Mémoires olympiques/Chapitre XIII

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Bureau International de Pédagogie Sportive (p. 117-127).
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La cinquième Olympiade (Stockholm 1912)

Il ne restait plus grand’chose maintenant des tentatives faites pour supplanter le C. I. O. par la création d’un nouveau rouage international. Sloane m’avait écrit le 27 février 1911 que non seulement Sullivan se rendait compte désormais de l’inanité d’un pareil effort, mais qu’invité à se joindre à un groupe d’irréductibles qui en rêvaient encore, il s’y était refusé et s’était même employé à les décourager. Les fédérations, elles, se pliaient avec moins de résignation à la force des faits. L’Union Cycliste Internationale avait en 1909 proclamé sa résolution de refuser toute participation aux « Jeux Olympiques du Comité International », réservant des sourires éventuels « à ceux qui se tiendraient à Athènes ». Mais le comité héllène, qui avait espéré célébrer en 1910, au pied de l’Acropole, des Jeux intermédiaires ce à quoi nous aurions aidé aussi loyalement qu’en 1906 — se voyait obligé d’y renoncer. Question d’argent. Crise économique. Nous reçûmes d’Athènes la proposition officieuse de faire entrer la série athénienne dans notre propre cycle. Les Jeux seraient célébrés tous les huit ans en Grèce, tous les huit ans dans un autre pays. Il était impossible d’accéder à ce désir. C’eût été torpiller nous-mêmes notre œuvre sans profit pour personne. La politique internationale était bien trop instable pour que rien de fixe intervint longtemps d’avance dans le choix du siège des Jeux. Il fallait préserver l’entière liberté du C. I. O à cet égard aussi.

Avec les cyclistes, c’étaient les rameurs qui, dans un Congrès tenu à Lucerne dès la fin de 1908, avaient tenté contre le C. I. O. une manœuvre assez peu reluisante. Échec partout. En même temps que les fédérations éprouvaient l’inefficacité de leurs attaques, les comités olympiques nationaux consolidaient leur pouvoir. MM. Bolanachi et le comte Gautier-Vignal en avaient constitué en Égypte et à Monaco, dont le khédive régnant et le souverain monégasque avaient accepté la présidence honoraire. Les comités anglais et allemands étaient toujours indiscutés. De même en Hongrie. Le Comité américain prenait, sous la présidence du colonel Thompson, avec Sullivan comme secrétaire, sa figure définitive. Les comités belge, danois, espagnol (ce dernier tout récemment formé par notre collègue le marquis de Villamejor, frère du comte de Romanonès) fonctionnait bien. Le colonel S. W. Djoukitch venait d’en créer un en Serbie. Il y en avait en Australie, au Canada, en Hollande, en Italie, au Japon, en Norvège, au Portugal, en Roumanie. Seules, la formule française et la formule suisse avaient peine à s’exprimer. Cependant elles s’acheminaient vers des solutions ménageant ici les susceptibilités des fédérations locales et là, celles des indépendances cantonales.

Mais il y avait aussi un comité tchèque et un comité finlandais. Le premier était même des plus anciens. Ébauché dès 1899, il avait été formé définitivement en 1903. Le Docteur Jiri Guth-Jarkovsky avait apporté à le constituer toute la persévérance et la ténacité dont son patriotisme tchèque était capable. Il avait obtenu non seulement la présidence honoraire du maire de Prague M. Srb, mais le protectorat du prince Lobkovitz, statthalter. Quant à la Finlande, pour moins ancien, son comité n’était pas moins attaché à l’indépendance nationale et nous avions en 1908 élu un collègue finlandais en la personne du baron de Willebrand. Or, les temps avaient marché. Les Jeux Olympiques devenaient affaire d’État. Les familles royales s’en mêlaient et les gouvernements aussi… si bien qu’à Pétersbourg et à Vienne l’orage commença de gronder.

Heureusement, l’affaire fut mal entamée en Autriche. Au lieu de s’en prendre aux seuls Tchèques, on mit en cause les Hongrois. Question d’alphabet. Les Suédois, pour ne pas paraître favoriser l’anglais ou l’allemand plutôt que le français affectaient d’utiliser plus que de raison la langue suédoise, que personne ne comprenait hors du royaume. C’est ainsi que, bien longtemps à l’avance, les journaux s’occupèrent de l’ordre alphabétique dans lequel, le jour de l’ouverture, défileraient les athlètes. L’attention du ministre d’Autriche à Stockholm ayant été ainsi attirée prématurément sur cette question secondaire, il fit observer à Vienne que les athlètes autrichiens et les hongrois devaient, pour bien faire, défiler en un seul contingent. La Chancellerie impériale entra dans ses vues, et informa Stockholm qu’en effet il en devrait être ainsi. Or, les Hongrois prirent de travers cet empiètement sur leurs droits olympiques, et à la date du 19 janvier 1912, M. de Muzsa fit savoir en Suède, de la part du Comité national, que leurs hommes s’abstiendraient de participer aux Jeux si l’exigence était maintenue. Émoi, correspondance diplomatique. Enfin, retraite tacite de la Chancellerie.

