Mémoires secrets et inédits pour servir à l’histoire contemporaine/Tome 2/3

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Collectif
Texte établi par Alphonse de BeauchampVernarel et Tenon (Tome 2p. 1-87).


MÉMOIRES
SUR
L’EXPÉDITION DE RUSSIE.

RELATION PARTICULIÈRE ET ANECDOTIQUE.


L’ARMÉE française s’avançait à marches forcées vers le théâtre où elle devait se signaler par de nouveaux exploits. Son passage à travers la Prusse fut marqué par des exactions affreuses qui portèrent au dernier degré d’exaspération la haine des habitans contre leurs oppresseurs. Lorsque Frédéric-Guillaume, entraîné par la nécessité, et affligé de la conduite des troupes françaises, qui, sous les ordres du général Compans, pénétrèrent dans ses états, tambour battant, mèche allumée, résolut de faire cause commune avec Napoléon, le mécontentement fut général, particulièrement dans l’armée prussienne, dont la plus grande partie aima mieux retourner dans ses foyers que de servir comme auxiliaire de la France. Un nombre considérable d’officiers qui avaient manifesté hautement leur opinion, furent arrêtés et renfermés dans des forteresses. Partout on faisait des vœux pour que l’homme du destin échouât dans son entreprise.

Pendant le passage de l’armée française en Prusse, elle fut nourrie par le moyen de réquisitions, dont la valeur devait entrer en déduction des sommes considérables dont le gouvernement prussien s’était reconnu débiteur envers la France, par les conférences d’Erfurth[1]. Aussi n’y avait-il alors aucune organisation dans l’armée. Ce fut à Wilna seulement que l’administration devint régulière. Mais comme un grand nombre d’employés avaient abandonné leur poste, soit avant, soit après le passage du Niémen, effrayés sans doute d’une expédition aussi hasardeuse, et contre laquelle mille préventions s’élevaient à la fois, on fut obligé de faire beaucoup de promotions nouvelles. Les commissaires ordonnateurs furent chargés de ce soin. Mais leurs choix furent en grande partie rejetés par les régisseurs généraux ; ce qui prouve le peu de moralité des individus qu’on avait été forcé d’employer, et la disette d’hommes probes et capables pour remplir ces fonctions importantes.

On avait fait confectionner à Hambourg et à Dantzick environ quinze cents voitures, dont le mécanisme était fort ingénieux, et qui auraient pu devenir d’une grande utilité. Les quatre roues parallèles, celles de devant et celles de derrière, formaient avant-train ; de manière que dans les chemins les plus difficiles, au moment d’une surprise, on pouvait rétrograder sans faire aucun mouvement, qui, en pareil cas et dans la confusion résultant d’une attaque imprévue, n’aboutit le plus souvent qu’à faire perdre un temps précieux, et à livrer à l’ennemi ce qu’on cherche à lui dérober par une prompte fuite. L’action rétrograde s’obtenait, indépendamment de l’inégalité du terrain, en déplaçant le timon pour le porter du devant sur le derrière. Ces voitures étaient traînées par des bœufs qu’on avait tirés de la Hongrie et de Prusse, et conduites par des hommes qui portaient l’uniforme des soldats du train, et qu’on avait surnommés les Bouviers de l’armée. Tout le convoi était destiné à porter des vivres et des effets d’équipement à l’armée. Mais une épizootie fit périr presque tous les bœufs, et aucune de ces voitures ne parvint à sa destination.

Jamais expédition plus hardie n’avait été entreprise ; jamais armée plus nombreuse, si ce n’est celle de Xerxès, n’avait été conduite par un seul homme. Mais cette armée innombrable et si belle, était appesantie par une quantité prodigieuse de voitures, de bagages et d’ouvriers de toute espèce et de tout âge. On comptait parmi ces derniers, non-seulement des boulangers et des maçons, dont l’utilité était incontestable dans une semblable expédition, mais des charpentiers, des cordonniers, des serruriers, des chaudronniers, des selliers, des tailleurs, etc., etc., sans y comprendre les ouvriers qui étaient attachés à chaque régiment. Comment ne pas croire que le chef qui traînait à sa suite tant d’hommes exerçant tant de professions différentes, n’eût le projet d’aller fonder des colonies dans quelques contrées lointaines ?

Le comte Mathieu Dumas était intendant-général de l’armée ; il avait sous ses ordres, en qualité de régisseurs-généraux des fourrages, des vivres-pain et des vivres-viande, MM. Aumont, Bajeux et Valet.

J’étais attaché à la 5e division de cuirassiers, commandés par le général Valence. Cette division se composait des 6e, 11e et 12e régimens, qui avaient pour colonels MM. le baron Martin, Duclos et Turnieux. Les généraux de brigade étaient le comte Dejean, attaché au 11e régiment ; le général Renaud, au 6e ; et le général Lagrange, au 12e. La division qui faisait partie du 1er corps d’armée, sous les ordres du maréchal Davoust, forma l’avant-garde pendant tout le cours de cette campagne, contre l’usage de la grosse cavalerie.

L’armée passa le Niémen le 24 juin, sur trois ponts, que Napoléon fit construire pendant la nuit, à une demi-lieue environ au-dessus du village d’Alexioten, qui est situé vis-à-vis de Kowno. Le corps du maréchal Davoust passa le premier, parce qu’il devait se diriger à marches forcées sur Wilna.

De l’autre côté du fleuve, sont trois routes qui conduisent à Wilna. La principale, celle que suivit Napoléon, avec les corps de Murat et de Davoust, est la plus courte. Les deux autres côtoient la Willia, qui se jette dans le Niémen au-dessous de Kowno. L’embranchement de ces trois routes fut cause que plusieurs corps, qui n’avaient pas reçu d’indication suffisante, prirent une direction opposée à celles qu’ils auraient dû suivre. Un grand nombre de soldats, qui marchaient isolément, s’égarèrent et tombèrent au pouvoir de l’ennemi. On perdit de cette manière le grand parc d’artillerie de la 5e division de cuirassiers, dont on n’a jamais plus entendu parler. Il était commandé par le lieutenant Moriceau.

Le 28, Napoléon arriva à Wilna avec sa garde. L’armée russe n’avait encore opposé aucune résistance ; elle se retirait en bon ordre, et sa contenance martiale indiquait assez qu’elle ne cédait pas à l’impulsion de la crainte, mais à des instructions sévères, et à des ordres impérieux.

L’empereur Alexandre ne quitta Wilna que trois heures avant l’entrée des Français ; il avait assisté à un bal que donnait le général Beningsen dans son château de Zacrett, à une demi-lieue de la ville. À la nouvelle de l’approche des Français, chacun se sauva sans rien emporter ; et les premiers soldats qui pénétrèrent dans le château, le trouvèrent comme on l’avait laissé ; on eût dit que le bal n’était interrompu que depuis quelques instans.

Plusieurs officiers généraux russes, entre autres le colonel de Stargeskewitz, chef de la chancellerie et gouverneur de Wilna, avec lequel je me suis lié intimement, et qui m’a rendu des services particuliers, m’ont assuré qu’on avait proposé à l’empereur Alexandre de faire miner les principales maisons de la ville, où l’on supposait que Napoléon devait loger. Mais ce prince, aussi généreux que brave, repoussa cette proposition avec horreur.

Les habitans les plus notables de Wilna, et tout le clergé, abandonnèrent la ville à l’approche des Français. Les Juifs se trouvant alors en majorité, envoyèrent au devant de Napoléon une députation, qui le harangua, et lui remit les clés de la ville.

Il était bien temps d’arriver à Wilna ! Depuis plusieurs jours on éprouvait une disette affreuse. Des pluies abondantes avaient rendu les chemins impraticables ; on avait perdu beaucoup de chevaux ; la seule route de Wilna était jonchée de plus de dix mille de leurs cadavres, qui y répandaient l’infection. Un grand nombre de soldats, épuisés par des fatigues et des privations trop prolongées, encombrèrent en arrivant les hôpitaux de cette ville, qu’on se hâta d’y établir.

Les Français n’entrèrent point en vainqueur dans Wilna. Napoléon voulut en faire le centre de l’insurrection polonaise, et l’entrepôt des effets d’équipement ; on donna en conséquence les ordres les plus sévères pour qu’elle fût respectée. Ces ordres furent suivis rigoureusement. Il est vrai de dire que ce fut la seule ville qui échappa à la rapacité du soldat. Quelques mois plus tard, au moment de la retraite, elle subit la commune loi, et fut pillée à son tour.

Pendant son séjour dans cette capitale de la Lithuanie, Napoléon passa une revue générale de ses troupes. Chaque jour il se promenait à cheval dans les rues au milieu des acclamations d’une population nombreuse, qui faisait retentir sur son passage les cris de Vive l’Empereur des Français ! Vive le Grand Napoléon !

Au milieu de cet enthousiasme, qui était plutôt le résultat de la crainte que l’effet d’un sentiment réel de dévoûment et d’affection, l’armée restait calme et silencieuse. La garde surtout, que l’habitude des conquêtes semblait avoir rendue impassible, ne manifestait d’autre sentiment que celui d’une obéissance aveugle.

On n’était encore qu’au début de la campagne, et déjà l’armée avait beaucoup souffert. On dut sentir alors combien il était difficile de conduire à travers un pays pauvre et mal peuplé, une armée aussi nombreuse, suivie d’un matériel immense. La grande quantité de voitures occasionait à chaque instant des encombremens, qui ajoutaient beaucoup aux fatigues des marches.

La maraude et la dispersion du soldat avaient commencé depuis la sortie de Prusse. Ces deux graves inconvéniens se multiplièrent bientôt d’une manière effrayante ; plus tard ils devinrent une nécessité. Lorsqu’un régiment avait épuisé ses provisions, il envoyait des détachemens chercher, à des distances souvent fort éloignées, les subsistances dont les hommes et les chevaux avaient un égal besoin. Les soldats qui ne pouvaient plus suivre, poussés par la faim, se jetaient dans les campagnes, et pillaient ce qu’ils ne pouvaient emporter. Ces désordres ne firent qu’augmenter l’indiscipline, et diminuèrent l’armée notablement. Souvent le nombre des traîneurs était si considérable, qu’on était obligé d’attendre plusieurs jours qu’ils pussent rejoindre leurs corps respectifs. On exigeait des chefs de corps qu’ils tinssent constamment un état exact des hommes présens ; mais cette mesure était presque toujours sans résultat.

