Mémorial de Sainte-Hélène (1842)/Tome 2/Chapitre 02

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Ernest Bourdin (Tome IIp. 56-148).


Chapitre 2.


Vigne patrimoniale de Napoléon, etc. – Sa nourrice, etc. – Son toit paternel – Larmes de Joséphine durant les échauffourées de Wurmser aux environs de Mantoue.


Jeudi 8.

Je suis entré chez l’Empereur sur les onze heures ; il faisait sa toilette et passait en revue, avec son valet de chambre, plusieurs échantillons de parfumeries et d’odeurs envoyés d’Angleterre ; il s’informait de tous, n’en connaissait aucun, et riait fort de sa crasse ignorance, disait-il. Il a désiré déjeuner sous la tente, et nous y a tous réunis.

Il se plaignait de la mauvaise qualité du vin, et appelait en témoignage son maître-d’hôtel Cypriani, qui est Corse, pour affirmer qu’ils en avaient de bien meilleur chez eux. À ce sujet il disait avoir eu en patrimoine la première vigne de l’île, grande et considérable, l’Esposata, c’était son nom ; il n’en devait parler, disait-il, qu’avec reconnaissance. C’était grâce à elle qu’il avait, dans sa jeunesse, fait ses voyages de Paris ; c’était elle qui fournissait aux frais de ses semestres. Nous lui demandions ce qu’elle allait devenir. Il nous a dit en avoir disposé depuis longtemps en faveur de sa nourrice, à laquelle il croyait bien avoir donné dans l’île peut-être cent vingt mille francs de biens-fonds ; il avait voulu même lui donner, disait-il, sa maison patrimoniale, mais la trouvant trop au-dessus de l’état de sa nourrice, il l’avait donnée à la famille Ramolino, sa plus proche du côté maternel, à condition que celle-ci ferait passer son habitation à la nourrice[1].

En somme, il en avait fait une grande dame, disait-il. Elle était venue à Paris lors du couronnement ; elle avait eu une audience du pape de plus d’une heure et demie. « Pauvre pape, disait l’Empereur, il fallait qu’il eût bien du temps de reste ! Elle était, au demeurant, extrêmement dévote. Elle avait pour mari un caboteur de l’île. Elle plut beaucoup aux Tuileries, et enchanta toute la famille par la vivacité de son langage et de ses gestes. L’impératrice Joséphine lui donna des diamants. »

Après le déjeuner, l’Empereur, fidèle à sa résolution d’hier, a voulu se mettre au travail ; il a mis la dernière main au chapitre de la bataille de Castiglione, si remarquable pour la précision des manœuvres et l’importance des résultats éloignés.

Après ce travail il a gagné le bois, dans l’intention d’y attendre la calèche. Continuant la conversation qu’avait amenée le chapitre, il racontait que Joséphine était partie de Brescia avec lui, et avait ainsi commencé la campagne contre Wurmser. Arrivée à Vérone, elle avait été témoin des premières fusillades. Revenue à Castel-Novo, et voyant le passage des blessés, elle voulait gagner Brescia ; mais elle se trouva arrêtée par l’ennemi déjà à Ponte-Marco. Dans l’inquiétude, l’agitation du moment, la crainte la saisit, et elle pleura beaucoup en quittant son mari, qui lui dit en l’embrassant avec une sorte d’inspiration : « Wurmser va payer cher les pleurs qu’il te cause ! » Elle fut obligée de longer en voiture, et de très près, le siège de Mantoue. On tira sur elle de la place, et quelqu’un de sa suite fut même atteint. Elle traversa le Pô, Bologne, Ferrare, et gagna Lucques, poursuivie par la crainte et les mauvais bruits qui volaient d’ordinaire autour de nos armées patriotes, mais soutenue intérieurement par son extrême confiance en l’étoile de son mari.

Telle était pourtant déjà l’opinion de l’Italie, observait l’Empereur, et les sentiments imprimés par le général français, qu’en dépit de la crise du moment et de tous les faux bruits qui l’accompagnaient, sa femme fut reçue à Lucques par le sénat, et traitée par lui comme l’eût été la plus grande princesse : il vint la complimenter, et lui présenta les huiles d’honneur ; il eut lieu de s’en applaudir. Peu de temps après, les courriers annoncèrent les prodiges de son mari et l’anéantissement de Wurmser.

Vendredi 9. – L’Empereur a déjeuné sous la tente ; il y a travaillé le chapitre de la Brenta, où l’audace des entreprises, la multitude des combats, le prodige des hauts faits, semblent appartenir bien plus aux fictions du Tasse qu’aux vérités de nos temps modernes.

À trois heures il est monté en calèche. Le gouverneur s’était présenté durant notre promenade ; il eût désiré parler à l’Empereur au sujet, croit-on, de la fête du prince régent, qui est lundi prochain, 12 du courant, et le prévenir des salves que cette circonstance occasionnera au camp, si près de nous. D’un autre côté, on dit qu’il a donné l’ordre de ne fournir que la table de l’Empereur, et de faire un compte particulier pour chacun de nous, trouvant la dépense fort au-dessus de son crédit. Cela est à peine croyable ; toutefois, nous verrons.


Catherine II – Gardes impériales – Paul Ier, etc. – Projet sur l’Inde, etc..


Samedi 10.

L’Empereur a été souffrant et a pris un bain. Sur les trois heures, il s’est promené et a demandé la calèche. Il venait de lire l’histoire de Catherine. « C’était une maîtresse femme, disait-il : elle était digne d’avoir de la barbe au menton. La catastrophe de Pierre, celle de Paul, étaient des révolutions de sérail, des coups demain de janissaires. Ces milices de palais sont terribles, ajoutait-il, et d’autant plus dangereuses que le souverain est plus absolu. Ma garde impériale aussi eût pu devenir fatale sous une autre main que la mienne. »

L’Empereur disait que lui et Paul avaient été au mieux ensemble. Lors de la catastrophe de celui-ci, dans laquelle, du reste le public n’a épargné ni les siens ni ses alliés, Napoléon complotait, ajoutait-il, précisément en ce moment-là même avec lui une expédition des Indes, et il l’eût certainement porté à l’exécuter. Paul lui écrivait très souvent et fort au long : sa première communication avait été curieuse et originale, « Citoyen Premier Consul, lui avait-il écrit, de sa main, je ne discute point le mérite des droits de l’homme ; mais quand une nation met à sa tête un homme d’un grand mérite et digne d’estime, elle a un gouvernement, et la France en a désormais un à mes yeux, etc., etc. »

Au retour, nous avons trouvé l’amiral et sa femme ; l’Empereur les a fait monter en calèche, et a fait un tour de plus ; il s’est ensuite promené quelque temps d’une manière tout à fait gracieuse avec lady Malcolm.


L’Empereur évêque, etc. – N’avait jamais souffert de l’estomac.


Dimanche 11.

Après le déjeuner sous la tente et quelques tours de jardin, l’Empereur a fait une dernière lecture du chapitre d’Arcole : on le trouve dans ce Recueil.

Durant notre tour en calèche : « C’est dimanche, a fait observer quelqu’un. Nous aurions la messe, a dit l’Empereur, si nous étions en pays chrétien, si nous avions un prêtre, et cela nous eût fait passer un instant de la journée. J’ai toujours aimé le son des cloches de campagne, disait-il. Il faudrait se décider, ajoutait-il gaiement, à faire un prêtre parmi nous : le curé de Sainte-Hélène. – Mais comment l’ordonner, a-t-on dit, sans évêque ? – Et ne le suis-je pas, a repris l’Empereur, n’ai-je pas été oint du même chrême, sacré de la même manière ? Clovis et ses successeurs n’avaient-ils pas été oints dans le temps avec la formule de Rex Christique sacerdos ? N’était-ce pas là réellement de vrais évêques ? La jalousie et la politique des évêques et des papes n’a-t-elle pas seule amené depuis la suppression de cette formule ? etc., etc. »

À dîner, je ne mangeais pas ; l’Empereur a voulu en connaître la cause. J’avais un grand mal d’estomac, souffrance à laquelle je disais être fort sujet. « Je suis plus heureux que vous, a observé l’Empereur ; de ma vie je n’ai senti ma tête ni mon estomac. » L’Empereur se répétait volontiers ; aussi a-t-il prononcé ces mêmes paroles peut-être dix, vingt, trente fois au milieu de nous en différents moments[2].


Campagne de 1809, dite de Wagram : espace de six mois – État de l’Europe – Plans de la cinquième coalition – Machinations intérieures – Bataille d’Eckmülh – Belles leçons de stratégie – Réflexions ; conséquences – Bataille d’Essling – Bataille de Wagram – Traité de Vienne, le 14 octobre.


Lundi 12.

L’Empereur a passé la matinée dans son bain à lire les journaux des Débats de mars et d’avril, venus hier par la voie du Cap. L’Empereur s’en est fort occupé : ils lui laissaient beaucoup d’agitation.

En général, depuis que l’Empereur avait reçu des livres et surtout les Moniteurs, il demeurait beaucoup plus chez lui, il sortait à peine : plus de cheval, pas même la calèche ; à peine respirait-il quelques instants dans le jardin ; il ne s’en portait pas mieux ; ses traits et sa santé s’altéraient visiblement.

Aujourd’hui je l’ai trouvé lisant les Croisades de Michaud, qu’il a quittées pour parcourir les Mémoires de Bezenval. Il s’est arrêté sur le duel de M. le comte d’Artois et du duc de Bourbon ; il en trouvait les détails curieux, mais bien loin de nous. « Il est difficile, disait-il, de voir des temps plus rapprochés et des mœurs aussi différentes. »

Dans le cours des conversations du jour, il est arrivé à l’Empereur de dire de nouveau, ce que je dois avoir déjà mentionné ailleurs, que sa plus belle manœuvre avait été à Eckmülh, sans toutefois la spécifier davantage.

J’exprimais, et au moment même de l’impression de ce volume, mes regrets à cet égard à un de mes amis auquel je laissais parcourir mon manuscrit. Il m’a dit qu’il n’hésitait pas à prononcer que ces mots de l’Empereur dussent s’entendre, non seulement de tout l’ensemble de la bataille, mais encore de celui de toute la campagne, qu’il disait être celle qui avait renfermé le plus d’embarras et requis le plus de combinaisons et de génie. « L’Empereur, me disait-il, y est toujours en action ; il tient constamment les fils qui non seulement vont déterminer la victoire sur le terrain où il opère, mais réagiront encore sur l’universalité de l’Europe. » Il a voulu me le prouver, et cette circonstance m’a valu son secret. D’un rang élevé dans la garde, ce digne officier[3], à la teinte antique par son amour de la patrie, sa fièvre du bien, sa brusque franchise, sa rigide droiture, à l’écart aujourd’hui par la nature de ses opinions et de ses sentiments, s’occupe dans sa retraite avec autant de talent que de modestie d’une entreprise vraiment nationale : le Tableau des Campagnes de Napoléon.

Sa campagne de 1809 étant entièrement finie, sauf rédaction, il a bien voulu me la confier ; il a fait plus, il m’a fait l’insigne faveur de la mettre à mon entière et libre disposition. Mon embarras dès lors n’a plus été que dans le choix ; car, gouverné par l’espace et dans l’obligation d’abréger, j’ai dû mutiler sans cesse, c’est-à-dire gâter. Quoi qu’il en soit, en voici l’extrait :

« Napoléon, au milieu de son expédition d’Espagne, est contraint de quitter inopinément ce pays, et reparaît tout à coup aux Tuileries le 23 janvier 1809. Il devenait urgent pour lui d’accourir à la défense de l’empire menacé du péril le plus imminent.

Quelque rapide qu’eût été l’incursion de l’Empereur dans la Péninsule, ce court intervalle avait suffi aux intrigues du ministère anglais et à la malveillance des cabinets du continent pour accomplir une nouvelle coalition.

La Prusse avait armé furtivement, et s’engageait à se déclarer dans l’occasion ; l’enthousiasme d’Alexandre pour Napoléon s’était éteint. Un voyage du roi et de la reine de Prusse à Pétersbourg avait opéré ce changement : la Russie épiait le moment favorable, se concertant déjà en secret avec la Prusse, et liant des intelligences mystérieuses avec Vienne. Quant à l’Autriche, elle n’avait d’autre sentiment que de dévorer ses peines en multipliant les protestations d’amitié, d’autre occupation que de songer à recouvrer ses pertes. Enfin toute l’Allemagne, et surtout le nord de ce pays, était remplie d’associations secrètes dirigées contre la France. La masse démocratique, conduite par des publicistes et des professeurs exaltés, rêvait la régénération politique, besoin du siècle. Les intérêts aristocratiques se joignaient ardemment à ceux-là, sous l’apparence patriotique de la libération allemande, ne calculant au fond que le retour de leurs privilèges. Tous étaient unis sous le nom généralement connu de Tugendbund (Association de la vertu).

« Ainsi la cinquième coalition se présentait tout à la fois guerrière et conspiratrice.

« Cette fois, continue l’auteur, les armées autrichiennes devaient attaquer de front et marcher droit sur nos frontières, non comme en 1799, 1805 ou 1814, en cherchant les endroits faibles, mais comme gens au contraire qui ne craignaient pas les parties les plus fortes, étant assurés d’y trouver de l’appui. En même temps on devait détacher au loin des corps autrichiens, dans la Prusse méridionale, sur la Vistule, dans la Saxe, dans la Bavière, dans le Tyrol et le Vorarlberg, appelant partout à des insurrections qu’on avait préparées, et auxquelles devaient prendre part surtout les anciens sujets prussiens plus exaspérés que tous les autres, excités en dessous main par leur ancien gouvernement.

« Le corps de l’archiduc Ferdinand devait arriver jusqu’à Thorn, amenant cent pièces de canon dont la Prusse avait besoin avant de se déclarer. La coalition comptait que les souverains de la confédération du Rhin se joindraient à elle, soit de gré, soit de force, à mesure que les armées autrichiennes s’avanceraient sur leur territoire. Des promesses et des menaces leur avaient été déjà adressées ; et, s’il faut juger de cette époque par celles qui ont suivi, les espérances des coalisés n’étaient pas entièrement dénuées de fondement.

« L’Angleterre devait opérer conjointement avec l’Autriche, et faire en même temps de fortes diversions. Un armement, le plus considérable qu’elle eût jamais rassemblé, était dans ses ports de la Manche ; et pouvait jeter une armée de plus de quarante mille hommes, soit dans le nord de l’Allemagne, soit dans la Hollande ou dans la Belgique, qu’on supposait mécontentes. Cette armée, marchant au-devant de la grande armée autrichienne, pouvait se rejoindre à elle sur le Rhin, au travers des pays insurgés. Des troubles éclatèrent effectivement dans le nord de l’Allemagne, en Hollande et dans l’ancien électorat de Trèves, pays le plus favorablement situé pour une telle opération. Des bouches du Weser et des côtes de la Hollande aux frontières de la Bohême, il n’y a guère plus de cent lieues de distance. Il suffisait donc de quelques jours pour accomplir cette jonction. Une autre armée anglaise de quinze mille hommes, réunie en Sicile, devait débarquer à Naples, faire soulever l’Italie méridionale, et aider ainsi aux opérations de l’armée autrichienne dans la Lombardie.

À l’aide de toutes ces attaques des armées et des nations étrangères ; des machinations peut-être plus terribles encore se tramaient dans l’intérieur de la France. Il est reconnu maintenant que le conventionnel Fouché, réunissant alors les ministères de l’intérieur et de la police, servait depuis longtemps la famille des Bourbons. Chaque semaine il lui livrait le bulletin secret destiné à Napoléon seul. « On prétend aussi que Fouché voulait se saisir du pouvoir lors des nouvelles de la bataille d’Essling et de la rupture des ponts du Danube. » D’autres disent « qu’en cette circonstance[4] la couronne impériale devait être déférée à Bernadotte[5]. » Il est plus aisé de pressentir que de connaître exactement les intrigues auxquelles put se livrer ce ministre (Fouché), investi d’un si grand pouvoir et ayant des relations si étendues. D’un autre côté, l’Angleterre n’avait cessé d’entretenir des correspondances dans la Vendée ; et quoique ce pays fût ramené par une administration douce et éclairée, les agents de l’étranger y trouvaient toujours quelques accès. Déjà, pendant la campagne de 1807, on avait tenté de le faire soulever de nouveau : « On voulait, dans la supposition où Napoléon viendrait à être défait dans une grande bataille, prendre les armes et recevoir le duc de Berri… Dix mille conscrits réfractaires étaient prêts à se soulever… De la Vendée le complot s’étendait dans la Bretagne, le Maine, la Basse-Normandie : Bordeaux n’y était pas étranger… Au moindre revers des armées de Napoléon, et à la moindre crise politique, le feu de l’insurrection laissait échapper ses étincelles. Le parti de l’opposition avait dans la Vendée ses points de correspondance et de ralliement (Bauchamps, t. IV). » Ainsi les espérances de la coalition sur ce pays n’étaient pas sans quelque fondement.

« L’Angleterre avait préparé une autre machination en Espagne. Là, c’était une conspiration toute militaire. Il ne s’agissait rien moins que de soulever l’armée française de Portugal, de la réunir avec l’armée anglaise, d’engager les autres corps français en Espagne à imiter cet exemple, de marcher sur les Pyrénées, où se trouverait une autre armée anglaise plus considérable, avec Moreau qui reviendrait de l’Amérique. On devait s’avancer sur Paris, et mettre Moreau à la tête du gouvernement. Les Anglais avaient répandu dans le pays et parmi les troupes françaises le manifeste et les proclamations de l’Autriche. Des officiers de notre armée de Portugal étaient gagnés ; ils avaient communiqué avec Wellington et Beresford ; un crédit de 600 000 fr. leur était ouvert à Porto. On annonçait l’espoir de se concerter avec les armées d’Allemagne et d’Italie (Le Noble, Montvéran).

« Au printemps de 1809, toutes les chances de la guerre et de la politique étaient donc contre la France ; l’Autriche avait sous les armes trois cent vingt mille hommes et sept cent quatre-vingt-onze pièces de canon ; cette armée avait été divisée comme les armées françaises, en neuf corps actifs et deux réserves. Ces corps avaient en eux tous les moyens d’administration et d’exécution, de manière à pouvoir agir isolément ou combinés. En arrière de ces forces, entièrement disponibles, était une réserve imposante, préparée depuis longtemps, non entièrement organisée, mais qui, pendant la campagne même, fournit d’abondants secours. Elle se composait des landwerth ou défenseurs de la patrie, des dépôts d’infanterie et de cavalerie, enfin de l’insurrection hongroise, et pouvait s’évaluer à deux cent vingt-quatre mille hommes, qui, joints aux forces régulières indiquées ci-dessus, composaient à l’Autriche une masse de cinq cent quarante-quatre mille combattants. Le prince Charles, ministre de la guerre et généralissime, commandait en Allemagne la principale armée, composée des six premiers corps et des deux réserves. Le prince Ferdinand était avec le septième en Pologne ; le prince Jean avec les huitième et neuvième en Italie. Tous les princes de cette maison prenaient part à la guerre.

Napoléon n’avait à opposer à toutes ces forces que deux cent vingt mille hommes en Allemagne, qui étaient loin d’être tous Français, cinquante-sept mille en Italie, dix-huit mille en Pologne, et un total de quatre cent vingt-cinq pièces de canon. Il avait la diversité des nations contre lui, et quarante mille hommes de moins que le prince Charles, lorsqu’il opéra en Bavière, etc.

« Les deux grandes lignes d’opération du nord et du midi de l’Allemagne sont éloignées de quarante lieues de distance moyenne entre Augsbourg et Bamberg. On peut agir sur chacune d’elles, ou passer de l’une à l’autre ; mais il est difficile et surtout dangereux d’opérer sur les deux à la fois, parce que l’armée ennemie qui se plaçait au milieu des deux lignes pourrait détruire successivement les corps séparés de son adversaire, même avec des forces inférieures, ou deviendrait du moins maîtresse des opérations. L’armée, ainsi placée, arrêterait les mouvements de son ennemi, sur les derrières duquel elle peut manœuvrer. Il résulte de là que les points militaires les plus importants de ce théâtre sont les passages du Danube, surtout ceux où aboutissent les grandes communications, les confluents des rivières qui servent de lignes de défense, ceux qui maîtrisent les deux lignes d’opération, et les défilés de l’est et de l’ouest (Ulm et Passau) ; ensuite viennent les principaux passages, sur les grands affluents du Danube, les capitales, les villes, les nœuds de routes, etc. Parmi celles-ci, le point de Ratisbonne est un des plus essentiels : il devint, en cette occasion, de la plus haute importance pour les deux armées, afin de maîtriser les opérations sur les deux rives du Danube, etc.

« L’Autriche, ayant conservé des relations avec la Belgique et les pays allemands cédés depuis longtemps à la France, espérait les soulever en y faisant pénétrer ses armées. Pour cela les principales forces autrichiennes, réunies en Bohême, et débouchant de ce pays, devaient d’abord suivre la ligne d’opération du Nord par la Franconie. En quinze ou dix-huit marches elles devaient atteindre facilement l’embouchure du Mein. Traversant tous les cantonnements de l’armée du Rhin, elles pouvaient espérer, avec leurs masses supérieures, de les battre en détail, et d’empêcher ainsi les divers corps français du Nord et du Midi de se réunir. C’était un avantage capital ; c’en était un autre considérable que de gagner rapidement du terrain, pour faire déclarer les souverains de la confédération et insurger les peuples. On attribua dans le temps au général Mayer les dispositions militaires de ce plan, qui eut un commencement d’exécution, puisque les cinq premiers corps de l’armée autrichienne, outre la première réserve, étaient placés en Bohême, tandis que le sixième et la deuxième réserve agissaient seuls en Bavière. Les opérations, qui avaient dû commencer dès le mois de mars, furent ensuite renvoyées au 8 avril.

« Les inconvénients du plan de Mayer n’avaient pas échappé à la pénétration de l’archiduc, dont le grand mérite était de bien connaître son ennemi et son terrain. Pendant que la grande armée autrichienne aurait marché par la ligne d’opération du nord, vers les frontières de France, où elle eût trouvé nos réserves et la défense nationale, le cœur de la monarchie autrichienne, sa capitale même, restaient à découvert devant un ennemi tellement actif, qu’il pouvait des Alpes Noriques y porter encore d’autres corps. Mais cette grande armée autrichienne elle-même était exposée aux manœuvres que Napoléon, laissé maître du Danube, pouvait exécuter sur ses flancs et ses derrières, soit par Straubing, après avoir battu le corps de Bavière, soit en débouchant de suite sur Bamberg, Wurzbourg et Hanau. Le prince Charles n’avait pas oublié la poursuite du Tagliamento jusqu’au-delà de Léoben en 1797 ; surtout la prise de Vienne, une vingtaine de jours après la capitulation d’Ulm, en 1805 ; la destruction des armées prussiennes à Iéna, opérée en quelques instants par une manœuvre de flanc. L’archiduc savait bien qu’il n’avait plus affaire à un Moreau, qui, sans bouger, le laisserait derrière lui aller tranquillement de l’Iser sur le bas Rhin. Le prince sentit la nécessité d’occuper avant tout la ligne d’opération sur la rive droite du Danube : il revint à un projet d’offensive directe, qui le tenait sur le chemin de la capitale, et fit repasser le Danube, à Lintz, par la majeure partie de son armée, ne laissant en Bohême que les premier et deuxième corps. D’après les retards qu’éprouvait le commencement des hostilités, il eut le temps de terminer cette nouvelle disposition.

« Quant à Napoléon, il attend tout des mouvements de l’ennemi. Son but est de battre la grande armée autrichienne et de retourner dans Vienne, pour y dissoudre cette nouvelle coalition, punir l’injuste agression et dicter encore une fois la paix. Son unique disposition préparatoire est de se tenir sur les deux rives du Danube, maître de se concentrer, selon l’occasion, sur l’une ou l’autre, entre Donawert et Ratisbonne. Il attend que les mouvements de l’ennemi soient démasqués, et c’est sur le terrain même qu’il improvisera ses dernières dispositions. Il abandonne tout à fait les montagnes dont il deviendra maître lorsqu’il le sera de la plaine où se trouve le chemin de Vienne, et au travers de laquelle il fera voler rapidement ses masses. Sans s’inquiéter de la composition de son armée, des conscrits qui s’y trouvent en quantité, des corps allemands avec lesquels il devra agir, il a résolu de ne pas retirer un seul homme de ses vieilles bandes d’Espagne, où elles combattent plus directement nos véritables ennemis, les Anglais.

« Au 20 mars, le corps de Davoust occupait les deux grandes routes qui conduisent de Bohême sur le Mein et dans le Palatinat du Rhin. Les corps de Masséna, Oudinot, Lefèvre et Vandamme étaient en Souabe sur la grande route de Vienne, par Munich, Augsbourg et Ulm. Tous ces corps devaient, en cas d’attaque, manœuvrer de manière à se réunir sur le Danube, vers Ingolstadt ou Donawert. Ainsi l’armée française, qui s’étendait d’abord des montagnes de Thuringe au pied des Alpes, et dont les deux masses principales gardaient les lignes d’opération du nord et du midi, dans la Franconie et la Souabe, était soumise d’avance à un plan général de concentration sur le Danube, vers les points d’où elle pouvait le mieux manœuvrer sur l’une ou l’autre rive. À cette même époque, les armées autrichiennes, d’abord réunies dans la Bohême, faisaient leur mouvement par Lintz, pour joindre les corps de Hiller au camp de Wels ; laissant Bellegarde et Kollowrath sur les frontières de la Bohême, en face de Bareuth et d’Amberg. Ce mouvement de l’archiduc avait été, fort long, et ne s’était terminé qu’au commencement d’avril. On peut voir maintenant, d’après la position de l’armée française, qui devait être bien connue de l’archiduc, qu’en sortant vivement de la Bohême, il pouvait espérer de culbuter les cantonnements de Davoust, et gagner leur droite vers le Danube : du moins il pouvait atteindre directement les bords du fleuve et de l’Altmulh, au-dessus de Ratisbonne, et y faire sa jonction avec les corps de Hiller. Ce mouvement, opéré rapidement, empêchait ou reculait fort en arrière la réunion des corps de l’armée française, rendait l’archiduc maître des clefs du terrain et de la plaine, au moins jusqu’au Lech ; il le tenait à portée en même temps de la route directe de Vienne, comme des insurrections du nord, dont il s’éloignait trop. Plus tard le prince Charles revint à cette opération, mais par un trop long détour ; alors il n’était plus temps.

