Mémorial de Sainte-Hélène (1842)/Tome 1/Chapitre 07

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Ernest Bourdin (Tome Ip. 459-484).


Chapitre 7.


Message de l’Empereur au prince régent – Paroles caractéristiques – Portefeuille perdu à Waterloo – Sur les ambassadeurs – M. de Narbonne – Après Moscou, l’Empereur sur le point d’être arrêté en Allemagne – Compte de toilette de l’Empereur – Budget d’un ménage dans les capitales de l’Europe – L’ameublement de la maison de la rue de la Victoire – Ameublement des palais impériaux – Moyens de vérification de Napoléon.


Dimanche 21.

L’Empereur m’a fait demander au jardin, sur les quatre heures, pour servir d’interprète. Un capitaine Hamilton, commandant la frégate la Havane, partait le lendemain pour l’Europe. Il était venu prendre congé de l’Empereur avec tous ses officiers.

Le capitaine Hamilton parlait français. Quand je suis arrivé, l’Empereur s’exprimait avec chaleur.

« On veut savoir ce que je désire, disait-il ; je demande ma liberté ou un bourreau ! Rapportez ces paroles à votre prince régent. Je ne demande plus de nouvelles de mon fils, puisqu’on a eu la barbarie de laisser mes premières demandes sans réponse.

« Je n’étais point votre prisonnier : les sauvages eussent eu plus d’égards pour ma position. Vos ministres ont indignement violé en moi le droit sacré de l’hospitalité, ils ont entaché votre nation pour jamais ! »

Le capitaine Hamilton s’étant hasardé de répondre que l’Empereur n’était pas prisonnier de l’Angleterre seule, mais de tous les alliés, l’Empereur a repris avec chaleur :

« Je ne me suis point livré à la Russie, elle m’eût bien reçu sans doute ; je ne me suis point livré à l’Autriche, j’en aurais été également bien traité ; mais je me suis livré, librement et de mon choix, à l’Angleterre, parce que je croyais à ses lois, à sa morale publique. Je me suis cruellement trompé ! Toutefois il est un ciel vengeur, et tôt ou tard vous porterez les peines d’un attentat que les hommes vous reprochent déjà !… Redites tout cela au prince régent, Monsieur. » Et accompagnant ces dernières paroles d’un geste de la main, il le congédia.

Nous avons continué de marcher quelque temps encore. Le grand maréchal, qui avait accompagné quelques pas M. Hamilton, étant revenu, nous avons cru devoir le laisser tête à tête avec l’Empereur ; mais, à peine rentré dans ma chambre, il m’a fait appeler. Il était seul dans la sienne, et m’a demandé si je ne m’étais pas assez retiré dans la journée. Je lui ai dit que le respect seul et la discrétion m’avaient ôté d’auprès de lui. À quoi il m’a répondu que c’était à tort, qu’il n’y avait rien de mystérieux ni de secret. « Et puis, a-t-il ajouté, une certaine liberté, un certain abandon, ont bien aussi leur charme. » Ces paroles, découlées négligemment de la bouche de Napoléon, peuvent servir à le peindre plus que beaucoup de pages.

Nous avons alors parcouru une publication anglaise, renfermant les pièces officielles trouvées dans le portefeuille qui lui a été enlevé à Waterloo. L’Empereur, étonné lui-même de tous les ordres qu’il donnait presque à la fois, des détails sans nombre qu’il dirigeait sur tous les points de l’empire, a dit : « Cette publication, après tout, ne saurait me faire du mal, elle fera dire à bien des gens que ce qu’elle contient n’est pas d’un homme qui dormait ; on me comparera aux légitimes, je n’y perdrai pas. »

Après le dîner, l’Empereur a causé longtemps de sujets rompus. En parlant de ses ambassadeurs, il a trouvé que M. de Narbonne était le seul qui eût bien mérité ce titre et rempli vraiment cette fonction. « Et cela, disait-il, par l’avantage personnel, non seulement de son esprit, mais bien plus encore par celui de ses mœurs d’autrefois, de ses manières, de son nom. Car, tant qu’on a qu’à prescrire, le premier venu suffit, tout est bon ; peut-être même l’aide de camp est-il préférable ; mais dès qu’on en est réduit à négocier, c’est autre chose ; alors à la vieille aristocratie des cours de l’Europe on ne doit plus présenter que des éléments de cette même aristocratie ; car elle aussi est une espèce de maçonnerie : un Otto, un Andréossi entreront-ils dans les salons de Vienne, aussitôt les épanchements de l’opinion se tairont, les habitudes de mœurs cesseront ; ce sont des intrus, des profanes ; les mystères doivent être interrompus. C’est le contraire pour un Narbonne, parce qu’il y a affinité, sympathie, identité ; et telle femme de la vieille roche livrera peut-être sa personne à un plébéien, qu’elle ne lui découvrira pas les secrets de l’aristocratie. »

L’Empereur aimait beaucoup M. de Narbonne ; il s’y était fort attaché, disait-il, et le regretta vivement. Il ne l’avait fait son aide de camp que parce que Marie-Louise, ajoutait-il, par une intrigue de son entourage, l’avait refusé pour chevalier d’honneur ; poste qui était tout à fait son lot, disait Napoléon. « Jusqu’à son ambassade, répétait-il, nous avions été dupes de l’Autriche. En moins de quinze jours, M. de Narbonne eut tout pénétré, et M. de Metternich se trouva fort gêné de cette nomination. »

« Toutefois, remarquait l’Empereur, ce que peut faire la fatalité ! les succès mêmes de M. de Narbonne m’ont perdu peut-être, ses talents m’ont été du moins bien plus nuisibles qu’utiles : l’Autriche, se croyant devinée, jeta le masque et précipita ses mesures. Avec moins de pénétration de notre part, elle eût prolongé quelque temps encore ses indécisions naturelles, et durant ce temps d’autres chances pouvaient s’élever. »

Quelqu’un ayant parlé des ambassades de Dresde et de Berlin, et penchant à blâmer nos agents diplomatiques dans ces cours, lors de la crise du retour de Moscou, l’Empereur a répondu que le vice, à cet instant, n’avait point été dans les personnes, mais bien dans les choses ; que chacun avait pu prévoir d’un coup d’œil ce qui pouvait arriver, que lui n’en avait pas été la dupe d’une minute. Que s’il n’avait pas ramené l’armée lui-même à Wilna et en Allemagne, ce n’avait été que par la crainte de ne pouvoir regagner la France de sa personne. Il avait voulu remédier, disait-il, à ce péril imminent par de l’audace et de la rapidité, en traversant toute la Germanie, seul et vite. Toutefois, il s’était vu à l’instant d’être retenu en Silésie : « Mais heureusement, disait-il, les Prussiens passèrent à se consulter le moment qu’ils eussent dû employer à agir. Ils firent comme les Saxons pour Charles XII, qui disait gaiement à sa sortie de Dresde, dans une occasion semblable : Vous verrez qu’ils délibéreront demain s’ils auraient bien fait de m’arrêter aujourd’hui, etc., etc. »

L’Empereur, avant dîner, m’a fait appeler dans son cabinet pour faire quelques thèmes anglais ; il venait, me disait-il, de faire son compte de toilette ; elle lui coûtait quatre napoléons par mois. Nous avons beaucoup ri de l’immensité du budget. Il m’a parlé de faire venir ses vêtements, ses souliers, ses bottes, de ses ouvriers ordinaires qui avaient ses mesures. J’y trouvais de graves inconvénients ; mais ce qui devait nous mettre d’accord, lui disais-je, c’est que bien certainement on ne le permettrait pas.

