Mémorial de Sainte-Hélène (1842)/Tome 2/Chapitre 06

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Ernest Bourdin (Tome IIp. 275-313).


Chapitre 6.


Belles dictées de l’Empereur. — Détails, particularités caractéristiques, etc. — Mauvaise foi du cabinet britannique. — Réfutation de Walter Scott et de Maitland. — Singularités bien remarquables dans Napoléon touchant son orthographe et ses citations historiques.


Dimanche 29.

Toutes les fois que l’Empereur traitait un sujet, pour peu qu’il s’animât, ses paroles eussent pu supporter l’impression. Souvent aussi, quand une idée le frappait vivement, il dictait à celui de nous qui était sous sa main des morceaux qui, dès ce premier jet, se trouvaient du dernier fini. Ces messieurs doivent avoir beaucoup de ces dictées, toutes bien précieuses. J’en veux bien à l’état de mes yeux, qui, m’empêchant d’écrire, me privait la plupart du temps de cette bonne fortune.

Voici ce qu’il s’est trouvé dicter lorsque les papiers ministériels anglais parlaient de grands trésors que Napoléon devait posséder, et qu’il tenait sans doute cachés.

« Vous voulez connaître les trésors de Napoléon ? ils sont immenses, il est vrai, mais sont exposés au grand jour. Les voici : le beau bassin d’Anvers, celui de Flessingue, capables de contenir les plus nombreuses escadres et de les préserver des glaces de la mer ; les ouvrages hydrauliques de Dunkerque, du Havre, de Nice ; le gigantesque bassin de Cherbourg, les ouvrages maritimes de Venise ; les belles routes d’Anvers à Amsterdam, de Mayence à Metz, de Bordeaux à Bayonne ; les passages du Simplon, du mont Cenis, du mont Genèvre, de la Corniche, qui ouvrent les Alpes dans quatre directions, dans cela seul vous trouveriez plus de 800.000.000. Ces passages surpassent en hardiesse, en grandeur et en efforts de l’art tous les travaux des Romains. Les routes des Pyrénées aux Alpes, de Parme à la Spezzia, de Savone au Piémont ; les ponts d’Iéna, d’Austerlitz, des Arts, de Sèvres, de Tours, de Roanne, de Lyon, de Turin, de l’Isère, de la Durance, de Bordeaux, de Rouen, etc. ; le canal qui joint le Rhin au Rhône par le Doubs, unissant les mers de Hollande avec la Méditerranée ; celui qui unit l’Escaut à la Somme, joignant Amsterdam à Paris ; celui qui joint la Rance à la Vilaine ; le canal d’Arles, celui de Pavie, celui du Rhin ; le dessèchement des marais de Bourgoing, du Cotentin, de Rochefort ; le rétablissement de la plupart des églises démolies pendant la révolution, l’élévation de nouvelles ; la construction d’un grand nombre d’établissements d’industrie pour l’extirpation de la mendicité ; la construction du Louvre, des greniers publics, de la Banque, du canal de l’Ourcq ; la distribution des eaux dans la ville de Paris ; les nombreux égouts, les quais, les embellissements et les monuments de cette grande capitale ; ses travaux pour l’embellissement de Rome ; le rétablissement des manufactures de Lyon, la création de plusieurs centaines de manufactures de coton, de filature et de tissage qui emploient plusieurs millions d’ouvriers ; des fonds accumulés pour créer plus de quatre cents manufactures de sucre de betterave pour la consommation d’une partie de la France, qui auraient fourni le sucre au même prix que celui des Indes, si elles eussent continué d’être encouragées seulement encore quatre ans ; la substitution du pastel à l’indigo, qu’on fût venu à bout de se procurer en France à la même perfection et a aussi bon marché que cette production des colonies ; le nombre des manufactures pour toute espèce d’objets d’art, etc. ; 50.000.000 employés à réparer et à embellir les palais de la couronne, 60.000.000 d’ameublements placés dans les palais de la couronne en France, en Hollande, à Turin, à Rome ; 60.000.000 de diamants de la couronne, tous achetés avec l’argent de Napoléon ; le Régent même, le seul qui restât des anciens diamants de la couronne de France, ayant été retiré par lui des mains des juifs de Berlin, auxquels il avait été engagé pour 3.000.000 ; le musée Napoléon estimé plus de 400.000.000, et ne contenant que des objets légitimement acquis ou par de l’argent, ou par des conditions de traités de paix connus de tout le monde, en vertu desquels ces chefs-d’œuvre furent donnés en commutation de cession de territoire ou de contributions ; plusieurs millions amassés pour l’encouragement de l’agriculture, qui est l’intérêt premier de la France ; l’institution des courses de chevaux ; l’introduction des mérinos, etc.

« Voilà qui forme un trésor de plusieurs milliards qui durera des siècles !

« Voilà les monuments qui confondront la calomnie !!!… L’histoire dira que tout cela fut accompli au milieu de guerres continuelles, sans aucun emprunt, et même lorsque la dette publique diminuait tous les jours et qu’on avait allégé les taxes de près de 50.000.000. Des sommes très considérables demeuraient encore dans son trésor particulier ; elles lui étaient conservées par le traité de Fontainebleau, comme résultant des épargnes de sa liste civile et de ses revenus privés. Elles furent partagées, et n’allèrent pas entièrement dans le trésor public ni entièrement dans celui de la France !!! »

Dans une autre occasion, l’Empereur lisant dans un journal anglais que lord Castlereagh, dans une assemblée en Irlande, avait dit que Napoléon avait déclaré à Sainte-Hélène qu’il n’aurait jamais fait la paix avec l’Angleterre que pour la tromper, la surprendre et la détruire, et que si l’armée française était attachée à l’Empereur, c’est parce qu’il donnait en mariage à ses soldats les filles des plus riches familles de son empire, l’Empereur ému dicta : « Ces calomnies contre un homme qu’on opprime avec une telle barbarie et qu’on prend à la gorge pour l’empêcher de parler, seront repoussées par toutes personnes bien nées et capables de sentir. Quand Napoléon était sur le premier trône du monde, alors sans doute ses ennemis ont eu le droit de dire tout ce qu’ils ont voulu ; sa conduite était publique et servait de suffisante réponse ; quoi qu’il en fut, elle était du département de l’opinion et de l’histoire ; mais aujourd’hui de nouvelles et basses calomnies tiennent à la dernière lâcheté et ne rempliront pas leur but. Des millions de libelles ont paru et paraissent tous les jours ; ils sont sans effet : soixante millions d’hommes des contrées les plus policées de l’univers élèvent leurs voix pour les confondre, et cinquante mille Anglais, qui voyagent maintenant sur le continent, apporteront chez eux la vérité aux peuples des trois royaumes, qui rougiront d’avoir été si grossièrement trompés.

« Quant au bill qui a traîné Napoléon sur un roc, c’est un acte de proscription semblable à ceux de Sylla, et pis encore. Les Romains poursuivirent Annibal jusqu’au fond de la Bithynie ; Flaminius obtint du roi Prusias la mort de ce grand homme, et pourtant à Rome Flaminius fut accusé d’avoir agi ainsi pour satisfaire sa haine personnelle. En vain allégua-t-il qu’Annibal, encore dans la vigueur de l’âge, pouvait être dangereux, que sa mort était nécessaire ; mille voix répondirent que ce qui est injuste et ingénéreux ne peut jamais être avantageux à une grande nation ; que de tels prétextes justifieraient les assassinats, les empoisonnements et toute espèce de crime !… Les générations qui suivirent reprochèrent cette lâcheté à leurs ancêtres. Elles auraient payé bien cher pour effacer une telle tache de leur histoire. Depuis le renouvellement des lettres parmi les nations modernes, il n’est point de générations qui n’ait uni ses imprécations à celles que proféra Annibal au moment de boire la ciguë : il maudissait cette Rome qui, à une époque où ses flottes et ses légions couvraient l’Europe, l’Asie et l’Afrique, assouvissait sa colère sur un homme seul et désarmé, parce qu’elle le craignait ou qu’elle prétendait le craindre.

« Mais les Romains ne violèrent jamais l’hospitalité. Sylla trouva un asile dans la maison de Marius ; Flaminius, avant de proscrire Annibal, ne le reçut pas à bord de son vaisseau, et ne lui déclara point qu’il avait des ordres de le bien recevoir. La flotte romaine ne le transporta pas au port d’Ostie ; bien loin d’avoir recours à la protection des lois romaines, Annibal préféra confier sa personne à un roi d’Asie. Lorsqu’il fut proscrit, il n’était pas sous la protection de l’étendard romain ; il était sous les drapeaux d’un roi ennemi de Rome.

« Si jamais, dans les révolutions des siècles, un roi d’Angleterre vient à comparaître devant le redoutable tribunal de sa nation, ses défenseurs insisteront sur l’auguste caractère de roi, le respect dû au trône, à toute tête couronnée, à l’oint du Seigneur ! Mais ses adversaires ne seront-ils pas en droit de répondre : Un de ses ancêtres proscrivit son hôte en temps de paix ; n’osant pas le mettre à mort en présence d’un peuple qui avait ses lois positives et ses formes régulières et publiques, il fit exposer sa victime sur le point le plus insalubre d’un roc situé au milieu de l’Océan dans un autre hémisphère. Cet hôte y périt après une longue agonie, tourmenté par le climat les besoins et les injures de toute espèce ! Eh bien ! cet hôte était aussi un grand souverain, élevé sur le bouclier de trente six millions de citoyens. Il fut maître de presque toutes les capitales de l’Europe ; il vit à sa cour les plus grands rois ; il fut généreux envers eux tous ; il fut pendant vingt ans l’arbitre des nations ; sa famille était alliée à toutes les familles souveraines, même à celle de l’Angleterre ; il fut deux fois l’oint du Seigneur, il fut deux fois consacré par la religion !!! »

Ce dernier morceau est certainement très beau de vérité, de diction, et surtout de richesses historiques.

N. B. Ici je ne puis m’empêcher de m’arrêter un instant. Flaminius, est-il dit plus haut, avant de proscrire Annibal, ne le reçut pas à bord de son vaisseau, et ne lui déclara point qu’il avait des ordres de le bien recevoir. Ce point était celui qui révoltait le plus l’Empereur et nous tous, parce que là étaient notre droit et la violation à notre égard de toute justice, l’outrage à notre bonne foi, et l’effronterie immorale de l’administration anglaise. Napoléon, ainsi qu’on a pu le voir dans le cours de mes récits, y revenait avec indignation toutes les fois que l’occasion s’en présentait, tandis que les ministres anglais, de leur côté, n’ont cessé d’avoir recours même à des moyens indirects pour essayer de répandre la dénégation, ou du moins le doute. Aussi sir Walter Scott, dans son histoire, écrite d’ailleurs toute dans leurs intérêts, semble avoir fait de cette circonstance le point capital de son livre. Il accorde que l’honneur du gouvernement anglais se trouve entièrement lié aux transactions qui conduisirent Napoléon à bord du Bellérophon ; et, ce point établi, il s’évertue laborieusement pour arriver à le justifier. Il y revient spécialement à satiété dans trois endroits, comme si, à défaut de conviction chez le lecteur, il espérait l’entraîner à force de fatigue, et conclut, comme de raison, que Napoléon n’a été que le prisonnier de guerre de l’Angleterre tombé à la discrétion de son gouvernement ; qu’il a été traité avec beaucoup d’indulgence, et que ses plaintes et celles des siens sont injustes, etc., etc.

Mais voici quelques observations qui seront décisives : que celui qui cherche la vérité de bonne foi, et qui trouve quelque intérêt à fixer son attention sur un point historique si important, s’il veut se délivrer de tous les faux-fuyants, de l’obscurité fastidieuse dont on cherche à l’entourer, et juger de toute la sincérité, de toute la droiture employées dans cette transaction, renferme l’historien romancier, pour qu’il ne puisse lui échapper, dans le cercle étroit des simples faits, et lui demande :

1° Est-il vrai ou non que, lorsque les envoyés de Napoléon, expédiés au capitaine Maitland pour savoir s’il avait connaissance des sauf-conduits promis pour son passage, et s’il pensait que le gouvernement anglais y mît de l’empêchement, celui-ci ait répondu, ainsi qu’il nous l’apprend lui-même (page 32 de sa propre Relation), « qu’il ne saurait dire quelles pouvaient être les intentions de son gouvernement, mais qu’il allait en référer à son chef ? » Or il savait déjà officiellement, c’est lui-même qui nous l’apprend encore (pages 18 et 23), « que les saufs-conduits ne seraient point accordés ; qu’il fallait intercepter Napoléon à tout prix ; que de sa captivité dépendait le repos de l’Europe, et qu’il existait des ordres pour disposer de sa personne. » Aussi le capitaine Maitland, dans ses dépêches à son amiral (page 31), convient-il naïvement que ses réponses n’étaient qu’autant de pièges pour retenir Napoléon, et donner le temps à la croisière de recevoir des renforts.