« Bientôt la guerre commença. Les armées françaises ne s’attendaient nullement à être attaquées aussitôt ; elles eussent été surprises, si cela eût été possible. Napoléon était encore à Paris, et n’en partit que sur la nouvelle de l’agression.

« Le 4 avril, Berthier arrivait à Strasbourg et s’y établissait.

« L’archiduc avait quitté Vienne le 1er ; le 6, sa proclamation à l’armée autrichienne annonce la guerre. Le salut de la patrie nous appelle à de nouveaux exploits, etc., dit-il. Quel long commentaire mériterait ce peu de mots !

« Le 8, les Autrichiens violent la foi des traités existants, surprennent le passage de l’Inn. Le lendemain seulement un simple billet de l’archiduc au commandant de l’armée française dénonce les hostilités, avec moins de formalités qu’on n’en met à la rupture du plus simple armistice. L’agression des Autrichiens avait commencé en même temps sur tous les points ; ils envahissent à la fois la Bavière, la Franconie, le Tyrol, l’Italie et la Pologne. L’armée de l’archiduc Charles marche au-delà de l’Inn, et les corps de Bellegarde débouchent de la Bohême.

« Le 9, l’empereur François arrive à l’armée, établit son quartier-général à Lintz… »

Ici l’auteur expose les vues qu’il suppose à l’archiduc, ses intérêts, ses dispositions ; il blâme la lenteur des Autrichiens, qui mettent onze jours à faire vingt-huit lieues, etc.

« Le 16, Napoléon arrivait à Stuttgard et donnait ses ordres directement à l’armée. Il était temps qu’il vînt en prendre le commandement pour s’opposer à la marche de l’ennemi, mais surtout pour remédier aux fausses manœuvres de Berthier, et pour terminer ses incertitudes. Celui-ci, arrivé à Donawert le 13 avril, se trouvait accablé sous le poids de ce commandement momentané ; il se portait tantôt à Neustadt, tantôt à Augsbourg ; ordonnait à Oudinot de se rendre à Ratisbonne, à Davoust d’envoyer la division Saint-Hilaire et la cavalerie de réservé sur Landshut et Freysingen. L’arrivée de Napoléon suspendit tout mouvement. Il attendit, pour agir, des nouvelles de la Bohême et de la Bavière. Le 17, il se rendit à Donawert. Son arrivée à l’armée fut annoncée par cette belle proclamation : « Soldats ! disait-il, le territoire de la confédération a été violé… J’étais entouré de vous lorsque le souverain d’Autriche vint à mon bivouac de Moravie ; vous l’avez entendu implorer ma clémence et me jurer une amitié éternelle. Vainqueurs dans trois guerres ; l’Autriche a dû tout à notre générosité ; trois fois elle a été parjure !!! Nos succès passés nous sont un sûr garant de la victoire qui nous attend. Marchons donc, et qu’à notre aspect l’ennemi reconnaisse son vainqueur. »

« Le 16 à l’arrivée de Napoléon à Stuttgard, nos deux grandes masses se trouvaient rangées autour de Ratisbonne et d’Augsbourg. Le troisième corps à Eterhauzen, Riedenbourg, Hemau, ayant sa deuxième division à Dassvang sa grosse cavalerie autour de Ratisbonne, le corps de la Saxe ducale à Ingolstadt, où allait arriver bientôt la division de réserve du troisième corps. L’ennemi qui avait manœuvré de manière à couper la division Friant, trompé dans ses projets, se montre le lendemain 17 devant Ratisbonne, et fait trop tard quelques tentatives sur le pont de la Régen. Les troupes commandées par Masséna se trouvaient à Augsbourg. Le centre de la ligne française semblait dégarni ; mais, barré par le Danube et le Lech, il était gardé par les Bavarois, les Wurtembergeois et la division ducale de Saxe. Cette ligne de notre armée était brisée : des deux ailes placées aux saillants, les corps français pouvaient tomber sur leurs ennemis, s’ils s’engageaient dans ce piège qui leur était tendu.

« En arrivant à l’armée ; Napoléon trouve le mouvement de la grande masse ennemie prononcé par la rive droite du Danube, entre ce fleuve et le bas Iser, de telle manière qu’elle ne peut plus atteindre la rive gauche du Danube qu’en forçant le passage de ce fleuve ou celui du Lech. Napoléon occupait par la place d’Augsbourg, qu’il fait mettre dans le plus grand état de défense par les postes retranchés de Landsberg, de Rain et de Donawert, tous les passages qui, sur la rive droite du Danube, portent en Souabe. Il donne aussi l’ordre de défendre à Ratisbonne le passage vers la Franconie. L’armée autrichienne étendue sur l’Iser, depuis Landshut jusqu’à Munich, mais attaquant en grande force sur Landshut, et débouchant par là, menaçait évidemment le centre de la ligne française. C’est au plus actif à réunir ses forces. Mais sommes-nous à temps de le faire sur la rive droite du Danube, et oserons-nous le tenter ? En marchant sur la rive opposée, il y aura un passage de fleuve à opérer, et par conséquent rien de décisif n’en peut résulter. Cependant l’ennemi était plus rapproché de Neustadt sur le Danube, et du point de concentration que de nos ailes ; il avait son ordre de marche en avant, ses derrières, ses lignes de retraite, tout bien assuré. Malgré tous ces avantages, Napoléon ordonne le mouvement général sur la rive droite, et par des marches de flanc : à Davoust, de Ratisbonne sur Neustadt ; à Masséna, d’Augsbourg sur Pfaffenhoffen ; lui-même se porte au centre, au poste du danger et des difficultés, pour arrêter les têtes de colonnes de l’ennemi et laisser le temps à ses rapides ailes de se rejoindre. Pour tout autre, et avec d’autres troupes, cette manœuvre eût été fort scabreuse ; mais pour Napoléon, c’est, comme il le disait, un calcul d’heures ; c’est aussi un calcul de terrain ; mais il ne faut s’y tromper ni de quelques minutes ni de quelques toisés ; car il y va du salut de l’armée. Quant à lui, il s’est rendu par ses dispositions cette manœuvre absolument sûre. Si l’ennemi s’avance sur le centre, Napoléon le battra ; s’il cherche à le tourner par son extrême gauche, il trouvera Augsbourg fermé, de manière à tenir tête à toute son armée réunie ; s’il veut gagner Ratisbonne, il doit le trouver aussi en défense. Dans ces deux derniers cas, Napoléon tombait sur les derrières de l’ennemi, et le poussait, soit sur le Danube, soit sur les Alpes. Ainsi la manœuvre contre l’ennemi, qui finit par se diriger sur Ratisbonne, va être aussi désastreuse pour lui que brillante pour nous ; car, avec sa droite, avancée entre le Danube et l’Iser, Napoléon va refouler dans le cul-de-sac, entre ces deux rivières, l’archiduc qui s’y est imprudemment enfoncé. Il ne s’agissait de rien moins que de la destruction totale de l’armée ennemie, si les ponts de Ratisbonne et de Landshut ne s’étaient pas trouvés ouverts.

« Napoléon annonce à Masséna que, pour cette grande et décisive manœuvre, il va refuser sa gauche, avancer sa droite ; et qu’entre le 18, le 19 et le 20, toutes les affaires de l’Allemagne seront décidées. »

Ici se trouve cette belle manœuvre qu’a voulu probablement mentionner l’Empereur, c’est-à-dire les dispositions préparatoires de la bataille, et elles sont en effet admirables. L’auteur décrit le placement et la marche de tous nos corps, ceux de l’ennemi, les engagements partiels, le résultat général, les fautes de l’archiduc, les nôtres même, dans les exécutions subalternes du moins ; car, pour la conception du chef, il nous la montre complète et devant amener infailliblement l’annihilation entière de toutes les forces ennemies. Je saute à pieds joints sur tous ces détails très curieux : ils seraient bien accueillis sans doute par les militaires ; mais ils pourraient paraître longs à tous les autres, et ils m’écarteraient de mon but outre mesure. Je passe tout de suite aux grands résultats exprimés dans la proclamation suivante de Napoléon, et puis aux réflexions de l’auteur :

« Soldats ! dit l’Empereur, vous avez justifié mon attente, vous avez suppléé au nombre par votre bravoure ! En peu de jours vous avez triomphé dans les trois batailles de Thann, d’Abensberg et d’Eckmülh, et dans les combats de Peissing, de Landshut et de Ratisbonne. Cent pièces de canon, quarante drapeaux, cinquante mille prisonniers, trois équipages, trois mille voitures attelées portant les bagages, toutes les caisses des régiments : voilà le résultat de la rapidité de vos marches et de votre courage.

« Naguère l’ennemi se promettait de porter la guerre au sein de notre patrie ; aujourd’hui, défait, épouvanté, il fuit en désordre. Déjà l’avant-garde a passé l’Inn, avant un mois nous serons à Vienne. »

« Cette proclamation, envoyée de tous côtés, annonça aux amis comme aux ennemis de la France les victoires et les projets de l’Empereur, etc.

« Ainsi, en quatre jours de combats et de manœuvres, sont accomplies les destinées de l’armée autrichienne, de cette armée si arrogante, si nombreuse, la plus belle qu’eût jamais mise sur pied la maison d’Autriche ! Par ses premières dispositions Napoléon a organisé le plan de sa grande bataille ; il a assuré la défense de ses postes, fait reconnaître le terrain pour une bataille en avant d’Augsbourg, dans la direction par laquelle l’ennemi semblait devoir s’avancer. Il a rectifié les fausses dispositions de Berthier, ramassé ses forces aux ailes, laissant libre le terrain où il voulait attirer l’ennemi. Il l’y a amené peu à peu, tout en prenant ses mesures pour le battre ensuite de quelque côté qu’il se tournât. Le 17 à midi, Napoléon arrive à l’armée ; le 18, il donne ses ordres, et annonce que dans trois jours tout doit être fini ; si sa prédiction éprouve un retard de quelques heures, c’est que sa jeune armée, composée en grande partie de conscrits, n’a pas cette vigueur des troupes d’Austerlitz et de Iéna. Le 19, commence l’exécution de ce plan dont on est obligé de reconnaître les fondements dans les premières dispositions des mois précédents ; la jonction de l’armée s’opère sous le canon de l’archiduc. Le 20, Napoléon rompt à Abensberg la ligne de l’ennemi et sépare totalement la gauche du centre. Le 21, il détruit à Landshut cette gauche, s’empare des magasins, du parc, de tous les équipages et des communications de la grande armée ennemie. Le 22, il revient à Eckmülh porter les derniers coups à l’armée de l’archiduc, dont les débris se sauvent honteusement au travers de Ratisbonne et des montagnes de la Bohême. Si Landshut eût été attaqué à temps par la rive droite, les corps de Hiller ne pouvaient plus se retirer et étaient entièrement écrasés sur les bords de l’Iser. Si Ratisbonne n’eût pas été livrée à l’Autriche, ses débris, accablés par toute l’armée française sur les bords du Danube, coupés de Straubing, privés de tout passage et de tout moyen de faire des ponts, étaient réduits aux dernières extrémités. Ainsi, sans ces deux contretemps, l’armée du prince Charles était entièrement détruite en quatre jours. Rien, du reste, n’en est échappé que par morceaux et en fuite.

À aucune époque de l’histoire on n’a vu une telle bataille, livrée sur un aussi grand terrain et dans des directions opposées, conduite à vue par la même tête, exécutée par les mêmes bras, avec une aussi rigoureuse précision, une telle rapidité et le meilleur emploi de tous les moyens, à moins qu’on en excepte toutefois, dans le début de Napoléon en Italie, Castiglione, Arcole et Rivoli surtout, où le génie avait devancé l’expérience.

« Il faut que les militaires se gardent bien de confondre ces manœuvres exécutées au loin, mais toujours en partant d’un centre unique, avec le système opposé de lignes étendues démesurément, sur lesquelles les plus grandes forces disparaissent, où le commandement suprême ne pouvant atteindre sur tous les points, la grande direction manque partout. L’un est le système des Daun, des Lascy, des Moreau ; l’autre celui de Frédéric et de Napoléon.

« Pendant ces batailles, tous ces mouvements de concentration et d’extension furent faits à la minute et dans la circonstance la plus opportune. Les troisième et quatrième corps, d’abord éloignés de plus de quarante lieues, se trouvèrent réunis dès le second jour par la manœuvre la plus audacieuse pour entrer sur la même ligne de bataille. Le quatrième corps fit en trois jours trente-six lieues, en poursuivant les lauriers que d’autres corps venaient saisir en avant de lui. Ensuite Napoléon fait des détachements successifs à mesure des besoins de tout ce vaste champ, qu’il embrasse dans tous ses points. Avant d’attaquer à Landshut, il détache Lefèvre pour venir au secours de Davoust ; avant Eckmülh, Bessières à la poursuite d’Hiller ; avant Ratisbonne, Masséna sur le bas Danube et le bas Inn ; à peine Ratisbonne est enlevée qu’il envoie à Landshut les grenadiers d’Oudinot, les Bavarois de Lefèvre, le corps de Lannes pour soutenir Bessières et former la tête de la colonne qui doit prévenir l’archiduc sur Vienne. Cependant Napoléon ne laisse pas un instant douteux le succès de ces belles combinaisons, car les corps de Masséna et d’Oudinot, qui ont tourné constamment la gauche de l’ennemi, sont toujours à même d’aider les corps engagés dans les journées des 20, 21 et 22. Davoust, tenant tête à la majeure partie de l’armée ennemie, reçut à propos les secours dont il avait besoin ; et s’il eût été poussé un peu le 21, l’armée aurait eu quelques lieues de moins à faire le 22, et des chances de succès de plus.

« Jamais on n’a mieux vu tout ce que peuvent le coup d’œil et l’à-propos. Ici, dans cet immense champ, pas un homme, pas un moment, pas le moindre avantage du terrain n’ont été perdus devant des ennemis qui ne savaient tirer parti ni des forces, ni du temps, ni des positions. Pas un combat n’était livré qui n’eût un but déterminé et souvent décisif. »

La stratégie semble surtout être la prédilection de l’auteur ; il en a fait et avec succès sa constante occupation. Il m’a montré la preuve authentique qu’il s’était exprimé, il y avait déjà deux ans, sur les célèbres campagnes d’Italie, en 1796, et celle de Marengo, précisément comme le fait l’Empereur dans ses dictées de Sainte-Hélène, qu’on vient de publier en cet instant ; c’est-à-dire qu’il avait deviné, saisi toutes ses idées et ses vues à cet égard. Il a fait un travail sur la topographie militaire du théâtre de la guerre en Italie, qui, présenté à Napoléon lors de son couronnement, le frappa tellement qu’il s’écria : J’aurais payé des millions pour avoir une telle chose quand je commandais ici. À ce talent reconnu, mais ignoré de Napoléon, se trouvaient réunis encore beaucoup de traits de courage très remarquables et grand nombre de blessures. Malheureusement la fatalité a voulu que les hautes chances offertes à nos braves se soient trouvées finies précisément à l’instant où celui-ci, entrant dans la garde, allait sortir de la foule. On sait que l’Empereur se plaisait à y puiser, et son coup d’œil si juste le faisait toujours à coup sûr. C’est sans entourage, sans intrigue, sans sollicitations aucunes qu’on a vu surgir inopinément les Lobau, les Drouot, les Bernard ; mon ami allait avoir son tour, son heure était venue.

« Les bords de l’Abens et de la Laber, dit-il, sont désormais devenus classiques pour l’art de la guerre. Les militaires iront étudier là, bien mieux que dans les livres, les théories des grandes opérations. Là ils verront inscrite pour des siècles la resplendissante gloire des armées françaises ! Là est un des plus beaux monuments, impérissable à jamais, tant qu’on lira dans l’histoire que des batailles ont été livrées par le même général et les mêmes troupes, le 19 à Thann, le 20 à Abensberg, le 21 à Landshut, le 22 à Eckmülh, le 23 à Ratisbonne. Là les militaires apprendront la connaissance du terrain, la pratique du coup d’œil, l’emploi des forces, l’opportunité des détachements, tout le secret des grandes batailles, qui consiste à savoir s’étendre et se concentrer à propos, et diriger ses masses selon le terrain et les dispositions de l’ennemi. Mais ces manœuvres doivent servir de leçons, et non pas d’exemple ; il faut les étudier et non les copier. Malheur à qui s’aviserait d’en exécuter de pareilles, même dans des conjonctures analogues, car il y perdrait certainement son honneur et son armée. Pour oser les tenter et pour en venir à bout, il fallait la toute-puissance du génie et du commandement dans le chef, jointe au plus absolu dévouement de la part de toute l’armée.

« Ces manœuvres présentent une leçon précieuse sur une des parties les plus difficiles de la guerre. On y apprendra comment on peut arrêter l’exécution d’une opération commencée, et détruire ces avantages si vantés de l’initiative. Ici, en effet, l’archiduc était en pleine opération quand Napoléon est arrivé. Si ces deux généraux avaient été d’une égale force secondaire, le chef français se serait hâté de gagner, par Donawert et Ratisbonne, la rive gauche du Danube ; il aurait gardé ces deux têtes en se réunissant entre Neustadt et Neubourg. Le chef autrichien aurait longuement manœuvré sans passer le Danube. Des semaines, des mois se seraient écoulés sans qu’il y eût rien de fait ; on eût vu une campagne à la Daun ou à la Moreau ; Si les deux généraux avaient été également supérieurs, le chef autrichien aurait continué sa pointe malgré celle des Français, se serait précipité sur le corps de Davoust, et l’aurait culbuté sur Ratisbonne ; là, le livrant au corps de la rive gauche ou au canon de Stadtamhof, si la ville tenait encore, il serait venu avec sa masse tomber successivement sur le centre et la gauche de l’armée française, dont il aurait eu probablement bon marché. On peut supposer que Napoléon aurait manœuvré avec moins d’audace s’il eût eu affaire à un ennemi de cette force, car il a dit dès le début de sa carrière : La guerre est une affaire de tact. La première chose est de savoir contre qui et avec qui on guerroie. L’archiduc le savait bien.

« Masséna, toujours grand à la guerre, Davoust, se montrant tous les jours plus digne des plus grands commandements, donnèrent à Napoléon des preuves de zèle et de dévouement, qualités qui commençaient à devenir assez rares pour pouvoir être louées ; mais Lannes fut l’Achille de l’armée, glaive exterminateur dans les cinq journées, où, avec les mêmes troupes, il combattit à de si grandes distances : à Arnhofen, à Attuhausen, à Rottembourg, à Landshut, à Eckmülh, à Ratisbonne. Pourquoi des destinées qui se développaient si éclatantes, et qui alors atteignaient la maturité du premier talent, devaient-elles être si vite terminées !!! Après ces illustres personnages ; les généraux, les officiers, toute l’armée, jeunes et vieux soldats, cavaliers et fantassins, Allemands et Français, tous se montrèrent dignes du grand capitaine.

« Ces victoires de Napoléon furent couronnées par les plus grands résultats. La désorganisation des armées de l’Autriche, l’ouverture des chemins de sa capitale, l’envahissement de ses provinces et la destruction des préparatifs d’invasion, des magasins, de la landwehr, des milices, etc. ; enfin la perte des conquêtes éphémères des archiducs Jean et Ferdinand, etc.

« L’Autriche se trouvait violemment frappée et plus qu’à demi vaincue. Mais ce coup terrible se ressentait bien plus loin encore dans toute l’Allemagne et même dans toute l’Europe. La coalition de 1809 venait d’être terrassée toute entière dans les champs de la Laber. Tous ses projets dépendaient de l’issue de la première bataille. Si l’affaire eût été douteuse, ou si elle eût été contraire à Napoléon, si seulement il avait différé son attaque, qu’il eût attendu ses ennemis ou porté des coups moins assurés, il eût été bientôt rejeté de l’autre côté du Rhin et accablé par l’Europe entière. En ce même moment éclataient les insurrections organisées dans le Tyrol, la Westphalie, la Prusse, mais les triomphes d’Eckmülh arrêtèrent l’embrasement qui allait s’étendre du Tyrol à la Baltique, raffermirent pour le moment la foi chancelante de la Prusse et de la Russie, retardèrent le départ de l’expédition anglaise, et dérangèrent le plan combiné contre la Belgique et la Hollande. Enfin ces triomphes comprimèrent aussi, à l’intérieur de la France et dans nos armées, ces intrigues que nous verrons s’y développer plus tard, etc.

« Cependant Napoléon ne devait pas laisser à l’Autriche le temps de réparer ses pertes, à la coalition celui de réunir ses forces et de renouer ses intrigues. Il fallait aller à Vienne pour forcer l’une et l’autre à la paix ; car celle-ci était toujours le but de toutes nos guerres, comme le prix de tous nos triomphes.

« Après Eckmülh se présente une grande question de guerre et de politique. Que devaient faire les chefs des deux armées ? On a récemment approuvé l’archiduc de s’être retiré en Bohême : on a blâmé Napoléon de ne pas avoir poursuivi une armée battue.

« Mais le prince Charles ne pouvait absolument faire autre chose que ce qu’il a fait. Il devait se mettre au plus vite à couvert ; il n’avait pas de choix. Seulement il a marché encore trop lentement, etc.

« Napoléon aussi a fait ce qu’il devait. À deux marches en arrière de Ratisbonne, le prince Charles avait trouvé un pays de montagnes et de défilés, la Bohême, où la défensive est si favorable. À la droite du Danube, Hiller s’était rallié, renfoncé sur l’Inn, et même s’avançait sur Neumarck. Si Napoléon s’était engagé d’une ou deux marches au-delà de Ratisbonne, il laissait toute liberté au prince Charles de regagner, à Passau ou à Lintz, la rive droite du Danube, d’y faire sa jonction avec Hiller, de défendre les approches de Vienne et de se réunir plus tard au prince Jean. Napoléon perdait alors le plus beau fruit de la bataille d’Eckmülh ; et ce n’était pas pour les laisser rejoindre qu’il avait séparé les deux armées autrichiennes ; il eût abandonné par là tout l’avantage de la victoire, de sa position et du terrain. Pour aller de Ratisbonne à Vienne par la Bohême, le chemin est mauvais, difficile ; il forme un grand contour, un arc dont une autre route, belle, facile, directe, forme la corde. Or, c’est cette dernière qu’occupait Napoléon sur la rive droite du Danube. Vienne est sur cette même rive, entourée d’une forte enceinte, susceptible d’une grande défense. Il ne pouvait espérer de l’occuper que par une marche rapide, par un coup de main. Il ne pouvait donc hésiter un instant à y courir. Cette détermination lui présentait toutes sortes d’avantages : elle maintiendrait la séparation des diverses armées autrichiennes, concentrerait autour de cette capitale toutes les forces françaises de l’Allemagne et de l’Italie ; rappellerait au centre de la monarchie tous les corps ennemis destinés à faire insurger au loin les peuples contre la France : toute autre conduite eût été une faute.

« Aussi la marche sur Vienne s’exécute avec la même habileté qui en avait ouvert la route. C’est la même célérité dans la course, la même précision dans les mouvements, la même étendue dans l’ensemble. Des ordres partent aussitôt pour Eugène, Bernadotte, Poniatowski. Napoléon fait écrire au premier : « Avancez en toute confiance, l’Empereur va percer au cœur de l’Autriche ; l’ennemi ne tiendra pas devant vous, etc., etc. » Au dernier : « qu’il s’en rapporte à son zèle. »

« Cependant à côté de tant d’audace se multiplient toutes les mesures de prudence ; une première réserve se forme à Ratisbonne pour nous garantir la ligne d’opération sur la rive gauche du Danube ; une deuxième se forme à Augsbourg, pour assurer la ligne d’opération de la rive droite ; une troisième se forme sous le nom de corps d’observation de l’Elbe. Les places intermédiaires sont mises en état de défense. À Mayence, les conscrits, à mesure qu’ils arrivent de l’intérieur, sont organisés en bataillons provisoires et acheminés vers l’armée, etc.

L’auteur, après avoir décrit ici les dispositions nouvelles, continue :

« Ainsi cette armée française, tellement concentrée quand il faut combattre, s’étend maintenant en colonnes de corps échelonnés au fond de la vallée du Danube, suivant parallèlement la marche de l’archiduc sur la rive opposée aux frontières de la Bohême, prête à faire face par la gauche le long du Danube, si l’armée de l’archiduc se présentait. L’armée pouvait se concentrer aussi sur un point quelconque de sa ligne en quarante-huit heures. C’est par cet heureux mélange de concentration et d’extension de corps si nombreux, manœuvrant avec la précision d’un régiment, que Napoléon déterminait d’aussi immenses succès et déconcertait les plans de ses ennemis, etc., etc.

