Mémoires historiques/41

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Maisons héréditaires
Onzième maison
Keou - T'sien, roi de Yue

CHAPITRE XLI

Onzième maison héréditaire

Keou - T'sien, roi de Yue (101).


p.418 L’ancêtre de Keou-tsien, roi de Yue, était un p.419 descendant (102) de Yu et un fils de naissance secondaire de Chao-k’ang, empereur de la dynastie Hia ; il reçut en fief (la région de) Koei-ki pour accomplir et maintenir les sacrifices en l’honneur de Yu. Il tatoua son corps et coupa sa chevelure ; il ouvrit la jungle et y fit une ville.

Plus de vingt générations après, on arrive à p.420 Yun-tch’ang. Lorsque Yun-tch’ang régna, il combattit contre Ho-lu, roi de Ou, et ils se haïrent et s’attaquèrent mutuellement (103). Yun-tch’ang mourut. Son fils, Keou-tsien, prit le pouvoir ; ce fut le roi de Yue.

La première année (496) (104), Ho-lu, roi de Ou, apprenant que Yun-tch’ang était mort, mit des soldats en campagne pour attaquer Yue. Keou-tsien, roi de Yue, envoya des hommes résolus à la mort provoquer au combat ; sur trois rangs, ils arrivèrent devant l’armée de Ou, et, poussant un grand cri, se coupèrent la gorge. Tandis que les soldats de Ou contemplaient cette scène, (le roi de) Yue en profita pour les attaquer à l’improviste ; les soldats de Ou furent battus à Tsoei-li (105). Un coup de flèche blessa Ho-lu, roi de Ou ; quand Ho-lu fut près de mourir, il dit à son fils Fou-tch’ai :

— Gardez-vous de jamais oublier Yue.

La troisième année (494), Keou-tsien apprit que Fou-tch’ai, roi de Ou, exerçait jour et nuit ses soldats dans l’intention de se venger de Yue. (Le roi de) Yue voulut prévenir Ou avant qu’il fût entré en campagne et aller l’attaquer. Fan Li le reprit, disant :

— Vous ne devez pas agir ainsi. J’ai appris que les armes de guerre étaient des instruments néfastes, que les batailles étaient une révolte contre la vertu, que les querelles étaient la dernière des occupations. Projeter secrètement de se révolter contre la vertu, aimer se servir d’instruments néfastes, s’exercer à ce qui est la dernière des occupations, voilà ce qui est interdit par l’Empereur d’en haut. p.421 Celui qui agit ainsi n’y trouve pas son avantage.

Le roi de Yue dit :

— Ma décision à ce sujet est déjà prise.

Il leva donc des troupes. Le roi de Ou, en ayant eu connaissance, mit en campagne tout ce qu’il avait de soldats d’élite, attaqua Yue et le battit à Fou-tsiao (106) ; alors le roi de Yue, avec les cinq mille soldats qui lui restaient, alla se mettre à l’abri et se percher sur le mont Koei-ki. Le roi de Ou le poursuivit et le cerna. Le roi de Yue dit à Fan Li :

— C’est parce que je ne vous ai pas écouté que j’en suis arrivé là. Comment faire ?

(Fan) Li répondit :

— Celui qui se borne à la plénitude se conforme (107) au Ciel ; celui qui rétablit l’ordre dans la ruine se conforme à l’Homme (108) ; celui qui use des choses opportunément se conforme à la Terre (109). Faites (au roi de Ou) d’humbles p.422 excuses ; remettez-lui des présents considérables ; s’il ne consent pas (à la paix), allez en personne marchander avec lui.

Keou-tsien approuva ce conseil ; il ordonna au grand officier Tchong (110) d’aller traiter de la paix avec Ou ; (Tchong), avançant sur ses genoux et inclinant la tête jusqu’à terre, dit (au roi de Ou) :

Keou-tsien sujet perdu de Votre Majesté, m’a envoyé, moi, Tchong, qui suis doublement votre sujet, pour que j’ose dire à ceux de vos subordonnés qui sont chargés de l’administration des affaires (111) : Keou-tsien demande qu’il soit votre sujet et que ses femmes soient vos concubines.

Le roi de Ou allait donner son consentement lorsque (Ou) Tse-siu lui dit :

— Le Ciel a fait présent de Yue à Ou ; ne donnez pas votre consentement.

Tchong revint rendre compte (du résultat de sa mission) à Keou-tsien. Keou- tsien voulait tuer ses femmes et ses enfants, brûler ses objets précieux et se précipiter au combat pour y trouver la mort ; Tchong le retint en lui disant :

— Le premier ministre de Ou, (Po) P’i, est un homme avide ; on peut le gagner par des présents ; permettez-moi de manœuvrer secrètement et d’aller p.423 lui parler.

Alors Keou-tsien ordonna à Tchong d’offrir secrètement au premier ministre de Ou, (Po) P’i, de belles femmes et des objets précieux. (Po) P’i accepta ces cadeaux et ménagea une entrevue au grand officier Tchong avec le roi de Ou. Tchong, inclinant sa tête jusqu’à terre, dit :

— Je désire, ô grand roi, que vous pardonniez ses fautes à Keou-tsien, et vous entrerez en possession de tous ses objets précieux ; si, par malheur, vous ne lui pardonniez pas, Keou-tsien est prêt à tuer toutes ses femmes et tous ses enfants, à brûler ses objets précieux et à se précipiter au combat avec tous ses cinq mille hommes ; certainement il aura de quoi vous tenir tête.

(Po) P’i en profita pour conseiller le roi de Ou, disant :

— (Le roi de) Yue, par sa soumission, devient votre sujet ; si vous êtes disposé à lui pardonner, ce sera avantageux pour votre royaume.

Le roi de Ou allait donner son consentement, lorsque (Ou) Tse-siu vint lui faire des remontrances, disant :

— Si maintenant vous n’anéantissez pas Yue, plus tard certainement vous vous en repentirez. Keou-tsien est un prince sage ; (Wen) Tchou et (Fan) Li sont d’excellents ministres ; s’ils retournent dans leur pays, ils fomenteront des troubles.

Le roi de Ou n’écouta pas ces conseils ; en définitive il pardonna à Yue ; il cessa les hostilités et se retira.

Lorsque Keou-tsien était dans une situation critique (sur le mont) Koei-ki, il gémit en poussant des soupirs et dit :

— Voici ma fin !

Tchong lui dit :

— T’ang (112) fut chargé de liens sur la Terrasse des Hia ; le roi Wen (113) fut emprisonné à Yeou-li ; Tch’ong-eul (114), (du pays) de Tsin, p.424 s’enfuit chez les Ti ; Siao-pe (115), de Ts’i, s’enfuit à Kiu. En définitive (ces quatre hommes) furent rois ou hégémons. Si on prend en considération ces exemples, quelle preuve y a-t-il que vous ne serez pas heureux ?

Quand Ou eut pardonné à Yue, le roi de Yue, Keou-tsien, revint dans son royaume ; il traita durement son corps et attrista sa pensée ; il plaça du fiel (116) sur son siège ; quand il s’asseyait ou qu’il se couchait, il levait les yeux sur ce fiel ; quand il mangeait ou buvait, il goûtait aussi du fiel. Il disait :

— Vous autres, oublieriez-vous l’affront (qui nous a été fait) à Koei-ki ?

Il se livrait en personne aux travaux du labourage ; sa femme tissait en personne. Dans sa nourriture, il n’ajoutait pas de viande ; dans son habillement, il ne multipliait pas les couleurs variées. Il abaissait sa dignité et s’humiliait devant les hommes sages ; il traitait avec honneur les hôtes et les étrangers ; il secourait les pauvres et s’affligeait sur les morts ; il partageait les peines de son peuple.

(Keou-tsien) voulait charger Fan Li de diriger le gouvernement du royaume ; (Fan) Li lui répondit :

— Pour les affaires militaires, (Wen) Tchong ne vaut pas (Fan) Li ; pour bien administrer le royaume et pour se gagner l’attachement des cent familles, (Fan) Li ne vaut pas p.425 (Wen) Tchong.

Alors (Keou-tsien) confia le gouvernement du royaume au grand officier (Wen) Tchong et chargea Fan Li et le grand officier Tche Ki d’entretenir des relations pacifiques et d’aller en otages dans (le pays de) Ou ; au bout de deux ans, (le roi de) Ou renvoya (Fan) Li.