2° Est-il vrai ou non qu’en dépit de ces données positives et officielles, le capitaine Maitland, dissertant avec les envoyés sur la sortie de France de Napoléon, leur ait dit : « Pourquoi ne demanderait-il pas un asile en Angleterre ? » C’est toujours lui qui nous l’apprend (page 36 de sa Relation). Une telle suggestion n’était donc qu’un piège ?

3° Est-il vrai ou non que, lors de la seconde conférence, le capitaine Maitland ait dit au comte de Las Cases que, « conformément à ses ordres, il croyait pouvoir se hasarder à recevoir Napoléon à bord de son vaisseau et le conduire en Angleterre ? » Ce sont encore ses propres aveux (pages 45 et 263). Il est vrai que plus tard, dans sa dépêche officielle, loin de répéter ces mêmes paroles, il dit que, « craignant l’impossibilité d’empêcher de petits bâtiments de gagner la mer, et regardant comme de la plus grande importance d’obtenir possession de la personne de Bonaparte, il s’est laissé persuader d’accéder à la proposition de le recevoir à son bord, et de se rendre avec lui en Angleterre (pages 110 et 111). » Mais comment comprendre et expliquer de pareilles contradictions de la part de cet officier, et comment les croire, si l’on n’avait sa Relation sous les yeux ?

4° Est-il vrai ou non que M. de Las Cases lui ayant demandé s’il pensait que Napoléon serait bien reçu en Angleterre, il ait répondu « qu’il ne connaissait pas du tout quelle était l’intention du gouvernement anglais, mais qu’il n’avait aucune raison de supposer qu’il ne fût pas bien reçu ? » C’est toujours lui qui nous l’apprend (page 264 de sa Relation). Or, il savait que sa captivité était résolue, et que des ordres étaient donnés pour disposer de sa personne, ainsi qu’il nous en instruit lui-même (page 23), comme nous l’avons déjà dit plus haut.

5° Est-il vrai ou non qu’à la lettre officielle du grand maréchal (page 51), portant que « d’après le compte rendu par M. le comte de Las Cases à l’Empereur de sa conversation avec le capitaine Maitland » (laquelle conversation contenait l’offre faite par lui capitaine Maitland de recevoir Napoléon et de le conduire en Angleterre), « Sa Majesté, au défaut du sauf-conduit attendu pour les États-Unis, se rendrait volontiers en Angleterre comme simple particulier pour y jouir de la protection des lois du pays ; » est-il vrai ou non, disons-nous, que le capitaine Maitland ait évité soigneusement de répondre à cette lettre, parce qu’il lui eût fallu consacrer par écrit les restrictions verbales qu’il prétend avoir si souvent réitérées au comte de Las Cases ? Peu de mots pourtant eussent suffi pour éclaircir tout malentendu supposé, mais ils eussent privé le capteur de la précieuse capture qui faisait l’objet de toute sa convoitise (page 69, 85 et autres). Et son silence ici n’est encore qu’un piège.

6° Est-il vrai ou non que la lettre de l’Empereur au prince régent (que l’on trouve partout, excepté dans la Relation du capitaine Maitland) respire toute la confiance que le capitaine anglais était venu à bout d’inspirer ? L’intention, la croyance de Napoléon y sont explicites. Est-il vrai ou non que cette lettre ayant été communiquée, avant l’arrivée de l’Empereur, par le comte de Las Cases au capitaine Maitland, celui-ci n’a point fait la moindre observation relative aux restrictions qu’il prétend avoir si souvent réitérées, et auxquelles cette lettre se trouve si fort en opposition ? Une observation pourtant à cet égard eût été alors bien naturelle ; mais elle eût pu suffire pour changer la détermination de Napoléon, et dès lors l’attente et les desseins des ministres anglais se trouvaient frustrés : aussi ne fut-elle pas faite.

7° Est-il vrai ou non 1° que dans la lettre officielle du général Bertrand au capitaine Maitland (page 51 de la Relation), il y soit positivement exprimé que l’Empereur se rend en Angleterre pour y jouir de la protection de ses lois ? 2° Dans sa lettre au prince régent, qu’il se met sous la protection des lois du peuple britannique ? 3° Qu’en mettant le pied à bord du Bellérophon, il ait dit au capitaine Maitland (page 72 de sa Relation) qu’il venait se mettre sous la protection des lois d’Angleterre ? Est-il vrai ou non, dirons-nous, qu’au mépris d’expressions si positives, si réitérées et si connues du capitaine Maitland, ce capitaine, dans son rapport officiel (page 59), les ait traduites en celles que « Napoléon est venu remettre sa personne à la générosité du prince régent ? »

8° Est-il vrai ou non que, lorsque les généraux Lallemand et Gourgaud demandèrent au capitaine Maitland une espèce de reconnaissance ou d’attestation qui prouverait leur venue volontaire et confiante à bord du Bellérophon, ce qu’il crut être dans l’obligation de leur accorder, le comte de Las Cases lui ait proposé en même temps, pour leur propre garantie mutuelle, d’arrêter une espèce de procès-verbal ou, protocole de ce qui s’était passé entre eux ? qu’il l’ait rédigé avec une telle impartialité, qu’après l’avoir lu, le capitaine Maitland ait dit qu’il le signerait ; que cet écrit soit demeuré longtemps en cet état sur son bureau, et que, pressé d’en finir, le capitaine ait déclaré franchement qu’il s’y refusait, d’après l’observation faite par quelqu’un survenu depuis (l’amiral Cokburn) ? Apparemment qu’une telle pièce pourrait créer des embarras au gouvernement.

Mais en voilà déjà assez sans doute pour pouvoir prononcer en connaissance de cause.

À présent, que les apologistes du gouvernement anglais ou ses agents se torturent en tous sens, qu’ils entassent les arguments, dénaturent les faits, créent des circonstances, inventent des conversations et des incidents ; qu’ils s’appuient victorieusement sur une erreur de date, vraie ou fausse, qui ne saurait être d’aucun poids, parce qu’elle demeure sans intérêt[1] ; qu’ils se forgent un terrain pour y combattre avec plus d’avantage, par exemple qu’ils reprochent au comte de Las Cases d’avoir avancé qu’on avait fait des conditions avec lui (ce dont ni lui ni la protestation de Napoléon ne disent pas un mot), le tout afin d’être forts à le nier ; qu’on fasse intervenir des témoins pour attester que ces conditions n’ont point été accordées, etc., et que de tout cela on déduise imperturbablement qu’il demeure évident que Napoléon n’était qu’un prisonnier de guerre qui s’était livré à discrétion, avait imploré la générosité du gouvernement anglais, avait été traité avec une louable indulgence, etc. ; chacun désormais peut décider sans peine entre ce plaidoyer et celui de l’illustre victime qui, de son côté, s’écrie et proteste qu’il y est venu librement à bord du Bellérophon ; qu’il y est venu à l’instigation même du capitaine, qui a dit avoir autorité de le recevoir et de le conduire en Angleterre si cela lui était agréable ; qu’il s’est présenté de bonne foi pour se mettre sous la protection des lois d’Angleterre ; que si le gouvernement, en donnant les ordres de le recevoir, n’a voulu que tendre une embûche, il a forfait à l’honneur et flétri son pavillon, ne feignant de lui tendre une main hospitalière qu’afin de s’en saisir et de l’immoler.

Mais je reviens aux dictées de l’Empereur ; il dictait toujours sans nulle préparation. Je ne lui ai jamais vu, dans aucun cas, faire de recherche sur notre histoire ni sur aucune autre ; pourtant personne n’a jamais plus heureusement cité l’histoire avec plus de justesse, plus à propos ni plus souvent. On eût dit même qu’il ne la savait qu’en citations, et que ces dernières lui venaient comme par inspirations. C’est ici pour moi le lieu de dire quelque chose qui m’a souvent occupé, sans que j’aie pu me l’expliquer, mais qui est trop remarquable et dont j’ai été trop souvent le témoin pour le passer sous silence ; c’est qu’on eût dit qu’il existait en Napoléon une foule d’objets qui y demeuraient comme en réserve pour apparaître avec éclat dans les circonstances soignées ; qui, dans les moments d’insouciance, semblaient plus que sommeiller, lui être pour ainsi dire étrangers. Sur l’histoire, par exemple, combien de fois ne m’a-t-il pas demandé si saint Louis était avant ou après Philippe-le-Bel, ou autre chose semblable ! Eh bien, l’occasion arrivait-elle pour lui, alors il faisait sans hésiter les citations les plus minutieuses, et, lorsqu’il m’est arrivé de douter parfois, et que j’ai été vérifier, le tout était de la plus scrupuleuse exactitude ; je ne l’ai jamais trouvé en défaut.

Autre singularité de même nature. L’Empereur, dans l’oisiveté de la vie et le bavardage, estropiait souvent les noms les plus familiers, même les nôtres, et je ne crois pas que cela lui fût arrivé en public. Je l’ai entendu cent fois dans nos promenades réciter la fameuse tirade d’Auguste, et jamais il n’a manqué de dire : « Prends un siège, Sylla. » Il faisait, la plupart du temps, des noms propres à sa fantaisie, et, une fois adoptés, ils demeuraient toujours, bien que nous prononçassions les véritables cent fois par jour à ses côtés ; et si nous eussions adopté les siens, son oreille en eût été choquée. Il en était de même de l’orthographe ; la plupart du temps il n’en écrivait pas un mot, et si nos copies lui eussent été portées avec de pareilles fautes, il s’en fût plaint.

Un jour l’Empereur me disait : « Vous n’écrivez pas l’orthographe, n’est-ce pas ? » Ce qui fit sourire malignement le voisin, qui prenait cela pour un jugement. L’Empereur qui s’en aperçut, reprit : « Du moins, je le suppose, car un homme public et dans les grandes affaires, un ministre, ne peut, ne doit pas écrire l’orthographe. Ses idées doivent courir plus vite que sa main ; il n’a le temps que de jeter des jalons ; il faut qu’il mette des mots dans des lettres et des phrases dans des mots ; c’est ensuite aux scribes à débrouiller tout cela. » Or l’Empereur laissait beaucoup à faire aux scribes ; il était leur désolation. Son écriture composait de véritables hiéroglyphes ; elle était illisible souvent pour lui-même. Un jour mon fils, lui lisant un des chapitres de la campagne d’Italie, s’arrête tout court, cherchant à déchiffrer. « Comment, le petit âne, dit l’Empereur, ne peut pas relire son écriture ! – Sire, c’est que ce n’est pas la mienne. Et de qui donc ? – Celle de Votre Majesté. – Comment, petit drôle, prétendez-vous m’insulter ? » Et l’Empereur, prenant le cahier, fut fort longtemps à chercher et puis le jeta en disant : « Il a ma foi raison, je ne saurais dire ce qu’il y a. »

Il lui est arrivé souvent de me renvoyer les copistes pour essayer de leur déchiffrer ce qu’il n’avait pu retrouver lui-même.

L’Empereur expliquait la netteté de ses idées et la faculté de pouvoir, sans se fatiguer, prolonger à l’extrême ses occupations, en disant que les divers objets et les diverses affaires se trouvaient casés dans sa tête comme ils eussent pu l’être dans une armoire. « Quand je veux interrompre une affaire, disait-il, je ferme son tiroir et j’ouvre celui d’une autre ; elles ne se mêlent point, et ne me gênent ni ne me fatiguent jamais l’une par l’autre. »

Jamais non plus il n’avait éprouvé, disait-il, d’insomnies par la préoccupation involontaire de ses idées. « Veux-je dormir, je ferme tous les tiroirs, et me voilà au sommeil. » Aussi observait-il qu’il avait toujours dormi quand il en avait besoin et à peu près à volonté.


Mon atlas – Gaieté de Napoléon sur son fatalisme supposé – Le gouverneur insiste vainement pour être reçu de l’Empereur.


Mardi 1er octobre.