« Nous vivons à une époque, remarque l’auteur, où les capitales prennent une telle importance sur les affaires de la guerre, que tout doit être sacrifié à la conservation de ces centres de l’administration et de la vie des empires : de leur occupation dépendent presque toujours la défense et le sort des États. Les exemples de Vienne et de Berlin, dans les deux guerres précédentes, l’avaient assez démontré. Depuis, l’occupation de Paris en a fourni deux nouvelles preuves. Si la prise de Moscou et de Madrid semblait en donner de contraires, on a été réduit à brûler la première, ne l’ayant pas su conserver ; et quant à la deuxième, il a fallu toutes les particularités de l’Espagne, qui ne se trouvent nulle autre part, tous les secours de l’Angleterre, les diversions de l’Europe, et une foule d’accidents pour sauver la Péninsule et produire cette exception à la règle générale. Les capitales doivent donc être mises à l’abri de l’invasion étrangère, afin de laisser aux armées la liberté de manœuvrer, et aux nations le temps de pourvoir à la défense générale. » Et à ce sujet il veut que Paris soit fortifié. C’était l’avis de Napoléon, dit-il ; c’était aussi celui de Vauban, et c’est encore celui de l’ingénieur qui chez nous le remplace aujourd’hui (Haxo), et qui ne porte qu’à 50.000.000 de francs les frais de cette défense toute extérieure, c’est-à-dire au triple seulement de ce qu’on consacre chaque année en embellissements, constructions, etc.

« Vienne, capitale de l’Autriche, était donc le but où tendaient également les deux commandants en chef, etc., etc.

« Or, aucune capitale n’était à cette époque dans une meilleure situation pour être défendue. À moitié couverte par le Danube, elle était entourée de deux fortifications : l’une extérieure, angulaire, à demi-revêtement, qui enferme ses faubourgs ; l’autre intérieure, formée d’une très forte enceinte, etc.

« Napoléon se présente devant Vienne le 10 mai au matin, quinze jours après Eckmülh, moins d’un mois après l’ouverture de la campagne ; il fait occuper les faubourgs sans résistance ; mais, lorsque l’avant-garde «  présente sur les glacis qui séparent les faubourgs de la ville, elle est reçue à coups de canon. Le maréchal Lannes envoie dans la place un aide de camp porteur d’une sommation. Cet officier est maltraité, retenu, et la ville tire contre ses faubourgs. Ceux-ci envoient une députation à Napoléon pour intercéder en faveur de Vienne. Il la renvoie avec une lettre de Berthier à l’archiduc Maximilien, qui commandait dans cette capitale ; mais à l’arrivée de cette députation le feu des remparts redouble. Dès lors Napoléon, qui voulait ménager cette capitale plus que ne le faisaient les princes autrichiens eux-mêmes, prend le moyen convenable pour forcer l’archiduc à l’évacuer sur-le-champ. Profitant de l’énorme faute qu’on avait commise en négligeant de lier la place au Danube, il conduit lui-même le quatrième corps, jette un pont sur le petit bras qui sépare le faubourg Landtraff du Prater, et fait occuper le petit pavillon de Lusthauss. En même temps, pour répondre au feu de la place qui ne cessait de battre les faubourgs, et pour détourner l’attention de l’archiduc, Napoléon fait établir une batterie d’obusiers à peu près sur le même emplacement où se fit l’attaque des Turcs en 1684.

« À neuf heures du soir des obus sont lancés dans la ville. Alors se trouvait malade dans le palais paternel la jeune archiduchesse Marie-Louise. Sur un simple avis de cette circonstance, la direction du feu est aussitôt changée et le palais respecté. Ô jeux de la fortune ! qui eût dit alors à Marie-Louise qu’à peu de mois de là ces mêmes mains qui faisaient trembler Vienne tresseraient des couronnes pour sa tête ; qu’aux palais des Tuileries, épouse et mère, elle régnerait sur ces Français qui la frappaient d’épouvante !!!

« Cette résistance de l’archiduc Maximilien dans Vienne était coupable ; puisqu’il avait négligé tous les moyens de la rendre le moins préjudiciable possible aux habitants, et qu’elle ne pouvait d’ailleurs être utile ni à l’État ni à l’armée : Vienne pouvait être brûlée par un ennemi moins généreux, sans retarder d’une heure la possession de son enceinte. »

L’auteur fait ressortir les fautes des deux archiducs, puis il continue ainsi :

« C’était beaucoup aux yeux de l’armée et de l’Europe d’avoir pris Vienne. Pour Napoléon c’était peu, lorsqu’il n’avait pas les ponts du Danube, parce que la fin d’une guerre de coalition n’était pas à Vienne, mais dans la dispersion des restes de l’armée autrichienne et de la ligue des souverains, etc.

« Mais pour cela il fallait passer le Danube si impétueux, dans un moment où les eaux étaient les plus élevées, devant une armée encore formidable, et au milieu du pays ennemi, etc., etc.

« Cependant le bruit de l’entrée des Français à Vienne vint confirmer dans les cours et chez les peuples d’Allemagne la sensation produite par la nouvelle des victoires d’Eckmülh. Les projets d’insurrection et d’armement furent suspendus, les trahisons politiques ajournées, les associations particulières refroidies et comprimées. Schill, parvenu à réunir un corps de six mille hommes, en compromettant les noms des rois de Prusse et d’Angleterre, ne trouvait plus de pays qui osât se déclarer pour lui, etc.

« Le cabinet de Londres même se ressentit de l’influence de ces triomphes. Les intrigues et les indécisions de son ministère n’en furent pas peu augmentées, et ses grandes diversions promises, de plus en plus retardées.

« La cour de Prusse multiplia les démonstrations de fidélité aux traités, et feignit de poursuivre les partisans de Schill. Celle de Russie, notre alliée en apparence, se décida enfin à nous fournir son contingent ; elle mit en mouvement, sur la Gallicie, un corps de quinze mille hommes, beaucoup moindre que ne le portaient ses engagements, et encore pense-t-on généralement que les Russes ne s’avancèrent que pour contrarier les progrès très rapides des Polonais, et surtout leurs principes.

« Le passage d’un fleuve comme le Danube est une opération fort difficile. Il ne suffit pas d’avoir un pont et de passer à l’autre rive, il faut déboucher au-delà, se maintenir et conserver le pont. Quand on considère l’effrayante immensité des objets nécessaires pour une telle construction et leur fragilité, ainsi que la terrible violence des obstacles qu’il faut vaincre, on a peine à concevoir que de telles opérations réussissent jamais. Ici il fallait traverser d’abord un premier bras du Danube, large de deux cent trente toises, un second bras de cent quarante toises, où se trouvait le grand courant, séparé du premier par une île large de cent toises ; après cela on n’était encore arrivé que dans la grande île de Lobau, plantée d’arbustes et coupée de petits canaux. Il fallait enfin traverser, pour atteindre la rive gauche, un troisième bras, dont la largeur variait de cinquante à soixante-dix toises. Le Danube, en cet endroit, est divisé en tant de bras, parsemé de tant d’îles, que c’est un véritable labyrinthe, à l’abri duquel l’ennemi pouvait approcher beaucoup de nos travaux. Ainsi c’était une triple rivière à passer, un triple pont à construire, dont un était de la plus grande dimension, au milieu des ennemis, qui de tous côtés nous voyaient et nous entouraient. Dans la construction de ces ponts, il fallait se servir de bateaux de formes et de grandeurs diverses, ramassés au hasard, retenus par quelques cordages et quelques clous, pour lutter contre la violence de l’impétueux Danube. Tout cela fut fait et même fort vite, en raison de l’immensité des préparatifs que tous ces ponts exigeaient. Il faut néanmoins reconnaître que les inconvénients que présentait ce passage étaient rachetés par de grands avantages. Si le Danube était plus large et divise en plusieurs bras, il était aussi moins rapide et moins profond. Ces îles servaient à assurer les ponts partiels ; enfin celle de Lobau était comme une tête du grand pont, une vaste place d’armes, d’où l’on pouvait arriver avec plus d’assurance sur la rive gauche, etc., etc.

« Les ponts, commencés le 18 au matin, furent terminés assez vite. Aussi, dès le 20, le quatrième corps avait gagné l’île de Lobau. L’Empereur s’y rendit lui-même, et fit jeter le dernier pont devant lui. Son intention était de marcher directement à l’ennemi et de terminer l’œuvre si brillamment commencée à Eckmülh. Il avait rapproché de lui la majeure partie de l’armée, afin qu’elle pût défiler sans interruption sur la rive gauche.

« Le terrain où devait déboucher l’armée française était des plus favorables. En avant du coude que le fleuve formait en cet endroit, et dont les bras s’élargissaient considérablement, se trouvaient les villages d’Asparn et d’Essling : le premier, à gauche, touchant à un bras du fleuve où il y avait fort peu d’eau ; le deuxième, à droite, à deux ou trois cents toises en face du saillant du Danube. Plus à droite encore et à égale distance du fleuve se trouve le bourg d’Enzersdorf. Entre Asparn et Essling il y a un millier de toises, et à peu près autant entre Essling et Enzersdorf. Les deux premiers villages, bâtis en maçonnerie, entourés de petites levées de terres, présentaient des espèces de forts très aisés à défendre, deux excellents appuis pour notre ligne, couverte aussi par un bas-fond ou fossé : cette ligne pouvait être tournée, il est vrai, par ses deux flancs, au-dessous d’Essling du côté d’Enzersdorf et sur les derrières d’Asparn, où le petit bras du Danube était facilement guéable.

En avant des villages s’étendait une plaine immense, parfaitement unie, sans ruisseau ni le moindre obstacle. On n’y apercevait que quelques villages au milieu des moissons verdoyantes : c’était le terrain le plus favorable pour deux armées égales qui avaient à disputer de bravoure et d’habileté. Ce l’était aussi pour une armée inférieure qui aurait à lutter contre des forces supérieures, à l’aide des villages indiqués.

« Napoléon, plein de son projet de marcher à l’ennemi, n’attendait que d’être rejoint par une partie de l’armée ; il ne pensa pas devoir être attaqué lui-même ; les rapports de la cavalerie légère le maintinrent dans cette sécurité ; aussi ne s’occupa-t-il nullement d’établir le quatrième corps ni de profiter des avantages de la ligne d’Asparn à Essling. Il faut le dire, parce qu’il n’y a rien d’indifférent à la guerre ni dans ce qui décide de la vie des hommes et du sort des empires, si Napoléon ou Masséna avaient fait occuper convenablement Asparn, il est probable que ce village n’eût pas été pris par l’ennemi, ou si nous avions préparé à l’avance ce qui fut exécuté par le corps d’Hiller, en s’en emparant, jamais les Autrichiens ne s’y seraient maintenus. Le mur du cimetière d’Asparn fut abattu par eux de leur côté, et ce cimetière leur devint par là une citadelle qu’il nous fallait escalader sous le feu le plus terrible pour y parvenir, et quand nous nous en étions emparés, il n’était plus pour nous qu’un coupe-gorge dans lequel nous demeurions entièrement à découvert. »

Ici se trouve décrite la première journée d’Essling (le 21 mai), où Massena résiste avec son seul corps, pendant tout le jour, à toutes les forces autrichiennes, et conserve Asparn par cette opiniâtreté héroïque qui le caractérisait si éminemment. Les ponts, déjà dérangés dès ce jour-là, interrompent fréquemment le passage des troupes, déjouent les projets de Napoléon, sauvent l’ennemi et amènent la terrible journée du lendemain, ainsi décrite par l’auteur :

« Tant d’héroïsme dans la défensive de Masséna et de ses braves avait produit la plus grande sensation au milieu des deux armées, et singulièrement augmenté chez nous l’ardeur pour attaquer le lendemain et l’espoir d’une complète victoire. Napoléon, renforcé par le corps de Lannes, veut attendre l’arrivée de Davoust et de la réserve pour faire sa grande attaque ; mais dès deux heures du matin, avant le point du jour, le combat avait recommencé à Asparn, et quelque temps après sur toute la ligne. Le généralissime autrichien s’était enfin décidé à faire avancer la réserve de grenadiers qu’il avait jusque-là si mal à propos laissée en arrière. Ce prince aurait dû sentir dès le premier moment la nécessité de brusquer une telle affaire. Ses retards avaient laissé arriver trois de nos divisions de plus à la rive gauche. Il persiste dans son même système de bataille, et s’acharne de nouveau contre Asparn ; il attaque moins vivement Essling, où Lannes se trouve renforcé par deux divisions. Mais le général ennemi ne s’occupe nullement des moyens de tourner ces deux villages, et surtout Asparn. Son feu et ses masses l’écrasent de nouveau et lui facilitent les moyens de s’en emparer. Masséna fait relever la division Molitor par celle de Saint-Cyr. Le 24e léger pénètre dans le village, culbute l’ennemi dans la grande rue et coupe une colonne qui s’avançait par la rue parallèle. Huit cents hommes, dont onze officiers et un général, avec six pièces de canons, sont enlevés et conduits dans l’île de Lobau. Le 24e finit par être repoussé ; le 4e arrive au secours et reprend le village, qui, perdu de nouveau, est de nouveau repris par les Hessois. Tous ces régiments montrent la plus brillante valeur. L’ardeur de Masséna soutient l’enthousiasme du quatrième corps au milieu de ce théâtre, le plus horrible que la guerre ait jamais présenté. En ce moment on annonce l’arrivée de la garde à Asparn : tout le monde croit tenir la victoire.

« Napoléon, voyant l’ennemi persister dans ses fautes de la veille et diriger ses grandes masses sur Asparn, avec une forte colonne sur Essling, ce qui dégarnissait beaucoup son centre, fait aussitôt des dispositions pour profiter de cette faute et exécuter immédiatement l’attaque projetée, dont il n’avait fait la veille qu’une démonstration : elle devait détruire l’ennemi en le perçant par le centre. Se croyant au moment de voir arriver le corps de Davoust, l’Empereur envoya les tirailleurs de sa garde à Asparn, et donna ordre à Lannes de commencer l’attaque avec son corps d’armée dans l’intervalle entre Essling et Asparn, contre l’aile gauche de Hohenzollern et la droite de Lichtenstein. Ainsi Napoléon fait avancer sa droite et pivote sur sa gauche, appuyée à la défense d’Asparn. Par là, il partageait l’armée ennemie en deux portions qui allaient se trouver fort compromises l’une et l’autre. Lannes, à la tête de la division Saint-Hilaire, ayant à sa gauche les grenadiers d’Oudinot, à sa droite la division Boudet, la cavalerie par masses dans les intervalles, marche fièrement à l’ennemi et s’avance sur ce léger glacis, au sommet duquel se trouve le centre des Autrichiens.

« Averti du danger qui menace cette partie si importante de sa ligne, l’archiduc accourt en toute hâte, appelle momentanément à lui une partie du corps de Bellegarde, dispose ceux de Hohenzollern et de Rosemberg, place derrière eux, en troisième ligne, afin de les renforcer encore, plusieurs régiments de l’aile droite de sa cavalerie, dont l’aile gauche est formée sur plusieurs lignes. Il attend ainsi l’attaque du maréchal Lannes. Cette attaque, exécutée sous les yeux mêmes de Napoléon, vive et impérieuse, culbute les premières troupes de l’ennemi. Bessières, à la tête des cuirassiers, fait plusieurs charges brillantes sur la cavalerie et l’infanterie des Autrichiens. Celle-ci cédait du terrain, l’archiduc se met à la tête des régiments battus, et les ranime par l’exemple de la plus brillante valeur ; il saisit le drapeau de Zach et se précipite dans le fort de la mêlée. Plusieurs de ses officiers sont blessés autour de lui.

« Cependant les Français redoublaient de vigueur et poussaient leurs avantages : la victoire la plus complète se montrait déjà aux yeux de Napoléon, lorsqu’au lieu de l’arrivée du maréchal Davoust, il reçoit vers sept heures du matin la nouvelle de la rupture de ses ponts, telle qu’il était impossible de songer à les réparer dans la journée. La fortune lui arrachait le plus beau triomphe. Dans de telles dispositions, avec ce qu’il avait de troupes sous la main, Napoléon pouvait encore se livrer à l’espoir de vaincre ; mais sa prudence l’emporta ; il ne voulut pas exposer à quelques nouveaux contretemps le sort de tant de braves, dans cette plaine découverte, où les colonnes d’attaque pouvaient, à mesure qu’elles s’avançaient, être prises de flanc et à revers. Il ordonna donc à Lannes de suspendre son attaque et de ramener ses troupes lentement dans leur première position, sa droite à Essling, et sa gauche dans la direction d’Asparn.

« Si cette brillante attaque ne fut pas couronnée d’un succès complet, elle en imposa pour tout le jour à l’ennemi ; elle arrêta les attaques qu’il préparait, elle dégagea pour le moment nos ailes vivement pressées, etc.

« Masséna tenait toujours Asparn ; l’ennemi venait d’y rentrer ; les tirailleurs de la jeune garde demandèrent à l’en chasser. Nouvellement formés, ils n’avaient de la garde que le nom et le dévouement. Ils gagnèrent là leurs grenades ; mais ce ne fut pas sans beaucoup de peines et de pertes. Ce village devait être encore disputé, et pendant toute la journée pris et repris par l’un et l’autre parti, toujours avec plus de facilité par l’ennemi, qui continuait à l’entourer ; toujours avec plus de peine et de courage par nous, qui n’y parvenions qu’au travers d’un défilé. Les morts s’amoncellent dans Asparn, les boulets le détruisent, l’incendie finit par en dévorer les restes ; on s’y bat corps à corps à l’arme blanche avec le plus grand acharnement. Masséna se multiplie, tous ses officiers sont frappés à deux pas de lui ; il est le seul que le feu de l’ennemi n’atteint pas, semblant connaître et respecter le fils chéri de la victoire. Il fallait toute l’opiniâtreté de Masséna pour conserver ce poste si périlleux, mais si important, pris et repris quatorze fois dans ces deux jours. Après la rupture des ponts, le combat n’était plus qu’une horrible boucherie sans résultat, mais absolument nécessaire pour sauver l’honneur français, et même cette partie de l’armée sur la rive gauche du fleuve, car il ne fallait pas songer à repasser au milieu du combat, de jour et en présence d’un ennemi si nombreux, un défilé tel que le faible pont de pontons ; il fallait absolument gagner la nuit, et jusque-là en imposer à l’archiduc. Vers midi, l’ennemi s’avisa enfin d’attaquer l’îlot qui est en arrière d’Asparn, et qui n’opposait qu’un bras étroit, presque dépourvu d’eau. Quelques postes des nôtres, en très faible quantité, garnissaient cet îlot extrêmement boisé ; ils sont repoussés et ramenés de l’autre côté. Les balles de l’ennemi arrivent assez épaisses sur la communication d’Asparn avec le pont : le danger était des plus grands. Si l’ennemi s’avançait en force de ce côte, si seulement il se maintenait sur les bords de l’îlot, les troupes qui étaient à Asparn se trouvaient prises à dos et ramenées près du pont ; on perdait une demi-lieue de terrain et l’appui principal de la position. Deux pièces à mitraille furent aussitôt tournées de ce côté. Heureusement l’ennemi laissa le temps à la brigade Vivier d’accourir ; mais il fallut y envoyer aussi toute la division Molitor, réduite à quelques centaines d’hommes ; elle réussit à contenir l’ennemi, et ce ne fut pas le moindre des services que Molitor rendit dans cette terrible journée.

« L’archiduc avait reformé sa ligne, rétabli ses batteries, et recommencé ses attaques sur Asparn et Essling. Il fait marcher contre ce dernier quatre bataillons de grenadiers de la réserve, qu’il avait enfin rapprochée de la ligne. Ceux-ci n’éprouvent pas moins de résistance. La division Boudet, enfermée en partie dans un grand clos, repousse cinq assauts avec la plus grande valeur. Les grenadiers hongrois sont si mal menés, que l’archiduc est obligé d’accourir encore pour les retenir sur la ligne.

« Cependant, à force d’essayer de tous les points de la position, le prince Charles finit par disposer sur le centre une attaque effrayante pour l’armée française. Ceux qui voyaient clair aux affaires de guerre conçurent dans cet instant les plus vives inquiétudes. On apercevait, en face de l’intervalle trop dégarni qui sépare Asparn d’Essling, la crête du rideau se couronner d’artillerie, de masses de cavalerie, de colonnes profondes d’infanterie. Ces préparatifs formidables menaçaient le terrain vide qui séparait les corps de Lannes et de Masséna, et la direction la plus courte sur nos ponts. Une attaque vive et franche de l’archiduc, avec ses réserves et les troupes inutiles sur la ligne, pouvait, en peu de minutes, accomplir la perte de l’armée. Déjà ces masses étaient à petite portée de notre ligne ; heureusement l’ennemi perd, en examens et en mouvements préparatoires, le temps qu’il fallait employer à agir avec vigueur. Napoléon, qui voit ce danger terrible, dirige au centre tout ce qu’il peut trouver de disponible dans notre artillerie, en très grande partie démontée ; il fait marcher vers les flancs des masses autrichiennes quelques troupes déjà excédées de fatigue, et envoie Bessières charger avec la cavalerie, non plus pour la victoire, mais pour le salut de l’armée. Il faut donner tête baissée dans cette colonne pour l’arrêter, c’était un acte d’absolu dévouement. Nous n’avions plus en arrière de notre centre qu’une seule réserve d’infanterie ; il est vrai que c’était la vieille garde, cette héroïque élite que pendant si longtemps il a suffi de montrer à nos ennemis pour arrêter ou contenir leurs plus grands efforts.

« Bessières, malgré les pertes de sa cavalerie, charge audacieusement et renverse la tête de la colonne. Il n’en faut pas davantage pour arrêter cet ennemi irrésolu. Dès lors le sort de la journée est fixé, et Napoléon pourra attendre la nuit pour exécuter sa retraite ; il se rapproche du petit pont pour veiller à ses préparatifs et ordonner les dispositions devenues nécessaires.

« La journée s’avançait, et il en était temps, car nos munitions étaient épuisées. L’artillerie et l’infanterie allaient se trouver sans cartouches ; la communication était interrompue avec les parcs de réserve ; la plus grande partie de nos pièces étaient endommagées, les attelages tués depuis longtemps. On avait été obligé de ralentir le feu ; l’ennemi, au contraire, continuait le sien avec sa terrible artillerie qui nous écrasait. Il renouvelait constamment ses attaques contre les deux villages. Dans l’une de ces attaques, vers le soir, Lannes, qui jusque-là était demeuré constamment au plus fort du danger, descendant de cheval pour prendre quelque repos, est frappé d’un boulet qui lui emporte les deux jambes. L’armée va perdre un de ses premiers chefs, dont les talents s’étaient si prodigieusement, développés ; la France un de ses appuis les plus solides ; l’Empereur, un ami zélé. Lannes fut transporté dans l’île de Lobau. Napoléon alla à sa rencontre près le petit pont. Leur entrevue fut des plus touchantes, leurs embrassements des plus tendres. Napoléon pleurait à chaudes larmes, à genoux devant le héros mourant. C’eût été, en toute circonstance, un grand spectacle ; il l’était bien davantage le soir d’une bataille si douteuse qui nous coûtait tant de braves.

« Nos troupes avaient comme oublié la faim et l’extrême fatigue dans ces deux longues journées, où la chaleur fut excessive, où elles soutinrent quarante heures de combat. Belle époque de gloire !!! Dans une situation aussi critique, notre ardeur et notre confiance ne se refroidirent pas un instant ! L’âme du chef était passée dans celle de tous les soldats… Pendant ces journées mémorables, huit divisions françaises, qui ne formaient pas la moitié de notre armée, repoussèrent constamment les attaques de toute l’armée autrichienne, qui ne put conquérir quelques toises de terrain, et fut même souvent sur le point d’être culbutée.

« Dès le commencement de la nuit, on fit filer sur le petit pont les nombreux blessés entassés sur la rive gauche. Tous ceux qui donnaient signe de vie furent emportés dans l’île de Lobau. On fit ensuite passer l’artillerie, les caissons ; on enleva même tous leurs débris. Les pièces prises à l’ennemi avaient été emmenées, rien ne fut laissé sur le champ de bataille, pas même les fusils et les cuirasses de nos morts.

« L’ennemi fit la faute inconcevable de ne pas poursuivre immédiatement ses avantages, et de nous laisser surtout cette île de Lobau, qui, saillante au milieu de son terrain, fut notre sûreté dans le revers, et nous devint bientôt le moyen du triomphe. »

Dans cette campagne tout est classique chez Napoléon pour quiconque peut en suivre et en juger les détails. On l’a vu jusque-là préparer et suivre rapidement la victoire ; le voici à présent dans une circonstance imprévue, terrible. Qu’on le considère remédiant, en un clin d’œil, à de grands désastres, et déterminant à l’instant même les dispositions qui doivent lui assurer de nouveau la victoire ! Réduit à une défensive momentanée, il va créer dans l’île de Lobau, aux portes de Vienne même, une véritable forteresse française, qui maîtrisera le fleuve et le terrain. Trahi par les vagues du Danube, il va l’enchaîner ; et le tout se fera en vue d’un ennemi qui se proclame triomphant, et ne songe point à troubler des prodiges qu’il ne sait pas deviner ; et peut-être est-il en quelque sorte excusable, car l’auteur s’écrie à ce sujet : « Heureux ceux qui ont pu deviner ces miracles du génie !!!… Ce ne furent pas toujours ceux qui l’approchaient le plus. »

Les premiers ordres, dit-il, sont donnés à l’instant même du désastre et les préparatifs sont si rapides, que, deux ou trois jours après la bataille, on voit déjà plusieurs sonnettes battre des pilotis au travers des deux grands bras du Danube ; mais les bulletins, pour tromper l’ennemi, annoncèrent qu’il s’agissait d’une sorte d’estacade pour couvrir les ponts et arrêter les brûlots. Le même jour, Napoléon détermine sur les lieux et trace de sa cravache sur le sable, le plan des ouvrages qui doivent former la tête des grands ponts et le réduit de Lobau.

