Mémoires olympiques/Chapitre X

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Bureau International de Pédagogie Sportive (p. 94-101).
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Le C. I. O. à Berlin (1909)

Le moment était venu de tenir à Berlin cette session du C. I. O. dont on parlait depuis si longtemps. Au lendemain des Jeux de Londres où les Allemands avaient été très bien reçus et à l’avant-veille des Jeux de Stockholm, au succès desquels ils s’emploieraient volontiers, l’occasion se révélait tout à fait propice. La délégation allemande, composée du général comte von der Asseburg, du comte C. Wartensleben, et du Docteur W. Gebhardt était plus « olympique » qu’elle ne l’avait jamais été. Le général surtout, très aimé de ses collègues du C. I. O., jouissait d’autre part à Berlin d’une situation lui permettant d’assurer à la réunion le maximun de prestige. De nouveaux membres étaient au mois de décembre 1908 entrés dans le Comité International. Dans un même scrutin, nous avions élu : pour les États-Unis, en place de James Hyde qui n’avait fait que passer parmi nous, Allison V. Armour, yachtman habitué des régates de Kiel et ami personnel de l’empereur Guillaume ; pour la Roumanie, George A. Plagino ; pour la Turquie, Selim Sirry Bey, un bel athlète, très francophile, mais qui avait servi sous les ordres d’instructeurs germaniques. Ces nouveaux venus verraient avec plaisir notre réunion de 1909 se tenir dans la capitale de l’empire allemand. Enfin, l’énoncé de nos travaux ne soulevait cette année-là aucune question d’ordre tant soit peu politique. Le programme des Jeux de Stockholm pour 1912 d’une part, l’enquête sur l’amateurisme de l’autre lui donnaient un caractère presque exclusivement technique. Toutes ces conditions composaient un ensemble favorable. Dès la fin de 1908, la session s’annonçait comme très brillante : patronage du souverain, participation personnelle du prince héritier, tenue des séances à la Chambre des Seigneurs, tout présageait un succès complet.

Ce succès faillit être compromis par la mort du général von der Asseburg, enlevé le 31 mars après deux jours de maladie. Cette congestion foudroyante et parfaitement inattendue me laissa les premiers jours désemparé. Il fallait à Wartensleben, très jeune et non berlinois, un certain courage pour ne pas demander notre renonciation. Mais il se mit bravement à la disposition de ses collègues et j’en fus ravi. C’était, après tout, la meilleure solution. Il s’en tira à merveille. Tout resta organisé comme l’avait préparé le général. Wartensleben se substitua à lui comme amphitryon. Du 27 mai au 2 juin, séances et réceptions se succédèrent. Le kronprinz, le chancelier Bethmann-Hollveg, le ministre des Affaires Étrangères, alors M. de Shœn, comblèrent le Comité d’attentions aimables, auxquelles l’empereur, le dernier jour, joignit les siennes. Ce séjour à Berlin dans des circonstances assez particulières me permit de voir des choses fort intéressantes en vérité, mais dont le récit ne serait pas à sa place dans ces mémoires « olympiques ». On trouvera naturel que je le réserve pour mes mémoires « tout court », et m’en tienne à la mention des principaux résultats techniques de la session. Au cours de six séances bien remplies, un vote unanime fut rendu en faveur de Stockholm et le programme des Jeux de 1912 commença d’être étudié. En effet, le choix de la capitale suédoise avait été pratiquement décidé à Londres l’année précédente. Nos collègues allemands retirèrent la candidature de Berlin comme nous le savions d’avance, la reportant dès alors de façon officieuse à 1916. Les Suédois, qui n’aiment pas à improviser et ne sont jamais pris au dépourvu, avaient préparé et présentèrent un avant-projet assez complet, mais prêtant à discussion sur plusieurs points importants.

Peut-être n’est-il pas inutile de dire comment, sous quelle forme, par quels procédés se préparait en ce temps-là le programme des Jeux Olympiques, car beaucoup de sportifs n’en ont point idée et il s’est imprimé à cet égard beaucoup de faussetés.