Ce qui contribua beaucoup à augmenter en peu de temps la pénurie des fourrages, c’est qu’il n’y avait pas un seul employé dans l’armée qui n’eût son cheval et sa voiture. Je suis sûr qu’il a été volé en Pologne plus de cent mille chevaux. Les dilapidations, les mesures violentes et vexatoires que les troupes françaises exercèrent dans ce pays, ne peuvent se comparer qu’à celles dont la Prusse avait été l’objet. Les seigneurs polonais nous disaient souvent : « Que feriez-vous donc si nous étions vos ennemis ? »

En effet, il semblait que le pillage fût devenu pour le soldat un moyen de soulagement, une diversion nécessaire à ses fatigues, à ses privations de chaque jour. Vainement les habitans demandaient des sauve-gardes aux généraux, le soldat, réduit au dernier degré du désespoir ou du besoin, ne respectait ni les sauve-gardes, ni ses propres chefs. Davoust fit plusieurs fois fusiller des pillards pris en flagrant délit. Mais ces exemples de sévérité ne purent arrêter un désordre qui avait sa source dans le système militaire de Napoléon, dans un défaut absolu d’organisation, et surtout dans la plus impérieuse de toutes les lois, la nécessité.

Ainsi, pendant que l’armée française voyait affaiblir chaque jour sa force numérique et sa force morale, l’armée russe, disséminée au commencement des hostilités, se rapprochait, se concentrait, et devenait de jour en jour plus capable de résister à l’invasion ; car dans ce pays rien n’est plus facile que de mettre sur pied en peu de temps des forces considérables. Par un simple ukase, l’empereur peut convoquer un cinquième ou un dixième de la population, et dans l’espace de vingt-quatre heures, l’ukase est mis à exécution. Chaque seigneur fournit son contingent de paysans slaves. Ces hommes, en quittant leurs foyers, poussent des cris lamentables ; mais à peine ont-ils les cheveux coupés, à peine ont-ils revêtu l’uniforme militaire, qu’ils chantent et se livrent à une joie bruyante. Ils sont presque tous mariés. Les seigneurs profitent de ces occasions pour se débarrasser des plus mauvais sujets. Quoique vivant dans un état absolu d’esclavage, et asservis à des travaux pénibles et continuels, ces hommes sont tellement attachés à leurs foyers et à leurs habitudes, que lorsqu’un seigneur est mécontent d’un paysan, la simple menace de le faire soldat suffit pour le ramener à plus de régularité.

Le pays que l’armée parcourut depuis Wilna jusqu’à Smolensk, et depuis cette ville jusqu’à Moskou, est couvert de sapins d’une étendue immense, et où la hache n’a jamais pénétré ; il est coupé par des marais fangeux, qu’on ne peut traverser qu’avec des fascines, et par des rivières souvent guéables, mais dont le lit est bourbeux, et sur lesquelles on était presque toujours obligé de faire jeter des ponts. Il arriva plus d’une fois en pareille circonstance que des détachemens de cavalerie, trompés par le peu de profondeur des eaux, tentèrent le passage, et perdirent des chevaux et des hommes.

Les routes sont trois fois plus larges que celles de France ; elles sont bordées d’arbres et de fossés ; mais quand il pleut quelques jours de suite, elles sont impraticables, parce qu’elles ne sont pas ferrées.

La Russie étant mal peuplée, comparativement à son immense étendue, les villages sont situés à une grande distance les uns des autres. Cette disposition du pays forçait l’armée à bivouaquer ; et quoiqu’on eût fait enlever de la vieille Prusse un grand nombre de bestiaux et de denrées, la rapidité des marches isolant les troupes de leurs ressources, elles étaient réduites à se les procurer par des moyens violens, toujours pénibles, souvent insuffisans. On serait tenté de croire que Napoléon, comptant sur sa fortune et sur la valeur de ses troupes, n’avait pas prévu les difficultés sans cesse renaissantes qu’il devait rencontrer dans des contrées si différentes de celles où il avait porté la guerre jusqu’alors. Il ne s’attendait pas à une résistance aussi opiniâtre que celle que les Russes lui opposaient sur tous les points. Il espérait qu’une seule affaire déciderait du sort de la Russie ; il ne soupçonnait pas même la possibilité des revers. Cette confiance aveugle, et l’imprévoyance qui en fut la suite, eut les plus funestes résultats. La soif ardente de s’enrichir, qui s’était répandue parmi les généraux, les administrateurs et les employés, ne fut pas non plus sans influence sur l’issue désastreuse de cette campagne.

Cependant les corps de Murat, Ney, Davoust, Eugène et la garde impériale, précipitaient leur marche sur Smolensk. Napoléon attachait beaucoup d’importance à la prise de cette ville, moins à cause de sa population que par les souvenirs historiques qui s’y rattachaient. Barklay de Tolly y avait rassemblé tous les moyens de défense dont il pouvait disposer. Il voulait, sinon empêcher les Français de s’en rendre maîtres, opérer du moins l’évacuation des riches magasins qu’elle contenait.

Smolensk, la première ville russe que l’armée rencontrait, est située sur le penchant d’une colline qui borde la rive gauche du Dniéper. Le premier corps, celui du maréchal Davoust, auquel j’étais attaché, fut chargé d’enlever les faubourgs. Il s’en rendit maître après un combat des plus acharnés qui dura près de trois heures. L’attaque, qui avait commencé sur toute la ligne, se prolongea jusqu’à dix heures du soir. On lança dans la ville des obus qui y mirent le feu, et pendant la nuit les bivouacs de l’armée furent éclairés par les flammes qui s’élevaient en tourbillons. Barklay profita de l’incendie et de la fatigue de nos troupes, pour se retirer en bon ordre ; et lorsque nous pénétrâmes dans Smolensk, le lendemain matin, cette ville n’offrait plus qu’un amas de ruines, qu’une vaste solitude.

Notre perte dans cette journée fut d’environ douze mille hommes, tant tués que blessés. Celle des Russes fut à peu près égale.

Une partie des bâtimens que l’incendie avait épargnés fut destinée à former des hôpitaux ; on y entassa les blessés. Mais les chirurgiens manquaient ; l’armée était en outre dépourvue d’objets pharmaceutiques ; une partie de ces infortunés, réduits à attendre long-temps un premier pansement, privés d’alimens, et n’ayant pas même de la paille pour reposer leurs membres mutilés, et exténués par le besoin, gémissait en proie aux plus vives souffrances. Bientôt une épidémie, causée par l’infection des cadavres gisant autour de la ville, et jusque dans les maisons, moissonna la plus grande partie de ces tristes victimes des fureurs de la guerre.

Depuis Smolensk jusqu’à Moscou on découvre de vastes plaines qui, à cette époque, étaient encore couvertes, par intervalles, de riches moissons. Il y a beaucoup de taillis où croît une herbe épaisse, dont on fait du foin.

Les prairies y sont très-rares, ou plutôt il n’y en a aucune.

Pendant ce trajet, qui est de quatre-vingt-dix lieues au moins, l’armée vécut constamment de maraudes. Deux escadrons, l’un de guides, l’autre de dragons, étaient chaque jour employés à ce pénible et dangereux métier pour le service de la maison de Napoléon. Chaque régiment de cavalerie et d’infanterie envoyait également des détachemens pour le même objet.

Le premier corps forma toujours l’avant-garde jusqu’à Moscou ; il était précédé par des réserves de cavalerie sous les ordres immédiats du roi de Naples, qui avait presque tous les jours des engagemens avec l’ennemi, et dans lesquels il déployait plus de témérité que d’habileté et de prudence. Il avait adopté un costume bizarre qui lui avait fait donner par les soldats le surnom de Franconi. C’était un mélange fantasque du costume d’Henri IV, et du costume espagnol et polonais. Il portait des bottines à talons, tantôt jaunes, tantôt rouges ou verts.

On assurait que l’empereur Alexandre avait fait publier à l’ordre du jour, dans toute l’armée, la défense expresse de tirer sur lui. Cependant comme il s’exposait avec une témérité extravagante, plusieurs fois les généraux russes eurent la générosité de le faire prévenir de veiller à sa propre sûreté.

L’armée française se trouvait déjà diminuée d’un tiers, soit par les divers combats qu’elle avait livrés, soit par les maladies, suite naturelle de la continuité des marches, des fatigues et des privations les plus dures.

Je n’ai pas la prétention de donner un itinéraire exact de l’armée, ni un journal circonstancié de ses opérations. Assez d’autres l’ont fait avant moi, et beaucoup mieux que je ne pourrais le faire. Ce n’est point comme militaire que j’écris, c’est comme observateur, comme témoin oculaire des faits que je rapporte.

Depuis le départ de Smolensk, Napoléon poursuivait l’ennemi avec une étonnante rapidité. L’armée marchait sur trois colonnes. Napoléon désirait depuis long-temps engager avec les Russes une affaire générale, et qu’il espérait devoir être décisive ; car il est constant que malgré l’affaiblissement notable de ses forces, malgré la résistance qu’il éprouvait, il n’avait pas perdu l’espoir de forcer l’empereur Alexandre à lui demander la paix.

Kutusow, le plus vieux des généraux russes, avait succédé au général Barklay de Tolly, dans le commandement en chef de l’armée. Ce général venait de terminer glorieusement la guerre avec la Turquie. Il jouissait d’une grande réputation militaire. Kutusow, soit qu’il eût ordre de protéger Moscou par tous les moyens possibles, soit qu’il fût jaloux de se mesurer avec le plus habile capitaine de l’Europe, se décida à attendre Napoléon entre Mojaïsk et Gjat, dans une position forte, qu’il rendit plus formidable encore par la construction de divers ouvrages.

De son côté, Napoléon se préparait à en venir aux mains. L’idée de livrer bataille à un général qu’il avait déjà vaincu à Austerlitz, le remplissait de joie. Il accorda deux jours de repos à ses troupes ; et le 4 septembre, il continua sa marche en avant. Le 6, les deux armées étaient en présence. L’armée française s’élevait à cent vingt mille hommes environ ; l’armée russe ne comptait que quatre-vingt-douze mille hommes de troupes régulières. La première avait cinq cent quatre-vingt-sept bouches à feu ; la seconde plus de six cents.