Sept ans s’étaient écoulés depuis que Keou-tsien était revenu de Koei-ki ; il avait traité avec bonté ses soldats et son peuple ; ses soldats et son peuple désiraient être employés à le venger de Ou. Le grand officier Fong T’ong le blâma, disant :

— Récemment, votre royaume courait à sa perte ; maintenant il est florissant et prospère ; si vous prenez bien vos dispositions et que vous prépariez votre supériorité, Ou sera certainement saisi de crainte ; quand il sera saisi de crainte, le malheur arrivera certainement, comme l’oiseau de proie qui, quand il attaque, ne manque pas de cacher son corps (117). Or maintenant Ou attaque avec ses soldats Ts’i et Tsin ; sa haine contre Tch’ou et Yue est profonde ; sa renommée domine tout l’empire ; en réalité il est funeste à la maison des Tcheou. Sa vertu étant mince tandis que sa gloire est grande, il s’abandonnera certainement aux excès et s’enorgueillira. Pour Yue, le meilleur parti est de s’unir à Ts’i, de s’allier à Tch’ou, de s’associer à Tsin, afin d’être plus considérable que Ou. Ou, ayant de vastes désirs, ne manquera pas d’accepter à la légère le combat ; nous alors, nous aurons coalisé les forces (de nos alliés), et quand ces trois royaumes l’auront attaqué, Yue p.426 le recevra déjà épuisé et la victoire sera possible.

Keou-tsien approuva ce discours.

Deux ans plus tard (489) (118), le roi de Ou se disposa à attaquer Ts’i ; (Ou) Tse-siu l’en blâma, disant :

— Ce n’est point encore le moment de le faire. J’ai appris que Keou-tsien n’attachait pas d’importance à la saveur de ce qu’il mangeait, qu’il prenait part aux peines et aux joies des cent familles ; tant que cet homme ne sera pas mort, il sera un fléau pour notre royaume. Ou a Yue comme un mal attaché à son ventre et à son cœur, tandis que Ts’i n’est à Ou que comme la gale ou comme un herpès. Je désire, ô roi, que vous laissiez là Ts’i pour vous occuper d’abord de Yue.

Le roi de Ou ne l’écouta pas et attaqua aussitôt Ts’i ; il le battit à Ngai-ling (119) ; il fit prisonnier Kao (Tchao-tse) et Kouo (Hoei-tse), (du pays) de Ts’i, et revint en les emmenant ; il adressa des reproches à (Ou) Tse-siu qui lui dit :

— Votre Majesté n’a pas lieu de se réjouir.

Le roi s’irrita ; (Ou) Tse-siu voulut se tuer ; le roi l’apprit et l’en empêcha.

(Wen) Tchong, grand officier de Yue, dit (au roi de Yue) :

— J’ai reconnu que le roi de Ou faisait preuve de jactance dans son gouvernement ; je vous propose de le mettre à l’essai en lui empruntant du grain, pour deviner ce qui lui arrivera (120).

(Le roi de Yue) demanda à p.427 emprunter (du grain) ; le roi de Ou était disposé à le lui donner ; (Ou) Tse-siu le conjura de n’en rien faire, mais le roi l’accorda aussitôt. (Le roi de) Yue en conçut alors secrètement de la joie. (Ou) Tse-siu dit :

— Le roi n’écoute pas les remontrances ; dans trois ans, Ou sera en ruines.

Le premier ministre (Po) P’i apprit ce propos ; or il avait à plusieurs reprises été en contestation avec (Ou) Tse-siu dans les délibérations au sujet de Yue ; il en profita donc pour parler mal de (Ou) Tse-siu, disant :

— Ou Yuen (121) feint le loyalisme, mais en réalité c’est un homme cruel ; s’il n’a pas tenu compte de son père et de son frère aîné (122), comment pourrait-il tenir compte de son roi ? Auparavant, lorsque le roi voulait attaquer Ts’i, (Ou) Yuen l’en a blâmé avec violence, puis, quand le triomphe eut été remporté, à cause de cela même, il s’est, contrairement (à ce qu’on aurait pu attendre de lui), fâché contre le roi. Si le roi ne prend pas des mesures préventives contre (Ou) Yuen, celui-ci certainement suscitera des troubles.

(Po P’i) complota avec Fong T’ong de parler mal de (Ou Tse-siu) auprès du roi ; le roi d’abord ne suivit pas leurs conseils ; mais, quand il eut envoyé (Ou) Tse-siu dans (le pays de) Ts’i et qu’il apprit qu’il avait confié son fils au chef de la famille Pao (123), le roi fut fort irrité et dit :

— Ou Yuen en vérité me trompe et veut se révolter.

Il chargea un homme de remettre à (Ou) Tse-siu l’épée Tchou-liu (124) pour qu’il se p.428 donnât la mort. (Ou) Tse-siu éclata de rire et dit :

— J’ai fait que votre père (125) a eu l’hégémonie ; en outre, je vous ai mis sur le trône et au début vous vouliez partager le royaume de Ou pour m’en donner la moitié ; je ne l’ai pas accepté. Maintenant, vous faites volte-face et, à cause de calomnies, vous me mettez à mort, Hélas ! hélas ! Un homme certainement ne saurait se maintenir s’il est isolé.

Il fit cette réponse à l’envoyé :

— Ne manquez pas de prendre mes yeux et de les placer sur la porte orientale de (la capitale de) Ou, pour qu’ils voient l’entrée des soldats de Yue.

A la suite de cet événement (485), (le roi de) Ou confia le gouvernement à (Po) P’i.

Trois ans plus tard, Keou-tsien manda Fan Li et lui dit :

— Depuis que (le roi de) Ou a tué (Ou) Tse-siu, ceux qui l’entraînent et qui le flattent sont multitude. Puis-je (l’attaquer) ?

— Pas encore, répondit l’autre.

L’année suivante (482), au printemps, le roi de Ou réunit dans le nord les seigneurs à Hoang-tch’e (126) ; tous les soldats d’élite du royaume de Ou avaient accompagné le roi ; seuls les vieillards et les enfants étaient restés avec l’héritier présomptif pour garder (la capitale). Keou-tsien interrogea de nouveau Fan Li qui lui dit :

— Vous pouvez (l’attaquer).

Alors il mit en campagne deux mille condamnés à l’exil exercés aux armes, quarante mille soldats disciplinés, six mille pupilles du prince (127), mille hommes pris parmi les divers officiers et attaqua p.429 Ou. Les soldats de Ou furent battus et l’héritier présomptif de Ou fut aussitôt tué ; (les gens de) Ou informèrent leur roi de la situation critique dans laquelle ils se trouvaient ; le roi était en train de tenir une assemblée des seigneurs à Hoang-tch’e ; il craignit que l’empire n’eût connaissance de ces nouvelles et il les tint secrètes. Quand le roi de Ou eut terminé la convention jurée à Hoang-tch’e, il envoya alors des gens faire des présents considérables à Yue pour lui demander un arrangement ; (le roi de) Yue, estimant lui-même que, de son côté, il ne pouvait pas encore anéantir Ou, fit la paix avec Ou.

Quatre ans plus tard, Yue attaqua de nouveau Ou ; les soldats et le peuple de Ou étaient à bout de forces et épuisés ; les plus vaillants guerriers étaient tous morts dans (les campagnes contre) Ts’i et Tsin ; aussi Yue fit-il essuyer une grande défaite à Ou ; il en profita pour rester dans le pays et pour assiéger (sa capitale). Au bout de trois ans, les soldats de Ou furent battus et Yue (obligea) à son tour (128) le roi de Ou à s’aller percher sur la montagne de Kou-sou (129). Le roi de Ou envoya Kong-suen Hiong (130) qui se présenta le buste dénudé et marchant sur ses genoux et qui demanda un arrangement au roi de Yue en ces termes :

— Votre sujet abandonné, Fou-tch’ai, se permet de vous exposer ses pensées les p.430 plus intimes (131). Autrefois, il s’est rendu coupable à Koei-ki ; mais Fou-tch’ai n’a pas osé résister à vos ordres, et, après avoir obtenu de faire un arrangement avec Votre Majesté, il s’est retiré. Maintenant, si Votre Majesté soulève ses pieds de jade (132) et fait périr votre sujet délaissé, votre sujet délaissé n’aura qu’à obéir à votre ordre ; mais, dans sa pensée, il désire de son côté, que, comme cela s’est passé à Koei-ki, vous pardonniez son crime à votre sujet délaissé.