À compter de cet instant, chacun travaille sans relâche ; le chef se multiplie et les soldats sont infatigables. Leur constance, leur ardeur sont sans égales. Napoléon, dans ses projets et pour mieux se dérober à l’ennemi, a besoin de s’établir dans une petite île en face d’Essling, touchant presque à la rive autrichienne. Les généraux du génie et de l’artillerie en déclarent l’attaque à peu près impossible. Mais Napoléon ordonne ; et, en plein midi, un aide de camp de Masséna (Pelet) traverse le Danube avec cinq cents voltigeurs, sous le feu de toute l’artillerie autrichienne, atteint l’île, en chasse l’ennemi, s’y maintient contre toutes ses attaques, et en deux heures un pont de bateaux est construit en dépit de toutes les batteries qui enfilaient le Danube et jetèrent plus de deux cents boulets dans les œuvres du pont. Sous un chef tel que Napoléon, tout avait cessé d’être impossible ; personne ne s’occupait plus de sa propre conservation : la vie, c’était la gloire ! Il est vrai que le général ne s’épargnait guère. Napoléon faisait souvent lui-même la tournée des postes de l’ennemi, et en approcha, dans l’île du Moulin, jusqu’à vingt-cinq toises. Un officier autrichien, le reconnaissant un jour sur les bords d’un canal large de cinquante toisés, lui cria : Retirez-vous, Sire, ce n’est pas là votre place. Paroles admirables qui, vu le ressentiment d’alors contre Napoléon, la crise du moment et l’importance de sa mort, honorent à jamais les rangs dont elles sortirent, et montrent, dans celui qui les prononça, une loyauté et un culte à l’honneur qui ne sauraient être surpassés !!!

Enfin, au bout de quarante-trois jours, durant lesquels on a le droit de se demander : Qu’a fait l’archiduc ? que devait-il, que pouvait-il faire ? ce que l’auteur, au surplus, discute rigoureusement ; au bout de quarante-trois jours, disons-nous, tous les travaux se trouvent accomplis ; ils étaient immenses et merveilleux. En voici un échantillon :

« Il y avait à chacun des deux grands bras du Danube, larges, l’un de deux cent trente et l’autre de cent quarante toises, des ponts sur pilotis, où trois voitures pouvaient marcher de front ; au-dessus de ceux-ci, de petits ponts larges de huit pieds pour l’infanterie ; au-dessous, des ponts de bateaux. Ainsi les débouchés étaient préparés pour trois colonnes, et le tout était couvert par des estacades qui se rejoignaient sur une île, à deux cents toises au-dessus des ponts. Le soin fut poussé à un tel point, qu’on éclaira ces ponts par des lanternes de dix en dix toises, continuées tout au travers de l’île de Lobau, le long des chaussées qu’on y avait pratiquées sur une largeur de quarante pieds. Au moyen de ces lanternes, le chemin demeurait aussi praticable de nuit que de jour. De grands écriteaux indiquaient, à chaque embranchement, toutes les directions pour les divers corps de l’armée. Ainsi les plus minutieuses précautions avaient été ajoutées au développement des plus grands moyens, etc.

« Cependant l’Empereur avait employé l’intervalle des travaux à réorganiser son armée, et à rapprocher de lui tous les corps dont il pouvait disposer. Le prince Eugène lui avait amené l’armée d’Italie, au travers de beaux faits d’armes, couronnés par la victoire de Raab ; Marmont était arrivé avec son corps du fond de la Dalmatie.

« Le plan de Napoléon, des plus vastes, des plus décisifs, embrasse l’ensemble de ses armées et les divers pays qu’elles occupent. Toutefois tant de coopérations, et à de si grandes distances, n’ont, à ses yeux et dans sa pensée, que l’unité de but et d’action. Il va jeter sa grande armée au-delà du Danube et sur la gauche de l’ennemi, pour le séparer de la Hongrie ; il l’attaquera sur le champ de bataille qu’il aura conquis, le battra et l’acculera sur la Bohême, où cet ennemi se trouvera prévenu et entouré de toutes parts. Le tout s’accomplira de point en point ainsi qu’il l’aura réglé jusqu’au moment où l’ennemi, frappé de sa situation désespérée, implorera un armistice.

« Les ordres furent donc donnés à Masséna de porter ses divisions vers la partie septentrionale de Lobau ; à Oudinot de passer, le 1er juillet, dans cette île, et de s’y établir ; à Eugène d’être rendu le 4 à Ébersdorf avec des vivres pour deux jours, et de passer les ponts sans s’arrêter ; à Davoust de ne partir que dans la nuit du 4 au 5, et de filer sur-le-champ dans l’île de Lobau ; à Bernadotte et à Bessières d’être rendus le 2 à Ébersdorf ; à Vandamme d’occuper Vienne le 2 au soir ; à Lefèvre d’envoyer Wrède à Vienne pour se réunir à la garde impériale, et de se tenir lui-même à Lintz, pour, dès que la grande armée aurait passé le Danube, entrer en Bohême par le sud, en même temps que Jérôme y entrerait de Dresde par le nord, et que Junot, de Bareuth, la menacerait par l’ouest ; enfin il n’est pas jusqu’à Poniatowski, auquel Napoléon prescrivait d’emmener ses Polonais sur Olmutz pour contenir l’archiduc Ferdinand, et d’y entraîner les Russes, si ces alliés douteux avaient la loyauté de nous servir de bonne foi.

« C’est pour les gens du métier surtout que sont intéressants et précieux les ordres donnés en cette occasion ; ils sont le programme exact des batailles qui suivirent. Jamais on n’avait vu diriger une aussi grande opération à l’avance avec autant de précision, et jamais tout n’avait été prévu avec autant d’exactitude. Les détails du passage ne sont pas moins admirables.

« Le 4 juillet, à une heure après midi ; on reçoit l’ordre de traverser le soir même. Tout avait été parfaitement préparé, les passages étaient multipliés, la direction de chaque corps jalonnée à l’avance ; aussi tout fut exécuté avec la plus grande promptitude et dans le plus grand ordre. Jamais une armée aussi nombreuse n’avait aussi rapidement traversé tant de défilés et formé son ordre de bataille. En une nuit, elle se trouva rangée de l’autre côté du Danube, quand son ennemi surpris la croyait encore dans ses cantonnements. Du temps de Turenne et de Condé, on n’eût pas cru la chose possible ; du temps de Villars et de Vendôme, on y eût employé plusieurs jours, peut-être, sans y parvenir ; enfin, du temps de Frédéric, à peine ce grand capitaine aurait-il espéré y réussir avec sa bonne armée. Nos adversaires, dans la plus belle plaine du monde, passaient des demi-journées à se mettre en ordre de bataille, etc.

« Napoléon ayant deux ponts à son extrême gauche, dont le premier sur pilotis, à l’abri de tout accident, devant servir de ligne de communication pour l’armée, voulut avoir un autre pont comme de réserve à son extrême droite ; il se ménageait ainsi, pour tous les cas, la possibilité de manœuvrer, par les deux extrémités du saillant de Lobau, le plus près possible des grands bras du Danube. C’est par ce dernier pont que commença la grande opération.

« À neuf heures, du soir, vers l’embouchure du bras de Lobau, dans le grand Danube, Oudinot fait embarquer quinze cents voltigeurs dans des bacs et des bateaux préparés par la marine ; ils passent à la rive gauche et s’y établissent. Dès le premier coup de canon d’Oudinot, toutes les batteries de Lobau font un feu terrible, les unes sur les ouvrages ennemis, les autres sur le terrain qu’il occupe, le plus grand nombre sur Enzersdorf et ses alentours. On voit perpétuellement en l’air une quantité de bombes et d’obus enflammés. Masséna jette de son côté dix-huit cents hommes sur l’autre rive ; ils passent dans cinq bacs. Le premier a de la peine à aborder, les hommes se jettent à la nage et le tirent à terre ; alors le passage continue sans interruption. Les postes de l’ennemi sont enlevés ou surpris, et on établit les ponts préparés à l’avance. Celui d’une seule pièce se trouve placé en huit ou dix minutes, malgré la baisse des eaux. Le quatrième corps commence immédiatement à défiler, le transport continue sur les bacs. On commence des ponts de radeaux et de bateaux sur l’île Alexandre. Le premier est fini à trois heures, le second à deux, un quatrième est jeté plus haut le cinquième avance rapidement. Cependant la canonnade continuait d’une manière épouvantable ; Enzersdorf est bientôt la proie des flammes. L’ennemi ne répondait que faiblement en face des ponts, mais il tonnait de tous ses ouvrages sur le terrain de l’ancien passage, où il croyait que notre armée débouchait. À tout ce fracas vint se joindre un orage terrible et une pluie par torrents, qui produisit un froid extraordinaire. Les travaux n’en sont nullement dérangés. Napoléon est partout, courant à pied d’un pont à l’autre, au milieu des boues et de ces rives glissantes où on culbute à chaque instant. Infanterie, artillerie, cavalerie, tout défile sans relâche. À mesure qu’on gagne du terrain sur la rive gauche, Napoléon fait assurer ses premiers progrès. Il a donné à l’avance aux officiers du génie l’ordre de tracer quatre immenses redans pour couvrir les ponts. Ainsi chaque pas que font les troupes, préparé par le feu terrible qui écrase l’ennemi, est protégé par des ouvrages contre tout accident. L’avant-garde ennemie, qui se trouvait dans cette partie, cède le terrain presque sans combattre, et se retire au-delà d’Enzersdorf, selon l’ordre qu’elle en a reçu !

« Malgré la multiplicité des ponts, il fallait encore plusieurs heures pour faire défiler une armée aussi nombreuse que la nôtre. Les corps de la deuxième et troisième lignes non encore formées arrivaient successivement. Ce n’est que vers midi que la première ligne se trouve établie perpendiculairement au Danube, selon l’ordre donné : Masséna à gauche, Oudinot et Bernadotte au centre, Davoust à droite. Ces corps sont par régiments serrés en masse. Ils occupent ainsi un bien petit espace. L’armée d’Italie, la garde, avec le onzième corps, viennent former la deuxième ligne et les réserves de cavalerie la troisième. Le reste de l’armée étant arrivé, ou près de l’être, Napoléon porte en avant sa première ligne et s’étend en éventail, etc. »

Ici se trouvent les développements de cette célèbre bataille de Wagram, tellement remarquable par les mouvements préparatoires et les grandes manœuvres instantanées qui la rendent une des plus longues qui aient été livrées ; ils remplissent toute une semaine. Cette bataille est encore une des plus mémorables des temps modernes, par les forces qui combattirent de part et d’autre, la réputation des deux généraux opposés, les pertes des deux armées, et son grand résultat, la paix de Vienne. Cet évènement fournit à l’auteur les détails les plus lucides, les réflexions les plus judicieuses. Mais je passerai tout de suite aux premiers résultats de la bataille proprement dite. Elle coûta aux Autrichiens vingt-quatre mille morts ou blessés, et nous laissa vingt mille prisonniers. Toutefois elle fut loin encore de remplir les espérances de Napoléon ; l’armée reprocha à un de ses lieutenants (maréchal Bernadotte), dont elle s’était déjà plainte à Austerlitz, à Iéna, à Than, etc., d’avoir, le 5, attaqué trop tard Wagram ; évacué, le 6, sans combattre, Adercla, tête de notre position, appui des manœuvres de Napoléon, et qui, entre les mains de l’archiduc, devint celui de sa résistance et de ses attaques. Peut-être ce lieutenant de l’Empereur eût-il pu se rejeter sur la mauvaise conduite des troupes étrangères qui lui étaient confiées ; mais loin de là, il se permit même, contre l’usage reçu, une proclamation individuelle dans laquelle il les qualifiait de colonne de granit ; ce qui remplit d’étonnement les autres corps, et porta l’Empereur à le renvoyer en France.

« Napoléon, compagnon et juge des hauts faits de ses braves, leur distribua de nombreuses récompenses. Passant en revue l’armée d’Italie, le lendemain de la bataille, il dit aux soldats : « Vous êtes de braves gens, vous vous êtes tous couverts de gloire ! » Une proclamation témoigna à l’armée la satisfaction de son Empereur, et s’adressa plus particulièrement au génie, à l’artillerie et aux pontonniers, qui, par leurs immenses travaux, avaient préparé tous ces miracles.

« Napoléon fit trois maréchaux sur le champ de bataille : Oudinot, Marmont et Macdonald. Il embrassa ce dernier, délaissé longtemps à cause des dissentiments antérieurs. Le nouveau maréchal, attendri jusqu’aux larmes, s’écria, dans l’effusion de son cœur, qu’il lui vouait désormais une fidélité sincère, engagement que Napoléon, du reste, a eu l’occasion de témoigner avoir été rempli.

L’auteur, après avoir analysé la conduite et les fautes de l’archiduc en cette circonstance, dit : « Pour Napoléon, il s’est conduit dans cette bataille d’après les mêmes principes que dans l’ensemble de la campagne. Il a tenu ses troupes sous sa main, et a manœuvré excentriquement. Attaqué et prévenu, il a laissé l’ennemi démasquer son mouvement, l’a attaqué lui-même à son tour au moment et au point favorables. Rien ne lui a échappé, ni les dangers de la gauche et de l’île de Lobau, où il envoie Boudet, ni les dangers de la droite, où il renforce Davoust, au cas que le prince Jean arrivât. Cependant il a éprouvé de grands contretemps : si l’attaque du 5 au soir eût été convenablement faite, elle eût réussi, et dès lors l’armée de l’archiduc, percée par le centre, était séparée en deux parties qui pouvaient être fortement entamées, et qui, rejetées, l’une sur la Bohême, l’autre sur la Hongrie, ne se seraient plus rejointes. On eût évité dès lors la grande bataille et toutes les chances du lendemain. Si Adercla n’eût pas été abandonné sans coup férir, le 6 au jour, l’armée française qui se trouvait concentrée, aurait culbuté du premier effort le centre dégarni de l’ennemi, et serait retombée sur sa droite, qui eût été écrasée où noyée dans le Danube, etc., etc.

Cependant l’archiduc se retirait en toute hâte sur la Bohême, et sa retraite, quoique faite avec une grande habileté, allait développer les conséquences de la bataille, bien plus désastreuses encore que la perte de la bataille elle-même. Chaque jour, chaque instant voyait entamer l’armée ennemie : elle était menacée de périr en détail. La cour de Vienne sentit toute l’imminence du danger, et se hâta de le prévenir. Le 10, vers le soir, Masséna, poursuivant ses avantages et maître des faubourgs de Znaïm, allait enlever la ville quand un cri universel se fit entendre tout le long de la ligne, celui de : Cessez le feu ! cessez le feu ! Une députation autrichienne avait atteint Napoléon, pour traiter de la paix et solliciter un armistice. Ce dernier point devint un grand sujet de dissertation dans toute l’armée et sous la tente même de l’Empereur. La situation vraiment critique des forces autrichiennes était visible à tous les yeux, et grand nombre pensaient que c’était un devoir que de recueillir inflexiblement le prix de tant d’efforts, que le temps était venu d’en finir une fois pour toutes avec une cour sans bonne foi, dont les protestations et les serments n’avaient jamais pour but que de gagner du temps et de machiner de nouvelles attaques. Napoléon ne pensa pas ainsi, et, prenant une plume, signa l’armistice, disant : « Il y a eu assez de sang de versé. »

Cet armistice nous livra les deux rives du Danube jusqu’à Raab, et toutes les provinces allemandes, c’est-à-dire que nos troupes eurent à occuper un tiers de la monarchie autrichienne avec plus de huit millions de population. L’armée ennemie se retira par le nord de la Moravie, au-delà de Presbourg, dans le reste de la Hongrie, abandonnant désormais la défense de la Bohême à ses seules et propres forces. Le commandement en fut retiré à l’archiduc Charles, qui emporta, quelles qu’eussent été d’ailleurs ses combinaisons militaires, l’intérêt le plus vif des militaires français, leur admiration même pour la valeur personnelle dont il avait prodigué les preuves. Son malheur, disait-on, avait été d’avoir eu Napoléon à combattre, et chacun pensait qu’aucun général en Europe n’eût pu même faire aussi bien.

« Là se termine une campagne de moins de trois mois, qui pourrait même compter une autre espèce de suspension d’armes tacite de quarante-trois jours ; et, durant ce court intervalle, que de choses ! et quels résultats !!!…

« La victoire de Wagram eut sur les esprits et la politique l’influence devenue habituelle. Napoléon avait ouvert la campagne au moment d’une crise vraiment effrayante : la ligue était générale contre lui, les machinations universelles. La victoire d’Eckmülh frappa de terreur toutes les malveillances, et contint tous les mouvements ; le revers d’Essling ranima tous les plans et réveilla toutes les espérances. Wagram les confondit de nouveau ; chacun s’empressa de reprendre son attitude soumise, et de multiplier ses protestations de dévouement et de bonne amitié.

« Le cabinet anglais, qui n’avait pas su ou voulu aider l’Autriche quand elle luttait encore, se hâta, aussitôt qu’il la vit abattue, d’effectuer, avant le retour des troupes françaises, son expédition contre le port d’Anvers, dont la destruction lui tenait si fort à cœur : il la manqua par impéritie. Toutefois cette diversion suffit encore pour ranimer les secrètes espérances de l’Autriche, et lui faire traîner les négociations en longueur. C’est dans cet intervalle qu’un évènement imprévu fut sur le point de déjouer toutes les combinaisons, et de donner un tout autre cours aux évènements de l’Europe : Napoléon fut à l’instant de tomber à Schœnbrunn sous le couteau, d’un fanatique. Si l’acte eût été consommé, qui peut dire ce qui se serait passé en Europe[6] !!!

Enfin l’expédition d’Anvers avortée, et Napoléon prenant le ton menaçant, l’Autriche signa, le 14 octobre, la paix de Vienne, dont les conditions, vu le véritable état des choses, purent être regardées comme de nouveaux actes de la clémence du vainqueur.

Napoléon épargna donc encore une fois l’Autriche ; c’est qu’il était loin de vouloir la détruire, qu’il la jugeait nécessaire à sa politique, et qu’il espérait se l’attacher enfin à force de bienfaits. Il s’est cruellement trompé !!!… Et toutefois on a pu lire plus haut, quelque part dans ce recueil, qu’il s’accusait, comme d’une véritable faute, de l’avoir laissée trop forte après Wagram. « Le lendemain de la bataille, j’eusse dû, disait-il, faire, connaître par l’ordre du jour que je ne traiterais avec l’Autriche qu’après la séparation préalable des couronnes d’Autriche, de Hongrie, de Bohême, placées sur des têtes différentes. »

Ici l’auteur, après des réflexions générales sur cette magnifique campagne, récapitule ce que la patrie, en cette dernière occasion, doit en aussi peu de temps à l’activité, à la force d’âme et à l’immensité du génie d’un seul homme ; il démontre que la gloire, l’indépendance, la splendeur, la félicité de cette patrie, étaient le premier, l’unique sentiment de cet homme vraiment grand ; et il termine en expliquant ainsi son extrême modération dans son dernier triomphe : « C’est que Napoléon, dit-il, bien au-dessus de ses victoires et des ambitions ordinaires, s’était imposé la plus belle, la plus grande des missions. Poussé à une haute dictature, d’abord en France, par les factions qui la divisaient et mettaient son existence en péril ; ensuite sur toute l’Europe, par la constante coalition de ses ennemis, leurs attaques perpétuelles, le refus obstiné de la paix générale, il avait su juger inévitable la régénération moderne, et prétendait à la diriger… Placé au plus haut point des lumières, au-dessus des intérêts comme des passions, il avait pu peser les nécessités du temps Chef de la cause des peuples triomphants, il voulait en traiter à l’amiable avec les rois vaincus, etc. »

Dans mon recueil, l’auteur trouvera plus d’une fois dans les paroles de Napoléon même l’occasion d’être fier de l’avoir si bien deviné, et il goûtera surtout la douce satisfaction de cœur de l’avoir admiré, aimé, en pleine connaissance de cause.


Sur la guerre de Russie – Fatalités, etc. – M. de Talleyrand, etc. – Corinne de madame de Staël – M. Necker, etc..


Mardi 13.

L’Empereur m’a emmené de bon matin fort loin dans le bois ; il a causé plus d’une heure sur la situation de la France : de là, il est revenu sur les gens qui l’avaient trahi, sur les fatalités nombreuses qui l’avaient entraîné ; la sécurité perfide causée par son mariage avec l’Autriche ; l’aveuglement des Turcs, qui font la paix précisément quand ils devaient faire la guerre ; celui de Bernadotte, qui obéit à son amour-propre et à ses ressentiments, plutôt qu’à sa véritable grandeur et à sa stabilité ; une saison rigoureuse outre mesure ; jusqu’à la supériorité d’esprit de M. de Narbonne à Vienne, qui, découvrant l’Autriche à nu, la força de se hâter ; enfin les succès mêmes de Lutzen et Bautzen, qui, ramenant le roi de Saxe à Dresde, le mirent, lui Napoléon, en possession des signatures hostiles de l’Autriche, et ne lui laissèrent plus aucun faux-fuyant. « Quel malheureux concours pourtant ! disait-il d’un accent tout à fait expressif ; et toutefois, continuait-il, le lendemain de la bataille de Dresde, François avait envoyé déjà quelqu’un pour traiter. Il fallait que l’échec de Vandamme arrivât à point nommé comme pour aider à l’arrêt du destin. »

M. de Talleyrand, sur la conduite duquel l’Empereur revenait beaucoup, pour savoir, disait-il, quand il avait commencé véritablement à le trahir, l’avait poussé fortement à la paix au retour de Leipsick. « Je lui dois, observait-il, cette justice ; il blâma mon discours au Sénat, mais approuva fort celui au Corps Législatif. Il ne cessait de me répéter que je me méprenais sur l’énergie de la nation ; qu’elle ne seconderait pas la mienne, que je m’en verrais abandonné, qu’il me fallait m’accommoder à tout prix. Il paraît qu’il était alors de bonne foi, qu’il ne trahissait point encore. Talleyrand n’a jamais été pour moi éloquent ni persuasif ; il roulait beaucoup et longtemps autour de la même idée. Peut-être aussi, me connaissant de vieille date, s’était-il fait une manière pour moi ; du reste, il était si adroitement évasif et divagant, qu’après des conversations, de plusieurs heures, il s’en allait, ayant échappé souvent aux éclaircissements ou aux objets que je m’étais promis d’en obtenir lorsque je l’avais vu arriver, etc., etc. »

Quant aux affaires du moment et au sujet des derniers journaux qui peignaient la France en agitation toujours croissante, le résultat a été que, pour toute l’Europe, les chances de l’avenir semblaient indéfinies, multipliées, inépuisables, qu’il existait un fait constant qui nous parvenait de tous côtés, c’est que personne en Europe ne se croyait dans une attitude stable. Chacun semblait redouter ou pressentir des évènements nouveaux, etc.

L’Empereur m’a retenu à déjeuner avec lui sous la tente ; il a fait ensuite apporter Corinne de madame de Staël, dont il a lu quelques chapitres. Il ne pouvait l’achever, disait-il. Madame de Staël s’était peinte si bien dans son héroïne qu’elle était venue à bout de la lui faire prendre en grippe. « Je la vois, disait-il, je l’entends, je la sens, je veux la fuir, et je jette le livre. Il me restait de cet ouvrage un meilleur souvenir que ce que j’éprouve aujourd’hui. Peut-être est-ce parce que dans le temps je le lus avec le pouce, comme dit fort ingénieusement M. l’abbé de Pradt, et non sans quelque vérité. Toutefois je persisterai, j’en veux voir la fin ; il me semble toujours qu’il n’était pas sans quelque intérêt. Je ne puis pardonner du reste à madame de Staël d’avoir ravalé les Français dans son roman. C’est assurément une singulière famille que celle de madame de Staël ! Son père, sa mère et elle, tous trois à genoux, en constante adoration les uns des autres, s’enfumant d’un encens réciproque pour la meilleure édification et mystification du public. Madame de Staël, toutefois, peut se vanter d’avoir surpassé ses nobles parents, lorsqu’elle a osé écrire que ses sentiments pour son père étaient tels qu’elle s’était surprise à se trouver jalouse de sa mère.

« Madame de Staël était ardente dans ses passions, continuait-il ; elle était furieuse, forcenée dans ses expressions. Voici ce que lisait la police durant sa surveillance. – Je suis loin de vous, écrivait-elle à son mari, apparemment. Venez à l’instant, je l’ordonne, je le veux, je suis à genoux… je vous implore !… Ma main est saisie d’un poignard !… Si vous hésitez, je me tue, je me donne la mort, et vous serez coupable de ma destruction. » C’était Corinne, tout à fait Corinne.

Elle avait accumulé, dans le temps, tous ses efforts, toutes ses ressources sur le général de l’armée d’Italie, disait l’Empereur ; elle lui avait écrit au loin sans le connaître ; elle le harcela présent. À l’en croire, c’était une monstruosité que l’union du génie à une petite insignifiante créole, indigne de l’apprécier ou de l’entendre, etc. Le général ne répondit malheureusement que par une indifférence qui n’est jamais pardonnée par les femmes, et n’est guère pardonnable en effet, disait-il en riant.

