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Mémoires sur la vie privée de Marie-Antoinette/Tome 3/8

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AVIS

DES LIBRAIRES-ÉDITEURS.


Les Lettres de deux jeunes amies doivent, sous plus d’un rapport, exciter l’intérêt. Cet ouvrage qui, pour le sujet, la forme et le style, diffère entièrement de celui qu’on vient de lire, appartient à l’époque où madame Campan se trouvait à la tête de la maison d’Écouen. Toutes ses idées étaient alors dirigées vers l’éducation des jeunes personnes. Un cadre qu’elle a su varier avec autant d’agrément que de goût, renferme, sur cet important objet, des vues et des principes qui sont le fruit de vingt années d’expérience. Plus d’une mère de famille se félicitera de trouver dans cet ouvrage des lumières et de sages conseils. Toutes les élèves d’Écouen y chercheront ces souvenirs de la jeunesse, toujours remplis de douceur et de charme. De plus graves souvenirs s’y mêleront encore. La création de la maison d’Écouen est une des pensées qui marqueront le plus dans la vie de son fondateur. Ce n’est pas un spectacle ordinaire que celui qu’offre un conquérant accourant d’un champ de bataille, ou quittant un moment le soin d’un vaste empire, pour venir s’occuper des travaux, et, pour ainsi dire, prendre part aux jeux de trois cents jeunes personnes. On lit toujours avec curiosité, et l’histoire recueille toujours avec exactitude, les détails qui servent à peindre le caractère, les vues, le génie de ces hommes dont le nom a rempli le monde, et qui passent un moment sur la terre, mais laissent après eux une mémoire qui ne finira pas.



LETTRES

DE

DEUX JEUNES AMIES.

LETTRE PREMIÈRE.

Zoé M…… à Élisa de T……

Valence, ce 20 mars 1808.


Je suis désolée, ma chère amie, je ne pourrai jamais me consoler. Mon brevet de nomination à la place d’élève d’Écouen est arrivé hier au soir, au moment où j’espérais que mon âge avait rendu la demande de mes parens inutile ; lorsque je croyais ma jeunesse quitte de ces tristes années d’emprisonnement. Ah ! ma chère Élisa, que n’étais-tu hier dans notre salon à l’instant où Jean est venu apporter les lettres ! Mon père en remarqua deux plus grandes que les autres : C’est de la Légion d’honneur et du ministère de la guerre ! s’est-il écrié : seraient-ce les brevets de mes filles et leurs frères ? Dieu ! dis-je tout bas à Victorine, faites que ce soit un bon refus ! J’avais les yeux fixés sur mon père ; je vis sa physionomie s’épanouir successivement, et j’entendis ces mots terribles : Mes filles et mes fils sont placés ! Alors, ma chère, comme s’il n’était plus boiteux, comme s’il ne criait pas sans cesse, ma blessure ! ma blessure ! voilà mon père qui retire sa jambe emmaillotée, du tabouret qui la soutient, qui prend sa canne, se lève, ôte son chapeau et se met à crier : « Voilà un général, mes amis, sous les ordres duquel il est glorieux de vivre et de savoir mourir. »

Ma pauvre mère ne partageait pas cet enthousiasme, elle pleurait ; les femmes sont bien meilleures ! Ce bel esprit des hommes, leurs grands raisonnemens, tout cela, vois-tu, ma chère Élisa, tient à leur dureté, à leur despotisme...... Il est minuit, et j’écris encore ; j’ai tant pleuré, tant pleuré, que je ne saurais lire ce que j’ai écrit : mais tu me déchiffreras ; et comme Jean va demain au marché, je veux qu’il te porte ma lettre. Ah ! mon Élisa, plains-moi, c’est une consolation, c’est la seule qui reste à ta désolée Zoé.

Ne montre ma lettre à personne, pas même à ta maman ; elle est trop griffonnée.


LETTRE II.

Élisa à Zoé.

Chabeuil, ce 20 mars 1808.

Non sûrement je ne pleurerai pas, ma Zoé, je t’aime trop sincèrement pour cela. Si je verse des larmes, c’est de regret de ne pouvoir t’accompagner, de regret de n’être pas dans le cas de jouir des avantages qui te sont assurés. J’ai eu de la peine à lire ta lettre, mais uniquement par la manière dont elle est orthographiée. À chaque mot, je me disais : Zoé écrit ainsi à quinze ans, et elle ne bénit pas la main tutélaire qui lui procure le bonheur de pouvoir s’instruire ! Ah ! ma Zoé, quel est ton aveuglement ! Hélas ! quand mon brave père fut enlevé par un boulet à la bataille de Marengo, Napoléon n’avait pas encore cette étendue de puissance qui le met aujourd’hui dans la possibilité de faire tant d’heureux ; il n’y avait point de Légion d’honneur, point de maison d’éducation pour les filles des braves militaires. En perdant mon père, j’ai tout perdu. J’avais sept ans alors ; déjà, sur ses appointemens de colonel, il trouvait le moyen de payer ma pension dans la maison de Saint-Germain. J’étais petite verte, mais j’étais la première ; je commençais à écrire sous la dictée ; j’apprenais mes verbes, je savais mon catéchisme et plusieurs fables. Ma pauvre mère, qui se trouvait à peu près réduite à sa seule pension, vint me retirer ; je la vois encore avec ses lugubres coiffes noires : elle était pâle ; elle m’embrassa sans rien dire, et ses sanglots m’apprirent mon malheur ; je partis en regrettant mes maîtresses, mes livres et mes jeunes amies.

Le peu qu’on m’avait enseigné, me fit connaître l’utilité de quelques livres que je trouvai chez ma mère ; mais, seule, que peut-on bien apprendre ? Et c’est toi, Zoé, qui es nommée à Écouen, et c’est moi qui ne peux l’être ! Ma mère et mon bon oncle le curé disent qu’on ne doit pas murmurer contre les décrets de la Providence ; il me faut bien respecter leur morale pieuse, pour avoir la raison de m’y soumettre.

L’enthousiasme de ton brave père est fort naturel ; un militaire qui a si bien servi sa patrie, peut-il n’être pas ravi d’en recevoir d’honorables récompenses ? Ta mère a pleuré, je le crois bien ; la mienne pleurerait aussi au moment de notre séparation ; mais en même temps elle aurait de la joie de voir mon désir de m’instruire entièrement satisfait. Elle m’a souvent répété qu’une excellente éducation peut seule tenir lieu de fortune. Tu n’as rien, je n’ai pas grand’chose, gagnons notre dot. Adieu, ma Zoé : quoi que tu puisses dire, reçois mon sincère compliment.


LETTRE III.

Zoé à Élisa.

Valence, 28 mars 1808.

Ta lettre m’a donné tant d’humeur, que je suis restée six jours sans y répondre. Je n’ai donc plus de consolation à espérer, puisque ma meilleure amie n’est qu’un docteur. Si j’avais su cela, je ne me serais pas liée avec toi ; Rosalie et Mathilde Buret me convenaient bien mieux, elles voulaient être mes amies ; mais je les ai fâchées si fort en te préférant, que je ne puis renouer avec elles. Je sais qu’elles se réjouissent de mon départ ; je ne serai donc ni regrettée ni consolée. Je partirai avec une telle humeur, qu’assurément il y aura du mérite à faire quelque chose de moi dans ce beau château d’Écouen.

Notre départ est fixé au 10 avril. Croirais-tu que mon père a prescrit à ma pauvre maman de ne me garder que vingt-quatre heures à Paris ? et il a défendu de me mener au spectacle et dans les promenades publiques ? Maman obéira ; elle est si craintive ! Je serai seulement présentée à M. le Grand-Chancelier de la Légion d’honneur et à la duchesse de ........ Cette dame aime tendrement ma mère qu’elle a connue en Allemagne.

Ma petite sœur est folle de joie ; elle s’attend à trouver beaucoup de petites amies, et s’en réjouit. Elle ne sait pas combien il est rare de trouver une amie qui pense comme nous, et qui ne soit pas susceptible de jalousie et de caprices.

Si ma sœur avait douze ou treize ans, cela me procurerait au moins quelque consolation ; mais que faire d’un enfant de huit ans ? En vérité, tout se réunit pour me désespérer.


LETTRE IV.

Élisa à Zoé.

Chabeuil, ce Ier avril 1808.

Tu me fais une véritable peine, ma Zoé. Quel travers de rechercher une amie, et de ne pas vouloir qu’elle te parle avec sincérité ! Ce n’était pas une amie que tu voulais ; c’était une compagne d’amusemens ou une complaisante. L’amitié autorise les conseils utiles. C’est une vérité, ma chère Zoé, à laquelle on est heureux de croire : alors, au lieu de s’offenser des remontrances les plus sévères, on les écoute avec soumission et reconnaissance, lorsqu’elles viennent d’amis qui croient avoir à nous reprendre de nos défauts. J’oserai donc te dire la vérité et te contrarier, puisque ton bonheur en dépend ; je t’avouerai, par exemple, que j’applaudis à la sagesse de ton père, lorsqu’il prescrit de ne pas t’enchanter, pendant une quinzaine de jours, de plaisirs auxquels il te faudrait si promptement renoncer, et qui ne peuvent être, dans tous les cas, que des amusemens passagers pour des familles aussi peu fortunées que les nôtres. En les quittant, tu te persuaderais facilement que tu éprouves un nouveau malheur. Crois-moi, ma Zoé, tu peux avoir de véritables jouissances à Écouen ; je connais des dames qui ont parcouru ce bel établissement et qui en sont charmées. Tout y est simple et grand ; tout y donne l’idée de la bienveillance paternelle du souverain. On dit aussi qu’il y a une réunion de dames très–instruites et très-indulgentes. Tu me demandes ce que ta petite sœur peut faire pour ton bonheur ? Beaucoup assurément, au moins dans ma façon de voir, que je voudrais te faire partager. D’après le règlement de cette maison, chaque grande élève doit prendre soin d’une plus jeune : tu n’auras pas à soigner une étrangère, tu remplaceras ta mère auprès de sa jolie petite Victorine. Le matin, après l’avoir peignée, habillée, tu lui donneras quelques avis sur l’emploi de sa journée ; le soir tu lui feras dire si l’on a été satisfait de sa conduite dans les classes ; tu doubleras ainsi pour l’avenir la tendresse qu’elle te doit, et elle joindra aux sentimens d’une sœur cadette, ceux d’une fille soumise et reconnaissante. Peux-tu méconnaître de pareilles jouissances ?

Je termine ma lettre, je crains de moraliser beaucoup trop et de finir par t’ennuyer. Écris-moi avant de partir, écris-moi de Paris, écris-moi encore d’Écouen. Tes lettres, telles qu’elles sont, me font un grand plaisir ; et, lorsque je les verrai telles qu’elles devraient être, je jouirai véritablement : car on a beaucoup d’amour-propre pour ses amis.


LETTRE V.

Zoé à Élisa.

Valence, ce 2 avril 1808.

Tu loues tout ce que je blâme, tu t’enchantes de tout ce qui me désespère ; si je n’avais pas entendu dire à mon père que les caractères les plus opposés sont ceux qui se lient le plus facilement, je ne concevrais pas comment j’ai pu m’attacher à toi, ni comment je t’aime encore. Cependant, je l’avoue, tu m’impatientes, tu me parais pédante à l’excès, et j’ai toujours du faible pour toi. Ne va donc pas croire avoir fait une convertie ; non, mon humeur est toujours la même. Je trouve plusieurs des actions de Napoléon dignes de l’enthousiasme qu’elles font naître ; mais je ne puis applaudir à son idée de réunir tant de jeunes filles dans un aussi sévère asile. Si j’étais instruite comme tu l’es, rien ne me forcerait de cacher à mon père le désespoir que j’éprouve. Mais en six mois j’espère bien savoir parfaitement ma langue, et dessiner agréablement ; quant aux devoirs du ménage, je les apprendrai aussi bien chez ma mère qu’à Écouen. Je pars donc, bien résolue de me livrer, dans quelque temps, à un tel désespoir, que ma santé en souffrira réellement, si l’on ne cède à la demande que je ferai de quitter Écouen.

Je ne te conçois pas, quand je te vois regretter l’avantage dont je vais jouir. Qu’aurais-tu à apprendre dans ce beau séjour ? tu ne pourrais y figurer autrement qu’en institutrice.

Adieu, je n’ai pas le courage d’en écrire davantage. On répare sous mes fenêtres le chariot allemand de mon père, car nous partons en poste, avec deux personnes que je ne connais pas et qui ont affaire à Paris ; les frais de route seront moins considérables, et nous n’aurons pas le désagrément de voyager par la diligence.


LETTRE VI.

Élisa à Zoé.

Chabeuil, ce 4 avril 1808.

Je ne pourrais, dis-tu, figurer à Écouen qu’en institutrice ! Ah ! ma chère Zoé, tu es bien dans l’erreur : je ne sais rien par principe, comment donc pourrais-je enseigner ? J’aime la lecture, et j’ai goûté les pieuses et savantes conversations de mon oncle, toutes les fois que j’ai pu en jouir, mais je ne le vois guère que six semaines par année. Si mon orthographe est passable, c’est uniquement par routine, et mon style ne s’est formé que par la lecture des Lettres de madame de Sévigné. D’autres livres, tels que les Caractères de La Bruyère et les Sermons de Massillon, que j’ai lus plusieurs fois, ont placé quelques idées morales dans ma mémoire et dans mon cœur ; et tout ce que mon oncle me dit et m’écrit sur la beauté de l’Évangile, sur la force d’ame que l’on puise dans la pratique de notre sainte religion, a dirigé ma conduite. Je sens qu’il faut se rendre utile ; on peut l’être infiniment plus en s’instruisant, et en fortifiant son jugement. Les méchantes idées s’éloignent par le constant emploi du temps, aussi ai-je grand soin de ne rester jamais sans être occupée. Lorsque ma chambre est faite, quand j’ai aidé ma mère à s’habiller, j’inspecte la maison, je vais aux basses-cours surveiller les choses nécessaires au ménage ; de là je me rends au potager, je cueille les fruits, je fais cueillir les légumes, et je distribue les provisions ; ma mère soigne le reste. Ensuite je lis, j’écris, j’apprends par cœur, jusqu’à l’heure du dîner ; le soir, je tricote ou je raccommode le linge et les hardes. De cette manière je mène la vie la plus heureuse : mais, seule, je n’ai pu réussir à bien apprendre la grammaire, les calculs, la géographie, le dessin ; je n’ai pu me rendre habile dans les ouvrages de goût, et je regrette ce genre d’instruction. Je serai peut-être mère un jour ; si je pouvais, en allant te rejoindre, devenir capable de faire l’éducation de mes filles, n’aurais-je pas, pendant toute ma vie, une ample et douce récompense du sacrifice de quelques années ? Ah ! je sens tout ce qui me manque, et l’impossibilité où je suis de me le procurer. Je ne suis pourtant pas jalouse de ton bonheur, et j’en jouirais si tu pouvais le sentir en en jouir toi-même. Je prie Dieu, ma chère Zoé, pour qu’il te donne la force et la raison dont tu me parais avoir besoin.


LETTRE VII.

Zoé à Élisa.

Valence, ce 8 avril 1808.

Ta dernière lettre était bien longue, ma chère Élisa ; je n’ai eu que le temps de la parcourir, je l’emporte avec moi, ainsi que toutes celles que j’ai de toi. Elles sont dans mon sac avec un ruban que tu me donnas l’hiver dernier ; je les lirai lorsque j’en aurai le temps. Les visites de complimens et d’adieux me désolent ; mon père me fait des yeux terribles quand je suis près de pleurer, je renfonce mes larmes ; mais dans ma chambre j’en verse tant que je peux, et j’ai les yeux rouges au point de faire peur à tout le monde. Adieu, adieu, nous partons demain à sept heures du matin. Demain, à l’heure où je t’écris, j’aurai quitté mon père, mes amies, mes connaissances, mes habitudes, pour aller me mettre derrière des grilles et sous la férule de pédantes que je ne connais pas. Rien, rien ne pourra me consoler. Je lirai peut-être, mais bien inutilement, les conseils dont ta lettre est remplie. Encore adieu ; aime et plains, je t’en supplie, ta désolée Zoé M....


LETTRE VIII.

De la même à la même.

Paris, ce 21 avril 1808.

Paris est superbe, ma chère Élisa, j’en suis enchantée. Malgré la défense de mon père, ma mère m’a fait voir le jardin des Tuileries. Les amis qu’elle a consultés lui ont assuré qu’en nous interdisant les promenades publiques, il avait voulu indiquer seulement le jardin du Palais-Royal où circulent beaucoup de gens de très-mauvaise compagnie, et où résident même des bandes de filous. Mais les Tuileries, le Luxembourg, le Jardin des Plantes, sont des lieux dignes de l’admiration de tout le monde, et les gens de la meilleure société s’y réunissent. C’était hier dimanche : que de monde dans les Tuileries et dans un bois superbe qui se trouve à la suite de ce jardin, et que l’on nomme les Champs-Élysées ! Que de jolies parures ! que de jolies femmes qui marchent avec une grâce..... ! En vérité, j’en étais ravie. L’après-midi, nous sommes allées voir le Luxembourg. Je ne m’y promènerais pas, je t’assure, si je demeurais à Paris : le jardin est beau, cela est vrai ; mais il est triste. Je n’y ai vu que de vieux bons hommes appuyés sur leurs cannes, et des bonnes d’enfans. Je fus bientôt lasse, je demandai à me reposer, puis à m’en aller.

Il ne nous est rien arrivé en route qui mérite la peine d’être raconté. Demain nous serons présentées à M. le Grand-Chancelier, et de-là nous irons voir la duchesse de .....

Ma mère a dîné aujourd’hui chez un ancien ami de mon père, qui a sa fille à Écouen. On espérait me faire connaître cette nouvelle compagne, mais on n’a pu obtenir la permission de la faire sortir. Je me suis récriée sur cette sévérité, et je m’en suis bien repentie. Il y avait dans le cercle une vieille dame, élève de Saint-Cyr, qui a beaucoup applaudi à cette mesure rigoureuse, et qui en a dit, en a dit..... Ces vieilles femmes sont impatientantes, au point que je ne puis les souffrir. Je parie que je vais trouver à Écouen trente ou quarante vieilles têtes, cela me fait trembler d’avance. À demain ma visite chez la duchesse de ....., et à demain mon entrée dans la maison impériale ; car le même carrosse de louage nous mène à midi chez le Grand-Chancelier, à une heure chez cette dame, et de chez elle, nous partons pour Écouen ; je t’écrirai en arrivant.

