Mozilla.svg

Mémoires olympiques/Chapitre XIV

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Bureau International de Pédagogie Sportive (p. 128-136).
xiv
Le Congrès de Psychologie Sportive
(Lausanne 1913)

La Suisse de la fin du XIXe siècle n’était point sportive, ou du moins d’elle on eût pu dire aussi « qu’elle l’était sans l’être tout en l’étant »… Elle l’était à la manière de Tœpffer qui n’était pas mauvaise, mais insulariste et pas du tout internationale. La Suisse avait ses gymnastes, ses tireurs, ses lutteurs alpestres et s’en tenait là. Elle n’aspirait point à des lauriers extérieurs et utilisait ses montagnes pour la marche et pas encore pour les sports d’hiver. Elle était politiquement très cantonaliste et se méfiait volontiers de ses pouvoirs fédéraux. Elle ne prit pour ces motifs aucun intérêt au rétablissement des Jeux Olympiques et sa carence ne m’avait pas affligé, car je ne la connaissais guère. Telle je la voyais, de loin, telle elle me semblait devoir demeurer. D’une évolution interne, les touristes qui la traversaient n’avaient nulle conscience et j’étais comme eux. Amené en 1903 par des circonstances fortuites à l’étude de ses institutions et mis en contact avec ses nouveaux rouages militaires, grâce à l’un de ses officiers les plus réputés, le colonel de Loÿs, je compris aussitôt qu’il y avait au centre de l’Europe un petit État dont les destins, bien loin d’être révolus, recélaient un avenir considérable et qui jouait en silence le rôle de jardin d’essai des nations civilisées. Dès lors, la Suisse m’intéressa infiniment.

Du point de vue sportif, elle apparaissait tellement favorisée par la nature et les circonstances ataviques et autres que l’on ne concevait pas sa lenteur à en profiter. « La Suisse, reine des sports » est le titre d’un article paru dans la Revue Olympique de novembre 1906 et qui, rétrospectivement, prend une allure un peu prophétique bien que la prophétie ne soit pas encore totalement accomplie.

Un tel pays était prédestiné à jouer un rôle olympique considérable, mais il fallait l’en convaincre. Et ce n’est pas faire à ses fils une injure que de leur rappeler qu’on n’obtient facilement d’eux que ce qu’ils veulent bien donner. Notre collègue suisse Godefroy de Blonay en savait quelque chose, lui, qui dépensa une longue patience à édifier un comité olympique national sur les aspérités d’un soubassement cantonal, souvent rebelle à ce genre de constructions.

Mais je n’écris pas ici une étude sur la Suisse. En rédigeant mon Histoire universelle, j’ai pu dire en toute sincérité mon admiration pour elle. Ici, je voulais seulement rappeler comment, désirant faire la conquête de la Suisse, je commençai par Lausanne et pourquoi, cherchant à conquérir Lausanne, j’eus recours au stratagème d’un congrès scientifique.

Lausanne, qui fut à plusieurs reprises dans le passé une ville internationale depuis le jour où le pape y vint poser la couronne impériale sur le front de Rodolphe de Habsbourg, Lausanne, au début du XXe siècle, chômait quelque peu à cet égard. On y consultait des médecins célèbres, on s’y arrêtait avec plaisir au passage, certains même s’y attardaient en lézards heureux, mais elle n’avait pas de rôle défini à jouer. Son université, récemment installée dans un palais dont l’architecture un peu inattendue avait, du moins, la fraîcheur et l’éclat de la jeunesse, occupait une place des plus honorables dans le monde des études sans qu’elle y exerçât de prépondérance aucune. Étalée délicieusement au bord du lac, couronnée de forêts, munie de toutes les possibilités sportives imaginables, elle était, pour y établir (dans ses murs ou tout à proximité) le siège administratif de l’olympisme, la mieux désignée qui pût se concevoir. Pour cela, il fallait d’abord s’y introduire.

Je souhaitais voir se détourner vers la psychologie une attention médicale qui s’accentuait assez rapidement et dont je redoutais le caractère trop exclusivement physiologique. Ayant eu beaucoup d’amis médecins, à commencer par le sportif et charmant Fernand Lagrange, l’auteur de la Physiologie des Exercices du Corps, je puis me permettre de dire d’eux quelque mal. Aussi bien m’en suis-je expliqué il n’y a pas encore longtemps dans Praxis, le journal bilingue des médecins suisses, à propos du « cas morbide » qui, au lieu d’être considéré comme l’exception ainsi qu’en fait cela se doit, tendait de plus en plus à s’imposer comme la norme en une infinité de domaines et en particulier dans le domaine sportif. Ce n’est pas ici le lieu de tenter même un résumé d’une question si délicate. Mais ce que j’en dis là suffit à donner la genèse du Congrès de Lausanne. J’en avais parlé dès 1909 à mes collègues et leur apportai deux ans plus tard, à la réunion de Budapest, un programme qu’ils accueillirent avec empressement et qui fut peu après publié en allemand, en anglais, en français et en italien. Il est court ; je crois utile d’en reproduire ici le texte français :
Origines de l’activité sportive

Aptitudes naturelles de l’individu ; aptitudes générales (souplesse, adresse, force, endurance) ; aptitudes spéciales (facilité innée à une forme déterminée d’exercice). — Rôle et influence de l’atavisme sportif ; observations et conclusions à en tirer. — Les aptitudes naturelles suffisent-elles à inciter l’individu ou bien faut-il encore l’instinct sportif ? Nature et action de cet instinct. — Peut-il être provoqué ou suppléé par l’esprit d’imitation et l’intervention de la volonté ?