À son arrivée à Paris, il se trouva poursuivi du même empressement, continuait-il ; mais de sa part, même réserve, même silence. Madame de Staël cependant, résolue d’en tirer quelques paroles et de lutter avec le vainqueur de l’Italie, l’aborda debout au corps dans la grande fête que M. de Talleyrand, ministre des relations extérieures, donnait au général victorieux. Elle l’interpella au milieu d’un grand cercle, lui demandant qu’elle était à ses yeux la première femme du monde, morte ou vivante. « Celle qui a fait le plus d’enfants, » répondit Napoléon avec beaucoup de simplicité. Madame de Staël, d’abord un peu déconcertée, essaya de se remettre en lui observant qu’il avait la réputation d’aimer peu les femmes. « Pardonnez-moi, reprit Napoléon, j’aime beaucoup la mienne, Madame. »

Le général de l’armée d’Italie eût pu sans doute mettre le comble à l’enthousiasme de la Corinne genevoise, disait l’Empereur ; mais il redoutait ses infidélités politiques et son intempérance de célébrité ; peut-être eut-il tort. Toutefois l’héroïne avait fait trop de poursuites, elle s’était vue trop rebutée pour ne pas devenir une chaude ennemie. « Elle suscita d’abord Benjamin Constant, qui n’entra pas bien loyalement dans la carrière, remarquait l’Empereur : lors de la formation du Tribunal, il employa les plus vives sollicitations près du Premier Consul pour s’y trouver compris. À onze heures du soir, il suppliait encore à toute force ; à minuit, et la faveur prononcée, il était déjà relevé jusqu’à l’insulte. La première réunion des tribuns fut pour lui une superbe occasion d’invectiver. Le soir, illumination chez madame de Staël. Elle couronna son Benjamin au milieu d’une assemblée brillante, et le proclama un second Mirabeau. À cette farce, qui n’était que ridicule, succédèrent des plans plus dangereux. Lors du concordat, contre lequel madame de Staël était forcenée, elle unit tout à coup contre moi les aristocrates et les républicains : – Vous n’avez plus qu’un moment, leur criait-elle ; demain le tyran aura quarante mille prêtres à son service. »

Madame de Staël ayant enfin lassé toute patience, disait Napoléon, fut envoyée en exil. Son père avait déjà vivement déplu lors de la campagne de Marengo. « À mon passage, j’avais voulu le voir, disait l’Empereur, et n’avais trouvé qu’un lourd régent de collège, bien boursouflé. Peu de temps après, et dans l’espoir sans doute de reparaître avec mon secours sur la scène du monde, il publia une brochure dans laquelle il prouvait que la France ne pouvait plus être république ni monarchie. On ne voit pas trop ce qui lui restait. Il appelait dans cet ouvrage le Premier Consul l’homme nécessaire, etc., etc. Lebrun lui répondit par une lettre en quatre pages, dans son beau style et d’une façon très mordante : il lui demandait s’il n’avait pas assez fait de mal à la France, et s’il ne se lassait pas, après son épreuve de la Constituante, de prétendre à la régenter de nouveau.

Madame de Staël, dans sa disgrâce, combattait d’une main et sollicitait de l’autre. Le Premier Consul lui fit dire qu’il lui laissait l’univers à exploiter, qu’il lui abandonnait le reste de la terre et ne se réservait que Paris, dont il lui défendait d’approcher. Mais Paris était précisément l’objet de tous les vœux de madame de Staël. N’importe, le Consul fut constamment inflexible. Toutefois madame de Staël renouvelait de temps à autre ses tentatives. Sous l’empire, elle voulut être dame du palais ; il y avait sans doute à dire oui et non ; car le moyen qu’on pût tenir madame de Staël tranquille dans un palais, etc., etc. »

Après dîner, l’Empereur nous a lu les Horaces, que notre admiration a souvent interrompus. Jamais Corneille ne nous avait semblé plus grand, plus beau, plus nerveux que sur notre rocher.


De la chasse à Saint-Hélène, etc. – Veille du 15 août, etc..


Mercredi 14.

L’Empereur est sorti de bonne heure. Avant neuf heures il m’a fait appeler ; il était dans l’intention de monter à cheval et d’essayer de pouvoir tirer quelques perdrix que nous apercevons toutes les fois que nous sommes en voiture, qui se laissent toujours approcher tant que nous sommes sans armes, mais jamais autrement. L’Empereur s’est mis à marcher pour tâcher de se poster à propos ; mais on n’a pu retrouver les perdrix ; il s’est fatigué promptement et a pris le parti de monter à cheval, faisant observer que tout ceci n’était point précisément les chasses de Rambouillet ni de Fontainebleau. Au retour, nous avons déjeuné sous la tente ; l’Empereur a fait asseoir à table le petit Tristan, qu’il a vu traverser la prairie, et s’en est fort amusé pendant tout le repas.

L’annonce du gouverneur nous a fait quitter précipitamment la tente et prendre refuge chacun dans notre tanière. L’Empereur a voulu beaucoup moins qu’un autre se laisser relancer ; ses conversations avec le gouverneur lui sont par trop pénibles et désagréables. « Je n’en veux plus avoir, dit-il ; il m’échappe des choses dures qui compromettent mon caractère et ma dignité : il ne doit sortir de ma bouche que des choses flatteuses. » Il se trouvait fatigué de sa course du matin, il s’est mis au bain.

Sur les cinq heures, il a fait un tour en calèche ; le temps était délicieux.

Le gouverneur avait vivement désiré voir l’Empereur ; il avait, disait-il, à lui parler d’affaires. On soupçonne que c’était pour lui dire qu’il n’avait plus d’argent, qu’il avait tout épuisé et ne savait plus comment faire, ce qui eût été fort indifférent à l’Empereur, qui n’eût pas manqué de le prier de nouveau de le laisser tranquille.

Avant le dîner, l’Empereur jouait aux échecs dans le salon ; il avait pris du punch. Je suis arrivé tard ; en entrant, il m’a dit de prendre ma part du punch, mais on a fait observer qu’il n’y avait plus de verres, « Oh ! que si, a-t-il dit en me donnant le sien, et il boira, j’en suis sûr… » Puis il a ajouté : « C’est à l’anglaise, n’est-ce pas ? Chez nous on ne boit guère qu’après sa maîtresse. »

Pendant le dîner, on a fait l’observation que c’était la veille du 15 août ; l’Empereur a dit alors : « Demain, en Europe, bien des santés seront portées à Sainte-Hélène. Il est bien quelques sentiments, quelques vœux qui traverseront l’Océan. » Il en avait déjà eu la pensée ce matin durant la course à cheval, et m’avait dit les mêmes choses.

Après le dîner, Cinna : Corneille nous semble divin.


Fête de l’Empereur.


Jeudi 15.

Aujourd’hui 15 août, c’était la fête de l’Empereur ; nous avions projeté de nous présenter tous chez lui vers les onze heures : il nous a déjoués en paraissant gaiement lui-même à nos portes dès neuf heures. Il faisait fort doux, il a gagné le jardin ; chacun s’y est successivement réuni ; le grand maréchal, sa femme, ses enfants sont arrivés. L’Empereur a déjeuné, entouré de tous ses fidèles, sous la grande et belle tente, qui est une véritable et heureuse acquisition. La température était belle ; lui-même était gai et fort causant ; il a semblé jouir quelques instants de nos sentiments et de nos vœux ; il a voulu, nous a-t-il dit, passer toute la journée entouré de nous tous, ce qui en effet a eu lieu, causant, travaillant et nous promenant à pied ou en voiture.


École Polytechnique supprimée, etc. – Indécences des journaux anglais, etc. – Machine à glace.


Vendredi 16.

Mon fils et moi nous nous sommes rendus de très bonne heure sous la tente auprès de l’Empereur, qui a travaillé divers chapitres de la campagne d’Italie jusqu’à deux heures, qu’il s’est retiré sur l’annonce du gouverneur, marmottant : « Le misérable m’envie, je crois, l’air que je respire ! »

Pendant le déjeuner, il avait demandé le Journal des Débats, qui contenait la nouvelle organisation des académies ; il voulait voir les membres qu’on avait chassés de l’Institut. Cela a conduit à revenir sur la suppression de l’École polytechnique, que l’on disait inutile et dangereuse. Le journal anglais que nous avions reçu ne jugeait pas ainsi ; il disait que cette suppression seule valait aux ennemis de la France plus qu’une grande victoire ; que rien ne pouvait prouver davantage les véritables intentions pacifiques et l’extrême modération de la dynastie qui venait gouverner la France, etc., etc. : il disait encore beaucoup d’autres choses.

Quelqu’un remarquait à ce sujet que les papiers anglais devenaient, pour le gouvernement français, malveillants jusqu’à la grossièreté et à l’indécence… . . . . . .

Lord ou lady Holland avait, par une galanterie toute particulière, adressé à Longwood, pour l’usage de l’Empereur, une machine d’invention nouvelle propre à créer de la glace : elle nous est arrivée aujourd’hui par l’entremise de l’amiral Malcolm. L’Empereur, en ressortant vers les quatre heures, en a voulu voir l’expérience ; l’amiral s’y trouvait ; elle a été des plus imparfaites. L’Empereur, au bout de quelque temps, a pris le parti de la promenade et a emmené l’amiral, avec lequel la conversation a roulé sur une foule d’objets, et, de la part de l’Empereur, sur le ton le plus affable et le plus amical.


Idées religieuses de Napoléon – Évêque de Nantes (de Voisins) – Le pape – Liberté de l’Église gallicane – Anecdotes – Concordat de Fontainebleau.


Samedi 17.

Le vent était très violent ; il y avait tempête ; il pleuvait de temps à autre.

En parlant de prêtres et de religion, la conversation a conduit l’Empereur à dire : « L’homme lancé dans la vie se demande : D’où viens-je ? Qui suis-je ? Où vais-je ? Ce sont autant de questions mystérieuses qui nous précipitent vers la religion. Nous courons au-devant d’elle, notre penchant naturel nous y porte ; mais arrive l’instruction qui nous arrête : l’instruction et l’histoire, voilà les grands ennemis de la vraie religion, défigurée par les imperfections des hommes. Pourquoi, se dit-on, celle de Paris n’est-elle pas celle de Londres ni de Berlin ? Pourquoi celle de Pétersbourg diffère-t-elle de celle de Constantinople ? celle-ci de celle de la Perse, du Gange et de la Chine ? Pourquoi celle des temps anciens n’est-elle pas celle d’aujourd’hui ? Alors la raison se replie douloureusement ; elle s’écrie : Religions ! religions ! Ô enfants des hommes !… On croit à Dieu parce que tout le proclame autour de nous, et que les plus grands esprits y ont cru, non seulement Bossuet, dont c’était le métier, mais encore Newton, Leibnitz, qui n’y avaient que faire ; mais on ne sait que penser de la doctrine qu’on nous enseigne, et nous nous retrouvons la montre qui va sans connaître son horloger… Et voyez un peu la gaucherie de ceux qui nous forment ; ils devraient éloigner de nous l’idée du paganisme et de l’idolâtrie, parce que leur absurdité provoque nos premiers raisonnements, et nous prépare à résister à la croyance passive ; et pourtant ils nous élèvent au milieu des Grecs et des Romains, avec leurs myriades de divinités. Tel a été pour mon compte, et à la lettre, la marche de mon esprit. J’ai eu besoin de croire, j’ai cru ; mais ma croyance s’est trouvée heurtée, incertaine, dès que j’ai su, dès que j’ai raisonné, et cela m’est arrivé d’aussi bonne heure qu’à treize ans. Peut-être croirai-je de nouveau aveuglément, Dieu le veuille ! je n’y résiste assurément pas, je ne demande pas mieux ; je conçois que ce doit être un grand et vrai bonheur.

« Toutefois, dans les grandes tempêtes, dans les suggestions accidentelles de l’immoralité même, l’absence de cette foi religieuse, je l’affirme, ne m’a jamais influencé en aucune manière, et je n’ai jamais douté de Dieu ; car si ma raison n’eût pas suffi pour le comprendre, mon intérieur ne l’adoptait pas moins. Mes nerfs étaient en sympathie avec ce sentiment.

« Lorsque je saisis le timon des affaires, j’avais déjà des idées arrêtées sur tous les grands éléments qui cohésionnent la société ; j’avais pesé toute l’importance de la religion ; j’étais persuadé, et j’avais résolu de la rétablir. Mais on croirait difficilement les résistances que j’eus à vaincre pour ramener le catholicisme. On m’eût suivi bien plus volontiers si j’eusse arboré la bannière protestante ; c’est au point qu’au Conseil d’État, où j’eus grande peine à faire adopter le concordat, plusieurs ne se rendirent qu’en complotant d’y échapper. Eh bien ! se disaient-ils l’un à l’autre, faisons-nous protestants, et cela ne nous regardera pas. Il est sûr qu’au désordre auquel je succédais, que sur les ruines où je me trouvais placé, je pouvais choisir entre le catholicisme et le protestantisme ; et il est vrai de dire encore que les dispositions du moment poussaient toutes à celui-ci ; mais outre que je tenais réellement à ma religion natale, j’avais les plus hauts motifs pour me décider. En proclamant le protestantisme, qu’eussé-je obtenu ? J’aurais créé en France deux grands partis à peu près égaux, lorsque je voulais qu’il n’y en eût plus du tout ; j’aurais ramené la fureur des querelles de religion, lorsque les lumières du siècle et ma volonté avaient pour but de les faire disparaître tout à fait. Ces deux partis, en se déchirant, eussent annihilé la France, et l’eussent rendue l’esclave de l’Europe, lorsque j’avais l’ambition de l’en rendre la maîtresse. Avec le catholicisme j’arrivais bien plus sûrement à tous mes grands résultats ; dans l’intérieur, chez nous, le grand nombre absorbait le petit, et je me promettais de traiter celui-ci avec une telle égalité qu’il n’y aurait bientôt plus lieu à connaître la différence. Au-dehors, le catholicisme me conservait le pape ; et avec mon influence et nos forces en Italie, je ne désespérais pas tôt ou tard, par un moyen ou par un autre, de finir par avoir à moi la direction de ce pape ; et dès lors quelle influence ! quel levier d’opinion sur le reste du monde ! etc., etc. » Et il a terminé disant : « François Ier était placé véritablement pour adopter le protestantisme à sa naissance et s’en déclarer le chef en Europe. Charles-Quint, son rival, prit vivement le parti de Rome ; c’est qu’il croyait voir là pour lui un moyen de plus d’obtenir l’asservissement de l’Europe. Cela seul ne suffisait-il pas pour indiquer à François Ier la nécessité de se charger de défendre l’indépendance de cette même Europe ? mais il laissa le plus pour courir après le moins. Il s’attacha à poursuivre ses mauvais procès d’Italie ; et, dans l’intention de faire sa cour au pape, il se mit à brûler des réformés dans Paris. »

« Si François Ier eût embrassé le luthéranisme, si favorable à la suprématie royale, il eût épargné à la France les terribles convulsions religieuses amenées plus tard par les calvinistes, dont la teinte, toute républicaine, fut sur le point de renverser le trône et de dissoudre notre belle monarchie. Malheureusement François Ier ne comprit rien de tout cela, car il ne saurait donner ses scrupules pour excuses, lui qui s’allia avec les Turcs et les amena au milieu de nous. Tout bonnement, c’est qu’il n’y voyait pas si loin. Bêtise du temps ! intelligence féodale ! François Ier, après tout, n’était qu’un héros de tournois, un beau de salon, un de ces grands hommes pygmées.

« L’évêque de Nantes (de Voisins), disait encore l’Empereur, me rendait réellement catholique par la sagesse de ses raisonnements, son excellente morale et sa tolérance éclairée. Marie-Louise, dont il était le confesseur, le consulta un jour sur l’obligation de faire maigre les vendredis. « À quelle table mangez-vous ? lui dit l’évêque. – À celle de l’Empereur. – Y commandez-vous ? – Non. – Vous n’y pouvez donc, rien ; le ferait-il lui-même ? – Il est à croire que non. – Soumettez-vous alors et ne provoquez pas un sujet de scandale. Votre premier devoir est de lui obéir et de le faire respecter ; vous ne manquerez pas d’autres moyens de vous amender et de vous priver aux yeux de Dieu. »

« Ce fut la même chose encore pour une communion publique que quelques-uns mirent en tête à Marie-Louise pour le jour de Pâques. Elle ne le voulait pourtant pas sans avoir pris l’avis de son sage confesseur, qui l’en dissuada par les mêmes raisonnements. Quelle différence, disait l’Empereur, si elle eût été travaillée par un fanatique ! quelles querelles, quelle désunion n’eût-il pas pu amener entre nous ! Quel mal n’eût-il pas pu faire dans les circonstances où je me trouvais !

« L’évêque de Nantes, nous faisait observer l’Empereur, avait vécu avec Diderot, au milieu des incrédules, et y avait toujours été convenablement ; aussi avait-il réponse à tout : il avait surtout le bon esprit d’abandonner tout ce qui n’était pas soutenable, de faire rétrograder la religion de tout ce qu’il n’eut pu défendre. « Un animal qui se meut, combine et pense, n’a-t-il pas une âme ? lui disait-on. – Pourquoi pas, répondit-il. – Mais où va-t-elle ? car elle n’est pas à l’égal de la nôtre. – Que vous importe ? elle demeure peut-être dans les limbes. » Il se retirait donc dans les derniers retranchements, dans la forteresse même, et là se ménageait toujours ainsi un excellent terrain. Aussi argumentait-il bien mieux que le pape, et souvent il le désolait. C’était, parmi nos évêques, le plus ferme appui des libertés gallicanes. C’était mon oracle, mon flambeau ; il avait ma confiance aveugle sur les matières religieuses, car dans mes querelles avec le pape j’avais pour premier soin, bien qu’en aient dit les intrigants et les brouillons à soutane, de ne pas toucher au dogme ; si bien que dès que ce bon et vénérable évêque de Nantes me disait : Prenez garde, vous voilà en face du dogme ; sans m’amuser à disserter avec lui, sans chercher même à le comprendre, je déviais aussitôt de ma route pour y revenir par d’autres voies ; et comme il n’avait pas mon secret, combien il aura été étonné de mes circuits ! Que j’aurai dû lui paraître bizarre, obstiné, capricieux, inconséquent ! C’est que j’avais un but, et qu’il ne le connaissait pas.

« Les papes ne pouvaient nous pardonner nos libertés de l’Église gallicane : les quatre fameuses propositions de Bossuet surtout excitaient leur ressentiment ; c’était, selon eux, un véritable manifeste de guerre, aussi nous considéraient-ils hors du giron au moins autant que les protestants. Ils nous trouvaient aussi coupables, peut-être plus, et s’ils ne nous avaient pas accablés de foudres ostensibles, c’est qu’ils avaient craint les conséquences : notre séparation. L’exemple de l’Angleterre était là. Ils n’avaient donc pas voulu se couper le bras droit de leur propre main ; mais ils ne cessaient de veiller pour une occasion favorable ; ils l’attendaient du temps. Nul doute qu’ils vont la croire arrivée aujourd’hui. Toutefois les lumières et les mœurs du siècle les repousseront encore.

« Avant mon couronnement, disait l’Empereur, le pape voulut me voir, et tint à se rendre lui-même chez moi. Il avait fait bien des concessions. Il était venu à Paris me couronner, il consentait à ne pas me poser la couronne, il me dispensait de communier en public avant la cérémonie, il avait donc, selon lui, bien des récompenses à attendre en retour ; aussi avait-il rêvé d’abord la Romagne, les légations, et il commençait à soupçonner qu’il faudrait renoncer à tout cela. Il se rabattit alors sur une bien petite grâce, disait-il, seulement à voir signer un titre ancien, un chiffon bien usé qu’il tenait de Louis XIV.– Faites-moi ce plaisir, disait-il ; au fond cela ne signifie rien. – Volontiers, Très Saint-Père, et la chose est faite si elle est faisable. » Or c’était une déclaration dans laquelle Louis XIV, sur la fin de ses jours, séduit par madame de Maintenon ou gagné par ses confesseurs, désapprouvait les fameux articles de 1682, base des libertés de l’Église gallicane. L’Empereur répondit malignement qu’il n’avait, pour son compte, aucune objection personnelle, mais qu’il fallait toutefois, pour la règle, qu’il en parlât avec les évêques ; sur quoi le pape se tuait de répéter que cela n’était nullement nécessaire, que cela ne méritait pas tant de bruit. « Je ne montrerai jamais cette signature, disait-il, pas plus qu’on n’a montré celle de Louis XIV. – Mais si cela ne signifie rien, disait Napoléon, à quoi bon ma signature ? et si cela peut signifier quelque chose, il faut bien que décemment je consulte mes docteurs. »

Toutefois, pour ne pas refuser sans cesse, l’Empereur voulut paraître n’en être pas éloigné. Alors l’évêque de Nantes et les vrais évêques français accoururent aussitôt. « Ils étaient furieux, et me gardaient, disait l’Empereur, comme ils eussent gardé Louis XIV au lit de mort, pour l’empêcher de se faire protestant. Les Sulpiciens furent appelés ; c’étaient des Jésuites au petit pied ; ceux-là cherchaient quelle était ma pensée : ils ne demandaient qu’à faire ce que j’aurais voulu. »

L’Empereur a terminé disant : « Le pape m’avait dispensé de la communion publique, et c’est sur cette détermination de sa part que je juge de la sincérité de sa croyance religieuse. Il avait tenu une congrégation de cardinaux pour arrêter le cérémonial. La plus grande partie avait insisté fortement pour que je communiasse en public, soutenant que l’exemple serait d’un grand poids sur les peuples, et qu’il fallait que je le donnasse. Le pape, au contraire, craignant que je n’accomplisse cet acte que comme un des articles du programme de M. de Ségur, n’y voyait qu’un sacrilège, et s’y opposa inflexiblement. Napoléon ne croit peut-être pas, disait-il : un temps viendra sans doute où il croira ; en attendant, ne chargeons pas sa conscience ni la nôtre. »

« Dans sa charité chrétienne, car c’est véritablement un bon, doux et brave homme, disait l’Empereur, il n’a jamais désespéré de me tenir pénitent à son tribunal ; il en a laissé souvent échapper l’espoir et la pensée. Nous en causions quelquefois gaiement et de bonne amitié. « Vous y viendrez tôt ou tard, me disait-il avec une innocente douceur, je vous y tiendrai, ou d’autres si ce n’est pas moi ; et vous verrez alors quel contentement, quelle satisfaction pour vous-même, etc., etc. » En attendant, mon influence sur lui était telle que je lui arrachai, par la seule force de ma conversation privée, ce fameux concordat de Fontainebleau, dans lequel il a renoncé à la souveraineté temporelle, acte pour lequel il a fait voir depuis qu’il redoutait le jugement de la postérité, ou plutôt la réprobation de ses successeurs. Il n’eut pas plus tôt signé qu’il s’en repentit. Il devait, le lendemain, dîner en public avec moi ; mais dans la nuit il fut malade ou feignit de l’être. C’est qu’immédiatement après que je l’eus quitté il retomba dans les mains de ses conseillers habituels, qui lui firent un épouvantail de ce qu’il venait d’arrêter. Si nous eussions été laissés à nous seuls, j’en eusse fait ce que j’aurais voulu ; j’eusse gouverné alors le monde religieux avec la même facilité que je gouvernais le monde politique. Pie VII est vraiment un agneau, tout à fait un bon homme, un véritable homme de bien que j’estime, que j’aime beaucoup, et qui, de son côté, me le rend un peu, j’en suis sûr. Vous ne le verrez pas trop se plaindre de moi, ni porter surtout aucune accusation directe et personnelle. Vous ne verrez pas non plus les autres souverains le faire davantage. Peut-être des déclamations vagues et banales d’ambition et de mauvaise foi ; mais rien de positif et de direct : parce que les hommes d’État savent bien que, l’heure des libelles passée, on ne saurait se permettre d’accusation publique sans des preuves à l’appui ; or ils n’auraient rien à produire en ce genre : telle sera l’histoire. Il n’y aura rien de contraire, au plus, que quelques mauvais chroniqueurs assez bornés pour avoir pris des radotages de coterie ou des intrigues pour des faits authentiques, ou bien encore les mémorialistes, qui, trompés par les erreurs du moment, seront morts avant d’avoir pu se redresser, etc.

« Quand on connaîtra la vérité de mes querelles avec le pape, on s’étonnera de tout ce qu’il fit souffrir à ma patience, car on sait que je n’étais pas endurant. Lorsqu’il me quitta, après mon couronnement, il partit avec le secret dépit de n’avoir pas obtenu de moi les récompenses qu’il croyait avoir méritées. Mais, quelque reconnaissance que je lui eusse portée d’ailleurs, je ne pouvais, après tout, trafiquer des intérêts de l’empire pour l’acquit de mes propres sentiments ; et puis j’étais trop fier pour sembler avoir acheté ses complaisances. À peine eut-il le pied sur le sol italien, que les intrigants, les brouillons, les ennemis de la France profitèrent de ses dispositions pour s’en saisir, et dès cet instant tout fut hostile de sa part. Ce n’était plus le doux, le paisible Chiaramonti, ce bon évêque d’Imola, qui s’était proclamé de si bonne heure digne des lumières de son siècle. Sa signature n’était plus apposée qu’à la suite d’actes tenant bien plus des Grégoire et des Boniface que de lui. Rome devint le foyer de tous les complots tramés contre nous. J’essayai vainement de le ramener par la raison, il ne m’était plus possible d’arriver jusqu’à ses sentiments. Les torts devinrent si graves, les insultes si patentes, qu’il me fallut bien agir à mon tour. Je me saisis donc de ses forteresses, je m’emparai de quelques provinces, je finis même par occuper Rome, tout en lui déclarant et en observant strictement qu’il demeurait sacré pour moi dans ses attributions spirituelles, ce qui était loin de faire son compte. Cependant il se présenta une crise, on crut que la fortune m’abandonnait à Essling ; et aussitôt on fut prêt à Rome pour soulever la population de cette grande capitale. L’officier qui y commandait ne crut pouvoir échapper au danger qu’en se défaisant du pape qu’il mit en route pour la France. Un tel évènement s’était opéré sans ordres, et même il me contrariait fort. J’expédiai donc sur-le-champ pour qu’on fit demeurer le pape où on le rencontrerait, et on l’établit à Savone, où on l’entoura de soins et d’égards ; car je voulais bien me faire craindre, mais non le maltraiter ; le soumettre, mais non l’avilir : j’avais bien d’autres vues ! Ce déplacement ne fit qu’accroître le ressentiment et les intrigues. Jusque-là, la querelle n’avait été que temporelle ; les meneurs du pape, dans l’espoir de relever leurs affaires, la compliquèrent de tout le mélange du spirituel. Alors il me fallut le combattre aussi sur ce point : j’eus mon conseil de conscience, mes conciles, et j’investis mes cours impériales de l’appel comme d’abus ; car mes soldats ne pouvaient plus rien à tout ceci ; il me fallait bien combattre le pape avec ses propres armes. À ses érudits, à ses ergoteurs, à ses légistes, à ses scribes, je devais opposer les miens.