Adieu, mon Élisa ; j’espère trouver plusieurs de tes lettres dans le triste château que je vais habiter.


LETTRE IX.

De la même à la même.

Écouen, ce 22 avril 1808.

Me voici donc enfin dans ce beau château ! J’ai déjà tout parcouru, tout vu, si l’on peut voir à travers un nuage de pleurs. Mais, avant de te parler de ma cruelle prison, il faut que je soulage mon cœur sur la manière dont la duchesse de ...... nous a reçues. Elle a été aimable pour maman, détestable pour moi. Malgré la magnificence de son hôtel, le nombre de serviteurs dont les premières pièces de l’appartement étaient remplies, elle s’est précipitée dans les bras de ma mère, l’a embrassée tendrement, s’est récriée sur le malheur que mon père a eu d’être blessé, lui que son mari (disait-elle) considérait comme un des meilleurs généraux de son armée. Ma mère ne répondait que par ses larmes ; la duchesse l’a conduite sur un canapé, l’a fait asseoir près d’elle, l’a invitée à dîner pour dimanche prochain, en demandant si je serais encore à Paris à cette époque. Alors ma mère a fait connaître les ordres de mon père, et la duchesse, au lieu d’engager ma mère à me faire rester plus long-temps à Paris, s’est avisée de dire qu’il avait raison ; qu’à mon âge il ne fallait pas même perdre une journée, que du reste j’avais besoin de quelques conseils. Elle tenait, il est vrai, tous ces singuliers discours d’un son de voix aussi doux que si elle m’eût fait des complimens ; et c’est de la meilleure grâce du monde qu’elle a fini la conversation, en me disant : « Ma chère enfant, vous vous tenez fort mal, et vous ne savez pas saluer en entrant dans un salon. » Et ma mère avait la complaisance de la remercier ! En vérité, cette dame est bonne, je ne peux le nier : mais pour une femme de la cour, elle a bien peu d’usage du monde ; jamais je n’ai entendu dire qu’il fût poli de prendre le rôle d’une pédante insupportable ; et à Valence on est bien plus aimable.

J’aurais mieux fait d’employer mon papier et mon temps à t’entretenir de M. le comte de Lacépède, Grand-Chancelier de la Légion d’honneur, chargé par l’Empereur de la surveillance des maisons impériales. J’ai été charmée de sa politesse et de son air de bonté ; je te le dis pour te montrer combien j’ai peu de partialité. Il a parlé des services de mon père d’une manière honorable ; il a fait ensuite l’éloge de la maison impériale : c’est bien naturel ; si j’étais à sa place, j’en ferais tout autant. Mais il faut en convenir, je lui ai trouvé l’expression d’un père pour tous les enfans élevés dans cette maison. Son Excellence a beaucoup caressé ma petite sœur. « Êtes-vous bien aise d’aller à Écouen ? lui a-t-il demandé en la prenant par la main. — Très-aise, Monseigneur, a répondu la petite sotte ; on dit qu’il y a beaucoup de petites filles et de beaux jardins. — Voilà l’âge d’être admise à la maison impériale, a dit M. le Grand-Chancelier ; la réponse naïve et gaie de la petite, les larmes de l’aînée (je pleurais sans pouvoir m’en empêcher), en sont les preuves. Cependant, Mademoiselle, m’a-t-il dit, c’est une grâce spéciale de Sa Majesté de vous admettre dans sa maison malgré vos quinze ans, et vous devez en être encore plus reconnaissante. » Ma mère a répondu que je le sentais parfaitement, et nous sommes parties. Ma lettre est déjà bien longue, mais j’ai tant de choses à te dire ! Je vais entrer dans quelques détails sur la maison ; ils t’intéresseront plus que moi, qui voudrais n’avoir pas à en faire sur ma captivité.

Écouen est à quatre lieues de Paris ; depuis Saint-Denis que l’on traverse pour s’y rendre, la route est agréable et assez variée. On arrive au château par une allée tournante, qui serait vraiment jolie si elle ne conduisait pas à cette odieuse prison.

Les parloirs sont très-propres ; mais les grilles m’ont fait un mal que je ne saurais t’exprimer. On nous a introduites dans le parloir de madame la Directrice. C’est une femme qui a plus de cinquante ans, dont la physionomie me convient assez. Elle a été fort polie avec ma mère, et très-caressante pour ma sœur et pour moi. Après avoir reçu nos brevets, elle nous a conduites elle-même à la chapelle qui est fort simple. Revenue à son parloir, elle a fait appeler la demoiselle de semaine. C’est une élève choisie parmi les grandes, et qui est chargée de montrer la maison aux dames étrangères. Cette jeune personne tenait un grand trousseau de clefs, elle nous a fait parcourir toute la maison ; ma mère paraissait enchantée ; mais je pense que son intention était d’embellir à mes yeux cette triste demeure, où je n’ai guère remarqué que la cour qui est grande et assez propre. Enfin ma mère nous a quittées en promettant de revenir lundi. Ma petite sœur est entrée dans la section des vertes lisérées, parce qu’elle ne sait pas lire ; et moi je suis, malgré mes quinze ans, placée dans celle des bleues, parce que j’ai ma grammaire à apprendre. Cela me désespère ; je vais peut-être trouver parmi ces petites filles des élèves plus avancées que moi. Tu ignores sans doute que les classes ou sections sont distinguées par des ceintures de couleurs différentes......

Je viens d’être interrompue par une petite malicieuse qui s’est assise auprès de moi pour me dire : « Mademoiselle, vous écrivez une bien longue lettre à votre maman, et elle vient de vous quitter. — J’écris à une de mes amies, lui ai-je dit. — Ah ! ne prenez pas cette peine, a-t-elle repris ; le règlement nous le défend. — Cela est vrai, m’a dit une dame qui faisait une bourse, et qui me paraît être la surveillante de la classe. Vous voudrez bien aussi me rendre le papier à vignettes que vous avez dans votre écritoire ; on vous en donnera de plus simple pour écrire à vos parens, c’est-à-dire, seulement à votre père, à madame votre mère, à vos grands parens, à vos tantes et à vos oncles. » J’étais furieuse, le sang m’a monté au visage, j’ai pris ma lettre avec l’intention de la déchirer ; la dame surveillante s’est avisée de me dire avec un grand sang-froid que j’étais colère...... Madame la Directrice me fait demander dans son cabinet, je vais rouler ma lettre et la mettre dans mon sac.

Une lettre de toi, mon Élisa, et je la reçois des mains de madame la Directrice ! Sans la faveur que tu as obtenue, je ne posséderais pas une ligne de ta main ! Quelle marque d’amitié tu viens de me donner ! j’en serai reconnaissante toute ma vie : je te dois le premier moment de bonheur que j’aie éprouvé depuis mon départ de Valence ; je vais chercher à prendre mon mal en patience ; écris-moi, je lirai tes lettres, et je tâcherai d’en profiter. Ma mère est repartie pour Valence après m’avoir fait les visites qu’elle m’avait promises.


LETTRE X.

Madame de …… à Madame la Directrice de la
Maison d’Écouen.

Chabeuil, ce 10 avril 1808.

L’intérêt que vous m’avez témoigné, Madame, à l’époque de mes malheurs, les lettres consolantes que vous avez bien voulu m’adresser dans ce temps, l’amitié que vous accordiez à ma bonne Élisa, me donnent la confiance de me rappeler à votre souvenir, et de vous demander pardon pour la liberté que je prends de vous adresser les lettres que ma fille écrit à une jeune élève de la maison d’Écouen. Je sais que la sagesse de votre règlement interdit ces correspondances enfantines, dont le moindre inconvénient est d’accoutumer les enfans à juger lorsqu’ils ne doivent que se soumettre ; mais, Madame, la correspondance que je vous prie de permettre, et même de protéger, est d’une nature bien différente : elle sera peut-être aussi utile à votre jeune élève, que les conseils et les réprimandes dont elle aura cependant grand besoin. Mademoiselle Zoé M..... est jolie, très-spirituelle, mais ignorante et gâtée. Elle faisait l’ornement de la société de sa mère, où ses naïvetés et son babil lui valaient les suffrages de ceux qui ne portent pas assez de bienveillance à la jeunesse, pour songer au mal que lui font des éloges donnés hors de propos. Son père, homme à la fois sensible et réfléchi, ne s’est pas déguisé les défauts qui auraient pu nuire au bonheur de ses enfans. Il a béni le décret qui assure aux familles des légionnaires le moyen de donner à leurs filles une éducation modeste et distinguée. Les larmes de mon Élisa ont coulé de nouveau sur la mort de son père. Il a laissé, il est vrai, à sa famille de glorieux souvenirs ; mais l’ordre de la Légion d’honneur n’étant pas établi à l’époque où nous avons eu le malheur de le perdre, il ne nous a pu laisser aucun droit pour solliciter l’admission de sa fille à Écouen. Elle a souffert de voir sa jeune amie si peu pénétrée des avantages qui l’attendent dans la maison impériale, et elle a entrepris de les lui faire sentir, pour la mettre en état d’en profiter. Voilà, Madame, le but louable de la correspondance que j’ose soumettre à votre volonté.

Mon Élisa vous présente ses plus tendres respects : combien elle serait heureuse de vous revoir, et de passer encore quelque temps auprès de vous ! Conservez-lui, Madame, une amitié dont elle a su dès son enfance apprécier la valeur, et recevez de nouveau l’assurance des sentimens, etc., etc.


LETTRE XI.

La Directrice de la Maison d’Écouen à madame de ...

Écouen, ce 18 avril 1808.

Vous avez si bien défini, Madame, les motifs qui ont fait interdire aux élèves de la maison confiée à mes soins les correspondances confidentielles avec leurs jeunes amies, que je n’ai rien à vous dire pour motiver cette décision : mais vous rendez si intéressantes les relations que notre aimable Élisa désire établir avec mademoiselle Zoé M....., que je m’engage de tout mon cœur à faire parvenir les lettres des deux amies, sans les lire. Je sais tout ce qu’un enfant gâté dira ou inventera sur la tenue et les règlemens de notre maison ; mais je sais si bien ce qui lui sera répondu, que je n’en ai aucune inquiétude. Si la tendresse maternelle, qui prend trop souvent le caractère de la faiblesse, était toujours dirigée par la justesse d’esprit, on n’aurait rien à craindre, pour les élèves, des fausses confidences qui alarment mal à propos les familles. Trop souvent, une petite fille qui n’apprend pas, dit qu’on ne lui donne pas de leçons ; une friande, privée de sucreries, assure qu’elle est mal nourrie ; une méchante ou une menteuse qui mérite de sévères réprimandes, se plaint d’être maltraitée.

À dix-huit ans, elle pensera autrement, et rougira si on lui donne à lire ce que son inconséquence lui a fait écrire à treize. Elle estimera, comme femme de mérite, l’institutrice qui, avec fermeté, exige de ses élèves de remplir tous leurs devoirs, et regardera comme une femme dénuée de toutes les qualités qui distinguent notre sexe, celle qu’elle appelait dans sa première jeunesse toute bonne et toute aimable, parce qu’elle cédait à ses caprices et favorisait sa paresse.

Je suis entrée dans des détails dont votre excellent esprit, Madame, vous sera saisir la vérité ; mais je ne suis pas moins persuadée que le commerce de lettres entre Zoé et Élisa ne peut être qu’extrêmement utile à la première. Vous pouvez donc, Madame, lui adresser ses lettres sous mon couvert.

J’ai l’honneur d’être, etc.


LETTRE XII.

Élisa à Zoé.

Chabeuil, ce 15 avril 1808.

Tu es en route, ma chère Zoé ; tes larmes cesseront. Le grand air, la vue des différentes provinces que tu vas traverser, les soins qu’amène un long voyage, tout cela doit naturellement te distraire, et je ne suis pas la première à dire que de deux amies qui se séparent, la plus à plaindre n’est pas celle qui s’éloigne.

Je songe souvent aux dangers que tu peux courir pendant ton séjour à Écouen, et aux avantages que tu en peux retirer. Zoé, pense à ton retour à Valence, songe au moment où tu te retrouveras dans ta famille ; vois les amis de ton père empressés à venir te féliciter, si des notes avantageuses ont précédé ton retour. Je me plais à porter ton esprit sur les idées qui peuvent te donner du courage. Mais, ma bonne Zoé, des notes favorables, des éloges, ne s’accordent, dans les grands établissemens, qu’à celles qui les méritent réellement. Le Grand-Chancelier ni la Directrice ne peuvent louer sans motifs : s’ils le faisaient, le reste des élèves et toutes les dames se récrieraient contre leur partialité.

Avant peu j’aurai des lettres de toi ; j’espère qu’elles se succéderont ; tu aimes à écrire, et du sais quel plaisir tu me procures. Nous partirons pour Fréville le Ier mai, et nous y resterons jusqu’à la petite Fête-Dieu. Mon oncle désire nous garder pour cette époque ; la pompe de cette cérémonie l’occupe infiniment ; chaque année, je lui porte quelque broderie ou quelques vases garnis de fleurs de ma façon ; il aime à prier pour son enfant chéri au pied d’un autel orné de ses mains. Il m’entretiendra beaucoup de toi : la visite que tes parens lui firent, il y a cinq ans, est un moment de bonheur dont il parle souvent ; c’était aussi dans le temps de la Fête-Dieu ; il rétablissait alors son église ; la tristesse que lui avait laissée l’époque des persécutions n’avait pas encore été effacée par des temps plus heureux. Ton père portait cet uniforme de général français devant lequel mon oncle avait été forcé de fuir en Allemagne ; cette vue lui donnait de tristes souvenirs : mais lorsque le général, couvert de ces mêmes broderies qui avaient peu de temps auparavant causé l’effroi de mon oncle, se mit à marcher à la suite de la procession, avec sa contenance noble et martiale, et qu’en se retournant pour bénir le peuple, mon oncle vit ton père à genoux, pénétré de cette humilité chrétienne que les chevaliers des temps passés alliaient si bien à la valeur, les yeux de mon vénérable oncle se remplirent de larmes, tous les malheurs de son exil s’effacèrent en un instant de sa mémoire, et, regardant le ciel, il s’écria : « Religion sainte, les braves s’humilient et vous implorent depuis que Napoléon a relevé vos autels au pied desquels on prie pour lui. »

Adieu, ma Zoé, j’attends ta première lettre d’Écouen avec impatience ; on doit me l’envoyer à Fréville.


LETTRE XIII.

De la même à la même.

Fréville, ce 5 mai 1808.

J’ai reçu le même jour, ma chère Zoé, tes deux lettres datées d’Écouen et de Paris. J’ai lu avec attendrissement l’expression de ta surprise lorsque tu as appris de madame la Directrice qu’elle a bien voulu se charger de notre correspondance. Ma chère Zoé, ton ame est faite pour des sentimens louables, et tout ce que tu accordes de retour à ma tendresse, ajoute encore à celle que j’ai pour toi. Tu le vois, lorsqu’on agit pour le bien, on n’a rien à redouter des plus sévères règlemens. Cette même personne qui interdit les correspondances inutiles, se charge de la nôtre. N’est-ce pas déjà un motif de l’aimer et de reconnaître sa justice ?

Je ne vois pas pourquoi tu as été blessée de la réflexion de la duchesse. L’usage du monde et le maintien sont des choses qui s’apprennent, et les conseils de cette dame indiquent seulement l’intérêt que tu lui inspires. Tu blâmes les femmes de la capitale et celles qui sont placées dans le grand monde, de s’ériger en juges sur les grâces et les bonnes manières. Mais, ma Zoé, oublies-tu donc qu’en province nous ne parlons que de Paris et de sa supériorité pour les choses de bon goût ? L’hiver à Valence, quand nous avons un bal, n’y a-t-il pas rivalité pour des parures que l’on dit venir toutes de Paris ? C’est donc d’après une supériorité avouée pour tout ce qui est forme, mode et usage, que les Parisiennes, et surtout celles qui vivent dans la haute compagnie, prennent le droit de donner des avis aux femmes de province. Mais si tu ne trouves pas ces raisons assez fortes, ne dois-tu pas penser, en y réfléchissant, combien l’âge, le rang, et surtout l’amitié, donnaient de droits à la duchesse pour te parler avec franchise ?

Mon frère et mon cousin sont arrivés. La campagne d’Eylau et celle de Friedland ont fait obtenir à mon frère le grade de lieutenant ; mais il n’a pas la croix. Si j’avais ce ruban de la Légion, me disait-il hier au soir, chère petite Élisa, je te ferais passer deux ans à Écouen avec ton amie ; j’aurais le droit de solliciter cette faveur. Que je serais heureuse ! me suis-je écriée ; et tout-à-coup je me suis repentie de lui avoir témoigné ce désir, dans la crainte qu’il ne s’exposât pour mériter cette honorable récompense : mais ce bon frère, comme s’il eût compris ce qui se passait au fond de mon cœur, m’a dit que, par le nombre de campagnes qu’il comptait déjà, il avait lieu d’espérer qu’après celle qu’il va faire, il obtiendrait la croix, et pourrait ainsi, sans me faire verser de larmes, me procurer l’avantage que je paraissais tant souhaiter.

Malgré ton humeur contre la classe bleue et contre la dame surveillante, tu donnes, sans t’en douter, bien des éloges à l’établissement, et je vois percer, dans tes récits, le détail de beaucoup de choses qui un jour mériteront ton approbation.


LETTRE XIV.

Zoé à Élisa.

Écouen, ce 4 mai 1808.

