d’Albret, baron de Miossans, de Coaraze, etc.
  11. Brantôme a sans doute confondu cette démarche avec celle qu’il attribue à la reine de Navarre, en faveur de son époux. Il avance, dans l’éloge de Marguerite, « qu’elle se jeta à genoux devant le roy Charles son frère, pour lui demander la vie de son mary et seigneur ; le roy Charles le lui accorda assez difficilement, encore qu’elle fust sa bonne sœur. » — Marguerite, comme on le voit, n’a fait aucune mention de cette circonstance. Faut-il croire, avec un de ses biographes, que ce fut dans la crainte de choquer la délicatesse de Henri IV, et de paraître lui reprocher ce service ? Quoi qu’on en
  12. Philippe de Montespedon, veuve de Charles de Bourbon, prince de La Roche-sur-Yon, duc de Beaupréau. Elle avait épousé en premières noces René de Montejean, maréchal de France. Elle était mère du marquis de Beaupréau dont il est parlé ci-dessus, page 5. Morte le 12 avril 1578.
  13. C’était l’ancienne souveraineté de France sur la Flandre et l’Artois, à laquelle il avait été renoncé par les traités de Madrid et de Cambrai.
  14. Faut-il voir une preuve de cette affection dans la leçon très-sage, mais très-rude qu’elle adressa, en mourant, à Marguerite ? « Deux jours devant qu’elle mourust, dit Lestoile, la roine de Navarre, qui l’aimoit fort, la fust voir, à laquelle elle dit ces mots : « Madame, vous voyés ici un bel exemple en moi que Dieu vous propose. Il faut mourir, madame, et laisser ce monde ici, songés-y. Il passe et nous fait passer à ce grand juge, devant le throsne judicial duquel il faut tous comparoistre, et grands et petits, rois et roines. Retirés-vous, madame, je vous prie ; car il me faut prier et songer à mon Dieu, et vous ne me faites que ramentevoir le monde, quand je vous regarde. » Cela disoit-elle, ajoute Lestoile, pour ce que la roine de Navarre estoit, comme de coustume, diaprée et fardée, ce qu’on appelle à la cour bien accoustrée à son avantage. » (Journal de Henri III, avril 1578.)
  15. Ville de la Saintonge, près de La Rochelle. Cette place fut rendue le 20 août 1577 au duc de Mayenne, après un siége de près de cinq mois.
  16. Claudine de La Tour-Turenne, femme de Just II, seigneur de Tournon, comte de Roussillon.
  17. Catherine de Susannes, comtesse de Cerny, femme de Charles, marquis de Mouy, nommé ci-dessous.
  18. Anne d’Aquaviva, dite d’Aragon, fille de Jean-François, duc d’Atri, au royaume de Naples, depuis mariée au comte de Châteauvilain. (Castelnau, t. I, p. 327.)
  19. Hélène de Tournon, fille de Just II, seigneur de Tournon, et de Claudine de la Tour-Turenne.
  20. Philippe de Lenoncourt, qu’on appelait à Rome le beau chevalier français, évêque d’Auxerre en 1560, et cardinal seulement en 1586.
  21. Charles d’Escars, connu par son éloquence et par les discours qu’il prononça devant les ambassadeurs polonais à Metz, et devant le roi Henri III à son retour de Pologne.
  22. Charles, marquis de Mouy, chevalier des ordres du Roi, châtelain héréditaire de Beauvais.
  23. Henri de Lorraine, comte de Chaligny, petit-fils d’Antoine, duc de Lorraine, et frère de Louise de Lorraine, femme de Henri III.
  24. Baudouin de Gavre, sieur d’Inchy. (Histoire de Cambray, t. I, p. 181.)
  25. Cette observation est d’une rare modestie. Marguerite savait à merveille comme il se faut comporter pour garder une place forte et même pour la prendre. La manière dont elle s’empara du château d’Usson, et dont elle s’y maintint pendant dix-neuf ans, fait beaucoup d’honneur à son habileté. (Voyez Brantôme, Dames illustres, éloge de Marguerite.}
  26. Philippe, comte de Lalain, baron d’Escornaix, grand-bailli de Hainaut.
  27. Emmanuel de Lalain, baron de Montigny, chevalier de la Toison d’Or, marié à Anne de Croy, marquise de Renty et de Chièvres.