« Il y eut une trame anglaise pour l’enlever de Savone ; elle me servait. Je le fis transporter à Fontainebleau ; mais là devait être le terme de ses misères et la régénération de sa splendeur. Toutes mes grandes vues s’étaient accomplies sous le déguisement et le mystère ; j’avais amené les choses au point que le développement en était infaillible, sans nul effort et tout naturel : aussi voit-on le pape le consacrer dans le fameux concordat de Fontainebleau, en dépit même de mes revers de Moscou ; Qu’eût-ce donc été si je fusse revenu victorieux et triomphant ? J’avais donc enfin obtenu la séparation tant désirée du spirituel d’avec le temporel, dont le mélange est si préjudiciable à la sainteté du premier, et porte le trouble dans la société au nom et par les mains mêmes de celui qui doit en être le centre d’harmonie ; et dès lors j’allais relever le pape outre mesure, l’entourer de pompe et d’hommages. Je l’eusse amené à ne plus regretter son temporel, j’en aurais fait une idole ; il fût demeuré près de moi. Paris fût devenu la capitale du monde chrétien, et j’aurais dirigé le monde religieux ainsi que le monde politique : c’était un moyen de plus de resserrer toutes les parties fédératives de l’empire, et de contenir en paix tout ce qui demeurait en dehors. J’aurais eu mes sessions religieuses comme mes sessions législatives. Mes conciles eussent été la représentation de la chrétienté ; les papes n’en eussent été que les présidents. J’eusse ouvert et clos ces assemblées, approuvé et publié leurs décisions, comme l’avaient fait Constantin et Charlemagne ; et si cette suprématie avait échappé aux empereurs, c’est qu’ils avaient fait la faute de laisser résider loin d’eux les chefs spirituels, qui ont profité de la faiblesse des princes, ou de la crise des évènements, pour s’en affranchir et les soumettre à leur tour.

« Mais, reprenait l’Empereur, pour en arriver là, j’avais dû manœuvrer avec beaucoup d’adresse, déguiser surtout ma véritable pensée, et donner tout à fait le change à l’opinion ; présenter à la pâture publique des petitesses vulgaires, afin de lui mieux dérober l’importance et la profondeur du but secret : aussi était-ce avec une espèce de satisfaction que je me voyais accusé de barbarie envers le pape, de tyrannie en matière religieuse. Les étrangers surtout me servaient à mon gré en remplissant leurs mauvais libelles de ma mesquine ambition, qui, selon eux, avait eu besoin de dévorer le misérable patrimoine de Saint-Pierre, etc., etc.[7]. Mais je savais bien qu’en résultat on me reviendrait au-dedans, et qu’au-dehors on ne serait plus à même d’y remédier. Que n’eût-on pas fait pour le prévenir, si on l’eût deviné à temps ; car quel empire désormais sur tous les pays catholiques, et quelle influence sur ceux mêmes qui ne le sont pas, à l’aide de ceux de cette religion qui s’y trouvent répandus ! etc. »

L’Empereur disait que cet affranchissement de la cour de Rome, cette réunion légale, la direction religieuse dans la main du souverain, avaient été longtemps et toujours l’objet de ses méditations et de ses vœux. « L’Angleterre, la Russie, les couronnes du Nord, une partie de l’Allemagne la possèdent, disait-il ; Venise, Naples en avaient joui. On ne saurait gouverner sans elle ; autrement, une nation est à chaque instant blessée dans son repos, sa dignité, son indépendance. Mais c’était fort difficile, ajoutait-il ; à chaque tentative, j’en voyais le danger. Je pouvais juger qu’une fois embarqué, la nation m’eût abandonné. J’ai plus d’une fois sondé l’opinion, essayé de la provoquer, mais en vain, et j’ai pu me convaincre que je n’eusse jamais eu la coopération nationale, etc., etc. » Et ceci m’a expliqué une sortie dont j’avais été témoin dans le temps aux Tuileries.

L’Empereur, à une de ses grandes audiences du dimanche, la réunion extrêmement nombreuse, apercevant l’archevêque de Tours (de Barral), lui dit d’une voix très élevée : « Eh bien ! Monsieur l’archevêque, comment vont nos affaires avec le pape ? – Sire, la députation de vos évêques va se mettre en route pour Savone. – Eh bien, tâchez de faire entendre raison au pape ; rendez-le sage, autrement il n’a qu’à perdre avec nous. Dites-lui bien qu’il n’est plus au temps de Grégoire, et que je ne suis pas un Débonnaire. Il a l’exemple de Henri VIII ; sans avoir sa méchanceté, j’ai plus de force et de puissance que lui. Qu’il sache bien que, quelque parti que je prenne, j’ai six cent mille Français en armes, même un million, qui, dans tous les cas, marcheront avec moi, pour moi et comme moi ; les paysans, les ouvriers ne connaissent que moi, ils me portent une confiance aveugle. La partie sage, éclairée, de la classe intermédiaire, ceux qui soignent leurs intérêts et recherchent la tranquillité, me suivront ; il ne restera donc plus pour lui que la classe bourdonnante, qui, au bout de huit jours, l’aura oublié pour commérer sur de nouveaux objets. » Et comme l’archevêque, fort embarrassé de sa contenance, voulait balbutier quelques paroles : « Vous êtes en dehors de tout ceci, Monsieur l’archevêque, reprit l’Empereur d’une voix toute radoucie ; je partage vos doctrines, j’honore votre piété, je respecte votre caractère. »

L’Empereur, je le comprends bien aujourd’hui, n’avait jeté sans doute tout cela en avant que pour que nous le fissions fructifier au-dehors ; mais il se méprenait bien sur nos dispositions, celles du palais du moins. Une portion, la moins réfléchie, n’hésitait pas, dans ces occasions, à le blâmer tout bonnement et hautement ; l’autre portion, la mieux intentionnée, se donnait bien de garde d’en divulguer un seul mot, dans la crainte de lui faire tort dans l’opinion ; car tels étaient en général notre travers d’esprit, notre manière singulière de juger, d’interpréter l’Empereur, bien que sans malveillance, mais seulement par légèreté, par inconséquence ou par mode, qu’au lieu de chercher à le rendre populaire, nous sommes peut-être ceux qui lui avons fait le plus mal. Je me souviens très bien que, précisément pour ce fameux concordat de Fontainebleau, le matin qu’il parut inopinément dans le Moniteur, on se disait confidentiellement dans les salons de Saint-Cloud que rien n’était moins vrai que cette pièce ; qu’elle était fausse et controuvée. D’autres disaient à l’oreille que le fond en était vrai sans doute, mais qu’il avait été arraché au pape par la frayeur que lui avaient causée la colère de l’Empereur et sa violence ; si bien que je ne serais pas étonné que cet heureux épisode, si dramatique, de Napoléon à Fontainebleau, traînant le père des fidèles par ses cheveux blancs, ne fût pas sorti précisément de l’imagination du prosateur poétique, mais qu’il l’eût en effet, recueilli de la bouche, des courtisans, des serviteurs mêmes de l’Empereur. Et pourtant voilà comme on écrit l’histoire !


Conversation vive de l’Empereur avec le gouverneur, en tiers avec l’amiral.


Dimanche 18.

Le temps, toute la nuit et le jour, a été des plus affreux. Sur les trois heures, l’Empereur est sorti, profitant d’une éclaircie : il est entré chez moi. Nous sommes passés chez le général Gourgaud, qui était malade, et de là chez madame de Montholon, qui a suivi dans le jardin. L’Empereur était d’une extrême gaieté ; la conversation s’en ressentait. Il a entrepris d’amener madame de Montholon à faire sa confession générale, insistant surtout sur le point de départ. « Allons, disait-il, parlez sans crainte ; que le voisin ici ne vous gêne pas, ne voyez en lui que le confesseur : nous n’en saurons rien le quart d’heure d’après, etc., etc. »

Et vraiment je crois qu’il allait persuader, quand malheureusement le gouverneur est venu interrompre de si heureuses dispositions ; il a paru, et l’Empereur a gagné brusquement le fond du bois pour ne pas le recevoir. M. de Montholon nous a rejoints peu d’instants après, pour faire connaître à l’Empereur que le gouverneur et l’amiral demandaient instamment l’honneur de lui parler. L’Empereur a cru à quelque communication de leur part ; il est revenu dans le jardin, où il les a reçus.

Nous sommes demeurés en arrière avec les officiers du gouverneur. Bientôt la conversation a été vive de la part de l’Empereur, qui, se promenant entre le gouverneur et l’amiral, n’adressait guère la parole qu’à celui-ci, même en parlant de l’autre. Nous demeurions à une assez grande distance pour ne rien entendre distinctement ; mais j’ai su plus tard qu’il lui a répété de nouveau, et avec plus de force et de chaleur peut-être, tout ce qu’il lui avait déjà dit dans les conversations précédentes.

Sur les bonnes interprétations que l’amiral, qui jouait le rôle de médiateur, s’efforçait de donner aux intentions du gouverneur, l’Empereur a dit : « Les fautes de M. Lowe viennent de ses habitudes dans la vie. Il n’a jamais commandé que des déserteurs étrangers, des Piémontais, des Corses, des Siciliens, et tous renégats, traîtres à leur patrie, la lie, l’écume de l’Europe. S’il eût commandé des hommes, des Anglais ; s’il l’était lui-même, il aurait des égards pour ceux qu’on doit honorer. » Dans un autre moment, l’Empereur a dit qu’il était un courage moral aussi nécessaire que le courage du champ de bataille ; que M. Lowe ne l’avait pas ici vis-à-vis de nous, en ne rêvant que notre évasion, plutôt que d’employer, pour l’empêcher, les seuls moyens vrais, sages, raisonnables, froids. L’Empereur lui a dit aussi que, du reste, son corps était entre les mains des méchants ; mais que son âme demeurait aussi fière, aussi indépendante qu’à la tête de quatre cent mille hommes, ou que sur le trône quand il faisait des rois.

À l’article des réductions de nos dépenses et de l’argent qu’on demandait à l’Empereur, il a répondu : « Tous ces détails me sont trop pénibles, ils sont ignobles. Vous me mettriez sur les charbons ardents de Montézuma ou de Guatimozin, que vous ne tireriez pas de moi l’or que je n’ai pas. D’ailleurs qui vous demande quelque chose ? qui vous prie de me nourrir ? Quand vous discontinueriez vos provisions, si j’ai faim, ces braves soldats que voilà, en montrant de la main le camp du 53e, prendront pitié de moi ; j’irai m’asseoir à la table de leurs grenadiers, et ils ne repousseront pas, j’en suis sûr, le premier, le plus vieux soldat de l’Europe. » L’Empereur ayant reproché au gouverneur d’avoir gardé quelques ouvrages qui lui étaient adressés, il a répondu que c’était parce que l’adresse portait la qualification d’empereur. « Et qui vous a donné le droit, a répliqué l’Empereur, de me disputer ce titre ? Dans peu d’années, votre lord Castlereagh, votre lord Bathurst et tous les autres, vous qui me parlez, vous serez ensevelis dans la poussière de l’oubli ; ou, si on connaît vos noms, ce sera par les indignités que vous aurez exercées contre moi, tandis que l’empereur Napoléon demeurera toujours sans doute le sujet, l’ornement de l’histoire et l’étoile des peuples civilisés. Vos libelles ne peuvent rien contre moi, vous y avez dépensé des millions, qu’ont-ils produit ? La vérité perce les nuages, elle brille comme le soleil ; comme lui, elle est impérissable ! »

L’Empereur convenait, dans cette conversation, avoir fort maltraité, et souvent, sir Hudson Lowe ; et il lui rendait la justice d’avouer encore que sir Hudson Lowe ne lui avait jamais précisément manqué ; il s’était contenté de marmotter souvent entre ses dents des choses qu’il n’avait pas laissé entendre. Une fois il a dit qu’il avait demandé son rappel, et l’Empereur lui a répondu que c’était la parole la plus agréable qu’il pût lui faire entendre. Il a dit encore que nous flétrissions son caractère en Europe, mais que cela lui était égal, etc. Le seul manquement peut-être du gouverneur, disait l’Empereur, et qui serait léger auprès de tout ce qu’il avait reçu, avait été de se retirer brusquement quand l’amiral ne s’éloignait qu’avec lenteur et avec de nombreuses salutations. « L’amiral était précisément là, me disait gaiement l’Empereur, le marquis de Gallo lors de ma rupture de Passeriano, etc. ; » allusion à un des chapitres de la campagne d’Italie qu’il m’avait dicté.

Au surplus, l’Empereur disait qu’après tout il se reprochait cette scène. « Je ne dois plus recevoir cet officier ; il fait que je m’emporte, c’est au-dessous de ma dignité. Il m’échappe vis-à-vis de lui des paroles qui eussent été impardonnables aux Tuileries ; si elles peuvent avoir une excuse ici, c’est de me trouver entre ses mains et sous son pouvoir. »

Après le dîner, l’Empereur a fait lire une lettre en réponse au gouverneur, qui avait envoyé officiellement le traité du 2 août, par lequel les souverains alliés stipulaient l’emprisonnement de Napoléon. Sir Hudson Lowe demandait, par la même occasion, à introduire les commissaires étrangers à Longwood. L’Empereur avait dicté cette lettre, dans la journée, à M. de Montholon ; il a voulu que chacun de nous proposât ses objections et donnât son avis. Elle nous a semblé un chef-d’œuvre de dignité, de force et de logique. On la trouvera plus bas lors de son envoi.


Retour sur la conversation avec le gouverneur, etc. – Effets des libelles sur Napoléon – Traité de Fontainebleau – Ouvrage du général Sarrazin.


Lundi 19.

Le temps a continué d’être aussi affreux que nous l’eussions jamais vu. Depuis trois ou quatre jours, c’est un de nos véritables ouragans d’équinoxe en Europe. L’Empereur l’a bravé pour entrer sur les dix heures chez moi. En sortant, il s’est accroché la jambe à un clou près de la porte ; son bas a été déchiré jusqu’à mi-jambe : heureusement la peau n’a été qu’effleurée. Il s’est vu forcé de rentrer pour changer. « Vous me devez une paire de bas, me disait-il pendant le temps que son valet de chambre lui en mettait une autre ; un honnête homme ne présente point de pareils dangers dans ses appartements. Vous êtes logé trop en marin ; il est vrai que ce n’est pas tout à fait votre faute. Je me croyais indifférent sur ce point ; mais, morbleu ! vous me surpassez. – Sire, disais-je, mon mérite n’est pas grand, on ne me laisse pas de choix. Je suis vraiment un cochon dans sa fange, je dois l’avouer ; mais, comme dit Votre Majesté, ce n’est pas tout à fait ma faute. »

Nous avons gagné le jardin à la faveur d’une éclaircie. L’Empereur revenait sur la conversation qu’il avait eu la veille, dans ce même endroit, avec le gouverneur en présence de l’amiral, et se reprochait de nouveau la violence de ses expressions. « Il eût été plus digne de moi, disait-il, plus beau, plus grand, d’exprimer toutes ces choses de sang-froid ; elles n’en eussent eu d’ailleurs que plus de force. » Il lui revenait surtout une qualification qu’il avait laissé échapper contre Hudson Lowe (scribe d’état-major) qui avait dû le choquer d’autant plus qu’elle rendait une vérité, et l’on sait qu’elle offense toujours. « Je l’ai bien éprouvé moi-même à l’île d’Elbe, continuait l’Empereur. Quand je me suis mis à parcourir les libelles les plus infâmes, ils ne me faisaient rien, mais rien du tout. Quand on m’apprenait ou que je lisais que j’avais étranglé, empoisonné, violé, que j’avais fait massacrer mes malades, que ma voiture avait roulé sur mes blessés, j’en riais de pitié. Combien de fois n’ai-je pas dit alors à Madame : Accourez, ma mère, voici le sauvage, l’homme tigre, le dévoreur du genre humain ; venez admirer le fruit de vos entrailles. Mais sitôt qu’on approchait un peu de la vérité, il n’en était plus de même ; je sentais le besoin de me défendre, j’accumulais les raisons pour me justifier, et encore n’était-ce jamais sans qu’il restât quelques traces d’une peine secrète. Mon cher, voilà l’homme ! »

De là l’Empereur est revenu sur sa protestation contre le traité du 2 août, qui nous avait été lue hier après dîner. J’ai osé lui demander si, mettant en avant la reconnaissance de son titre d’Empereur par les Anglais, lors de leurs négociations à Paris et à Chatillon, il n’avait pas oublié de mentionner celle qu’ils avaient dû faire au traité de Fontainebleau, et qui me paraissait omise. « C’est à dessein, a-t-il dit vivement ; je ne veux point de ce traité, je le renie ; je suis loin de m’en vanter, j’en rougis plutôt. On l’a discuté pour moi. Celui qui me l’apporta me trahissait. Cette époque appartient à mon histoire, mais à mon histoire en grand. Si j’eusse voulu traiter alors sensément, j’aurais obtenu le royaume d’Italie, la Toscane ou la Corse, etc., etc., tout ce que j’aurais voulu. Ma décision fut une faute de mon caractère, une boutade de ma part, un véritable excès de tempérament. Je pris du dégoût et du mépris pour tout ce qui m’entourait ; j’en pris pour la fortune, que je me plus à braver. Je jetai les yeux sur un coin de terre où je puisse être mal, et profiter des fautes que l’on ferait. Je me décidai pour l’île d’Elbe. Cet acte fut celui d’une âme de rocher. Mon cher, je suis d’un caractère bien singulier, sans doute, mais on ne serait point extraordinaire si l’on n’était d’une trempe à part : je suis une parcelle de rocher lancée dans l’espace ! Vous me croirez peut-être difficilement ; mais je ne regrette point mes grandeurs : vous me voyez faiblement sensible à ce que j’ai perdu. – Et pourquoi ne vous croirais-je pas, Sire ? répondais-je, que regretteriez-vous ?… La vie de l’homme n’est qu’un atome dans la durée de l’histoire. Or, chez Votre Majesté, l’une est déjà si pleine que vous ne devez plus guère prendre d’intérêt qu’à l’autre : s’il en coûte ici à votre corps, votre mémoire y gagne au centuple : si vous eussiez dû finir au sein d’une prospérité non interrompue, que de grandes et belles choses eussent passé ignorées ! Votre Majesté me l’a déjà dit elle-même, et je suis demeuré frappé d’une telle vérité.

Il n’est pas de jour, en effet, que ceux qui furent vos ennemis ne répètent avec nous, qui sommes vos fidèles, que vous êtes bien certainement plus grand ici qu’aux Tuileries. Et même sur ce roc où vous ont déporté la violence et la mauvaise foi, n’y commandez-vous pas encore ? Vos geôliers, vos maîtres, sont à vos pieds ; votre âme soumet tout ce qui l’approche : vous vous montrez ici ce que l’histoire dit de saint Louis sous les chaînes des Sarrazins : le vrai maître de ses vainqueurs. Votre irrésistible ascendant vous accompagne ici. Nous le pensons tous autour de vous, Sire ; le commissaire russe le disait l’autre jour, nous assure-t-on, et ceux qui vous gardent l’éprouvent… Que regretteriez-vous ? etc., etc. »

En rentrant, l’Empereur a demandé son déjeuner sous la tente, en dépit de l’ouragan, et m’a gardé. L’eau ne perçait pas, nous en étions quittes pour une forte humidité ; mais les rafales de pluie et de vent tourbillonnaient autour de nous, et se précipitaient au loin devant nous vers le fond des vallées : ce spectacle n’était pas sans quelque beauté.

L’Empereur s’est retiré vers les deux heures ; il m’a fait revenir à quelque temps de là dans son cabinet. « Je viens de lire le général Sarrazin, disait-il en posant le livre : c’est un fou, un écervelé ; il dit des bêtises. Après tout, cependant, il se laisse lire, il amuse ; il coupe, tranche, juge, et prononce sur les hommes et sur les choses. Il n’hésite point à donner maints conseils à Wellington, et dit qu’il eût dû faire quelques campagnes sous Kléber, etc. Il fait de Soult le premier général du monde. Kléber était sans doute un grand général ; mais dans Soult ce n’est pas précisément la partie la plus forte ; il est bien plus encore un excellent ordonnateur, un bon ministre de la guerre.

« Ce Sarrazin, a-t-il continué, a déserté du camp de Boulogne, portant tous mes secrets aux Anglais : cela pouvait avoir des suites fort graves. Sarrazin était général, son acte fut hideux, irrémissible. Mais pourtant regardez comme en révolution un homme peut être mauvais sujet, dévergondé, éhonté. Je l’ai trouvé à mon retour de l’île d’Elbe, il m’attendait de pied ferme ; il m’écrivait une longue lettre dans laquelle il pactisait avec moi. Les Anglais étaient des misérables, écrivait-il, il avait été longtemps au milieu d’eux, il en avait été maltraité, il connaissait leurs ressources, leurs moyens ; il allait m’être fort utile. Il savait que j’étais trop magnanime, trop grand pour me souvenir encore des torts qu’il avait pu avoir, etc. Je le fis arrêter ; et, comme il avait été déjà jugé et condamné, je suis encore à savoir pourquoi on ne l’a pas fusillé ; il faut qu’on n’en ait pas eu le temps, ou qu’il ait été oublié ; c’était un châtiment que réclamait la patrie : il ne saurait y avoir ni transaction ni indulgence pour le général qui a l’infamie de se prostituer à l’étranger. »

Le grand maréchal est arrivé ; l’Empereur, après avoir continué la conversation quelque temps, l’a emmené jouer aux échecs. Il souffrait beaucoup du mauvais temps.

Après dîner, il nous a lu le Tartufe ; mais il n’a pu l’achever, il se sentait trop fatigué : il a posé le livre, et après le juste tribut d’éloges donné à Molière, il a terminé d’une manière à laquelle nous ne nous attendions pas. « Certainement, a-t-il dit, l’ensemble du Tartufe est de main de maître ; c’est un des chefs-d’œuvre d’un homme inimitable ; toutefois cette pièce porte un tel caractère, que je ne suis nullement étonné que son apparition ait été l’objet de fortes négociations à Versailles et de beaucoup d’hésitation dans Louis XIV. Si j’ai le droit de m’étonner de quelque chose, c’est qu’il l’ait laissé jouer ; elle présente, à mon avis, la dévotion sous des couleurs si odieuses ; une certaine scène offre une situation si décisive, si complètement indécente, que, pour mon propre compte, je n’hésite pas à dire que, si la pièce eût été faite de mon temps, je n’en aurais pas permis la représentation. »


Violent accès d’indignation de ma part qui amuse fort l’Empereur.


Mardi 20.

Sur les quatre heures, j’ai été joindre l’Empereur, par ses ordres, dans la salle de billard. Le temps était toujours aussi affreux ; il ne lui avait pas permis, disait-il, de mettre le pied dehors, et pourtant il s’était vu chassé de la chambre et du salon par la fumée. Il m’a trouvé, disait-il, la figure toute renversée : c’était de l’indignation la plus vive, et il a voulu en connaître la cause.

« Il y a deux ou trois ans, ai-je dit, qu’un commis au bureau de la guerre, très brave homme pour ce que j’en connais, venait chez moi donner des leçons d’écriture et de latin à mon fils. Il avait une fille dont il comptait faire une gouvernante, et nous priait de la recommander, si nous en trouvions l’occasion. Madame de Las Cases se la fit amener, elle était charmante, et de l’ensemble le plus séduisant. À compter de cet instant, madame de Las Cases, l’invitait parfois chez elle, cherchant à lui faire faire quelques connaissances dans le monde qui pussent lui être utiles. Or, voilà que cette jeune personne, notre connaissance, notre amie, notre obligée, se trouve être précisément aujourd’hui la femme d’un des commissaires des puissances près de Votre Majesté, arrivé dans l’île il y a près d’un mois.

« Que Votre Majesté juge de mon étonnement et de toute ma joie à cette précieuse bizarrerie du hasard ! Je vais donc, me disais-je, en dépit de tant d’obstacles, avoir des nouvelles positives, détaillées, secrètes même de tout ce qui m’intéresse. J’ai vu passer huit ou dix jours de silence sans inquiétude, même pas sans quelque contentement. Car, pensais-je, plus on met de circonspection, plus on doit avoir à me dire. Enfin, il y a trois ou quatre jours qu’entraîné par mon impatience, j’ai dépêché mon domestique vers la nouvelle arrivée ; je l’avais bien stylé, et son titre d’habitant de l’île lui facilitait l’accès, et sans nul inconvénient. Il est revenu me disant que cette dame avait répondu qu’elle ne savait ce dont on voulait lui parler. À toute rigueur, je pouvais croire encore que c’était un excès de prudence, et qu’elle n’avait pas voulu s’en fier à un inconnu. Mais voilà qu’aujourd’hui je reçois du gouverneur l’avertissement de ne chercher à lier aucun rapport secret dans l’île, que je dois savoir à quoi je m’exposerais, que la tentative qu’il me reproche n’est point douteuse, car il la tient de la source même à laquelle je me suis adressé. Votre Majesté voit à présent ce qui m’a bouleversé. Trouver une si vilaine délation où je devais supposer de l’intérêt, de la reconnaissance même, m’a indigné au dernier degré ; j’en suis hors de moi. »

L’Empereur m’a ri au nez : « Que vous connaissez peu le cœur humain ! m’a-t-il dit ; quoi ! son père a été précepteur de votre fils, ou quelque chose de semblable ; votre femme l’a protégée dans sa nullité, et elle est devenue baronne allemande ! Mais, mon cher, vous êtes celui qu’elle redoute le plus ici, qui la gêne davantage ; elle n’aura pas même vu votre femme à Paris ; et puis encore ce méchant sir Hudson Lowe se sera plu peut-être à donner à la chose une tournure odieuse : il est si astucieux, si méchant !… » Et il a recommencé à se moquer de moi et de ma colère.


Corvisart, etc. – Anecdotes des salons de Paris.


Mercredi 21.