Quelle horrible maison, ma chère Élisa ! Quelle vie j’y vais mener ! Je me ressentirai toute la journée du réveil que j’ai eu aujourd’hui. Comme je m’étais enrhumée à Paris, ma mère avait désiré qu’en arrivant on me couchât à l’infirmerie ; maintenant je suis guérie, et je viens d’être installée dans un dortoir voisin de la cloche qui sonne les devoirs. À six heures j’ai entendu un bruit terrible ; j’ai d’abord été fort effrayée ; mais j’ai passé la tête sous ma couverture, et me suis bientôt rendormie. Cependant je me suis entendu appeler par mon nom ; j’ai regardé, et j’ai vu la dame surveillante, tout habillée, qui était arrêtée au pied de mon lit. Mes compagnes étaient déjà levées et prêtes à passer en classe ; il m’a donc fallu prendre mon parti, et, un œil fermé, l’autre ouvert, je me suis habillée ; mais, en me hâtant, j’avais mis mon tablier à l’envers, et, pour surcroît de plaisir, j’ai eu l’agrément de servir de risée à toute ma division. Un second coup de cloche s’est fait entendre pour la prière, et nous voilà toutes alignées, et marchant deux à deux au petit pas jusqu’à notre classe. Je me suis permis de demander à la dame surveillante pourquoi elle nous rangeait si ridiculement en procession : elle m’a répondu par je ne sais quelle raison ; elle prétend que, sans cette précaution, les enfans se heurteraient dans les portes et pourraient se blesser. Après la prière, la cloche s’est encore fait entendre : c’était pour la messe. Toutes mes compagnes sont allées au même endroit prendre leurs livres, et nous voilà encore alignées. La messe dite, on a sonné le déjeuner ; mais quel déjeuner ! À l’exception de celles dont la santé est délicate, et auxquelles les infirmières apportent du chocolat, nous avons toutes du lait ; un autre jour nous aurons du raisiné ou du fruit. Ne serait-il pas plus agréable de déjeuner selon son goût, avec du café, du chocolat ou des confitures ? Mais on nous prive même de la satisfaction d’avoir de l’argent, et nous ne pouvons acheter les choses qui nous seraient agréables. Demain je serai obligée de me faire éveiller par une de mes compagnes du dortoir ; car on m’a annoncé que j’aurais de plus à faire la toilette de Victorine. Il m’a fallu marquer tout mon trousseau ; je suis forcée d’aller à la roberie faire moi-même mes robes, mes tabliers, ma toque de velours et mon chapeau. Je ne croyais pas que l’on dût faire de moi une couturière ; et dans l’éducation que l’on donne ici, il ne me paraît pas qu’on s’occupe beaucoup de remplir l’intention des parens. La cruelle cloche vient encore de se faire entendre ; elle ne cesse de sonner la rentrée en classe, la leçon d’écriture, celle de l’institutrice ; je ne pourrais lui pardonner son bruit infernal que si elle sonnait plus souvent la récréation. Elle sonne dix minutes avant le dîner, pour que nous remplissions, comme des servantes, l’agréable devoir de nettoyer nos bureaux et de balayer nos classes ; puis elle sonne le dîner, le souper, le coucher : mais la plus détestable de toutes ces sonneries est celle du matin ; enfin nous marchons ici comme une horloge. Ah ! que je regrette ma petite chambre de Valence, si calme, si éloignée du bruit de la rue ! Que j’étais injuste lorsque je murmurais contre un pauvre coq qui m’éveillait, à la vérité, assez souvent, mais qui me laissait au moins la liberté de me rendormir ! Ici, il faut que trois cents personnes marchent comme une seule, d’après une seule volonté, à un seul ordre ; il y a, de plus, des minuties qui me révoltent. Crois-tu que pour aller d’un endroit à l’autre, lorsqu’on ne marche pas en procession, il faut tenir à la main une petite planche sur laquelle est écrit le nom de l’endroit où l’on vous permet de vous rendre ? On y lit ces différens mots , Roberie, Lingerie, Musique, etc. Si une dame rencontre une élève sans cette espèce de passe-port, elle a le droit de la prendre par la main et de la conduire chez madame la Directrice ; tu sens qu’une visite faite de cette manière est très-désagréable. J’écrirais un volume de toutes les choses de ce genre établies dans la maison d’Écouen ; tu dois juger combien il est affreux d’être soumise à un pareil despotisme. Écris-moi donc, ma chère Élisa, sans tes lettres je perdrais la raison ; et ne m’abandonne pas à ma tristesse.


LETTRE XV.

Élisa à Zoé.

Chabeuil, ce 9 mai 1808.

Je te fâcherai sûrement, ma chère Zoé, en t’avouant que nous avons ri, ma mère et moi, de ta dernière lettre. Ton humeur contre le règlement, bien que plaisamment exprimée, n’est pas moins injuste. Les lois les plus sévères sont nécessaires pour contenir trois cents jeunes filles dans la même maison. Fait-on marcher un régiment sans discipline ? Demande-le à ton père. La dame surveillante a eu parfaitement raison dans l’explication qu’elle t’a donnée de l’utilité des marches régulières lorsque vous passez d’un endroit à un autre. Si l’on permettait d’acheter du fruit ou des confitures, il y aurait une communication perpétuelle entre les élèves et les servantes. Les enfans contracteraient le goût des friandises ; les moins riches éprouveraient des privations : qui sait même si l’on n’aurait pas à gémir d’avoir, par cette indulgence, introduit parmi les élèves le vice le plus honteux ? Une malheureuse petite fille, poussée par la gourmandise, peut se trouver coupable d’un vol avant d’avoir appris à distinguer l’importance de sa faute. Ma mère prétend que, dans l’éducation publique, où l’on ne peut inspecter chaque élève assez particulièrement pour découvrir ses penchans secrets, il faut éviter tout ce qui peut faire succomber l’enfance à des tentations. Les premières impressions résistent souvent au développement de la raison. C’était un tort réel, dans l’ancienne éducation, de faire mettre les enfans à genoux et en prières tout le temps que durait un orage : on leur donnait une idée fausse sur le danger qui menaçait leur vie. Dieu, dit-elle encore, dispose de nos jours de mille manières différentes. Le tonnerre n’est point son arme ; il est trop puissant pour en avoir besoin : c’est un phénomène, si bien expliqué de nos jours, qu’il n’est plus permis de l’ignorer : cependant on rencontre tous les jours des personnes qui raisonnent fort bien sur les effets de l’orage quand le ciel est calme, et qui, cédant à la force des premières impressions, tremblent au moindre coup de tonnerre. Mais je reviens à tes plaintes sur le déjeuner. Servir trois cents personnes d’une manière variée, ce serait pour les gens de cuisine une occupation trop pénible. Tu ignores donc qu’à Saint-Cyr, maison fondée par Louis XIV pour l’éducation des filles nobles sans fortune, et où ma mère a été élevée, on ne donnait que du pain à déjeuner : elle trouve tous les articles de votre règlement non-seulement nécessaires, mais indispensables, et vos passe-ports en bois sont, à son avis, d’une invention parfaite. Tous ces jugemens si contraires aux tiens te blesseront, ma chère Zoé : mais il faut te parler vrai, ces choses, qui te gênent et te contrarient, sont les bases de l’ordre qui règne dans votre maison ; tu finiras par en reconnaître l’utilité, et par y céder aussi facilement que le fait ta sœur. À dix ans, toutes ces règles paraissent naturelles ; à quinze, on doit en juger l’utilité et s’y soumettre par raison. Pour moi, je serais admise à dix-sept ans dans la maison d’Écouen, que j’étudierais toutes les parties du règlement, pour les observer avec la plus grande exactitude. Je serais bien heureuse, ma chère Zoé, de pouvoir te prouver que je pense tout ce que je dis, puisqu’alors je jouirais du bonheur d’être réunie à ma meilleure amie.


LETTRE XVI.

Zoé à Élisa.

Écouen, ce 19 mai 1808.

Nous avons eu, il y a huit jours, la visite d’une personne d’un haut rang, que madame la Directrice a eu l’honneur d’élever. Quoique les bâtimens ne soient pas encore entièrement achevés, elle est venue visiter notre maison. On travaille au pont qui conduit à l’entrée principale ; la voiture n’a pu arriver jusqu’à la cour, mais la personne qu’on attendait a franchi très-lestement les planches qui servent à passer sur le fossé ; elle a été reçue à la porte de la chapelle par le premier aumônier et par les autres ecclésiastiques attachés à la maison, et a entendu notre messe. Nous sommes toutes enchantées des grâces, de la bonté et de l’air de noblesse de cette personne ; elle avait avec elle son fils aîné : il est très-vif et paraît fort spirituel. Sa fille est d’une beauté surprenante, et semble avoir déjà les grâces nobles et attrayantes de sa mère.

L’ancienne élève de madame la Directrice a déjeuné chez elle, et a fait cadeau d’une jolie bague à la demoiselle de semaine, qui aidait à faire les honneurs de la maison. On lui a dit des choses très-obligeantes sur son maintien. On est heureux d’être de cette classe blanche. Tu en serais en entrant ici, ma chère Élisa ; et moi je paie en ce moment mon étourderie, comme toi tu recevrais la récompense de ton application et de ton amour pour le travail. Je soupire en écrivant ceci ; mais je n’adresse mes reproches qu’à moi seule. Je n’aurais pas acquis de grands talens à Valence ; cependant le vieux secrétaire de mon père, le bon M. Dupuis enseignait bien, il me donnait assidument des leçons de grammaire, d’histoire et de géographie, mais je l’écoutais à peine, et je ne savais jamais mes leçons. Ma mère, qui ne songeait qu’à son ménage, et qui était souvent attristée par l’absence de mon père, me faisait de temps à autre des reproches : je savais qu’ils devaient durer à peu près dix minutes, je fixais pendant tout ce temps les yeux sur la pendule pour calculer le moment où je serais quitte de son sermon. Mon attention tout entière se portait sur le progrès de l’heure, et je n’écoutais rien de ce que disait ma mère. Je me le reproche bien sincèrement, je voudrais maintenant regagner le temps que j’ai perdu ; mais peut-être est-il trop tard : aide-moi de tes avis, encourage-moi par tes conseils, ma chère Élisa. Quelle précieuse chose qu’une bonne et sincère amie, et combien je suis heureuse d’en avoir rencontré une telle que toi !


LETTRE XVII.

Élisa à Zoé.

Fréville, ce 6 juin 1808.

Un événement effrayant, mais heureusement terminé, ma chère Zoé, vient de resserrer encore, et pour toujours, cette tendre amitié qui unit nos deux familles. Ton respectable père se porte mieux que jamais ; mais il doit maintenant la vie à la jeunesse et à l’intrépidité de mon frère. De tous les faits glorieux dont il espère embellir sa carrière, celui-là sera toute sa vie le plus cher à son cœur : il le disait à ton père avec une expression de tendresse qui faisait de cette simple vérité la chose la plus touchante du monde. Je vais te faire le récit de ce qui s’est passé hier à cinq heures, et qui avait d’abord jeté l’alarme dans tout le canton.

Tu sais sans doute que, depuis quelques jours, tes parens sont à la terre de Mirbot. Il n’y a que deux lieues de cette campagne à la cure de mon oncle : ton père, qui peut maintenant monter à cheval, a voulu lui faire une visite. Il avait formé le projet de faire cette course sans palefrenier ; ta mère s’y était opposée ; mais, comme tu le sais, l’habitude du général est de céder rarement aux représentations. Nous étions, mon oncle, Charles et moi, à nous promener le long du torrent qui nous sépare de la grande route. Nous en étions fort près, puisque le chemin est sur l’autre bord de l’eau, et de l’endroit où nous nous promenions on peut très-facilement se faire entendre des voyageurs ; mais la traversée du torrent est si périlleuse, que les paysans eux-mêmes n’osent jamais l’entreprendre, et préfèrent remonter jusqu’au pont du village. Nous étions donc fort tranquilles, occupés seulement à jouir de la beauté de la campagne, quand nous vîmes tout-à-coup, de l’autre côté de l’eau, un cheval qui emportait son cavalier ; il avait déjà perdu son chapeau, qui était tombé loin de lui. Charles reconnaît ton père : il s’élance ; et, sans que nous puissions le retenir, il court vers le torrent, et s’y jette pour aller le secourir ; mais l’eau était profonde, le courant rapide, et nous voyons mon pauvre frère enfoncer et disparaître. Je me jetai à genoux ; mon oncle leva les mains vers le ciel, et dans ce triste moment où je crus mon frère mort, je crus aussi que j’allais mourir. Mais aussitôt nous le vîmes reparaître : il avait saisi une branche de saule, dont la racine tenait à l’autre bord ; et le voilà déjà dans la plaine, courant après ton père que son cheval emportait toujours. Nous sommes bien heureux que mon frère ait eu tant de courage ; car bientôt le cheval de ton père fit un saut violent, le général fut renversé et tomba sur le sable. Cependant son pied restait pris dans l’étrier, et le cheval, encore plus animé, l’allait traîner bien loin, quand mon frère arriva, saisit la bride, arrêta le cheval, et nous garantit ainsi du plus grand malheur. Ce bon frère eut à peine sauvé les jours de ton père, qu’il songea à notre effroi ; il se retourna vers nous, et nous criait : Rassurez-vous, il n’a rien, il n’est point blessé. Cependant j’avais peine à me remettre, et mon frère, inquiet de mon trouble, s’approchait du torrent, et se disposait à le franchir de nouveau pour venir me rassurer : mais mon oncle lui dit d’un ton de voix imposant : Je vous défends de passer ; et ce brave Charles, que peu de minutes auparavant rien n’avait arrêté quand il fallait sauver ton père, plein de respect pour quelques paroles de son oncle, s’arrêta tout-à-coup, et prit avec ton père le chemin du village. Nous nous hâtâmes de marcher vers le même côté ; et quand nous arrivâmes, ton père était déjà arrivé au presbytère et parfaitement remis de sa chute. Nous l’entourions avec joie et nous admirions la Providence, dont les soins généreux avaient tout disposé pour sauver sa vie. Il aurait pu rencontrer des pierres, et il était tombé sur le sable ; la jambe qui était restée suspendue à l’étrier, n’est point celle qui a été blessée. Enfin tu n’as maintenant que des grâces à rendre au ciel ; l’événement ne peut avoir aucune suite fâcheuse, et il n’a fait que procurer à deux familles qui s’aiment et s’estiment, un de ces momens où tous les sentimens d’amitié se développent, et gravent pour jamais dans les cœurs les plus touchans souvenirs.


LETTRE XVIII.

De la même à la même.

Fréville, ce 9 juin 1808.

Je t’écris de nouveau, chère Zoé, pour ne te laisser aucune inquiétude sur le récit que je t’ai fait dans ma dernière lettre. Ton père se porte à merveille ; il est retourné avant-hier chez M. de Mirbot, où nous devons tous aller dîner demain : je m’attends à quelques scènes amusantes que nous devrons aux reproches de ta mère sur l’imprudence du général, et à la manière gaie et plaisante dont il reçoit toujours ses avis. Cependant, sans paraître se laisser convaincre, il faut espérer qu’il en deviendra plus sage. Ses blessures l’ont affaibli ; la vigueur de son caractère l’empêchait de juger de la diminution de ses forces, et cet événement lui rendra le salutaire office d’un bon avertissement.

Je reçois à l’instant ta lettre du 29 mai ; je te remercie des détails que tu me donnes sur la visite qu’on vous a faite. Plus votre établissement se perfectionnera, plus il sera l’objet des bontés de la famille dont le chef gouverne la France. Mon oncle pense que ces visites honorables sont un stimulant bien précieux pour les élèves de votre maison. Dans la retraite la plus religieuse, vous vous trouverez pourtant, dit-il, rapprochées des personnages les plus élevés. On essaie, par bien des actions de courage, de mériter un de leurs regards, une de leurs paroles de bonté, et vous serez l’objet de leurs visites et de leurs soins. On nous assure ici que Napoléon doit placer une personne de sa famille à la tête de toutes les maisons qu’il forme pour l’éducation des filles de la Légion d’honneur. On parlait hier de ce projet devant mon oncle ; il ne cesse de parler de Napoléon et des projets qu’il a conçus. « Sa mère, disait-il, lui répond déjà, par la surveillance la plus active et la plus pieuse, des secours de charité qu’il fait parvenir aux infortunés. Il l’a chargée de protéger ces femmes religieuses qui dévouent leurs jours entiers à des actions de courage et de sensibilité. Il dira à une autre : Vous, Madame, répondez-moi de la religion, des vertus, des talens qui seront donnés aux filles et aux sœurs de ces braves que je conduis depuis quinze ans au champ d’honneur. Cette décoration, qui constate ma satisfaction, est également la récompense des hommes utiles et savans qui se dévouent à l’étude des lois, des sciences et des arts. Préparez-leur à tous des filles telles qu’ils méritent d’en avoir ; et pour leur fils, des épouses telles, que leurs vertus servent à consolider mes travaux. » Voilà comme mon bon oncle fait parler celui qu’il aime. Je crois avoir retenu fidèlement toutes ses expressions ; mais ce que je te dis perd trop en passant par ma plume, il fallait entendre cela de la bouche vénérable de mon oncle. Lorsqu’il eut cessé de parler, ton père lui serra la main en lui disant, avec enthousiasme, que ceux-là étaient bien heureux, qu’instruisait un tel pasteur, et qui apprenaient de lui à connaître le guerrier qui avait illustré nos armes. Je pleurais ; et si Charles n’avait pas craint de paraître un enfant, il en aurait fait autant de bon cœur.


LETTRE XIX.

Zoé à Élisa.

Écouen, ce 15 juin 1808.

Ma chère Élisa, quel malheur nous a menacés ! Ma mère, mes frères, ma chère Victorine, que devenions-nous sans notre père, sans ce protecteur chéri d’une famille si nombreuse et encore si jeune ? Ah ! dis à ton frère que si quelque chose pouvait augmenter ma joie, ce serait de lui devoir le salut de mon père.

Quand je reçus cette nouvelle, à la fois si triste et si heureuse, mon premier désir fut d’embrasser Victorine. J’en demandai la permission à la dame de garde dans notre classe : elle se leva avec empressement, et, tout attendrie, me conduisit à la classe verte. Je pris ma sœur dans mes bras, je lui contai le danger qu’avait couru notre père : elle fondit en pleurs, et ses larmes, mêlées aux miennes, me semblaient celles de toute ma famille.