Quand je suis entré chez l’Empereur, il avait mon atlas entre les mains. Il allait et revenait sur diverses feuilles généalogiques, dont il tient à merveille, désormais, tous les rapports et les nombreuses corrélations. Il l’a refermé, disant : « Quel enchaînement ! comme tout se suit et s’appuie ! comme tout se débrouille, se grave dans l’esprit ! Mon cher, quand vous n’auriez fait que montrer la véritable manière d’apprendre, vous auriez rendu un grand service. Libre à chacun désormais d’habiller votre squelette à sa façon ; on le perfectionnera sans doute encore, mais l’idée mère vous demeurera, etc. »

Dans divers sujets de conversations qui ont suivi, le fatalisme s’est trouvé mentionné, et l’Empereur a dit à cet égard des choses curieuses et remarquables, entre autres : « Ne me fait-on pas passer pour imbu du fatalisme ? m’a-t-il demandé. Mais oui, Sire, du moins parmi beaucoup de gens. – Eh bien !… eh bien ! il faut laisser dire ; aussi bien on peut vouloir imiter, et cela peut avoir parfois son utilité… Ce que sont les hommes pourtant !… On est plus sûr de les occuper, de les frapper davantage par des absurdités que par des idées justes ; mais un homme de bon sens peut-il bien s’y arrêter un instant ? Ou le fatalisme admet le libre arbitre, ou il le repousse. S’il l’admet, qu’est-ce qu’un résultat déjà fixé d’avance, vous dit-on, et que pourtant la moindre détermination, un seul pas, une seule parole, vont faire varier à l’infini ? Si le fatalisme, au contraire, n’admet pas le libre arbitre, c’est bien autre chose ; alors, quand vous venez au monde, il n’y a plus qu’à vous jeter dans votre berceau sans vous donner aucun soin : s’il est irrévocablement fixé que vous vivrez, bien qu’on ne vous donne à boire ni à manger, vous grandirez toujours. Vous voyez bien que ce n’est pas une doctrine soutenable, ce n’est qu’un mot. Les Turcs eux-mêmes, ces patrons du fatalisme, n’en sont pas persuadés ; autrement, il n’y aurait plus de médecine chez eux, et celui qui occupe un troisième étage ne se donnerait pas la peine de descendre longuement les escaliers, il descendrait tout de suite par la fenêtre, et vous voyez à quelle foule d’absurdités cela conduit, etc. »

Sur les trois heures, on est venu dire à l’Empereur que le gouverneur désirait lui communiquer des instructions qu’il venait de recevoir de Londres. L’Empereur a fait répondre qu’il était malade, qu’on pouvait les lui faire parvenir ou les communiquer à quelqu’un des siens ; mais le gouverneur insistait, disant qu’il voulait lui en faire part directement. Il avait aussi, disait-il, à nous entretenir en particulier après avoir parlé au général. L’Empereur ayant refusé de nouveau de le recevoir, il s’est retiré en disant qu’on voulût bien lui faire connaître quand il pourrait voir le général ; ce qui pourrait être long, l’Empereur, auprès duquel j’étais en cet instant, m’ayant dit qu’il était déterminé à ne jamais plus le recevoir.

Après dîner, l’Empereur s’est fait apporter Valmont de Bomare et Buffon. Il a cherché ce que ces auteurs disaient sur les différentes espèces humaines, sur la différence du nègre et du blanc ; il en a été très peu satisfait. Il nous a quittés de bonne heure ; il souffrait.

Mercredi 2.

L’Empereur m’avait dit qu’il voulait absolument se remettre à l’anglais, qu’il fallait que je le forçasse chaque matin à prendre sa leçon. Fidèle à cet ordre, je me suis rendu chez lui vers midi et demi. J’ai été malheureux dans le choix du moment ; l’Empereur, étendu sur son canapé, sommeillait après son déjeuner. J’ai dû le contrarier, et je l’étais fort pour mon compte. Toutefois il n’a pas voulu me laisser ressortir, et a lu de l’anglais pendant près d’une demi-heure. Il n’était pas très bien. Il a fait sa toilette. Comme je lui ai dit que notre travail était prêt, il s’est proposé d’abord de s’occuper des chapitres de la campagne d’Italie ; mais il a changé de pensée, et a travaillé toute la journée à d’autres objets…

Le soir, l’Empereur, fatigué, souffrant, s’est retiré de bonne heure.


Jurisprudence sur nos Codes au Conseil d’État ; Merlin, etc. – Monuments d’Égypte – Projet d’un temple égyptien à Paris.


Jeudi 3.

L’Empereur, après son déjeuner, a fait quelques tours de jardin. Nous étions tous autour de lui ; il a causé des communications que le gouverneur avait à nous faire, et a passé en revue les diverses conjectures que chacun de nous formait à cet égard, les unes bonnes, les autres mauvaises. Il s’est mis au travail, et a dicté à mon fils jusqu’à cinq heures ; puis il s’est mis à feuilleter un ouvrage anglais, et s’est arrêté sur la jurisprudence, les procédures civiles et criminelles des deux pays de France et d’Angleterre, cherchant à les comparer. On sait combien il est fort sur nos Codes ; mais il connaît peu ceux d’Angleterre ; et à l’exception de quelques points généraux, je n’ai pu répondre à ses questions. Dans le cours du sujet, il a dit : « Les lois, qui sont en théorie le type de la clarté, ne deviennent que trop souvent un vrai chaos dans l’application. C’est que les hommes et leurs passions détériorent tout ce qu’ils manient, etc… On ne peut échapper à l’arbitraire du juge qu’en se plaçant sous le despotisme de la loi, etc… J’avais d’abord rêvé qu’il serait possible de réduire les lois à de simples démonstrations de géométrie, si bien que quiconque aurait su lire et eût pu lier deux idées eût été capable de prononcer ; mais je me suis convaincu presque aussitôt que c’était une idéalité absurde. Toutefois, ajoutait-il, j’aurais voulu partir d’un point arrêté, suivre une route unique connue de tous, n’avoir d’autres lois que celles inscrites dans le seul Code, et proclamer, une fois pour toutes, nul et non avenu tout ce qui ne s’y trouverait pas compris. Mais, avec les praticiens, il n’est pas facile d’obtenir de la simplicité ; ils vous prouvent d’abord qu’elle est impossible, que c’est une véritable chimère ; puis ils essaient de démontrer qu’elle est même incompatible avec la sûreté, l’existence du pouvoir. Celui-ci demeure seul et constamment exposé, disait-il, aux machinations improvisées de tous ; il lui faut donc au besoin des armes en réserve pour les cas imprévus. Si bien, observait Napoléon, qu’avec quelques vieux édits de Chilpéric ou de Pharamond, déterrés au besoin, il n’est personne qui puisse se dire à l’abri d’être dûment et légalement pendu.

« Au Conseil d’État, disait l’Empereur, j’étais très fort tant qu’on demeurait dans le domaine du Code ; mais dès qu’on passait aux régions extérieures, je tombais dans les ténèbres, et Merlin alors était ma ressource ; je m’en servais comme d’un flambeau. Sans être brillant, il est fort érudit, puis sage, droit et honnête, un des vétérans de la vieille et bonne cause ; il m’était fort attaché.

« À peine le Code eut paru, qu’il fut suivi presque aussitôt, et comme en supplément, de commentaires, d’explications, de développement, d’interprétations, que sais-je ? et j’avais coutume de m’écrier : Eh ! Messieurs, nous avons nettoyé l’écurie d’Augias, pour Dieu, ne l’encombrons pas de nouveau ! etc. »

À dîner, l’Empereur a dit des choses fort curieuses sur l’Égypte touchant un des chapitres qu’il avait dictés sur la religion, les usages, etc. Il faisait observer, comme bien digne de remarque, que du même coin de terre étaient sortis les trois cultes qui avaient déraciné le polythéisme et couvert tout le globe de la connaissance d’un seul Dieu, le judaïsme, le christianisme et le mahométisme.

Alors, analysant de la manière la plus ingénieuse les deux religions de l’Orient et de l’Occident, il disait que la nôtre était toute spirituelle, et celle de Mahomet toute sensuelle ; que les châtiments dominaient chez nous : c’était l’enfer et les supplices éternels, tandis que ce n’était que récompensé chez les musulmans : les houris aux yeux bleus, les bocages riants, les fleuves de lait. Et de là il concluait, en opposant les deux religions, que l’on pourrait dire que l’une était une menace, elle se présentait comme la religion de la crainte ; que l’autre, au contraire, était une promesse, et devenait la religion des attraits, etc. On trouvera, du reste, toutes ces choses et une foule d’autres aperçus aussi neufs que piquants dans les chapitres du grand maréchal.

De là l’Empereur est revenu à son expédition de Syrie, et a posé, comme principal but de l’expédition d’Égypte, l’ébranlement de la puissance anglaise dans les quatre parties du monde, en amenant une révolution capable de changer toute la face de l’Orient, et de donner de nouvelles destinées aux Indes. L’Égypte, disait-il, devait nous tenir lieu de Saint-Domingue et de nos colonies d’Amérique, concilier la liberté des noirs avec la prospérité de notre commerce, etc. Cette nouvelle colonie eût ruiné les Anglais en Amérique, dans la Méditerranée et jusque sur les bords du Gange, etc.

Puis, répondant au reproche qu’on lui avait fait d’avoir déserté son armée, il disait : « Je n’avais fait qu’obéir au cri de la France qui me rappelait pour la sauver, et j’en avais le droit : j’avais reçu du Directoire carte blanche pour toutes mes opérations dans le bassin de la Méditerranée, en Afrique et en Asie ; j’avais des pouvoirs en règle pour traiter avec les Russes, les Turcs, les Barbaresques et les princes de l’Inde. Je pouvais à mon gré me nommer un successeur, ramener l’armée ou revenir de ma personne si je le jugeais à propos. »

Et revenant au sol égyptien, il trouvait que tout ce qu’il avait vu en Égypte, et principalement tous ces fameux débris tant vantés, ne sauraient néanmoins supporter la comparaison ni donner l’idée de Paris et des Tuileries. La seule différence de l’Égypte à nous était, à son avis, que l’Égypte, grâce à la pureté de son ciel et à la nature de ses matériaux, laissait subsister des ruines éternelles, tandis que notre température européenne n’en admettait point chez nous, où tout se trouvait rongé et disparaissait en peu de temps. Des milliers d’années, disait-il laissaient des vestiges sur les bords du Nil ; on n’en trouverait pas après cinquante ans sur les bords de la Seine. Il regrettait fort, du reste, de n’avoir pas fait construire un temple égyptien à Paris ; c’était un monument, disait-il, dont il voudrait avoir enrichi la capitale, etc., etc.


Ressources dans l’émigration ; anecdotes, etc. – Communications officielles – Nouvelles offenses.


Vendredi 4.

Vers midi, je suis entré chez l’Empereur, qui a pris une très bonne leçon d’anglais dans Télémaque : il s’est résolu à reprendre ma méthode ; il l’apprécie, et en éprouve, dit-il, tout le bénéfice. Il me trouvait, observait-il, de grandes dispositions à être un fort bon maître d’école, et je répondais que c’était le fruit de mon expérience. Il m’a fait entrer alors dans beaucoup de détails sur le temps où je donnais des leçons à Londres, durant mon émigration, et s’en amusait fort. « Mais au fait, a-t-il dit, vous autres vous ayez dû honorer le métier, sinon par votre science, du moins par vos manières. » Et je lui ai appris alors qu’un de nos princes avait donné des leçons de mathématiques dans son émigration. « Et ce seul acte, s’est-il écrié vivement, en fait un homme ; il atteste quelque mérite : assurément, voilà un des plus grands succès de madame de Genlis. » Et je lui ai rendu une anecdote singulière qu’on m’avait racontée à ce sujet.