« Il est dur, pourtant, disait-il, de me trouver sans argent, et je veux régulariser quelque chose à cet égard. Aussi, dès que le bill qui doit fixer notre situation ici nous sera notifié, je m’arrangerai pour avoir un crédit annuel de sept à huit mille napoléons sur Eugène. Il ne saurait s’y refuser, il tient de moi plus de quarante millions peut-être ; et puis ce serait faire injure à ses sentiments personnels que d’en douter. D’ailleurs nous avons de grands comptes à régler ensemble ; je suis sûr que si j’avais chargé une commission de mes conseillers d’État d’un rapport à ce sujet, elle m’eût présenté sur lui une reprise de dix à douze millions au moins. »

À dîner, l’Empereur nous a questionnés sur ce qui était nécessaire, disait-il, pour un garçon, dans une capitale de l’Europe, ou pour un ménage raisonnable, ou enfin pour un ménage de luxe.

Il aime ces questions et ces calculs, et les traite avec une grande sagacité et des détails toujours curieux.

Chacun de nous a présenté ses budgets, et l’on s’est accordé, pour Paris, à quinze mille, quarante mille et cent mille francs. L’Empereur s’est arrêté sur l’extrême différence qu’il y avait entre le prix des choses et celui des mêmes choses, suivant les personnes et les circonstances.

« En quittant l’armée d’Italie, a-t-il dit, pour venir à Paris, madame Bonaparte avait écrit qu’on meublât, avec tout ce qu’il y avait de mieux, une petite maison que nous avions rue de la Victoire. Cette maison ne valait pas plus de quarante mille francs. Quelle fut ma surprise, mon indignation et ma mauvaise humeur, quand on me présenta le compte des meubles du salon, qui ne me semblaient rien de très extraordinaire, et qui montaient pourtant à la somme énorme de cent vingt à cent trente mille francs. J’eus beau me défendre, crier, il fallut payer. L’entrepreneur montrait la lettre qui demandait tout ce qu’il y avait de mieux : or, tout ce qui était a était de nouveaux modèles faits exprès ; il n’y avait pas de juge de paix qui ne m’eût condamné. »

De là l’Empereur est passé aux prix fous demandés pour les ameublements des palais impériaux, aux grandes économies qu’il y avait introduites. Il nous a donné le prix du trône, celui des ornements impériaux, etc., etc… Quoi de plus curieux que de tenir de sa bouche ces détails, ces comptes, le mode de ses économies ! Combien je regrette de ne les avoir pas consignés dans le temps ! Mais veut-on connaître un de ses moyens de vérification. Il revenait aux Tuileries, qu’on avait magnifiquement meublées en son absence ; on n’eut rien de plus pressé que de lui faire voir et admirer le tout : il s’en montre très satisfait, et s’arrêtant à une embrasure de fenêtre, devant une fort riche tenture, il demande des ciseaux, coupe un superbe gland d’or en pendant, le met froidement dans sa poche et continue son inspection, au grand étonnement de ceux qui le suivaient, incertains et cherchant à deviner son motif.

À quelques jours de là, à son lever, le gland ressort de sa poche, et le remettant à celui qui était chargé des ameublements : « Tenez, mon cher, lui dit-il, Dieu me garde de penser que vous me volez ! mais on vous vole ; vous avez payé ceci un tiers au-dessus de sa valeur : on vous a traité en intendant de grand seigneur, vous eussiez fait un meilleur marché si vous n’aviez pas été connu. »

C’est que Napoléon, dans une de ses promenades matinales, et déguisé, ce qui lui arrivait fréquemment, était entré dans plusieurs magasins de la rue Saint-Denis, avait fait évaluer ce qu’il avait emporté, proposé des entreprises analogues, et amené le résultat, disait-il, à sa plus simple expression. Chacun connaissait son faire à cet égard, et c’était là, disait-il encore, ses grands moyens d’économie domestique, qui, malgré une extrême magnificence d’ailleurs, était portée au dernier degré d’exactitude et de régularité. En dépit de ses immenses occupations, il révisait lui-même tous ses propres comptes ; mais il avait sa manière : on les lui présentait toujours par spécialité ; il s’arrêtait sur le premier article venu, le sucre par exemple, et trouvant des milliers de livres, il prenait une plume et demandait au comptable : « Combien de personnes dans ma maison, Monsieur ? (Et il fallait pouvoir lui répondre sur-le-champ.) – Sire, tant. – À combien de livres de sucre par jour les portez-vous l’une dans l’autre ? – Sire, à tant. » Il faisait aussitôt son calcul, et se montrait satisfait, ou s’écriait en lui rejetant son papier : « Monsieur, je double votre propre estimation, et vous dépassez encore énormément ; votre compte est donc faux ? Recommencez tout cela, et montrez-moi plus d’exactitude. » Et il suffisait de ce seul calcul, de cette seule algarade, faisait-il observer, pour tenir chacun dans la plus stricte régularité. Aussi, disait-il parfois de son administration privée, comme de son administration publique : « J’ai introduit un tel ordre, j’emploie de telles contre-épreuves, que je ne puis être volé de beaucoup. Si je le suis encore, je le laisse sur la conscience du coupable ; il n’en sera pas étouffé, cela ne saurait être lourd. »


Le gouverneur visite ma chambre – Critique du Mahomet de Voltaire – Du Mahomet de l’histoire – Grétry.


Lundi 22 au jeudi 25.

Depuis plusieurs jours le temps a été très mauvais. L’Empereur a discontinué ses promenades du matin ; son travail est devenu plus régulier, il a dicté chaque jour sur l’époque des évènements de 1814.

Sir Hudson Lowe est venu visiter l’établissement ; il est entré chez moi et y est demeuré un quart d’heure. Il m’a dit être fâché de la manière dont nous nous trouvions ; nos demeures étaient plutôt des bivouacs, convenait-il, que des chambres. Et il avait raison : le papier goudronné dont on s’était servi pour la couverture cédait déjà à la chaleur du climat : quand il faisait du soleil, j’étouffais ; quand il pleuvait, j’étais inondé.

Il allait donner l’ordre d’y remédier autant que possible, disait-il, et a ajouté poliment qu’il avait apporté avec lui quinze cents à deux mille volumes français ; que, dès qu’ils seraient en ordre, il se ferait un plaisir de les mettre à notre disposition, etc., etc…

Racine et Voltaire ont fait les frais de ces soirées : Phèdre, Athalie, qui nous étaient lues par l’Empereur, ont fait nos délices. Il ajoutait des observations et des commentaires qui leur donnaient un nouveau prix.

Mahomet a été l’objet de sa plus vive critique, dans le caractère et dans les moyens. Voltaire, disait l’Empereur, avait ici manqué à l’histoire et au cœur humain. Il prostituait le grand caractère de Mahomet par les intrigues les plus basses. Il faisait agir un grand homme qui avait changé la face du monde, comme le plus vil scélérat, digne au plus du gibet. Il ne travestissait pas moins inconvenablement le grand caractère d’Omar, dont il ne faisait qu’un coupe-jarrets de mélodrame, et un vrai pourvoyeur de son maître.

Voltaire péchait ici surtout par la base, en attribuant à l’intrigue ce qui n’appartient qu’à l’opinion. « Les hommes qui ont changé l’univers, faisait observer l’Empereur, n’y sont jamais parvenus en gagnant des chefs, mais toujours en remuant des masses. Le premier moyen est du ressort de l’intrigue, et n’amène que des résultats secondaires ; le second est la marche du génie, et change la face du monde ! »

De là, l’Empereur, passant à la vérité historique, doutait de tout ce qu’on attribuait à Mahomet. « Il en aura été sans doute de lui comme de tous les chefs de sectes, disait-il. Le Coran ayant été fait trente ans après lui aura consacré bien des mensonges. Alors l’empire du Prophète, sa doctrine, sa mission étant déjà fondés, accomplis, on a pu, on a dû parler en conséquence. Néanmoins il reste encore à expliquer comment l’évènement prodigieux dont nous sommes certains, la conquête du monde, a pu s’opérer en si peu de temps ; cinquante ou soixante ans ont suffi. Par qui a-t-elle été opérée ? par des peuplades du désert, peu nombreuses, ignorantes, nous dit-on, mal aguerries, sans discipline, sans système. Et pourtant elles agissaient contre le monde civilisé, riche de tant de moyens ! Ici le fanatisme ne saurait suffire ; car il lui a fallu le temps de se créer lui-même, et la carrière de Mahomet n’a été que de treize ans… »

L’Empereur pensait qu’indépendamment des circonstances fortuites qui amènent parfois les prodiges, il fallait encore qu’il y eût ici, en arrière, quelque chose que nous ignorons ; que le monde chrétien avait été si prodigieusement entamé par les résultats de quelque cause première qui nous demeurait cachée, que peut-être ces peuples, surgis tout à coup du fond des déserts, avaient eu chez eux de longues guerres civiles, parmi lesquelles s’étaient formés de grands caractères, de grands talents, des impulsions irrésistibles, ou quelque autre cause de cette nature, etc.