Au point du jour, Napoléon fut instruit que l’ennemi avait conservé ses positions. À six heures du matin, il donna l’ordre de l’attaque, qui commença par une canonnade terrible dirigée contre une grande batterie que Kutusow avait fait construire entre la route de Moscou et le village de Séménowska, et contre trois rideaux qui s’élevaient entre le village et le bois de Borodino. Les redoutes, attaquées par des divisions de grosse cavalerie, furent prises et reprises plusieurs fois avec un acharnement égal de part et d’autre. Plusieurs officiers du 12e régiment de cuirassiers périrent dans ces attaques successives. Le colonel Martis, qui commandait l’artillerie légère, eut un bras emporté dès le commencement de l’action. Cet officier, aussi distingué par sa bravoure que par ses talens, avait en quelque sorte prédit le sort qui lui était réservé. Il éprouvait une répugnance extrême à faire cette campagne, dont il prévoyait l’issue malheureuse. La veille de la bataille, il disait à quelques officiers d’artillerie : « Je sacrifierais volontiers un de mes membres pour avoir la liberté de me retirer dans le sein de ma famille, car je prévois que cette expédition nous deviendra funeste. » Le lendemain un boulet lui emporta un bras. On lui fit l’amputation, qu’il supporta avec un courage héroïque. Au milieu des souffrances les plus aiguës, son front calme et serein témoignait la satisfaction qu’il éprouvait intérieurement d’avoir un motif aussi légitime pour quitter l’armée dont il prévoyait la destruction.

Cependant on combattait de part et d’autre avec une égale valeur. Les Français étaient parvenus à s’emparer des redans et du village de Séménowska. Cet échec détermina Kutusow à renforcer la partie de sa position comprise entre la route de Moscou et la grande batterie. Cette précaution était d’ailleurs motivée par un mouvement qu’avait fait le prince Eugène pour se porter sur la rive droite de la Kalotcha, et s’emparer de la redoute. La division Morand fut chargée de cette opération. Le danger était imminent ; mais l’ordre était donné, et il fallait obéir. Le général Morand se rend à la tente du général de brigade Bonami, qui commandait le 30e de ligne, et lui dit que Napoléon l’a désigné lui et son régiment pour tenter l’assaut de la batterie. Le général Bonami répond qu’il exécutera ponctuellement les ordres de Napoléon. Toutefois il fait observer que deux colonnes russes s’avancent vers cette redoute, et qu’un seul régiment ne saurait suffire pour s’en emparer. Le général Morand réplique que ce n’est pas le moment de faire des observations, et lui réitère impérativement l’ordre de commencer l’attaque. « Vous le voulez, dit alors le général Bonami, je vais attaquer, mais j’y périrai avec mon régiment. »

L’ennemi faisait un feu violent d’artillerie. Le 30e de ligne s’avance l’arme au bras, et attaque la batterie avec tant de résolution, qu’il parvient à s’en emparer. Mais accablé par le nombre, et n’étant point secouru, il fut taillé en pièces. Le brave général Bonami, ayant eu son cheval tué sous lui, combattit à pied à la tête de son régiment. Il reçut vingt-sept coups de baïonnette, un entre autres dans la poitrine, qui mit long-temps sa vie en danger. Il ne dut son salut qu’à un officier russe qui, le prenant pour le roi de Naples, ordonna qu’on l’épargnât, et le fit transporter au quartier-général du prince Kutusow. Il survécut à ses blessures, et à la douleur d’avoir vu périr tout son régiment, à l’exception de quelques hommes, qui parvinrent à se faire jour et à joindre leur division. La batterie fut emportée par le 30e régiment de cuirassiers.

Le général Bonami avait servi sous Championnet, en qualité de général de brigade chef d’état-major. Étant tombé en disgrâce, il se retira dans la Vendée, près de Fontenay, où il épousa une demoiselle de noble extraction. Pendant un séjour qu’il fit à Paris, plusieurs années après, il voulut assister à une parade, et pour la voir de plus près, il mit l’uniforme de général. Napoléon l’apercevant, et ne le reconnaissant pas, s’avance vers lui, et lui demande qui il est. « Je suis le général Bonami. — Êtes-vous en activité ? — Non, sire. » Quelques jours après il reçut le brevet de général de brigade, commandant le 30e régiment de ligne.

L’acharnement avec lequel on se battait depuis plus de douze heures avait épuisé les deux armées. La nuit vint étendre ses voiles sur ce champ de carnage et de désolation…

Les Russes opérèrent leur retraite sur Moscou, et les Français restèrent maîtres du champ de bataille !

Cette journée, la plus sanglante dont les annales militaires fassent mention, coûta aux deux armées plus de 70,000 hommes tués ou blessés. Les pertes furent à peu près égales de part et d’autre, avec cette différence toutefois, que le nombre des hommes tués fut plus considérable du côté des Russes.

La bataille de la Moskowa, appelée par les Russes la bataille de Borodino, aurait pu être décisive. Mais on ne sut pas profiter des fautes de l’ennemi. Napoléon fut dans cette circonstance au-dessous de sa réputation. Au lieu de ces qualités brillantes qu’il avait déployées jusqu’alors sur tant de champs de bataille, et par lesquelles il semblait commander à la victoire, il ne montra que de l’apathie et de l’hésitation. On eût dit que la fortune l’abandonnait. Quand il était consulté par un de ses maréchaux, il ne savait à quel parti se décider, et ne donnait que des ordres tardifs. Il en résulta que les opérations furent mal concertées, et les succès plus chèrement achetés. Il régnait d’ailleurs dans l’armée une si grande confusion, que des troupes légères chargèrent un régiment de cuirassiers saxons, qu’elles prirent pour des cuirassiers russes.

Une stupeur affreuse succéda pour les Français à des scènes de carnage… Jamais défaite n’avait coûté tant de sang, et n’avait produit des fruits aussi amers qu’une pareille victoire. Nos troupes passèrent la nuit sans feu, épuisées de fatigues, tourmentées par la faim, au milieu des morts et des mourans.

Le lendemain l’armée s’éloigna du champ de bataille, et ce ne fut que quatre jours après qu’elle se porta de nouveau en avant. Ce mouvement rétrograde était devenu nécessaire à cause du désordre qu’avait occasioné la bataille, et du défaut de munitions qui se trouvaient en arrière de plusieurs journées, notamment celles de la garde impériale.

Cette élite de l’armée ne prit aucune part à la bataille de la Moskowa. Et c’est encore une faute qu’on a justement reprochée à Napoléon ; car il est démontré qu’on aurait pu tirer un parti immense de cette masse imposante.

Le champ de bataille était jonché de cadavres dans une étendue de plus de deux lieues. La situation respective des deux armées ne permit pas d’enlever les blessés. On fit très-peu de prisonniers russes. Les blessés français qui purent gagner les ambulances de leurs corps, furent transportés à Mojaïsk, où l’on établit provisoirement les hôpitaux. Mais combien y en eut-il qui, trop grièvement blessés pour rejoindre, expirèrent misérablement sur le champ de bataille !

J’eus occasion de traverser, quatre jours après, ce théâtre sanglant des fureurs de la guerre, et je frissonnai d’horreur à la vue du spectacle qui s’offrit à mes yeux. J’aperçus des blessés russes et français, la plupart horriblement mutilés, qui, poussés par la faim, étaient parvenus à se traîner avec des efforts inouïs, auprès des cadavres des chevaux, et en dévoraient en commun les chairs déjà corrompues. Plusieurs officiers et employés de l’administration ont été témoins comme moi de ce spectacle hideux, que je ne puis me rappeler sans frissonner encore.

Napoléon ordonne à Murat de se mettre à la poursuite des Russes, et de s’établir à deux lieues au-delà de Mojaïsk ; mais ses intentions ne peuvent être remplies. Un combat assez vif s’engage entre Murat et Platow, qui couvrait cette ville avec l’arrière-garde russe. Le roi de Naples fut repoussé, et perdit dans cette affaire plusieurs officiers du plus grand mérite, entre autres le colonel Daubonne, de Besançon, qui avait succédé dans le commandement de l’artillerie de la 5e division, au colonel Maltes, emporté quelques jours auparavant, par un boulet, en faisant placer des pièces en position. Le colonel Maltes avait, comme le brave Martis, dont j’ai parlé plus haut, le pressentiment du sort qui l’attendait. « Je ne reverrai pas la France, disait-il souvent, ni ma femme, ni mes enfans ; je mourrai comme tant d’autres de mes malheureux compatriotes, dans les champs de la Russie. » Combien j’ai entendu d’officiers et de soldats exprimer les mêmes regrets et les mêmes prédictions, et maudire l’auteur de cette guerre désastreuse !

Ce ne fut que le 9 septembre, que l’avant-garde française s’empara de Mojaïsk. Napoléon y fit transporter aussitôt son quartier-général. Cette ville n’éprouva que quelques incendies partiels, qui causèrent peu de ravages. On y trouva plus de dix mille blessés russes qui encombraient les maisons et les églises. On chassa ces infortunés pour faire place aux blessés français, qui arrivèrent en foule, et cette mesure, commandée par la nécessité, fut cause qu’ils expirèrent presque tous en proie aux plus horribles souffrances, et dans un dénuement absolu.

Napoléon s’arrête quelques jours à Mojaïsk. Ce repos, utile à son armée, lui était personnellement nécessaire pour se guérir d’un rhume dont il était fortement incommodé. Sa garde bivouaqua dans les environs. L’avant-garde, qui n’était encore qu’à sept lieues au-delà de Mojaïsk, reçut également l’ordre de séjourner.

Cependant Kutusow opérait sa retraite en bon ordre sur Moscou. Le 12, il feignit de vouloir prendre position à trois lieues des retranchemens, afin de persuader à Napoléon que son intention était de livrer une seconde bataille. Mais le 13, il traversa Moscou, pour se retirer sur Kolomna, après avoir eu avec le général comte Rostopchin, gouverneur de cette capitale, une entrevue, dans laquelle la destruction de Moscou, reconnue utile au salut de la patrie, et déjà préparée d’avance, fut résolue.

Cette nouvelle ne fut pas plus tôt connue dans Moscou, qu’elle y produisit une consternation et un désordre inexprimables. Les rues étaient remplies d’une foule d’habitans qui fuyaient, emportant ce qu’ils avaient de plus précieux, et de soldats russes qui effectuaient leur retraite dans la direction suivie par Kutusow.

Le comte Rostopchin fit distribuer à des soldats de police des matières incendiaires qu’il avait fait préparer dès le mois de juillet, par un hollandais nommé Smidt, avec ordre de rester déguisé dans Moscou, et d’y mettre le feu aussitôt qu’il serait au pouvoir des Français. Il prit en même temps la précaution de faire enlever toutes les pompes et autres secours contre les incendies. Des forçats reçurent la liberté, à condition qu’ils concourraient à la destruction de cette antique capitale.

