Mémoires olympiques/Chapitre IX

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Bureau International de Pédagogie Sportive (p. 83-93).
ix
La quatrième Olympiade (Londres 1908)

On chercherait en vain dans cette même Revue Olympique les traces du passage des Jeux Olympiques de Rome à Londres. Cette nouvelle difficulté nous en rappelait d’autres qui nous engageaient à un silence prudent. Aussi les décisions prises une fois que la British Olympic Association eut acquis la certitude d’une réussite possible, ne furent-elles communiquées officiellement à aucun journal. Discrètement le rideau descendit sur le décor du Tibre et se releva aussitôt sur celui de la Tamise. Cela s’était préparé pendant les Jeux d’Athènes qui, plus brillants et mieux organisés que les premiers, avaient pourtant laissé subsister une impression d’incertitude et de désarroi parce qu’ils ne reposaient sur aucun principe stable. Cette incertitude et ce désarroi avaient pénétré jusque dans les rangs du C.I.O. Assemblés, les neuf ou dix collègues venus à Athènes, y avaient un moment perdu le nord et Brunetta d’Usseaux s’était trouvé impuissant à les maintenir. Ils avaient voté une sorte de résolution impliquant la réorganisation prochaine du C.I.O., et en avaient même offert la présidence d’honneur au prince royal. Celui-ci s’était trouvé un peu embarrassé du cadeau. Cadeau absurde, car en hellénisant de la sorte le comité, on lui enlevait toute indépendance internationale. Tout cela d’ailleurs, sauf la dernière résolution, demeurait soumis à l’approbation du président. Or, le président désavoua le tout, y compris l’honorariat décerné au prince royal. Le prince et moi nous eûmes, à Paris, peu après, un long entretien à ce sujet. Ce n’était agréable ni pour lui, ni pour moi, mais la situation était si grotesque que nous finîmes par en rire. J’avais pris le parti d’exprimer ma pensée en toute liberté et franchise et l’entretien conserva ce caractère jusqu’au bout. Aussi bien la « session » d’Athènes à laquelle ne participaient ni Laffan, ni Baillet-Latour, ni Blonay, ni Sloane, ne pouvait passer pour représenter la doctrine olympique de façon intégrale.

Mais il y avait là un « observateur » comme on dit aujourd’hui, qui allait se muer en acteur. C’était W. H. Grenfell, récemment devenu lord Desbourough, et qui, en contact avec le C.I.O. depuis un an déjà, s’était laissé conquérir par l’olympisme. Laffan et lui (il succéda peu après à Herbert, malade et démissionnaire) composaient avec sir Howard Vincent, une trinité magnifique d’esprit pratique, de volonté virile et d’élan enthousiaste. La célébration de la ive Olympiade aux mains de tels hommes, ne pouvait qu’être brillante. Dans l’affaire il y avait bien encore une Exposition, mais qui, celle-là, n’aurait d’autre rôle à tenir que de fournir les fonds. Revanche amusante des expériences précédentes.

Et de fait, lorsqu’à Londres, le 26 novembre 1906, furent inaugurés les travaux de la Franco-British Exhibition, on sut tout de suite, par le discours de lord Desborough, quelle place unique et prépondérante y allaient occuper les Jeux Olympiques.

Dans un « manifeste à la presse anglaise », Desborough, dont le prestige de chef se doublait de la légende qu’avaient créée autour de son nom ses exploits sportifs — notamment la traversée à la nage des rapides du Niagara — Desborough avait dit ceci : « Il est essentiel pour l’Angleterre, qui a été le berceau de tant de variétés d’athlétisme, que les Jeux Olympiques, le jour où ils ont lieu chez elle, y soient organisés et célébrés d’une façon digne de son renom sportif. »

Et il en fut ainsi à presque tous égards. Alors, comment concevoir des énormités comme celle-ci, par exemple, relevée à l’issue des Jeux de Londres, sous la plume d’un journaliste français, pourtant bon sportif, F. Frank-Puaux, et reproduite avec complaisance et commentaires favorables en d’autres pays : « Les Jeux ont porté le dernier coup à la réputation de sportivité de l’Angleterre ; les Anglais nous ont montré que maintenant qu’ils trouvaient chez les autres peuples des rivaux sérieux, c’était fini de la largeur de vues, de l’impartialité, de l’indépendance dont ils avaient persuadé le monde qu’ils avaient l’apanage. » Si je sortais de mes archives passablement de pièces américaines, lettres privées, brochures, articles, etc., on y relèverait des accusations plus hargneuses encore.