En somme, Napoléon, sur les affaires de l’Orient, s’éloignait beaucoup des croyances communes tirées de nos livres habituels. Il avait à cet égard des idées tout à fait à lui, et pas bien arrêtées, disait-il ; et c’était son expédition d’Égypte qui avait amené ce résultat dans son esprit.

« Il est étonnant, pour revenir à Voltaire, disait-il, combien peu il supporte la lecture. Quand la pompe de la diction, les prestiges de la scène ne trompent plus l’analyse ni le vrai goût, alors il perd immédiatement mille pour cent. On ne croira qu’avec peine, continuait-il, qu’au moment de la révolution, Voltaire eût détrôné Corneille et Racine : on s’était endormi sur les beautés de ceux-ci, et c’est au Premier Consul qu’est dû le réveil. »

C’est lui qui fit reparaître alors tous nos chefs-d’œuvre nationaux dramatiques et lyriques, jusqu’aux pièces même proscrites par la politique : ainsi on revit Richard Cœur-de-Lion, qu’un tendre intérêt avait comme consacré aux Bourbons.

« Le pauvre Grétry m’en sollicitait depuis longtemps, nous disait un jour l’Empereur, et je hasardais en l’accordant une épreuve redoutable ; on me prédisait de grands scandales. La représentation eut lieu néanmoins sans nul inconvénient ; alors j’ordonnai de la répéter huit jours, quinze jours de suite, jusqu’à indigestion. Le charme rompu, Richard a continué d’être joué sans qu’on y songeât davantage, jusqu’au moment où les Bourbons à leur tour l’ont proscrit, parce qu’un tendre intérêt le consacrait désormais à ma personne. »

Étrange vicissitude qui s’est renouvelée encore, nous a-t-on dit, pour le drame du prince Édouard ou du prétendant en Écosse. L’Empereur l’avait interdit à cause des Bourbons, et les Bourbons viennent de l’interdire à cause de l’Empereur.


Ma visite à Plantation-House – Insinuation – Première méchanceté de sir H. Lowe – Proclamations de Napoléon – Sa politique en Égypte – Aveu d’acte illégal.


Vendredi 26.

J’ai été à Plantation-House faire ma visite. Lady Lowe m’a paru belle, aimable, un tant soit peu actrice. Sir Hudson Lowe l’a épousée peu de temps avant son départ d’Europe, et précisément nous a-t-on dit, pour l’aider à nous faire les honneurs de la colonie. J’ai compris que cette dame était veuve d’un des officiers de l’ancien régiment de sir Hudson Lowe, et sœur d’un colonel tué à Waterloo.

Le gouverneur m’a témoigné une politesse et une bienveillance toutes particulières qui m’ont frappé. Nous étions de connaissance depuis longtemps sans que je m’en doutasse, m’a-t-il dit. Depuis longtemps l’Atlas de M. Lesage, continuait-il, avait charmé ses instants, sans qu’il pût imaginer certainement alors la circonstance qui lui ferait connaître son auteur. Il s’était procuré cet ouvrage en Sicile, où il l’avait fait venir de Naples en contrebande. Il ne tarissait pas sur les louanges données à l’Atlas ; il avait souvent lu la bataille d’Iéna avec le général Blucher, au quartier-général duquel il était commissaire de sa nation dans la campagne de 1814 ; il avait toujours admiré les expressions libérales, l’esprit de modération et d’impartialité avec lesquels l’Angleterre, bien qu’ennemie, y était constamment traitée ; mais certains passages équivoques l’avaient grandement frappé dans le temps, remarquait-il ; c’étaient des passages d’opposition ou de censure envers celui qui nous gouvernait. Il les expliquait par ma qualité et mes doctrines d’ancien émigré, et aujourd’hui cela lui semblait une singulière contradiction de me retrouver ici auprès de cette personne.

Or, nous venions d’apprendre que sir Hudson Lowe avait toujours été en Italie un chef de haute police, un agent actif d’espionnage et d’embauchage. Je n’ai pu me défendre, je l’avoue, de soupçonner dans cette conversation certaine insinuation. S’il en eût été ainsi, et l’Empereur n’en a pas douté, la chose était assez bien embarquée de sa part, et si je me fusse moins respecté, je pouvais lui faire beau jeu et le laisser aller fort loin, mais je me suis contenté de répondre qu’il s’était tout à fait mépris sur l’application des passages équivoques, et qu’ils ne pouvaient s’adresser à Napoléon, puisqu’il me voyait auprès de lui.

J’ai trouvé chez moi, au retour, deux ouvrages français que sir Lowe m’avait envoyés dès le matin, avec un billet dans lequel il exprimait son espoir qu’ils seraient agréables à l’Empereur. Le croirait-on ! le premier de ces ouvrages était l’Ambassade de Varsovie, par l’abbé de Pradt… Première méchanceté de sir Hudson Lowe ! car c’était une nouveauté, il est vrai, mais un véritable libelle, uniquement dirigé contre Napoléon.

Quant au second, au premier instant je l’ai cru un trésor ; j’ai pensé qu’il allait tout à fait nous tenir lieu des Moniteurs, et nous fournir tous les matériaux qui nous manquaient. C’était le Recueil des proclamations et de toutes les pièces officielles de Napoléon comme général, comme Premier Consul, comme Empereur ; mais il était du libelliste Goldsmith fort incomplet ; les plus beaux bulletins sont supprimés, etc. Toutefois, dans cet état d’imperfection, ce Recueil demeure encore le plus beau monument qu’aucun homme ait jamais laissé sur la terre.

L’Empereur, après le dîner, s’est amusé à lire dans Goldsmith quelques-unes de ses proclamations à l’armée d’Italie. Elles réagissaient sur lui-même, il s’y complaisait, il en était ému. « Et ils ont osé dire que je ne savais pas écrire ! » s’est-il écrié.

Il est ensuite passé aux proclamations d’Égypte, et a beaucoup plaisanté sur celle dans laquelle il se donnait comme inspiré et envoyé de Dieu. « C’était du charlatanisme, convenait-il, mais du plus haut. D’ailleurs, tout cela n’était que pour être traduit en beaux vers arabes, et par un de leurs cheiks les plus habiles. Mes Français, disait-il, ne faisaient qu’en rire, et leurs dispositions à cet égard étaient telles, en Italie et en Égypte, que pour pouvoir les ramener à entendre citer la religion, j’étais obligé d’en parler fort légèrement moi-même, de placer les juifs à côté des chrétiens, les rabbins à côté des évêques. »

Du reste, il était faux, comme on le disait dans Goldsmith, qu’il se fût jamais habillé en musulman ; s’il était jamais entré dans une mosquée, cela avait toujours été, disait-il, comme vainqueur, jamais comme fidèle.