Le temps est toujours aussi affreux ; l’humidité est au dernier point dans nos chambres, la pluie y pénètre de toute part.

On a dit que les médicaments étaient épuisés dans l’île, et l’on observait que l’Empereur ne serait pas accusé d’y avoir contribué. Cela l’a conduit à dire qu’il ne se rappelait pas d’avoir jamais pris une médecine. Aux Tuileries, ayant eu jusqu’à trois vésicatoires à la fois, il les avait supprimés sans vouloir prendre de médecine. Il avait eu à Toulon une blessure grave, comme celle d’Ulysse, disait-il, celle à laquelle sa vieille nourrice l’avait reconnu ; il en avait guéri, tout en échappant de même aux médicaments. L’un de nous s’est permis de lui demander : « Si Votre Majesté avait la dysenterie demain, se refuserait-elle encore aux médicaments ? – À présent que je me porte bien, je réponds oui sans hésiter, disait l’Empereur ; mais si je devenais bien malade, peut-être changerais-je, et ce serait alors en moi la conversion qu’amène la peur du diable dans l’homme qui va mourir. » Et alors il répétait son incrédulité à la médecine ; mais il n’en était pas ainsi, observait-il de la chirurgie ; il avait, disait-il, commencé trois fois des cours d’anatomie : les affaires et le dégoût les avaient toujours interrompus. « Dans une certaine occasion, et à la suite d’une longue discussion, Corvisart, désireux de me parler pièce en main, eut l’abomination, la scélératesse de m’apporter à Saint-Cloud, dans son mouchoir de poche, un estomac, et cette horrible vue me fit rendre à l’instant même tout ce que j’avais dans le mien. »

L’Empereur, après le dîner, s’est retiré avant neuf heures : je l’ai suivi, et comme il ne se sentait aucune envie de dormir : « Allons, mon cher, m’a-t-il dit, voyons : un conte sur votre faubourg Saint-Germain : comme dans les Mille et une Nuits, essayons de rire. – Eh bien, Sire, il était autrefois un chambellan de Votre Majesté, qui avait un grand-oncle, bien vieux, bien vieux…, et je me souviens que Votre Majesté nous a raconté l’histoire d’un gros officier allemand, qui, prisonnier au début de la campagne d’Italie, se plaignait qu’on eût envoyé pour les combattre un jeune étourneau qui détruisait le métier et le rendait insupportable ; or, nous avions parmi nous précisément son pareil ; c’était le vieux grand-oncle, encore presque avec le costume de Louis XIV. Il donnait la comédie toutes les fois que vous nous faisiez parvenir quelques merveilles d’au-delà du Rhin ; vos bulletins d’Ulm et d’Iéna étaient pour lui autant de révolutions de bile. Il était loin de vous admirer ; vous gâtiez là aussi le métier. Il avait fait, répétait-il souvent, les campagnes du maréchal de Saxe, et voilà, disait-il, qui était vraiment des prodiges de guerre, et qu’on n’avait pas assez appréciés. Alors la guerre était sans doute un art ; mais aujourd’hui !!!… ajoutait-il en haussant les épaules. De notre temps, nous la faisions en toute décence ; nous avions nos mulets, nous étions suivis de nos cantines, nous avions notre tente, nous faisions bonne chère, nous avions même la comédie au quartier-général ; les armées s’approchaient, on prenait de belles positions, on donnait une bataille, quelquefois on faisait un siège, et puis on prenait ses quartiers d’hiver pour recommencer au printemps. Voilà ce qui s’appelle, disait-il avec satisfaction, faire la guerre. Mais aujourd’hui une armée tout entière disparaît devant une autre dans une seule bataille, et une monarchie est renversée ; on parcourt cent lieues de pays en dix jours, dort qui peut, mange qui en trouve. Ma foi, si vous appelez cela du génie, moi, je suis forcé d’avouer alors que je n’y entends plus rien ; aussi vous me faites pitié quand je vous vois le prendre pour un grand homme. » L’Empereur riait aux éclats, surtout des cantines et des mulets, puis il ajoutait : « Vous disiez donc bien des bêtises à mon sujet ? – Oh ! oui, Sire, et en grande abondance. – Eh bien ! nous sommes seuls, il n’y a pas d’intrus ici, dites encore. Eh bien ! Sire, un jour dans une société choisie, entre un Beau, bien content de lui, ancien capitaine de cavalerie, ne doutant de rien : « J’arrive, nous dit-il, de la plaine des Sablons ; je viens de voir manœuvrer notre Ostrogoth. » C’était Votre Majesté, Sire. Il avait deux ou trois régiments qu’il a culbutés les uns sur les autres, et le tout a été se perdre dans des buissons. J’aurais voulu avec cinquante maîtres (cavaliers dans le temps passé) seulement le faire prisonnier lui et tous les siens. Réputation usurpée ! répétait-il. Aussi Moreau n’a cessé de dire que c’était à l’Allemagne qu’il l’attendait. On parle de guerre avec l’Autriche ; si elle a lieu, nous verrons comment il s’en tirera. On nous en fera justice. »

« La guerre eut lieu, et Votre Majesté en très peu de jours nous envoya le bulletin d’Ulm, celui d’Austerlitz, etc. ; notre monsieur reparut dans notre cercle, et pour le coup, malgré toute notre malveillance, nous nous écriâmes tous à la fois : « Et vos cinquante maîtres ? – Oh ! ma foi, dit-il, on n’y entend plus rien ; cet homme déroute tout, la fortune le mène par la main ; et puis ces Autrichiens sont si lourds, si bêtes !… »

L’empereur riait beaucoup, et me demandait quelque chose de plus fort encore. « Sire, cela devient bien difficile ; cependant il me revient encore une vieille douairière qui est morte avec l’obstination de n’avoir pas voulu croire à aucun de vos succès en Allemagne. Quand on parlait devant elle d’Ulm, d’Austerlitz, de votre entrée à Vienne : Et vous croyez cela, vous autres ? disait-elle, haussant les épaules. Tout cela est fabriqué par lui. Il n’oserait pas mettre le pied en Allemagne ; croyez qu’il est encore derrière le Rhin, où il se meurt de peur, et nous envoie des contes. Le temps vous apprendra si on m’en impose à moi. »

Et les histoires épuisées, l’Empereur me renvoya, disant : « Que font-ils, que doivent-ils dire à présent ? Certes, aujourd’hui je leur donne beau jeu. »


Jeudi 22.

Aujourd’hui a été un véritable jour de deuil pour moi : c’est le premier jour, depuis notre départ de France, où je n’ai pas vu l’Empereur. Des circonstances heureuses faisaient que j’étais le seul qui eusse jusque-là joui de ce bonheur. Il a été fort souffrant ; sa réclusion a été complète ; il n’a demandé absolument personne.


L’Empereur continue d’être souffrant – Pièce officielle remarquable adressée à sir Hudson Lowe.


Vendredi 23.

Le temps a continué d’être humide et pluvieux. Sur les trois heures et demie, l’Empereur m’a fait demander dans sa chambre : il faisait sa toilette ; il avait été fortement incommodé ; mais grâce à sa manière de se traiter, disait-il, grâce à son hermétique réclusion de la veille, c’était fini, il était bien.

J’ai osé lui témoigner ma véritable douleur ; j’avais inscrit, lui disais-je, un jour malheureux dans mon journal ; j’eusse dû le marquer à l’encre rouge. Et quand il a appris ce que c’était : « Comment, vraiment, a-t-il dit, c’est le seul jour depuis la France que vous ne m’ayez pas vu !… Et vous êtes le seul… » Et après quelques secondes de silence, il a ajouté avec un ton bien propre à me dédommager : « Mais, mon cher, si cela vous était d’un si grand prix, si vous y teniez tant, que n’êtes-vous venu frapper à ma porte ? Je ne suis point inabordable pour vous. »

Le docteur a été introduit ; il a dit que le gouverneur avait promis de ne plus mettre les pieds à Longwood. Un méchant qui était là a fait observer qu’il commençait à vouloir se rendre agréable.

L’Empereur a passé de là dans sa bibliothèque ; il s’est fait lire par mon fils une longue lettre que j’écrivais à Rome[8]. L’humidité l’a chassé, il a gagné le salon, la salle de billard ; arrivé au perron, il n’a pu résister au désir de marcher un peu. « Ce que je fais n’est pas sage, » a-t-il dit. Heureusement l’extrême humidité l’a forcé de rentrer presque aussitôt. Il s’est fixé dans le salon, où il y avait un bon feu, il a demandé de la tisane de feuilles d’oranger et a fait quelques parties d’échecs.

Plus tard, après dîner, l’Empereur a disserté longtemps et de la manière la plus intéressante sur Jean-Jacques, son talent, son influence, sa bizarrerie, ses turpitudes privées. Il s’est retiré à dix heures.

Dans la journée, M. de Montholon a adressé la réponse officielle suivante au gouverneur, qui avait écrit touchant les commissaires des puissances et les embarras de son budget ; c’est la lettre que j’ai déjà mentionnée plus haut, le 18 de ce mois ; la voici :

Pièce officielle. – « Monsieur le général, j’ai reçu le traité du 2 août 1815, conclu entre Sa Majesté Britannique, l’empereur d’Autriche, l’empereur de Russie et le roi de Prusse, qui était joint à votre lettre du 23 juillet.

« L’Empereur Napoléon proteste contre le contenu de ce traité : il n’est point prisonnier de l’Angleterre. Après avoir abdiqué entre les mains des représentants de la nation, au profit de la constitution adoptée par le peuple français et en faveur de son fils, il s’est rendu volontairement et librement en Angleterre, pour y vivre en particulier, dans la retraite, sous la protection des lois britanniques. La violation de toutes les lois ne peut pas constituer un droit de fait. La personne de l’empereur Napoléon se trouve au pouvoir de l’Angleterre ; mais de fait ni de droit il n’a été ni n’est au pouvoir de l’Autriche, de la Russie et de la Prusse, même selon les lois et coutumes de l’Angleterre, qui n’a jamais fait entrer dans la balance des prisonniers les Russes, les Autrichiens, les Prussiens, les Espagnols, les Portugais, quoique unie à ces puissances par des traites d’alliance, et faisant la guerre conjointement avec elles. La convention du 2 août, faite quinze jours après que l’empereur Napoléon était en Angleterre, ne peut avoir en droit aucun effet ; elle n’offre que le spectacle de la coalition des quatre plus grandes puissances de l’Europe pour l’oppression d’un seul homme ; coalition que désavouent l’opinion de tous les peuples comme tous les principes de la saine morale. Les empereurs d’Autriche et de Russie, le roi de Prusse, n’ayant de fait ni de droit aucune action sur la personne de l’empereur Napoléon, ils n’ont pu rien statuer relativement à lui. – Si l’empereur Napoléon eût été au pouvoir de l’empereur d’Autriche, ce prince se fût ressouvenu des rapports que la religion et la nature ont mis entre un père et un fils, rapports qu’on ne viole jamais impunément. Il se fût ressouvenu que quatre fois Napoléon lui a restitué son trône : à Léoben en 1797, et à Lunéville en 1801, lorsque ses armées étaient sous les murs de Vienne ; à Presbourg en 1806, et à Vienne en 1809, lorsque ses armées étaient maîtresses de la capitale et des trois quarts de la monarchie. Ce prince se fût ressouvenu des protestations qu’il lui fit au bivouac de Moravie en 1806, et à l’entrevue de Dresde en 1812. – Si la personne de l’empereur Napoléon eût été au pouvoir de l’empereur Alexandre, il se fût ressouvenu des liens d’amitié contractés à Tilsit, à Erfurt, et pendant douze ans d’un commerce journalier ; il se fût ressouvenu de la conduite de l’empereur Napoléon le lendemain de la bataille d’Austerlitz, où, pouvant le faire prisonnier avec les débris de son armée, il se contenta de sa parole, et lui laissa opérer sa retraite ; il se fût ressouvenu des dangers que personnellement l’empereur Napoléon a bravés pour éteindre l’incendie de Moscou et lui conserver cette capitale ; certes, ce prince n’eût pas violé les devoirs de l’amitié et de la reconnaissance envers un ami dans le malheur. — Si la personne de l’empereur Napoléon eût été même au pouvoir du roi de Prusse, ce souverain n’eût pas oublié qu’il a dépendu de l’Empereur, après Friedland, de placer un autre prince sur le trône de Berlin ; il n’eût point oublié un ennemi désarmé, les protestations de dévouement et les sentiments qu’il lui témoigna en 1812, aux entrevues de Dresde. Aussi voit-on par les articles 2 et 5 dudit traité, que ne pouvant influer en rien sur le sort et la personne de l’empereur Napoléon, qui n’est pas en leur pouvoir, ces princes s’en rapportent à ce que fera là-dessus Sa Majesté Britannique, qui se charge de remplir toutes les obligations. Ces princes ont reproché à l’empereur Napoléon d’avoir préféré la protection des lois anglaises à la leur. Les fausses idées que l’empereur Napoléon avait de la libéralité des lois anglaises et de l’influence d’un peuple grand, généreux et libre sur son gouvernement, l’ont décidé à préférer la protection de ses lois à celle de son beau-père ou de son ancien ami. L’Empereur Napoléon a toujours été le maître de faire assurer ce qui lui était personnel par un traité diplomatique, soit en se remettant à la tête de l’armée de la Loire, soit en se mettant à la tête de l’armée de la Gironde, que commandait le général Clausel ; mais ne cherchant désormais que la retraite et la protection des lois d’une nation libre, soit anglaise, soit américaine, toutes stipulations lui ont paru inutiles. Il a cru le peuple anglais plus lié par sa démarche franche, noble et pleine de confiance, qu’il ne l’eût pu être par les traités les plus solennels. Il s’est trompé ; mais cette erreur fera à jamais rougir les vrais Bretons ; et, dans la génération actuelle comme dans les générations futures, elle sera une preuve de la déloyauté de l’administration anglaise. Des commissaires autrichien et russe sont arrivés à Sainte-Hélène ; si leur mission a pour but de remplir une partie des devoirs que les empereurs d’Autriche et de Russie ont contractés par le traité du 2 août, et de veiller à ce que les agents anglais, dans une petite colonie, au milieu de l’Océan, ne manquent pas aux égards dus à un prince lié avec eux par les liens de parenté et par tant d’autres rapports, on reconnaît dans cette démarche des marques du caractère de ces deux souverains. Mais vous avez, Monsieur, assuré que ces commissaires n’avaient ni le droit ni le pouvoir d’avoir aucune opinion sur tout ce qui peut se passer sur ce rocher.

« Le ministère anglais a fait transporter l’empereur Napoléon à Sainte-Hélène, à deux mille lieues de l’Europe. Ce rocher, situé sous le tropique, à cinq cents lieues de tout continent, est soumis à la chaleur dévorante de cette latitude ; il est couvert de nuages et de brouillard les trois quarts de l’année ; c’est à la fois le pays le plus sec et le plus humide du monde. Ce climat est le plus contraire à la santé de l’Empereur. C’est la haine qui a présidé au choix de ce séjour comme aux instructions données par le ministère anglais aux officiers commandant dans ce pays : on leur a ordonné d’appeler l’empereur Napoléon général, voulant l’obliger à reconnaître qu’il n’a jamais régné en France, ce qui l’a décidé à ne pas prendre un nom d’incognito, comme il y était résolu en sortant de France. Premier magistrat à vie de la république, sous le titre de Premier Consul, il a conclu les préliminaires de Londres et le traité d’Amiens avec le roi de la Grande-Bretagne. Il a reçu pour ambassadeurs lord Cornwalis, M. Merry, lord Withworth, qui ont séjourné en cette qualité à sa cour. Il a accrédité auprès du roi d’Angleterre le comte Otto et le général Andréossi, qui ont résidé comme ambassadeurs à la cour de Windsor. Lorsque, après un échange de lettres entre les ministères des affaires étrangères des deux monarchies, lord Lauderdale vint à Paris muni des pleins pouvoirs du roi d’Angleterre, il traita avec les plénipotentiaires munis des pleins pouvoirs de l’empereur Napoléon, et séjourna plusieurs mois à la cour des Tuileries. Lorsque depuis, Châtillon, lord Castlereagh signa l’ultimatum que les puissances alliées présentèrent aux plénipotentiaires de l’empereur Napoléon, il reconnut par là la quatrième dynastie. Cet ultimatum était plus avantageux que le traité de Paris ; mais on exigeait que la France renonçât à la Belgique et la rive gauche du Rhin, ce qui était contraire aux propositions de Francfort et aux proclamations des puissances alliées ; ce qui était contraire au serment par lequel, à son sacre, l’Empereur avait juré l’intégrité de l’empire. L’Empereur pensait alors que ces limites naturelles étaient nécessaires la garantie de la France comme à l’équilibre de l’Europe ; il pensait que nation française, dans les circonstances où elle se trouvait, devait plutôt courir toutes les chances de la guerre que de s’en départir. La France eût obtenu, cette intégrité, et avec elle conservé son honneur, si la trahison n’était venue au secours des alliés. Le traité du 2 août, le bill du parlement britannique appellent l’empereur Napoléon seulement Bonaparte, et ne lui donnent que le titre de général. Le titre de général Bonaparte est sans doute éminemment glorieux : l’Empereur le portait à Lodi, à Castiglione, à Rivoli, à Arcole, à Léoben, aux Pyramides, à Aboukir ; mais depuis dix-sept ans il a porté celui de Premier Consul et d’Empereur ; ce serait convenir qu’il n’a été ni premier magistrat de la république ni souverain de la quatrième dynastie. Ceux qui pensent que les nations sont des troupeaux qui de droit divin appartiennent à quelques familles, ne sont ni du siècle ni même dans l’esprit de la législature anglaise, qui changea plusieurs fois l’ordre de sa dynastie, parce que les grands changements survenus dans les opinions, auxquels n’avaient pas participé les princes régnants, les avaient rendus ennemis du bonheur et de la grande majorité de cette nation. Car les rois ne sont que des magistrats héréditaires, qui n’existent que pour le bonheur des nations, et non les nations pour la satisfaction des rois. C’est le même esprit de haine qui a ordonné que l’empereur Napoléon ne pût écrire ni recevoir aucune lettre sans qu’elle soit ouverte et lue par les ministres anglais et les officiers de Sainte-Hélène. On lui a par là interdit la possibilité de recevoir des nouvelles de sa mère, de sa femme, de son fils, de ses frères ; et lorsque, voulant se soustraire aux inconvénients de voir ses lettres lues par des officiers subalternes, il a voulu envoyer des lettres cachetées au prince régent, on a répondu qu’on ne pouvait se charger que de laisser passer les lettres ouvertes ; que telles étaient les instructions du ministère. Cette mesure n’a pas besoin de réflexions, elle donnera d’étranges idées de l’esprit de l’administration qui l’a dictée ; elle serait désavouée à Alger, même ! – Des lettres sont arrivées pour des officiers généraux de la suite de l’Empereur ; elles étaient décachetées et vous furent remises ; vous ne les avez pas communiquées parce qu’elles n’étaient pas passées par le canal du ministère anglais ; il fallut leur faire refaire quatre mille lieues, et ces officiers eurent la douleur de savoir qu’il existait sur ce rocher des nouvelles de leurs femmes, de leurs mères, de leurs enfants, et qu’ils ne pouvaient les connaître que dans six mois !!!… Le cœur se soulève ! On n’a pas pu obtenir d’être abonné au Morning-Chronicle, au Morning-Post, à quelques journaux français ; de temps à autre on fait passer à Longwood quelques numéros dépareillés du Times. Sur la demande faite à bord du Northumberland, on a envoyé quelques livres ; mais tous ceux relatifs aux affaires des dernières années ont été soigneusement écartés. Depuis on a voulu correspondre avec un libraire de Londres pour avoir directement des livres dont on pouvait avoir besoin et ceux relatifs aux évènements du jour, on l’a empêché. Un auteur anglais, ayant fait un voyage en France et l’ayant imprimé à Londres, prit la peine de nous l’envoyer pour l’offrir à l’Empereur ; mais vous n’avez pas cru pouvoir le lui remettre, parce qu’il ne vous était pas parvenu par la filière de votre gouvernement. On dit aussi que d’autres livres envoyés par leurs auteurs n’ont pu être remis, parce qu’il y avait sur l’inscription de quelques-uns : À l’empereur Napoléon, et sur d’autres : À Napoléon-le-Grand. Le ministère anglais n’est autorisé à ordonner aucune de ces vexations. La loi, quoique unique, considère l’empereur Napoléon comme prisonnier de guerre ; or, jamais on n’a défendu aux prisonniers de guerre de s’abonner aux journaux, de recevoir les livres qui s’impriment : une telle défense n’est faite que dans les cachots de l’inquisition.

« L’île de Sainte-Hélène a dix lieues de tour, elle est inabordable de toutes parts, des bricks enveloppent la côte, les postes placés sur le rivage peuvent se voir de l’un à l’autre, et rendent impraticable la communication avec la mer. Il n’y a qu’un seul petit bourg, James-Town, où mouillent et d’où s’expédient les bâtiments. Pour empêcher un individu de s’en aller de l’île, il suffit d’exercer la côte par terre et par mer. En interdisant l’intérieur de l’île, on ne peut donc avoir qu’un but, celui de priver d’une promenade de huit ou dix milles qu’il serait possible de faire à cheval, et dont, d’après la consultation des hommes d’art, la privation abrège les jours de l’Empereur.

« On a établi l’Empereur dans la position de Longwood, exposée à tous les vents ; terrain stérile, inhabité, sans eau, n’étant susceptible d’aucune culture. Il y a une enceinte d’environ douze cents toises incultes. À onze ou douze cents toises, sur un mamelon, on a établi un camp ; on vient d’en placer un autre à peu près à la même distance, dans une direction opposée ; de sorte qu’au milieu de la chaleur du tropique, de quelque côté qu’on regarde, on ne voit que des camps. L’amiral Malcolm ayant compris l’utilité dont, dans cette position, une tente serait pour l’Empereur, en a fait établir une par ses matelots à vingt pas de la maison : c’est le seul endroit où l’on puisse trouver de l’ombre. Toutefois l’Empereur n’a lieu que d’être satisfait de l’esprit qui anime les officiers et soldats du brave 53e, comme il l’avait été de l’équipage du Northumberland. La maison de Longwood a été construite pour servir de grange à la ferme de la compagnie ; depuis, le sous-gouverneur de l’île y a fait établir quelques chambres : elle lui servait de maison de campagne, mais elle n’était en rien convenable pour une habitation. Depuis un an qu’on y est, on y a toujours travaillé, et l’Empereur a constamment eu l’incommodité et l’insalubrité d’habiter une maison en construction. La chambre dans laquelle il couche est trop petite pour contenir un lit d’une dimension ordinaire ; mais toute bâtisse à Longwood prolongerait l’incommodité des ouvriers. Cependant dans cette misérable île il existe de belles positions offrant de beaux arbres, des jardins et d’assez belles maisons, entre autres Plantation-House ; mais des instructions positives du ministère vous interdisent de donner cette maison, ce qui eût épargné beaucoup de dépenses employées à bâtir à Longwood des cahutes couvertes de papier goudronné, et qui déjà sont hors de service. Vous avez interdit toutes correspondances entre nous et les habitants de l’île ; vous avez mis de fait la maison de Longwood au secret ; vous avez même entravé les communications avec les officiers de la garnison. On semble s’être étudié à nous priver du peu de ressources qu’offre ce misérable pays, et nous y sommes comme nous serions sur le rocher de l’Ascension. Depuis quatre mois que vous êtes à Sainte-Hélène, vous avez, Monsieur, empiré la position de l’Empereur. Le comte Bertrand vous a fait observer que vous violiez même la loi de votre législature, que vous fouliez aux pieds les droits des officiers généraux prisonniers de guerre ; vous avez répondu que vous ne connaissiez que la lettre de vos instructions, qu’elles étaient pires encore que nous paraissait votre conduite. »

« J’ai l’honneur, etc., etc.

« Signé, le comte de Montholon.

« P. S. J’avais signé cette lettre, Monsieur, lorsque j’ai reçu la vôtre du 17 : vous y joignez le compte par aperçu d’une somme annuelle de vingt mille livres sterling que vous jugez indispensable pour subvenir aux dépenses de l’établissement de Longwood, après avoir fait toutes les réductions que vous avez crues possibles. La discussion de cet aperçu ne peut nous regarder en aucune manière ; la table de l’Empereur est à peine le strict nécessaire ; tous les approvisionnements sont de mauvaise qualité et quatre fois plus chers qu’à Paris. Vous demandez à l’Empereur un fonds de douze mille livres sterling, votre gouvernement ne vous allouant que huit mille livres sterling pour toutes ces dépenses. J’ai eu l’honneur de vous dire que l’Empereur n’avait pas de fonds, que depuis un an on n’avait reçu ni écrit aucune lettre, et qu’il ignorait complètement tout ce qui se passe ou a pu se passer en Europe. Transporté violemment sur ce rocher, à deux mille lieues, sans pouvoir recevoir ou écrire aucune lettre, il se trouve aujourd’hui entièrement à la discrétion des agents anglais. L’Empereur a toujours désiré et désire pourvoir lui-même à toutes ses dépenses quelconques, et il le fera aussitôt que vous le lui rendrez possible, en levant l’interdiction faite aux négociants de l’île de servir sa correspondance, et qu’elle ne sera soumise à aucune inquisition de votre part ou d’aucun de vos agents. Dès que l’on connaîtra en Europe les besoins de l’Empereur, les personnes qui s’intéressent à lui enverront les fonds nécessaires pour y pourvoir.