Que s’était-il donc passé ? Tout simplement ceci : que l’énormité même de la manifestation avait brusquement projeté l’Olympisme renaissant dans la pleine lumière de la réalité comme un faisceau de forces vives auxquelles jusque-là on n’avait voulu croire qu’archéologiquement parlant et que, par là, les passions sportives — très modernes celles-là — s’étaient trouvées surexcitées et portées à un diapason non encore atteint. Rien des spectacles analogues et grandioses ont, depuis lors, passé devant nos yeux. Le souvenir du Stade de Londres n’en a jamais été diminué. L’enceinte colossale, parfois noire de monde et vibrant tout entière d’enthousiasme, distillait une sensation de puissance organique que, pour ma part, je n’ai jamais retrouvée et que ne m’avaient point donnée d’autres foules, européennes ou transatlantiques. Les circonstances par ailleurs se trouvèrent opposer, avec une virulence particulière, les deux jeunesses anglo-saxonnes et faire naître, au sein même des Jeux, une sorte de duel musculaire entre leurs champions. Enfin, dès que se dessina le succès, une levée de boucliers s’était opérée parmi les fédérations françaises visant à interrompre le fonctionnement des rouages olympiques, à écarter le Comité International et à dénier ses privilèges. Tous ces éléments contribuèrent à créer une houle qui devait s’apaiser lentement, non sans avoir provoqué quelques grabuges locaux. On ne peut pas dire que les Jeux en aient souffert. Au contraire, ces accès de violence semblèrent leur donner un relief d’ensemble plus éclatant.

Dès le printemps de 1907, le Comité International Olympique, assemblé à La Haye, y avait reçu des organisateurs britanniques les communications les plus satisfaisantes. Le travail accompli par ceux-ci en moins de six mois était réellement formidable. Les fondements de l’entreprise étaient tous posés dans les différents domaines, même dans ceux, encore inédits, des Arts et des Lettres. Le programme avait été communiqué d’avance et l’examen réparti entre trois commissions formées par les membres du C.I.O., ce qui permit d’en venir rapidement à bout. Il fallut consentir de part et d’autre certaines concessions. C’était la première fois que les doctrines gymniques suédoises et allemandes s’affrontaient dans la même enceinte, que des régates internationales à l’aviron devaient être, sur la Tamise, rendues accessibles à toutes les nations… À Athènes, on s’était plaint des jurys internationaux. Tous inclinaient pour 1908 à faire l’essai de juges anglais auxquels seraient au besoin adjoints des « commissaires » étrangers : médiocre combinaison qui ne devait pas faciliter la marche des épreuves. Par contre, il ne naissait pas encore de ces difficultés diplomatiques et ethniques avec lesquelles l’Olympiade suivante devait nous familiariser. Tout de même la question des Dominions n’était pas de tout repos. Dès la rénovation des Jeux, l’Australasie (comme on disait alors) avait eu un représentant au sein du C. I. O. À cause de l’énorme distance, personne ne s’en était étonné, mais ni le Canada, ni le Sud-Afrique ne se différenciaient de l’empire britannique, et pourtant il était certain qu’à Londres leurs équipes voudraient à la fois se réclamer de l’empire et faire figure de nations distinctes. De là l’obligation de définir les juridictions territoriales en dehors du droit, mais sans trop en contredire les principes et en tenant surtout compte des réalités sportives. Le problème était fort complexe. Il ne fut pas résolu en une fois. Il fallait bien entendu faire des « cotes mal taillées ». On aura une idée de sa complexité par les considérations suivantes : Quel serait à Londres le statut d’un Canadien fixé en Angleterre ? Pourrait-il à son gré faire partie de l’équipe canadienne ou de l’équipe anglaise ? Que décider concernant les « natives », sujets anglais dans telle ou telle colonie britannique ? Et la règle adoptée pour l’Angleterre, quelle application en ferait-on à l’Allemagne, par exemple, s’il prenait à la Bavière ou à la Saxe l’idée de réclamer une représentation séparée ? En fondant le C. I. O., j’y avais fait entrer d’office un Hongrois et un Tchèque, me basant sur l’importance et sur l’autonomie sportives de ces pays. Mais la Hongrie formait un État à prérogatives distinctes, la Bohème, non. L’orage devait naître en 1912. En 1908, on se borna à Vienne à grogner quelque peu. Pour l’Allemagne, le général von der Asseburg avait été consulté par moi confidentiellement. Je crois bien qu’il en parla à l’empereur, en tout cas au chancelier. La réponse fut que le Reich préférait de beaucoup au point de vue olympique une représentation unique, agglomérée, mais que l’on comprenait que la constitution très spéciale de l’empire britannique exigeât des représentations séparées. Ainsi, aucune difficulté du côté allemand. Aux États-Unis, il n’en allait pas de même ; Sullivan et son groupe — très puissant — s’indignaient des « privilèges » britanniques.