Je souhaitai d’aller à la chapelle remercier Dieu d’avoir conservé mon père ; on m’en ouvrit les portes. Pendant le court trajet que nous avions à faire, Victorine, toute hors d’elle-même, m’embrassait, se pendait à mon cou, en disant avec transport : Dieu a sauvé mon père ! J’essayais de la calmer ; je voulais lui dire quelques paroles qui pussent arrêter l’excès de sa joie ; mais, tout aussi troublée qu’elle, je ne savais que répéter : Dieu a sauvé mon père ! Nous entrâmes, nous nous mîmes à genoux. Victorine joignit ses mains ; elle commença à réciter ses prières tout haut. Combien cette chère enfant était touchante ! Je demande pardon à Dieu de cette distraction, mais je ne pouvais me défendre, en la regardant, de songer qu’il fut un temps où je méconnaissais le bonheur d’avoir ma sœur près de moi. Je ne pensais alors qu’à mes plaisirs, ou plutôt à ma mauvaise humeur, qu’elle était trop jeune pour partager ; et je ne prévoyais pas devoir éprouver un jour des peines qu’elle pût adoucir. Tu me blâmais, je m’en souviens, et la justesse de ton esprit te faisait voir bien loin d’avance ce que je n’ai pu sentir qu’avec le temps.

Adieu, mon Élisa, mon amie, ma sœur ; parle de ma joie et de mon éternelle reconnaissance à ton brave frère.


LETTRE XX.

Élisa à Zoé.

Chabeuil, ce 14 juin 1808.

Chère Zoé, je suis enchantée de ta dernière lettre ; elle est remplie de sentimens élevés. Mon amie, quel dommage si tu n’étais restée qu’une femme spirituelle et jolie ! Cet esprit de gentillesse, qui ne repose sur rien, passe avec l’éclat de la jeunesse et n’intéresse plus sans elle. On trouve, dit souvent mon oncle, de vieilles femmes minutieuses, fatigantes, qui ont joui, dans leur jeunesse, de la réputation de femmes aimables, sans avoir eu d’autres avantages que ceux d’une jolie figure et de quelque gentillesse dans les manières. La femme pourvue d’une solide instruction, ajoute-t-il, perd sa fraîcheur et le charme de ses traits, mais elle prend à chaque époque de sa vie le maintien qui lui convient ; une année de plus, une prétention de moins ; et elle conserve, jusqu’à la vieillesse, les grâces de son âge et l’estime de tous. Elle a été jusqu’à dix-huit ans jeune fille modeste ; tendre épouse et mère sensible, jusqu’à trente ; institutrice de ses filles, jusqu’à quarante ; conseil et amie de toute sa famille, le reste de sa vie. Voilà ce qu’assurent les principes salutaires d’une éducation pieuse et suffisamment étendue. Zoé, je te répète ce que j’entends dire tous les jours à ce cher oncle ; je te communique ces vérités dont je cherche à me pénétrer moi-même. Mais ne me crois pas exempte de défauts ni incapable de commettre des étourderies ; je dois te désabuser sur le trop grand mérite de ton Mentor. J’ai des aveux à te faire, je te les réserve pour ma prochaine lettre ; j’y joindrai celle que mon oncle m’a écrite, et qu’il me remit au moment que nous quittâmes Fréville. Tu verras que je sacrifie mon amour-propre, afin de te faire profiter de la lettre précieuse qui contient des réprimandes que je ne suis pas fâchée d’avoir lues, mais que je voudrais bien n’avoir pas méritées.


LETTRE XXI.

De la même à la même.

Chabeuil, ce 16 juin 1808.

Ma chère Zoé, le jour choisi pour la réunion qui devait avoir lieu chez M. de Mirbot, fut lundi dernier. Il était convenu que nous serions tous rendus au château pour déjeuner à midi. Mon oncle s’était disposé à faire route à cheval avec mon frère ; et nous avait laissé, pour ma mère et moi, sa petite carriole.

Je me préparai à cette journée de fort bon cœur. Je me parai d’une robe de crêpe blanc faite pour un bal de cet hiver, où je n’étais pas allée. Je me coiffai d’un chapeau garni d’une belle branche de lilas artificiel. J’en cueillis une pareille dans le petit bosquet de mon oncle, et je m’en fis un bouquet. Je mis des gants blancs ; et cette simple toilette, accompagnée d’une belle parure d’ambre que mon frère m’a rapportée de Berlin, avait, à la vérité, un ensemble très-agréable. Je m’en assurai plusieurs fois en me regardant dans la glace. J’entrai dans le salon, je saluai, je souris pour voir l’effet que je produirais. Tu vois que cette journée avait commencé par un sentiment de coquetterie qui devait m’être funeste. Nous arrivâmes à onze heures et nous trouvâmes, sur le perron du château, mon frère et mon oncle, qui nous introduisirent dans le salon où la plus grande partie de la société était déjà réunie.

Je vis d’abord Mathilde et Rosalie Buret, qui s’empressèrent de me demander de tes nouvelles, et te plaignirent sur ta situation présente avec une exagération qui ne montrait aucun sentiment sincère, ni aucune idée juste sur les avantages dont tu jouis à Écouen. Je répondis avec fierté pour toi, et avec de justes éloges pour la maison d’Écouen ; ce qui fit promptement cesser cet entretien. La société était nombreuse : tes parens, le préfet et sa femme, le général D...., ses aides-de-camp, un jeune colonel, mesdemoiselles Buret, leur mère, une dame âgée qui fait les honneurs de la maison, une jeune personne que j’ignorais être la fille de M. de Mirbot, et quelques autres habitués, formaient en tout une réunion de vingt-cinq personnes. On félicita mon oncle sur le trait courageux de son neveu. Ton père dit à ce sujet des choses aimables et touchantes ; ta mère ne ménagea pas les réflexions sur l’imprudence de son mari qui, à peine convalescent de graves blessures, s’était exposé à faire, à cheval et seul, un trajet de plusieurs lieues. Les reparties du côté de ton père furent plaisantes ; ce début mit toute la société en relation : chacun dit son mot, chacun fit sa réflexion ; et lorsqu’on annonça le déjeuner, on avait déjà franchi ce premier moment de sérieux qui a toujours lieu dans une grande assemblée. Le déjeuner fut gai : on but à la santé de ton père et de son jeune libérateur. J’étais placée entre le colonel et Mathilde Buret ; on parla de Valence, des bals, des cercles ; quelques plaisanteries du colonel, sur les ridicules de plusieurs dames, me firent parler bas à Mathilde et rire assez haut : mon oncle me regarda ; je rougis et me tus. Il faisait trop chaud pour se promener, on rentra dans le salon ; la jeune société resta dans la pièce voisine, et nous nous emparâmes, mesdemoiselles Buret et moi, d’un jeu de quilles de la Chine qui fait assez de bruit ; le colonel et les deux aides-de-camp se réunirent à nous ; on se disputait les meilleures quilles, on riait de tout et souvent pour rien. Pendant ce temps-là, madame de ....., femme du préfet, s’était mise au piano du salon ; elle chantait quelques romances que lui indiquait M. de Mirbot. Je proposai de quitter notre jeu pour aller l’entendre : mais le colonel fit observer que cette dame, étant peu jolie, gagnerait beaucoup à être entendue de loin. Nous trouvâmes qu’il avait raison, et, sans quitter notre jeu, nous l’écoutâmes en faisant un tapage impardonnable. Ma mère vint nous chercher et nous fit rentrer dans le salon. Nous cédâmes, mais de fort mauvaise grâce, et nous nous plaçâmes toutes trois le plus loin du piano qu’il nous fut possible. Plusieurs fois nous nous parlâmes à l’oreille et sous l’éventail. Le colonel fit quelques remarques plaisantes ; Rosalie éclata de rire. Au milieu de ces folies, j’avais un sentiment d’inquiétude qui aurait pu m’avertir de mes torts ; mais toute cette joie, ces rires, et je crois aussi le bruit, m’avaient étourdie. Heureusement la musique cessa, la chaleur devint moins forte, et M. de Mirbot proposa une promenade sur l’eau. Une belle cascade naturelle, qui tombe au fond d’un bois de pins et de mélèzes, forme une rivière qui environne le château ; il y avait au bord de l’eau plusieurs barques fort bien décorées, nous y montâmes tous. Les demoiselles Buret, les deux aides-de-camp, le colonel, mon frère et moi, nous nous trouvâmes réunis dans la même, et là, comme dans le salon, nous eûmes, je l’avoue, un assez mauvais ton. Le colonel voulut se divertir à nous effrayer : il se mit au milieu du bateau, et commença à peser tantôt sur un côté, tantôt sur l’autre. Le bateau penchait à mesure ; nous criions, moitié en riant, moitié de peur, et nos craintes l’amusaient beaucoup. Il imagina ensuite d’autres plaisanteries ; il jeta brusquement les rames dans la rivière, et couvrit d’eau le général et ma mère dont la barque touchait à la nôtre ; ton père le lui rendit ; les aides-de-camp s’en mêlèrent : aussitôt tout le monde fut inondé, et le préfet, sa femme et M. de Mirbot, ne furent pas plus ménagés que d’autres. Tout ce bruit me plaisait fort ; mais M. de Mirbot ne fut pas du même goût, et il fit cesser les jeux d’un ton assez sévère. On commença à ramer paisiblement ; et remontant la rivière, on alla débarquer dans une jolie prairie. On revint à pied, et dans un petit temple où l’on s’arrêta, le colonel proposa à la société du bateau de s’arranger pour n’être pas séparée à table. Je n’ai pas à me reprocher d’avoir accepté, et mes compagnes seules prirent cet engagement ; mais, sans que je puisse dire comment cela se fit, il se trouva, à l’instant du dîner, parfaitement exécuté. On remarqua cette irrésistible sympathie qui porte la jeunesse à se réunir ; et, pendant tout le dîner, le côté où nous étions fut appelé le côté de la jeunesse. Après le café, la femme du préfet reprit sa place au piano pour y jouer des contre-danses et des valses. Le colonel m’engagea à danser ; les aides-de-camp invitèrent les demoiselles Buret, et mon frère fit danser mademoiselle de Mirbot. Ce fut la première politesse qu’on lui fit de la journée, car nous n’avions songé à elle que pour la surnommer la silencieuse ; mais comment aurait-elle pu parler ? Elle paraît timide, et nous ne lui avions rien dit. La journée avait commencé fort joyeusement, elle finit de même, comme tu peux le voir ; nous nous séparâmes avec beaucoup de regrets de part et d’autre. Le colonel me donna la main pour remonter en carriole, et je m’en allais toute satisfaite quand je vis auprès de la portière mon oncle qui m’attendait pour la refermer : je le regardai ; je lui trouvai un air grave qui m’inquiéta ; je voulus lui parler ; il me fit signe de monter, et me fixa avec un regard si triste et si sévère à la fois, que cela détruisit tout-à-coup l’illusion qui m’avait séduite tout le jour, et me fit voir de combien d’inconséquences je m’étais rendue coupable.

Ma mère ne me parla point pendant que nous fûmes en voiture ; et je n’osai point risquer de lui adresser la parole. Quand nous fûmes arrivées, elle m’embrassa tristement ; et le lendemain, lorsque nous quittâmes Fréville, mon oncle nous conduisit jusqu’à notre carriole, et me remit, à l’instant que j’y montais, la lettre que je t’envoie.

Adieu, ma Zoé ; en lisant le récit de mes folies, songe un peu à la sincérité que je mets à te les confier.


LETTRE XXII.

Le Curé de Fréville à Élisa.

Fréville, ce 18 mai 1808.

Ma chère Élisa, la conduite que vous avez tenue lundi dernier, m’a trop affligé pour qu’il m’ait été possible de vous en parler avant de vous quitter ; et puisque j’ai lieu de m’en plaindre, j’aime mieux le faire en vous écrivant, et séparer ainsi de nos entretiens tout ce qui pourrait en altérer la douceur. N’oubliez jamais, mon Élisa, la manière dont vous vous êtes conduite au château de Mirbot ; conservez-en le souvenir comme d’un fâcheux exemple de tout ce qu’à l’avenir vous devez scrupuleusement éviter.

Je commence par votre toilette qui, assez convenable dans une réunion d’hiver à Valence, était déplacée à la campagne, surtout pour la nièce d’un curé de village. Lorsque je vis descendre, dans les bras de mon gros jardinier, une jolie personne ornée de branches de lilas et d’ambre éclatant, et que votre ceinture de ruban s’embarrassa dans le harnais à peau de mouton de ma vieille jument, le contraste ridicule de votre toilette et de votre équipage me blessa, mais malheureusement trop tard. Je l’avais pourtant répété, le goût consiste non-seulement dans le choix des objets, mais dans l’art de savoir les placer.

Vous rougissez actuellement, j’en suis sûr, d’avoir fait une toilette de bal pour sortir d’un modeste presbytère ; l’envie de plaire, qui vous a fait commettre cette faute, est encore plus blâmable que la faute elle-même. Prenez-y garde, ma chère Élisa, le désir de plaire n’est pas encore la coquetterie, mais il y mène trop souvent ; la coquetterie n’est point encore l’inconduite, mais elle peut y entraîner. La pudeur seule retient les femmes dans une route aussi glissante. Cette pudeur, mon Élisa, ne disparaît point avec la timidité du premier âge quand elle a notre sainte religion pour base ; elle se développe avec les grâces, et vient encore, à l’âge mûr, ajouter à leur modeste éclat. En vain des femmes corrompues chercheraient-elles à imiter ce sentiment de modestie qui embellit jusqu’aux moindres actions d’une femme vertueuse ; l’art même de l’actrice la trahit et fait distinguer l’apparence de la réalité. Dans ce jour, dont je veux graver le souvenir au fond de votre cœur, ma chère Élisa, si cette sainte pudeur vous eût guidée, vous n’auriez pas oublié en un instant toutes les lois de la bienséance ; vous n’auriez pas quitté votre mère ; vous n’auriez pas affecté de jouer et de rire, lorsqu’une femme intéressante par ses talens, respectable par ses mœurs et le rang de son mari, fixait l’attention d’une partie de la société.

Peut-être n’avez-vous manqué qu’à l’usage en négligeant d’adresser à la fille de la maison quelques paroles de politesse ; mais à quel sentiment de convenance et de retenue n’avez-vous pas manqué, en passant par choix une partie de la journée avec deux jeunes personnes connues par la légèreté de leur conduite, et trois jeunes militaires que vous voyiez pour la première fois, et que cependant, à la promenade, à table, vous avez évités aussi peu que s’ils eussent été vos plus proches parens ? Je n’ai vu dans cette conduite que de la légèreté, dans ce rapprochement continuel que du hasard ; mais je pensais avec peine que d’autres y auraient pu voir les résultats de l’éducation la plus vicieuse.

Le premier pas que l’on fait dans le monde est si important, l’impression qu’un pareil début laisse dans les autres est si durable, que nous avons décidé, votre mère et moi, de couper court aux liaisons que votre légèreté vous a fait contracter. À l’époque des vendanges, vous reviendrez à Fréville et vous y passerez l’hiver ; si nous avons la paix, votre frère peut espérer un congé ; et j’aurai soin d’inviter la bonne madame Firmin à venir chez moi avec sa fille. Voilà, mon Élisa, ce qui a été décidé le soir même après notre promenade au château de Mirbot. Votre mère et votre bon oncle vous cachèrent leurs peines, mais ils veillèrent une partie de la nuit.

Vous dormiez paisiblement ; vos songes vous retraçaient peut-être les charmes de cette fausse gaieté qui vous avait séduite, tandis qu’un conseil de parens protecteurs délibérait sur les moyens de vous préserver des piéges qui pourraient être dressés sous vos pas. Ma décision, ma chère Élisa, ne pourra sûrement pas vous déplaire. Le bonheur que vous trouvez à vivre auprès de moi, l’habitude précieuse que vous avez contractée d’occuper tous les instans de votre journée, doivent écarter de votre pensée la crainte de l’ennui ; et dans cette disposition, bien qu’elle soit un peu sévère, vous ne verrez, j’espère, aucune intention de vous punir, mais seulement le désir de vous éloigner d’amies dangereuses et qui vous auront bientôt oubliée.

Adieu, mon Élisa ; quelque temps encore, et je me retrouverai, sur votre conduite future, dans cet état de parfaite confiance où j’étais avant cette alarmante journée.


LETTRE XXIII.

Zoé à Élisa.

Écouen, ce 12 juillet 1808.

Je sais par cœur tes deux lettres, mon aimable institutrice. Tu t’accuses pour mieux corriger ; tu fais le récit de tes fautes pour avoir occasion de me communiquer les précieux avis de ton oncle. Eh bien ! mon amie, reçois, pour récompense de tant de soins et de générosité, l’engagement que je prends de suivre tous tes conseils. Ne te reproche plus quelques momens d’étourderie ; vivant auprès d’un guide si éclairé, ta raison s’affermira par ses conseils ; elle te garantira des fautes de notre âge, et tu sauras en même temps m’en préserver.

Déjà je te dois beaucoup, ma chère Élisa ; tu as rectifié mes idées sur tout ce qui m’environne. Je vois la maison où je suis sous un aspect tout différent, et je commence à trouver moins importune la vie régulière que nous y menons. J’ai fait quelques progrès, et j’en ai la récompense : j’ai déjà changé de ceinture ; je suis passée à la section des nacarats lisérés de blanc : c’est la plus faible de la troisième division ; mais au moins c’est la division des grandes. Je trouve de véritables plaisirs à ce changement. Pour les momens du lever, des repas, des récréations, il est agréable d’être avec des jeunes personnes de son âge.

J’ai été invitée hier, comme première de ma classe, à un goûter chez madame la Directrice ; on nous a servi des crèmes et des fruits dans un bosquet réservé pour ses promenades, et où nous sommes reçues certains jours de fête. Nous étions toutes assises, avec madame la Directrice, à une table ronde qu’on avait placée dans une salle de verdure. Nous voyions sur nos têtes de grands marronniers, et à travers leurs branches, le ciel qui était tranquille et d’un beau bleu d’azur. Je me suis rappelé Valence et toutes ces soirées que nous avons passées à nous promener avec ta mère et la mienne : puisque je ne puis encore l’aller rejoindre, me suis-je dit, pourquoi donc ne peut-elle pas venir ? elle trouverait ici du plaisir, et cela ferait mon bonheur. Effectivement ta présence pourrait maintenant me rendre ce séjour agréable.

