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Mémoires historiques/Introduction/Avant-propos

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AVANT-PROPOS I-1



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Les Mémoires historiques de Se-ma Ts’ien sont, comme leur titre même le donne à entendre, un livre d’histoire ; ils sont de plus un livre chinois ; enfin ils sont vieux de deux mille ans. Il faut tenir compte de ces trois considérations pour les bien comprendre.

Une œuvre historique est suceptible d’être étudiée à un double point de vue : en premier lieu, on peut en examiner la matière et faire un départ entre ce que l’auteur a vu lui-même, ce que ses contemporains lui ont appris et ce qu’il a lu chez ses devanciers. Après avoir ainsi dégagé les diverses parties de l’ensemble, on peut en second lieu rechercher quelle forme l’écrivain donne à ces matériaux ; son cerveau est comme un prisme à travers lequel se réfractent les rayons lumineux qui sont les faits et il importe de déterminer l’indice de réfraction de ce prisme ; on montrera donc de quelle manière il fait revivre le passé par son imagination, comment il conçoit l’enchaînement des événements par sa méthode, avec quelle précision il sait distinguer le vrai du faux par son jugement critique.

A vrai dire, il serait téméraire de pousser cette analyse trop loin quand il s’agit d’un écrivain européen ; si l’on prétendait prendre une page d’un de nos historiens et dire : Ce passage est dû à son génie ; il a emprunté cet autre à tel ou tel auteur ; ce troisième enfin n’est que l’expression d’une idée ou d’un fait connu de toute son époque — on risquerait de tomber dans l’absurde parce que ces causes multiples agissent simultanément pour produire jusqu’aux moindres parties de ce tout organisé que nous appelons une oeuvre littéraire. Visant plus à être une science chez les modernes, étant plutôt un art chez les Grecs et les Romains, l’histoire n’en a pas moins toujours été pour nous une oeuvre éminemment personnelle où l’esprit d’un seul homme repense tous les documents, les coordonne suivant sa manière de voir, les explique d’après ses « idées de derrière la tête ».

Les Chinois n’ont pas la même conception de l’histoire ; elle est, pour eux, une mosaïque habile où les écrits des âges précédents sont placés les uns à côté des autres, l’auteur n’intervenant que par la sélection qu’il fait entre ces textes et la plus ou moins grande habileté avec laquelle il les raccorde. Si l’historien est le premier à raconter certains faits ou s’il se permet quelque réflexion originale, il n’ajoute ainsi qu’une couche d’épaisseur variable aux stratifications déposées par les âges précédents ; la distinction est toujours aisée à faire entre son apport individuel et ce qu’il doit à ses devanciers. L’oeuvre conçue de la sorte se constitue par juxtaposition ; elle est comparable à ces cristaux qu’on peut cliver sans modifier la nature intime de leurs parties géométriquement additionnées les unes aux autres. Elle est si impersonnelle que, lorsqu’il s’agit d’événements dont l’auteur a pu être le témoin, on est en droit de se demander s’il parle en son nom, quand il les relate, ou s’il ne fait que copier des documents, aujourd’hui disparus ; quand on est familier avec les procédés de composition de la littérature chinoise, on adopte la seconde hypothèse dans presque tous les cas où l’écrivain ne dit pas formellement qu’il exprime sa propre pensée,

Comme les parties d’un livre historique chinois ne se fondent pas en un ensemble animé d’un souffle unique et décèlent toujours leurs diverses origines, de même aussi la méthode reste extérieure en quelque sorte à l’œuvre ; elle est un mode de groupement, elle n’est pas un système. Quant à la critique, elle s’exerce par le simple rejet des propositions jugées fausses, par la citation de celles qui sont estimées exactes ; presse jamais elle ne se traduit par la discussion raisonnée des points douteux ; elle agit à la façon d’un crible qui refuse mécaniquement ce qui est trop grossier pour lui.

Ces observations préliminaires nous tracent le plan de notre introduction :

Puisque Se-ma Ts’ien est un auteur chinois, nous sommes en droit, pour esquisser la genèse de son œuvre, de la soumettre à l’analyse la plus rigoureuse et d’en désagréger les éléments en montrant quelles causes ont agi, non pas simultanément, mais successivement, pour les produire : nous dirons d’abord ce que fut la vie de l’auteur et nous pourrons apercevoir quelles pages de son livre expriment ses idées personnelles ; nous ferons ensuite un tableau de la Chine à l’époque de cet écrivain et nous retrouverons chez lui les récits de ses contemporains ; enfin nous examinerons quels sont les textes anciens dont il a copié fidèlement de longs passages.

Cependant il ne suffit pas de décomposer une œuvre historique en ses parties, il faut aussi voir sous quelle forme elles sont groupées et quel jugement a présidé à leur choix. Encore que la forme adoptée par Se-ma Tsien dans ses Mémoires ne soit qu’un moule artificiel et qu’elle ne puisse à aucun titre prétendre dériver d’une philosophie de l’histoire, elle ne laisse pas que d’avoir joué un rôle considérable dans l’évolution de la littérature chinoise ; encore que son jugement soit bien peu souple, il n’en a pas moins eu à se prononcer sur de graves questions. Sans attacher à sa méthode et à sa critique la même importance qu’à celles d’un grand écrivain européen, nous devrons donc les étudier pour elles-mêmes.

Enfin puisque les Mémoires historiques sont une œuvre ancienne, nous aurons à indiquer dans quelles conditions d’intégrité ce texte nous est parvenu, à dénoncer les interpolations qui ont pu s’y introduire, à signaler les commenta- teurs qui ont travaillé à l’éclaircir et les érudits qui en ont fait le sujet de leurs controverses.

Quand nous aurons terminé cette tâche, nous serons à même d’indiquer quelle importance ce monument littéraire doit avoir à nos yeux.







I-1. N. B. — Mes citations de Se-ma Ts’ien se réfèrent à l’édition de K’ien-long 欽定史記 dans la réimpression en petit format (16 pen) qui a été publiée en 1888 à Chang-hai par la librairie du T’ou chou ki tch’eng 圖書集成印書局.

Je désigne par l’abréviation H. T. K. K. la grande collection de commentaires sur les classiques intitulée Hoang Ts’ingking kié, publiée en 1829 ; mes citations se réfèrent à la réimpression de 1860, en 40 t’ao.

Je désigne par l’abréviation S. H. T. K. K. la suite de cette collection, ou Siu Hoang Ts’ing king kié, édition de 1888, en 40 t’ao.

Mes citations de l’histoire des Han antérieurs de Pan Kou se réfèrent à une édition en 16 pen ou 4 t’ao publiée dans le Hou-nan en 1873.

Je désigne par l’abréviation C. C. les Chinese Classics de M. le Dr Legge, lre édition.

Le dernier volume de la traduction contiendra une table complète de tous les auteurs cités dans les notes avec les indications bibliographiques indispensables.