Autre affaire, le système métrique. Il s’imposait absolument. Et peut-être la transformation de la course de 100 yards en 100 mètres (ce qui faisait 109,3 yards) n’était-elle pas catastrophique pour les athlètes anglais techniquement parlant ; mais beaucoup en ressentaient une sorte d’humiliation nationale. Tout cela avait été étudié d’avance tant par la British Olympic Association que le C.I.O., ce qui donna aux examens et discussions, à La Haye, beaucoup d’aisance et de rapidité. La session fut charmante. Placée sous le patronage du prince consort, inaugurée par le ministre des Affaires Étrangères, elle eut lieu dans la belle et paisible salle de la Trève, l’une des plus « historiques » du Binnenhof. Nous y vîmes pour la dernière fois l’un de nos plus chers collègues, Sir Howard Vincent, que la mort nous devait enlever brusquement peu avant les Jeux — et pour la première fois un futur collègue hongrois bien apprécié par la suite, M. Jules de Muzsa, mais qui dut attendre toute une année son entrée parmi nous, parce que son gouvernement l’avait envoyé à La Haye en le « désignant » comme le successeur de F. Kemény, qui se retirait. Impossible de céder. Le jour où le C. I. O. cesserait d’être un « self-recruiting body », il perdrait son arme essentielle : l’indépendance totale. Tous mes collègues maintenant en étaient convaincus et voyaient dans ce privilège de la libre élection la pierre angulaire de notre constitution.

Les Jeux de la ive Olympiade s’ouvrirent en grande pompe le 13 juillet 1908. Le roi, la reine, les princes et princesses de Suède et de Grèce, le corps diplomatique assistaient à la cérémonie qui fut imposante. Pour la première fois, le défilé des quinze cents athlètes marchant derrière leurs dix-neuf drapeaux réalisa un des vœux de la Conférence de la Comédie-Française ; ils avaient presque tous (sauf les Américains) consenti à revêtir leurs tenues de sport et l’aspect du défilé s’en trouvait transformé. Mais, dit la Revue Olympique de juillet 1908, « combien l’ensemble eût été plus parfait encore si, au lieu des ritournelles d’hippodrome jetées en l’air par les musiques militaires, on avait entendu quelqu’une de ces masses chorales qui excellent en Angleterre à exécuter les admirables chœurs d’Haendel ». Cela n’avait pu s’arranger. C’est un de mes étonnements que la résistance apathique rencontrée pendant tant d’années à l’union des spectacles sportifs et du chant choral de plein air. Que sculpteurs et peintres aient hésité à franchir un seuil oublié s’excuse, mais que le public tarde tellement à goûter une alternance dont les beautés se complètent si bien passe l’entendement. Il y a pourtant une explication dans la déformation du goût et l’accoutumance à la virtuosité qui font que, de nos jours, le sens eurythmique d’ensemble est affaibli et que le développement de la virtuosité nous a habitués à la séparation des impressions sensorielles. L’éducation artistique populaire est à refaire. Je reviendrai sur ce point et sur mes efforts olympiques à cet égard.

Au point de vue artistique, Londres apporta d’autres déceptions. Les concours d’art dont la Royal Academy avait pris la direction ne purent finalement s’organiser. Au lieu de laisser aux concurrents éventuels le choix de leurs sujets, on avaient prétendu le leur imposer. À quoi s’ajoutaient les réelles difficultés concernant le transport et l’exposition des maquettes pour la sculpture. Or, c’étaient justement les sculpteurs qui semblaient, cette première fois, le plus enclins à répondre à l’appel.