À ce moment, il y avait déjà plusieurs mois que les footballers autrichiens avaient réclamé l’exclusion des équipes tchèques et cherché à mêler les Allemands à leur querelle. Ce qui rendait la situation délicate, c’est que notre nouveau collègue, le prince de Windischgraetz était, par son mariage avec l’archiduchesse Élisabeth, devenu le propre petit-fils de l’empereur François-Joseph, et que, quelles que fussent ses vues et ses tendances conciliantes, il ne pouvait, en cette circonstance, se mettre en opposition avec sa Chancellerie, laquelle réclamait la disparition du nom de la Bohême de la liste des États olympiques. Sur ces entrefaites m’arriva une lettre par laquelle l’ambassadeur de Russie à Paris, M. Iswolsky, réclamait de même la radiation de la Finlande de la part du « ministère impérial des Affaires étrangères ».

L’affaire avait trois aspects. La composition du Comité International Olympique se trouvait, dans une certaine mesure, en cause, puis la formation et l’ordre de marche des contingents participant aux Jeux, enfin la couleur du drapeau qui serait arboré en cas de victoire d’un athlète tchèque ou finlandais. Le comité suédois, nanti des premières protestations, avait répondu très loyalement qu’il appartenait au C. I. O. de décider, et que sa décision serait respectée. Mes collègues n’auraient pas admis que l’on prétendît forcer deux d’entre eux à démissionner, mais tel n’était pas le cas. Ni le docteur Jiri Guth, ni le baron de Willebrand ne se trouvaient personnellement obligés d’en venir là. On demandait simplement qu’en regard de leurs noms sur la liste du C. I. O., figurassent les mots : Autriche au lieu de Bohême, Russie au lieu de Finlande. On attendait donc la décision du C. I. O., et les membres du C. I. O. attendaient celle de leur président.

J’étais perplexe, car d’un côté il y avait un fait politique certain, de l’autre une juste cause et la gratitude à témoigner à des pays qui nous avaient fidèlement appuyés. Mes sentiments personnels devaient être réfrénés dans la mesure où mes fonctions me l’imposeraient. Si j’avais pu, j’aurais voulu donner une place à part, non pas seulement à la Bohème et à la Finlande, mais à la Pologne et à l’Irlande. Ayant spontanément, avant l’arrivée de la lettre russe pressentie, transporté la Finlande sur la liste à la suite de la Russie, et placé la Bohème entre l’Autriche et la Belgique, je commençai une longue controverse genre diplomatique, c’est-à-dire en employant des formules nuancées. Je fis état de cette concession, rappelai que le tsar portait le titre de grand-duc de Finlande, et l’empereur d’Autriche celui de roi de Bohème, qu’ainsi ces deux États avaient un statut les différenciant d’autres territoires de moindre autonomie ; surtout je revins sans cesse sur l’existence indéniable d’une « géographie sportive », distincte de la géographie politique ; j’opposai la manière dont nous avions dû reconnaître ce fait en faveur de la Bohème et de la Finlande, au refus que nous avions opposé à la demande des Sokols croates, formulée l’année dernière et ne reposant pas sur des titres incontestables… Tout mon effort tendit à gagner du temps, et pour cela j’embrouillai la correspondance, écrivant tantôt à Pétersbourg ou à Vienne directement, tantôt à Stockholm, tantôt aux comités nationaux. Je ne tardai pas à constater que tout cela ennuyait fort, non seulement M. Iswolsky, mais le ministère russe, et en effet Pétersbourg finit par nous laisser tranquilles. Avec Vienne, plus tenace, il fallut finalement céder, d’accord avec le comité tchèque lui-même, dont les initiales (C.O.T.) continuèrent seules de figurer sur la liste comme un rappel et une espérance. La question des drapeaux fut solutionnée comme suit : une flamme aux couleurs tchèques ou finlandaises surmonterait, en cas de victoire, les drapeaux autrichien ou russe. Il en fut ainsi, grâce à quoi les couleurs russes montèrent au mât ! Remarque que je me donnai le plaisir de faire au général Woyeikof à la fin des Jeux. Car il fut présent, le fameux général de cour, dont le rôle au seuil de la révolution devait être si discuté. Il fut présent à la tête d’une énorme mission de jeunes officiers, embarqués sur un vaisseau de guerre, et qu’accompagnait même un orchestre militaire de balalaïkas : ce, pour la plus grande joie de la grande duchesse Marie, épouse, depuis divorcée, du prince Guillaume de Suède et demeurée russe dans l’âme.