« Et après tout, ajoutait-il gaiement, ce n’est pas qu’il eût été impossible que les circonstances m’eussent amené à embrasser l’islamisme ; et, comme disait cette bonne reine de France : Vous m’en direz tant !… Mais ce n’eût été qu’à bonne enseigne ; il m’eût fallu pour cela au moins jusqu’à l’Euphrate. Le changement de religion, inexcusable pour des intérêts privés, peut se comprendre peut-être par l’immensité de ses résultats politiques. Henri IV avait bien dit : Paris vaut bien une messe. Croit-on que l’empire d’Orient, et peut-être la sujétion de toute l’Asie, n’eussent pas valu un turban et des pantalons ? car c’est au vrai uniquement à quoi cela se fût réduit. Les grands cheiks s’étaient étudiés à nous faire beau jeu, ils avaient aplani les grandes difficultés ; ils permettaient le vin, et nous faisaient grâce de toute formalité corporelle : nous ne perdions donc que nos culottes et un chapeau. Je dis nous, car l’armée, disposée comme elle l’était, s’y fût prêtée indubitablement, et n’y eût vu que du rire et des plaisanteries. Cependant voyez les conséquences ! Je prenais l’Europe à revers, la vieille civilisation européenne demeurait cernée, et qui eût songé alors à inquiéter le cours des destinées de notre France ni celui de la génération du siècle !…

Qui eût osé l’entreprendre ! Qui eût pu y parvenir ! etc. »


Première insulte, première barbarie de sir H. Lowe – Traits caractéristiques.


Samedi 27.

Le gouverneur sir Hudson Lowe est venu sur les deux heures. Il a fait demander à l’Empereur son agrément pour qu’on fît comparaître tous ses domestiques devant lui. Première insulte de sir Hudson Lowe.

Il voulait probablement vérifier s’ils avaient fait leurs déclarations avec pleine et libre volonté. M. de Montholon, chargé du service de la maison, a répondu, au nom de l’Empereur à sir Hudson Lowe, que Sa Majesté ne pouvait imaginer qu’on eût la prétention de mettre le doigt entre lui et son valet de chambre ; que si on demandait sa permission il la refusait ; que si les instructions portaient cette mesure, on avait la force, on pouvait la remplir ; que ce serait un outrage de plus ajouté à ceux que le ministère anglais accumulait sur sa tête.

Je les ai joints à cet instant ; il m’a été aisé de voir que les deux interlocuteurs étaient peu satisfaits l’un de l’autre.

Toutefois les domestiques vinrent : M. de Montholon et moi nous nous mîmes à l’écart, pour ne pas sanctionner une telle mesure par notre présence. Le gouverneur leur parla et vint nous joindre ensuite, nous disant : « Je suis content à présent ; je puis mander à mon gouvernement que tous ont signé de plein gré et de leur bonne volonté. »

Il lui restait pourtant de l’humeur sans doute, car il se mit assez hors de propos à nous vanter la beauté du site, nous disant qu’après tout nous n’étions pas si mal ; et comme nous lui disions que dans ce climat brûlant nous restions sans ombrage, sans un seul arbre : On en plantera, nous dit-il. Quel mot atroce ! Première barbarie de sir Hudson Lowe ! et il nous a quittés.

Vers les cinq heures, l’Empereur est monté en voiture pour faire un tour de promenade. En sortant de chez lui, il nous a dit : « Messieurs, un homme de moins, et j’étais le maître du monde ! Cet homme, le devinez-vous ? » Nous écoutions… « Eh bien ! c’est l’abbé de Pradt, a-t-il dit, l’aumônier du dieu Mars. » Nous nous sommes mis à rire.

« Je n’en impose pas, a-t-il continué, c’est ainsi qu’il commence dans son Ambassade de Varsovie, vous pouvez le lire. C’est un bien méchant ouvrage contre moi ; un vrai libelle, dans lequel il m’accable de torts, d’injures, de calomnies. Mais, soit que j’aie été bien disposé, soit qu’il n’y ait, comme on dit, que la vérité qui blesse, il n’a fait que me faire rire, il m’a vraiment amusé. »

Deux de nous avaient parfois des différends. On ne le trouve ici que parce que j’y rencontre des traits caractéristiques de l’âme et du cœur de celui à qui nous nous étions consacrés, et puis, d’ailleurs, les papiers du temps et le retour de l’un d’eux en Europe, à cause de cette circonstance, l’ont assez fait connaître.

Me rendant au salon pour y attendre le dîner, j’y ai trouvé l’Empereur qui s’exprimait avec la dernière chaleur sur ce sujet, qui le contrariait à l’excès ; cela a été fort long, très vif, fort touchant…

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

« Vous m’avez suivi pour m’être agréables, dites-vous ? Soyez frères ! autrement vous ne m’êtes qu’importuns !… Vous voulez me rendre heureux ? Soyez frères ! autrement vous ne m’êtes qu’un supplice.

« Vous parlez de vous battre, et cela sous mes yeux ! Ne suis-je donc plus tout l’objet de vos soins, et l’œil de l’étranger n’est-il pas arrêté sur nous !… Je veux qu’ici chacun soit animé de mon esprit… Je veux que chacun soit heureux autour de moi ; que chacun surtout y partage le peu de jouissances qui nous sont laissées. Il n’est pas jusqu’au petit Emmanuel que voilà que je ne prétende en avoir sa part complète… »

Le dîner seul a terminé la mercuriale, et bientôt après m’a fait appeler dans sa chambre à coucher, où je suis demeuré assez tard…


Abbé de Pradt – Son ambassade à Varsovie – Guerre de Russie – Son origine.


Dimanche 28.

L’Empereur est revenu sur M. l’abbé de Pradt et sur son ouvrage ; il le réduisait à la première et à la dernière page. « Dans la première, disait-il, il se donne pour le seul homme qui ait arrêté Napoléon dans sa course ; dans la dernière, il laisse voir que l’Empereur, à son passage au retour de Moscou, le chassa de son ambassade, ce qui est vrai ; et c’est ce que son amour-propre cherche à défigurer ou à venger : voilà tout l’ouvrage.

« Mais l’abbé, continuait-il, n’avait atteint à Varsovie aucun des buts qu’on se proposait ; il avait, au contraire, fait beaucoup de mal. Les bruits contre lui étaient accourus en foule de toutes parts au-devant de moi. Les auditeurs de son ambassade, ces jeunes gens mêmes avaient été choqués de sa tenue, et furent jusqu’à l’accuser d’intelligence avec l’ennemi, ce que je fus loin de croire. Mais il eut en effet avec moi une longue conversation qu’il dénature, comme de raison ; et c’est pendant même qu’il débitait complaisamment un long verbiage d’esprit, que je jugeais être autant d’inepties et d’impertinences, que je griffonnai sur le coin de la cheminée, sous les propres yeux de M. de Pradt, et tout en l’écoutant, l’ordre de le retirer de son ambassade et de l’envoyer au plus tôt en France. Circonstance qui fit beaucoup rire alors, et que l’abbé semble tenir extrêmement à dissimuler. »

Du reste, je ne puis me refuser de transcrire ici ce qu’il dit dans cet ouvrage de la cour de l’empereur Napoléon à Dresde, parce que ces paroles font image, et donnent une juste idée de la nature des choses et des personnes en ce moment-là.

« Ô vous, y est-il dit, qui voulez vous faire une juste idée de la prépotence qu’a exercée en Europe l’empereur Napoléon, qui désirez mesurer les degrés de frayeur au fond de laquelle étaient tombés presque tous les souverains, transportez-vous en esprit à Dresde, et venez-y contempler ce prince superbe, au plus haut période de sa gloire, si voisin de sa dégradation !

« L’Empereur occupait les grands appartements du château. Il y avait mené une partie nombreuse de sa maison ; il y tenait table, et, à l’exception du premier dimanche, où le roi de Saxe donna un gala, ce fut toujours chez Napoléon que les souverains et une partie de leurs familles se réunirent, d’après les invitations adressées par le grand maréchal de son palais. Quelques particuliers y étaient admis. J’ai joui de cet honneur le jour de ma nomination à l’ambassade de Varsovie.