Continuité et modalités

La continuité qui seule fait le véritable sportsman n’est assurée que lorsque le besoin est créé. Le besoin sportif ne peut-il pas se créer physiquement par l’habitude découlant soit de l’automatisme musculaire, soit de la soif d’air engendrée par l’exercice intensif et aussi moralement par l’ambition, soit que cette ambition provienne du désir des applaudissements, soit qu’elle vise un objet plus noble, tel que la recherche de la beauté, de la santé ou de la puissance.

Particularités psychologiques de chaque catégorie d’exercices : qualités intellectuelles et morales développées ou utilisables par chaque sport. — Différentes conditions de la pratique des sports : solitude et camaraderie ; entr’aide et concurrence ; initiative et discipline ; formation et développement d’une équipe.

Résultats

Du caractère rigoureusement exact des résultats sportifs. — L’entraînement : différences avec l’état d’accoutumance. — L’entraînement normal peut être purement physique et n’aboutir qu’à la résistance, mais il peut aussi contribuer au progrès moral par le développement du vouloir, du courage et de la confiance en soi et sans doute aussi au progrès intellectuel par la production de calme et d’ordre mental. Dans quelles conditions ?

Enfin, l’activité sportive ne contient-elle pas le germe d’une philosophie pratique de la vie ?

Ce programme, il fallait le défendre contre la science médicale si j’ose ainsi dire, y gagner au contraire les philosophes et les pédagogues et commencer si possible d’y intéresser les sportifs eux-mêmes. Ce fut — ô paradoxe ! — un médecin qui m’y aida, un vieil ami de mes beaux-parents, le docteur Morax, alors directeur du Service sanitaire Vaudois. Ses trois fils ont marqué dans les arts, les lettres et les sciences. Il menait à Morges une existence patriarcale agrémentée par tous les réflexes de la vie générale. Rien ne se passait en Europe ni au delà qui ne trouvât un écho sympathique judicieux et équilibré chez ce vieillard entouré de jeunesse et ami des initiatives les plus osées. Il prit tout de suite au Congrès un intérêt chaleureux, saisissant à demi-mot mes arrières-pensées et les motifs secrets de son opportunité olympique aussi bien qu’helvétique. Par lui, je gagnai la collaboration d’un professeur de l’Université, M. Millioud, — dont Benito Mussolini, alors dans l’ombre où il luttait courageusement contre le destin adverse, se souvient d’avoir suivi les cours, — celle du recteur, M. de Felice, du directeur d’une école privée renommée, M. Auckenthaler… Ainsi se créa l’équipe initiale. Je m’assurai pour prononcer le discours d’ouverture un historien-philosophe de marque, Guglielmo Ferrero, ainsi que l’envoi d’une communication écrite de Théodore Roosevelt. Après cela, je ne me faisais guère illusion sur les discussions qui allaient s’ouvrir. Les sujets indiqués étaient trop inhabituels, ils demeuraient trop étrangers à la plupart des congressistes pour que l’ensemble ne déraillât pas en cours de route. Mais le programme resterait, le prestige de certains noms aussi et l’originalité de la tentative finirait par capter l’attention.

Le Congrès s’ouvrit le jeudi matin 8 mai 1913. L’avant-veille et la veille s’était tenue, dans la salle du Sénat Universitaire, la session du C.I.O. dans lequel entraient trois nouveaux membres : le duc de Somerset, pour l’Angleterre, le comte de Penha-Garcia, pour le Portugal, et le baron de Laveleye pour la Belgique. La séance d’ouverture eut lieu dans l’Aula. La ville était pavoisée. Les petits boy-scouts faisaient la haie sur le perron. Les beaux chœurs de l’Union Chorale et du Chœur d’Hommes de Lausanne se firent applaudir, puis le conseiller fédéral Decoppet prit la parole au nom du Conseil suprême de la Confédération. J’eus le chagrin, dans ma réponse, de devoir faire l’éloge funèbre du docteur Morax, récemment disparu. Ferrero prononça ensuite un discours original et d’une haute portée philosophique. Après quoi le Congrès me confia la présidence de ses travaux et choisit pour vice-présidents les délégués des gouvernements belge et autrichien, ainsi que le professeur Millioud et M. Auckenthaler. Il a été publié un volume contenant les mémoires présentés. Beaucoup sont intéressants mais témoignent, comme je viens de le dire, d’une grande difficulté à se maintenir sur le terrain délimité. L’autobiographie de Roosevelt valait la plus éloquente des leçons de choses : aussi une étude profonde de Louis Dedet, ancien athlète, maintenant directeur du célèbre Collège de Normandie, sur l’équipe, sa formation, sa vie organique, sa dissociation…