Autre déception pour les sports équestres. Tout cela d’ailleurs devait se trouver mis au point quatre ans plus tard à Stockholm. Par ailleurs, nous eûmes satisfaction sur bien des points. Le groupement des sports ne fut nulle part plus apparent. La piscine de natation avait été creusée dans le stade même et les plates-formes de lutte s’y dressaient également. La piscine, avec sa belle bordure de pierres taillées comme un bassin de Versailles, possédait un dispositif ingénieux par lequel le plongeoir métallique s’élevait mécaniquement du fond et s’y repliait dans l’intervalle des concours, de façon à ne pas gêner la vue pour les courses pédestres.

Les épreuves gymniques eurent à Londres une place d’honneur et furent très goûtées des spectateurs. Pour beaucoup, c’était une révélation. Les gymnastes Scandinaves furent acclamés. « Birds, they are like birds (ce sont des oiseaux !) », s’écriait-on. Les épreuves d’escrime avaient lieu tout contre le Stade, sous des tentes gigantesques très bien décorées et parfaitement comprises au point de vue technique. Tous ces concours soulignèrent par leurs résultats le caractère international de l’institution. Les prix individuels de gymnastique revinrent à un Italien, un Anglais, un Français et deux Allemands. Les quatre pays Scandinaves l’emportèrent en gymnastique collective. La France et la Hongrie se partagèrent les lauriers d’escrime. Les lutteurs, au nombre de 68 concurrents, appartenaient à dix nationalités. Un Hongrois, un Finlandais, un Suédois et un Italien l’emportèrent.

Ce fut dans le domaine des « athletic sports » que la bataille anglo-américaine se concentra et on y apporta, de part et d’autre, une âpreté et un acharnement tels qu’on eût dit tous les souvenirs historiques réveillés et l’honneur national remis définitivement en cause. Hormis le concours de javelot gagné par le Suédois Lemming, les champions anglais et américains firent une rafle du reste. À noter pourtant un Sud-africain et un Canadien dans le nombre des lauréats. Le partage était assez flatteur pour satisfaire les amours-propres, mais il n’en fut rien. Quand les passions se trouvent surexcitées à ce point, des incidents naissent forcément. Il y en eut ; on s’accusa réciproquement de déloyauté. Un menu fait en dit long sur l’état d’esprit qui régnait. Au retour, lorsque les triomphateurs transatlantiques furent reçus solennellement à l’Hôtel de Ville de New-York, ils promenaient en laisse… le lion britannique enchaîné. Cela fit presque une affaire diplomatique. Le roi Édouard, dès le premier jour, avait pris les athlètes américains à tic à cause de leur attitude et des cris barbares dont ils remplissaient le stade. En cette circonstance, je ne compris pas l’attitude de Sullivan. Il partageait la surexcitation de ses équipiers et ne cherchait pas à la calmer. Cela se traduisit au retour par une nouvelle volte-face de sa part. Il fit voter par l’Amateur Athletic Union la désignation de commissaires chargés de constituer un nouveau Comité International Olympique et de régler le statut des Jeux futurs. Mais cette fois, personne ne le suivit, non plus que dans sa tentative pour distinguer les Jeux Olympiques « proprement dits » des « autres sports ». Dans la première catégorie devaient entrer exclusivement les courses à pied, sauts et lancers.

Le C.I.O. n’avait plus rien à craindre de telles manœuvres. Sa constitution était maintenant hors d’atteinte. J’avais pu, au grand dîner offert par le gouvernement britannique, et présidé par Sir Edward Grey, exposer nettement sa politique, ses projets et les limites dans lesquelles nous entendions enfermer nos propres pouvoirs et nos ambitions. Tout était clair et le succès des Jeux prochains se trouvait déjà assuré.

Les fêtes à Londres furent nombreuses. Il y eut notamment pour les athlètes, six banquets de 250 à 300 couverts, un grand bal, des réceptions de tous côtés. À Saint-Paul, au début des Jeux, un service religieux avait eu lieu. L’évêque de Pennsylvanie y avait prononcé un sermon d’une haute portée philosophique.

Les Jeux comportèrent une annexe sous le nom de « Winter sports ». Ils eurent lieu en octobre et comprirent la boxe, le patinage sur glace artificielle, le football, le hockey… Ce n’était pas une heureuse solution, mais les préjugés régnant en Angleterre concernant les saisons sportives l’avaient rendue nécessaire. Quant à l’Olympiade nautique (yachting et aviron), elle avait été célébrée à l’île de Wight et à Henley. La semaine à Henley avait été assez dépourvue d’intérêt technique, mais avait constitué le plus ravissant spectacle qui se puisse imaginer. N’importe ; ces petites « mutilations » du programme général seraient à éviter pour l’avenir.