« Les levers de l’Empereur se tenaient, comme aux Tuileries, à neuf heures. C’est là qu’il fallait voir en quel nombre, avec quelle soumission craintive une foule de princes, confondus avec les courtisans, souvent à peine aperçus par eux, attendaient le moment de comparaître devant le nouvel arbitre de leurs destinées. »

Ce morceau et quelques autres, d’une aussi grande vérité et d’une aussi belle diction, sont étouffés sous une foule de détails pleins de déguisement et de malice. Ce sont des faits dénaturés, dit l’Empereur, des conversations mutilées ; et, s’arrêtant sur les détails de l’impératrice d’Autriche, comblée d’adulations, et sur ceux de l’empereur Alexandre, dont l’auteur vante les vertus aimables, les qualités brillantes, au détriment et en opposition de lui, Napoléon, il a conclu : « Certes, ce n’est pas là un évêque français, c’est un mage de l’Orient, adorateur du soleil qui s’élève. »

Toutefois, à ses efforts pour prouver que nous avons été les injustes agresseurs dans la querelle de Russie, je vais opposer ce qui suit :

L’Empereur, parlant de cette guerre, disait : « Il n’est point de petits événements pour les nations et les souverains : ce sont eux qui gouvernent leurs destinées. Depuis quelque temps il s’était élevé de la mésintelligence entre la France et la Russie.

« La France reprochait à la Russie la violation du système continental.

« La Russie exigeait une indemnité pour le duc d’Oldembourg, et élevait d’autres prétentions.

« Des rassemblements russes s’approchaient du duché de Varsovie ; une au nord de l’Allemagne. Cependant on était encore loin d’être décidé à la guerre, lorsque tout à coup une nouvelle armée russe se met en marche vers le duché, et une note insolente est présentée à Paris comme ultimatum par l’ambassadeur russe, qui, au défaut de son acceptation, menace de quitter Paris sous huit jours.

« Je crus alors la guerre déclarée. Depuis longtemps je n’étais plus accoutumé à un pareil ton. Je n’étais pas dans l’habitude de me laisser prévenir ; je pouvais marcher à la Russie à la tête du reste de l’Europe. L’entreprise était populaire, la cause était européenne. C’était le dernier effort qui restait à faire à la France ; ses destinées, celles du nouveau système européen, étaient au bout de la lutte. La Russie était la dernière ressource de l’Angleterre. La paix du globe était en Russie, et le succès ne devait point être douteux. Je partis : toutefois, arrivé à la frontière, moi à qui la Russie avait déclaré la guerre en retirant son ambassadeur, je crus devoir envoyer le mien (Lauriston) à l’empereur Alexandre, à Wilna. Il fut refusé, et la guerre commença.

« Cependant, qui le croirait ! Alexandre et moi nous étions tous les deux, continuait l’Empereur, dans l’attitude de deux bravaches, qui, sans avoir envie de se battre, cherchent à s’effrayer mutuellement. Volontiers je n’eusse pas fait la guerre ; j’étais entouré, encombré de circonstances inopportunes, et tout ce que j’ai appris depuis m’assure qu’Alexandre en avait bien moins envie encore.

« M. de Romanzof, qui avait conservé des relations à Paris, et qui, plus tard, au moment des échecs éprouvés par les Russes, fut fort maltraité par Alexandre pour la résolution qu’il lui avait fait prendre, l’avait assuré que le moment était venu où Napoléon, embarrassé, ferait des sacrifices pour éviter la guerre ; que l’occasion était favorable, qu’il fallait la saisir ; qu’il ne s’agissait que de se montrer et de parler ferme ; qu’on aurait les indemnités du duc d’Oldembourg ; qu’on acquerrait Dantzick, et que la Russie se créerait une immense considération en Europe.

« Telle était la clef du mouvement des troupes russes et de la note insolente du prince Kourakin, qui, sans doute, n’était pas dans le secret, et qui avait eu le tort, par son peu d’esprit, d’exécuter ses instructions trop à la lettre. La même présomption, le même système amena encore le refus de recevoir Lauriston à Wilna ; et voici, disait Napoléon, les vices et le malheur de ma diplomatie nouvelle ; elle demeurait isolée, sans affinité, sans contact, au milieu des objets qu’il s’agissait de manier. Si j’avais eu un ministre des relations extérieures de la vieille aristocratie, un homme supérieur, il eût pu, il eût dû dans la conversation deviner cette nuance, et nous n’eussions pas eu la guerre. Talleyrand en eût été capable peut-être, mais ce fut au-dessus de la nouvelle école. Pour moi, je ne pouvais pourtant deviner tout seul. La dignité m’interdisait les éclaircissements personnels ; je ne pouvais juger que sur les pièces, et j’avais beau les tourner, les retourner, arrivé à un certain point, elles demeuraient muettes, et ne pouvaient répondre à toutes mes attaques.

« À peine eus-je ouvert la campagne que le masque tomba ; les vrais sentiments de l’ennemi durent se montrer. Au bout de trois ou quatre jours, frappé de nos premiers succès, Alexandre me dépêcha quelqu’un pour me dire que, si je voulais évacuer le territoire envahi, revenir au Niémen, il allait traiter. Mais, à mon tour, je pris cela pour une ruse. J’étais enflé du succès ; j’avais pris l’armée russe en flagrant délit ; tout était culbuté et en désordre. J’avais coupé Bagration, je devais espérer de le détruire ; je crus donc qu’on ne voulait que gagner du temps pour le sauver et se rallier. Nul doute que si j’avais été convaincu de la bonne foi d’Alexandre, je n’eusse accédé à sa demande. Je serais revenu au Niémen, il n’eût pas passé la Dwina. Wilna eût été neutralisé ; nous nous y serions rendus, chacun avec deux ou trois bataillons de notre garde : nous eussions traité en personne. Que de combinaisons j’eusse introduites !… Il n’eût eu qu’à choisir !… Nous nous serions séparés bons amis…

« Et malgré les évènements qui ont suivi et le laissent triomphant, est-il bien prouvé que ce parti eût été moins avantageux pour lui que ce qui est arrivé depuis ? Il est venu à Paris, il est vrai, mais avec toute l’Europe. Il a acquis la Pologne. Mais quelles seront les suites de l’ébranlement donné à tout le système européen, de l’agitation donnée à tous les peuples, de l’accroissement de l’influence européenne sur le reste de la Russie par l’agglomération des acquisitions nouvelles, par les courses lointaines des soldats russes, par l’influence des hommes et des lumières hétérogènes qui viennent s’y réfugier de toutes parts ! etc., etc.

« Les souverains russes se contenteront-ils de consolider ce qu’ils ont acquis ? Mais si l’ambition les saisit au contraire, à quelle entreprise, à quelle extravagance ne peuvent-ils pas se livrer ! Et pourtant ils ont perdu Moscou, ses richesses, ses ressources, celles d’un grand nombre d’autres villes ! Ce sont autant de plaies qui saigneront plus de cinquante ans. Et pourtant que n’aurions-nous pas pu fixer à Wilna pour le bien-être de tous, pour celui des peuples aussi bien que pour celui des rois ! ! !… »

Dans un autre moment l’Empereur disait : « J’ai pu partager l’empire turc avec la Russie ; il en a été plus d’une fois question entre nous. Constantinople l’a toujours sauvé. Cette capitale était le grand embarras, la vraie pierre d’achoppement. La Russie la voulait ; je ne devais pas l’accorder. C’est une clef trop précieuse ; elle vaut à elle seule un empire : celui qui la possédera peut gouverner le monde. »

Et comme l’Empereur se résumant en est revenu à dire : « Qu’a donc gagné Alexandre qu’il n’eût obtenu à Wilna à bien meilleur compte ? » il est échappé à quelqu’un de dire : « Sire, d’avoir vaincu et d’être demeuré triomphant. – Ce pourra être la pensée du vulgaire, s’est écrié l’Empereur, ce ne saurait être celle d’un roi. Un roi, s’il gouverne par lui-même, ou ses conseils s’il en est incapable, ne doit point, dans une aussi grande entreprise, avoir pour but la victoire, mais bien ses résultats. Et puis, ne s’arrêterait-on même qu’à cette considération vulgaire, je maintiens que le but encore serait manqué, car ici la palme des suffrages doit demeurer au vaincu.