Ces détails, dont je me garderai de prolonger le récit, indiquent suffisamment que la ve Olympiade eut comme les plus beaux rosiers, des tiges épineuses ! En effet, quels entrelacs de difficultés diplomatiques, de petites intrigues personnelles, de susceptibilités à ménager, de vanités blessées, de pièges tendus sous la mousse. Il fallait vivre en éveil constant et deviner d’avance les incidents pour les empêcher de grandir. Telles furent les épines. Mais que dire pour dépeindre les roses ! Quelle floraison charmante ! Jamais l’été suédois n’avait mieux étalé les magnificences dont il est capable. Ce furent, cinq semaines durant, la liesse continue de la nature, le soleil étincelant à travers la brise de mer, les nuits radieuses, la joie des pavoisements multicolores, des guirlandes fleuries et des illuminations nuancées par l’éclat d’une lumière qui ne mourait jamais. Dans le cadre admirable de la cité, la gaîté générale de la jeunesse se donnait libre cours. On ne dormait guère, mais personne n’avait envie de dormir. Les fêtes succédaient aux fêtes sans nuire aux exploits musculaires. Le stade gothique, avec ses ogives et ses tours, sa perfection technique, le bon ordre et la méthode de ses règlements, semblait un modèle du genre. On le vit transformé en salle de banquet, en salle de concert, en salle de danses et toujours prêt le lendemain matin pour la succession des performances. On le vit en une nuit se couvrir de gazon par plaques juxtaposées, se creuser d’obstacles et s’orner de massifs fleuris pour les jeux équestres. Tout se faisait sans bruit, sans délai, sans erreur aucune. Tandis qu’à Londres la vie de l’énorme métropole n’avait pu être influencée par le voisinage de l’olympisme, tout Stockholm s’en montrait imprégné. La ville entière participait à l’effort en l’honneur des étrangers et l’on avait comme une vision de ce qu’avait dû être, aux temps antiques, l’atmosphère d’Olympie — mais une vision agrandie et embellie par la présence de toutes les facilités et de tous les agréments modernes que ne venaient ici entacher nulles laideurs en sorte que l’Héllénisme et le Progrès semblaient s’être associés pour recevoir ensemble.

Le prince royal était partout, infatigable, lucide, pratique, souriant et son comité lui ressemblait. Balck dominait la circonstance de sa silhouette populaire. Point de détail si minime dont il ne s’occupât. C’était son triomphe, cette Olympiade, l’aboutissement de ses luttes passées pour amener son pays à épouser le sport sous toutes ses formes sans répudier pour cela la gymnastique traditionnelle. Et s’il y avait encore quelques pontifes austères de ce culte exclusif qui, dit-on, avaient fui Stockholm pour n’y point voir dresser les engins du culte agrandi, l’opinion n’en était pas moins avec Balck.

Je reprends la Revue Olympique de 1912 entrée dans la septième année de son existence hebdomadaire et vouée plus que jamais à son rôle éducatif. Le numéro de juin est tout entier consacré à la Suède, à son histoire à vol d’oiseau, à son équilibre présent ; des extraits propres à la faire connaître du charmant livre qu’André Bellessort venait de publier s’y trouvent reproduits. L’organisation sportive suédoise y est résumée. La Suède se met en frais pour recevoir la Jeunesse des deux mondes. Celle-ci ne doit-elle pas, à son tour, s’instruire de ce qui concerne la Suède… Ce point de vue est développé en tête du numéro suivant en anglais, sous le titre « Pax olimpica » : un ravissant sermon ailé, juvénile, sorti de la plume de Laffan, classique en même temps et évoquant la grande pensée de tolérance et de respect mutuel léguée par l’olympisme antique : un sermon qui portera ses fruits, car jamais encore n’aura régné si bonne harmonie entre tant de sportifs. Puis vient le rapport sur les concours artistiques et littéraires. Pas bien brillants les résultats et encore affaiblis par la prétention des artistes suédois de faire bande à part et d’organiser un second petit concours entre eux, prétention à laquelle on a eu la faiblesse de céder et que son incorrection eût dû faire écarter d’emblée. Mais enfin les premiers concours ont eu lieu, des prix vont être décernés, les œuvres primées vont être exposées. C’est le premier pas, l’essentiel.

