Mémorial de Sainte-Hélène (1842)/Tome 1/Chapitre 10

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Ernest Bourdin (Tome Ip. 599-613).


Chapitre 10.


La Corse et le pays natal – Paroles de Paoli – Magnanimité de Madame Mère – Lucien destiné à la Corse – Cour du Consul – Madame de Chevreuse – Lettre de Madame Mère.


Mercredi 29.

Depuis longtemps l’Empereur se promet, chaque soirée, à notre sollicitation, de monter à cheval le lendemain de bon matin ; mais, au moment d’exécuter ce projet, il ne s’en trouve plus le courage. Aujourd’hui il était donc au jardin dès huit heures et demie ; il m’y a fait appeler. La conversation est tombée sur la Corse, et y est demeurée plus d’une heure. « La patrie est toujours chère, disait-il ; Sainte-Hélène même pourrait l’être à ce prix. » La Corse avait donc mille charmes ; il en détaillait les grands traits, la coupe hardie de sa structure physique. Il disait que les insulaires ont toujours quelque chose d’original, par leur isolement, qui les préserve des irruptions et du mélange perpétuel qu’éprouve le continent ; que les habitants des montagnes ont une énergie de caractère et une trempe d’âme qui leur est toute particulière. Il s’arrêtait sur les charmes de la terre natale : tout y était meilleur, disait-il ; il n’était pas jusqu’à l’odeur du sol même ; elle lui eût suffi pour le deviner les yeux fermés ; il ne l’avait retrouvée nulle part. Il s’y voyait dans ses premières années, à ses premières amours ; il s’y trouvait dans sa jeunesse, au milieu des précipices, franchissant les sommets élevés, les vallées profondes, les gorges étroites ; recevant les honneurs et les plaisirs de l’hospitalité ; parcourant la ligne des parents dont les querelles et les vengeances s’étendaient jusqu’au septième degré. Une fille, disait-il, voyait entrer dans la valeur de sa dot le nombre de ses cousins. Il se rappelait avec orgueil que n’ayant que vingt ans, il avait fait partie d’une grande excursion de Paoli à Porte di Nuovo. Son cortège était nombreux ; plus de cinq cents des siens l’accompagnaient à cheval ; Napoléon marchait à ses côtés ; Paoli lui expliquait, chemin faisant, les positions, les lieux de résistance ou de triomphe de la guerre de la liberté. Il lui détaillait cette lutte glorieuse ; et sur les observations de son jeune compagnon, le caractère qu’il lui avait laissé apercevoir, l’opinion qu’il lui avait inspirée, il lui dit : Ô Napoléon ! tu n’as rien de moderne ! tu appartiens tout à fait à Plutarque.

Quand Paoli voulut livrer son île aux Anglais, la famille Bonaparte demeura chaude à la tête du parti français, et eut le fatal honneur de voir intimer contre elle une marche des habitants de l’île, c’est-à-dire d’être attaquée par la levée en masse.

« Douze ou quinze mille paysans, disait l’Empereur, fondirent des montagnes sur Ajaccio ; notre maison fut pillée et brûlée, les vignes perdues, les troupeaux détruits. Madame, entourée d’un petit nombre de fidèles, fut réduite à errer quelque temps sur la côte, et dut gagner la France. Toutefois Paoli, à qui notre famille avait été si attachée, et qui lui-même avait toujours professé une considération particulière pour Madame, Paoli avait essayé près d’elle la persuasion ayant d’employer la force. Renoncez à votre opposition, lui avait-il fait dire, elle perdra vous, les vôtres, votre fortune ; les maux seront incalculables, rien ne pourra les réparer. » En effet, l’Empereur faisait observer que sans les chances que lui a procurées la révolution, sa famille ne s’en serait jamais relevée. « Madame répondit en héroïne, et comme eût fait Cornélie, disait Napoléon, qu’elle ne connaissait pas deux lois, qu’elle, ses enfants, sa famille, ne connaissaient que celle du devoir et de l’honneur. Si le vieil archidiacre Lucien eût vécu, ajoutait l’Empereur, son cœur eût saigné à l’idée du péril de ses moutons, de ses chèvres et de ses bœufs, et sa prudence n’eût pas manqué de conjurer l’orage. »

Madame, victime de son patriotisme et de son dévouement à la France, crut être accueillie à Marseille en émigrée de distinction ; elle s’y trouva perdue, à peine en sûreté, et fut fort déconcertée de ne trouver le patriotisme que dans les rues et tout à fait dans la boue.