Le 14, à une heure, Murat n’était plus qu’à une demi-lieue de Moscou. À trois heures il pénétrait dans sa vaste enceinte. Les Français s’étaient attendus à trouver une cité populeuse ; ils ne virent qu’une affreuse solitude. Quelques marchands étrangers, quelques individus des dernières classes du peuple, formaient toute la population de Moscou. Cet aspect silencieux et morne inspira de la défiance à Murat ; il craignait que les Russes ne lui eussent dressé quelque embûche, et il ne s’avança qu’avec les plus grandes précautions. Aussi ne fut-ce qu’à sept heures du soir qu’il eut traversé Moscou. On plaça des postes à toutes les barrières, afin d’empêcher les soldats de se répandre dans la ville. Cette mesure prise, il ne fut plus permis à personne d’y pénétrer ; de cette manière, plus de vingt-cinq mille employés ou militaires restèrent hors des portes pendant cinq jours, obligés d’acheter, à un prix exorbitant, des soldats de la garde, qui seuls avaient la faculté d’entrer et de sortir, tout ce dont ils avaient besoin pour leur subsistance.

Le maréchal Mortier, après avoir, à l’exemple de Murat, poussé des reconnaissances dans différentes directions, fit bivouaquer ses troupes dans l’intérieur de la ville et dans le voisinage du Kremlin.

Pendant que Murat et Mortier exploraient ainsi, avec toutes les précautions de la prudence, cette cité déserte, qui bientôt ne devait plus offrir qu’un vaste amas de ruines, Napoléon attendait à l’une des portes qu’une députation vînt lui remettre les clefs de Moscou, et implorer sa protection. Cet hommage, auquel ses conquêtes l’avaient accoutumé, plaisait à son cœur ambitieux. Cette fois pourtant sa vanité fut déçue. On lui amena quelques marchands étrangers, qui lui promirent obéissance et fidélité ; mais il leur tourna le dos brusquement, et entra aussitôt dans le faubourg, où il établit provisoirement son quartier-général. Le lendemain, il prit possession du Kremlin.

Il avait été défendu aux troupes, sous les peines les plus sévères, de se livrer au pillage ; mais cette défense fut enfreinte dès la première nuit. Les officiers eux-mêmes donnèrent l’exemple de la désobéissance. Bientôt des incendies partiels éclatèrent sur divers points ; on y fit d’abord peu d’attention ; mais quand on vit qu’ils se multipliaient avec une effrayante rapidité, que déjà le Bazar, la Bourse et la Banque étaient la proie des flammes, on ne douta plus que ces incendies ne fussent prémédités, et la consternation s’empara de tous les esprits. Napoléon en témoigna la plus vive douleur.

Les ravages des flammes allaient toujours croissant. Un vent impétueux, qui s’éleva dans la matinée du 16, rendit l’incendie général ; il ne s’arrêta que le 20 ; mais alors les neuf dixièmes de Moscou avaient disparu.

Napoléon fut obligé de quitter le Kremlin le 16 au soir ; il se réfugia dans le château impérial de Paterskoé, à une demi-lieue de la ville, sur la route de Saint-Pétersbourg.

Les premiers incendiaires que l’on surprit en flagrant délit furent tués sur la place ; les autres furent livrés à une commission militaire, et pendus à des poteaux sur la Place-Verte. Ils déclarèrent tous qu’ils n’avaient agi que d’après les ordres du comte Rostopchin.

Le Kremlin, préservé par son enceinte, était resté intact. Napoléon revint s’y établir dans la journée du 20.

On trouva dans Moscou des provisions immenses qui étaient entassées dans les caves, à l’abri des ravages du feu. Ces provisions consistaient en farine, sucre, café, eau-de-vie, poisson salé et champignons, dont le peuple fait sa principale nourriture. Si ces denrées eussent été réparties entre les différentes divisions de l’armée, on eût évité la disette affreuse qui contribua d’une manière si déplorable à accélérer sa destruction. Mais la désorganisation et le pillage empêchèrent toute mesure administrative à cet égard. Plus d’une fois l’intendant-général voulut employer la force armée pour conserver des magasins précieux ; ses efforts furent inutiles, il ne put se faire obéir.

Les soldats, exténués de besoins, ne songeaient qu’à jouir du présent. Ils se livrèrent au pillage et à toutes sortes d’excès ; mais un grand nombre furent victimes de trop de précipitation. Plus de six mille périrent étouffés par les flammes dans des caves dont les maisons, préservées d’abord, furent ensuite incendiées.

Après avoir été arrêté plusieurs jours aux portes de la ville, je pus enfin y entrer, et je m’établis avec M. Lecomte, inspecteur des forêts, dans des écuries en pierre qui étaient restées debout après la destruction du bâtiment dont elles faisaient partie. Comme il n’entrait point dans mes goûts de me procurer les moyens d’existence par la violence ou par des recherches périlleuses, j’eus beaucoup de peine à vivre. Le pain et la viande étaient très-rares et se vendaient fort cher.

Moscou avait été abandonné de ses nombreux habitans ; mais ceux des villages environnans étaient presque tous restés dans leurs foyers. Napoléon envoya des commissaires dans ces villages pour engager les paysans russes à apporter leurs denrées à Moscou deux fois par semaine comme par le passé, en leur assurant qu’elles leur seraient bien payées ; il donna ordre en même temps de sonner chaque jour toutes les cloches des églises que l’incendie avait épargnées, pour faire croire à ces bons villageois que le culte n’était point interrompu. Ce moyen de déception aurait pu réussir s’il eût été accompagné de toutes les précautions convenables. Déjà plusieurs habitans des campagnes, abusés par ces promesses fallacieuses, se rendaient à Moscou avec des voitures chargées de foin, de paille et de provisions de bouche. Mais qu’arriva-t-il ? Au lieu de payer, comme on l’avait promis, ce qu’ils apportaient, on s’emparait de leurs chevaux et de leurs voitures, et on les renvoyait après les avoir maltraités. Ces braves gens, indignés d’une conduite aussi déloyale, retournèrent dans leurs villages et ne revinrent plus. Ils exaspérèrent les autres habitans contre les Français, en leur faisant un tableau effrayant des mauvais traitemens qu’ils avaient éprouvés, et surtout en les représentant comme des impies qui n’avaient pas craint de profaner les églises en y mettant leurs chevaux.

Depuis ce moment les paysans russes devinrent des ennemis acharnés à notre perte. Ils s’armèrent, massacrèrent les soldats isolés, et attaquèrent souvent les détachemens qui chaque jour étaient obligés d’aller chercher des fourrages. Ces dispositions hostiles de la part des habitans des campagnes furent surtout funestes aux corps qui étaient bivouaqués dans les environs de Moscou. La disette, qu’ils commençaient déjà à éprouver, se fit dès lors sentir de plus en plus ; la plupart des chevaux succombèrent à l’excès des fatigues et des privations ; plus de dix mille périrent en fourrageant.

Le maréchal Davoust, blessé à la bataille de la Mojaïsk, était logé sur la Place-Verte, dans un hôtel que l’incendie n’avait pas atteint. Napoléon l’allait voir souvent à cheval et suivi d’une nombreuse escorte : il ne négligea jamais aucune des précautions qu’il jugeait nécessaires à sa sûreté. Pendant le trajet de Wilna à Moscou, il lui arriva fréquemment de faire donner de fausses alertes non loin des lieux où il se trouvait, afin de s’assurer qu’il ne courait aucun danger. Les dragons de sa garde, dans une de ces alertes, hésitaient de monter à cheval ; le colonel Rateau alla sur eux à coups de sabre. J’étais présent. Il revint, et me dit : « Ces b…-là ne se battraient pas ! » J’avais fait connaissance avec cet estimable officier dans un bivouac. Napoléon ne se confiait qu’à sa garde ; elle seule faisait le service au Kremlin ; et quand il sortait, il était toujours environné d’un fort détachement.

Les soldats trouvèrent à Moscou une quantité prodigieuse de pièces de monnaie appelées Copecks ; elles sont d’un excellent cuivre, très-lourdes et très-bien frappées. Il y aurait un très-grand avantage à les réduire en barres et à les vendre comme métal ; mais ce genre de fraude n’est pas connu en Russie. Nos soldats les ramassaient et cherchaient à les échanger, soit contre des provisions, soit contre des pièces de monnaie moins difficiles à transporter. On trouva aussi beaucoup de zinc, composition qui sert à la soudure des métaux ; il avait la forme d’argent en barre, et portait une empreinte absolument semblable au contrôle que les marchands d’or et d’argent de Paris donnent à leurs lingots. Toute l’armée, séduite par cette ressemblance trompeuse, prit ce zinc pour de l’argent. Il s’établit aussitôt des maisons de change ; le marc se payait dix-huit francs de notre monnaie.

Une autre découverte excita vivement la cupidité du soldat. Il y a dans presque toutes les maisons des Russes des cadres renfermant des reliques ou images des saints. Chaque famille a son saint, auquel elle rend un culte particulier, et dont elle possède l’effigie, soit en or, soit en argent, soit en cuivre doré, selon la fortune. Les militaires français, pendant le pillage, négligeaient souvent les choses de première nécessité pour s’emparer de ces figures qu’ils croyaient d’une grande valeur ; mais les plus précieuses avaient été enlevées, et il ne restait plus que les images de cuivre doré. Cependant on ne s’en aperçut pas tout de suite, et plusieurs spéculateurs payèrent fort cher l’erreur qui avait séduit leur cupidité.

Au milieu des vastes bâtimens dont se composait le palais du Kremlin, s’élevait une tour antique, surmontée d’une croix énorme, appelée la croix d’Ivan. Napoléon, qui la croyait d’or massif, la fit enlever avec beaucoup de peine et de risques. Quand elle fut descendue, on découvrit qu’elle n’était pas d’or. Il affecta de n’en être pas surpris, et dit qu’il n’avait le projet de l’emporter que pour laisser à la postérité un gage de son expédition.

Il témoigna aussi l’intention de faire conduire en France une cloche d’une dimension extraordinaire, qui était enfoncée en terre dans une des cours du Kremlin, depuis un incendie qui avait failli réduire en cendres ce superbe édifice. Il fut proposé à ce sujet une soumission au rabais, laquelle fut adjugée, ainsi que le transport d’une quantité considérable de sel, à M. N***, qui avait suivi l’armée, comme tant d’autres, par spéculation. Cette opération devait avoir lieu aussitôt que le traînage serait établi.

Le Kremlin, cette antique et magnifique résidence des Czars, renfermait des trésors immenses : tous les objets du sacre des empereurs, enrichis de diamans, et les ornemens sacerdotaux de la métropole. Napoléon espérait bien sans doute s’emparer d’un si riche butin ; mais tout avait été transféré à Kazan, où le sénat russe s’était retiré, et où il siégea pendant toute la durée de la guerre.