« Le prince, disais-je, était en Suisse ; il se trouvait avoir besoin de cacher soigneusement son existence et voulait prendre un nom qui eût l’air de quelque vérité. Un de nos évêques du Midi n’imagina rien de mieux que de lui donner celui d’un jeune Languedocien alors à Nîmes et très zélé protestant, ce qui convenait en cet instant, parce que le prince se trouvait dans un canton protestant, n’y ayant certainement nulle apparence, observait l’évêque, qu’il vînt jamais les démentir. Or, il était arrivé que le jeune homme avait marché aux armées, qu’il était devenu aide de camp de M. de Montesquiou, et qu’à peu de temps de là il avait émigré précisément en Suisse avec son général. Quelle ne fut pas sa surprise de se trouver à table d’hôte avec quelqu’un qui avait son nom, sa religion, et était de sa ville ! C’était précisément la scène des deux Sosie ; mais ce qu’il y avait de plus plaisant, c’est que le nouveau venu avait aussi changé son nom et se cachait soigneusement. On ne trouve de ces incidents que dans les romans, et on ne les croit pas possibles. Peut-être celui-ci a-t-il été un tant soit peu arrangé ; cependant je croirais presque pouvoir affirmer le tenir de la bouche même du véritable Sosie. »

« Mais, disait ensuite l’Empereur, ceux de vous autres émigrés qui vous étiez créé des ressources au dehors, en rentrant en France vous avez dû vous trouver dépaysés, ruinés de nouveau ? – Oui, sans doute, Sire ; car nous ne retrouvions rien, et nous venions d’abandonner le peu que nous nous étions fait ; mais nous n’avions pas calculé. L’impatience de revoir le sol natal l’avait emporté ; aussi beaucoup se trouvèrent bientôt dans le plus grand dénuement, sans quoique ce fût au monde, bien que de grande connaissance, d’intimité, de familiarité même avec beaucoup de grands personnages du jour, de vos ministres, Sire, de vos conseillers d’État et autres ; circonstance qui suscita une saillie assez plaisante à l’un de nos esprits. Rencontrant dans le salon de la marine l’un des siens, et tous deux fort embarrassés de leur subsistance, il s’écria, en forme de consolation : « Mon cher, si nous venons à mourir de faim, nous pourrons encore avoir deux ou trois ministres à notre enterrement. » L’Empereur en a beaucoup ri, et convenait que le mot peignait à merveille la situation du temps et des choses.

Après la leçon d’anglais et la conversation qui a suivi, l’Empereur est sorti pour se promener. Au retour, le docteur est venu dire à l’Empereur que le colonel Reade, qu’il avait consenti de recevoir en lieu et place du gouverneur, demandait à lui être présenté. Cet officier a remis à l’Empereur une note assez longue. L’Empereur m’a appelé pour en être l’interprète. C’étaient les communications que sir Hudson Lowe avait vainement essayé, durant trois ou quatre jours, de faire lui-même en personne. C’était une satisfaction qu’il se ménageait vis-à-vis de l’Empereur, car elles étaient exprimées dans les termes les plus offensants. Ce trait est caractéristique, il n’a pas besoin de commentaire. On trouvera cette note aux pièces officielles, ou j’y reviendrai lorsqu’elle aura amené un résultat[2]. La dureté des expressions, et surtout la menace qui s’y trouvait souvent répétée contre nous d’être arrachés d’auprès de l’Empereur nous a occupés désagréablement, et a répandu sur nous tous beaucoup de sombre tout le reste du jour.


L’Empereur lit mon Journal et me dicte – Conférence entre le grand maréchal et le gouverneur.


Samedi 5.

J’étais encore couché lorsque d’assez bon matin j’ai entendu la porte de ma chambre s’ouvrir doucement : elle est si encombrée par mon lit et celui de mon fils, qu’on arrive difficilement à moi. J’ai aperçu un bras entrouvrant avec autorité mon rideau ; c’était celui du maître. Heureusement je me trouvais entre les mains un ouvrage de géométrie, ce qui l’a édifié, et sauvait, a-t-il dit, ma réputation. Je me suis jeté à bas, et en peu d’instants j’ai eu rejoint l’Empereur, qui seul gagnait le bois. Il a causé fort longtemps des évènements de la veille. Il est rentré pour se mettre au bain, étant fort souffrant ; il avait passé une mauvaise nuit.

À une heure, il m’a fait appeler ; il était au salon, il désirait prendre sa leçon d’anglais. La chaleur était forte, le temps très lourd. L’Empereur, fort abattu, n’a pu se livrer au travail ; il a sommeillé à diverses reprises, je veillais à côté de lui ; enfin il s’est décidé à prendre le dessus, a-t-il dit en se levant ; il a gagné la salle de billard pour respirer un peu le grand air.

Causant des campagnes d’Italie, il m’a demandé ce que j’avais fait des premiers brouillons, remarquant que tous les chapitres avaient dû être recopiés plusieurs fois. Je lui ai dit que j’avais conservé le tout précieusement. Il m’en a fait apporter tout ce qui demeurait en dehors de deux exemplaires complets, et l’a envoyé brûler au feu de la cuisine.

Je dois avoir dit plus d’une fois que l’Empereur savait que je tenais mon Journal. C’était demeuré un secret rigoureux pour tout le monde, aussi l’Empereur ne m’en parlait-il jamais qu’à la dérobée ou quand nous nous trouvions seuls. Il me demandait souvent si je le continuais toujours et ce que je pouvais y mettre. « Sire, tout ce que dit et fait Votre Majesté du matin au soir et chaque jour. – Vous devez donc avoir là, disait-il, un furieux rabâchage et beaucoup de choses inutiles ? Mais n’importe, continuez, un jour nous le verrons ensemble. »

Toutes les fois qu’il entrait dans ma chambre, il y apercevait le fidèle Aly, dont la complaisance, dans ses moments perdus, était employée à recopier discrètement ce Journal. D’ordinaire l’Empereur venait alors jeter les yeux sur le travail d’Aly, et après en avoir parcouru deux ou trois lignes, c’est-à-dire après l’avoir reconnu, il s’en éloignait ou parlait d’autre chose, sans jamais avoir touché ce sujet. Cela lui était arrivé précisément encore ce matin ; il se l’est rappelé, et m’a dit qu’il voulait voir enfin ce fameux fatras. Mon fils a été chercher le premier cahier, et la lecture a duré plus de deux heures. Le préambule, qui m’est tout à fait personnel, a mérité son attention ; il s’en est montré satisfait, l’a relu et a terminé disant : « C’est bien, très bien ; voilà un bel héritage pour le petit Emmanuel. » Quant au Journal, il en a approuvé la forme et l’ensemble ; il a fait quelques corrections de sa propre main sur ce qui concernait sa famille et son enfance, et faisant prendre la plume à mon fils, il s’est mis à dicter des détails sur Brienne, le père Patrault, etc.

En finissant, il m’a dit vouloir reprendre ce travail désormais ; qu’il lui plaisait, et qu’il me promettait, puisque je semblais les aimer, bon nombre d’anecdotes, surtout sur Alexandre et les autres souverains, etc., etc.

Puis il a gagné la calèche, où je suis monté seul avec lui, et le Journal a fait la conversation de toute la promenade. L’Empereur s’est fort étendu sur ce sujet, l’idée lui en plaisait beaucoup ; il m’a dit plusieurs choses à cet égard, concluant que ce pourrait devenir, par les circonstances particulières, un ouvrage unique, un trésor sans prix pour son fils, etc., etc.

Au retour de la promenade, nous avons trouvé le grand maréchal : il arrivait de Plantation-House, où il avait été au sujet des communications d’hier. Nous avions attendu avec inquiétude ce qu’il pourrait rapporter. Il nous a appris qu’il ne s’était agi de rien moins que de voir quatre de nous séparés de l’Empereur. Il était encore un grand nombre d’autres points fort mauvais ; mais celui-là les absorbait tous dans notre esprit : enfin le gouverneur avait conclu à n’éloigner que le Polonais et trois domestiques. Toutefois j’étais celui, à ce que rapportait le grand maréchal, sur lequel l’orage avait grondé ; j’étais celui dont le gouverneur s’était plaint davantage, celui qu’il eût indiqué s’il ne m’eût cru trop utile à l’Empereur, avait-il dit. Il se plaignait de ce que j’écrivais sans cesse en Europe, déclamant toujours, disait-il, contre le gouvernement, son injustice, les oppressions qu’on exerçait sur nous ici, etc… Il se plaignait de ce que j’entretenais les étrangers qui venaient à Longwood de l’Empereur, de manière à les y intéresser ; de ce que je cherchais partout à lier des communications au dehors, et il a rappelé madame Sturmer ; de ce que j’avais adresse en Europe ou essayé d’y faire parvenir diverses pièces, etc., etc. Toutefois, après s’être montré si fort animé contre moi, et quel qu’ait été son motif, il a complètement adouci la chose par des observations emmiellées tout à fait obligeantes, disant qu’il n’avait pas dû avoir lieu d’attendre tout cela d’une personne de tant d’instruction et d’une si belle réputation, connue aujourd’hui, pouvait-il dire, de toute l’Europe, etc.

Après dîner, l’Empereur s’est amusé à résoudre des problèmes de géométrie et d’algèbre : cela lui rappelait son jeune temps, disait-il, et il nous étonnait fort de l’avoir si peu oublié.


Mon Journal ; singularité de l’Empereur à son égard ; il ne l’a jamais revu – Empire de l’opinion – Talma, Crescentini, etc..


Dimanche 6, lundi 7.

Ces deux jours ont amené une circonstance particulière, qui tient de trop près à la nature de mon Recueil pour que je pense à l’omettre. On vient de lire tout à l’heure que l’Empereur avait été fort content de mon Journal ; il y était revenu maintes fois dans le courant du jour, témoignant constamment qu’il aurait un vrai plaisir désormais à le parcourir et à le rectifier. De mon côté, on doit juger qu’elles devaient être toute ma joie et ma satisfaction. Je touchais donc enfin à ce moment tant désiré et sur lequel je n’avais jamais cessé de compter, où ce que j’avais recueilli à la hâte, et peut-être fautivement, allait recevoir un salutaire redressement, une inestimable sanction. Les points incomplets seraient développés, les lacunes se rempliraient, les obscurités recevraient la lumière. Quel trésor de vérités historiques, de nœuds, de secrets politiques j’allais recevoir ! C’était dans ces dispositions, et triomphant, que je me présentai le premier jour à l’heure habituelle avec mon Journal ; mais l’Empereur se mit à dicter sur tout autre sujet, et force fut de se plier au contre-temps. Le lendemain même chose. Cette fois je voulus rappeler à l’Empereur mon Journal ; mais il ne m’entendit pas, et je compris. Je connaissais désormais Napoléon si bien ! il avait au dernier degré l’art de ne pas entendre : il l’employait souvent, et toujours avec intention. C’en fut donc assez pour moi, je n’y revins plus. Toutefois son motif m’occupa d’abord beaucoup, et je finis par en trouver plusieurs que le lecteur supposera peut-être aussi ; et puis encore, c’est que l’occasion ne se représenta plus. À peu de jours de là, je fus arraché d’auprès de lui, car mon heure était venue, sans que rien néanmoins m’eût fait pressentir le moins du monde ce sinistre évènement.

Je viens d’appuyer sur cette circonstance avec une scrupuleuse exactitude, comme un nouveau garant de ma bonne foi, et afin d’assigner la nature précise de mon Journal. Le fond des idées, ce qui est grand surtout, ne saurait être douteux ; mais quant aux détails, que d’erreurs involontaires peuvent s’être glissées dans une rédaction rapide, qui n’a pas été redressée par le seul qui pouvait le faire !

L’Empereur, durant sa toilette, s’est mis à causer d’objets divers. La conversation l’a conduit à parler de l’empire de l’opinion, sur lequel il revient souvent. Il peignait le mystérieux de sa marche, l’incertitude, le caprice de ses décisions. De là il est passé à notre délicatesse nationale, exquise, disait-il, en fait de bienséance ; à la susceptibilité louable de nos mœurs ; à la grâce, à la légèreté qu’elles requéraient dans le pouvoir, si celui-ci est tenté d’oser les manier.