Napoléon, dans sa jeunesse, avait écrit une histoire de la Corse, qu’il adressa à l’abbé Raynal, ce qui lui valut quelques lettres et des distinctions flatteuses de la part de cet écrivain, alors l’homme à la mode. Cette histoire s’est perdue.

L’Empereur nous disait que, lors de la guerre de Corse, aucun des Français qui étaient venus dans l’île n’en sortait tiède sur le caractère de ses montagnards ; les uns en étaient pleins d’enthousiasme, les autres ne voulaient y voir que des brigands.

À Paris, on avait dit au Sénat que la France avait été cherché un maître chez un peuple dont les Romains ne voulaient pas pour esclaves. « Ce sénateur a pu vouloir m’injurier, disait l’Empereur, mais il faisait là un grand compliment aux Corses. Il disait vrai ; jamais les Romains n’achetaient d’esclaves corses ; ils savaient qu’on n’en pouvait rien tirer ; il était impossible de les plier à la servitude. »

Lors de la guerre de la liberté en Corse, quelqu’un proposa le singulier plan de couper ou de brûler tous les châtaigniers, dont le fruit faisait la nourriture des montagnards : « Vous les forcerez, disait-il, à descendre dans la plaine vous demander la paix et du pain. » Heureusement, disait l’Empereur, que c’était de ces plans inexécutables qui ne sont quelque chose que sur le papier. Par un sentiment contraire, Napoléon, dans ses premières années, déclamait constamment contre les chèvres, qui sont nombreuses dans l’île, et causent de grands dégâts aux arbres. Il voulait qu’on les extirpât entièrement. Il avait à ce sujet des prises terribles avec le vieil archidiacre son oncle, qui en possédait de nombreux troupeaux et les défendait en patriarche. Dans sa fureur, il reprochait à son neveu d’être un novateur, et accusait les idées philosophiques du péril de ses chèvres.

Paoli mourut fort vieux à Londres ; il vit Napoléon Premier Consul et Empereur, et le chagrin de celui-ci est de ne pas l’avoir rappelé près de lui. « C’eût été une grande jouissance pour moi, un vrai trophée, disait-il ; mais, entraîné par les grandes affaires, j’avais rarement le temps de me livrer à mes sentiments personnels. »

Au retour de l’Empereur, en 1815, Joseph, à l’arrivée de Lucien à Paris, conseilla à l’Empereur de l’envoyer gouverneur général en Corse : cela avait même été résolu ; l’importance et la précipitation des évènements l’ont empêché. S’il en avait été ainsi, disait l’Empereur, il y fût demeuré le maître ; cela eût offert de grandes ressources à nos patriotes persécutés. À combien de malheureux la Corse n’eût-elle pas servi d’asile ! Du reste, il répétait qu’il avait peut-être fait une faute, en abdiquant, de ne pas s’être réservé la souveraineté de la Corse, avec quelques millions de la liste civile ; de n’avoir pas emporté ce qu’il avait de précieux, et gagné Toulon, d’où rien n’eût pu gêner son passage ; qu’alors il se fût trouvé chez lui ; la population eût été sa famille ; il eût disposé de tous les bras, de tous les cœurs. Trente mille, cinquante mille alliés n’auraient pu le soumettre. Aucun d’eux n’en eût voulu prendre la charge ; mais c’est précisément cette position même si heureuse qui l’a retenu. Il n’avait pas voulu qu’on eût pu dire que dans le naufrage du peuple français, qui lui était visible, lui seul avait eu l’art de gagner le port.