L’édifice des Enfans-Trouvés, situé près du Kremlin, avait été préservé de l’incendie par les soins de M. Gazo, sous-directeur des convois militaires de l’armée[2]. Lorsque le Kremlin sauta, l’explosion fut si terrible, qu’elle renversa une grande partie de cet utile établissement.

Le sénateur russe qui en était le directeur ne voulut pas l’abandonner. Seulement il eut soin de faire mettre en lieu de sûreté des valeurs considérables en or, en argent et en papier qui y étaient en dépôt.

Il y avait à Moscou une troupe de comédiens, composée en grande partie d’acteurs français, sous la direction de Mme Éléonore Burcet. Cette actrice, qui devait sa fortune au gouvernement russe, était alors âgée de quarante-cinq ans ; elle avait été fort jolie. Ce fut elle qui donna au maréchal Duroc les noms des acteurs qui avaient quitté Moscou à l’approche des Français, et les moyens de découvrir les lieux où ils s’étaient retirés. De ce nombre était le nommé Saint-Vert, acteur du théâtre de Saint-Pétersbourg, et originaire de Nancy. Il vivait retiré à Moscou depuis quelques années, avec une pension de dix-huit cents roubles que lui faisait l’empereur de Russie. Il avait en outre une quarantaine de mille roubles, fruit de ses économies, qu’il avait placés chez des seigneurs russes. Saint-Vert était un homme estimable. Il s’était fait constamment remarquer par la sévérité de ses mœurs et la régularité de sa conduite. Il conservait un respect religieux pour la mémoire de l’infortuné Louis XVI, et ne dissimulait pas la haine qu’il portait à Napoléon.

Saint-Vert fut désigné au chef de l’armée française comme un acteur dont on ne pouvait se passer, et il reçut l’ordre de faire partie de la troupe. On lui assigna un traitement de quatre mille francs, dont le premier trimestre lui fut payé d’avance. Au moment de la retraite, on le força de suivre l’armée française.

Madame Burcet fut autorisée à ouvrir son théâtre ; mais comme la salle ordinaire de spectacle avait été la proie des flammes, on lui donna une salle particulière dans une vaste maison appartenant à un seigneur russe, où l’on joua pendant le séjour des troupes françaises à Moscou. Mais bientôt cette salle déplut à Napoléon, parce qu’elle ne lui paraissait pas assez sûre, et il destina à cet objet la salle du trône dans le Kremlin ; il fit commencer en conséquence tous les travaux nécessaires ; ils étaient entièrement terminés, lorsque l’armée fut obligée de quitter Moscou. Une compagnie de sapeurs détruisit en peu d’heures l’ouvrage de plusieurs jours, et il ne resta de cette superbe salle que des débris et des ruines ; les antiques ornemens dont elle était décorée, nobles et précieux souvenirs de la majesté des Czars, tombèrent sous les coups de la hache.

Au moment de la retraite, tous les comédiens suivirent l’armée, et presque tous périrent misérablement. Saint-Vert, fait prisonnier par les Russes, après avoir perdu tout ce qu’il possédait, fut conduit devant le prince Kutusow, qui lui fit l’accueil le plus obligeant, écouta avec bonté le récit des privations qu’il avait éprouvées, et lui fit compter deux cents roubles. Il mourut quelques temps après à Resen, après une courte maladie, pendant laquelle je lui prodiguai tous mes soins. Lorsqu’on voulut l’ensevelir, j’aperçus, suspendue à son cou, une médaille d’argent portant l’effigie de Louis XVI, avec cette inscription : Louis XVI, Roi de France et de Navarre, né le…, couronné le…, et assassiné le 21 janvier 1793.

J’appris, pendant mon séjour à Moscou, que la plupart des Français résidant dans cette capitale y avaient formé des établissemens ; mais que la conduite suspecte de plusieurs d’entre eux, au moment de l’ouverture de la campagne, avait forcé le gouvernement russe à les surveiller. Des mesures plus rigoureuses avaient été bientôt jugées nécessaires, et un assez grand nombre, enlevés de leurs domiciles, avaient été conduits sous escorte dans le gouvernement de Semberki, sur les confins de l’Europe, où ils sont restés comme prisonniers d’État jusqu’en 1814. Cependant leur fortune fut respectée ; leurs femmes, celles qui avaient des établissemens de commerce, furent fort protégées, et purent continuer à exercer librement leur industrie. Mais à l’arrivée des Français, elles se présentèrent comme d’innocentes victimes de leur attachement à Napoléon. Une dame Aubert fut la première qui, oubliant tout ce qu’elle devait au gouvernement russe, s’empressa de manifester hautement son enthousiasme pour le conquérant. Cette femme, dont le mari avait été déporté à Samberki, possédait un des plus beaux magasins de l’Europe en objets de curiosité et en porcelaines de Sèvres et de la Chine ; elle avait amassé une fortune considérable. Pendant le séjour des Français à Moscou, elle témoigna la joie la plus vive, et logea chez elle les généraux de Lagrange, dont l’un était, à cette époque, général de brigade commandant le douzième régiment de cuirassiers, et l’autre, aide-de-camp de Napoléon. Au moment du départ, elle réalisa une somme d’environ 30,000 francs, et suivit l’armée dans sa retraite. Mais, quoiqu’elle accompagnât l’état-major, elle fut pillée par les Français eux-mêmes, et ensuite faite prisonnière par les Russes. J’appris, pendant mon séjour en Russie, qu’elle avait péri misérablement, ainsi qu’un enfant encore jeune qu’elle avait emmené avec elle.

Une dame Prévôt, marchande de modes à Moscou, également Française, et mère de cinq enfans, poussée, comme madame Aubert, par un enthousiasme irréfléchi, voulut suivre aussi l’armée française, et n’eut pas un sort plus heureux. Elle mourut de misère et de froid, ainsi que ses cinq enfans.

J’ai dit que Murat, après être entré le premier dans Moscou, s’était avancé sur la route de Rezan et y avait pris position. Il avait sous ses ordres toute la grosse cavalerie, plusieurs régimens d’infanterie du premier corps, et quelques régimens de cavalerie légère. Ces divers corps approchaient d’une entière destruction. Hommes et chevaux étaient réduits aux privations les plus dures. Entouré de ravins et de bois, Murat était continuellement harcelé par les cosaques, et obligé, quand sa cavalerie allait aux fourrages, de la faire protéger par de l’infanterie et du canon.

Un jour, qu’il accompagnait lui-même les fourrageurs, il tomba dans une embuscade, et faillit être fait prisonnier. Sa cavalerie s’était avancée à une distance assez considérable, protégée, selon l’usage, par un détachement d’infanterie et trois pièces de canon. Des cosaques vinrent l’attaquer, et il s’ensuivit une légère escarmouche. La cavalerie française continuait de se porter en avant, lorsque tout-à-coup plusieurs corps d’infanterie russe débouchèrent dans la plaine des deux côtés opposés. Surprise par cette attaque imprévue, notre cavalerie ne put opposer qu’une faible résistance, et fut mise en pleine déroute.

Les Français blessés dans cette rencontre furent conduits à Moscou par MM. Lecomte, commissaire des guerres adjoint, et Lavallée, aide garde-magasin au Ier régiment de cuirassiers. Ces malheureux, arrivés à Moscou, restèrent près de vingt-quatre heures dans les rues et dans les charrettes qui avaient servi à les transporter, avant de pouvoir être admis dans un hôpital. Lorsqu’ils purent enfin jouir de cette triste faveur, la plupart avaient succombé à l’excès de la douleur, de la fatigue ou du besoin.

La cavalerie de la garde était la seule de toute l’armée qui fût encore nombreuse et qui eût des chevaux en bon état. Dans les autres corps elle était réduite presque de moitié. Dans le corps de Murat particulièrement, les divisions, qui étaient composées dans le principe de trois régimens de mille à douze cents hommes chacun, formaient à peine, à cette époque, cinq cents hommes.

Napoléon avait fait venir à Moscou six mille blessés qui étaient restés dans les hôpitaux de Mojaïsk. Au moment de la retraite, il fut enjoint à chaque employé de l’armée, qui avait une voiture, de prendre avec lui un ou deux blessés. Tous ceux qui se trouvaient dans ce cas devaient se faire inscrire chez le général Vaublanc, sous peine d’une punition sévère. Mais cette mesure ne fut point exécutée ; et ces infortunés, abandonnés à Moscou, après le départ de l’armée, ont tous péri, victimes de l’explosion du Kremlin ou de la vengeance des habitans des campagnes, qui, attirés par l’espoir du pillage, accoururent en foule, et immolèrent impitoyablement tous les Français qui n’avaient pu suivre l’armée.

Napoléon, soit pour cacher sa détresse, soit pour dérober à l’ennemi la connaissance de ses véritables projets, avait fait mettre à l’ordre du jour que tout militaire eût à faire des provisions de légumes, afin de passer l’hiver à Moscou. Les cosaques s’avançaient tous les jours jusqu’aux portes de la ville, et inquiétaient les détachemens qui allaient aux fourrages. Napoléon était obligé d’envoyer des corps de sa garde pour leur donner la chasse et faciliter les approvisionnemens. Dans ces expéditions, le colonel Rateau, dont j’ai déjà parlé, fut attiré dans une embuscade. Il avait trois cents dragons, et, ne voyant devant lui que cent cinquante cosaques qui avaient l’air de battre en retraite, il continua de s’avancer, et se trouva bientôt cerné par deux mille cosaques sur la route de Moscou à Smolensk. Il fut fait prisonnier, après avoir perdu là presque tout son monde, et refusé de se rendre à plusieurs sommations. Il était couvert de blessures, dont il mourut peu de jours après. Son régiment, qui ignorait la perte qu’il venait de faire, et qui ne le croyait que prisonnier, lui envoya douze cents francs. Cette somme fut remise au prince Kutusow le lendemain de la mort de ce brave officier. Le prince renvoya l’argent au corps qui le lui avait adressé, en lui donnant connaissance de l’événement. Cet officier-général fut également regretté des Russes et des Français.

Napoléon, qui n’avait pas perdu l’espoir d’amener Alexandre à des négociations, voyant qu’aucune circonstance favorable ne se présentait, se décida enfin à envoyer à Kutusow le général Lauriston, l’un de ses aides-de-camp, avec une lettre pour l’empereur Alexandre, laquelle contenait des propositions de paix et l’offre de lui envoyer son aide-de-camp à Saint-Pétersbourg pour en traiter.

Le départ du général Lauriston pour le quartier-général de Kutusow, eut lieu le 4 octobre. Le prince russe adressa à son souverain la lettre de Napoléon. Mais celui-ci attendit vainement une réponse pendant plusieurs jours.