Keou-tsien, qui n’était pas cruel, était disposé à consentir. Fan Li lui dit :

— Lors de l’affaire de Koei-ki, le Ciel avait fait don de Yue à Ou ; Ou ne le prit pas. Maintenant, le Ciel fait don de Ou à Yue ; comment Yue pourrait-il s’opposer à (la volonté du) Ciel ? D’ailleurs, si Votre Majesté tient sa cour dès le matin et ne la congédie que le soir, n’est-ce pas à cause de Ou ? Pouvez-vous en un jour abandonner le fruit de projets poursuivis pendant vingt-deux années (133) ? Aussi bien, lorsqu’on ne prend pas ce que donne le Ciel, on reçoit au contraire une calamité. Celui qui façonne un manche de hache a un modèle qui n’est pas loin (134) ; Votre Majesté oublierait-elle le danger qu’elle a couru sur (le mont) Koei-ki ?

Keou-tsien dit :

— Je voudrais suivre votre conseil ; mais je ne puis pas me montrer dur envers cet p.431 envoyé.

Fan Li fit alors battre le tambour et avancer les soldats et dit :

— Le roi m’a confié le gouvernement, à moi son officier ; que l’envoyé se retire ; sinon, il sera considéré comme coupable.

L’envoyé de Ou se retira en pleurant. Keou-tsien, qui éprouvait de la pitié, envoya un homme dire au roi de Ou :

— Je vous fais roi de Yong-tong (135) ; vous commanderez à cent familles.

Le roi de Ou déclina (cette offre) en disant :

— Je suis vieux ; je ne saurais servir Votre Majesté.

Alors il se tua (473) ; il avait (auparavant) voilé son visage, disant :

— Je veux n’avoir pas de visage pour voir (Ou) Tse-siu (136).

Le roi de Yue fit alors les funérailles du roi de Ou et mit à mort le premier ministre (Po) P’i.

Quand Keou-tsien eut triomphé de Ou, il se dirigea vers le nord avec ses soldats et traversa (la rivière) Hoai ; avec Ts’i, Tsin et les seigneurs il tint une réunion à Chou-tcheou (137). Il fit parvenir son tribut aux Tcheou ; le roi Yuen, de (la dynastie) Tcheou, envoya un messager donner en présent à Keou-tsien de la viande des sacrifices et lui conférer le titre de chef des seigneurs. p.432 Quand Keou-tsien fut parti et qu’il eut passé au sud de (la rivière) Hoai, il donna le territoire de (la rivière) Hoai à Tch’ou ; il revint dans (le pays de) Ou, donna à Song le territoire qu’il lui avait enlevé et donna à Lou un territoire de cent li de côté, à l’est de (la rivière) Se. En ce temps les soldats de Yue faisaient la loi à l’est du Kiang et de (la rivière) Hoai. Les seigneurs adressèrent tous (à Keou-tsien) leurs félicitations et lui décernèrent le titre de roi hégémon.

Fan Li était aussitôt parti, et, (du pays) de Ts’i, il envoya au grand officier (Wen) Tchong une lettre dans laquelle il lui disait :

— Quand l’oiseau qui vole a été atteint, le bon arc est caché ; quand le lièvre rusé est mort, le chien agile est mis à cuire. Le roi de Yue est un homme à long cou et à bec d’oiseau (de proie) ; on peut participer avec lui aux dangers et aux difficultés ; on ne peut participer avec lui au bonheur. Pourquoi ne vous en allez-vous pas ?

Quand (Wen) Tchong eut vu cette lettre, il se dit malade et ne vint pas à la cour. Il se trouva des gens pour parler mal de (Wen) Tchong et dire qu’il s’apprêtait à susciter des troubles. Le roi de Yue fit alors présent d’une épée à (Wen) Tchong en lui disant :

— Vous m’avez enseigné sept procédés (138) pour p.433 combattre Ou ; j’en ai employé trois et j’ai vaincu Ou ; les quatre autres sont en votre possession ; faites-moi le plaisir d’aller les essayer auprès du roi mon prédécesseur.

(Wen) Tchong se tua aussitôt.

Keou-tsien mourut (139). Son fils, le roi Che-yu, prit le pouvoir. — Le roi Che-yu mourut (140). Son fils, le roi Pou-cheou, prit le pouvoir. — Le roi Pou-cheou mourut (141). Son fils, le roi Wong, prit le pouvoir. — Le roi Wong mourut (142). Son fils, le roi I, prit le pouvoir. — Le roi I mourut. Son fils, le roi Tche-heou, prit le pouvoir. — Le roi Tche-heou mourut (143). Son fils, le roi Ou-k’iang, prit le p.434 pouvoir (144). A l’époque du roi Ou-k’iang, Yue partit en guerre ; au nord, il attaqua Ts’i ; à l’ouest il attaqua Tch’ou ; il disputa la puissance aux royaumes du Milieu ; c’était alors le temps du roi Wei (145), de Tch’ou.

Yue, au nord, attaqua Ts’i ; le roi Wei, de Ts’i, envoya un homme conseiller le roi de Yue en ces termes :

— Si Yue n’attaque pas Tch’ou (146), il ne sera pas roi (147), (comme il pourrait l’être) au plus ; il ne sera pas hégémon, (comme il pourrait l’être) au moins. J’estime que si Yue n’attaque pas Tch’ou, c’est parce qu’il n’a pas l’alliance de Tsin (148). Han et Wei n’attaqueront certainement pas Tch’ou ; si Han attaquait Tch’ou, il détruirait sa propre armée et tuerait ses propres généraux et alors (les villes de) Che et Yang-ti (149) seraient en péril ; de même, Wei détruirait sa propre armée et tuerait ses propres généraux et alors p.435 (les villes de) Tch’en et Chang-ts’ai (150) ne seraient plus tranquilles. Ainsi, si les deux Tsin se mettaient au service de Yue, ils n’iraient pas jusqu’à détruire leurs armées et tuer leurs généraux ; leurs efforts ne se manifesteraient pas (dans la mêlée) des chevaux en sueur (151). Pourquoi donc attachez-vous tant d’importance à obtenir l’alliance de Tsin (152) ?

Le roi de Yue dit :

— Ce que je demande à Tsin, ce n’est pas d’élever des retranchements et de livrer bataille ; à plus forte raison, comment serait-ce d’attaquer des villes fortifiées et d’assiéger des places ? Ce que je désire de Wei, c’est qu’il rassemble (des troupes) sous (les murs de) Ta-leang (153) ; ce que je désire de Ts’i, c’est qu’il fasse une démonstration p.436 militaire sur les territoires de Nan-yang et de Kiu (154), tout en rassemblant (des troupes) dans les régions de Tch’ang et de T’an (155). Alors (les soldats que Tch’ou devra immobiliser) en dehors de Fang-tch’eng (156) n’iront pas au sud ; (les soldats qu’il devra placer) entre (les rivières) Hoai et Se n’iront pas à l’est (157). Les régions de Chang, de Yu (158), de Si (159), de Li (160) et de Song-hou (161) et celles qui sont à gauche du chemin qui mène chez les Hia (162) ne suffiront pas à garder (Tch’ou) contre Ts’in ; (les pays) au sud du Kiang et sur les bords de la rivière Se ne suffiront pas à p.437 s’occuper de Yue (163). Alors Ts’i, Ts’in, Han et Wei en seront venus à leurs fins avec Tch’ou ; de cette manière, les deux Tsin se partageront son territoire sans avoir combattu ; ils moissonneront sans avoir labouré. S’ils n’agissent pas ainsi et s’ils élèvent des remparts entre le Ho et les montagnes, ce sera pour le plus grand profit de Ts’i et de Ts’in ; si c’est là ce qui les attend, ils auront échoué dans leurs projets ; comment serait-ce ainsi qu’ils arriveront à la royauté ?

L’envoyé de Ts’i dit :

— C’est pure bonne fortune si (le roi de) Yue n’est pas allé à sa perte. Je n’estime pas la manière dont il se sert de son intelligence, comme l’œil qui voit les poils les plus fins (164), mais qui ne voit pas ses propres cils. Maintenant, ô roi, vous connaissez que Tsin échouera dans ses projets et vous ne connaissez pas vous-même les fautes de Yue ; c’est là que s’applique l’apologue de l’œil. Ô roi, ce que vous attendez de Tsin, ce n’est pas (qu’il vous prête) sa force dans (la mêlée des) chevaux en sueur ; bien plus, vous ne pouvez pas unir ses armées aux vôtres et vous allier avec lui ; vous vous proposez d’attendre qu’il divise les gens de Tch’ou. Mais les gens de Tchou sont déjà divisés ; pourquoi attendre cela de Tsin ?