On lui racontait alors qu’il avait couru dans le monde qu’il eût été le maître en 1814 d’avoir la Corse au lieu de l’île d’Elbe. « Sans doute, disait l’Empereur, et quand on saura bien les affaires de Fontainebleau, on sera bien surpris ! J’eusse pu alors me réserver ce que j’eusse voulu ; l’humeur du moment me décida pour l’île d’Elbe. Toutefois, si j’avais eu la Corse, il est à croire que le retour de 1815 n’eût pas été tenté. À l’île d’Elbe même, ce n’est qu’en gouvernant mal, qu’en n’accomplissant pas vis-à-vis de moi les engagements stipulés qu’on a prononcé mon retour. »

Nous avons alors rappelé à l’Empereur sa première intention de monter à cheval ; il nous a dit qu’il aimait mieux causer et marcher. Il a demandé son déjeuner, à la suite duquel nous sommes demeurés longtemps à parler de l’ancienne cour, de la noblesse qui la composait, de ses prétentions, des carrosses du roi, etc., et tout cela se comparait à mesure avec ce qu’avait créé l’Empereur.

De là il est remonté à l’époque de son consulat et aux grandes difficultés qu’avait présentées l’espèce de cour qu’il s’agissait alors de composer. Le Premier Consul, en arrivant aux Tuileries, succédait à des orages, à des temps, a des mœurs qu’il était résolu de faire oublier. Mais il avait toujours été aux armées ; il arrivait d’Égypte, il avait quitté la France jeune et sans expérience. Il ne connaissait personne, et c’est ce qui lui causa d’abord un grand embarras. Lebrun fut pour lui, dans ces premiers moments, une espèce de tuteur fort précieux. Les banquiers ou faiseurs d’affaires étaient alors ceux qui donnaient le ton ; à peine le Consul était-il nommé, que plusieurs s’empressèrent d’offrir des prêts considérables. Ce dévoilement ne semblait que généreux, mais renfermait d’arrière-espérances. C’étaient en général des gens mal famés ; ils furent refusés.

Le Premier Consul avait une répugnance naturelle contre les faiseurs d’affaires ; il s’était fait un devoir, disait-il, de montrer d’autres principes que ceux du temps du Directoire. Il voulait que la probité devînt le premier ressort et le caractère de son nouveau gouvernement. Le Consul se vit aussi presque aussitôt entouré de femmes de fournisseurs ; elles étaient toutes charmantes et de la dernière élégance : ces deux circonstances semblaient être de rigueur parmi tous les faiseurs d’affaires et entrer pour beaucoup dans leurs spéculations. Mais le sévère Lebrun était là pour éclairer son jeune Télémaque. Il fut résolu de ne pas les admettre dans la société des Tuileries. Toutefois on n’était pas sans embarras pour la composer ; on ne voulait pas de nobles, pour ne pas effaroucher les opinions publiques : on ne voulait pas de faiseurs d’affaires, afin de relever les mœurs nouvelles ; il ne restait pas grand-chose : aussi fut-ce d’abord pendant quelque temps une espèce de lanterne magique fort mêlée et très changeante. Cependant cette réunion eut bientôt sa couleur, son ton, son mérite.

À Moscou, le vice-roi trouva une correspondance de la princesse Dolgorowcki, qui avait habité Paris à cette époque. Elle parlait fort bien des Tuileries dans ses lettres. Elle disait que ce n’était pas précisément une cour, mais que ce n’était pas non plus un camp ; que c’était une autorité, une tenue toute nouvelle ; que le Premier Consul n’avait pas le chapeau sous le bras ni l’épée d’acier, il est vrai, mais que ce n’était pas non plus un homme à sabre, etc., etc. « Et, continuait l’Empereur, voilà pourtant ce que sont les hommes et les rapports ; c’est sur de pareilles expressions, mais mal présentées, que la princesse Dolgorowcki a dû être fort maltraitée par moi. Je dois lui avoir donné l’ordre dans le temps de quitter la France ; nous la supposions mauvaise, et nous étions, comme on le voit, dans l’erreur. Madame Grant, dont le ministre des relations étrangères n’avait point encore fait sa femme, a beaucoup contribué à nous aliéner les Russes. »