Napoléon s’était abusé sur les intelligences qu’il pouvait avoir en Russie ; il en avait, et j’en ai eu la certitude. Mais ce ne fut qu’après la campagne de 1812, que le ministre de la police de Saint-Pétersbourg découvrit quelques fils de l’espèce de conspiration qui existait depuis long-temps dans le sein de l’empire russe. On assurait, à la fin de 1812, qu’Alexandre avait aliéné par ses déférences et ses liaisons avec Napoléon la plus grande partie du sénat de Russie et de la noblesse, qui est toute-puissante ; et on ajoutait que s’il n’eût pas repoussé Napoléon, il aurait partagé le sort de son père. Il est certain que des considérations de ce genre déterminèrent Napoléon à susciter des troubles en Russie. Il comptait sur la division de l’empereur et des grands, et sur le mécontentement des paysans russes, auxquels on promettait la liberté. Mais le danger rallia tous les esprits à la cause nationale, et la conduite admirable d’Alexandre, sa fermeté, sa magnanimité, sa bonté, lui ramenèrent le cœur de tous ses sujets. Du reste on regarde comme certain qu’il avait existé des intelligences entre Napoléon et des Français établis en Russie, et même entre son cabinet et le secrétaire intime de l’empereur Alexandre, nommé Speranski, homme en qui ce prince avait la plus grande confiance. Le chef de cette espèce de trame s’appelait Milivier ; c’était un médecin français, établi à Moscou depuis vingt ans, et qui y avait fait une grande fortune. Ce Milivier avait fait plusieurs voyages de Russie en France, vraisemblablement pour se concerter avec Napoléon, et l’engager de plus en plus, par ses raisonnemens artificieux, à effectuer son expédition. Il a accompagné Napoléon pendant toute la campagne, en lui donnant l’assurance qu’aussitôt qu’il paraîtrait devant Moscou, n’eût-il que cinquante mille hommes, la Russie serait soumise, et que les paysans russes se soulèveraient contre leurs seigneurs. Ces intelligences n’ont été découvertes qu’en 1813, par le ministre de la police de Saint-Pétersbourg ; plusieurs des prévenus ont été arrêtés, notamment Speranski, qui fut exilé en Sibérie ; l’évêque de Resan fut également compromis dans cette affaire, et exilé dans son évêché ; on l’accusait principalement d’avoir fait imprimer des écrits, et d’avoir prêché dans un sens contraire au gouvernement. En 1814, l’empereur de Russie, par un ukase, a amnistié tous les individus, tant français que russes, qui avaient été compromis à cause de l’invasion des Français ; nouvelle preuve de la clémence et de la générosité de ce monarque !

Napoléon enfin, jugeant que toute espérance de paix était désormais chimérique, se décida à commencer sa retraite.

Le 13 octobre, à huit heures du soir, les troupes cantonnées à Moscou firent un mouvement dans la direction de Kalouga. Mortier, ayant la jeune garde sous ses ordres, fut chargé de défendre Moscou ; mais le surlendemain il suivit l’armée, et lui servit d’arrière-garde.

L’effectif des troupes françaises, à leur départ de Moscou, était de 123,000 hommes. Je tiens cette évaluation incontestable d’un garde-magasin qui fut chargé de faire la distribution des eaux-de-vie à toute l’armée, pendant un mois, à raison de trois rations par jour.

Il est constant que le projet de Napoléon était de se diriger sur Toula et Kalouga, qui sont les greniers de la Russie ; il ne tombe pas sous le sens qu’il pût songer à retourner par la route que son armée avait suivie en venant ; il savait que cette route était aride et dévastée ; que les campagnes qu’il traverserait étaient sans fourrages, et les villes couvertes de ruines encore fumantes. Ce qui achève de confirmer cette opinion, c’est qu’on avait passé un marché avec une compagnie de Juifs, qui s’était engagée à assurer les subsistances de l’armée jusqu’à Wilna, en passant par Kalouga et Toula, et laissant sur la droite Smolensk et tout le pays dévasté.

Depuis long-temps j’épiais avec anxiété l’occasion d’abandonner une armée dont je pressentais la perte et les malheurs. Malgré les égards avec lesquels j’étais traité par les employés de l’administration, dont les fonctions étaient supérieures aux miennes ; malgré les témoignages flatteurs d’estime et de considération que me prodiguèrent constamment, dans mes rapports avec eux, les généraux Valence, Lagrange, Dejean, Renaud, je sentais que je n’étais point à ma place dans une armée qui ne combattait que pour assouvir l’ambition d’un despote. La nécessité m’avait entraîné de force sous les drapeaux de Napoléon ; mais je ne pouvais oublier que j’avais eu une autre bannière, et cette pensée revenait sans cesse se placer dans mon cœur. Je résolus donc d’abandonner Napoléon et sa fortune.

Ce fut à Boroska que j’en trouvai l’occasion. Ayant été obligé de rétrograder afin qu’on ne me prît pas mes chevaux pour le service de l’artillerie, j’arrivai dans un village situé à quelque distance de cette ville, et où se trouvaient un grand nombre d’employés, de cantiniers et de traîneurs.

Pendant la nuit, des soldats polonais mirent le feu à plusieurs maisons. Guidés par la lueur de l’incendie, deux régimens de cosaques s’avancèrent dans cette direction, et firent un houra à quatre heures du matin. Chacun chercha, mais inutilement, son salut dans la fuite ; nous fûmes tous faits prisonniers. Au milieu du désordre produit par cette surprise, je reçus d’un cosaque un coup de lance dans le côté gauche.

Ces deux régimens de cosaques étaient commandés par le prince Kutacheff, gendre du prince Kutusow. Je fus conduit à cet officier ; il parlait très-bien français. Il m’adressa plusieurs questions, auxquelles je répondis avec beaucoup de franchise. Pendant cet entretien, qu’il paraissait prendre plaisir à prolonger, je lui demandai comme une faveur d’être conduit au prince Kutusow son beau-père. Il m’y accompagna lui-même, après m’avoir fait remettre ma voiture et mes chevaux. Comme les cosaques ne m’avaient laissé que mes vêtemens, je m’estimai fort heureux de retrouver mes équipages ; ma voiture contenait en outre quelques effets qui avaient échappé à l’avidité de l’ennemi, et qui me furent d’un grand secours.

Ce ne fut que le quatrième jour que nous arrivâmes au quartier-général du prince Kutusow, à sept lieues de Kalouga. Il était logé dans le château du chevalier Gandjeroff, près duquel est située la première manufacture de la Russie pour la confection des voiles de vaisseau, et qui emploie chaque jour plus de quatre mille ouvriers. Il existe également dans cet endroit une papeterie, dont les produits ne le cèdent en rien à ceux de la Hollande. Malgré le désordre de ma toilette, le prince généralissime me fit un accueil plein d’intérêt et de bonté. C’était un vieillard de soixante-quatorze ans, d’une taille ordinaire, d’une physionomie agréable. Il avait perdu l’œil gauche. Ses cheveux blancs, son visage sillonné par plusieurs cicatrices profondes, inspiraient le respect.

Je restai pendant trois heures avec lui dans son cabinet, et j’eus souvent occasion d’être étonné de l’extrême facilité avec laquelle il s’exprimait dans notre langue, et surtout de sa vaste érudition.

Lorsque je lui eus dit mon nom, il parut réfléchir un instant. « Êtes-vous parent, me dit-il, de MM. de Beauvollier qui ont joué un rôle si honorable dans les événemens militaires de la Vendée, et dont l’un fut signataire d’une lettre adressée à S. M. l’impératrice Catherine II pour lui demander des secours contre les Républicains ? — C’est moi, lui répondis-je, qui ai signé cette lettre, en ma qualité d’intendant-général et de premier membre du conseil supérieur de l’armée. — C’est vous ! Eh bien ! je suis ravi que vous soyez mon prisonnier ; vous serez traité avec tous les égards que vous méritez… »

Le prince ajouta qu’il avait lu avec le plus vif intérêt l’histoire de la guerre de la Vendée, et me demanda si l’auteur de cette histoire était de la même famille que le célèbre chef vendéen de ce nom. Je lui répondis que je croyais qu’il n’existait aucuns rapports de famille entre l’historien et le général vendéen, attendu que le premier se nomme de Beauchamp, et que le second s’appelait Bonchamps.

Il me parla long-temps et avec beaucoup d’enthousiasme de tous les chefs de cette héroïque armée vendéenne, dont les exploits, me dit-il avec feu, tiennent du prodige.

« Monsieur de Beauvollier, continua le prince Kutusow, je vous remercie des particularités fort intéressantes que vous avez bien voulu m’apprendre sur des événemens dont vous avez été témoin, et auxquels vous avez eu tant de part ; mais j’attends de vous un autre service, et je compte sur votre complaisance. »

Il me fit alors diverses questions relatives à l’armée française ; il me demanda, entre autres choses, quelle était la force de cette armée, à son départ de Moscou ? Je lui dis que j’étais certain qu’elle ne s’élevait pas à plus de 123,000 hommes. « Quelle opinion Napoléon a-t-il de moi ? ajouta le prince. — Il vous craint, et ne vous appelle que le vieux renard du Nord. — Je lui ferai voir qu’il ne se trompe pas : il a dû s’apercevoir déjà que j’avais su pénétrer ses desseins. Il a voulu tenter la voie des négociations, et m’a envoyé un de ses aides-de-camp, le général Lauriston, que je connaissais déjà pour avoir été chargé d’une mission à peu près semblable auprès de la cour de Russie ; mais tant que Napoléon ne m’enverra que des diplomates de cette force, je serai toujours en mesure de faire échouer ses projets. »

Ici, le prince me raconta que lors de la première entrevue qu’il avait eue avec le général Lauriston, cet envoyé lui dit : « Ne croyez pas que ce soit à raison des événemens malheureux qui ont eu lieu en Espagne, ni à cause des projets de débarquement manifestés par les Anglais sur les côtes de l’Ouest, que Napoléon demande la paix : nous rentrerons à Madrid quand nous voudrons, et les Anglais ne seront jamais assez hardis pour mettre le pied sur le territoire de l’Empire. Tous les Français se lèveraient en masse, et l’Océan deviendrait leur tombeau. »

Le lendemain, Kutusow ramena la conversation sur le même sujet. Lauriston parut surpris, et lui demanda de qui il tenait ces faits : « De vous-même, général ! reprit Kutusow, car je les ignorais. »

C’est ainsi que ce négociateur trahissait, sans s’en douter, et par une jactance indiscrète, les intérêts qu’il était chargé de défendre.