— Comment l’entendez-vous ?, demanda le roi de Yue.

Son interlocuteur répondit :

— Les trois grands officiers de Tch’ou, ont déployé neuf armées ; au nord, ils assiègent K’iu-ou (165) et Yu-tchong (166) ; p.438 de là jusqu’à la passe de Ou-kia (167), il y a trois mille sept cents li ; l’armée de King Ts’oei est rassemblée au nord dans les régions de Lou, de Ts’i et de Nan-yang (168) ; y a-t-il division plus grande que celle-là ? D’ailleurs, ô roi, ce que vous demandez, c’est de mettre aux prises Tsin et Tch’ou ; mais si Tsin et Tch’ou ne se livrent pas bataille, les soldats de Yue ne se lèveront pas ; c’est là connaître deux (nombres de) cinq et ne pas savoir qu’ils font dix. Si en ce moment vous n’attaquez pas Tch’ou, je sais par là que Yue ne sera pas roi (comme il pourrait l’être) au plus, qu’il ne sera pas hégémon (comme il pourrait l’être) au moins. Cependant, Tch’eou, P’ang et Tch’ang-cha (169) fournissent Tch’ou de riz ; les étangs de King-ling fournissent Tch’ou de bois ; si Yue épie avec ses soldats et pénètre jusqu’à la passe Ou-kia (170), ces quatre localités n’enverront plus à Yng (171) leur utile tribut. D’après ce que j’ai entendu dire, celui qui médite d’être roi et qui ne devient pas roi, peut au moins devenir hégémon ; mais s’il ne devient pas hégémon, il a manqué sa destinée royale. Je désire donc que Votre Majesté s’applique uniquement à attaquer Tch’ou.

A la suite de cet entretien, (le roi de) Yue cessa aussitôt les hostilités contre Ts’i et attaqua Tch’ou. Le roi Wei (339-329), de Tch’ou, leva des soldats et le combattit ; il p.439 fit essuyer une grande défaite à Yue ; il tua le roi Ou-k’iang ; il s’empara de tout l’ancien territoire de Ou et arriva au nord du Tche-kiang (172) ; il vainquit Ts’i à Siu-tcheou (173).

Yue à la suite de ces événements fut dispersé ; les fils des diverses branches (de la famille royale) luttèrent les uns contre les autres pour prendre le pouvoir ; les uns furent rois ; les autres furent princes ; ils occupèrent le littoral de la mer au sud du Kiang ; ils étaient soumis à Tch’ou et lui rendaient hommage. Sept générations plus tard, on arrive à Yao, prince de Min (174), qui aida les seigneurs à triompher de Ts’in. L’empereur Kao, de (la dynastie) Han, rendit à Yao le titre de roi de Yue pour qu’il reçût la succession (des anciens rois) de Yue. Les princes de Tong-yue et de Min sont tous ses descendants (175).

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Fan Li fut au service du roi de Yue, Keou-tsien ; il y fatigua son corps et y employa toutes ses forces ; pendant plus de vingt années il fit de profondes p.440 combinaisons avec Keou-tsien ; en définitive, il anéantit Ou et vengea l’affront du (mont) Koei-ki ; au nord, il fit passer les soldats jusqu’à (la rivière) Hoai pour être à portée de Ts’i et de Ts’in ; il donna ses ordres aux royaumes du Milieu pour qu’ils honorassent la maison des Tcheou. Keou-tsien  eut ainsi l’hégémonie et Fan Li fut nommé général en chef. Quand ils furent retournés dans leur pays, Fan Li, estimant qu’il est difficile à celui qui est couvert d’un grand titre de se maintenir longtemps (dans cette haute situation), que, d’ailleurs, Keou-tsien était un homme avec qui on pouvait partager les périls, mais avec qui il était difficile de rester en temps de paix, écrivit une lettre pour s’expliquer avec Keou-tsien en ces termes :

« J’ai appris que, lorsque le souverain est anxieux, (le devoir d’)un sujet est de se donner de la peine ; que, lorsque le souverain a subi un affront, (le devoir d’)un sujet est de mourir. Autrefois, Votre Majesté a subi un affront sur le Koei-ki ; si je ne suis pas mort, c’est parce que j’avais à m’occuper de (venger) cela. Maintenant que cette honte a été lavée, je vous demande de me faire périr à la suite (de l’affaire) du Koei-ki.

Keou-tsien dit :

— Je me propose de posséder mon royaume en le partageant avec vous ; si vous n’y consentez pas, je vous appliquerai la (peine de) mort.

Fan Li répliqua :

— Que le prince exécute son ordre ; moi, son sujet, je suivrai mon idée.

Il empaqueta donc ses menus joyaux, ses perles et ses jades, et, avec les personnes qui lui étaient personnellement attachées, il monta en bateau et s’en alla en voguant sur la mer. Il ne revint plus jamais. Alors Keou-tsien marqua la montagne Koei-ki comme le lieu que Fan Li recevait en apanage.

Fan Li, après avoir vogué sur la mer, débarqua dans p.441 (le pays de) Ts’i ; il changea son nom de famille et son nom personnel et s’appela Tch’e-i Tse-p’i (176). Il laboura sur le bord de la mer ; il fatigua son corps et employa toutes ses forces ; lui le père, et ses fils, s’occupèrent à (mettre en valeur) leur bien. Au bout de peu de temps ils amenèrent leur bien à valoir plusieurs milliers de myriades (de pièces de monnaie). Les gens de Ts’i, entendant parler de sa sagesse, firent de lui leur conseiller d’État ; Fan Li gémit en soupirant et dit :

— Dans ma vie privée, j’ai obtenu une fortune de mille livres d’or ; dans ma vie publique, j’ai atteint aux grades de haut dignitaire et de conseiller d’État. C’est là le faîte pour un homme vêtu de toile (177). Garder longtemps les honneurs ne porte pas bonheur.

Il rendit alors le sceau de conseiller, distribua ses richesses et les répartit entre ses amis et connaissances et ses voisins ; puis, emportant avec lui ses joyaux les plus précieux, il s’en alla par des chemins détournés.

Il s’arrêta à T’ao (178). Il jugea que cet endroit était au centre de l’empire, que les chemins par où se pratiquait p.442 l’échange des marchandises fournies et demandées (179) y passaient, qu’en y faisant le commerce, on pouvait atteindre à la richesse. Alors il s’appela lui-même l’honorable Tchou, de T’ao, et recommença à s’astreindre à une règle sévère (180). Lui le père, et ses fils, labourèrent et firent de l’élevage ; tantôt vidant (leurs entrepôts), tantôt les remplissant, ils attendaient le moment opportun pour faire le transport des denrées et cherchaient à obtenir un intérêt de un pour dix. Au bout de peu de temps ; il obtint une opulence de plusieurs fois cent millions (de pièces de monnaie). Tout l’empire jugeait l’honorable Tchou, de T’ao, un homme unique (181).

Quand il demeurait à T’ao, l’honorable Tchou engendra un fils cadet. Lorsque ce fils cadet de l’honorable Tchou fut devenu adulte, le second fils de l’honorable Tchou tua un homme et fut emprisonné dans (le pays de) Tch’ou. L’honorable Tchou dit :

— Celui qui tue un homme est puni de mort : c’est la règle. Cependant j’ai entendu dire que le fils de (celui qui possède) mille livres d’or ne meurt pas sur la place publique.

Il dit à son fils cadet d’aller examiner cette affaire ; il mit alors mille i (182) d’or jaune dans une caisse de vêtements p.443 grossiers qu’il chargea sur un char tiré par un bœuf ; il s’apprêtait à faire partir son fils cadet lorsque son fils aîné le pria avec insistance en lui exprimant le désir d’y aller. L’honorable Tchou n’y consentant pas, son fils aîné lui dit :

— Quand dans une famille il y a un fils aîné, on l’appelle le directeur de la famille. Maintenant que mon frère plus jeune que moi a commis un crime, si Votre Excellence ne m’envoie pas et qu’elle envoie mon plus jeune frère, c’est (déclarer que) je suis indigne ; je me tuerai.