L’Empereur disait qu’au retour de l’île d’Elbe il aurait éprouvé moins d’embarras pour composer sa société. « Elle était même toute trouvée, ajoutait-il, dans ce que j’appelais mes veuves : la duchesse d’Istrie, madame Duroc, mesdames Regnier, Legrand et toutes les autres veuves de mes premiers généraux. Je disais aux princesses qui me demandaient comment recomposer leur cour de suivre mon exemple. Rien n’était plus naturel, plus beau, plus moral. Elles étaient encore jeunes, et pourtant déjà formées au monde ; dans le nombre il s’en trouvait même de charmantes et de fort aimables : la plupart auront été ruinées ; plusieurs, dit-on, se remarient et changent de nom, de sorte que de tant de fortunes et de tant d’élévation fondées par moi, tout, jusqu’aux noms mêmes, disparaîtra peut-être. S’il en était ainsi, ne donneront-ils pas l’occasion de dire qu’il fallait après tout qu’il y eût un vice radical dans les choix que j’avais faits ? Ce serait du reste tant pis pour eux ; ils ne feront là que ménager un triomphe et des insolences à la vieille aristocratie. »

Nous sommes revenus à lui rappeler la course à cheval ; nous y tenions, parce que nous savions que sa santé en dépendait, mais il n’y a pas eu moyen. « Nous sommes bien ici, a-t-il dit, bâtissons-y trois tentes, etc., etc. » Et la causerie a continué sur le faubourg Saint-Germain, l’hôtel de Luynes, qu’il en disait la métropole ; et il a raconté l’exil de madame de Chevreuse. Il l’avait menacée maintes fois, et pour des torts réels, pour de véritables insolences, assurait-il. Un jour, poussé à bout, il lui avait dit : « Madame, dans vos maximes et dans vos doctrines féodales, vous vous prétendez les seigneurs de vos terres ; eh bien ! moi, d’après vos principes, je me dis le seigneur de la France, et Paris est mon village. Or, je n’y souffre personne qui veuille m’y déplaire. Je vous juge par vos propres lois ; sortez-en, et n’y rentrez jamais. » L’Empereur, en l’exilant, s’était promis d’être inflexible pour son retour, parce qu’il avait beaucoup supporté avant de punir, et qu’il fallait, disait-il, un exemple sévère qui épargnât le besoin de le répéter sur d’autres. C’était là un de ses grands principes.

Je disais à l’Empereur que j’avais été fort souvent à l’hôtel de Luynes, que j’avais beaucoup connu madame de Chevreuse et sa belle-mère, à laquelle je demeurais toujours fort attaché. Celle-ci avait fait preuve d’une rare et constante affection pour sa belle-fille, ayant voulu partager son exil et l’ayant suivie dans tous ses voyages. Dans ma mission en Illyrie, je les rencontrai de nuit dans une auberge au pied du Simplon, et ce fut pour elles une véritable joie, une bonne fortune inattendue que de pouvoir se procurer au milieu du désert les plus petits détails de Paris et de la cour : c’était l’avidité de Fouquet aux récits de Lauzun ; car l’éloignement de la capitale était devenu pour elles une véritable mort, et elles en étaient au désespoir.

Enfin j’ajoutais que j’avais vu l’hôtel de Luynes pendant longtemps, sinon conquis, du moins calmé, et peut-être moins qu’indifférent. Les désastres inattendus avaient tout réveillé.

Quant à madame de Chevreuse, jolie, spirituelle, aimable, presque un peu plus que bizarre, elle avait été sans doute poussée par l’appât de la célébrité et par l’essaim de ses courtisans ou de ses adorateurs : « J’entends, reprit l’Empereur, elle espérait recommencer la Fronde ; mais moi je n’étais pas un roi mineur. »