J’ai été fort contente de la soirée dont je te parle. Madame la Directrice nous a traitées avec bonté et avec politesse ; après le goûter, elle nous a entretenues de choses fort intéressantes. Quelques-unes de nous, plus hardies que moi, lui ont fait des observations auxquelles elle a répondu avec beaucoup de complaisance. Les égards que madame la Directrice nous montrait, le peu de bruit et la bonne contenance de celles de mes camarades qui sont ordinairement turbulentes, donnaient à notre réunion un air de société qui me charmait.

Pourquoi suis-je si ignorante ? Sans cela je serais de la classe des plus grandes : elles passent presque toutes les soirées d’hiver chez madame la Directrice : là on fait des lectures intéressantes ; on écoute des conversations qu’elle fait naître entre elle et les dames, dans l’intention d’amuser les élèves ; on s’instruit sans qu’il y paraisse, et sans cet appareil sévère de classes, de bancs, de règlement et de contrainte, auquel j’ai encore bien de la peine à m’accoutumer.

Victorine ne songe à rien de tout cela. Elle s’assied sur un banc de bois comme sur un canapé ; quand la cloche sonne, elle rentre sans regrets, et quelquefois j’envie sa légèreté, puisqu’elle la rend insensible à tous les petits dégoûts que j’éprouve encore.

Mais peut-être que le temps où je dois arriver à la classe des grandes viendra bientôt. Je ne m’en croirais pas éloignée, si tu pouvais suivre de près ma conduite, et me communiquer chaque jour tes précieux conseils.


LETTRE XXIV.

De la même à la même.

Écouen, ce 23 juillet 1808.

Hier, ma chère Élisa, nous avons eu la première visite d’une élève chérie de la Directrice, la fille de Joséphine. Les travaux de la maison, un peu plus avancés, ont facilité les moyens de la recevoir convenablement. Madame la Directrice était au comble de la joie de la posséder dans la maison qu’elle dirige. Tout le monde fut charmé de ses grâces et de son air de bonté ; son regard est doux, son maintien simple et noble. Elle entra d’abord à la chapelle ; on y chanta le Domine salvum. Le premier aumônier la harangua, et son discours fut fort attendrissant.

Elle parcourut ensuite toute la maison avec un soin particulier ; elle se fit présenter les registres des dames dépositaires, et voulut bien assister à la distribution du bouillon, du pain et de la viande, qui se fait, quatre fois par semaine, à vingt-quatre pauvres femmes du village. Le tablier de cuisine, dont les deux élèves chargées de ce détail entourent leur uniforme, parut au cœur sensible d’Hortense un honorable et pieux ornement. Elle a remis six cents francs à la bourse destinée aux charités des élèves. En ajoutant aux dons des parentes de Napoléon le produit de tous les profits qui auraient pu appartenir aux femmes de service, et dont elles sont privées par le règlement, notre caisse suffira aux besoins des pauvres.

La belle-fille de Napoléon s’est arrêtée dans notre atelier de dessin ; elle a trouvé nos modèles très-bons, et a été contente de quelques-unes des copies : elle donnait son avis avec la modestie d’une élève, et parlait de l’art du dessin comme aurait pu le faire un professeur.


LETTRE XXV.

De la même à la même.

Écouen, ce 22 août 1808.

La fête de Napoléon, ma chère Élisa, m’a empêchée de répondre plus tôt à ta dernière lettre ; nous avions à terminer nos grands uniformes ; et comme je couds déjà assez habilement, j’ai été placée à la tête de vingt élèves qui ont reçu l’ordre d’aller travailler à la roberie : dans les momens pressés, on met ainsi les plus fortes élèves en réquisition pour les différens travaux de la maison.

Le jour de la fête a été très-brillant ; on l’avait aussi choisi comme un jour solennel pour l’inauguration de la chapelle. Celle dont on s’est servi jusqu’à présent, n’était que provisoire. M. l’évêque de Troyes, remplaçant le cardinal Grand-Aumônier, le maître des cérémonies de la chapelle des Tuileries, les six aumôniers et chapelains attachés à la chapelle de la maison d’Écouen, officiaient à la cérémonie et formaient un clergé nombreux. On nous avait fait mettre nos habits de fête, les dames étaient en grand uniforme, et tout cela était bort beau.

Le dîner avait été augmenté d’un plat d’excellente pâtisserie et d’une crème. Le service ordinaire est toujours bon ; mais comme tu le penses, il ne peut être bien varié : ce que nous appelons un régal a donc ici, même pour les plus raisonnables, un grand mérite, et je t’avoue que les crèmes et les tartes m’ont fait beaucoup de plaisir.

La soirée fut très-belle : l’illumination du château produit un superbe effet. Avant le souper, nous avons dansé : quelques-unes des plus jeunes dames sont venues danser avec nous, et j’ai vu qu’il pouvait y avoir de la gaieté dans un couvent. Je me suis ensuite promenée dans notre superbe cour ; je songeais à toi, je te désirais auprès de nous : mais on dit que la croix s’accorde de jour en jour plus difficilement. Il y a tant d’actions de bravoure à récompenser dans l’armée, qu’il en faut de bien marquantes pour obtenir une faveur de cette nature ; et ces actions bien marquantes, mon Élisa, est-ce à nous de les désirer ? Et ne devons-nous pas craindre de former des vœux qui puissent ensuite amener des larmes ?


LETTRE XXVI.

Élisa à Zoé.

Valence, ce 18 août 1808.

Je suis ici pour vingt-quatre heures seulement, ma chère Zoé ; un voyage auquel je ne m’attendais pas nous a fait quitter notre campagne. Nous sommes allées hier chez tes parens ; nous les avons trouvés dans la plus grande joie. Tes frères, qui sont, comme tu le sais, au lycée de Lyon, se conduisent parfaitement ; et lorsque nous sommes entrées, ton père venait de recevoir à la fois une lettre du proviseur qui lui donnait sur eux les meilleurs témoignages, et une lettre de toi, qui contenait deux bons cachets. Tu peux juger combien nous nous sommes trouvées heureuses, ma mère et moi, de partager avec tes chers parens ce moment de satisfaction.

Je vais à présent te parler de mon voyage, dont il était déjà question depuis plus de dix-huit mois. L’invitation qui nous était faite d’aller passer quelque temps au château de R.... n’avait jamais été que vague et polie ; mais, depuis un mois, ma mère a reçu trois lettres si pressantes de madame de ...., qu’il serait impardonnable de ne pas s’y rendre. Mon oncle a été parfaitement de cet avis.

Je ne t’ai jamais entretenue de nos anciennes relations avec madame de ..... qu’on nommait autrefois la maréchale de ... ; elles datent de la jeunesse de mon père qui était attaché à l’état-major de son mari, le maréchal de ..... Une profonde étude de l’histoire ayant, en quelque sorte, fait pressentir à mon père les événemens de la révolution française, il ne voulut pas émigrer. Le maréchal ....., toute sa famille et la plupart des officiers de son régiment, passèrent en pays étranger ; mon père se trouva seul à la tête de son corps ; et, lors de nos premiers triomphes en Allemagne, il eut le bonheur de sauver la vie et les équipages du maréchal, qui, combattant pour l’ennemi, s’était trouvé enveloppé dans une déroute. Il fallut d’aussi éminens services, et le souvenir de vingt ans de soumission, pour rapprocher ensuite le maréchal de mon père : n’avoir pas émigré lui semblait un crime impardonnable ; mais enfin mon père obtint le pardon de ce que le maréchal croyait être une offense envers sa patrie et envers lui, et celui-ci le chargea même de plusieurs commissions qui lui sauvèrent une partie de ses propriétés. Mon père se dévoua à ses intérêts comme s’il eût été son parent le plus proche. Le succès en fut complet : mais, les démarches qu’il fut obligé de faire ayant jeté de l’incertitude sur ce que les factieux appelaient son patriotisme, il fut destitué et mis en prison. La révolution qui plaça Napoléon à la tête du gouvernement releva la fortune de mon père ; et il venait d’être réintégré dans son grade de colonel, lorsqu’à la journée de Marengo il périt sur le champ de bataille.

Le maréchal de ...... a fini ses jours en Allemagne : un chagrin profond s’était emparé de lui. Trop peu résigné pour supporter la perte de son rang, mais en même temps trop sensible pour ne pas jeter sans cesse les yeux vers une patrie qu’il avait abandonnée, la Providence le favorisa en terminant bientôt sa douloureuse carrière. Sa veuve, rentrée en France, retrouva la terre que mon père lui avait sauvée par une acquisition simulée. Depuis elle a dû à la générosité de Napoléon l’avantage de recouvrer une partie de ses bois qui lui assurent un revenu considérable. N’ayant pas d’enfans, madame de ...... a fait venir auprès d’elle les nièces de son mari. Elle a fait rechercher les anciens serviteurs de sa maison ; sa fortune a réparé les malheurs de plus de trente individus ; tous vivent dans son château, et elle appelle cette intéressante réunion sa colonie d’infortunés. Son ancienne amitié pour mon père nous eût offert ce pieux asile, si ma mère ne nous eût assuré par son économie l’avantage de vivre sans le secours d’autrui. Le spectacle de cette touchante assemblée, l’amour et le respect dont madame de ...... est environnée, me font regarder comme un avantage précieux le séjour que nous allons faire à sa terre. Je ne crains que ma timidité et la gaucherie qui en sera nécessairement la suite, au milieu d’une famille accoutumée aux usages de la plus haute société. Je prendrai des conseils de mon oncle : comme gouverneur des fils du prince de ..., il a vécu vingt ans dans les familles les plus distinguées. Je te communiquerai les avis qu’il me donnera, ils t’intéresseront sûrement, et l’avenir peut te les rendre un jour aussi précieux qu’ils me le seront en ce moment.

Tu adresseras tes lettres au château de ....., près de Clermont, département du Puy-de-Dôme.


LETTRE XXVII.

Zoé à Élisa.

Écouen, ce 28 août 1808.

Tu n’es plus à Chabeuil, ma chère Élisa ; tu ne reçois plus mes lettres dans un endroit qui me soit connu ; je ne pourrai plus penser (au moins de quelque temps) que tu les lis sur cette petite terrasse ombragée qui borde la grande route ! Fais-moi donc la description des lieux que tu vas voir, dépeins-moi le château que tu habiteras ; mets à me donner ces détails ta complaisance ordinaire, afin que je puisse au moins te suivre de la pensée.

Je suis maintenant livrée à mes études avec une assiduité dont je m’étonne moi-même. Les inspections, qui ont lieu tous les trois mois, ne nous laissent pas le temps de nous reposer. C’est à cette époque qu’on remporte des prix, qu’on change de sections, et trois mois suffisent à peine pour avoir fait des progrès dans le dessin et dans l’écriture ; tout le monde peut en juger, puisque les quatre dessins et les quatre pièces d’écriture de l’année sont attachés, les jours de concours, dans la salle de l’inspection. Il faut aussi avoir appris un cahier entier d’histoire, un de géographie, que l’on répète sur la carte. Il faut pouvoir subir un examen sévère sur les calculs, et donner un état des ouvrages à l’aiguille que l’on a faits dans cet espace de temps. Je travaille donc beaucoup ; je commence à apprendre l’histoire des empereurs romains. Je pourrais te parler du règne d’Auguste et de celui du méchant Néron, si, avec le peu que je sais, il était tolérable de faire la savante. La salle où se passent nos inspections s’appelle la salle Hortense. C’est un juste hommage rendu aux talens de celle dont cette salle porte le nom. La fille de Joséphine dessine d’après nature aussi bien que les professeurs ; elle compose de la musique charmante ; ses romances sont délicieuses. On en chante ici une dont l’idée est prise dans les guerres des croisades ; le sujet en est bien touchant : c’est une mère qui, au moment du départ de son fils pour l’armée, lui donne l’écharpe que portait son père mort au champ d’honneur sous les yeux de son roi. Je voudrais bien t’envoyer cette romance ; mais quand je la demanderais, je ne l’obtiendrais pas : l’auteur ne veut pas que ses compositions se répandent dans le public.


LETTRE XXVIII.

Élisa à Zoé.

Château de ..... près de Clermont, ce 30 août 1808.

Après nous être reposées un jour à Clermont, ma chère Zoé, nous sommes arrivées au château de .... ; l’aspect en est majestueux. Lorsque l’on vient de passer à travers les gorges des plus hautes montagnes, quand on a gravi des routes tournantes, où l’on a d’un côté d’immenses rochers qui cachent une partie du ciel, et de l’autre, des précipices effroyables à regarder, on ne s’attend nullement à trouver une plaine et une longue allée de peupliers terminée par un magnifique château. L’entrevue de la maréchale et de ma mère a été bien touchante. Le souvenir des temps passés, la mémoire de leurs deux maris, la vue du changement que le temps a empreint sur leurs propres traits, toutes ces diverses sensations les ont précipitées dans les bras l’une de l’autre. « Oh ! Madame, disait la vieille maréchale, que d’événemens se sont passés depuis le jour où ce brave major vous conduisit à Paris ! — Que vous avez souffert, Madame la maréchale ! répondit ma mère. — Et vous, Madame, quelle perte irréparable vous avez faite, ainsi que moi ! — Assez, Mesdames, s’est écriée l’ancienne abbesse de ...... sœur de la maréchale : calmez-vous ; une si forte agitation peut vous être nuisible. » Cette bonne dame s’était levée et les embrassait l’une après l’autre ; elle cherchait à donner un ton calme à sa voix ; mais elle était elle-même vivement émue, et des larmes coulaient involontairement de ses yeux. « Ma sœur a raison, reprit la maréchale : commandons à la vivacité de nos douloureux souvenirs, et jouissons du calme que la Providence a daigné nous accorder. » Alors elle m’appela, je m’approchai pour prendre une de ses mains que je voulais baiser, mais elle m’arrêta, et, m’embrassant avec une affection bien tendre : « Traitez-moi, dit-elle, comme une mère chérie ; bannissez ces formes de respect que mes années vous inspirent, mais qui gêneraient les sentimens que je vous ai voués. Je n’ai pas oublié, dit-elle alors à ma mère, tout ce que nous devons au père de cet aimable enfant. J’ai eu le bonheur d’apprendre que vous n’éprouvez pas le dénuement total qui réunit ici les parens et les amis qui m’environnent ; sans cela votre place eût été marquée parmi nous à des titres bien sacrés. C’est au major que je dois la conservation de cette belle terre : Napoléon vient d’ajouter à mes revenus en me faisant rentrer dans tous les biens qui viennent de mon côté. Je suis plus riche ici maintenant avec quarante mille livres de revenu, que je ne l’étais à la cour avec cent mille écus. Je ne vous occupe de mes intérêts, Madame, continua-t-elle, que parce qu’ils deviendront les vôtres : mon testament est fait ; Élisa et son frère y sont portés l’un et l’autre pour une somme égale à celle que je dois laisser à chacune de mes nièces. Vous l’entendez, Mesdames, ajouta la maréchale ; je connais vos sentimens, et je sais que vous m’approuverez en me voyant assurer le sort d’une famille si dévouée à votre oncle. » Elle adressait ces dernières paroles à trois jeunes demoiselles qui étaient placées en face d’elle dans le salon. Toutes trois se levèrent pour venir lui dire les choses les plus sensibles et les plus nobles. Ma mère s’était inclinée vers la maréchale ; je m’étais précipitée de nouveau à ses genoux. Les jeunes dames me relevèrent, m’embrassèrent, et contractèrent dès ce moment l’engagement de m’appeler leur cousine.

J’aurais dû commencer ma lettre par des détails si importans pour ma destinée future : ton amitié me saura peut-être mauvais gré de ne l’avoir pas fait ; mais pardonne, ma chère Zoé. J’ai eu l’enfantillage de vouloir t’amener par degrés au moment de l’heureuse surprise que je viens d’éprouver. Puisse le ciel récompenser et bénir ma digne protectrice, en la laissant, pendant de longues années, jouir d’une fortune dont elle fait un si pieux usage ! Quelle louable et digne manière de reculer, pour ainsi dire, les bornes de la vie, que celle d’être bienfaisante, même après avoir cessé d’exister ! Quel noble caractère que celui de madame de .... ! Supérieure aux événemens, elle juge ceux qui l’ont frappée comme ceux qui n’ont pu l’atteindre. Elle a vécu plusieurs années dans l’exil, séparée de son mari, et souvent réduite à subsister du travail de ses mains ; mais plus forte que le malheur, ce qu’elle a souffert semble n’avoir laissé dans son ame d’autre trace qu’un profond attendrissement sur le sort des autres. Il est bien doux pour moi de devoir mon bonheur à une personne aussi digne de vénération.

Tu seras, j’en suis sûre, aussi joyeuse que moi de l’événement imprévu qui vient changer la destinée de ta plus tendre amie.


LETTRE XXIX.

Zoé à Élisa.

Écouen, ce 10 septembre 1808.