Sa mère parla en sa faveur, disant :

— Si maintenant vous envoyez votre fils cadet, il n’est point encore sûr qu’il puisse conserver la vie de votre second fils ; cependant vous aurez fait périr inutilement votre fils aîné. Est-ce bien agir ?

L’honorable Tchou, ne pouvant faire autrement, envoya alors son fils aîné ; il le chargea d’une lettre scellée destinée à une personne avec qui il avait été autrefois en bons termes, maître Tchoang (183), et lui dit :

— Quand vous serez arrivé, apportez les mille livres d’or dans la demeure de maître Tchoang ; obéissez à ce qu’il jugera (bon de faire) ; gardez-vous d’intervenir contre lui dans cette affaire.

Quand le fils aîné se fut mis en route, il s’était de son côté muni secrètement de plusieurs centaines de livres d’or. Il arriva (dans le pays de) Tch’ou ; la maison de maître Tchoang était adossée au mur du faubourg ; il écarta des plantes potagères pour pénétrer jusqu’à la porte ; cette demeure était fort pauvre ; cependant le fils aîné remit la lettre et présenta les mille p.444 livres d’or comme son père le lui avait ordonné. Maître Tchoang dit :

— Il faut vous en aller promptement ; gardez-vous de rester ici ; si votre jeune frère est relâché, ne demandez pas comment cela s’est fait.

Quand le fils aîné fut parti, il resta secrètement à l’insu de (184) maître Tchoang ; avec l’argent dont il s’était muni personnellement, il fit des présents aux hommes considérables qui étaient chargés de l’administration des affaires dans le royaume de Tch’ou. Quoique maître Tchoang demeurât dans une pauvre masure, cependant il était renommé dans le royaume pour son désintéressement et sa droiture. Le roi de Tch’ou et ses subordonnés le prenaient tous pour modèle et l’honoraient. Quand l’honorable Tchou lui eut apporté de l’or, il n’eut point l’intention de le garder ; il se proposait, après que l’affaire aurait été arrangée, de le lui renvoyer pour témoigner sa loyauté. C’est pourquoi, lorsque l’or fut arrivé, il dit à sa femme :

— C’est l’or de l’honorable Tchou ; je l’ai comme j’aurais une maladie et ne le garderai pas longtemps ; je vous avertis que je le lui rendrai plus tard ; n’y touchez pas.

Cependant le fils aîné de l’honorable Tchou ne connaissait pas ses intentions et estimait qu’il était absolument sans influence (185).

Maître Tchoang, profitant d’un moment opportun, vint voir le roi de Tch’ou et lui dit que telle étoile se trouvait en tel endroit, ce qui était funeste pour Tch’ou ; p.445 le roi de Tch’ou, qui avait depuis longtemps confiance en maître Tchoang, lui dit :

— Maintenant, que faut-il faire ?

Maître Tchoang lui répondit :

— Je considère que seule la vertu est capable de supprimer cela.

Le roi de Tch’ou dit :

— Maître, c’est fort bien ; je vais agir de cette manière.

Alors il chargea des gens d’aller fermer le dépôt de ses trois sortes de monnaies. Les gens considérables (du pays de) Tch’ou en furent surpris et dirent au fils aîné de l’honorable Tchou :

— Le roi va promulguer une amnistie.

— Comment cela ?, dit l’autre.

— Chaque fois, répondirent-ils, que le roi s’apprête à promulguer une amnistie, il fait toujours fermer le dépôt de ses trois sortes de monnaies (186). Hier au soir, il a chargé un envoyé de faire cette fermeture.

Le fils aîné de l’honorable Tchou jugea que, puisqu’il y avait une amnistie, son frère cadet devrait nécessairement être relâché ; il trouvait dur que les mille livres d’or eussent été données en pure perte à maître Tchoang ; lequel n’avait rien fait. Alors il revint voir maître Tchoang qui, fort étonné, lui dit :

— Vous n’êtes donc pas parti ?

Le fils aîné répondit :

— Point encore. J’avais d’abord à m’occuper de mon frère cadet. Mon frère cadet maintenant pense qu’il sera naturellement amnistié. C’est pourquoi je viens prendre congé de vous en m’en allant.

Maître Tchoang connut que son désir était de ravoir son or ; il lui :

— Entrez vous-même dans la chambre et prenez l’or.

Quand le fils aîné fut entré lui-même dans la p.446 chambre et eut pris l’or, il s’en alla en l’emportant et se réjouit et se félicita à part lui.

Maître Tchoang regardait comme un affront d’avoir été acheté par le fils (de l’honorable) Tchou (187) ; il vint donc voir le roi de Tch’ou et lui dit :

— Auparavant je vous ai parlé au sujet de telle étoile ; vous m’avez dit, ô roi, que vous désiriez contrebalancer (ce mauvais présage) par un redoublement de vertu. Maintenant, quand je suis sorti, tout le monde sur ma route racontait que le fils de l’honorable Tchou, homme opulent de T’ao, avait tué un homme et était emprisonné dans (le pays de) Tch’ou, que sa famille avait pris beaucoup d’argent pour en faire présent à l’entourage du roi, et qu’ainsi ce n’était pas parce que le roi avait compassion du royaume de Tch’ou qu’il promulguait une amnistie, mais que c’était à cause du fils de l’honorable Tchou.

Le roi de Tch’ou se mit fort en colère et dit :

— Quoique je n’aie pas de vertu, comment serait-ce à cause du fils de l’honorable Tchou que je répands ma bienfaisance ? 

Il ordonna qu’on prononçât la sentence contre le fils de l’honorable Tchou et qu’on le mît à mort ; le lendemain, il promulgua aussitôt l’ordre d’amnistie. En définitive, le fils aîné de l’honorable Tchou revint en emportant le corps de son frère cadet.

Quand il arriva, sa mère et les gens de l’endroit se lamentèrent tous. Maître Tchou fut le seul à rire et dit :

— Je savais bien qu’il causerait sûrement la mort de son frère ; ce n’est pas qu’il n’aimât pas son frère ; mais il y avait quelque chose à quoi il ne pouvait pas consentir. En effet, dès sa jeunesse il a demeuré avec moi ; il s’est vu dans la peine et a eu de la difficulté à gagner sa vie ; p.447 c’est pourquoi il trouve dur de renoncer à des richesses. Quant à son plus jeune frère, dès sa jeunesse il m’a vu riche ; monté sur (un char) solide et pressant (des chevaux) excellents, il (s’occupe à) chasser les lièvres rusés. Comment saurait-il d’où vient l’argent ? aussi l’abandonne-t-il facilement et sans en avoir aucun regret. Si auparavant je voulais envoyer mon plus jeune fils, c’est précisément parce qu’il savait dépenser l’argent, tandis que l’aîné, qui ne le savait pas, n’a abouti par là qu’à causer la mort de son frère. C’était dans la nature des choses ; il n’y a pas lieu de s’en affliger. Pour moi, jour et nuit certes je m’attendais à la venue de son cadavre.

Ainsi Fan Li occupa trois endroits différents (188) et devint célèbre dans l’empire. Ce n’est pas à la légère qu’il s’en alla et pour le simple plaisir de le faire (189) ; partout où il s’arrêta, il ne manqua pas de devenir célèbre. En définitive, il mourut de vieillesse à T’ao. C’est pourquoi la tradition populaire l’appelle « maître Tchou, de T’ao ».

Le duc grand astrologue dit : L’œuvre méritoire de Yu fut considérable ; il dirigea les neuf cours d’eau et fixa les neuf provinces ; jusqu’à maintenant, tous les Hia (190) ont joui (à cause de cela) de l’ordre et de la paix. Son descendant, Keou-tsien, fatigua son corps et accabla son esprit ; en définitive, il anéantit le puissant (royaume de) Ou, et, au nord, il fit voir ses soldats aux royaumes du Milieu pour qu’ils honorassent la maison p.448 des Tcheou. On l’appela du titre de roi-hégémon. Keou-tsien pourrait-il ne pas être nommé un sage ? C’est qu’en effet il eut la gloire que Yu lui avait laissée. — Fan Li par suite de ses émigrations occupa trois endroits différents (191), et dans tous il eut une renommée éclatante, renommée qui est descendue jusqu’à la postérité. — Le ministre et le souverain ayant été tels, si on voulait qu’ils ne fussent pas illustres, le pourrait-on faire (192) ?