Le brick le Musquito, parti d’Angleterre le 23 mars, est arrivé avec les journaux français jusqu’au 5 mars, et ceux de Londres jusqu’aux 21. Rentrant dans son cabinet, l’Empereur m’a dit de le suivre. Il y a lu le Journal des Débats. Pendant cette lecture, il m’a été remis de la part du grand maréchal, pour l’Empereur, une lettre venant de l’Europe. Je la lui ai remise ; il l’a lue une fois, a soupiré ; il l’a relue encore, l’a déchirée et jetée sous la table : elle était arrivée ouverte !… Il s’est remis à sa lecture des journaux, puis, s’interrompant tout à coup au bout de quelques minutes, il m’a dit : « C’est de la pauvre Madame ; elle se porte bien, et veut venir me joindre !… » et il s’est remis à lire. Ces nouvelles, les premières qui fussent parvenues à l’Empereur sur sa famille, étaient de la main du cardinal Fesch, et l’Empereur se montrait visiblement blessé de les avoir reçues ouvertes.


Moreau – Georges – Pichegru – Opinion du camp de Boulogne, de Paris – Maubreuil.


Jeudi 30.

L’Empereur est sorti sur les deux heures. Nous nous trouvions tous autour de lui ; il est revenu sur les journaux des Débats, sur les statues que les papiers annonçaient devoir être élevées à Moreau et à Pichegru. « À Moreau, disait-il, dont la conspiration de 1803 est aujourd’hui si bien prouvée, à Moreau, qui en 1813 est mort sous la bannière russe ! à Pichegru, coupable d’un des plus grands crimes que l’on connaisse ; un général qui s’est fait battre exprès, qui a fait tuer ses soldats de connivence avec l’ennemi ! Et après tout, continuait-il, comme l’histoire n’est guère que ce que répètent les hommes, à force de répéter que ce sont de grands hommes qui ont bien mérité de leur pays, ils finiront par passer pour tels, et leurs adversaires ne seront plus que des misérables. »

On lui faisait observer qu’il ne pouvait en être ainsi que dans les temps de ténèbres et d’ignorance ; qu’aujourd’hui la quantité d’actes et de monuments publics, l’impression, la gravure et l’universalité des lumières feraient toujours ressortir la vérité pour ceux qui voudraient la connaître, que chaque parti aurait ses historiens, à l’aide desquels l’homme sage pourrait toujours porter un jugement impartial.

L’Empereur alors a repris toute l’affaire de Moreau, Georges et Pichegru, dont j’ai déjà parlé et dont j’ai promis plus tard les détails ; il a dit aujourd’hui que celui qui confessa les premières indications désigna, sans pouvoir la nommer, une personne à laquelle Georges et les autres chefs ne parlaient que chapeau bas, avec beaucoup d’égards et de respect. On présuma d’abord que ce devait être le duc de Berri. Un instant on pensa que cela avait pu être l’apparition momentanée du duc d’Enghien. Un des conspirateurs, que la mélancolie saisit dans sa prison, déchira le voile sans intention. Il se pendit peu de jours après son arrestation ; on accourut au bruit, on le délivra, mais la nature avait repris ses droits : gisant sur son grabat, et dans la crise qu’il venait d’éprouver, il répétait des imprécations contre Moreau, l’accusait d’avoir appelé traîtreusement un bon nombre d’honnêtes gens, de leur avoir promis une grande assistance, et de n’avoir personne ; il nommait aussi Georges et Pichegru. Ce furent les premiers soupçons qu’on eut contre Moreau, les premiers indices contre Pichegru ; on n’avait pensé jusque-là ni à l’un ni à l’autre. Ce fut alors que Réal, qui était accouru à cette espèce de confession de mort, proposa au Consul d’arrêter Moreau.

« La crise était des plus fortes, disait l’Empereur ; l’opinion publique fermentait, on calomniait la sincérité du gouvernement sur la conspiration dont il parlait, sur les conspirateurs qu’il dénonçait. Ils étaient au nombre d’environ quarante que le gouvernement affirmait être dans Paris. On en publia les noms, et le Premier Consul mit son honneur à s’en saisir. Il manda Bessières, et commanda que sa garde entourât Paris et gardât ses murailles. Pendant six semaines personne ne sortit plus de Paris sans des motifs précis et autorisés. Tous les esprits étaient sombres ; mais chaque matin le Moniteur annonçait la capture d’un, deux ou trois des individus mentionnés. L’opinion tourna, elle me revint, et l’indignation croissait à mesure qu’on saisissait des conspirateurs. Il n’en échappa pas un seul, ils furent tous arrêtés. »

Les papiers du temps disent comment le fut Georges, qui ne succomba qu’après avoir tué deux hommes. Il paraît qu’il avait été trahi par son camarade, qui conduisait le cabriolet où ils étaient ensemble l’un et l’autre.