« Qui pourrait mettre en parallèle mes succès d’Allemagne avec ceux des alliés en France ? Les gens éclairés, réfléchis, l’histoire, ne le feront point.

« Les alliés sont venus traînant toute l’Europe contre presque rien du tout. Ils présentaient six cent mille hommes en ligne ; ils avaient une réserve égale. S’ils étaient battus, ils ne couraient aucun risque, ils se repliaient. Moi, au contraire, en Allemagne, à cinq cents lieues au loin, j’étais à peine à force égale. Je demeurais entouré de puissances et de peuples retenus seulement par la crainte. À chaque instant, au premier échec, ils pouvaient se déclarer. Je triomphais au milieu des périls toujours renaissants ; il me fallait sans cesse autant d’adresse que de force. Qu’il me fallut un étrange caractère dans toutes ces entreprises, un étrange coup d’œil, une étrange confiance dans mes combinaisons, désapprouvées par tous ceux peut-être qui m’environnaient !

« Quels actes les alliés opposeront-ils à de tels actes ? Si je n’eusse vaincu à Austerlitz, j’allais avoir toute la Prusse sur les bras. Si je n’eusse triomphé à Iéna, l’Autriche et l’Espagne se déclaraient sur mes derrières. Si je n’eusse battu à Wagram, qui ne fut pas une victoire aussi décisive, j’avais à craindre que la Russie ne m’abandonnât, que la Prusse ne se soulevât, et les Anglais étaient déjà devant Anvers.

« Toutefois quelles ont été mes conditions après la victoire ?

« À Austerlitz, j’ai laissé la liberté à Alexandre, que je pouvais faire mon prisonnier[1].

« Après Iéna, j’ai laissé le trône à la maison de Prusse, que j’en avais abattue.

« Après Wagram, j’ai négligé de morceler la monarchie autrichienne.

« Attribuera-t-on tout cela à de la simple magnanimité ? Les gens forts et profonds auraient le droit de m’en blâmer. Aussi, sans repousser ce sentiment, qui ne m’est pas étranger, aspirais-je à de plus hautes pensées encore. Je voulais préparer la fusion des grands intérêts européens, ainsi que j’avais opéré celle des partis au milieu de nous. J’ambitionnais d’arbitrer un jour la grande cause des peuples et des rois. Il me fallait donc me créer des titres auprès des rois, me rendre populaire au milieu d’eux. Il est vrai que ce ne pouvait être sans perdre auprès des peuples, je le sentais bien ; mais j’étais tout-puissant et peu timide. Je m’inquiétais peu des murmures passagers des peuples, bien sûr que le résultat devait me les ramener infailliblement.

« Cependant, continuait l’Empereur, je fis une grande faute après Wagram, celle de ne pas abattre l’Autriche davantage. Elle demeurait trop forte pour notre sûreté ; c’est elle qui nous a perdus. Le lendemain de la bataille, j’aurais dû faire connaître, par une proclamation, que je ne traiterais avec l’Autriche que sous la séparation préalable des trois couronnes d’Autriche, de Hongrie et de Bohême. Et, le croira-t-on ? un prince de maison d’Autriche m’a fait insinuer plusieurs fois de lui en faire passer une, ou même de le mettre sur le trône de sa maison, alléguant que ce ne serait qu’alors que cette puissance marcherait de bonne foi avec moi. Il offrait de me donner en espèce d’otage son fils pour aide de camp en outre de toutes les garanties imaginables. »

L’Empereur disait s’en être même occupé. Il avait balancé quelque temps avant son mariage avec Marie-Louise. Mais depuis, continuait-il, il en eût été incapable ; il se sentait des sentiments trop bourgeois sur l’article des alliances, disait-il : « L’Autriche était devenue ma famille, et pourtant ce mariage m’a perdu. Si je ne m’étais pas cru tranquille et même appuyé sur ce point, j’aurais retardé de trois ans la résurrection de la Pologne ; j’aurais attendu que l’Espagne fût soumise et pacifiée. J’ai posé le pied sur un abîme recouvert de fleurs, etc., etc… »


L’Empereur souffrant – Premier jour de complète réclusion – Ambassadeurs persan et turc – Anecdotes.


Lundi 29.

Sur les cinq heures, le grand maréchal m’a fait une petite visite dans ma chambre ; il n’avait pu voir l’Empereur, qui était resté enfermé toute la journée, étant souffrant, et n’ayant voulu voir personne. Sur la fin du jour, je suis allé me promener dans les allées que l’Empereur parcourt d’ordinaire vers ce temps ; j’étais triste de m’y trouver seul. Nous avons dîné sans lui.

Sur les neuf heures, au moment où je calculais que la journée se serait écoulée sans que je le visse, il m’a fait demander ; je lui ai témoigné de l’inquiétude. Il m’a dit qu’il était bien ; « qu’il ne souffrait pas ; qu’il lui avait pris fantaisie de demeurer seul ; qu’il avait lu toute la journée, et qu’elle lui avait paru courte et d’un calme parfait. »

Cependant il avait l’air triste, ennuyé. Dans son désœuvrement, il a pris mon Atlas, qui s’est ouvert à la mappemonde ; il s’est arrêté sur la Perse. « Je l’avais bien judicieusement ajustée, a-t-il dit. Quel heureux point d’appui pour mon levier, soit que je voulusse inquiéter la Russie ou déborder sur les Indes ! J’avais commencé des rapports avec ce pays, et j’espérais les amener jusqu’à l’intimité, aussi bien qu’avec la Turquie. Il était à croire que ces animaux eussent assez compris leurs intérêts pour cela ; mais ils m’ont échappé l’un et l’autre au moment décisif. L’or des Anglais a été plus fort que mes combinaisons ! quelques ministres infidèles auront, pour quelques guinées, livré l’existence de leur pays ; résultat ordinaire sous des monarques de sérail ou des rois fainéants ! »

De là, l’Empereur, laissant la haute politique, est passé à des anecdotes de sérail, puis aux Persans de Montesquieu et à ses Lettres, qu’il disait pleines d’esprit, d’observations fines, et surtout la satire sanglante du temps. Il s’est ensuite arrêté sur les ambassadeurs turc et persan qui ont demeuré à Paris sous son règne. Il me demandait quelle impression ils avaient produite dans la capitale ; s’ils y faisaient des visites, s’ils recevaient du monde, etc., etc.

Je répondais qu’un moment ils avaient occupé la capitale, et fort longtemps fait le spectacle de la cour, le Persan surtout. À son arrivée, il recevait volontiers, et comme il distribuait facilement des essences et allait même jusqu’aux châles, il y eut fureur parmi les femmes ; mais le grand nombre le força bientôt de borner sa libéralité, et dès lors, et le moment de la vogue passé, il ne fut plus question de lui. J’ajoutais à l’Empereur qu’à la cour, et quand Sa Majesté n’y était pas, nous nous étions permis parfois, très inconsidérément sans doute, quelques espiègleries à leur égard. Un jour, entre autres, à un concert de l’impératrice Joséphine, Askerkan, avec sa longue barbe peinte, s’ennuyant sans doute de cette musique, s’endormit debout adossé à la muraille, ses pieds un tant soit peu en avant, appuyés à un fauteuil que retenait le coin de la cheminée. On trouva gai de le lui soutirer doucement, de sorte qu’il manqua glisser tout de son long, et ne se retint qu’en faisant un bruit effroyable. C’était celui des deux qui entendait le mieux la plaisanterie. Cependant cette fois il se fâcha violemment ; et, comme nous ne nous comprenions que des yeux et du geste, la scène était des plus plaisantes. Le soir, l’impératrice, qui se fit expliquer la cause du bruit qu’elle avait entendu, en rit beaucoup, et gronda bien davantage. « C’était très mal assurément, remarquait l’Empereur ; mais aussi que diable venait-il faire là ? – Sire, il venait faire sa cour, ainsi que son camarade le Turc ; ils espéraient que Votre Majesté le saurait, bien qu’elle fût peut-être alors à cinq cents lieues. » J’ajoutais que nous leur avions vu faire des actes de courtisanerie bien plus forts encore, quoiqu’il ne s’en fût peut-être pas aperçu davantage. « Nous les avons vus, lui disais-je, après les grandes audiences diplomatiques du dimanche, suivre Votre Majesté à la messe, et partager les travées de la chapelle avec des cardinaux de la sainte église romaine. – Quelle monstruosité pour eux ! s’écriait l’Empereur. Quel renversement de tous leurs principes et de toutes leurs coutumes ! que de choses extraordinaires j’ai fait faire ! et pourtant rien de tout cela n’était commandé, pas même aperçu ! »

La conversation continuant sur les deux Orientaux, je racontais qu’on m’avait dit que l’archichancelier Cambacérès leur avait un jour donné un grand dîner à tous deux ensemble.