« Dans mon système, observait-il, de mêler tous les genres de mérites, et de rendre une seule et même récompense universelle, j’eus la pensée de donner la croix de la Légion-d’Honneur à Talma ; toutefois je m’arrêtai devant le caprice de nos mœurs, le ridicule de nos préjugés, et je voulus au préalable faire un essai perdu et sans conséquence : je donnai la couronne de fer à Crescentini. La décoration était étrangère, l’individu aussi ; l’acte devait être moins aperçu et ne pouvait compromettre l’autorité, tout au plus que lui attirer quelques mauvaises plaisanteries. Eh bien, résumait l’Empereur, voyez pourtant quel est l’empire de l’opinion et sa nature : je distribuais des sceptres à mon gré, l’on s’empressait de venir se courber devant eux, et je n’aurais pas eu le pouvoir de donner avec succès un simple ruban, car je crois que mon essai tourna fort mal ! – Oui, Sire, ai-je répondu, très mal. Il fit grand bruit dans tout Paris ; il emporta l’anathème de tous les salons ; la malveillance s’en donna à cœur joie et fit des merveilles. Cependant, dans une des belles soirées du faubourg Saint-Germain, l’indignation qu’elle avait créée se trouva noyée tout à coup par un bon mot. C’était une abomination, disait un beau parleur, une horreur, une véritable profanation. Et quel avait pu être le titre d’un Crescentini ? s’écriait-il. Sur quoi la belle madame Grassini, se levant majestueusement de son siège, lui répliqua du geste et du ton le plus théâtral : Et sa blessoure donc, Monsieur, pourquoi la comptez-vous ? Ce fut alors un tel brouhaha de joie, d’applaudissements, que la pauvre madame Grassini se trouva fort embarrassée de son succès. »

L’Empereur, qui entendait cette anecdote pour la première fois, en a beaucoup ri ; il y est revenu souvent depuis, et l’a parfois racontée à son tour.

À dîner, l’Empereur nous disait qu’il avait travaillé douze heures ; et nous faisions remarquer que sa journée n’était point encore finie : cependant il avait l’air souffrant et se montrait très fatigué.


Combat d’Ulysse et d’Irus – Noverraz serait notre roi, etc..


Mardi 8.

En entrant aujourd’hui chez l’Empereur, je l’ai trouvé occupé à lire les journaux des Débats, dernièrement arrivés.

Le temps était supportable ; nous avons marché vers le fond du bois, où la calèche devait venir nous prendre.

Je me trouvais une somme disponible à Londres, je l’y avais apportée dans ma course de 1814. Les terribles souvenirs de mon émigration et les chances nouvelles m’avaient inspiré cette prudence ; j’en recueillais le fruit. J’étais, par cette circonstance, celui de nous tous à Sainte-Hélène qui se trouvait le plus à son aise ; et ce qui me rendait cette somme un vrai trésor, c’était le bonheur de pouvoir la déposer aux pieds de l’Empereur. Je la lui avais déjà offerte plusieurs fois. Je lui en réitérai encore l’offre en ce moment, en lui retraçant les outrages que le gouvernement venait de renouveler. Madame de Montholon, qui venait après nous, nous a rejoints précisément en cet instant. Elle faisait observer à l’Empereur qu’il marchait si vite qu’elle avait craint de le perdre ; mais que mes gesticulations lui avaient servi de point de vue, et qu’elle s’embarrassait fort d’en deviner la cause. Madame, lui a dit l’Empereur avec une grâce charmante, il s’agitait pour me faire accepter ses générosités ; il s’offrait de nous faire vivre. »

Nous sommes rentrés presque aussitôt, il faisait très humide, et l’Empereur se plaignait de ses dents. Depuis quelque temps, il a des fluxions presque continuelles. Après le dîner, il a repris l’Odyssée ; nous en étions au combat d’Irus contre Ulysse, sur le seuil de son propre palais, tous deux en mendiants.

L’Empereur désapprouvait fort cet épisode ; il le trouvait misérable, sale, inconvenant, indigne d’un roi. « Et puis, ajoutait-il, après avoir épuisé tout ce que j’y trouve de mauvais, je devine ce qui m’affecte encore, je me mets à sa place : c’est la crainte d’être rossé par un misérable ; il n’est pas donné à tout prince, à tout général, d’avoir les épaules de ses gardes ou des grenadiers ; n’est pas portefaix qui veut. Le bon Homère remédie à tout cela en faisant ses héros autant de colosses ; mais il n’en est pas ainsi parmi nous. Où en serions-nous, nous autres tous, a-t-il dit en parcourant de l’œil chacun de nous, si l’on en était encore au bon temps où la force du bras était le véritable sceptre ? Voilà Noverraz (son valet de chambre) qui nous sert, il serait notre roi à tous. Il faut donc convenir, a-t-il continué, que la civilisation fait tout pour l’âme, et la favorise entièrement aux dépens du corps. »


Le Polonais aux arrêts par le gouverneur – Paroles de l’Empereur sur son fils et sur l’Autriche – Nouvelles vexations – Nouveaux outrages – Paroles sur lord Bathurst – Nouvelles restrictions – Observations dictées par Napoléon.


Mercredi 9.

Nous marchions pour gagner la calèche. Chemin faisant, on nous a appris que le gouverneur venait de mettre le Polonais aux arrêts. C’est un essai, c’est un avertissement sans doute qu’il veut nous donner. La terreur est le moyen qu’il semble vouloir employer depuis l’arrivée des dernières instructions. Il s’y montre habile ; nous verrons jusqu’à quel point il ira.

En entrant chez l’Empereur, avant dîner, je l’ai trouvé triste, préoccupé, sombre. La conversation l’a conduit à mentionner l’Autriche ; il s’est étendu sur ses torts envers lui, sur les grandes fautes de sa politique, etc. Il a peint la faiblesse du souverain, qui n’a montré d’énergie, disait-il, que pour se perdre en morale aux yeux des peuples.

Il s’est arrêté sur la vénalité, la dépravation, l’immoralité de ceux qui ont conseillé et accompli. De là, il est passé à l’aveuglement de la politique de l’Autriche ; il a peint sa position fausse et dangereuse. « Elle se trouvait, disait-il, dans un péril des plus imminents, se laissant complaisamment embrasser en front par un colosse, quand elle n’avait pas à reculer d’un pas ; car sur ses derrières et sur son flanc elle n’avait que des abîmes, etc. »

De là l’Empereur est arrivé naturellement à parler de son fils. « Quelle éducation lui donnera-t-on ? disait-il. De quels principes nourrira-t-on son enfance ? Et s’il allait avoir la tête faible ! s’il allait tenir des légitimes ! Si on allait lui inspirer l’horreur de son père ! Cette idée fait frémir ! observait-il douloureusement. Et pourtant quel pourrait être le contre-poison à tout cela ? Il ne saurait y avoir désormais d’intermédiaire sûr de tradition fidèle entre lui et moi ; tout au plus un jour mes Mémoires et peut-être aussi votre Journal. Mais encore, pour surmonter le pli, les impulsions de l’enfance, pour vaincre les vices de l’entourage, faut-il déjà une certaine capacité, une certaine force de tête, un jugement tranchant, décisif, et tout cela est-il donc si commun !…» Et il avait l’air profondément affecté. « Mais parlons plutôt d’autre chose, » a-t-il prononcé fortement. Et il n’a parlé de rien.

Nous nous sommes mis au travail. Après quelques heures, le grand maréchal m’a remplacé.

En sortant à son tour de chez l’Empereur, il m’a dit que j’étais demandé de nouveau pour traduire un gros paquet du gouverneur. Mes yeux, qui se perdent tout à fait, m’ont forcé d’aller employer ceux de M. de Montholon.

En voici le contenu : 1° Une partie des nouvelles restrictions qu’on nous impose, dans lesquelles l’Empereur est traité d’une manière qu’on pourrait appeler curieuse dans l’excès de l’indécence et de l’outrage, allant jusqu’à lui prescrire la nature et l’étendue des paroles qu’on lui permet. Le croira-t-on jamais !… les pièces feront foi. (Voyez quelques lignes plus loin à la fin du jour.)

2° La forme de la déclaration qu’on présente à notre signature. Le tout respire, du reste, les vexations les plus arbitraires et les plus inutiles, assaisonnées de tout ce que peut dicter la vengeance armée du pouvoir.

3° Enfin une lettre du gouverneur au grand maréchal, calquée sur la note présentée par le colonel Reade, dont je fis lecture à l’Empereur, et que le colonel ne voulut pas laisser ; j’en ai fait mention plus haut. Toutefois certains points très essentiels étaient ici très habilement supprimés ou modifiés ; l’Empereur a souvent remarqué que c’était là un des talents spéciaux du gouverneur. Je vais consigner ici ce qui m’en était resté. Bien que le résultat d’une simple lecture, et traduite à mesure à l’Empereur, j’oserais néanmoins en garantir l’exactitude.

« Les Français qui désireraient demeurer auprès du général Bonaparte étaient astreints à signer la formule littérale qui leur serait présentée, et par laquelle ils se soumettaient à toutes les restrictions que l’on imposait au général. Cette obligation devait être regardée comme perpétuelle. Ceux qui s’y refuseraient seraient envoyés au cap de Bonne-Espérance ; la suite du général devait être réduite de quatre personnes. Ceux qui demeureraient seraient, comme s’ils étaient nés Anglais, assujettis aux lois faites pour garantir la réclusion du général Bonaparte, c’est-à-dire la peine de mort en cas qu’on se prêtât à son évasion. Chacun des Français qui se permettrait des injures, des réflexions, ou une mauvaise conduite envers le gouverneur ou le gouvernement, serait sur-le-champ expédié au cap de Bonne-Espérance, d’où il ne lui serait fourni aucun moyen de retourner en Europe ; le tout, dans ce cas, devant être à ses frais. »

Pendant le dîner et la plus grande partie du soir, ces pièces ont été le sujet de la conversation. L’article de la lettre du gouverneur transmettant les instructions des ministres, et portant que ceux de nous qui manqueraient d’égards pour le gouverneur, ou se montreraient autrement répréhensibles, seraient envoyés au Cap et de là en Europe, et que, dans ce cas, on y insistait fortement, ce serait à nos frais, nous a fort réjouis. Comme nous nous égayons beaucoup sur cette tournure, l’Empereur a dit : « Je conçois que ce genre de menace vous étonne et vous paraisse ridicule ; mais il est des plus simples pour lord Bathurst, et je suis sûr qu’il n’imagine pas de plus terribles punitions au monde. Voilà les mœurs de la boutique. »

L’Empereur a fini la soirée en nous lisant Adélaïde Duguesclin. Il y a une belle tirade sur les Bourbons ; l’Empereur, après l’avoir lue, a dit : « Ne s’était-on pas avisé, au temps de ma puissance, de la supprimer au théâtre, craignant qu’elle ne me blessât ! Le hasard me le fit savoir, et j’ordonnai de la rétablir. C’était ainsi qu’il en était d’une foule de choses. On a mis souvent bien de la gaucherie à vouloir me servir ou m’être agréable. »

N. B. Nous transcrivons ici les restrictions mentionnées quelques lignes plus haut. Elles sont curieuses de leur nature, et serviront plus que beaucoup de raisonnements à donner une idée juste de notre situation ; mais ce qui achève de donner du prix à cette pièce, c’est que les observations qui accompagnent chaque article sont de Napoléon lui-même, qui les y annexa plus tard, dans l’espoir de les faire parvenir en Europe.


Restrictions de sir Hudson Lowe, communiquées à Longwood, le 19 octobre 1816, mais qu’il avait déjà mises à exécution par différents ordres secrets, depuis le mois d’août précédent, et qu’il ne communiqua jamais aux officiers anglais de service, honteux sans doute de leur contenu.

Texte des restrictions. « 1° Longwood avec la route par Hutt’s-gate, le long de la montagne jusqu’au poste des Signaux, près d’Alarm-House, sera établie comme limite. »

Observation. Le prédécesseur de sir Hudson Lowe avait étendu la ligne des limites sur les sommets des montagnes ; mais s’étant aperçu, une quinzaine de jours après, qu’en déplaçant un peu le poste des soldats, il comprendrait dans les limites la maison et le jardin du secrétaire général Brooke, il se hâta de faire ce changement.

À environ quatre-vingt toises de la route est le jardin de Corbett, où sont huit ou dix chênes qui donnent un peu d’ombrage ; on y trouve une fontaine et quelque fraîcheur[3]. Par les nouvelles restrictions, en ne permettant plus que la grande route, on a substitué une simple ligne à une surface, et on a exclu des limites la maison du secrétaire et le jardin Corbett.