Le même jour, pendant que le prince et le général Lauriston étaient en conférence, on introduisit le général comte Platoff. Il était escorté par des soldats, et dans l’attitude d’un coupable. Le prince lui ordonna de lui remettre son épée, et l’accabla des plus vifs reproches sur sa conduite militaire. Il ajouta que, malgré sa qualité de général en chef chargé de pouvoirs illimités, il ne voulait pas le faire juger lui-même, mais qu’il allait le renvoyer à son souverain, qui ordonnerait de son sort.

Lauriston fut la dupe de cette comédie, et en rendit compte à Napoléon, qui crut dès ce moment les cosaques sans chef, et totalement désorganisés. Le comte Platoff, au lieu de se rendre à Saint-Pétersbourg, alla prendre le commandement de soixante régimens de cosaques qu’on venait de former, et quelques jours après il attaqua l’armée française.

Le prince Kutusow me demanda encore quelles étaient les ressources sur lesquelles Napoléon avait compté pour effectuer sa retraite. Je lui répondis qu’il avait l’intention de se diriger sur Toula et Kalouga, et qu’il avait traité à cet effet avec une compagnie de Juifs.

Après cette conversation, qui dura plus de trois heures, le prince manda un chirurgien pour sonder ma blessure. Il me fit donner du linge et autres effets dont j’avais le plus grand besoin, m’admit plusieurs fois à sa table, et me traita avec toutes sortes d’égards et de bonté. Son exemple fut suivi par les seigneurs et généraux russes alors présens, qui tous me comblèrent de marques d’intérêt, et s’empressèrent de m’offrir des secours pécuniers que je refusai, le prince Kutusow m’ayant fait remettre cinq cents roubles pour pourvoir à mes besoins.

Je restai vingt-huit jours auprès de ce prince. Il y eut pendant ce temps un armistice tacite qui suspendit les hostilités de part et d’autre, mais qui ne fut point le résultat d’une convention écrite.

Le jour de son départ, Kutusow me fit appeler dans son appartement, où se trouvait M. le chevalier de Gougeroff ; il me recommanda à ce seigneur de la manière la plus obligeante, en lui répétant plusieurs fois qu’il voulait que je fusse libre de rester chez lui aussi long-temps que cela me conviendrait. Il me donna ensuite deux lettres, l’une pour le gouverneur de Kalouga, laquelle contenait l’ordre de me faire conduire à Resen, chef-lieu du gouvernement de ce nom ; et l’autre, pour une de ses filles, qui s’était retirée dans cette ville depuis l’incendie de Moscou. « Adieu, monsieur de Beauvollier, me dit-il en me quittant, je m’estime heureux d’avoir pu vous être utile ; il ne tiendra pas à moi que vous ne revoyiez bientôt votre patrie. » Comme je me disposais à me retirer, il me rappela et me dit : « Votre Napoléon est un grand sc...... : je lui ai renvoyé cette nuit quarante Français faits prisonniers aux avant-postes ; il a refusé de les recevoir : que veut-il que j’en fasse ? Sa conduite est atroce, et vous prouve le peu de cas qu’il fait d’une nation à laquelle il doit tout. » Et il partit pour se mettre à la poursuite de l’armée française.

Le prince Kutusow voyageait à l’armée dans un équipage plus que modeste ; il n’avait presque aucune suite, et rien de ce qui tient au luxe, puisqu’il se donnait à peine ce qui est de première nécessité. Quoique élevé dans les camps, il avait toute l’urbanité d’un homme de la cour, une conversation enjouée, l’abord facile et prévenant. Les prisonniers français qui ont été assez heureux pour lui être présentés, officiers et soldats, tous ont reçu de lui des marques non équivoques de son estime pour la nation à laquelle ils appartenaient. Il leur faisait distribuer de l’argent et des secours de toute espèce : je pourrais citer plusieurs généraux auxquels il a donné jusqu’à mille roubles. Il jouissait de l’estime de ses concitoyens, et s’est acquis la reconnaissance des Français.

Il fut élevé pendant cette guerre à la dignité de feld-maréchal, par l’influence du sénat et de la noblesse. Il devait d’autant mois s’attendre à cette faveur, qui n’était pourtant qu’une juste récompense, que son rappel de l’armée de Moldavie avait été une espèce de disgrâce. En effet, il avait été remplacé dans le commandement par un jeune seigneur sans expérience. Mais alors on avait senti combien il importait de ne confier le salut de l’État qu’à des mains exercées, et il avait été jugé le plus capable de s’opposer avec succès à l’entreprise audacieuse de Napoléon.

Je partis pour Kalouga, accompagné d’un sous-officier, d’un employé de l’administration, et de l’acteur Saint-Vert, dont j’ai parlé plus haut. Je fus parfaitement accueilli par le gouverneur de cette ville, qui me permit d’y séjourner pendant quinze jours pour soigner ma blessure dont je souffrais beaucoup. Kalouga est une des villes les plus riches de la Russie ; elle fait un commerce considérable de blés. Les habitans avaient été pendant quelque temps dans de vives inquiétudes ; mais, à l’époque de mon passage, ils étaient entièrement rassurés. Le gouverneur me dit que, dans le cas où les Français se seraient retirés dans la direction de Kalouga, il avait pris d’avance toutes les mesures nécessaires pour qu’ils n’y trouvassent à leur arrivée qu’un monceau de cendres : ce qui était d’autant plus facile à exécuter que toutes les maisons, excepté le palais du gouverneur et les églises, sont construites en bois de sapin. Toutes les provisions et objets précieux avaient été embarqués au moment de l’occupation de Moscou.

Quinze jours après mon arrivée à Kalouga, j’en partis pour me rendre à Resen, qui en est éloigné de cent lieues. Je fus un des premiers Français qui furent envoyés dans ce gouvernement. J’y trouvai quelques-uns des officiers et soldats faits prisonniers sous les ordres de Murat en avant de Moscou. J’y trouvai également le brave général Bonami ; mais il n’y était que pour cause de maladie. Il avait ordre de se rendre à Orel, où il fut envoyé depuis. Orel est une ville grande, riche et bien peuplée. Son territoire produit du seigle en abondance ; on y voit aussi beaucoup de prairies. À l’époque de la fonte des neiges, le pays est complétement inondé dans une circonférence de quinze lieues. Les communications sont alors interrompues pendant six semaines.

Comme je ne veux rapporter que ce que j’ai vu ou que j’ai appris d’une manière certaine, je ne décrirai point les événemens militaires qui ont signalé la retraite de Moscou, ni les malheurs affreux qui ont désolé l’armée française pendant un trajet de plus de cinq cents lieues à travers des contrées inhospitalières, et sous le climat le plus rigoureux. Prisonnier, je m’estimais heureux d’avoir été mis à couvert, par ma captivité, des désastres qui accablaient notre vaillante armée. Je déplorais le sort de mes infortunés compatriotes, victimes de l’extravagante ambition d’un seul homme ; mais je m’applaudissais intérieurement de n’avoir pas été réduit à partager leurs malheurs, ou à en être témoin.

Insensiblement le nombre des prisonniers français s’accrut considérablement à Resen. Quinze cents hommes du corps du général Augereau, frère du maréchal, qui avaient été obligés de se rendre par capitulation, furent envoyés dans cette résidence. Augereau seul fut conduit à Tamboff. J’ai entendu dire, à des militaires qui ont fait partie de l’expédition de Russie, que ce général aurait pu éviter de tomber au pouvoir de l’ennemi. Je ne déciderai pas jusqu’à quel point cette assertion est juste, mais je me rappelle fort bien que tous les officiers faits prisonniers par suite de cette capitulation m’ont assuré que le général Augereau avait été attaqué par des forces supérieures (vingt mille hommes), et qu’ayant été abandonné par le général Baraguay-d’Hilliers, il s’était vu réduit, ou à se rendre, ou à chercher dans une résistance désespérée une mort inévitable.

Ces quinze cents hommes étaient des soldats de toutes armes, qu’on avait tirés des dépôts de différens corps, qui n’avaient pu recevoir aucune instruction, et qui cependant se défendirent avec un rare courage. On m’a assuré depuis que ce corps avait été sacrifié de dessein prémédité, afin d’occuper les Russes momentanément, et de donner le temps à Napoléon, qui courait les plus grands dangers, d’opérer sa retraite en bon ordre. Au reste, la capitulation fut honorable : les officiers conservèrent leurs armes, et les soldats leurs bagages.

Le jour de son arrivée, ce détachement fut cantonné dans une campagne appartenant à un Russe nommé M. Romoine, homme d’une basse extraction, mais qui avait fait une immense fortune dans le commerce des vins. On prétendait qu’il avait plus de vingt-cinq mille esclaves, et sept ou huit millions de roubles comptant dans ses coffres. Cet homme dur et cupide donna ordre à tous ses paysans, chez lesquels il y avait des soldats ou officiers logés, de ne point allumer les fours de chaleur, et d’enlever les fenêtres de toutes les ibbas ou chambres. Le lendemain on trouva plus de cinq cents de ces infortunés qui étaient morts de froid. Le gouverneur de Resen fut informé de cet acte d’inhumanité ; mais il paraît que M. Romoine parvint à assoupir l’affaire en faisant abandon au gouvernement de la propriété dans laquelle cet événement avait eu lieu.

La conduite barbare de cet homme offre une triste et choquante opposition avec le caractère naturellement généreux et hospitalier de la nation russe ; car il est constant que les prisonniers français étaient traités avec toutes sortes d’égards, pourvu qu’ils ne frondassent ni les opinions religieuses, ni les usages du pays. Ceux qui avaient des talens, ou qui exerçaient un art, une profession quelconque, étaient très-recherchés. S’il s’en est trouvé un grand nombre qui, à leur rentrée en France, étaient dans un dénûment absolu, c’est plutôt une preuve de leur inconduite que de la rigueur de leur captivité. Chaque prisonnier avait douze sols par jour. On n’exerçait envers lui d’autre surveillance que celle qui résulte de la discipline militaire ; et il n’était soumis qu’à un appel par jour, encore celui qui avait un art ou profession en était-il dispensé.

Je puis attester que plusieurs seigneurs russes, et beaucoup de dames de qualité, parmi lesquelles il m’est doux de nommer Mme la comtesse de Tchermisoff, ont fait les plus grands sacrifices pour adoucir le sort des prisonniers mes compatriotes.

En 1816, l’empereur Alexandre a fait donner à chaque officier une gratification de cent roubles, indépendamment d’un demi-rouble qu’ils recevaient par jour. Ils étaient en outre logés et chauffés aux frais des particuliers.