« La lettre de lord Bathurst que vous m’avez communiquée fait naître d’étranges idées ! Vos ministres ignoreraient-ils donc que le spectacle d’un grand homme aux prises avec l’adversité est le spectacle le plus sublime ? Ignoreraient-ils que Napoléon à Sainte-Hélène, au milieu des persécutions de toute espèce, auxquelles il n’oppose que la sérénité, est plus grand, plus sacré, plus vénérable que sur le premier trône du monde, ou si longtemps il fût l’arbitre des rois ? Ceux qui, dans cette position, manquent à Napoléon n’avilissent que leur propre caractère et la nation qu’ils représentent ! »


Général Joubert – Pétersbourg – Moscou ; son incendie – Projet de Napoléon s’il fût revenu vainqueur.


Samedi 24.

J’ai été sur les deux heures joindre l’Empereur dans sa chambre. Il m’avait dès le matin fait demander mon Atlas. Je l’ai trouvé achevant de parcourir la carte de Russie et la partie de l’Amérique avoisinant les établissements russes.

Il avait beaucoup souffert durant la nuit, beaucoup toussé. Cependant le temps était redevenu tout à fait doux. Il s’est habillé pour sortir. Durant sa toilette, il revenait souvent sur l’heureuse idée de l’Atlas, le mérite de son exécution, l’immensité des choses qu’il contenait. »

L’Empereur a gagné le jardin. Durant la promenade en calèche, dans laquelle se trouvait M. de Montholon ; la conversation a été sur le général Joubert, qui en avait été le beau-frère, et dont il avait été l’aide-de-camp.

« Joubert avait une haute vénération pour moi, a dit l’Empereur ; à chaque revers éprouvé par la république durant l’expédition d’Égypte, il déplorait mon absence. Se trouvant en cet instant chef de l’armée d’Italie, il m’avait pris pour modèle, aspirait à me recommencer, et ne prétendait à rien moins qu’à tenter ce que j’ai exécuté depuis en brumaire ; seulement il eût agi avec les jacobins. Les mesures et les intrigues de ce parti, pour le mettre sur la voie de cette grande entreprise, l’avaient porté au commandement en Italie après les désastres de Scherer, de ce Scherer, dilapidateur ignorant, digne de tous les blâmes. Mais Joubert fut tué à Novi dans son premier choc contre Suwarow. Il n’eût exécuté à Paris qu’une échauffourée ; il n’avait point encore assez de gloire, de consistance et de maturité ; il était de nature à acquérir tout cela ; mais en cet instant il n’était pas assez fait, il était trop jeune encore, et cette entreprise était pour le moment au-dessus de ses forces. »

Au reste, voici le portrait de ce général dicté par l’Empereur, pour ses campagnes d’Italie, et dont je trouve le brouillon.

« Joubert, né au département de l’Ain, dans l’ancienne Bresse, avait étudié pour le barreau. La révolution lui fit prendre le parti des armes ; il servit à l’armée d’Italie, et y fut général de brigade. Il était grand, maigre, semblait naturellement d’une faible complexion ; mais il l’avait mise à l’épreuve des grandes fatigues dans les Alpes, et s’y était endurci. Il était intrépide, vigilant, fort actif, marchant à la tête des colonnes. Il fut fait général de division pour remplacer Vaubois, dont il prit le corps d’armée. Il se fit beaucoup d’honneur dans la campagne de Léoben, commandant l’aile gauche, qu’il amena au gros de l’armée des montagnes du Tyrol par les défilés du Pusthersthal. Il était fort attaché à Napoléon, qui le chargea de porter au Directoire les derniers drapeaux enlevés par l’armée d’Italie. Resté à Paris pendant la campagne d’Égypte, il y épousa la fille du sénateur Sémonville, mariée depuis au maréchal Macdonald. Ce mariage le jeta dans les intrigues du Manège, et le fit nommer général en chef de l’armée d’Italie après la défaite de Scherer. Il fut tué à la bataille de Novi. Il était jeune encore, et n’avait pas acquis toute l’expérience nécessaire. Il eût pu arriver à une grande renommée. »

À huit heures et demie, l’Empereur m’a fait appeler : il avait été obligé de se mettre au bain, m’a-t-il dit, et croyait avoir un peu de fièvre. Il s’était senti subitement enrhumé ; mais il ne toussait plus depuis qu’il était dans l’eau ; il y était depuis longtemps. Il y a dîné ; on a dressé pour moi une petite table à côté. L’Empereur est revenu sur l’histoire de Russie. « Pierre-le-Grand, disait-il, avait-il bien fait de fonder une capitale à Pétersbourg à si grands frais ? N’eût-il pas obtenu de bien plus grands résultats s’il eût dépensé tout son argent à Moscou ? Quel avait été son but ? l’avait-il atteint ? » Je répondais : « Si Pierre fût resté à Moscou, sa nation fût demeurée moscovite, un peuple tout à fait asiatique ; il avait fallu la déplacer pour la réformer et la changer. Alors il s’était transporté sur les frontières mêmes enlevées à l’ennemi, et en y asseyant la capitale, en y accumulant toutes ses forces, il la rendait plus invulnérable ; il s’affiliait à la société européenne ; il s’établissait dans la mer Baltique, d’où il tournait facilement ses ennemis naturels, les Polonais et les Suédois, pour venir s’allier, au besoin, avec les nations placées derrière eux, etc. »

L’Empereur disait n’être pas tout à fait satisfait de ces raisons. « Quoi qu’il en soit, disait-il, Moscou a disparu ; et qui peut assigner les richesses qui y ont été dévorées ? Qu’on se figure, ajoutait-il, Paris avec l’accumulation de l’industrie et des travaux des siècles. Son capital, depuis quatorze cents ans qu’existe cette cité, ne se fut-il accru que d’un million par an, quelles sommes ! Qu’on joigne à cela les magasins, le mobilier, la réunion des sciences, des arts, les correspondances d’affaires et de commerce toutes établies, etc., et voilà pourtant Moscou, et tout cela a disparu en un instant ! Quelle catastrophe ! la seule idée n’en fait-elle pas frémir !!!… Je ne pense pas que pour deux milliards on pût le rétablir. »

L’Empereur s’est étendu longuement sur tous ces évènements, et a laissé échapper une parole trop caractéristique pour que je ne l’aie pas notée. Le nom de Rostopchin ayant été prononcé, j’ai osé observer que la couleur donnée dans le temps à son acte patriotique m’avait fort surpris, car il m’avait ému loin de m’indigner ; bien plus, je l’avais envié !… À quoi l’Empereur a répondu avec une vivacité singulière, et dans une espèce de contraction qui trahissait le dépit : « Si beaucoup à Paris eussent pu le lire et sentir de la sorte, croyez que je le leur aurais vanté ; mais je n’avais pas le choix. » Et revenant à Moscou, il a dit :

« Jamais, en dépit de la poésie, toutes les fictions de l’incendie de Troie n’égalèrent la réalité de celui de Moscou. La ville était de bois, le vent était violent ; toutes les pompes avaient été enlevées. C’était littéralement un océan de feu. Rien n’en avait été soustrait, tant notre marche avait été rapide et notre entrée soudaine. Nous trouvâmes jusqu’à des diamants sur la toilette des femmes, tant elles avaient fui avec précipitation. Elles nous écrivirent à quelque temps de là qu’elles avaient cherché à échapper aux premiers moments d’une soldatesque dangereuse ; qu’elles recommandaient leurs biens à la loyauté des vainqueurs, et ne manqueraient pas de reparaître sous peu de jours pour solliciter leurs bienfaits et leur apporter leur reconnaissance.

« La population, observait l’Empereur, était loin d’avoir comploté cet attentat. C’est même elle qui nous livra les trois ou quatre cents malfaiteurs échappés des prisons qui l’avaient exécuté. – Mais, ai-je osé demander, Sire, si Moscou n’eût pas été livré aux flammes, Votre Majesté comptait-elle y prendre ses quartiers ? – Sans doute, a répondu l’Empereur, et j’aurais alors donné le spectacle singulier d’une armée hivernant paisiblement au milieu d’une nation ennemie qui la presse de toutes parts : c’eût été le vaisseau pris par les glaces. Vous vous seriez trouvé en France privés plusieurs mois de mes nouvelles ; mais vous fussiez demeurés tranquilles, vous eussiez été sages ; Cambacérès, comme de coutume, eût mené les affaires en mon nom, et tout eût été son train comme si j’eusse été présent. L’hiver, en Russie, eût pesé sur tout le monde ; l’engourdissement eût été général. Le printemps fût revenu aussi pour tout le monde. Chacun se fût réveillé à la fois, et l’on sait que les Français sont aussi lestes qu’aucuns.

« Au premier retour de la belle saison, j’eusse donc marché aux ennemis ; je les eusse battus ; j’eusse été maître de leur empire. Mais Alexandre, croyez-le bien, ne m’eût pas amené jusque-là. Il eût passé avant par toutes les conditions que j’eusse dictées ; et alors la France eût enfin commencé à pouvoir jouir. Et vraiment cela a tenu à bien peu de chose ! car j’avais été pour combattre des hommes en armes, et non la nature en courroux : j’ai défait des armées, mais je n’ai pu vaincre les flammes, la gelée, l’engourdissement, la mort ! Le destin a dû être plus fort que moi. Et pourtant, quel malheur pour la France, pour l’Europe !

« La paix dans Moscou accomplissait et terminait mes expéditions de guerre. C’était, pour la grande cause, la fin des hasards et le commencement de la sécurité. Un nouvel horizon, de nouveaux travaux allaient se dérouler, tous pleins du bien-être et de la prospérité de tous. Le système européen se trouvait fondé ; il n’était plus question que de l’organiser.

« Satisfait sur ces grands points, et tranquille partout, j’aurais eu aussi mon congrès et ma sainte-alliance. Ce sont des idées qu’on m’a volée. Dans cette réunion de tous les souverains, nous eussions traité de nos intérêts en famille, et compté de clerc à maître avec les peuples.

« La cause du siècle était gagnée, la révolution accomplie ; il ne s’agissait plus que de la raccommoder avec ce qu’elle n’avait pas détruit. Or cet ouvrage m’appartenait ; je l’avais préparé de longue main, aux dépens de ma popularité peut-être. N’importe. Je devenais l’arche de l’ancienne et de la nouvelle alliance, le médiateur naturel entre l’ancien et le nouvel ordre de choses. J’avais les principes et la confiance de l’un, je m’étais identifié avec l’autre ; j’appartenais à tous les deux ; j’aurais fait en conscience la part de chacun.

« Ma gloire eût été dans mon équité. »

Et après avoir énuméré ce qu’il eût proposé de souverain à souverain et de souverains à peuples : « Forts comme nous l’étions, continuait-il, tout ce que nous eussions concédé eût semblé grand. Il nous eût mérité la reconnaissance des peuples. Aujourd’hui, ce qu’ils arracheront ne leur semblera jamais assez, et ils ne cesseront de se défier ni d’être mécontents. »

Il passait ensuite en revue ce qu’il eût proposé pour la prospérité, les intérêts, la jouissance et le bien-être de l’association européenne. Il eût voulu les mêmes principes, le même système partout ; un code européen, une cour de cassation européenne, redressant pour tous les erreurs, comme la nôtre redresse chez nous celles de nos tribunaux. Une même monnaie sous des coins différents ; les mêmes poids, les mêmes mesures les mêmes lois, etc., etc.

« L’Europe, disait-il, n’eût bientôt fait de la sorte véritablement qu’un même peuple, et chacun, en voyageant partout, se fût trouvé toujours dans la patrie commune. »

Il eût demandé toutes les rivières navigables pour tous ; la communauté de mers ; que les grandes armées permanentes fussent réduites désormais à la seule garde des souverains, etc.

Enfin c’était une foule d’idées, la plupart nouvelles, les unes des plus simples, d’autres tout à fait sublimes, sur les diverses branches politiques, civiles, législatives ; sur la religion, les arts, le commerce ; elles embrassaient tout.

Il a conclu : « De retour en France, au sein de la patrie, grande, forte, magnifique, tranquille, glorieuse, j’eusse proclamé ses limites immuables ; toute guerre future, purement défensive ; tout agrandissement nouveau, anti-national. J’eusse associé mon fils à l’empire ; ma dictature eût fini, et son règne constitutionnel eût commencé…

« Paris eût été la capitale du monde, et les Français l’envie des nations !…

« Mes loisirs ensuite et mes vieux jours eussent été consacrés, en compagnie de l’impératrice et durant l’apprentissage royal de mon fils, à visiter lentement et en vrai couple campagnard, avec nos propres chevaux, tous les recoins de l’empire, recevant les plaintes, redressant les torts, semant de toutes parts et partout les monuments et les bienfaits !!! Mon cher, voilà encore de mes rêves !!! »

L’Empereur avait beaucoup parlé de l’intérieur de la Russie, de la prospérité de laquelle nous n’avions nul soupçon, disait-il ; il s’était arrêté beaucoup sur Moscou, qui l’avait fort étonné sous tous les rapports, et pouvait supporter sans embarras le parallèle avec toutes les capitales de l’Europe, dont il surpassait le plus grand nombre.

Les clochers dorés de Moscou avaient surtout frappé ses regards, et c’est ce qui le porta, lors de son retour, à faire redorer le dôme des Invalides[9] ; il se proposait d’appliquer cet embellissement à beaucoup d’autres édifices de Paris.


Sur le couronnement, etc. – Décrets de Berlin et de Milan – Grande cause de la haine des Anglais.


Dimanche 25.

Le temps s’est remis tout à fait au beau. L’Empereur a déjeuné sous la tente ; il nous y a tous fait appeler. La conversation a conduit à parler des cérémonies du couronnement. Il demandait des renseignements à l’un de nous qui y avait assisté, et qui n’a pu les donner. Il les a demandés à un autre ; mais celui-ci n’y avait pas été. « Où étiez-vous donc alors ? lui a dit l’Empereur. – Sire, à Paris. – Et comment ! vous n’avez pas vu le couronnement ? – Non, Sire. » L’Empereur alors, le regardant de travers et saisissant son oreille, lui a dit : « Vous seriez-vous avisé de faire l’aristocrate à ce point ? – Mais, Sire, mon heure n’était pas venue. – Mais vous avez du moins vu le cortège ? – Ah ! Sire, si ma curiosité l’eût emporté, j’aurais couru du moins à ce qu’il y avait de plus digne, de plus précieux à voir, et je ne dois rien diminuer ici de mon mérite ou de mes torts. J’avais pourtant un billet, j’aimai mieux en faire hommage à la dame anglaise dont je parlais dernièrement à Votre Majesté, laquelle, par parenthèse, y attrapa un rhume dont elle manqua mourir. Moi, je restai tranquillement chez moi. – Ah ! c’est trop fort, dit l’Empereur, le vilain aristocrate ! Comment ! vraiment vous en étiez à ce point ? – Hélas ! Oui, Sire, a repris l’accusé, et pourtant me voici près de vous, et à Sainte-Hélène. » Et l’Empereur, lâchant l’oreille, a souri.

Après déjeuner, il m’est venu un capitaine de l’artillerie anglaise, ayant été six ans à l’Île-de-France. Il devait partir le lendemain pour l’Europe. Il m’a supplié, sous mille formes et mille manières, de lui obtenir le bonheur de voir l’Empereur. Il eût, disait-il, donné tout au monde pour une telle faveur ; sa reconnaissance serait sans bornes, etc. Nous avons causé fort longtemps : l’Empereur faisait son tour en calèche, je n’avais pas été de la course. À sa rentrée, j’ai été assez heureux pour remplir les vœux de l’officier anglais. Il a été reçu plus d’un quart d’heure par l’Empereur ; il en était ivre de satisfaction, n’ignorant pas que cette faveur devenait chaque jour plus rare. Tout l’avait frappé, disait-il, au dernier degré dans Napoléon : ses traits, son affabilité, le son de sa voix, ses expressions, les questions qu’il avait faites ; c’était, me disait-il, un héros, un dieu !

Le temps était délicieux. L’Empereur a continué de se promener dans le jardin, entouré de nous. Il discutait sur le non-succès de la négociation de l’un de nous ; chose que l’Empereur avait jugée des plus simples, et qui s’était trouvée des plus délicates pour le négociateur. Il avait dû proposer un papier à des officiers anglais, pour qu’ils le publiassent en Angleterre.

L’Empereur s’acquittait de sa censure avec sa logique ordinaire, avec l’esprit et le sel qui lui sont familiers ; toutefois il en était fort contrarié ; sa conversation est devenue forte, il l’a poussée jusqu’à l’humeur, et c’était pour la première fois peut-être que le patient en éprouvait les marques. « Enfin, a-t-il conclu, ce que vous proposiez là à d’autres, Monsieur, après tout, vous l’eussiez accepté vous-même à leur place. – Non, Sire. – Comment non ? Eh bien ! a-t-il ajouté d’une manière réprobative, vous ne seriez pas mon ministre de la police. – Et Votre Majesté aurait raison, a répliqué vivement celui-là, qui s’était ému à son tour ; je ne me sens aucune disposition pour un tel poste. » Un instant avant le dîner, l’Empereur le voyant entrer dans le salon, a dit : « Ah ! voilà notre petit officier de police. Venez, approchez, mon petit officier de police ; » et lui a pincé l’oreille. Bien que des heures se fussent écoulées depuis la conversation vive l’Empereur se la rappelait ; il savait celui qui en avait été l’objet très sensible, et il était visible qu’il voulait en effacer l’impression. Voilà des nuances caractéristiques ; et celles qui ressortent des objets les plus petits sont les plus naturelles, les plus sûres.

Après le dîner la conversation a conduit l’Empereur à parcourir le sujet spécial de sa querelle maritime avec l’Angleterre. « La prétention du blocus sur le papier, disait-il, lui valut mon fameux décret de Berlin. Le conseil britannique, dans sa colère, lance ses arrêts ; il établissait un octroi sur les mers. Riposté aussitôt par les célèbres décrets de Milan, qui dénationalisent tout pavillon qui se soumettrait aux actes anglais ; et c’est alors que la guerre devint, en Angleterre, vraiment personnelle. La rage contre moi saisit tous ceux qui tenaient au commerce. L’Angleterre s’indigna d’une lutte et d’une énergie qu’elle ne connaissait pas. Elle avait toujours trouvé ceux qui m’avaient devancé plus complaisants. »

L’Empereur, plus tard, a développé les mesures par lesquelles il avait forcé les Américains à se battre contre les Anglais ; il avait trouvé le moyen, disait-il, d’attacher leurs intérêts à leurs droits ; car c’est pour les premiers qu’on se bat, disait-il, beaucoup plus que pour les seconds.

Aujourd’hui l’Empereur s’attendait, disait-il, à quelques tentatives prochaines des Anglais sur la souveraineté des mers, à quelque octroi universel, etc. « C’est pour eux, disait-il, un des grands moyens d’acquitter leurs dettes, de sortir de l’abîme où ils se trouvent plongés ; en un mot, de se tirer d’affaire. S’ils ont parmi eux un génie hardi, une tête forte, ils doivent entreprendre quelque chose de la sorte. Personne ne saurait s’y opposer, et ils peuvent présenter la chose avec une espèce de justice. Ils ont à faire valoir que c’est pour le salut de l’Europe qu’ils en sont arrivés là ; qu’ils ont réussi ; qu’on leur en doit quelque récompense. Et puis, il n’est plus en Europe de vaisseaux de guerre que les leurs. Ils règnent aujourd’hui de fait sur les mers. Il n’existe plus de droits publics quand l’équilibre est rompu, etc., etc.

« Les Anglais peuvent être tout aujourd’hui, s’ils veulent se réduire à rentrer dans leurs vaisseaux. Mais ils exposeront leur supériorité, compliqueront leurs affaires, et perdront insensiblement jusqu’à la considération, s’ils s’obstinent à conserver des soldats sur le continent. »

  1. La maison patrimoniale de Napoléon, son berceau, possédée en effet aujourd’hui par M. Ramolino, membre de la Chambre des Députés, est demeurée, comme on le pense, un objet de vive curiosité et de grande vénération pour les voyageurs et surtout pour les militaires.
      Je tiens de témoins oculaires qu’à l’arrivée de chaque régiment en Corse, elle a été l’objet d’un spectacle constamment renouvelé, les soldats y accourant aussitôt en foule et s’y faisant introduire d’autorité, comme y ayant droit. Une fois admis, chacun s’y montre selon sa chaleur de sentiment : l’un, en parcourant des yeux, lève les mains vers le ciel ; celui-ci s’agenouille, celui-là baise le plancher ; des larmes roulent dans les yeux d’un autre : il en est qui semblent en démence. On a dit quelque chose de pareil du tombeau du grand Frédéric. Voilà l’empire des héros.
  2. D’ordinaire je passe tous les détails de ce genre, à cause de leur minutie ; mais, celui que je viens de mentionner en cet instant n’acquiert qu’une trop grande importance par la nature de la mort et les agonies prolongées et terribles de l’immortelle victime qui a succombé sous les triples tourments du corps, de l’esprit et du cœur. Il eût eu bien moins à souffrir entre les mains des cannibales !… Et ce supplice, ces tourments, lui ont été froidement ménagés par une administration barbare qui a entaché de cet acte les annales d’un peuple si justement renommé par l’élévation de ses sentiments et sa sympathie pour le malheur !… Mais aussi une triste et pénible célébrité s’attachera au nom des bourreaux de Napoléon. L’indignation des cœurs généreux de tous les pays et de tous les âges les frappe à jamais d’une éternelle réprobation !
  3. Cet ami, dont je n’ai pas cru pouvoir inscrire le nom dans la première publication de cet ouvrage, par la crainte, grâce au régime sous lequel nous vivions, de compromettre son repos, est le général baron Pelet, de la garde impériale ; depuis la révolution de 1830 directeur du dépôt de la guerre, trois fois député de Toulouse, sa ville natale, et enfin, pair de France. Son amour pour l’Empereur, le culte religieux qu’il porte à sa mémoire l’ont occupé sans cesse, au poste qu’il dirige, à rassembler et à coordonner toutes les lettres de Napoléon, ses ordres de guerre et autres documents de la sorte ; il en a fait rentrer un grand nombre qu’on s’était approprié par curiosité, et a signalé ceux qu’on avait fait disparaître dans des intérêts personnels ; enfin il les a fait retranscrire en plusieurs exemplaires, de manière à ce que ces précieux objets ne pussent jamais être perdus. Ce sera un trésor national que nous devrons à ses soins, et dont l’histoire et tous les cœurs français demeureront à jamais reconnaissants. La Biographie des Contemporains fait connaître ses nombreux faits militaires.
  4. Montvéran, t. V ; Galerie historique, t. II et IV, etc.
  5. Ceci me rappelle une circonstance personnelle qui présente un singulier rapprochement avec ce que rapporte cet ouvrage de Montvéran.
        Lors de l’attaque sur Anvers, ayant demandé à m’y rendre comme volontaire, le duc de Feltre, ministre de la guerre, avec lequel je me trouvais fort lié, me destina à l’état-major général du prince de Ponte-Corvo (Bernadotte). Ce ministre me dit, en m’expédiant, qu’il allait me charger pour son beau-frère, chef de l’état-major du prince, d’un message verbal qu’il n’eût pas voulu confier au papier, me priant d’en bien retenir les expressions. Elles étaient celles-ci : « Nous avons des raisons de croire à d’étranges menées de la part de Bernadotte, à une ambition tout à fait extravagante. Ainsi point de démarches, point de signatures qui pussent vous compromettre : veillez aux pièges. » Ces paroles, sans explications ni commentaires, et avec l’état politique des choses telles qu’elles me paraissaient alors à moi, portion du vulgaire, me semblèrent du véritable grec. Je les rendis comme je les avais reçues, sans m’en inquiéter autrement.
        En addition à cette anecdote ; en voici une autre qui m’a été contée, depuis la première publication du Mémorial, par quelqu’un qui prétendait la garantir. Elle est bien propre à corroborer l’opinion émise au texte ci-dessus, touchant les machinations intérieures ourdies de longue main.
        Immédiatement après la bataille d’Essling, m’a-t-on dit, un émissaire arriva du champ de bataille à Fouché pour lui faire connaître l’état désespéré des affaires, qu’on pensait pouvoir être très favorable à certains projets. Cet émissaire était chargé de prendre ses avis, et de savoir ce qu’on pouvait attendre du dedans. À quoi Fouché répondit dans un état de véritable indignation : « Mais comment venir nous demander quelque chose, quand vous auriez déjà dû avoir tout accompli à vous seuls ? Mais vous n’êtes là-bas que des poules mouillées qui n’y entendez rien : on vous le fourre dans un sac, on le noie dans le Danube, et puis tout s’arrange facilement et partout. »
  6. J’ai entendu l’Empereur se faire précisément la même question, et y répondre en parcourant en peu d’instants huit ou dix hypothèses diverses avec cette fécondité d’idées et cette rapidité d’expression qui lui étaient si particulières. Si je ne l’ai pas mentionné en son lieu, c’est que, ne voyant pas qu’il en pût ressortir aucun bien, et y jugeant de nombreux inconvénients, j’ai cru devoir omettre le tout ; seulement il termina disant : « Je n’hésite pas à prononcer que mon assassinat à Schœnbrunn eût été moins funeste pour la France que ne l’a été mon union avec l’Autriche. »
  7. On trouve dans les dictées de Napoléon à Montholon, tome 1er, des Notes sur les quatre concordats de M. l’abbé de Pradt, dans lesquelles se trouvent des développements précieux de certains passages de ce chapitre ; et auxquelles ce chapitre, à son tour, ne laisse pas que d’ajouter quelques lumières et quelque intérêt.
  8. C’est ma lettre au prince Lucien, si fameuse depuis dans l’histoire de mes persécutions, et qu’on trouvera plus bas en son lieu.
  9. Depuis la publication du Mémorial, on m’a fait observer qu’il y avait ici anachronisme ; la dorure du dôme des invalides ayant été commencée en effet avant la campagne de Russie. Ce seront les minarets du Caire, et non les clochers de Moscou qui en auront donné l’idée à Napoléon ; et c’est sans doute ce qu’il aura voulu dire ; mais cette méprise de sa part, dans une conversation courante et sans but spécial, est facile à comprendre ; il en arrive de pareilles à tout le monde.