« 2° Des sentinelles marqueront les limites que personne ne pourra traverser pour approcher de la maison de Longwood, ou de son jardin, sans la permission du gouverneur. »

Observation. D’après les premiers règlements auxquels était soumis notre établissement dans cette île, et que le gouvernement anglais a approuvés, voici comment on venait à Longwood : le gouverneur, l’amiral, le colonel commandant le régiment et le camp, les deux membres du conseil de la compagnie des Indes, et le secrétaire général qui étaient les principales autorités de l’île, pouvaient traverser la ligne des sentinelles sans aucune passe ou permission de qui que ce soit. Les habitants devaient avoir une permission du gouverneur ; les marins, de leur amiral ; les soldats, de leur colonel ; et enfin les habitants, les marins, les officiers, pouvaient tous venir avec une permission du comte Bertrand, lorsque l’Empereur les faisait demander. Cet arrangement, qui subsista huit mois, n’eut aucun inconvénient ; par le règlement actuel, qui est en force depuis le mois d’août, mais qui n’a été communiqué que par cet article, nous sommes gardés au secret, sans que nous ayons aucun commerce avec les habitants : ces derniers, les officiers et les marins, répugnent également à l’idée d’avoir à aller demander au gouverneur la permission de se rendre à Longwood et d’avoir à subir un interrogatoire sur le motif qui les y fait aller. Les étrangers, soit officiers, soit fonctionnaires, venant des Indes, qui touchaient cette île, et qui désiraient voir l’Empereur, se présentaient ordinairement chez le comte Bertrand, qui leur disait le jour et l’heure où ils seraient reçus. Durant leur séjour dans l’île, ils étaient regardés comme citoyens ; et avec des permissions du comte Bertrand, ils pouvaient, lorsque cela leur plaisait, venir visiter Longwood, et, encore une fois, cet arrangement subsista huit mois sans qu’il en résultât aucun inconvénient. S’il arrivait quelques étrangers qui attiraient les soupçons du gouverneur, il pouvait aussitôt défendre leur débarquement ou les empêcher de passer le premier poste. Enfin le gouverneur, par le rapport des sentinelles, savait tous les jours le nom des personnes qui étaient venues à Longwood ; mais lorsque tout cela fut changé, dans le mois d’août, le gouverneur essaya de nous imposer l’obligation de recevoir les étrangers auxquels il voulait être agréable, de les recevoir le jour qu’il lui plairait. C’était le comble de l’outrage !!! L’Empereur fut obligé de déclarer qu’il ne verrait plus personne, et il termina ainsi toutes ces insultes.

« 3° La route à gauche de Hutt’s-gate qui retourne par Woodridge à Longwood, n’ayant jamais été fréquentée par le général Bonaparte depuis l’arrivée du gouverneur, le poste qui l’observait sera en grande partie retiré. Cependant, toutes les fois qu’il voudrait aller à cheval dans cette direction, en prévenant l’officier à temps, il n’éprouvera aucun obstacle. »

Observation. Dans la première observation on a prouvé que les limites avaient été réduites de ce côté ; ici elles sont bien plus réduites encore. C’est une étrange manière de raisonner que de prendre cette décision, sous le prétexte que la vallée n’a pas été fréquentée pendant six mois. Il est vrai que depuis plusieurs mois Napoléon, tourmenté par les vexations du commandant, n’est point sorti. De plus, une partie de la vallée n’est point praticable en temps de pluie ; dans l’autre partie on a formé un camp. Cependant lord Bathurst dit dans son discours au parlement « que cette route n’avait été défendue que lorsqu’on s’aperçut qu’il (le général Bonaparte) avait abusé de la confiance qu’on avait en lui pour essayer de corrompre les habitants. » Mais ici il est en contradiction avec sir Hudson Lowe. L’offre que l’on fait de se promener dans cette vallée lorsqu’on le désirerait est évidemment illusoire ; les détails ordonnés pour l’exécution la rendent impossible. Cette offre n’a pu être et n’a pas été accomplie. En perdant cette promenade, il est devenu impossible d’aller dans le jardin de miss Mason, où se trouvent quelques grands arbres qui donnent de l’ombre. De sorte qu’il n’y a plus un point dans les limites où les détenus peuvent se promener, où ils puissent trouver un peu d’ombre et une fontaine. Dans le reste de l’enceinte on a placé des sentinelles. Sous prétexte de malentendu dans les ordres ou autrement, toute personne peut être arrêtée, et cela est arrivé plusieurs fois aux officiers français.

« 4° S’il (le général Bonaparte) voulait prolonger sa promenade dans quelque autre direction, un officier de l’état-major du gouverneur (s’il en est informé à temps) sera prêt à l’accompagner. Si le temps manquait, l’officier de service à Longwood le remplacerait.

« L’officier qui le surveille a ordre de ne point l’approcher, à moins qu’il ne soit demandé, et de ne jamais surveiller sa promenade, excepté pour ce que lui commande son service, c’est-à-dire de veiller à tout ce qui pourrait, dans ces promenades, s’écarter des règles établies, et de l’en avertir respectueusement. »

Observation. Ceci est inutile ; l’Empereur ne sortira pas tant qu’il verra le désir de le soumettre à une inspection directe et publique. En outre, les officiers de l’état-major ont ordre de faire un rapport de tout ce que les Français peuvent avoir dit en conversation avec eux. Ceci fournit des occasions à la calomnie. Plusieurs officiers ont refusé de jouer ce rôle honteux, et ont déclaré qu’ils n’étaient pas des espions pour répéter les conversations qu’on pouvait avoir avec eux dans l’intimité d’une promenade.

« 5° Les règlements déjà en force pour empêcher les communications avec qui que ce soit, sans la permission du gouverneur, doivent être strictement exécutés. En conséquence, il est requis du général Bonaparte qu’il s’abstienne d’entrer dans aucune maison, ou d’engager aucune conversation avec les personnes qu’il pourrait rencontrer (excepté ce que demandent les salutations et les politesses ordinaires qu’il aurait à rendre), à moins que ce ne soit en présence d’un officier anglais. »

Observation. Jusqu’ici cet excès d’outrage avait été éludé. L’Empereur ne reconnaît, ni dans le gouverneur, ni dans ses agents, le droit de lui rien imposer ; mais quel est l’objet de cet article ? d’insulter le caractère des détenus et de les avilir !!! de chercher à faire naître des querelles avec les sentinelles. L’enceinte est moralement annulée, puisqu’on ne peut parler à personne ni entrer dans aucune maison. Ceci est si extraordinaire qu’on est obligé de croire ce que plusieurs personnes soupçonnaient déjà, que sir Hudson Lowe est quelquefois sujet à des vertiges.

« 6° Les personnes qui, avec le consentement du général Bonaparte, peuvent toujours recevoir du gouverneur des permissions pour le visiter, ne peuvent, malgré ses permissions, communiquer avec aucune autre personne de sa suite, à moins que ce ne soit spécialement exprimé dans ces permissions. »

Observation. Ceci est également inutile ; personne n’a été reçu depuis que le commandant actuel a renversé ce qu’avait établi son prédécesseur ; cependant il résulte de cette restriction que si Napoléon devait recevoir un étranger, comme aucun de ses officiers ne pourrait être présent ni aucun de ses domestiques faire son service, il serait obligé d’ouvrir lui-même les portes ; et que comme il n’entend pas l’anglais, si la personne admise ne parlait pas français, il s’ensuivrait que la conversation demeurerait muette et l’entrevue réduite à une pure exhibition.

« 7° Au coucher du soleil, l’enceinte du jardin, autour de Longwood, sera regardée comme étant les limites ; à cette heure, des sentinelles seront placées à l’entour, mais de manière à ne pas incommoder le général Bonaparte en observant sa personne, s’il voulait continuer sa promenade dans le jardin après cette époque. Les sentinelles seront portées, pendant la nuit à toucher la maison, comme cela se pratiquait auparavant ; et l’admission sera interdite, jusqu’à ce que les sentinelles soient retirées le lendemain matin, de la maison et du jardin. »

Observation. Pendant les grandes chaleurs, le seul moment où l’on puisse se promener est le coucher du soleil. Pour ne point se rencontrer avec les sentinelles, il faudra rentrer dans la maison, quoiqu’il fasse encore plein jour, et pourtant il aura été impossible de sortir tout le temps qu’il aura fait du soleil, cet endroit étant privé d’ombre, d’eau, de verdure ou de fraîcheur. Selon cette nouvelle restriction, on ne peut sortir le soir ; l’Empereur ne peut prendre aucun exercice à cheval ; il est dans une petite maison tout à fait insuffisante, mal construite et malsaine ; il y manque même de l’eau ; on ne perd aucune occasion de lui faire éprouver un manque d’égards. Sa constitution, quoique robuste, en est extrêmement attaquée.

« 8° Toute lettre pour Longwood sera mise par le gouvernement sous une enveloppe cachetée et envoyée à l’officier de service, pour être délivrée, cachetée, à l’officier de la suite du général Bonaparte, auquel elle est adressée, lequel, par ce moyen, sera assuré que personne autre que le gouverneur, n’en connaît le contenu.

« De la même manière, toute lettre des personnes de Longwood doit être délivrée à l’officier de service, mise sous une seconde enveloppe cachetée, et adressée au gouverneur, ce qui assurera que personne autre que lui n’en connaîtra le contenu.

« Aucune lettre ne doit être écrite ou envoyée, aucune communication, de quelque espèce qu’elle soit, ne doit être faite, excepté en la manière susmentionnée. On ne peut avoir aucune correspondance dans l’île, excepté pour les communications qui sont indispensables à faire au pourvoyeur. Les notes qui les contiendraient doivent être données ouvertes à l’officier de garde, qui sera chargé de les faire parvenir.

« Les restrictions susmentionnées commenceront à s’observer le 10 du courant.

« Sainte-Hélène, 9 octobre 1816.

« H. Lowe. »

Observation. Ceci ne regarde pas l’Empereur, qui n’écrit ni ne reçoit de lettres ; en conséquence, on ne demande qu’une explication. Regarderait-on comme un délit ce que ses officiers pourraient écrire dans des lettres confidentielles à leurs connaissances ? ou lorsque ceux qui doivent lire ces lettres se seront convaincus que leur contenu ne renferme rien de contraire à la sûreté de l’État ou à sa politique, oublieraient-ils le contenu de ces lettres de manière à ce qu’elles ne soient jamais le sujet de conversations ou d’abus !!!

S’il n’en était ainsi, toute correspondance doit être considérée comme défendue. La saisie commise sur la personne du comte de Las Cases justifie amplement cette observation.

Le but de cet article, comme l’a prouvé l’inquisition exercée dans toute l’île, est que les papiers-nouvelles n’informent pas l’Europe de la conduite criminelle que l’on suit ici. On se donnera bien de la peine pour obtenir ce résultat. Il eût été bien plus simple de se conduire de manière à n’avoir rien à cacher. On alla bien plus loin dans une lettre datée du 1er juillet 1816, adressée au comte Bertrand ; on défendit même des communications verbales avec les habitants : c’est le délire de la passion et de la haine, ou plutôt une preuve manifeste de folie. Ce règlement est un léger exemple de toutes les vexations qui font l’occupation journalière du gouverneur actuel. Que lord Bathurst dise maintenant que sir Hudson Lowe n’a fait aucune restriction, que la correspondance du ministère a été entièrement à l’avantage des personnes détenues ; que le seul objet a été la sûreté de la détention. En proie à un traitement aussi absurde et aussi ignoble, l’Empereur n’est point sorti depuis plusieurs mois. Tous les gens de l’art peuvent prédire qu’il succombera à ce genre de vie. C’est une manière de l’assassiner aussi certaine et plus barbare que le fer et le poison. (Quelle horrible prophétie !)


Nos anxiétés, nos peines au sujet des nouvelles restrictions – Anecdotes de Campo-Formio. MM. de Cobentzel, Gallo, Clarke – Le comte d’Entraigues.


Lundi 10.

Nous étions convenus de nous réunir tous ce matin chez le grand maréchal pour conférer sur ce que le gouverneur venait de nous transmettre, afin d’adopter un parti uniforme.

En effet, le point était des plus difficiles et des plus graves. Il s’agissait de se soumettre à des restrictions nouvelles, de se placer sous la dépendance du gouverneur, qui en abusait d’une manière indigne, se conduisait vis-à-vis de l’Empereur sous les formes les plus indécentes, et annonçait que tout cela pouvait et devait croître encore ; enfin il ne s’agissait de rien moins que de se trouver exposé à être immédiatement arraché d’auprès de Napoléon, envoyé au Cap, et de là en Europe.

D’un autre côté, l’Empereur, indigné des vexations dont on nous accablait à cause de lui, ne voulait pas que nous nous y soumissions davantage. Il exigeait que nous le quittassions plutôt tous, que nous retournassions en Europe témoigner que nous l’avions vu ensevelir tout vivant.