Que tu es aimable, ma chère Élisa, de me donner des détails si importans pour ton bonheur et si intéressans par eux-mêmes ! Tu as bien jugé la joie sincère que je devais en éprouver. Que ta bonne mère, que ton oncle doivent être heureux ! Pour moi, j’avais peine à me persuader ce que tu me mandais. J’ai lu ta lettre plus de vingt fois : je l’ai lue aussi à notre dame surveillante ; elle en a été charmée : presque toutes mes compagnes m’ont félicitée comme si j’étais l’héritière. J’en ai été touchée, et depuis ce moment, je sens que je les aime sincèrement. J’avais méconnu d’abord la plupart de celles qui viennent de me montrer la bonté de leur cœur. Je m’étais liée avec une jeune personne fort drôle, qui, dans le commencement, lorsque je m’ennuyais, avait trouvé le moyen de me divertir : elle faisait mille singeries qui amusaient aussi beaucoup toutes mes camarades. Elle choisit ordinairement l’instant le plus sérieux de la leçon pour nous donner le plaisir de la récréation : alors elle se met en devoir de singer l’institutrice ; elle tousse comme elle, imite son geste lorsqu’elle prend du tabac ; et si la pauvre dame répète par hasard un mot qui lui soit familier, aussitôt le petit singe invente une phrase fort raisonnable pour placer ce mot favori ; nous rions toutes, et la rusée garde son sérieux, comme si elle était étrangère à ce désordre. Tous ces petits tours de passe-passe, qui m’avaient d’abord séduite, ont souvent causé de grandes rumeurs. La dame institutrice allait se plaindre à madame la Directrice ; mais l’esprit de corps nous empêchait de dénoncer la coupable. Madame la Directrice approuve cette coutume de ne pas se trahir entre compagnes, et dernièrement elle nous disait : « N’imitez pas le mal, Mesdemoiselles ; mais ne le dénoncez pas. Assez d’yeux clairvoyans veillent sur vous et le découvriront : la délation entre camarades est un vice, et les délateurs sont voués au mépris de la société. »

Je ne dénoncerai certainement jamais cette jeune personne, mais j’ai cessé d’avoir aucune liaison avec elle. Elle a failli déjà m’entraîner dans bien des fautes auxquelles je n’ai échappé que par miracle ; et tout à l’heure, lorsque les élèves de ma classe me témoignaient leur joie pour la bonne nouvelle que j’ai reçue, elle a bien fait voir par son indifférence qu’elle ne m’avait jamais recherchée que pour avoir en moi une compagne de folie.

Madame la Directrice m’a fait inviter ce matin à dîner, pour me donner la satisfaction de me réjouir avec elle de ton bonheur ; j’y suis allée fort joyeusement, et il m’a paru bien doux, éloignée comme je le suis de ma famille et de tous ceux qui me sont chers, de voir qu’ici on s’intéressait même au bonheur de mes amis.


LETTRE XXX.

Élisa à Zoé.

Au château de ....., ce 20 septembre 1808.

Mon séjour dans ce château me plaît chaque jour davantage, ma chère Zoé ; une vie pieuse et calme est plus analogue à mon goût qu’une vie bruyante. Des entretiens mêlés d’anecdotes ou de remarques instructives viennent animer nos soirées. Madame de ...... est encore si aimable, qu’on est surpris de trouver tant d’attraits dans une femme de son âge ; quand elle n’a point à se plaindre de sa santé, le désir de plaire à ses amis lui fait retrouver ce choix heureux d’expressions qui la faisait citer comme une des femmes les plus aimables de l’ancienne cour. Elle ne paraît jamais avoir envie de parler, et l’on a toujours le désir de l’entendre. Rien n’égale l’intérêt de ses récits sur tous les événemens dont elle a été témoin. On n’y remarque ni prétention ni esprit de parti ; elle sait se rappeler le passé et jouir de son bonheur actuel. Quelquefois elle nous reporte vers le règne de Louis XV, époque à laquelle elle faisait les délices de la cour. Les vieilles personnes de ce temps se plaisaient à l’instruire des anecdotes de la régence et des dernières années du règne de Louis XIV. Elle les raconte avec l’aisance de la conversation et ce caractère de vérité qui fait le mérite d’un récit : on croit que l’événement vient de se passer.

Les jours où elle est moins disposée à rendre la conversation intéressante, madame de ..... fait apporter des tables de jeu. Quelques hommes s’établissent à un trictrac ; d’autres font la partie de ma mère, le reste de la société joue au loto. On sert le souper à neuf heures. En quittant la table, on passe dans une pièce qui précède la chapelle. C’est une chambre particulièrement destinée à la prière du soir. Le prie-Dieu de madame de ...... et beaucoup de chaises se trouvent rangés du même côté ; l’aumônier vient se placer en face de la maîtresse de la maison ; les domestiques, et même les filles de basse-cour, entrent avec nous, et tous s’agenouillent pour entendre la prière.

Notre manière de vivre, quoique différente de la tienne, ma chère Zoé, est tout aussi régulière, et je ne puis te faire des récits bien variés : mais tu aimes tout ce qui me touche ; et si, comme je le crois, tu commences à prendre quelque goût à la retraite, les détails de cette vie simple pourront te plaire.

Je t’envoie deux lettres de mon oncle ; je les ai reçues peu de jours après mon arrivée au château de ...... Je te les ai copiées pour que tu puisses les lire, car je n’aurais pu me décider à m’en priver long-temps.


LETTRE XXXI.

M. le Curé de Fréville à Élisa.

Fréville, ce 7 septembre 1808.

Que la bonté du ciel est grande, ma chère Élisa, de m’avoir accordé de vieux jours pour me rendre témoin de votre bonheur et de celui de mon neveu ! Dieu récompense en vous les vertus de vos estimables parens ; il est le protecteur des familles qui respectent sa sainte loi. Fidèle à l’amitié, votre père risqua ses jours pour sauver à son général une partie de sa fortune ; il y parvint : mais, bientôt après, il périt en défendant son pays. Après sa mort, votre mère, convaincue qu’il n’y avait plus rien qui dût l’attacher à la vie que le soin de ses enfans, se dévoua à la retraite, et destina presque tout son revenu à l’éducation de votre frère. Pour vous, mon Élisa, elle ne put que vous rendre témoin de ses vertus domestiques ; mais elle vous apprit à vivre de peu, sans penser à des jouissances qui deviennent criminelles lorsqu’on ne les obtient qu’en contractant des dettes ; elle vous donna le goût de l’ordre et de la propreté, parure de la médiocrité ; elle forma votre jugement, et hâta le développement de votre raison : tant de vertus méritaient une récompense, et elle est enfin venue.

Je me félicite, ma chère nièce, de vous avoir appris à faire avec vérité le récit des choses qui vous frappent. Vous m’avez si bien peint la société du château de ........., que je la chéris sans la connaître ; et j’espère, malgré mes nombreuses années, y aller bientôt payer mon tribut de respect et de reconnaissance.

La prière du soir, dans l’intérieur des familles, est un ancien et louable usage. Cette réunion du serviteur et du maître, pour s’humilier tous les soirs devant l’Éternel, rappelle à quel point les hommes sont égaux devant le Créateur. Voilà l’égalité dont l’Évangile est la base ; voilà celle qui, loin de porter atteinte à l’ordre de la société, tempère l’orgueil des grands et console les petits de leurs travaux et de leurs privations.

Quand vous vous trouverez dans ces cercles où les sophismes les plus dangereux sont avancés par des gens qui, pour paraître penseurs, ont mis de côté l’expérience des siècles, vous entendrez souvent cette phrase : Le peuple a besoin de religion. Ils ont raison, il en a besoin pour son bonheur ; mais comme ce n’est pas ce qu’ils veulent dire, et que le bonheur du peuple n’est pas ce qui les inquiète, ils devraient s’exprimer ainsi : « Pour que nous jouissions en paix du charme de la grandeur, il faut que le peuple ait de la religion ; il sera plus soumis et plus content de son sort. » Si cette religion, que vous rejetez parce qu’elle gêne vos habitudes vicieuses, procure de si grands avantages, insensés que vous êtes ! pourquoi ne la point conserver pour vous-mêmes ? Et si vous croyez nécessaire à votre repos qu’elle réside dans le peuple, ne faut-il pas lui en donner l’exemple ?

Si vous êtes jamais mère de famille, ma chère Élisa, n’espérez pas de vos enfans et de vos serviteurs la pratique de vertus que vous n’auriez pas, et souvenez-vous que plus les exemples du bien et du mal partent des personnes d’un rang élevé, plus ils sont frappans, nuisibles ou utiles au bonheur de la société.

Restez toujours ferme dans vos principes religieux ; méprisez les railleries imprudentes des hommes, et vous acquerrez l’estime de ceux même qui d’abord auraient voulu vous faire goûter leurs funestes systèmes.


LETTRE XXXII.

Du même à la même.

Fréville, ce 8 septembre 1808.

Vous me demandez des conseils sur la manière dont vous devez vous comporter dans la société respectable où vous vous trouvez en ce moment. Observez et écoutez, ma chère Élisa ; les préceptes donnent peu l’usage du monde ; le mot usage vous le dit assez.

Locke[1] s’exprime ainsi sur la civilité et la politesse : « Il y a deux sortes de défauts où l’on tombe lorsqu’on n’a pas reçu une éducation soignée : l’un est une pudeur niaise ; l’autre une négligence choquante, qui fait qu’on n’a d’égards pour personne : défauts que l’on évitera en observant exactement cette seule règle, de n’avoir mauvaise opinion ni de soi ni des autres...... Il faut s’exprimer sans peine et sans embarras devant quelques personnes que ce soit, en conservant toujours à chacun le respect qui lui est dû selon son rang et sa qualité. Lorsque le commun peuple, et surtout les enfans, se trouvent avec des étrangers ou avec des personnes qui sont au-dessus d’eux, une honte rustique éclate pour l’ordinaire dans toutes leurs manières. Le désordre, qui paraît d’abord dans leurs regards et dans leurs paroles, les déconcerte à tel point, qu’ils ne sont plus capables de s’exprimer, ou du moins de le faire avec cette liberté et cette grâce qui ne manque jamais de plaire, et sans laquelle on ne saurait être agréable. Le seul moyen de corriger la jeunesse de ce défaut, comme de tout autre méchant pli, c’est de lui faire prendre, par l’usage, une habitude toute contraire. Mais, comme nous ne saurions nous accoutumer à la conversation des étrangers et des personnes de qualité sans être de leur compagnie, rien ne peut dissiper cette espèce de rusticité que de fréquenter différentes sociétés composées de personnes au-dessus de nous par l’âge, le rang et le mérite. »

M. de Moncrif[2], dans son Essai sur la nécessité et les moyens de plaire, donne de la politesse cette définition : « La politesse est l’oubli constant de soi pour ne s’occuper que des autres. »

Voilà, ma chère Élisa, ce qu’un des esprits les plus profonds des temps modernes, et ce qu’un homme vivant dans une grande cour, ont dit sur la politesse. Après eux, que pourrai-je ajouter ? Je serai porté naturellement à répéter ces réflexions probablement en termes moins choisis, et vous avez un trop bon esprit pour ne pas mettre à profit le peu de lignes que je vous ai transcrites, en jugeant, comme je le fais, que l’on a souvent imprimé des volumes qui renfermaient moins de substance.

On peut, je crois, distinguer deux sortes de politesse : l’une consiste dans la seule connaissance d’une foule d’usages qu’une femme aigre et désobligeante peut souvent exercer avec scrupule, sans avoir pourtant trouvé l’art de plaire ; c’est une politesse d’étiquette, que, dans ma retraite, je puis avoir oubliée et que vous apprendrez bientôt en observant ce qui se passe autour de vous : l’autre ne s’enseigne point ; elle est de tous les temps et de tous les pays, et ce qu’elle emprunte de l’un et de l’autre est si peu essentiel, qu’elle se fait sentir à travers le style le plus ancien et les coutumes les plus étrangères. Bien qu’elle ait besoin d’être développée par l’usage, elle part de l’ame, elle tire son charme le plus grand d’un sourire ou d’un regard, elle est la politesse du cœur ; et je peux vous le dire, ma chère Élisa, cette précieuse qualité qui répand la joie autour de nous, et qui attire la bienveillance et l’amitié, vous la possédiez dès votre enfance, et vous l’exerciez comme par instinct envers vos jeunes compagnes. Je suis donc beaucoup plus rassuré que vous-même sur votre politesse ; je suis sûr que votre profond respect pour madame de ..... et pour ses parentes, aura continuellement guidé vos discours et vos actions, et je gagerais presque que vous avez su distinguer quelque vieux serviteur auquel madame de ..... doit être attachée de préférence, pour lui faire entrevoir qu’intérieurement vous lui savez gré des soins qu’il lui rend tous les jours et de ceux qu’il a dû lui rendre.


LETTRE XXXIII.

Zoé à Élisa.

Écouen, ce 7 octobre 1808.

Combien je te sais gré, ma chère Élisa, d’avoir pris la peine de copier les deux lettres de ton oncle ! J’ai bien senti en les lisant qu’il était impossible d’en faire le sacrifice, même pour quelque temps. Que de charmes, que de choses utiles sont réunis dans ta correspondance ! Laisse-le-moi répéter, je te dois mon bonheur actuel, et je te devrai mes bonnes qualités.

L’inspection de madame la Directrice a eu lieu les 5, 6 et 7 de ce mois. On a employé une journée pour chaque division. J’ai obtenu cinq cartes de contentement : j’en fais partir quatre pour Valence et je t’envoie la cinquième. C’est un hommage que je te devais, mon Élisa ; tu as été ma plus précieuse institutrice ; sans tes avis, les soins des maîtresses m’eussent été inutiles. Jamais il n’entrera à Écouen de jeune fille plus ignorante, plus présomptueuse, moins disposée à s’instruire, plus ennuyée, je puis dire plus révoltée, que ta pauvre Zoé. Par la bonté que tu as mise à m’éclairer, tu as fait disparaître une partie de ces défauts. Enfin je te dois mes succès et je veux te les détailler.

Ma première carte de contentement est pour avoir été première à la grammaire ;

La seconde, pour un résumé de l’histoire sainte dont j’ai récité plusieurs passages ;

La troisième, pour les calculs et pour la comparaison des nouveaux poids et mesures avec les anciens ;

La quatrième, pour un bouquet de fleurs dessiné d’après un tableau ;

La cinquième, pour la géographie : j’ai été interrogée sur la carte d’Europe et sur celle de la France.

J’éprouve de jour en jour de bien douces surprises à voir combien les choses qui me semblaient autrefois si ennuyeuses, commencent à m’intéresser. J’avais une telle antipathie pour l’étude de la géographie, que c’était un dégoût pour moi de voir chez ma mère les grandes cartes qui tapissent les corridors. J’y passais en détournant la tête, et je me promettais bien en moi-même de ne jamais me tourmenter à les examiner. Mais aujourd’hui quelle différence ! avec quel plaisir je trouve sur la carte le nom de Valence, ceux de Romans, de Saint-Vallier et celui de Chabeuil, si voisin de ton habitation ! J’ai suivi ta route à travers l’Auvergne, j’ai lu toutes les descriptions qu’en donnent nos livres de géographie, et j’ai cherché long-temps aux environs de Clermont, pour voir si par hasard je n’y trouverais pas le village du château de ......

Je demande à Dieu de faire que cette étude ne me donne jamais de souvenirs moins doux ; elle en peut aussi donner de cruels ; et lorsque le jour de l’inspection il m’a fallu montrer la plaine d’Austerlitz, je me suis rappelée tout-à-coup que c’est là où mon père a manqué de perdre la vie, et où il a reçu cette blessure dangereuse qui lui a causé une si longue maladie. Les larmes m’ont gagnée, et ce n’est qu’avec effort que j’ai pu continuer de répondre à madame la Directrice.

Je vais passer à la section des nacarats unis, c’est la dixième de la maison. Ma sœur a la ceinture violette ; elle commence à bien lire ; son écriture est bonne. Elle a récité des fables avec intelligence ; madame la Directrice semblait satisfaite, et moi, qui étais encore attendrie, j’ai recommencé à pleurer, car il me semblait que cette chère enfant était ma fille.

Elle a obtenu trois bonnes cartes : je les joins aux miennes, et j’en fais un paquet que j’envoie à Valence.


LETTRE XXXIV.

Zoé à Élisa.

Écouen, ce 10 décembre 1808.

Te sachant en route, mon Élisa, j’ai ralenti notre correspondance. Je vais me dédommager d’un silence qui m’a été pénible, en te parlant de la fête que nous avons eue hier pour l’anniversaire d’un jour célèbre dans la vie de Napoléon. Cette fête, ordonnée par le Grand-Chancelier, aura lieu tous les ans ; si je parvenais à y figurer aussi honorablement que deux de mes compagnes l’ont fait hier, je me trouverais bien heureuse.

La solennité de notre fête a commencé par une grand’messe exécutée en musique. Un des aumôniers a prononcé un discours relatif à l’événement que nous célébrions.

À la sortie de la messe, toute la maison s’est rendue en procession à une allée qui porte le nom d’allée des premières. Là, mademoiselle Caroline de R......, première des grandes, et mademoiselle Juliette R......, première des petites, ont planté chacune un arbre auprès duquel on a placé un poteau et une inscription portant leurs noms et la date de la fête. Les deux arbres, garnis de rubans de la couleur de la Légion, étaient portés par des filles de service ; les élèves tenaient les rubans, et celles qui ont eu cet honneur étaient choisies parmi les premières de chaque classe.

La récompense que viennent d’avoir Juliette et Caroline est celle que les élèves reçoivent avec le plus de joie ; il faut pour l’obtenir avoir été première à tous les devoirs pendant trois mois. Tu dois juger qu’il est difficile de se défendre pendant un si long temps de quelque mouvement de paresse ou d’étourderie ; mais, quelque pénible que soit cette tâche, j’aurai un arbre à mon nom, tu peux en être sûre : tu le verras, tu en liras l’inscription, et tu t’intéresseras à sa belle venue.

Combien j’aime cette bonne et respectable maréchale de ..... Elle a changé ta destinée. Tu me mandais, lors de mon arrivée à Écouen, que nous n’avions rien ni l’une ni l’autre, et qu’il nous fallait gagner notre dot : voilà au moins la tienne toute assurée.

Mon père et ma mère doivent passer quinze jours à Paris dans le mois de janvier. Ce voyage, malgré les affaires qui les y déterminent, n’aurait peut-être pas eu lieu, s’ils n’avaient l’espoir d’entendre le Grand-Chancelier faire mon éloge et celui de Victorine.


LETTRE XXXV.

Élisa à Zoé.

Fréville, ce 13 décembre 1808.

Après avoir voyagé plus commodément que lors de notre départ pour le château de ...., nous sommes arrivées à Fréville il y a trois jours, ma chère Zoé. Nous étions impatientes de revoir ce bon curé et d’apporter dans sa retraite toute notre satisfaction.