  28. Diane de Dompmartin, marquise d’Havrec ou d’Havré.
  29. Lamoral, comte d’Egmond, prince de Gavre, exécuté à Bruxelles le 4 juin 1568.
  30. Marguerite de Ligne, femme de Philippe, comte de Lalain.
  31. Philippe de Montmorency, comte de Hornes, mort en 1566.
  32. Floris de Montmorency, baron de Montigny, mort en 1570.
  33. Prise le mercredi 12 juin 1577. (Lestoile, Journal de Henri III.)
  34. Philippe III, sire de Croy, duc d’Arschot, prince de Chimay, etc., né en 1526, et mort en 1595.
  35. Charles-Philippe de Croy, marquis d’Havrech, fils de Philippe II, sire de Croy, duc d’Arschot.
  36. Marc de Rye, marquis de Varembon, qui fut plus tard chevalier de la Toison d’Or et gouverneur général d’Artois.
  37. Philibert de Rye, comte de Varaix, baron de Balançon.
  38. C’est peut-être Ludovic de Gonzague, surnommé le Rodomont, seigneur de Sabionetta.
  39. Allusion à la célèbre bataille de Lépante, livrée en 1571.
  40. Élisabeth, fille de Henri II, née en 1545, troisième femme de Philippe II, roi d’Espagne, morte le 3 octobre 1568.
  41. Ce n’était pas la première fois que le vainqueur de Lépante voyait la reine de Navarre. L’année précédente, il avait passé par la France en se rendant de Milan en Flandre, pour prendre le gouvernement de cette province. Il avait paru à la cour, dans une de ces fêtes que la Reine mère aimait tant ; mais, à son grand regret, il y avait paru incognito et travesti en maure. Il avait admiré la rare beauté de Marguerite, qu’il mettait au-dessus de celle des Italiennes et des Espagnoles, ajoutant que, « combien que la beauté de cette Reine fut plus divine qu’humaine, elle était plus pour perdre et damner les hommes que pour les sauver. » (Brantôme, Éloge de Marguerite de France.)
  42. Gérard de Groesbek, évêque de Liège en 1564, créé cardinal en 1678, mort en 1584.
  43. Marguerite de La Marck, veuve de Jean de Ligne, comtesse souveraine d’Aremberg.
  44. Élisabeth d’Autriche, qui épousa, en 1570, le roi Charles IX
  45. Mahaud de La Marck, femme de Louis-Henri, landgrave de Leuchtemberg.
  46. Anne de Croy, duchesse d’Arschot, femme de Charles de Ligne.
  47. Charles de Ligne, comte d’Aremberg, mort en 1616.
  48. Claude de Tournon.
  49. Bussière.
  50. Dorothée, fille de François, duc de Lorraine, veuve d’Éric, duc de Brunswick, mort sans enfans en 1584.
  51. Ce fut en 1576, dit Lestoile, que « le nom de mignons commença à trotter par la bouche du peuple, auquel ils estoient fort odieux, tant pour leurs façons de faire, qui estoient badines et hautaines, que pour leurs fards et accoustremens effeminés et impudiques, mais surtout pour les dons immenses et liberalités que leur faisoit le Roy… Ces beaux mignons portoient leurs cheveux ongués, frisés et refrisés par artifices, remontans par dessus leurs petis bonnets de velours…, et leurs fraises de chemises de toiles d’atour empezées et longues de demi-pied, de façon qu’à voir leur teste dessus leur fraize, il sembloit que ce fust le chef saint Jean dans un plat… Leurs exercices estoient de jouer, blasphemer, sauter, danser, volter, quereller et
  52. Louis de Maugiron, fils de Laurent de Maugiron, baron d’Ampuis, lieutenant général en Dauphiné.
  53. Jean-Louis de Nogaret, de La Valette, duc d’Épernon en 1581.
  54. Giraud de Mauléon, seigneur de Gourdan, mort en 1593.
  55. Jacques de Pérusse, seigneur d’Escars, Juillac et Ségur.
  56. Anne d’Escars, évêque de Lisieux, cardinal de Givry.
  57. François Salviati, grand-maître de l’ordre de Saint-Lazare, chef du conseil de la reine de Navarre, son premier écuyer, et chambellan du duc d’Anjou.
  58. On sait qu’au temps de Louis XIV, les femmes portaient encore des masques à la campagne et même à la ville, pour préserver leur teint du hâle.
  59. « Monsieur, frère du Roy, arriva à Paris…, d’où il partit le samedi 12 (octobre 1577), pour aller à La Fère, en Picardie, veoir la roine de Navarre, sa seur. » (Lestoile, Journal de Henri III.)
  60. Blaise de Lasseran, seigneur de Montluc.
  61. Charles de Cossé, comte de Brissac.
  62. Paul de La Barthe, seigneur de Termes
  63. Roger de Saint-Lary, seigneur de Bellegarde.