Notes


(101. ) La capitale du royaume de Yue occupait l’emplacement de la ville préfectorale actuelle de Chao-hing, dans la province de Tche-kiang ; elle était donc au nord du mont Koei-ki. — Ce chapitre commence l’histoire des princes de Yue avec Yun-tch’ang qui, en 505 avant J.-C., combattit contre le roi de Ou ; il raconte ensuite le règne de Keou-tsien qui dura de 496 à 465 ; enfin il ajoute quelques mots sur les successeurs de ce prince jusqu’en l’année 333, date à laquelle le roi de Tch’ou brisa la puissance de Yue. Après l’année 333, les débris du royaume de Yue forment une multitude de petites principautés qu’on appelle les cent Yue ; à la fin du règne de Ts’in Che-hoang-ti et sous les premiers empereurs Han, quelques-unes de ces principautés prennent une certaine importance politique ; ce sont : le Nan Yue, à Canton ; le Min Yue, dans la province de Fou-hien ; le Yue-tong-hai, dans la province de Tche-kiang (cf. tome I, Introduction, p. LXXIX-LXXXI). Ces principautés se rattachent certainement à la race annamite ; nous en pouvons donner deux preuves : en premier lieu, les princes du Nan Yue sont regardés par les historiens annamites comme formant la troisième dynastie de l’Annam (cf. Truong-vinh-ky, Cours d’histoire annamite, vol, I, p. 18-21). En second lieu, les princes du Yue-tong-hai avaient pour capitale Tong Ngeou, le Ngeou oriental (auj. Wen-tcheou-fou dans le Tche-kiang) ; or, les historiens annamites nous apprennent que le royaume annamite de Si Ngeou ou Ngeou occidental était un royaume dont la capitale, Kou-louo (Co-loa) se trouvait dans la province tonkinoise de Bac-ninh, non loin de la jonction du canal des Rapides et du Fleuve Rouge, au nord de Hanoï (cf. Dumoutier, Étude historique et archéologique sur Co-loa, p. 8) ; le Ngeou oriental, dans le Tche-kiang, et le Ngeou occidental, dans le Tonkin, étaient deux rameaux qui sortaient d’une souche commune, la race annamite. Si le Nan Yue et le Yue-tong-hai appartiennent à la race annamite, comme d’ailleurs ils descendent du royaume de Yue dont Keou-tsien fut le plus illustre souverain, c’est à cette race aussi qu’il faut rattacher le royaume de Yue lui-même. Ce chapitre de Se-ma Ts’ien renferme donc les plus anciens témoignages historiques que nous ayons sur le passé de la race annamite. D’autre part, nous avons vu (n. 31.102. ad fin et n. 31.111. ) que la population du pays de Ou n’était pas chinoise et avait quelque parenté avec les Japonais. Le long duel des royaumes de Yue et de Ou est donc en réalité la lutte de deux races étrangères qui sont toutes deux différentes des Chinois.

Errata : Nous avons énuméré dans cette note les raisons qui nous font considérer l’ancien État de Yue comme étant de race annamite. Voici un nouvel argument en faveur de la même thèse : on sait que les inscriptions sanscrites du Tchampâ appellent les Annamites Yavanas. Or la transcription véritable du nom du royaume de Yue en chinois était Yu-yue, transcription qu’on trouve, par exemple, dans le Tchou chou ki nien (Legge, C. C., vol. III, prolégomènes, pp. 166, 167, 169) ; mais le mot [a] se prononçait autrefois vat comme le prouvent les transcriptions Li-vat-to = Revatî ; Vat-tcho = Vadjra, A-wei-vat-ti = Avivartî (cf. Julien, Méthode, p. 230) : les mots [b][a] correspondent donc à un nom qui serait Yu-vat et les habitants du pays de ce nom ne pouvaient guère être appelés en sanscrit autrement que « Yavanas ». Le pays de Yue [a] devait donc être habité par des Yavanas, c’est-à-dire des Annamites.

(102. ) Ce personnage s’appelait Ou yu d’après le Ou Yue tch’oen ts’ieou (chap. IV, p. 7 v°). Le Ou Yue tch’oen ts’ieou a été composé dans la seconde moitié du premier siècle de notre ère par Tchao Ye, appellation Tchang-kiun qui était originaire de Chan-yn (une des deux sous-préfectures formant la ville préfectorale actuelle de Chao-hing, dans le Tche-kiang), c’est-à-dire de l’endroit même où s’élevait autrefois la capitale du royaume de Yue. La biographie de Tchao Ye se trouve dans le chapitre CIX, b du Heou Han Chou ; le texte du Ou Yue tch’oen ts’ieou fait partie de la collection intitulée Han Wei ts’ong chou.

(103. ) D’après le Tch’oen ts’ieou (5e année du duc Ting), c’est en l’an 505 que les troupes de Yue envahirent le pays de Ou.

(104. ) Cette date nous est fournie par le chapitre XXXI des Mémoires historiques (cf. p. 24-25) qui rapporte à l’année 496 la bataille de Tsoei-li dont il va être question ici même.

(105. ) Cf. n. 31.195. .

(106. ) Cf. n. 31.198. .

(107. ) Le mot [] ici le sens de [] « prendre pour règle », ou de « prendre pour règle et imiter ». — Le Ciel nous enseigne que lorsque la plénitude est atteinte on ne doit pas chercher à la dépasser ; c’est ainsi que, lorsque la lune est parvenue à son plein, elle décroît ; le sage souverain devra se conformer en cela au Ciel ; étant noble, il n’ira pas jusqu’à l’arrogance ; étant riche, il ne se laissera pas aller à l’extravagance.

(108. ) Le sage souverain donne son secours dans les calamités et assure la sécurité dans les dangers ; il gagne ainsi le cœur des hommes, ce que le texte exprime en disant qu’il se conforme à l’homme.

(109. ) La Terre produit chaque chose en son temps et on ne saurait forcer le cours de la nature ; le souverain sage se sert des choses au moment voulu, et, en ce faisant, il se conforme à la Terre. On remarquera dans ce passage la trinité du Ciel, de la Terre et de l’Homme qui joue un grand rôle dans les spéculations des penseurs chinois. Ces trois phrases se retrouvent dans le Kouo yu, discours de Yue, 2e partie ; elles y sont mises dans la bouche de Fan Li, mais en une autre occasion que celle dont il est parlé ici. Enfin les deux premières de ces trois phrases sont incorporées dans le texte du chapitre Hing che de Koan-tse (chap. I, p. 8 r°).

(110. ) D’après le Ou Yue tch’oen ts’ieou, le nom de famille de ce personnage était Wen, son nom personnel Tchong, son appellation Tse-k’in.

(111. ) Cf. Kouo yu, chap. Yue yu, première partie :

« Mon prince, Keou-tsien, a envoyé son sujet infime Tchong, non pour qu’il ose faire entendre directement sa voix à celui qui est roi par la grâce du Ciel, mais pour qu’il dise en particulier à ceux de ses subordonnés qui sont chargés de l’administration des affaires...  »

(112. ) T’ang le vainqueur, fondateur de la dynastie des Yn ; cf. tome I, n. 02.331.

(113. ) Le roi Wen, fondateur de la dynastie des Tcheou ; cf. tome I, n. 03.213.

(114. ) Le duc Wen, de Tsin ; cf. p. 283, lignes 20-21.

(115. ) Le duc Hoan, de Ts’i ; cf. p. 46, ligne 24.

(116. ) On sait que le fiel est considéré par les Chinois comme le principe du courage guerrier. Avoir peu de fiel, c’est être peu courageux. Cf. Aymonier, Les Tchames et leurs religions, p. 170 :

« Ainsi que la généralité des peuples de l’Extrême-Orient, ces Tchames (les Tchames du Cambodge) ont la croyance barbare que le fiel humain pris en breuvage est un excitant souverain qui rend terrible à la guerre. On le prend à vif, sur les blessés ennemis. Mélangé à l’eau-de-vie il donne le breuvage qui « fait vibrer tout le corps », disent les Indo-Chinois. On sait qu’il est de tradition que, dans toutes ces contrées, les éléphants de guerre royaux étaient arrosés de fiel humain au moins une fois l’an.

(117. ) Comme l’oiseau de proie reste invisible pour sa victime jusqu’à moment où il fond sur elle, ainsi le malheur s’abattra à l’improviste sur le royaume de Ou.

(118. ) Cette date est celle qui résulte du texte du chapitre sur le royaume de Ou ; cf. p. 27. Ici, le nombre de neuf années qui est indiqué comme s’étant écoulé depuis que Keou-tsien avait été en péril sur le mont K’oei-ki, nous reporterait à la date de 485 avant J.-C. qui est celle de la mort d’Ou Tse-siu ; cette mort va en effet être rappelée quelques lignes plus loin.