Quoique des mêmes contrées et de la même religion, ils montraient pourtant deux nuances fort différentes : le Turc, disciple d’Omar, était le janséniste ; le Persan, sectateur d’Aly, était le jésuite. On disait plaisamment qu’à ce repas ils s’observaient l’un et l’autre à l’égard du vin, comme deux évêques auraient pu le faire pour le gras du vendredi.

Le Turc, atrabilaire et ignorant, fut déclaré n’être qu’une grosse bête ; le Persan, littérateur et fort causant, passa pour avoir beaucoup d’esprit. On observa qu’il prenait tous ses mets à pleines mains, n’employant que ses doigts pour manger, et il s’en serait peu fallu qu’il n’eût servi ses voisins de la sorte. Un de nos usages le frappa, c’était de nous voir manger du pain avec tous nos mets ; il ne concevait pas que nous nous crussions obligés, disait-il, de manger constamment de la même chose avec toutes choses.

Je dois avoir déjà dit que rien n’amuse et ne distrait plus complètement l’Empereur que le récit des mœurs et des histoires de nos salons.

L’émigration, le faubourg Saint-Germain étaient des sujets sur lesquels il revenait avec moi le plus volontiers dès que nous étions ensemble ; et il expliquait cela, me disant une fois : « J’étais au fait des miens, mais j’ai toujours ignoré ceux-là. » C’était d’ailleurs en lui, ajoutait-il, le penchant naturel de savoir ce qui se passait chez le voisin, le commérage des petites villes. « Ce n’est pas, continuait-il, qu’on ne m’en parlât beaucoup au temps de ma puissance ; mais si l’on m’en disait du bien, je me tenais aussitôt en garde, je craignais les insinuations ; et si l’on m’en parlait mal, je me défiais de la délation, et j’avais à me défendre du mépris. Ici, mon cher, aucun de ces inconvénients ; vous et moi, nous sommes déjà de l’autre monde, nous causons aux Champs-Élysées : vous êtes sans intérêts, et moi sans défiance. »

J’étais donc heureux quand l’occasion de raconter se présentait, et je la saisissais avec empressement. Du reste, l’Empereur me devinait à cet égard et m’en tenait compte ; car, à la fin d’une de mes histoires, me pinçant l’oreille, il me dit d’un son de voix qui me ravissait : « J’ai trouvé dans votre Atlas qu’un roi du Nord ayant été muré dans un cachot, un soldat avait demandé et obtenu de s’y enfermer avec lui pour le désennuyer, soit en le faisant parler, soit en lui racontant. Mon cher, vous voilà ce soldat.

Les salons de Paris sont terribles avec leurs quolibets, remarquait alors l’Empereur, et cela parce qu’il faut convenir que la plupart sont pleins de sel et d’esprit. Avec eux on est toujours battu en brèche, et il est bien rare qu’on n’y succombe pas. – Il est sûr, disais-je, que nous ne respections rien, que nous nous attaquions même aux dieux ; rien ne nous était sacré, et Votre Majesté suppose bien qu’elle-même et l’impératrice n’étaient pas épargnées. – Ah ! je le crois bien, répondait l’Empereur ; mais n’importe, racontez toujours. – Eh bien, Sire, on disait qu’un jour Votre Majesté, fort mécontente à la lecture d’une dépêche de Vienne, avait dit à l’impératrice, dans sa colère et sa mauvaise humeur : Votre père est une ganache. Marie-Louise, qui ignorait beaucoup de termes français, s’adressant au premier courtisan qui lui tomba sous la main : – L’Empereur me dit que mon père est une ganache ; que veut dire cela ? À cette interpellation inattendue, le courtisan, dans son embarras, balbutia que cela voulait dire un homme sage, de poids, de bon conseil. À quelques jours de là, et la mémoire encore toute fraîche de sa nouvelle acquisition, l’impératrice présidant le Conseil d’État, et voyant la discussion plus animée qu’elle ne voulait, interpella, pour y mettre fin, Cambacérès, qui, à ses côtés, bayait tant soit peu aux corneilles. – C’est à vous à nous mettre d’accord dans cette occasion importante, lui dit-elle ; vous serez notre oracle, car je vous tiens pour la première, la meilleure ganache de l’empire. » À ces paroles de mon récit, l’Empereur riait à s’en tenir les côtés. « Ah ! quel dommage, disait-il, que cela ne soit véritable ! Voyez-vous bien l’ensemble du tableau ? l’empesure compromise de Cambacérès, l’hilarité de tout le Conseil, et l’embarras de la pauvre Marie-Louise, épouvantée de tout son succès. »

La conversation avait duré longtemps ainsi, et peut-être y avait-il déjà plus de deux heures que j’étais avec l’Empereur. Je m’étais évertué à babiller tant et plus pour le distraire, et j’avais réussi. L’Empereur s’était ranimé ; il avait ri. Quand il me renvoya il était beaucoup mieux, et moi je partais heureux.


Deuxième jour de réclusion – L’Empereur reçoit le gouverneur dans sa chambre – Conversation caractéristique.


Mardi 30.

Je devais aller dîner avec mon fils à Briars, chez notre hôte, à notre ancienne demeure. Sur les trois heures et demie, je suis allé prendre les ordres de l’Empereur ; il était comme hier, et n’avait pas le projet de sortir davantage.

Un instant avant d’arriver à Hut’s-gate, chez madame Bertrand, j’ai rencontré le gouverneur qui allait à Longwood. Il m’a demandé comment se portait l’Empereur. Je lui ai dit que j’en étais inquiet, qu’il n’avait reçu aucun de nous hier, qu’il m’avait dit ce matin être bien, mais qu’à son visage j’eusse préféré qu’il m’eût dit être incommodé.

Vers les huit heures et demie nous nous sommes mis en route pour revenir à Longwood ; il faisait très obscur. Le temps s’est mis à une pluie battante, aussi vive, aussi mordante que la grêle ; nous avons fait la course la plus désagréable, la plus pénible, la plus dangereuse ; à chaque instant à la veille de nous précipiter dans les abîmes, parce que nous galopions au hasard sans rien voir. Nous sommes arrivés transpercés.

L’Empereur avait donné l’ordre de m’introduire chez lui à mon retour. Il était bien ; mais il n’était pas sorti plus que la veille, et n’avait pas reçu davantage. Il m’attendait, a-t-il dit, et avait beaucoup de choses à me raconter.

Ayant appris que le gouverneur était venu, il l’avait admis dans sa chambre, bien que n’étant pas habillé et se trouvant obligé de garder son canapé. Il avait parcouru vis-à-vis de lui, dans le calme le plus parfait, disait-il, tous les points qui pouvaient se présenter naturellement à l’esprit. Il a parlé de protester contre le traité du 2 août, où les monarques alliés le déclarent proscrit et prisonnier. Il demandait quel était le droit de ces souverains de disposer de lui sans sa participation, lui qui était leur égal, et avait été parfois leur maître.