Quelle joie pour nous et pour lui quand nous le serrâmes dans nos bras ! il embrassait ma mère, et des larmes coulaient de ses yeux. Des larmes, ma Zoé, avec des traits de soixante-dix ans et des cheveux blancs ! Cela fit bien couler les miennes ; et quand j’entrai dans le salon, les yeux encore tout remplis de pleurs, je fus quelques instans sans apercevoir combien mon oncle l’avait embelli pendant notre absence. Au lieu de la vieille peinture jaune de la boiserie, c’est maintenant une peinture fraîche et d’une agréable couleur ; à la place des chaises de paille et du vieux canapé de canne, on a mis un meuble d’une jolie toile, une table d’acajou au milieu de la chambre, et sur la cheminée deux lampes fort belles. Pendant que j’admirais toutes ces nouveautés, ma mère fit un cri, et comme elle levait les yeux d’un côté du salon, j’y regardai et je vis un portrait de mon père, que mon oncle a fait copier en grand d’après une miniature. Que de bien vous me faites, a dit ma mère, et à la fois que de mal ! Il me faudra du temps pour jouir sans peine de cette ressemblance. Quand elle fut un peu remise de son trouble, elle témoigna à mon oncle sa surprise sur les changemens qu’il a faits dans le presbytère. Mes chères amies, a-t-il répondu, les économies des bons parens sont le bien de leurs enfans, je vous les devais quand vous étiez peu riches ; mais depuis l’augmentation de votre fortune je suis devenu dépensier ; me le reprocherez-vous ? ajouta-t-il en souriant. Nous l’embrassâmes pour tout reproche, et nous lui dîmes bien des choses qui durent satisfaire sa belle ame, car elles partaient du fond de nos cœurs.

Je te félicite sur le prochain voyage de tes parens à Paris. Quel plaisir vous aurez tous, et quel plaisir j’aurais aussi de me trouver à votre entrevue ! Mon oncle savait déjà que ta bonne conduite à Écouen donne la plus grande satisfaction à toute ta famille. On a beaucoup parlé à Valence de vos cachets de contentement ; on a surtout remarqué la composition de la vignette qui les entoure.

Nous avons eu des nouvelles de mon frère : il n’ira point en Espagne, il restera dans l’armée du duc d’Auërstadt ; ainsi point d’occasion d’avoir cette croix ; mais aussi, ma chère Zoé, nous sommes en repos pour des jours qui nous sont si chers.


LETTRE XXXVI.

Zoé à Élisa.

Écouen, ce 25 décembre 1808.

Que je suis heureuse, mon Élisa ! j’ai vu mon père et ma mère. J’ai trouvé mon père tout-à-fait guéri de ses blessures. Il espère obtenir de l’emploi en Espagne, il vient à Paris pour en demander : Napoléon se souviendra des champs d’Austerlitz, mon père ose y compter. Quelques campagnes lui sont encore nécessaires pour monter au grade de général de division, et il désire les faire pour le bien de sa famille. Il nous disait cela en nous tenant toutes deux serrées contre son cœur. Ma mère pleurait : « Voyez, mes enfans, disait-elle, ce qu’est un brave et un bon père. » Ils ont été tous deux contens des changemens qu’ils ont remarqués en moi. Ma taille et surtout ma manière de me tenir, les ont beaucoup frappés. Que j’ai eu de joie à les revoir ! et combien je sentirai mieux l’avantage de vivre près d’eux, après en avoir été si long-temps séparée !

Mon père et ma mère sont repartis le même soir ; ils reviendront bientôt passer une semaine dans le village d’Écouen.

L’inspection approche ; je travaille toute la journée ; mes cahiers sont près de mon lit, et dès le matin je relis mes leçons. J’ai eu plusieurs bons cachets pendant ces trois derniers mois ; j’espère monter à la section des blanches lisérées. Que je serais joyeuse si cela avait lieu pendant le séjour de mes parens à Écouen ! J’en aurais plus de plaisir que je n’ai eu de peine à me mettre au travail.


LETTRE XXXVII.

De la même à la même.

Écouen, ce 9 janvier 1809.

Quelle bonne nouvelle j’ai à t’annoncer, ma chère Élisa : je suis de la section des blanches lisérées. Les trois cartes de contentement que j’ai reçues des dames depuis la dernière inspection, m’ayant été données pour le changement de mon caractère, madame la Directrice m’en a accordé une, comme marque de son contentement personnel, en me disant, devant toutes mes compagnes, que la douceur, acquise par l’effort de la raison, méritait un suffrage de plus. J’ai donc réuni en tout douze bons cachets ; mais combien il m’en faut encore pour mériter le droit de planter un arbre !

Mes parens sont venus à Écouen le lendemain de l’inspection : madame la Directrice a bien voulu leur dire des choses agréables à notre sujet, car on est très-content de Victorine. Mon père avait déjà eu le bonheur d’entendre l’éloge de ses enfans de la bouche du Grand-Chancelier, à la visite qu’il lui fit en arrivant à Paris.

Je n’ai point de lettres de toi depuis ton installation au presbytère. Je sais que tu dois y vivre heureuse ; mais d’où vient ce long silence ? Ton oncle, ta mère, ou toi, êtes-vous malades ? La douce habitude de recevoir souvent de tes nouvelles est devenue un besoin pour moi, et c’est dans ce moment la seule chose qui manque à mon bonheur.


LETTRE XXXVIII.

Élisa à Zoé.

Fréville, ce 28 décembre 1808.

Le remboursement inattendu d’une somme d’argent nous a forcées d’aller pour quelques jours à Valence. Je savais le départ de tes parens pour Paris ; j’ai pensé que tu étais livrée tout entière au bonheur de les revoir ; et j’ai différé à t’écrire jusqu’à mon retour au presbytère.

Nos affaires étant terminées, et le séjour de Fréville nous plaisant beaucoup, nous ne retournerons pas à Valence cet hiver. Madame Firmin, cette ancienne amie de ma mère, reste avec nous ; mon oncle a fixé auprès de lui un ecclésiastique très-instruit, auteur de plusieurs recherches savantes sur l’histoire. Il est d’une extrême complaisance, il nous fait chaque soir quelque lecture intéressante pendant que nous travaillons à l’aiguille, et de la sorte les longues soirées d’hiver s’écoulent avec une surprenante rapidité. Ce n’est plus la crainte de rencontrer à la ville des personnes que l’on veut que j’évite, qui nous retient ici, mais seulement le bonheur que nous y trouvons. Il a fallu bien moins de temps que nous ne le pensions, pour disperser la société que nous avons vue cet été chez M. de Mirbot. Le préfet a été appelé à Paris ; le colonel est parti pour l’Espagne, et le général a obtenu un commandement.

Mais ce qui est très-affligeant est de savoir que les demoiselles Buret se soient perdues par leurs inconséquences. Elles se sont crues assurées d’épouser, l’une l’aide-de-camp du général, et l’autre le colonel ; toute la ville le croyait aussi. Ces deux officiers ne quittaient plus la maison de leur mère : on les voyait au spectacle dans sa loge ; à la promenade, ils donnaient toujours le bras aux deux demoiselles. La mère confiait à ses amis que ces messieurs recherchaient ses filles en mariage ; elle allait jusqu’à dire que les noces auraient lieu le même jour, et visitait des marchands pour acheter les trousseaux. On pense qu’elle croyait ainsi engager l’honneur des deux officiers, et les forcer à cette alliance à laquelle cependant ils ne songeaient pas.

Sur ces entrefaites, ils ont reçu l’ordre de partir pour l’Espagne ; et avant de quitter Valence, craignant probablement d’y laisser une mauvaise réputation, ils ont dit hautement, dans plusieurs bonnes maisons de la ville, qu’ils n’avaient pas montré le moindre désir de se marier ; qu’ils avaient été pressés par madame Buret de regarder sa maison comme la leur propre ; que la faute était entièrement à cette dame d’avoir établi des relations trop familières entre deux militaires et ses filles ; mais qu’ils n’avaient en rien manqué aux lois de l’honneur. Toute la ville blâme la mère, et l’on trouve qu’il est inutile d’avoir quarante-cinq ans pour raisonner si pitoyablement et pour guider si mal les êtres que l’on chérit le plus.


LETTRE XXXIX.

Zoé à Élisa.

Écouen, ce 15 janvier 1809.

Mon père ne retournera pas à Valence, ma chère Élisa ; il est employé à l’armée d’Espagne, et part de Paris dans quinze jours. Ma mère y restera jusqu’au printemps : elle voulait se fixer à Écouen ; mais j’ai moi-même contribué à la détourner de ce projet. J’aurais souffert de la savoir reléguée tout le reste de la mauvaise saison dans un village pour voir ses enfans seulement le dimanche et le jeudi ; car les autres jours nous sommes occupées sans relâche, excepté dans quelques momens de récréation que nous avons après les repas. Mon père m’a su gré d’avoir songé aux jouissances de ma mère, de préférence aux miennes. Il m’a tendrement embrassée en me disant qu’il voyait bien que j’avais maintenant le cœur d’une bonne fille, et non plus celui d’un enfant gâté.

Tes détails sur Valence m’ont bien intéressée. Ma mère m’avait dit seulement que les demoiselles Buret s’étaient perdues par leurs imprudences.

Adieu, ma chère Élisa : mon père part satisfait de ses enfans ; ma mère doit venir me voir tous les dimanches, et je vais passer mon hiver bien agréablement ; tu me parais contente des dispositions faites pour le tien : puissions-nous être toujours aussi heureuses !


LETTRE XL.

Zoé à Élisa.

Écouen, ce 9 février 1809.

Nous venons de passer, ma chère Élisa, quelques jours de carnaval fort gais. Nous avons eu un lundi et un mardi gras charmans. Madame la Directrice, les dames, tout le monde enfin s’est prêté à nos amusemens avec une bonté parfaite. Nous avons travaillé plusieurs jours à nous faire, avec des papiers de couleur, de fort jolis déguisemens. On a formé des marches, des quadrilles de femmes sauvages, de négresses. Il y a eu régal lundi et mardi : la dame dépositaire avait fait engraisser d’excellentes volailles ; on nous a donné de la pâtisserie, des crèmes ; et la gaieté des petites, lorsqu’elles voient quelques friandises ajoutées à leurs repas ordinaires, est tout-à-fait divertissante. La salle Hortense était éclairée et décorée ; c’est là que l’on dansait au son d’un piano-forte, souvent interrompu par les éclats de rire et les battemens de mains des petites classes, lorsque les grandes élèves entraient ridiculement parées, et se promenaient deux à deux avec un air de majesté. Le mercredi des cendres nous a rendues à notre calme et à nos occupations. Deux journées bruyantes me font retrouver nos habitudes régulières très-précieuses ; les éclats de la gaieté de trois cents enfans ne se supporteraient pas long-temps.

Adieu, mon Élisa : rends-moi compte de l’emploi de ton temps pendant les jours gras ; ils doivent avoir été aussi simples, mais bien moins bruyans que les nôtres.


LETTRE XLI.

De la même à la même.

Écouen, ce 24 février 1809.

Bien peu de jours, ma chère Élisa, ont changé l’aspect d’Écouen. Aux amusemens de toute cette jeunesse a succédé, tout-à-coup, une rougeole presque générale. Nous avons eu d’abord quelques élèves atteintes de cette cruelle maladie, et le lendemain plus de cent étaient déjà alitées. J’ai été attendrie des soins qui ont été prodigués à ces pauvres petites malades : on était aussi éveillé dans la maison la nuit que le jour ; plusieurs de nos dames se sont dévouées au point de veiller toutes les nuits pendant la durée de cette épidémie. Ces soins vraiment maternels, et les secours de médecins habiles, n’ont pu nous empêcher d’avoir trois victimes de cette funeste maladie. Je n’ai pas cessé de craindre pour Victorine. Maman a eu la bonté de venir nous voir fort souvent ; elle nous tranquillisait, et paraissait ne pas craindre pour nous qui avons eu toutes deux la rougeole il y a trois ans. Une belle et bonne petite élève de la classe violette a eu le malheur de perdre sa sœur cadette. La tranquillité de l’aînée pendant la maladie de la plus jeune, et même au moment que le danger a été évident, avait fait craindre à quelques-unes des grandes élèves qu’elle ne fût peu touchée de sa mort. Combien elles se sont reproché d’avoir porté un jugement si faux et si offensant pour le cœur de cette pauvre enfant ! Il est impossible d’éprouver une douleur plus profonde. Lorsqu’elle fut instruite de la perte qu’elle avait faite, elle s’empara des plus petits objets qui avaient appartenu à sa sœur ; elle les baigna de larmes, et depuis ce temps elle les porte sur elle. La maladie est calmée, et les petites convalescentes sont déjà levées dans les dortoirs dont on a formé de vastes infirmeries.

Écris-moi, mon Élisa : je sens que le presbytère de Fréville fournit encore moins d’événemens à raconter que n’en offre la réunion de trois cent cinquante personnes ; mais tu trouves dans ton cœur, dans ton esprit et dans les entretiens de ton oncle, tant de choses précieuses pour notre correspondance, qu’un peu de paresse peut seule te porter à la ralentir. S’il te faut une amie indocile pour faire renaître ton ancienne exactitude à m’écrire, que ferai-je ? Puis-je regretter d’avoir mis tant d’empressement à répondre à tes soins, en me corrigeant d’une partie de mes défauts ? Tu le vois, mon Élisa, j’acquerrai le droit de te gronder à mon tour si je ne reçois promptement une longue lettre de toi.


LETTRE XLII.

Élisa à Zoé.

Fréville, ce 2 mars 1809.

Tu as raison, ma chère Zoé ; tout se ressemble ici, à peine distingue-t-on la journée qui précède de celle qui la suit. Cette uniformité n’est point désagréable ; c’est la vie la plus douce ; mais elle offre peu d’événemens à communiquer et même peu de remarques à faire. Un dîner, le lundi gras, à tous les curés et à tous les vicaires des paroisses environnantes ; un autre, le mardi, aux principaux habitans du bourg voisin de la cure de mon oncle ; voilà de quoi se sont composés les plaisirs de notre carnaval. Nous nous en sommes pourtant procuré de réels en aidant notre bon curé à bien recevoir ses amis. Ma mère et moi nous avons déployé tout notre savoir-faire en pâtisserie d’entremets et en compotes. Mon oncle a reçu mille complimens sur sa manière de donner à dîner, et il était ravi de nous en attribuer tout le mérite.

J’ai lu tes dernières lettres à mon oncle ; il m’a félicitée sur la part que j’ai eue à te faire apprécier ta position. Une fois disposée à profiter de l’éducation que l’on donne à Écouen, tes succès n’étaient pas douteux. Mon oncle nous a dit que ta gaieté et ce petit air avec lequel tu débitais mille riens, lorsqu’il te vit il y a dix-huit mois à Valence, lui avaient fait penser que tu étais disposée à pouvoir profiter d’une bonne éducation. Je suis allée lui chercher ta première lettre ; en la comparant à la dernière, il ne pouvait comprendre comment, en si peu de temps, tu as pu acquérir une orthographe aussi correcte : il pense très-avantageusement de la méthode d’enseignement de la maison d’Écouen. Que de choses j’aurais pu apprendre, si j’avais été assez heureuse pour te suivre ! Mais le temps s’écoule ; je touche à ma dix-septième année. Je suis sûre que madame de ......... serait très-satisfaite de me voir acquérir quelques talens : elle m’aurait donné des maîtres pendant le temps que nous avons passé chez elle, s’il eût été possible d’en trouver à Clermont : mais Paris retient tous les artistes ; ils y sont, dit-on, en foule, et ne peuvent se décider à quitter, en faveur des départemens, cette ville célèbre que Napoléon rend plus que jamais le centre des beaux-arts.

Le triste récit que tu me fais de l’épidémie que vous venez d’éprouver est accompagné de détails bien touchans sur les soins religieux de vos dames, et sur le caractère sensible de cette pauvre petite élève qui sortira seule d’une maison où elle était entrée avec une amie dont la nature semblait l’avoir favorisée pour toujours. Voilà les plus terribles coups du sort ; lorsqu’on les éprouve, on doit mêler à ses pleurs un sentiment de regret d’avoir souvent troublé des jours heureux par des peines imaginaires.

Je te félicite sur l’activité de service de ton père : ayant deux fils destinés à la carrière militaire, il devait briguer l’avantage de servir encore, et d’attirer plus particulièrement par ce moyen la bienveillance de Napoléon sur eux. Le séjour de ta maman à Paris apporte un changement bien doux à ta position ; je jouis de ton bonheur en bonne et fidèle amie.


LETTRE XLIII.

Zoé à Élisa.

Écouen, ce 4 mars 1809.

Hier, 3 mars, ma chère Élisa, fut un jour bien mémorable pour la maison d’Écouen ; nous avons eu la première visite de Napoléon. À midi personne ne l’attendait ; à midi et demi il était dans l’intérieur de notre enceinte. Quelle surprise ! quel désordre ! quels éclats de joie ! puis, tout-à-coup, quel silence respectueux ! Madame la Directrice se promenait dans le bois lorsqu’on vit arriver sur la plate-forme extérieure un page et des palefreniers à la livrée de Napoléon ; on courut l’avertir, elle se rendit en toute hâte à la grille. Le page lui dit qu’il était sur la route d’Écouen, et serait arrivé dans peu de minutes. Alors toutes les dames courent à la fois vers madame la Directrice. Que faut-il faire ? Fera-t-on habiller les élèves ? Où se tiendront-elles ? Que feront-elles ? Le temps manquait pour mettre les grands uniformes : en classe, et les dames à leur poste ; ces mots furent les seuls ordres donnés. Le Grand-Chancelier, auquel Napoléon n’avait fait dire qu’à onze heures qu’il allait à Écouen, arriva heureusement quelques minutes avant lui.