Beaucoup de prisonniers se sont plaints des mauvais traitemens qu’ils ont reçus des cosaques et des soldats de la milice appelés Raknic, dans la langue du pays. Mais je le demande, qu’avions-nous droit d’attendre d’un peuple justement exaspéré, qui nous regardait comme les ennemis de son pays et de sa religion, comme des envahisseurs qui venaient dévaster ses villes et ses campagnes, comme des sacriléges qui avions profané ses temples ?… Ne leur avions-nous pas donné l’exemple ? nous étions-nous montrés plus humains, plus généreux envers leurs prisonniers ? Combien de fois, je ne puis le dire sans éprouver un sentiment mêlé de douleur comme homme, et surtout comme Français, combien de fois n’est-il pas arrivé aux commandans des détachemens chargés de conduire les prisonniers russes sur les derrières de l’armée, de les faire fusiller, afin de s’en débarrasser, et de se trouver à la prise de telle ou telle ville, pour avoir part au butin ?

La masse des prisonniers, qui était beaucoup moins considérable qu’on ne l’a cru généralement, fut dirigée vers les gouvernemens de Tamboff, Savoloff et Stioberski. Quelques-uns furent conduits jusqu’à Archangel, la contrée la plus froide de la Russie, mais où les vivres sont à meilleur compte.

Mon séjour assez prolongé parmi les prisonniers français m’a mis à même de faire une pénible mais juste observation, c’est que presque tous ces hommes sortant d’une armée démoralisée par son chef, conservaient, dans les chaînes de l’esclavage, cet égoïsme si brutal, cette insensibilité dégradante qui avait changé leur être, et donné, pour ainsi dire, à leurs penchans une direction contre nature. J’ai été témoin du peu d’accord qui existait entre les officiers, et pourtant je croyais que les hommes, quand ils sont malheureux, éprouvaient le besoin de se rapprocher pour se prêter un mutuel appui.

Les renseignemens qui m’ont été transmis par diverses personnes dignes de foi m’ont prouvé que cette mésintelligence entre les officiers français prisonniers était générale. Malgré la surveillance dont ils étaient l’objet, malgré la sévérité des lois contre les duels, ils se battaient fréquemment.

Ces inimitiés n’existaient point entre les soldats : réunis par le malheur, ils cherchaient à s’entre-aider, à se secourir réciproquement.

Lorsque les événemens militaires, provoqués par la désastreuse expédition de Russie, eurent amené la restauration du 31 mars 1814, qui réconcilia la France avec les rois et les peuples entre eux, le gouvernement russe fit délivrer aux officiers isolés et aux chefs de colonne, des passe-ports jusqu’à Biolistock. Quelque temps avant que nous fussions informés d’une manière officielle des changemens politiques qui s’étaient opérés, j’en fis part à mes compagnons d’infortune, qui refusèrent d’y croire. Je leur communiquai le Conservateur impartial…, qui était rédigé à Saint-Pétersbourg par des Français, et dans lequel ces événemens étaient annoncés. Mais telle était la puissance du charme qui avait fasciné leur raison, telle était l’opinion qu’ils avaient des ressources et des talens militaires de Napoléon, que, malgré l’évidence des faits, leur incrédulité n’en fut pas ébranlée. Ils persistèrent dans cette espèce d’endurcissement, lors même que nous eûmes reçu l’ordre du départ. Ils disaient que Napoléon avait entièrement détruit l’armée de la coalition, et que notre renvoi n’était qu’un échange de prisonniers qui devait avoir lieu sur le Bugg. Conformément à cette opinion, plusieurs colonnes de prisonniers s’étaient fait un drapeau sur lequel on lisait ces mots en gros caractères : NOUS LE REVERRONS ! d’autres colonnes avaient conservé leurs aigles, et les portaient en triomphe.

Il eût été dangereux de manifester des sentimens contraires à ceux du plus grand nombre, on eût couru risque de la vie. Un sous-officier et un employé civil, qui osèrent improuver ces signes extérieurs d’une opinion irréfléchie, furent obligés de quitter leur colonne, et de prendre la poste pour échapper à une mort certaine.

Cette exaltation dans les idées se faisait surtout remarquer parmi les jeunes gens qui avaient été élevés dans les Lycées et dans les Écoles militaires. Les vieux soldats pensaient en général plus sainement ; aussi étaient-ils vus d’un mauvais œil par cette fougueuse jeunesse. J’ai souvent entendu dire à ces braves : « Si Louis XVIII nous veut, nous serons à lui comme nous avons été à Napoléon ; ce n’est pas l’homme que nous avons servi, c’est la chose. Nous sommes Français avant d’être soldats. » Et ils le disaient dans la sincérité de leur âme.

Louis XVIII ne put pas venir au secours des prisonniers français aussi promptement que son cœur l’aurait désiré. Il avait été convenu, par le traité de Paris, entre le gouvernement russe et le gouvernement français, que les puissances contractantes se rendraient les prisonniers sur leurs frontières respectives. Cet article du traité fut mal interprété en France. On crut que la Russie s’était engagée à faire transporter les prisonniers jusqu’au Rhin. Mais à peine se fut-on aperçu de cette fausse interprétation, que le Roi s’empressa d’envoyer des commissaires avec des fonds considérables, et des lettres de crédit sur plusieurs banquiers, pour porter des secours à ces infortunés, dont il avait ignoré jusqu’alors la situation déplorable et l’abandon involontaire.

Le commissaire qui fut chargé d’organiser le retour en France de la colonne dont je faisais partie, était le baron Martial, maréchal-de-camp. Cette mission délicate ne pouvait être confiée à un officier plus digne et plus capable. Son affabilité et sa prudence, ramenèrent la plupart de ces militaires aux sentimens du véritable patriotisme. Tous reçurent de lui des secours au nom du Roi, et la majeure partie sollicita et obtint la décoration du Lys. Il eût été à désirer que les différens commissaires qui furent envoyés au-devant des prisonniers, eussent rempli avec autant de zèle et de succès cette noble mission.

J’ai dit que le gouvernement russe nous avait délivré des passe-ports jusqu’à Bialistock. De là, nous nous rendîmes à Wilna, et puis à Varsovie. Pendant ce trajet, je m’arrêtai à Gumbinen, où j’appris du maître de poste de cette ville, qu’il avait eu l’honneur de recevoir Napoléon lorsqu’il abandonnait son armée dans la situation la plus critique, pour se rendre en toute hâte à Paris.

Il était arrivé en traîneau, accompagné d’un juif polonais qui lui servait de guide et d’interprète. Il descendit à la poste, et fit demander le maître de la maison. Il était absent. Sa femme se présente, et lui répond qu’elle va envoyer chercher son mari. En approchant de plus près, cette femme croit reconnaître, dans l’étranger qui lui parle, Napoléon, qu’elle a déjà vu, et elle le regarde avec beaucoup d’attention. « Vous me regardez si attentivement, madame, lui dit alors Napoléon, que je serais tenté de croire que vous me connaissez. — Je crois effectivement avoir l’honneur de parler à S. M. l’Empereur des Français. — Vous ne vous trompez pas. » En disant ces mots, il lui remit dans la main trois rouleaux de vingt-cinq napoléons, en l’engageant à faire revenir son mari le plus promptement possible. Il lui adressa ensuite différentes questions sur sa famille, et sur ses moyens d’existence. « Combien avez-vous d’enfans ? — Sire, je n’ai qu’un fils, qui est au Lycée de Varsovie. — Dès ce moment, je me charge de son éducation et de son sort : j’en aurai soin. »

Le maître de poste étant arrivé, Napoléon lui demande combien il lui faut de temps pour le mener à Varsovie. « Quarante heures, répond le maître de poste. — Pouvez-vous m’y conduire ? » Le maître de poste hésite. « J’exige que ce soit vous qui m’accompagniez jusqu’à cette destination : ma reconnaissance sera sans bornes. » Il tire une carte de sa poche, et lui indique la route qu’il devra tenir ; puis, lui montrant deux pistolets, il s’écrie d’un ton menaçant : « Si vous vous écartez de la ligne que je vous trace, je vous brûle la cervelle. » Le maître de poste protesta de son dévouement ; et en effet, il le conduisit à Varsovie, en traîneau, dans l’espace de trente-trois heures.

En passant à Hanau, Napoléon logea à l’auberge du Grand-Cerf. Il affecta beaucoup de gaîté, surtout avec l’hôtesse, s’étudiant par ses propos et ses manières à dissimuler ses désastres.

Sans l’attachement des Polonais pour Napoléon, la retraite des débris de notre armée eût été bien plus désastreuse encore. Presque tous les seigneurs recueillaient les soldats isolés, et les faisaient conduire ensuite à leurs corps respectifs.

Tout ce qui a été dit au sujet de cette retraite dans les différentes relations sur la campagne de Russie, ne peut approcher de la vérité du récit qui m’a été fait par des témoins oculaires : M. Tierce-Chit, major au 9e de ligne, domicilié à Paris, rue de l’Ante-Christ ; et M. Guiné, employé aux hôpitaux, fils d’un négociant de Beaune.

Lors du retour des Russes à Wilna, comme les Français furent repoussés par les habitans, qui craignaient de se compromettre, une grande partie des blessés et des malades, ne pouvant ni se sauver ni se défendre, fut assassinée par les Juifs. Plusieurs de ces infortunés, pour se soustraire à une mort qu’ils regardaient comme inévitable, soit de la part des habitans, soit de la part de l’ennemi, s’étaient retirés dans une maison abandonnée, où ils se barricadèrent. On crut que cette maison avait été fouillée ; ce ne fut qu’au bout de huit jours que le général russe apercevant de la fumée au-dessus des toits, soupçonna qu’elle était habitée ; il la fit investir, et fit enfoncer les portes. On y trouva une vingtaine de Français, tout nus, et qui ressemblaient à des spectres. Le général leur demanda depuis quand et pourquoi ils s’étaient retirés dans cette maison ; ils répondirent qu’ils y avaient été forcés par le mauvais traitement qu’ils recevaient des habitans, et par la crainte d’être victimes des troupes russes. Il leur demanda ensuite de quelle manière ils avaient pu subsister depuis huit jours qu’ils étaient ainsi privés de toute espèce de communications au dehors. Après un morne et long silence, qui annonçait le désespoir et les remords, l’un d’eux lui dit : « Regardez dans cette chambre. » La porte était entr’ouverte, le général russe y entra, et fut frappé d’horreur à l’aspect de plusieurs cadavres dont on avait enlevé toutes les parties charnues pour les dévorer…

  1. Cette dette s’élevait à plus de cent quarante-un millions de francs.
  2. Voir le Mémoire ci-après.