(119. ) Cf. n. 31.204. .

(120. ) Le roi de Ou, s’il était un prince avisé, ne devait pas donner du grain à Yue qui était son pire ennemi ; mais, par jactance, il pouvait être disposé à en donner ; Wen Tchong propose de le mettre à l’épreuve de cette manière, afin de connaître son caractère et de prévoir ce qui lui arrivera dans la suite,

(121. ) Yuen est le nom personnel de Ou Tse-siu ; cf. chap. LXVI.

(122. ) Cf. p. 373-374.

(123. ) Cf. p. 29.

(124. ) Cf. n. 31.214. .

(125. ) Le roi Ho-lu.

(126. ) Cf. n. 31.218. .

(127. ) On désignait ainsi des jeunes gens que le prince attachait à sa personne et élevait comme s’ils eussent été ses fils

(128. ) Le mot [] implique ici l’idée de réciprocité. Le roi de Ou est obligé de se réfugier sur la montagne de Kou-sou de même que, auparavant, le roi de Yue avait dû se retirer sur la montagne Koei-ki.

(129. ) Cf. n. 31.196. .

(130. ) Le Ou Yue tch’oen ts’ieou, qui reproduit tout ce passage (chap. VI, p. 11 r° et suiv.), appelle ce personnage Wang-suen.

(131. ) Littéralement : « son ventre et son cœur ».

(132. ) C’est-à-dire :

« si vous avancez pour mettre à mort le roi de Ou, au lieu de vous arrêter pour lui pardonner.

La même expression se retrouve dans le Tso tchoan, 26e année du duc Hi :

« Mon prince, apprenant que Votre Majesté s’était mise en marche et allait condescendre à venir dans sa misérable ville, m’a envoyé, moi son sujet subalterne, pour offrir ces provisions à vos officiers.

(133. ) De 494, date de la fuite du roi de Yue sur le mont Koei-ki, à 473, date à laquelle le roi de Ou dut se rendre à merci.

(134. ) Le modèle est la hache même qu’il tient en main pour façonner un manche de hache.

(135. ) Cf. n. 31.226. .

(136. ) Il craint les reproches que lui feront après sa mort les mânes de Ou Tse-siu.

(137. ) Chou-tcheou était une ville du pays de Ts’i ; elle correspond à l’ancienne ville de Sie qui dépend de la sous-préfecture actuelle de T’eng, préfecture de Yen-tcheou, province de Chan-tong. — D’après le Ou Yue tch’oen ts’ieou (chap. VI, p. 17 v°), le roi Keou-tsien se serait aussi rendu à Lang-ya et y aurait élevé une terrasse de 7 li de circonférence du haut de laquelle il contemplait la mer orientale (cf. tome II, n. 06.261) ; il aurait eu une entrevue avec Confucius ; il aurait donné ses ordres à tous les seigneurs et aurait menacé de châtier le prince de Ts’in qui refusait de lui obéir. Mais il est difficile de démêler dans tout cela l’élément historique de l’élément légendaire.

(138. ) Le Yue tsiue chou (chap. XII) énumère neuf procédés que Wen Tchong avait enseignés à Keou-tsien pour combattre le roi de Ou ; le premier était d’honorer le Ciel et la Terre et de servir les mânes et les dieux ; le second, d’avoir des richesses considérables pour gagner ce prince par des présents ; le troisième, d’acheter cher le grain de manière à vider son pays ; le quatrième, de lui donner de belles femmes pour affaiblir sa volonté ; le cinquième, de lui donner d’habiles ouvriers qui lui fissent des édifices, des palais, des habitations, des terrasses élevées pour épuiser ses ressources et détruire ses forces ; le sixième, de gagner par des présents ceux qui le flattaient, de manière à ce qu’il fût aisé de l’attaquer ; le septième, de renforcer ceux qui lui adressaient des remontrances pour qu’il se tuât ; le huitième, d’avoir un pays riche et des armes prêtes ; le neuvième, d’avoir de fortes cuirasses et des armes bien aiguisées pour profiter de l’épuisement (de l’ennemi).

(139. ) D’après le Tchou chou ki nien, la mort de Keou-tsien serait survenue en 465 avant J.-C. Nous y lisons en effet ceci :

« La première année (468) du roi Tcheng-ting, Yu-yue (cf. n. 31.107. , ad fin.) transféra sa capitale à Lang-ya (cf. n. 137, ad fin. et tome II, n. 06.261). — La quatrième année (465), au onzième mois, Keou-tsien, vicomte de Yu-yue mourut ; il est connu sous le nom de Tan-tche. Lou-yng lui succéda.

Cf. Legge, C. C., vol. III, proleg., p. 167.

(140. ) En 459, d’après le Tchou chou ki nien.

(141. ) En 449, d’après le Tchou chou ki nien.

(142. ) D’après le Tchou chou ki nien, ce roi s’appelait Tchou-keou ; il anéantit en 415 la principauté de T’eng (auj. préfecture secondaire de T’eng, préfecture de Yen-tcheou, province de Chan-tong) ; il fit prisonnier en 414 le prince de T’an (auj. sous-préfecture de T’an-tch’eng, préfecture de I-tcheou, province de Chan-tong). Il mourut en 412. — Ce témoignage tendrait à prouver que les princes de Yue avaient continué, même après Keou-tsien, à dominer dans le Chan-tong. Il faut sans doute se représenter le royaume de Yue comme une puissance maritime qui, grâce à ses flottes, avait réussi à s’emparer de toute la côte orientale de la Chine jusqu’au Chan-tong.

(143. ) D’après le Tchou chou ki nien, en 379, le prince de Yue se transporta de nouveau dans le pays de Ou, c’est-à-dire qu’il revint à Chao-hing fou, dans le Tche-kiang. Il semblerait résulter de ce texte que les rois de Yue étaient restés établis à Lang-ya, dans le Chan-tong, de l’an 468 (cf. plus haut, n. 139) à l’an 379. — Toujours d’après le Tchou chou ki nien, qui est ici notre seule source d’informations, le roi I fut assassiné en 376 par son frère aîné Tchou-kieou, lequel fut mis à mort la même année et remplacé par Feou-ts’o-tche ; en 375, un certain Se-k’iu, grand officier de Yue, donna le trône à Tch’ou-ou-yu ; en 365, le frère cadet de Se-k’iu assassina son prince et mit Ou-tchoan sur le trône. — Cet Ou-tchoan paraît être le prince que Se-ma Ts’ien appelle Tche-heou.

Errata : Chao-hing fou, dans le Tche-kiang, était la capitale du royaume de Yue, tandis que la capitale du royaume de Ou était à Sou-tcheou fou, dans le Kiang-sou. En revenant dans le pays de Ou, le roi de Yue rentra donc à Sou-tcheou fou, et non à Chao-hing fou.

(144. ) Le prédécesseur de Ou-k’iang mourut en 357, d’après le Tchou chou ki nien.

(145. ) Le roi Wei, de Tch’ou, régna de 339 à 329 avant J.-C. Il y a donc ici vraisemblablement une erreur et il faut lire : le roi Wei, de Ts’i ; en effet, le roi Wei, de Ts’i, régna de 378 à 343 avant J.-C. et comme c’est de lui qu’il est question dans la phrase suivante, le roi Wei, de Tch’ou, ne pouvait pas encore être, à cette époque, monté sur le trône. Le roi Wei, de Tch’ou, n’apparaîtra que plus tard dans le récit de Se-ma Ts’ien ; c’est lui en effet qui tua, en 333, le roi de Yue, Ou-k’iang.

(146. ) Tout ce discours est destiné à persuader au roi de Yue qu’il ferait mieux de s’attaquer à Tch’ou qu’à Ts’i.

(147. ) Le mot « roi » implique ici la royauté absolue du Fils du Ciel ; il s’oppose au mot hégémon qui implique l’idée d’une suprématie acquise par la force.

(148. ) Tsin désigne ici les deux États de Han et de Wei dont il va être question.

(149. ) Che est aujourd’hui la sous-préfecture de ce nom, préfecture de Nan-yang, province de Ho-nan. — Yang-ti était voisin de la préfecture secondaire de Yu, préfecture de Kai-fong, province de Ho-nan. — Ces deux villes du royaume de Han étaient voisines de Tch’ou et auraient été mises en péril si Han avait été vaincu par Tch’ou.