Le numéro d’août contient le procès-verbal de la session du C. I. O. ouverte le 4 juillet, au Palais du Riksdag, dans la salle du Sénat, en présence du prince royal et de la princesse et des autres membres de la famille royale : session très nombreuse ; nos collègues anglais, américains, allemands, italiens, austro-hongrois sont au complet. Notre collègue japonais, pour la première fois, participe à nos travaux. La vime Olympiade sera célébrée à Berlin ; le chancelier de l’Empire envoie les vœux du kaiser. Tout s’annonce bien. D’ici là le Congrès de Paris fixera un programme et des règlements définitifs.

Le numéro de juillet publie le résultat des Jeux. Les États-Unis ont eu 26 premiers prix, la Suède 23, l’Angleterre 10, la Finlande 9, la France 7, l’Allemagne 5. Puis viennent l’Italie, la Hongrie, la Norvège, le Sud-Afrique, le Canada, la Belgique, la Grèce, la Hollande, etc.

Il y a eu deux pentathlons : le « moderne » — le mien — dont les débuts ont été très brillants et le « classique » dont le vainqueur a couru les 200 mètres en 22 s. 9/10 et le 1.500 en 4 m. 44 s., a sauté 7 m. 70, a lancé le disque à 35 m. 57 et le javelot à 46 m. 71. Or les chiffres atteints par les vainqueurs de ces concours séparés ont été : 21 s. 7/10, 3 m. 56 s., 7 m. 60, 45 mètres et 60 mètres. Comparaison intéressante entre l’all-round et le spécialiste.

L’équipe américaine est venue sur un grand paquebot qui a pu remonter jusqu’à Stockholm et servir d’hôtellerie : paquebot aménagé pour l’entraînement continuel avec pistes sur le pont, bicyclettes n’avançant pas, piscine de toile où les nageurs attachés par une corde sont ramenés en arrière à chaque brasse, disques et javelots tenus en laisse et pouvant impunément tomber à la mer. Un tel effort technique doublé d’une discipline impeccable méritait sa récompense et l’a eue. Sullivan, complètement rallié, dirigeait le contingent avec une maestria et une conscience absolues et le colonel Thompson, qui le présidait et qui habitait sur son yacht, augmentait par la cordialité de son accueil les sympathies que s’attiraient ses jeunes compatriotes.

L’Angleterre, malgré l’ardeur des dirigeants, s’était mal préparée et manquait perdre courage devant la liste de ses échecs, mais la Finlande, sans ressources financières, sans terrains, handicapée par ses hivers trop longs, remportait des lauriers étonnants, simplement parce que ses fils avaient voulu les lui rapporter.

Un record. Une Suédoise, Mme Wersäll, avait six fils engagés dans les Jeux, les derniers en qualité de boy-scouts enrôlés pour aider à l’ordre et aux messages. N’est-ce pas antique ? Le C.I.O. lui a décerné la médaille olympique.

Deux innovations. À Londres, il y avait Saint-Paul. À Stockholm, point de cathédrale digne de ce nom. Alors un bref service religieux a eu lieu dans le stade au moment de l’ouverture : un simple psaume, une prière en suédois par l’archevêque d’Upsal, puis une autre en anglais composée et dite par le Rév. Laffan : dix minutes en tout. Et, au milieu du grand silence de ces milliers de spectateurs et d’athlètes, cela touchait au sublime. Mais j’eus le sentiment que nous outrepassions nos droits…

Pour éviter les décorations, le roi en avait créé une : une médaille d’argent avec un ruban bleu et jaune pâle qui devait être donnée largement. C’était une solution parfaite, mais les quêteurs de distinctions opérèrent dans la coulisse, si bien qu’à la fin des Jeux, il y eut de nouveau cette insupportable affaire, les titres à soupeser, les « échanges » entre les ordres du pays amphitryon et ceux des pays visiteurs, les marchandages, les hiérarchies à prendre en considération…

La presse ?… Pas encore au point, décidément, quant à l’esprit critique et à l’impartialité. Progrès sur Londres pourtant. Avec malignité, la presse étrangère annonça que « le déficit allait être de 400.000 marks » et prétendit « qu’il en serait toujours ainsi ». Alors j’ai prié Balck de m’envoyer le plus vite possible les comptes afin de les rendre publics. 776.000 couronnes de dépenses ; 822.767 couronnes de recettes. Bel excédent. Quant à l’érection du stade qui, achevé, coûterait un million environ, c’était un édifice permanent dont les subventions de l’État et de la ville permettaient de faire les frais. Stockholm y gagnait de toutes les manières.

La splendeur des Jeux équestres fut le dernier acte. Rosen les avait voulus magnifiques et s’y était dépensé sans compter. Ils le furent. Le rideau tomba sur cette apothéose. Puis les départs. L’heure de se quitter sonna et, tandis que s’achevait le rapide été du Nord et que la lumière commençait de se faire oblique, le dernier visiteur s’en alla plein de gratitude envers ses amis Scandinaves et d’espérance en l’avenir olympique…