Mais était-il en notre pouvoir de supporter une pareille idée ? La mort nous eût paru préférable à nous séparer de celui que nous servions, que nous admirions, que nous aimions, auquel nous nous attachions chaque jour davantage, et par ses qualités personnelles et par les maux que l’injustice et la haine accumulaient sur sa tête. Voilà quel était le véritable état de la question. Nous étions déchirés, et ne savions à quoi nous résoudre.

Le gouverneur avait trouvé un moyen de nous attaquer en détail ; il se disait déterminé à renvoyer chacun de nous suivant sa volonté et son caprice.

L’Empereur n’était pas bien ; le docteur lui a trouvé des principes de scorbut. Il m’a fait venir ; nous avons beaucoup causé sur les objets qui nous occupent dans ce moment. Il a voulu se mettre au travail pour se distraire, et a pris le chapitre de Léoben qui lui est tombé sous la main.

La lecture finie, la conversation a continué sur les conférences qui ont amené le traité de Campo-Formio. Je renvoie à ces chapitres intéressants pour le portrait et le caractère du premier négociateur autrichien, M. de Cobentzel, que Napoléon surnomma dans le temps l’ours du Nord, à cause du grand rôle, disait-il, que sa grosse et lourde patte avait joué sur le tapis vert des négociations.

« M. de Cobentzel était en ce moment, disait l’Empereur, l’homme de la monarchie autrichienne, l’âme de ses projets, le directeur de sa diplomatie. Il avait occupé les premières ambassades de l’Europe, et s’était trouvé longtemps auprès de Catherine, dont il avait capté la bienveillance particulière. Fier de son rang et de son importance, il ne doutait pas que la dignité de ses manières et son habitude des cours ne dussent écraser facilement un général sorti des camps révolutionnaires : aussi aborda-t-il le général français, observait Napoléon, avec une certaine légèreté ; mais il suffit de l’attitude et des premières paroles de celui-ci pour le remettre aussitôt à sa place, dont, au demeurant, il ne chercha jamais plus à sortir. »

Les conférences languirent d’abord beaucoup. M. de Cobentzel, suivant la coutume du cabinet autrichien, se montra fort habile à traîner les choses en longueur. Cependant le général français résolut d’en finir. La conférence qu’il s’était dit devoir être la dernière fut des plus vives ; il en arriva à mettre le marché à la main et fut refusé. Se levant alors dans une espèce de fureur, il s’écria très énergiquement : « Vous voulez la guerre ? eh bien ! vous l’aurez ; » et saisissant un magnifique cabaret de porcelaine que M. de Cobentzel répétait chaque jour avec complaisance lui avoir été donné par la grande Catherine, il le jeta de toutes ses forces sur le plancher où il vola en mille éclats. « Voyez, s’écria-t-il, eh bien ! telle sera votre monarchie autrichienne avant trois mois, je vous le promets, » et il s’élança précipitamment hors de la salle. M. de Cobentzel demeura pétrifié, disait l’Empereur ; mais M. de Gallo, son second, et beaucoup plus conciliant, accompagna le général français jusqu’à sa voiture, essayant de le retenir ; « me tirant force coups de chapeau, disait l’Empereur, et dans une attitude si piteuse, qu’en dépit de ma colère ostensible je ne pouvais m’empêcher d’en rire intérieurement beaucoup. »

M. de Gallo était l’ambassadeur de Naples à Vienne ; il y avait conduit la princesse de Naples, seconde femme de l’empereur François, dont il possédait toute la confiance, et qu’il gouvernait ; elle à son tour gouvernait son mari, de sorte que M. de Gallo jouissait d’un fort grand crédit à la cour de Vienne. Aussi, quand l’armée d’Italie, marchant sur Vienne, imposa l’armistice de Léoben, l’impératrice, dans une crise aussi terrible jeta les yeux sur son confident pour le charger de détourner le péril. Il devait voir le général français comme en passant, et tâcher d’obtenir de lui qu’il voulut bien l’accepter pour négociateur. Napoléon, bien au fait de toutes les circonstances, se promit d’en tirer un grand parti ; aussi en recevant M. de Gallo, il lui demanda qui il était. Le courtisan favori, déconcerté d’être obligé de décliner son nom, lui répondit qu’il était le marquis de Gallo, chargé de la part de l’empereur d’Autriche de lui faire quelques ouvertures. « Mais, dit Napoléon, votre nom n’est point allemand ? – Il est vrai, répondit M. de Gallo, je suis ambassadeur de Naples. – Et depuis quand, répliqua sèchement le général français, ai-je à traiter avec Naples ? Nous sommes en paix. L’empereur d’Autriche n’a-t-il donc plus chez lui aucun des négociateurs de la vieille roche ? toute la vieille aristocratie de Vienne est-elle éteinte ? » M. de Gallo, épouvanté que de pareilles observations arrivassent officiellement au cabinet de Vienne, ne fut dès cet instant occupé qu’à complaire en tout au jeune général.

Napoléon, radouci, lui demanda des nouvelles de Vienne, parla des armées du Rhin, de Sambre-et-Meuse ; il en tira tout ce qu’il voulut, et quand il fallut se séparer, M. de Gallo lui demanda, en attitude de suppliant, s’il pouvait espérer d’être accepté pour négociateur, et s’il devait aller chercher des pleins pouvoirs à Vienne. Napoléon n’avait garde de le refuser ; il venait de prendre un avantage qu’il ne perdit jamais. M. de Gallo, devenu plus tard, par la suite des évènements que tout le monde connaît, ambassadeur de Naples auprès du Premier Consul, et même celui de Joseph auprès de l’empereur Napoléon, lui parlait quelquefois de cette scène, lui avouant naïvement que, de sa vie, personne ne l’avait autant effrayé.

Clarke était le second négociateur français comme M. de Gallo était celui de l’Autriche.

« Clarke, disait l’Empereur, avait été envoyé en Italie par le Directoire, qui commençait à me croire dangereux ; il l’avait chargé d’une mission apparente et publique, mais il avait l’ordre secret de m’observer, de s’assurer même si, au besoin, il y aurait possibilité de me faire arrêter ; et comme il y aurait eu peu de sûreté à s’adresser aux officiers de mon armée à cet égard, les premières informations se prirent auprès du Directoire cisalpin, qui répondit qu’on devait s’éviter toute peine sur ce point et n’y plus songer.

« Dès que je fus informé des véritables instructions de Clarke, j’abordai franchement le sujet avec lui : il m’importait peu qu’on rendît des comptes, disais-je ; il ne tarda pas à s’en convaincre. Sa mission en Autriche repoussée par cette puissance, je lui offris de le faire travailler, et il me resta ; depuis je n’ai cessé d’en prendre soin, suivant ma coutume, bien qu’au fond nous n’eussions peut-être pas une grande sympathie, et je l’aurais indubitablement repris lors de mon retour, si je l’eusse retrouvé dans les rangs avec les autres. On sait que je me défaisais difficilement de ceux avec qui j’avais commencé ; quand on s’était une fois embarqué avec moi, je ne savais pas ce que c’était que de jeter quelqu’un à la mer ; il me fallait y être forcé. Son premier talent était d’être grand travailleur. »

Après brumaire, Clarke se trouva naturellement près du Premier Consul comme aide de camp ou autrement. Il y avait alors moins d’étiquette au palais, les attributions étaient moins distinctes, on y vivait beaucoup plus en famille. L’entourage du Consul formait une table commune : Clarke y eut quelques querelles ; il était très susceptible, fort pointilleux. Quelque chose en ayant rejailli jusque sur le Premier Consul même, celui-ci le nomma à l’ambassade de Florence, auprès de la reine d’Étrurie. Le poste était charmant en lui-même, mais c’était une disgrâce. Clarke sollicita longtemps et de toute manière pour être rappelé. Cet heureux moment arriva, mais son épreuve n’était pas finie. Le Premier Consul lui parlait peu, le faisait courir aux Tuileries, à Saint-Cloud, au camp de Boulogne, ne s’expliquait point, ne lui accordait rien. Clarke, au désespoir, confiait à quelqu’un qu’il ne lui restait plus qu’à se jeter dans la Seine, ne pouvant supporter plus longtemps l’apparence du mépris et le dénuement de sa situation. Il en était là quand tout à coup il lui arriva, et au même instant, de se trouver nommé secrétaire du cabinet topographique, conseiller d’État, et autre chose encore, lui composant un traitement peut-être de 60 à 80.000 francs. C’était là le faire de Napoléon ; il est connu que son premier bienfait en amenait presque toujours immédiatement beaucoup d’autre. Dans ces cas, il ne donnait pas, il accablait, mais encore fallait-il savoir profiter de cet instant ; il pouvait être sans bornes ou s’évanouir sans retour.

J’avais beaucoup connu le général Clarke à titre d’ancien camarade de l’École militaire. Dans le temps, il m’a raconté que, quelques jours avant la bataille d’Iéna, l’Empereur, sous la dictée duquel il venait d’écrire une foule d’ordres et d’instructions, s’était mis à causer familièrement, tout en marchant dans sa chambre, et qu’il avait dit : « Dans trois ou quatre jours, nous donnerons une bataille que je gagnerai : elle me portera au moins à l’Elbe, et peut-être à l’Oder. Là je donnerai une seconde bataille, que je gagnerai de même. Alors…, alors…, dit-il d’un air méditatif, et la main sur le front… Mais c’est assez, ne faisons point de romans… Clarke, dans un mois vous serez gouverneur de Berlin, et l’histoire vous citera comme ayant été, dans la même année et dans deux guerres différentes, gouverneur de Vienne et de Berlin, c’est-à-dire des monarchies d’Autriche et de Prusse. Et à propos de cela, ajouta-t-il en riant, que vous a donné François pour avoir gouverné sa capitale ? – Sire, rien du tout. – Comment, rien du tout ? c’est bien fort ! Eh bien ! c’est donc à moi à payer sa dette. » Et il lui donna une assez forte somme pour acheter, autant que je puis me le rappeler, un hôtel à Paris ou une maison de campagne dans les environs.

Du reste, il est à remarquer que les évènements dépassèrent même les combinaisons de Napoléon ; il ne donna qu’une bataille ; le dix-septième jour il était dans Berlin, et il se trouva porté jusqu’à la Vistule.

« Clarke, disait Napoléon, avait la manie des parchemins ; il passait une partie de son temps, à Florence, à rechercher ma généalogie ; il s’occupait aussi de la sienne, et était venu à bout de se persuader, je crois, qu’il était le parent de tout le faubourg Saint-Germain. Nul doute qu’il ne se croie aujourd’hui beaucoup plus relevé d’être le ministre d’un roi légitime, que d’avoir été celui d’un empereur parvenu. Il jouit dans ce moment, dit-on, d’une grande faveur ; je lui en souhaite la durée : elle a commencé peu de jours avant mon arrivée à Paris, au moment où la cause du roi était désespérée ; il aura trouvé beau d’accepter un ministère quand tout paraissait perdu. Je n’ai rien à dire contre, cela peut avoir son beau côté ; mais il faut avoir des convenances et il en a manqué. Toutefois je lui pardonne facilement ce qui me concerne… Plus d’une fois, en 1813 et en 1814, on essaya de m’inspirer des doutes sur sa fidélité, je ne m’y arrêtai jamais : je l’ai toujours cru probe et honnête. » Et les intimes du duc de Feltre peuvent attester que Napoléon n’était que juste dans l’opinion qu’il avait prise des sentiments de son ministre.

Le duc de Feltre, en rendant compte à l’Empereur de l’arrivée de M. le comte d’Artois en Suisse, lui conseillait de faire la paix. L’Empereur lui répondit, sous la date du 22 février 1814 : « … Quant au conseil que vous me donnez de faire la paix, c’est trop ridicule ; c’est en s’abandonnant à de telles idées qu’on gâte l’esprit public. C’est, du reste, me supposer bien fou ou bien bête, que de croire que si je pouvais faire la paix, je ne la ferais pas.

« C’est à cette opinion que je peux faire la paix depuis quatre mois, mais que je ne le veux pas, que sont dus tous les malheurs de la France. Je croyais mériter qu’on m’épargnât au moins la démonstration de pareils sentiments. »

L’Empereur, revenant à l’époque de Campo-Formio, s’est arrêté sur le comte d’Entraigues, son arrestation, les papiers qu’on lui saisit, les grandes découvertes qu’ils fournirent, l’indulgence avec laquelle il le traita, la déloyauté dont il en fut payé, etc., etc.