La charte fondamentale des Jeux Olympiques ne liait ni les organisateurs, ni le Comité International d’une façon absolue, sauf en ce qui concerne les catégories sportives obligatoires. Cette charte avait été rédigée par le C. I. O. en conformité avec les directives posées par le Congrès de la Sorbonne de 1894. Les catégories susdites étaient les suivantes : sports athlétiques, sports gymniques, sports de combat, sports nautiques, sports équestres. Mais il n’était pas spécifié quelles seraient les distances, ni même les subdivisions de chaque catégorie. Dans ma pensée, il devait exister plus tard un programme fixe, toujours le même, dont les termes seraient arrêtés par un congrès où les comités olympiques nationaux seraient représentés. Mais les comités nationaux étaient en 1909 dans la période de formation ; il n’y en avait pas partout. La Hongrie, la Suède, l’Allemagne, la Bohême, l’Angleterre, étaient, si je n’en oublie pas, seules à en posséder de fortement organisés. Dans un grand nombre de pays, les comités olympiques existaient, mais soit que leur existence fût précaire, soit que leur autorité fût discutée, ils ne présentaient pas encore l’assiette nécessaire. Quant aux fédérations, les unes — internationales — étaient encore peu nombreuses, aux prises avec des difficultés financières et, pour la plupart, ayant grand-peine à se faire obéir. Les autres — nationales — se montraient, en général assez anti-olympiques, voyant à tort dans les comités olympiques nationaux des rouages antagonistes et prétendaient traiter directement avec le Comité organisateur des Jeux sans comprendre à quel grabuge devait nécessairement conduire une telle pratique. Les Jeux Olympiques constituant un faisceau de tous les sports, les organisateurs pouvaient avoir ainsi à correspondre non seulement avec chaque pays, mais dans chaque pays avec chaque groupe sportif séparément.

La question des comités nationaux était très complexe. Leur façon de se constituer était très libre. À un moment, on vit un comité américain de cent membres et un comité japonais n’en comptant que quatre. Nous n’intervenions pas dans leur formation ni dans leur fonctionnement. Encore fallait-il prévoir la création de plusieurs comités s’opposant ou se contrecarrant dans le même pays. Cela s’était déjà produit dans l’Amérique du Sud. Comment alors reconnaître le bon ? En prévision d’incidents toujours possibles, j’avais fait passer un texte très dictatorial et dont j’espérais bien que nous n’aurions pas à nous servir, mais qui pouvait, à l’occasion être invoqué par les organisateurs des Jeux et les tirer d’embarras. D’après ce texte, la « reconnaissance » d’un comité national dépendait de ou des membres du C. I. O. pour le pays en question. Il était en leur pouvoir de la faire cesser par une déclaration. Munis de cette ressource draconienne, nous évitions autant que possible d’être amenés à y recourir, usant d’abord de tous les procédés de l’opportunisme diplomatique. Souvent, la situation paraissait inextricable, puis à l’approche des Jeux, elle se dénouait grâce au désir qu’avaient les concurrents désignés de n’y point manquer et à la pesée qu’ils exerçaient sur leurs dirigeants pour les amener à céder.

Tout cela explique pourquoi, contrairement à mes vues initiales, le C.I.O. se trouvait obligé de jouer un rôle actif dans la préparation des Jeux au point de vue technique. Pendant toute cette période, qui alla de 1896 à 1914, nous incitions le Comité organisateur à présenter son programme (inspiré par nous-mêmes en 1896 et en 1900, de sa propre initiative en 1904, 1908, 1912), et ce programme nous le discutions ensuite et l’amendions d’un commun accord. On y mettait en général de dix-huit mois à deux ans et il ne faut pas croire qu’on ne tint point de compte de l’opinion des fédérations et des groupements compétents. Ceux-ci, pour l’être indirectement, n’en étaient pas moins dûment consultés et avaient de multiples moyen de faire parvenir leurs avis toujours pris en considération dans la mesure du possible, à condition de s’exprimer « dans le cadre de l’institution » et en dehors de toute préoccupation d’en révolutionner le principe intangible.