La municipalité de Lausanne et son syndic, M. P. Maillefer, avaient inauguré la série des fêtes le 7 mai. Le lendemain soir, sur la fameuse terrasse de l’Abbaye de l’Arc d’où l’on embrasse à travers les arbres séculaires tout le panorama du Léman, eut lieu une fête telle qu’on n’en eût pu organiser ailleurs. Sur les pelouses, vingt-deux des plus beaux lutteurs qu’entouraient leurs camarades pâtres et bergers dans leurs pittoresques costumes, se mesurèrent à la lueur des torches de résine. Derrière les massifs chantaient les chœurs. Puis le « Ranz des Vaches » retentit, tandis que les torches une à une s’éteignaient et que les dernières passes de lutte s’achevaient à la clarté lunaire. Le troisième soir, une revue « gaie », spécialement mise sur pied pour le Congrès, fut donnée au Kursaal. Beaucoup de spirituels couplets et de danses furent bissés. Il y eut encore une fête vénitienne à Ouchy, un bal donné par le baron et la baronne Godefroy de Blonay, qui avaient déjà reçu les membres du C. I. O. au château de Grandson, enfin, pour la clôture, un déjeuner donné par le Conseil d’État du canton de Vaud dans les salles historiques du château de Chillon et agrémenté de décorations et de costumes savamment restitués.

Le C. I. O. n’avait point de conséquences pratiques à tirer de ce congrès. Il s’était borné à servir de parrain à un ordre nouveau de sujets d’études scientifiques et ne pouvait que constater avec satisfaction les conditions très satisfaisantes dans lesquelles le baptême avait été célébré. Au cours de sa session, après avoir réglé pas mal d’« affaires courantes », selon l’expression consacrée pour désigner celles qui précisément sont restées quelque temps stagnantes, après avoir discuté et voté les programmes et règlements du Congrès de Paris convoqué pour l’année suivante, le C. I. O. s’était trouvé aux prises avec l’affaire Thorpe.

Les Jeux de la ve Olympiade étaient clos lorsque James Thorpe, le vainqueur du Pentathlon classique et du Décathlon, se vit accuser de professionnalisme déguisé. Le dossier avait été transmis par le Comité suédois et le Comité américain au C. I. O., qui se trouvait appelé pour la première fois à exercer un arbitrage de cette nature dans un cas aussi retentissant. Ce dossier se composait de quatre pièces : une lettre de James Thorpe à Sullivan, une lettre du directeur du collège de Carlisle, en Pensylvanie, au même Sullivan, une note de Sullivan au président du C.I.O., enfin, une « déclaration » du président et du secrétaire de l’Amateur Athletic Union des États-Unis et du Comité Olympique, lesquels, ayant examiné le cas, donnaient leur opinion motivée. Après vingt ans passés, la lecture de ces documents m’a laissé sous la même impression de dignité et de loyauté parfaites qui avaient été l’impression de la première heure ; et pas seulement pour moi, mais pour tous mes collègues. Aussi ce fut sur la proposition des membres anglais présents en 1913, le duc de Somerset et le révérend Laffan, que le C. I. O., sa décision prise, adressa des félicitations aux dirigeants américains pour leur attitude « si nettement sportive » en cette circonstance. Il n’a pas manqué de gens pour dire que Thorpe était un citoyen américain d’origine indienne et qu’on l’avait, à cause de cela, plus aisément « lâché ». C’est là une calomnie. Ce « lâchage » faisait rétrograder les États-Unis sur le tableau d’honneur de 1912 de façon sensible à l’orgueil national. Des faits reprochés à Thorpe, je n’ai rien à dire. Il y avait en ce temps, aux États-Unis, bien des étudiants peu fortunés et passionnés de sport qui, l’été, entraient dans des équipes professionnelles de base-ball, et souvent sous des noms d’emprunt. Thorpe, en 1909 et 1910, l’avait fait sous son propre nom, mais sans réaliser les conséquences de sa légèreté. On ne l’avait point su, et, rentré au collège de Carlisle, il avait depuis lors été toujours considéré comme un amateur. En lisant sa lettre si franche, celle si sincèrement émue du directeur de collège, comment ne pas évoquer certains joueurs de tennis qui en avaient fait bien d’autres sans être inquiétés ?… Mais il n’y avait pas à hésiter quand même et Thorpe, disqualifié, dut rendre les prix qu’il avait rapportés de Stockholm.