À midi et demi, sa voiture entra dans la cour. Il était accompagné de S. A. le prince de Neufchâtel ; les autres personnes de sa suite étaient dans une seconde voiture. Son Excellence le Grand-Chancelier et madame la Directrice reçurent le fondateur d’Écouen sous la voûte d’entrée. Il parcourut d’abord les réfectoires et les classes du rez-de-chaussée ; il interrogea quelques petites sur plusieurs choses fort simples : elles répondirent très-juste et furent peu troublées. Napoléon examina les bas que les petites élèves tricotaient ; il les ouvrit, y passa la main, et les inspecta comme l’aurait pu faire une bonne ménagère. Pendant que Napoléon visitait les dortoirs, l’atelier de dessin, l’infirmerie, la pharmacie, on nous faisait toutes placer à la chapelle ; le clergé se rendit à la porte avec la croix pour le recevoir et le haranguer ; le discours du premier aumônier fut simple et très-touchant. Napoléon alla s’agenouiller à la place qui lui était destinée dans la chapelle ; il se leva lorsque nous commençâmes une prière qu’il n’avait pas encore entendu chanter par un si grand nombre de jeunes voix, et qui parut lui faire plaisir. En sortant de la chapelle, notre bienfaiteur alla examiner la terrasse du nord. On nous avait fait passer sur la plate-forme qui sépare le château du bois ; nous y formions deux haies qui se prolongeaient jusqu’au commencement du parc : « Je ne passe pas souvent de semblables revues, dit Napoléon ; ces jeunes personnes ont toutes l’air de la bonne santé. » Quelqu’un répondit avec raison que cela était dû à la pureté de l’air ; et aux bons soins, ajouta Napoléon. Ce mot fut recueilli par les dames qui sentirent combien il est honorable pour elles. Lorsque celui à qui nous devons tant fut arrivé à l’extrémité de l’allée, madame la Directrice lui demanda s’il permettait que les élèves eussent un moment de récréation, et dansassent en sa présence des rondes que nous avons coutume de danser les jours de fête. « Je le veux bien, répondit-il, faites-les danser. » À l’instant, huit ou neuf rondes furent formées dans la longueur de l’allée. Mademoiselle Caroline de R.... chantait seule chaque couplet, qui était répété en chœur par les élèves. Napoléon accorda quelque attention à nos chansons, lorsque nous en fûmes aux deux couplets suivans :


Cette plume qui donna
Des lois à l’Europe entière,
Dans un règlement traça[3]
Nos devoirs, notre prière.

Quand de son nom belliqueux
Il fait retentir la terre,
Ici nos plus simples jeux
L’intéressent comme un père.


Ce nom de père, prononcé au milieu de cette foule d’enfans qui doivent à Napoléon le bien inappréciable d’une bonne éducation ; cette réunion de jeunes filles dont les pères ont glorieusement terminé leur carrière, ou servent encore sous ses drapeaux, tout cela parut lui causer une vive impression ; son émotion se peignit sur ses traits : nous l’avons toutes remarquée.

À la fin de la ronde, Napoléon ordonna à madame la Directrice de lui nommer les quatre demoiselles les plus distinguées par leur instruction et par leur soumission. Elle fut embarrassée, sans doute ; un pareil choix est à la fois doux et pénible à faire : cependant le mérite et l’âge l’ont décidée, et nous y avons toutes applaudi. « Je donne à ces quatre demoiselles, dit-il, une pension de 400 fr. comme preuve de ma satisfaction. » Les élèves allèrent ensuite se mettre à table. Napoléon entra dans le réfectoire, et se trouva au-dessous de la chaire lorsque l’élève qui était lectrice termina le Benedicite par des vœux pour lui. Il releva la tête vers elle, et voulut bien la saluer avec autant de bonté que de grâce. Il fit ensuite quelques questions sur les repas : il demanda quel était le régal aux jours de fête ; madame la Directrice répondit que c’étaient des tartes ou des crèmes. « Eh bien ! dimanche, continua-t-il, en réjouissance de ma visite, faites-leur donner des tartes et des crèmes. » Au moment où Napoléon allait monter en voiture, il daigna dire à Son Excellence le Grand-Chancelier qu’il allait s’occuper de l’organisation des maisons d’éducation pour les filles de ses légionnaires ; jusqu’à ce moment, notre maison n’était établie que provisoirement. Cette remarque a dû être bien précieuse à Son Excellence qui, depuis deux ans, s’est livrée avec le zèle le plus persévérant à un travail dont les détails minutieux sont peu d’accord avec les occupations que lui imposent ses importans devoirs.

J’avais dévoué ma récréation au plaisir de te communiquer tous ces détails ; mais j’ai été interrompue par des battemens de mains et des cris répétés. Je suis allée à l’endroit d’où partaient ces cris, et j’ai vu toutes les classes réunies dans la cour. Elles étaient bien joyeuses ; car on déballait une grande quantité de mannes d’osier, remplies de vingt sortes de dragées et de confitures que Napoléon envoie à madame la Directrice pour le régal de dimanche.

La joie des enfans est ce qu’elle doit être : la nôtre est d’une nature bien différente ; nous sommes touchées jusqu’au fond du cœur d’avoir obtenu de Napoléon cette marque de bonté paternelle.

Les petites sont véritablement amusantes : une d’elles disait en voyant passer un panier de sucreries : « Ah ! la belle chose que d’être un conquérant ! que l’on a de bonbons ! »

Adieu, mon Élisa : si tu étais capable d’envier le sort d’une amie, je crois que le récit d’une aussi heureuse journée pourrait t’inspirer ce sentiment.


LETTRE XLIV.

Élisa à Zoé.

Fréville, ce 12 mars 1809.

Tu me juges trop favorablement, ma bonne Zoé : je ne suis pas jalouse de ton bonheur, il est vrai ; les détails que tu me donnes sur la visite de Napoléon, m’ont intéressée ; j’aurais été ravie de le voir en simple père de famille, loin de ses camps bruyans et de la pompe de ses palais, n’ayant pour garde et pour cour que trois cents jeunes filles. Quel tableau ! Voilà de ces souvenirs qui doivent se conserver jusque dans l’âge le plus avancé. Qu’il sera curieux de pouvoir dire dans soixante ans à ses petits-fils : J’ai vu Napoléon à Écouen, où je fus élevée ! Hélas ! pourquoi mon frère n’a-t-il pas eu la croix de simple légionnaire, au lieu du grade de lieutenant ! Tu le vois, ma chère Zoé, je ne te cache point ce sentiment d’envie dont ta générosité se plaît à me dégager ; et je m’en fie à toi pour me le pardonner.


LETTRE XLV.

Zoé à Élisa.

Écouen, ce 9 avril 1809.

Napoléon, ma chère Élisa, avait eu la bonté de dire, après avoir visité Écouen, qu’il s’occuperait de l’organisation de notre maison. Les intérêts de l’Europe, sans cesse sous ses yeux, ne lui ont pas fait oublier sa promesse. Un décret rendu le 29 mars annonce qu’il accorde aux maisons d’éducation des filles de la Légion d’honneur d’avoir une personne de sa famille pour protectrice ; le titre de Directrice est changé en celui de Surintendante : une maison semblable à la nôtre sera établie à Saint-Denis. Les sœurs, les filles, les nièces des membres de la Légion d’honneur, qui ne seront pas élèves gratuites, pourront être mises comme pensionnaires en payant une demi-pension de 500 francs par an ou la pension entière de 1000 francs. Ce nouvel ordre de choses m’a fait renaître l’espoir de te voir parmi les élèves de la maison d’Écouen ; il est possible que tes parens eussent craint, en demandant une place gratuite pour toi, d’en priver quelque famille peu fortunée. Peut-être est-ce parce que je le désire, mais je me figure déjà voir ton frère décoré de la croix avant la fin de la campagne ; je te vois entrer à Écouen comme pensionnaire, y rester deux années, recevoir des leçons pour les talens que tu veux cultiver, et donner toi-même des soins à une des classes de nos petites compagnes. Je jouirai des suffrages que tu obtiendras ; je serai si fière de mon amie et si heureuse de l’avoir près de moi, que le séjour d’Écouen deviendra pour toujours l’époque la plus heureuse de ma vie.


LETTRE XLVI.

Élisa à Zoé.

Fréville, ce 18 mai 1809.

Depuis long-temps tu n’as point eu de mes nouvelles, ma chère Zoé ; pouvais-je écrire ? Nos jours se passaient à attendre l’heure de la poste. Nous savions que le régiment de mon frère devait donner un des premiers : nous agissions, nous parlions encore de choses indifférentes, mais machinalement ; et toutes les fois que les yeux de ma mère et les miens se rencontraient, des larmes venaient y dévoiler l’unique et secrète pensée de nos cœurs. Enfin hier, mon Élisa, nous avons reçu, de la main de mon frère, un court récit de la bataille de Ratisbonne. La victoire ne quitte jamais les drapeaux français ; la guerre ne vient que de commencer, et l’ennemi a déjà essuyé une déroute. On parle de villages incendiés ; que de familles sans asile ! que d’enfans sans vêtemens et sans pain ! Mon imagination me transporte vers ces pays dévastés. Ce sont des terres étrangères : mais j’en suis bien sûre, dès que la victoire est remportée, les cœurs de nos guerriers gémissent sur tant d’infortunes particulières ; et si la renommée pouvait publier les actions que la vertu ordonne de tenir secrètes, l’univers retentirait des traits de sensibilité des Français, comme il retentit de leurs triomphes. Mon frère nous a raconté qu’un des généraux sous les ordres duquel il a servi, sortait toujours seul avec un de ses serviteurs, le lendemain d’une victoire ; il parcourait les campagnes ravagées, et portait des secours aux infortunés que la bataille avait ruinés. Mon frère nous annonce que bientôt l’armée française sera dans Vienne ; pourra-t-on refuser une glorieuse et solide paix à celui contre lequel on ne saurait faire la guerre ? Le sort a jusqu’ici préservé notre cher Charles de la moindre blessure ; tu dois t’en réjouir avec sa sœur : je t’entretiens de notre bonheur, car je sais toute la tendresse que tu as vouée à ta fidèle amie.


LETTRE XLVII.

Zoé à Élisa.

Écouen, ce 6 juin 1809.

J’ai regretté Valence depuis quelques jours, ma chère Élisa ; mais ce n’étaient plus les regrets d’un enfant : je m’affligeais d’être éloignée de toi dans des momens que l’inquiétude devait te rendre si longs. Je te savais, il est vrai, près de ta mère ; mais, comme tu le dis, la crainte de l’affliger te faisait garder le silence, et avec moi tu aurais pu verser toutes tes larmes et redire vingt fois le sujet de tes craintes.

Enfin tu as eu des nouvelles de ton frère : la campagne a commencé par des succès ; il espère que l’armée sera bientôt à Vienne : espérons aussi, et tandis que chaque Français contribue à nos victoires par sa bravoure, essayons de la fixer par nos prières.

Nous eûmes avant-hier une superbe cérémonie ; la procession de la Fête-Dieu a eu lieu avec une pompe et une solennité dignes de l’établissement d’Écouen. On avait fait construire un reposoir à l’extrémité de notre parterre. La procession était ouverte par les filles de service habillées en uniforme ; elles portaient la croix : la bannière de la Vierge venait ensuite ; l’honneur de la porter a été accordé aux élèves des sections bleues ; les sections des nacarats et des blanches portaient le dais et les cordons du dais : cinquante petites élèves, avec des voiles de mousseline retenus sur leurs têtes par des couronnes de bluets, venaient ensuite ; elles tenaient des corbeilles remplies de fleurs, et marchaient devant le Saint-Sacrement. Le Grand-Chancelier et madame la Surintendante suivaient le dais, ainsi que les dames dignitaires et celles des autres dames qui ne conduisaient pas les élèves. Le reste des sections qui n’étaient pas employées dans la marche de la procession, formait deux files. Nous avons marché jusqu’au reposoir en chantant des cantiques ; le temps était superbe, le soleil éclatant, et l’air était rempli de l’odeur des fleurs qu’on avait jetées sur notre passage ; nous sommes ensuite revenues à la chapelle où nous avons chanté une messe en musique.

Adieu, ma chère Élisa, donne-moi les nouvelles que ton frère ne manquera pas de t’envoyer bientôt ; je n’ai pas besoin, quelque occupée que tu sois de lui, de te recommander de songer à moi et à mes inquiétudes sur tout ce qui te touche.


LETTRE XLVIII.

Élisa à Zoé.

Fréville, ce 12 juin 1809.

Que d’événemens heureux j’ai à te raconter, ma chère Zoé ! La première lettre de mon frère ne contenait que quelques lignes écrites peu d’heures après le combat ; nous venons d’en recevoir une seconde. Quoique ma main tremble encore de la vive émotion que je viens d’éprouver, je prends la plume pour te faire jouir de notre bonheur. Bon et aimable Charles ! à quels dangers ses jours ont été exposés ! Ce n’est pas assez d’avoir couru les chances funestes d’un combat ; une espèce de duel, au milieu du champ de bataille, vient de placer notre jeune brave au nombre de ceux qui ont eu l’honneur d’être remarqués par leur général en chef ; il a combattu et vaincu un commandant de hullans qui paraissait vouloir, en quelque sorte, braver sa jeunesse. Napoléon a daigné le nommer capitaine et membre de la Légion d’honneur sur le champ de bataille. La voilà, cette croix ! Voilà les portes d’Écouen ouvertes à ton amie, et cette réunion tant désirée aura lieu incessamment.

Le croiras-tu ? Charles n’a pas un instant oublié le vœu que je formais d’être auprès de ma chère Zoé ; dès le lendemain, il a obtenu du maréchal duc de ..... la promesse d’écrire à monseigneur le Grand-Chancelier, pour faire placer mon nom sur la prochaine liste des prétendantes au titre d’élève de la maison d’Écouen.

Ce travail doit incessamment être envoyé de Paris en Allemagne ; Napoléon n’interrompt pas les travaux de ses conseils, même pendant les plus pénibles campagnes : j’ose donc me flatter d’avoir ma lettre de nomination avant la fin de la belle saison. Ce qui rend mon bonheur complet, c’est de voir ma mère partager ma satisfaction. En peu de minutes, nous avons fait tous nos arrangemens ; nous partons la semaine prochaine pour le château de madame de ....... Une de ses nièces vient de se marier ; elle se rend à Paris dans le mois d’août, et consentira sûrement à nous y mener. Adresse donc tes lettres à Clermont.

Quelle joie, ma chère et bonne Zoé ! je vais t’embrasser, je vais revoir l’amie la plus tendrement chérie ; retrouver toutes les qualités aimables qu’elle doit à la nature, embellies par le développement de sa raison !

Adieu, présente mon respect à madame la Surintendante ; ma mère aura l’honneur de lui écrire pour lui annoncer qu’une fois encore je jouirai de l’avantage de vivre auprès d’elle et de recevoir ses leçons avec respect et une tendresse filiale.


LETTRE XLIX.

Élisa à M. le Curé de Fréville.

Écouen, ce 14 août 1809.

 Mon cher oncle,

Déjà ma mère vous a donné le détail de notre voyage et de notre séjour à Paris ; elle vous a sûrement rendu compte de la manière honorable dont Son Excellence le Grand-Chancelier a bien voulu nous recevoir. Votre Élisa a besoin quelquefois, mon cher oncle, de se rappeler tout ce qu’elle vous doit, pour tenir loin d’elle un léger sentiment d’orgueil qui pourrait s’emparer de son cœur, et détruire les fruits de vos sages conseils. On me fait trop d’honneur en accordant à mes jeunes années le mérite d’une raison que vous avez fait éclore, et qui s’affaiblirait bien vite par les défauts naturels à mon âge, si votre bienveillante sollicitude se ralentissait. Continuez, mon cher oncle, à guider cette Élisa qu’une ambition pardonnable éloigne pour quelque temps de celui qu’elle révère comme son père. Je vous communiquerai mes plus secrètes pensées, comme si je jouissais encore de vos entretiens ; combattez mes jugemens lorsqu’ils seront faux ou légèrement portés, et grondez-moi quand je le mériterai.

Zoé est devenue charmante ; elle croit m’être redevable des qualités dont tout le monde la félicite : mais c’est à vous, mon cher oncle, que doit s’adresser toute sa reconnaissance ; je n’étais que votre écho, et je n’ai fait que lui transmettre ce que je tenais de vos précieux entretiens. Zoé est grandie, et réunit à un excellent maintien un air modeste et gracieux. Souvent, à Valence, elle était parée sans être habillée ; ici, avec l’uniforme le plus simple, elle semble avoir fait une toilette recherchée. Sa joie, en me voyant, a été des plus vives ; nos larmes se sont long-temps confondues : ma mère nous tenait embrassées comme deux filles chéries. Madame la Surintendante nous a retenues toutes trois à dîner, et nous ne pouvons trop nous louer de l’accueil que nous en avons reçu.

Me voici donc élève à la maison d’Écouen : mais, après l’avoir si vivement désiré, les nouveaux engagemens que ce titre me fait contracter, me donnent une certaine crainte ; je sens que l’on exigera beaucoup plus de moi dans le monde lorsque j’y reparaîtrai ; le peu que j’avais acquis par mon seul travail, inspirait une bienveillance à laquelle je n’ai plus le droit de prétendre. Soutenez-moi, mon cher oncle, par vos utiles conseils, et diminuez par vos lettres la tristesse que notre séparation fait déjà naître dans mon cœur. Écrivez-moi le plus souvent qu’il vous sera possible. Je devrais dire, écrivez-nous ; car Zoé partage et mes sentimens et l’admiration que vous avez fait naître dans le cœur de votre Élisa pour tout ce qui vient de votre indulgente sagesse. Faites, mon cher oncle, que nous soyons pour toujours, l’une et l’autre, dignes de nos parens et de l’honorable titre d’élèves de la maison d’Écouen.


FIN DU TROISIÈME VOLUME.

  1. Auteur anglais, né à Wrington en 1632. Il a écrit sur l’éducation ; son principal ouvrage est son Essai philosophique sur l’entendement humain.
  2. Moncrif, lecteur de la reine Marie Leckzinska, épouse de Louis XV, et l’un des quarante de l’Académie française, mourut en 1770.
  3. Quatorze pages dictées par Napoléon sur l’éducation des filles de la Légion d’honneur, pendant la campagne de Pologne, le soir d’un jour où il avait remporté une victoire, existent entre les mains de S. E. le grand-chancelier.