Ainsi se prépara en 1909 à Berlin et en 1910 à Luxembourg, jusque dans les plus petits détails, le programme des Jeux de la ve Olympiade. Nous y mîmes la dernière touche à Budapest en 1911. Jamais Olympiade ne fut mise debout avec plus de suite, d’attention et de soins… Pour Londres, le temps avait été bref et pourtant ces mêmes qualités s’étaient accusées dans la préparation. Elles s’épanouirent pour les Jeux de Stockholm. Bien entendu, il fallait de part et d’autre se consentir des sacrifices. Il ne faut pas oublier que nous étions toujours dans la situation de gens qui viendraient dire à autrui : « Vous avez de bien beaux salons. Permettez que nous y donnions à vos frais une fête qui sera magnifique. » Cette formule humoristique qu’on m’avait entendu énoncer en riant demeurait et demeurera toujours vraie. On verra plus loin qu’elle s’imposa encore en 1920 et en 1924. Pour la cinquième Olympiade, elle nous força à accepter la suppression momentanée de la boxe. Non seulement l’opinion suédoise était dressée contre ce sport, mais la loi même en interdisait les manifestations. Bien que la boxe ne soit jamais encore orientée dans la voie de la modération, dans la voie « pédagogique » où je cherchais à la conduire, j’y tenais beaucoup même avec ses tares présentes. Mais il fallut céder. La Suède, de son côté, consentait d’énormes concessions, sur le terrain de la gymnastique en particulier. Quand je l’avais visitée une première fois en 1899, je n’aurais jamais cru que l’intransigeance des disciples de Ling en viendrait à fléchir douze ans plus tard, jusqu’à tolérer la glorification de tous les sports en plein Stockholm et l’érection des agrès honnis au milieu même du stade. C’est qu’en ces douze ans l’évolution suédoise dans le sens sportif, amorcée depuis longtemps, s’était grandement accentuée grâce à l’action bienfaisante du roi et des princes et surtout de notre cher et enthousiaste collègue Balck.

Le Comité Suédois demandait, avec la boxe, à supprimer le cyclisme, ce qui ne fut admis que pour les courses sur piste, que j’étais assez satisfait de voir disparaître, mais non les épreuves sur route. Le principe de la course de Marathon fut discuté à nouveau, mais on reconnut l’inopportunité de la supprimer. Les sports équestres et les concours d’art reprirent leur place protocolaire qu’à Londres on avait dû leur enlever. Le plus gros des séances fut consacré aux discussions sur l’amateurisme, dont je vais parler dans le chapitre suivant.

Peu après la session de Berlin, le Dr W. Gebhardt, qui l’avait attendue pour se retirer, donna sa démission et nous élûmes à sa place le baron de Venningen, un « all-round » athlète qui devait en peu de temps devenir l’un des plus populaires parmi nous. Gebhardt, entré en 1895, était resté quatorze ans et avait certes bien travaillé. Principal fondateur du Comité Olympique allemand, il avait conduit à Athènes et à Paris les équipes de 1896 et de 1900 et avait, avec Fr. Kemény, représenté le C. I. O. à Saint-Louis. Peu après fut élu, comme second membre pour l’Italie, le conseiller d’État Attilio Brunialti, député, vice-président de l’Institut d’Éducation Physique. C’était une excellente recrue. Les deux nouveaux venus firent leurs débuts parmi nous à la réunion suivante, au printemps de 1910. Elle devait se tenir à Budapest, mais j’acceptai avec empressement la demande de nos collègues hongrois, motivée par des convenances locales, de l’ajourner à 1911. Je savais que la session de Budapest serait très mondaine et désirais intercaler entre Berlin et Budapest une réunion de travail dans une ville plus neutre. Luxembourg avait déjà été pressentie. Le gouvernement grand-ducal et la municipalité acceptaient de nous recevoir. La grande-duchesse régente, absente, fit offrir en son nom un très beau dîner. Une fête donnée au château de Septfontaines, par M. et Mme Pescatore, nous valut un collègue de plus, car nous élûmes peu après, comme membre pour le Luxembourg, en la personne de M. Maurice Pescatore, alors député, le plus sportif en même temps que le plus charmant des collaborateurs. Une mort prématurée devait seule nous l’arracher dix-neuf ans plus tard, alors que ce cavalier et chasseur indomptable venait de renouveler une dernière fois, en traversant l’Afrique de l’est à l’ouest, ses exploits cynégétiques. Je fus surpris, lorsque le ministre d’État Eyschen, chef du gouvernement, prononça sa harangue de bienvenue, de l’entendre louanger avec conviction la constitution du C.I.O. Jusqu’alors, on ne l’avait que critiquée parmi les dirigeants des fédérations dont elle gênait les ambitions. Mais amené à jeter les yeux sur les quelques articles qui la résumaient, M. Eyschen, dont le sens politique était fort estimé en Europe, avait aperçu et apprécié l’originalité de rouages si propres à assurer la complète indépendance du Comité et la défense de l’olympisme rénové envers et contre tous. Ce fut là, pour moi, un précieux encouragement à résister à certaines velléités de timidité inquiète qui se manifestaient parfois dans nos rangs.