Quant à Pichegru, il fut victime de la plus infâme trahison. « C’est vraiment, disait l’Empereur, la dégradation de l’humanité ; il fut vendu par son ami intime, cet homme, disait l’Empereur, que je ne veux pas nommer, tant son acte est hideux et dégoûtant. » Et ici nous lui apprîmes que ce nom était dans le Moniteur, ce qui l’étonna. « Cet homme, continua-t-il, ancien militaire, et qui depuis a fait le négoce à Lyon, vint offrir de le livrer pour cent mille écus. Il raconta qu’ils avaient soupé la veille ensemble, et que Pichegru, se lisant chaque matin dans le Moniteur, et sentant approcher sa destinée, lui avait dit : Mais si moi et quelques généraux nous allions résolûment nous présenter au front des troupes, ne les enlèverions-nous pas ? – Non, lui dit son ami, vous ne vous doutez pas de la France ; vous n’auriez pas un seul soldat, et il disait vrai. La nuit venue, l’infidèle ami conduisît les agents de police à la porte de Pichegru, leur détailla les formes de la chambre, ses moyens de défense. Pichegru avait des pistolets sur sa table de nuit, la lumière était allumée, il dormait ; on ouvrit doucement la porte avec de fausses clefs que l’ami avait fait faire exprès. On renversa la table de nuit, la lumière s’éteignit, et l’on se colleta avec Pichegru, réveillé en sursaut. Il était très fort ; il fallut le lier et le transporter nu. Il rugissait comme un taureau. »

De là l’Empereur est passé à dire qu’en arrivant au consulat il avait eu à cœur d’apaiser les départements de l’Ouest. Il avait fait venir la plupart des chefs ; il en avait ému plusieurs, et avait, disait-il, fait verser des larmes à quelques-uns au nom de la patrie et de la gloire. Georges eut son tour ; l’Empereur dit qu’il tâta toutes ses fibres, parcourut toutes les cordes ; ce fut en vain : le clavier fut épuisé sans produire aucune vibration. Il le trouva constamment insensible à tout sentiment vraiment élevé ; Georges ne se montra que froidement avide du pouvoir : il en demeurait toujours à vouloir commander ses cantons. Le Premier Consul, après avoir épuisé toute conciliation, prit le langage du premier magistrat. Il le congédia en lui recommandant d’aller vivre chez lui tranquille et soumis, de ne pas se méprendre surtout à la nature de la démarche qu’il venait de faire en cet instant, de ne pas attribuer à faiblesse ce qui n’était que le résultat de sa modération et de sa grande force ; qu’il se dît bien et répétât à tous les siens que, tant que le Premier Consul tiendrait les rênes de l’autorité, il n’y aurait ni chance ni salut pour quiconque oserait conspirer. Georges s’en fut ; et la suite a prouvé que ce n’était pas sans avoir puisé dans cette conférence quelque estime pour celui qu’il ne cessa de vouloir détruire.

Moreau était le point d’attraction et de ralliement qui avait attiré la nuée de conspirateurs qui vint de Londres fondre sur Paris. Il paraît que Lajollais, son aide de camp, les avait trompés en leur parlant au nom de Moreau, et en leur disant que ce général était sûr de toute la France et pouvait disposer de toute l’armée. Moreau ne cessa de leur dire, à leur arrivée, qu’il n’avait personne, pas même ses aides de camp ; mais que, s’ils tuaient le Premier Consul, il aurait tout le monde.