Le comte d’Entraigues, homme de beaucoup d’esprit, intrigant et doué d’avantages extérieurs, avait acquis une certaine importance au commencement de notre révolution ; membre du côté droit de la Constituante, il émigra lors de sa dissolution, et se trouvait à Venise sous un titre diplomatique russe, au moment où nous menacions cette ville ; il y était l’âme et l’agent de toutes les machinations qui se tramaient contre la France. Quand il jugea le péril de cette république, il voulut s’évader ; mais il tomba dans un de nos postes, et fut pris avec tous ses papiers. Le général en chef nomma une commission spéciale pour en faire le dépouillement, et l’on demeura fort étonné des mystères qu’ils découvrirent : on y trouva, entre autres, toutes les preuves de la trahison de Pichegru, qui avait sacrifié ses soldats pour faciliter les opérations de l’ennemi : le plus grand crime qu’un homme puisse commettre sur la terre, s’écriait avec indignation Napoléon, celui de faire égorger froidement les hommes dont la vie est confiée à votre discrétion et à votre honneur.

Le comte d’Entraigues, une fois ses secrets découverts, s’exprima avec tant de franchise et d’adresse, que Napoléon, croyant l’avoir gagné, ou plutôt se laissant gagner lui-même, le traita avec la dernière indulgence, le défendit contre le Directoire qui insistait pour le faire fusiller, et le laissa libre sur parole dans Milan. Quelles ne furent pas sa surprise et son indignation d’apprendre un matin que M. d’Entraigues venait de s’évader en Suisse, et publiait un libelle infâme contre lui, lui reprochant les mauvais traitements qu’il en avait reçus, se plaignant d’en avoir été mis aux fers ! Cette imposture causa un tel scandale, que plusieurs diplomates étrangers, qui avaient été témoins du contraire, le témoignèrent spontanément dans une déclaration publique.

Ce comte d’Entraigues, aussi tard que 1814, je crois, est mort en Angleterre d’une manière affreuse, assassiné par son valet de chambre, à la vue de sa femme, la célèbre chanteuse Saint-Huberti.

Pichegru se trouvait précisément alors à la tête du Corps Législatif, et à peu près en guerre ouverte avec le Directoire. On juge de quel prix furent pour celui-ci des pièces aussi graves et aussi authentiques contre ses adversaires. Cette découverte influa beaucoup sur le parti que prit Napoléon dans les affaires de fructidor ; ce fut une des principales causes qui déterminèrent sa fameuse proclamation, laquelle amena le triomphe du Directoire.

Desaix qui servait sous Moreau dans l’armée du Rhin, ayant profité de l’armistice pour venir faire connaissance avec le général en chef de l’armée d’Italie, qui lui inspirait la plus vive admiration, se trouvait auprès de Napoléon à peu près vers le temps de cette grande circonstance. Napoléon lui ayant fait confidence de la trahison de Pichegru, Desaix répondit : « Mais nous le savions sur le Rhin il y a plus de trois mois. Un fourgon enlevé au général Klinglin nous a livré toute la correspondance de Pichegru avec les ennemis de la république. – Mais Moreau n’en a-t-il donc donné aucune connaissance au Directoire ? – Non. – Eh bien ! c’est un crime, s’écria Napoléon : quand il s’agit de la perte de la patrie, le silence est une complicité. » On sait que plus tard, quand Pichegru eut succombé, Moreau en donna connaissance au Directoire, en l’accompagnant d’une réprobation injurieuse, ce qui était un nouveau tort, disait Napoléon. « En ne parlant pas plus tôt, il avait trahi la patrie ; en parlant aussi tard, il accablait un malheureux. »

Vendredi 11, samedi 12.

Aujourd’hui l’on a reçu 6.000 fr. de l’argenterie brisée. C’est ce que l’Empereur a estimé indispensable pour suppléer à nos besoins journaliers de chaque mois, et il a ordonné de répéter cette opération en conséquence.

L’Empereur a continué d’être fort souffrant et très affaissé : il n’a paru au milieu de nous qu’à l’heure de son dîner. Il a été fort peu causant, n’a point travaillé. J’ai été une grande partie du jour avec lui dans sa chambre. Il est revenu souvent sur notre situation vis-à-vis du gouverneur. Il m’a dit sur ce sujet des choses bien remarquables…


Besoins de l’Empereur – Ses reprises sur le prince Eugène – Sa santé s’altère.


Dimanche 13.

Sur les dix heures, l’Empereur est entré chez moi. Il a entrouvert la porte de ma chambre à coucher, se récriant sur ma paresse. Il m’a surpris les pieds dans l’eau. J’étais souffrant. J’ai couru bientôt le rejoindre sous la tente où il a voulu déjeuner. Il m’a dit avoir ordonné des notes relatives aux nouvelles restrictions, afin de ne pas laisser passer condamnation sur nous sans créer du moins une espèce de responsabilité pour ceux qui exécutent. De là il est passé à calculer les lots d’argenterie qui restent à vendre, et le temps que cela peut nous faire vivre ; et comme je répétais mes offres, en lui disant qu’il était pourtant bien dur qu’il se privât de son argenterie, il a répondu : « Mon cher, dans quelque position que je me trouve, jamais ces objets de luxe ne seront rien pour moi ; et quant aux autres, au public, la simplicité sera toujours mon plus bel ornement. » Et de là il est passé à dire qu’il avait d’ailleurs la ressource du prince Eugène, qu’il avait même envie de lui faire écrire une note pour lui demander le crédit nécessaire à sa subsistance, quand l’argenterie serait épuisée, et le charger dès cet instant de lui faire parvenir à Sainte-Hélène les livres essentiels qu’on avait négligé de lui envoyer de Londres, et quelque peu de vin soigné, dont il avait besoin comme remède, « quoique pour le vin, a-t-il continué, ceux qui ne nous aiment pas en Europe ne manqueraient pas de dire que nous ne songeons ici qu’à boire et à manger. » Et il a répété à ce sujet qu’il n’éprouvait nul embarras de s’adresser à son fils Eugène, qui lui devait tout, qui tenait de lui son état et toutes ses richesses, que ce serait lui faire injure que de douter un instant de son empressement, ayant d’ailleurs à exercer sur lui des reprises pour 10 à 12.000.000 peut-être.

À déjeuner, il a fait venir le Polonais qui doit bientôt nous quitter. Plus tard, il a voulu se mettre au travail, mais il se sentait fort assoupi, et s’est endormi à plusieurs reprises. Il a gagné sa chambre pour se livrer tout à fait au sommeil, me donnant rendez-vous à une heure de là pour travailler à l’anglais ; mais il a continué à être dans le même état d’assoupissement, qu’il n’a interrompu que par un bain très prolongé, suivant sa coutume, et, comme il les prend très chauds, on a lieu de s’étonner qu’ils ne lui soient pas très nuisibles.

Il a peu diné, se plaignait de vieillir beaucoup, de dormir mal et irrégulièrement. Il a causé assez longtemps sur les ballons, a ri de toutes les biographies qui s’obstinaient à le faire escalader, l’épée à la main, le ballon de l’École militaire, et a cité comme un véritable prodige la singularité du ballon lancé le jour de son sacre, qui alla tomber en peu d’heures dans les environs de Rome, et porter aux habitants de cette grande ville des nouvelles de leur souverain et de la cérémonie qu’il venait d’accomplir.

Il a essayé de nous lire du Don Quichotte, mais s’est arrêté au bout d’une demi-heure : il ne peut désormais lire guère plus longtemps. Sa santé s’altère visiblement. Il me répète souvent que nous sommes bien vieux, qu’il l’est encore bien plus que moi ; et ces mots pour lui disent beaucoup.


Déclaration exigée envoyée au gouverneur – Beaucoup de livres modernes, pures spéculations – Fausseté des portraits créés par l’esprit de parti, etc. – Général Maison.


Lundi 14.

Aujourd’hui le grand maréchal a envoyé au gouverneur les nouvelles déclarations qu’on avait exigées de nous ; nous les avons rédigées uniformément et de la teneur suivante :

« Je, soussigné, déclare par la présente que mon désir est de rester dans l’île de Sainte-Hélène, et de partager les restrictions imposées à l’empereur Napoléon personnellement. »

J’ai été vers une heure trouver l’Empereur dans sa chambre, je lui ai rendu compte de quelques commissions très particulières… . . . . La conversation a continué sur des sujets qui le touchaient de près, et qu’il a terminée en répétant plusieurs fois : Triste race humaine !

Plus tard, l’Empereur, passant en revue un grand nombre de personnes connues sur lesquelles il donnait son opinion, s’est arrêté sur une qu’il a peinte comme une des plus immorales et des plus abjectes. Or, elle se trouvait précisément de ma connaissance, et je me suis récrié sur ce qu’elle était tout l’opposé de cela ; et comme je la défendais avec chaleur, l’Empereur m’a interrompu, disant : « Je vous crois ; mais on me l’avait peinte de la sorte. Et, bien qu’en général je me fusse fait la loi d’écouter avec défiance, cependant vous voyez qu’il s’en grave toujours quelque chose dans l’esprit. Peut-il y avoir de ma faute ? Quand je n’avais nul motif particulier de vérification, quel redressement me demeurait ? Et voilà, a-t-il continué, le résultat inévitable des commotions civiles : il est toujours deux réputations, selon les deux couleurs. Que d’absurdités, que de contes ridicules se sont attachés aux personnages qui ont figuré dans notre révolution[4] ! Vos salons sont-ils pleins d’autre chose ? Moi, n’en suis-je pas un assez bel exemple ? et après moi, qui, au fait, aurait droit de se plaindre ? Cependant je le proteste, soit par nature, soit par réflexion, jamais rien de tout cela n’influença mon humeur ou n’altéra aucune de mes déterminations. »

Et puis, passant en revue un grand nombre de généraux, il s’est arrêté sur le général Maison, disant : « Ses manœuvres autour de Lille, dans la crise de 1814, avaient attiré mon attention et l’avaient gravé dans mon esprit. Il n’était pas avec nous en 1815 ; qu’est-il devenu ? Qu’a-t-il fait à cette époque, m’a-t-il demandé ? » Mais je n’ai pu répondre, je ne le connaissais pas, etc.

  1. Sir Walter Scott et le capitaine Maitland assurent que la lettre de Napoléon au prince régent se trouve datée du 13 juillet, veille même du jour où le comte de Las Cases vint à bord du Bellérophon ; et ils en déduisent la preuve évidente que la détermination de Napoléon de se rendre en Angleterre était déjà arrêtée avant la mission du comte de Las Cases. À cela le comte de Las Cases confesse qu’une pareille date lui deviendrait tout à fait inexplicable, et qu’il ne pourrait l’attribuer qu’à une pure inadvertance ; car il adjure toutes les personnes qui furent présentes à cette circonstance, lesquelles toutes vivent encore : le duc de Rovigo, les généraux Bertrand, Lallemand, Becker, Montholon, Gourgaud, le colonel Planat et sans doute d’autres encore ; il les adjure de déclarer si ce ne fut pas aussitôt après son retour que fut tenu l’espèce de conseil où l’Empereur arrêta son départ, et si ce ne fut pas aussitôt après cette décision que Napoléon écrivit de sa main la minute de sa lettre au prince régent, retranscrite à l’instant même officiellement par le comte Bertrand, au milieu de tous, si bien que plusieurs en prirent des copies. Cette minute existe encore dans les mains du général Gourgaud ; elle ne porte point de date, et les diverses autres copies n’en portaient pas non plus.
  2. On a dû voir que je renvoie souvent aux pièces officielles. Si on ne les trouve pas ici, ce n’est pas ma faute : l’Empereur m’avait chargé, à Longwood, de les garder toutes et de les tenir classées ; leur ensemble composait nos petites archives ; je comptais y avoir recours au besoin ; mais lors de mon enlèvement par sir Hudson Lowe, et de la saisie de tous mes papiers, je me trouvai séparé de ces pièces, que je n’ai plus le moyen de me procurer aujourd’hui.
  3. Le lieu décrit ici par Napoléon est précisément son tombeau !!!
  4. Je profite de l’occasion pour redresser ici une erreur précisément de cette nature. On lit plus haut que M. Monge monta à la tribune des Jacobins et déclara, etc. Or, les amis, les intimes, les pareils de ce savant estimable et si distingué, sont venus m’affirmer qu’il était notoire à tous ceux qui le connaissaient qu’il n’avait jamais paru aux Jacobins, qu’il n’avait jamais pris la parole dans aucune assemblée publique, etc., etc.