(150. ) Tch’en est aujourd’hui la ville préfectorale de Tch’en-tcheou dans le Ho-nan. — Chang-ts’ai est aujourd’hui la sous-préfecture de ce nom, préfecture de Jou-ning, province de Ho-nan. Ces deux villes appartenaient alors au royaume de Wei et étaient voisines de celui de Tch’ou.

(151. ) L’expression « la sueur des chevaux » doit désigner la mêlée dans une bataille.

(152. ) La suite des idées est celle-ci : Le roi de Yue devrait attaquer Tch’ou, car c’est pour lui le seul moyen d’arriver à la royauté universelle ou du moins à l’hégémonie. S’il ne le fait pas, c’est sans doute parce qu’il veut s’assurer l’alliance des États de Han et de Wei, formés des débris de celui de Tsin ; mais Han et Wei n’attaqueront jamais Tch’ou, car ce serait trop dangereux pour eux ; l’alliance de ces deux États ne serait donc d’aucune utilité à Yue ; il faut que Yue attaque Tch’ou avec ses seules forces.

(153. ) Ta-leang, aujourd’hui K’ai-fong-fou, était la capitale du royaume de Wei.

(154. ) Nan-yang et Kiu (cf. n. 32.140. ) étaient des villes de l’ouest du pays de rs’i.

(155. ) Tch’ang et T’an (cf. n. 32.147. ) étaient des villes du sud du pays de Ts’i.

(156. ) Cf. n. 40.401. .

(157. ) En d’autres termes, les soldats de Tch’ou, obligés de se tenir sur leurs gardes à cause de Han et de Ts’i, ne pourront pas aller du côté du sud et de l’est attaquer Yue.

(158. ) Cf. n. 40.301. .

(159. ) La ville de Si est mentionnée dans le Tso tchoan (25e année du duc Hi) ; on l’appelait aussi Po-yu. Elle se trouvait sur le territoire de la sous-préfecture de Nei-hiang, préfecture de Nan-yang, province de Ho-nan.

(160. ) Li était aussi sur le territoire de la sous-préfecture de Nei-hiang.

(161. ) Song-hou ou Tsong-hou était, d’après Tou Yu, au nord de la sous-préfecture de Jou-yn, laquelle correspond à la ville préfectorale de Yng-tcheou, province de Ngan-hoei.

(162. ) L’expression Hia-lou vient de l’époque où les principautés de race chinoise étaient réunies en une confédération de royaumes du Milieu qu’on appelait les Hia ; le royaume barbare de Tch’ou n’en faisait point partie ; le chemin qui menait de Tch’ou chez les Hia sortait par Fang-tch’eng (cf. n. 40.240. ) pour se diriger vers le nord ; la gauche de ce chemin était donc l’ouest.

(163. ) En d’autres termes, les troupes de l’est (Kiang-nan) et du nord (Se-chang) de Tch’ou ne seront pas assez fortes pour attaquer Yue.

(164. ) Sur l’expression « poils d’automne », cf. tome III, n. 30.207.

(165. ) Kiu-ou était à 32 li à l’ouest de la préfecture secondaire de Chàn, province de Ho-nan ; cette ville appartenait au royaume de Wei.

(166. ) Yu-tchong, qui appartenait alors au royaume de Ts’in, était à 7 li à l’est de la sous-préfecture de Nei-hiang, préfecture de Nan-yang, province de Ho-nan.

(167. ) D’après Tchang Cheou-tsie, la passe Ou-kia devait être au nord-ouest de Tch’ang-cha, ville préfectorale du Hou-nan.

(168. ) Nan-yang est aujourd’hui la préfecture de ce nom, dans le Ho-nan ; elle dépendait alors de l’État de Han.

(169. ) Tch’eou et P’ang devaient être voisines de Tch’ang-cha, qui est aujourd’hui une ville préfectorale du Hou-nan.

(170. ) Cf. plus haut, n. 167.

(171. ) C’est-à-dire : à la capitale du royaume de Tch’ou.

(172. ) Cf. tome I, n. 02.165, ad fin. et tome II, p. 185. — Le Tche-kiang indique ici le point méridional extrême auquel parvint le roi de Tch’ou dans sa conquête du territoire de l’ancien État de Ou.

(173. ) Cf. n. 40.303. . — Le chapitre XLVI des Mémoires historiques rapporte cette victoire à l’année 333 ; cf. aussi p. 385.

(174. ) D’après le chapitre CXCV des Mémoires historiques, Yao était roi de Yue-tong-hai, et non de Min-yue.

(175. ) La présence du mot [] nous oblige à distinguer dans la traduction le Tong-yue du Min-yue. Ce ne sont là cependant en réalité que deux noms d’un seul et même royaume. Il faut donc corriger cette phrase au moyen du chapitre CXIV des Mémoires historiques et dire que le roi de Min (ou Tong-yue) et le roi de Yue-tong-hai étaient tous deux descendants de Keou-tsien, roi de Yue.

(176. ) Quand le roi de Ou avait tué Ou Tse-siu, il avait mis son corps dans une outre (tch’e-i) qu’il avait jetée dans le Kiang ; cf. Mém. hist., chap. LXVI. Fan Li, en prenant le nom de Tch’e-i, voulait rappeler qu’il se considérait comme un sujet coupable ayant quitté le pays de Yue dans un bateau, de même que Ou Tse-siu dans son outre de cuir.

(177. ) C’est-à-dire pour un simple particulier, pour un homme sorti des rangs du peuple.

(178. ) D’après la géographie Kouo ti tche, T’ao est le nom d’une montagne située à 35 li à l’est de la sous-préfecture de P’ing-yn, préfecture de Tsi-nan, province de Chan-tong. Fan Li s’arrêta au sud de cette montagne ; en effet, à 5 li au sud de cette montagne, on montrait encore à l’époque des T’ang la tombe de maître Tchou, nom sous lequel était connu Fan Li dans cette région.

(179. ) Cf. Chou king, chap. I et Tsi (Legge, C. C., vol. III, p. 788). Cette expression signifie qu’on transporte les marchandises des lieux qui les possèdent dans ceux qui ne les possèdent pas.

(180. ) Le seul exemple de l’expression [] que donne le P’ei wen yun fou est précisément la phrase que nous avons ici.

(181. ) Au lieu de [], le Che ki luen wen donne la leçon [] ; il faut alors traduire : « Tout l’empire célébrait maître Tchou, de T’ao. »

(182. ) La valeur du i est difficile à déterminer exactement : on le regarde souvent comme l’équivalent de la livre, ce que confirme ici la suite du récit où il est question des mille livres d’or de l’honorable Tchou.

(183. ) Il ne peut pas s’agir ici du célèbre écrivain taoïste Tchoang Tcheou, ou Tchoang-tse, qui était mort depuis plus de cent ans.

(184. ) Il me semble que tel doit être le sens de l’expression [] ; « sans passer chez maître Tchoang », c’est-à-dire sans que maître Tchoang pût le voir, ou « à son insu ».

(185. ) C’est le sens que me paraissent avoir les deux mots [], qui peuvent désigner l’homme capable de décider du court et du long, c’est-à-dire capable de faire juger une affaire dans un sens ou dans un autre.

(186. ) L’expression désigne les valeurs en or, en argent et en cuivre ; mais c’était le cuivre seul qui était réellement monnayé. — Le roi faisait fermer avec soin son trésor parce que, ayant l’intention de promulguer une amnistie, il craignait que des malfaiteurs, mis au courant de son projet par la divination, n’en profitassent pour le voler en se disant que, s’ils étaient pris, ils bénéficieraient de l’amnistie.

(187. ) C’est-à-dire : regardait comme un affront que le fils de l’honorable Tchou eût cru qu’il pouvait l’acheter à prix d’or.

(188. ) On ne peut pas traduire : « émigra trois fois », car il n’émigra que deux fois ; le sens est qu’il habita en trois lieux différents, à savoir Yue, Ts’i et T’ao.

(189. ) Cette traduction me semble être celle qui rend le mieux le sens de l’expression chinoise [] « et c’est fini ».

(190. ) On sait que cette expression désigne toutes les principautés de race chinoise.

(191. ) Cf. n. 188.

(192. ) Se-ma Ts’ien semble vouloir ici répondre à certains écrivains chinois qui dénigraient Keou-tsien parce que c’était un barbare.