Moreau, livré à lui-même, disait l’Empereur, était un fort bon homme, qu’il eût été facile de conduire : c’est ce qui explique ses irrégularités. Il sortait du palais tout enchanté, il y revenait plein de fiel et d’amertume ; c’est qu’il avait vu sa belle-mère et sa femme. Le Premier Consul, qui eût été bien aise de le rallier à lui, se raccommoda une fois à fond ; mais cela ne dura que quatre jours. En effet, depuis on essaya maintes fois de les rapprocher ; Napoléon ne le voulut plus. Il prédit que Moreau ferait des fautes, qu’il se perdrait ; et certes il ne pouvait le faire d’une manière qui justifiât plus complètement la prédiction du Premier Consul et le servît davantage.

À Wittemberg, quelques jours avant la bataille de Leipsick, on intercepta des chariots et des effets dans lesquels étaient les papiers de Moreau qu’on renvoyait à sa veuve en Angleterre. L’une de ces lettres était de madame Moreau elle-même, qui avait écrit à son mari de laisser là ses hésitations, son insignifiance habituelle, et de savoir prendre hardiment un parti ; de faire triompher la légitime, celui des Bourbons. Moreau répondait à cela, peu de jours avant sa mort, qu’elle le laissât tranquille avec ses chimères. « Me voilà bien rapproché de la France, lui mandait-il, bien à même de prendre de bonnes informations… Eh bien ! on m’a fait donner dans un véritable guêpier. »

L’Empereur fut au moment de faire imprimer ces papiers dans le Moniteur ; mais il existait encore en France quelques personnes aveuglément tenaces sur l’opinion qu’elles avaient toujours conservée de Moreau, s’obstinant à le regarder comme une victime de la tyrannie. La contre-révolution n’avait pas encore permis qu’on vînt se vanter de ses actes désavoués jusque-là, et en réclamer la récompense. La circonstance d’inimitié personnelle arrêta l’Empereur. Il ne trouva pas qu’il fût bien de la réveiller à son avantage, et de flétrir un homme qu’un boulet venait de frapper sur le champ de bataille.

Le grand procès de Moreau et de Pichegru fut fort long et agita grandement l’esprit public. Ce qui vint ajouter encore à l’éclat de cette affaire et à la crise, remarquait Napoléon, fut de se trouver compliquée avec l’affaire du duc d’Enghien, qui vint à la traverse. « Les hommes d’État, disait l’Empereur, m’ont reproché une grande faute dans ce procès, et l’ont comparée à celle de Louis XVI dans l’affaire du collier, qu’il mit entre les mains du Parlement, au lieu de la faire juger par une commission. Selon ces hommes d’État, j’aurais dû me contenter de livrer les coupables à une commission militaire ; c’eût été terminé en deux fois vingt-quatre heures ; je le pouvais, c’était légal, et l’on ne m’en eût pas voulu davantage ; je ne me serais pas exposé aux chances que je courus. Mais je me sentais un pouvoir tellement indéterminé, j’étais en même temps si fort en justice, que je voulus que le monde entier demeurât témoin. Aussi les ambassadeurs, les agents de toutes les puissances assistèrent-ils constamment aux débats ! »

Quelqu’un alors fit observer à l’Empereur que le parti qu’il avait pris se trouvait bien heureux aujourd’hui, et pour l’histoire, et pour son caractère. Il existait par là trois volumes de pièces authentiques du procès.

Un de nous, qui servait alors à l’armée de Boulogne, disait que tous ces évènements, même celui du duc d’Enghien, y avaient paru en règle ; qu’ils y avaient été tous adoptés, et que sa surprise avait été grande, revenant quelques mois après à Paris, d’y trouver l’exaspération qu’ils y avaient créée.

L’Empereur convenait qu’elle avait été extrême, surtout celle causée par la mort du duc d’Enghien, sur laquelle même encore aujourd’hui en Europe on semblait, disait-il, juger aveuglément et avec passion. Il énumérait de nouveau son droit et ses raisons ; il a fait passer en revue les nombreuses tentatives pratiquées sur sa personne. Il remarquait que pourtant il devait à la justice de dire qu’il n’avait jamais trouvé Louis XVIII dans une conspiration directe contre sa vie ; ce qui avait été, l’on pouvait dire, permanent chez M. le comte d’Artois. Il n’avait jamais connu de Louis XVIII que des plans systématiques, des opérations idéales, etc., etc…

« Si je fusse demeuré en 1815, a-t-il continué, j’allais produire au grand jour quelques-uns des derniers attentats. L’affaire Maubreuil surtout eût été solennellement instruite par la première Cour de l’empire, et l’Europe eût frémi d’horreur en voyant jusqu’où pouvait remonter la honte de l’assassinat et du guet-apens. »


Politique – Angleterre – Lettres retenues par le gouverneur – Paroles caractéristiques.