S’il avait voulu se retirer en Russie, disait-il, Alexandre, qui s’était dit son ami, qui n’avait eu avec lui que des querelles politiques, s’il ne l’eût pas maintenu roi, l’eût du moins traité comme tel. Le gouverneur n’en disconvenait pas.

S’il eût voulu, continuait-il, se réfugier en Autriche, l’empereur François, sous peine de flétrissure et d’immoralité, ne pouvait lui interdire non seulement son empire, mais même sa maison, sa famille, dont lui Napoléon était membre. Le gouverneur en convenait encore.

« Enfin, si, comptant mes intérêts personnels pour quelque chose, lui avait-il dit, je me fusse obstiné à les défendre en France les armes à la main, nul doute que les alliés ne m’eussent accordé par traité une foule d’avantages, peut-être même du territoire. » Le gouverneur, qui était demeuré longtemps sur les lieux, est convenu positivement qu’il eût obtenu sans peine quelque grand établissement souverain. « Je ne l’ai pas voulu, avait poursuivi l’Empereur, je me suis décidé à quitter les affaires, indigné de voir les meneurs de la France la trahir ou se méprendre grossièrement sur ses plus chers intérêts ; indigné de voir que la masse des représentants pouvait, plutôt que de périr, transiger avec cette indépendance sacrée, qui non moins que l’honneur, est aussi une île escarpée et sans bords. Dans cet état de choses, à quoi me suis-je décidé ? quel parti ai-je pris ? J’ai été chercher un asile dans un pays auquel on croyait des lois toutes-puissantes, chez un peuple dont pendant vingt ans j’avais été le plus grand ennemi. Vous autres, qu’avez-vous fait ?… Vos actes ne vous honoreront pas dans l’histoire ! Et toutefois il est une Providence vengeresse ; tôt ou tard vous en porterez la peine ! Un long temps ne s’écoulera pas que votre prospérité, vos lois, n’expient cet attentat ! Vos ministres, par leurs instructions, ont assez prouvé qu’ils voulaient se défaire de moi ! Pourquoi les rois qui m’ont proscrit n’ont-ils pas osé ordonner ouvertement ma mort ? L’un eût été aussi légal que l’autre ! Une fin prompte eût montré plus d’énergie de leur part que la mort lente à laquelle on me condamne. Les Calabrois ont été bien plus humains, plus généreux que les souverains ou vos ministres ! Je ne me donnerai pas la mort ; je pense que ce serait une lâcheté ; il est noble et courageux de surmonter l’infortune ! chacun ici-bas est tenu à remplir son destin ! mais si l’on compte me tenir ici, vous me la devez comme un bienfait ; car ma demeure ici est une mort de chaque jour ! L’île est trop petite pour moi, qui chaque jour faisais dix, quinze, vingt lieues à cheval ; le climat n’est pas le nôtre, ce n’est ni notre soleil ni nos saisons. Tout ici respire un ennui mortel ! la position est désagréable, insalubre ; il n’y a point d’eau ; ce coin de l’île est désert, il a repoussé ses habitants ! »

Le gouverneur ayant alors remarqué que ses instructions ordonnaient ces limites resserrées, qu’elles commandaient même qu’un officier le suivrait en tout temps : « Si elles eussent été observées ainsi, je ne serais jamais sorti de ma chambre ; et si les vôtres ne peuvent point accorder plus d’étendue, vous ne pouvez désormais rien pour nous. Du reste, je ne demande ni ne veux rien. Transmettez mes sentiments à votre gouvernement. »

Il est échappé au gouverneur de dire : Voilà ce que c’est que de donner des instructions de si loin, et sur une personne que l’on ne connaît pas. Il s’est rejeté sur ce qu’à l’arrivée de la maison ou du palais de bois qui est en route, on pourrait prendre peut-être de meilleures mesures ; que le vaisseau qui arrivait portait un grand nombre de meubles, des comestibles qu’on supposait lui être agréables ; que le gouvernement faisait tous ses efforts pour adoucir sa situation.

L’Empereur a répondu que tous ces efforts se réduisaient à bien peu de choses : qu’il avait prié qu’on l’abonnât au Morning Chronicle et au Statesman pour lire la question sous les expressions les moins désagréables ; on n’en avait rien fait ; il avait demandé des livres, sa seule consolation ; neuf mois étaient écoulés, il ne les avait point reçus ; il avait demandé des nouvelles de son fils, de sa femme, on était demeuré sans répondre.

« Quant aux comestibles, aux meubles, au logement, avait-il continué, vous et moi sommes soldats, Monsieur ; nous apprécions ces choses ce qu’elles valent. Vous avez été dans ma ville natale, dans ma maison peut-être ; sans être la dernière de l’île, sans que j’aie à en rougir, vous avez vu toutefois le peu qu’elle était. Eh bien ! pour avoir possédé un trône et distribué des couronnes, je n’ai point oublié ma condition première : mon canapé, mon lit de campagne, que voilà, me suffisent. »

Le gouverneur a fait l’observation que ce palais de bois et tout ce qui l’accompagne était du moins une attention.

« Pour vous satisfaire peut-être aux yeux de l’Europe, a repris l’Empereur ; mais à moi ils sont tout à fait indifférents et étrangers. Ce n’est point une maison, ce ne sont point des meubles qu’il fallait m’envoyer ; mais bien plutôt un bourreau et un linceul ! Les uns me semblent une ironie, les autres me seraient une faveur. Je le répète, les instructions de vos ministres y conduisent, et moi je le réclame. L’amiral, qui n’est point un méchant homme, me semble à présent les avoir adoucies ; je ne me plains point de ses actes, ses formes seules m’ont choqué. » Ici le gouverneur a demandé si dans son ignorance il n’avait pas lui-même commis quelques fautes : « Non, Monsieur, nous ne nous plaignons de rien depuis votre arrivée. Toutefois un acte nous a blessés : c’est votre inspection de nos domestiques ; en ce qu’elle était injurieuse à M. de Montholon, dont c’était suspecter la bonne foi ; petite, pénible, offensante envers moi, et peut-être aussi envers un général anglais lui-même, qui venait mettre le doigt entre moi et mon valet de chambre. »

Le gouverneur était assis dans un fauteuil en travers de l’Empereur, demeuré étendu sur son canapé. Il faisait sombre, le soir était venu, on ne se distinguait plus bien. « Aussi, remarquait l’Empereur, est-ce inutilement que j’ai cherché à étudier le jeu de sa figure et à connaître l’impression que je pouvais causer en ce moment. »

Dans le cours de la conversation, l’Empereur, qui avait lu le matin la campagne de 1814 par Alphonse de Beauchamp, dans laquelle tous les bulletins anglais sont signés Lowe, a demandé au gouverneur si c’était lui. Celui-ci s’est hâté de répondre et avec un embarras marqué qu’ils étaient de lui, et que cela avait été sa manière de voir.

En se retirant, sir Hudson Lowe, qui dans le cours de la conversation avait plusieurs fois offert à l’Empereur son médecin, qu’il disait très habile, lui a réitéré de la porte la prière de trouver bon qu’il le lui envoyât ; mais l’Empereur le devinait, et l’a constamment refusé.

Après ce récit, l’Empereur a gardé le silence quelques minutes, puis il a repris, comme par suite de réflexion : « Quelle ignoble et sinistre figure que celle de ce gouverneur ! Dans ma vie je ne rencontrai jamais rien de pareil ! C’est à ne pas boire sa tasse de café, si on avait laissé un tel homme un instant seul auprès !… Mon cher, on pourrait m’avoir envoyé pis qu’un geôlier ! »

  1. Depuis mon retour en Europe, on m’a assuré qu’il existait deux billets au crayon, de l’Empereur Alexandre, sollicitant anxieusement qu’on le laissât passer. Si cela était vrai, quelle vicissitude de fortune ! Le vainqueur magnanime aurait péri dans les fers, au loin de l’Europe, privé de sa famille, et précisément au nom du vaincu qu’il avait si généreusement écouté !!!