Vendredi 31.

À cinq heures, j’ai été joindre l’Empereur dans le jardin ; nous y étions tous réunis. Il était sur la politique, il peignait la triste situation de l’Angleterre au milieu de ses triomphes ; le gouffre de sa dette, la folie, le besoin, l’impossibilité pour elle d’être un pouvoir continental, les dangers de sa constitution, les véritables embarras des ministres, la juste clameur de tous. L’Angleterre, avec ses cent cinquante ou deux cent mille soldats, faisant autant d’efforts que lui en avait jamais fait à l’époque de sa grande puissance, elle faisait peut-être davantage. Jamais il n’avait eu plus de cinq cent mille Français au complet. Les traces de son système continental étaient suivies maintenant par toutes les puissances du continent : elles le seraient plus à mesure qu’elles s’assiéraient davantage. Il n’hésitait pas à dire, et il le prouvait, que, malgré les évènements du jour, l’Angleterre eût gagné à demeurer fidèle au traité d’Amiens ; que l’Europe entière y eût gagné ; que lui seul Napoléon et sa gloire y eussent perdu, et que c’était l’Angleterre pourtant, et non pas lui, qui l’avait rompu.

Il n’était plus qu’un système pour l’Angleterre, continuait-il, celui de revenir à sa constitution, d’abandonner le système militaire, de ne plus se mêler du continent que par l’influence de la mer, sur laquelle elle régnait seule aujourd’hui. Si elle prenait toute autre marché, on pouvait lui prédire de grands malheurs ; et elle la prendrait inévitablement cette marche, parce que toute son aristocratie le voudrait ainsi, et que l’ineptie, l’orgueil ou la vénalité de son ministère présent le feraient persister dans sa marche actuelle.

L’Empereur est rentré dans son cabinet où je l’ai suivi. Il m’a parlé d’une lettre qui, m’ayant été envoyée d’Angleterre par la poste ordinaire, aurait été retenue par le gouverneur, pour ne lui avoir pas été adressée officiellement. On en disait autant d’une lettre pour le grand maréchal. L’Empereur remarquait que, s’il en était ainsi, il y aurait quelque chose de barbare et d’inhumain dans la conduite du gouverneur de les avoir renvoyées sans nous en avoir parlé, sans nous donner la consolation d’apprendre de qui elles étaient. Un défaut de forme, disait-il, peut se réparer aisément dans l’île ; il ne saurait en être de même à deux mille lieues de distance de nous.

Après le dîner, l’Empereur, causant sur notre situation et la conduite du gouverneur, qui est venu aujourd’hui faire rapidement le tour de nos murailles, revenait sur la dernière entrevue qu’ils avaient eue ensemble, et disait des choses précieuses à ce sujet. « Je l’ai fort maltraité sans doute, disait-il, et rien que ma situation présente ne saurait me justifier ; mais la mauvaise humeur m’est permise : j’en rougirais dans toute autre situation. Si c’eût été aux Tuileries, je me croirais en conscience obligé à des réparations. Jamais, au temps de ma puissance, je ne maltraitai quelqu’un qu’il n’y eût de ma part quelque mot qui raccommodât le tout ; mais ici il n’y en a eu aucun, et je n’en avais pas l’envie. Toutefois il y a été peu sensible ; sa délicatesse n’en a pas semblé blessée. J’aurais aimé, pour son honneur, à lui voir, par exemple, témoigner de la colère, repousser la porte avec violence en sortant, ou toute autre chose pareille. J’eusse été certain du moins qu’il y avait en lui du ressort et de l’élasticité ; mais je n’y ai rien trouvé. »