Mémorial de Sainte-Hélène (1842)/Tome 2/Chapitre 05

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Ernest Bourdin (Tome IIp. 249-274).


Chapitre 5.


Fameuse créance de Saint-Domingue – Inspecteurs aux revues, etc. – Projets administratifs ; composition de l’armée – Gaudin, Mollien, Defermont, Lacuée, etc. – Ministre du trésor ; ministre secrétaire d’État ; leur importance.


Samedi 21.

L’amiral Malcolm m’a fait une petite visite. Il venait prendre congé de nous tous. Il allait partir le lendemain pour le Cap, et comptait faire une absence de deux mois.

Nous le regrettons : ses formes toujours polies, une espèce de sympathie tacite entre nous le met sans cesse dans notre esprit en opposition avec sir Hudson Lowe, qui lui ressemble si peu.

L’amiral avait été reçu de l’Empereur, qui a aussi un penchant pour lui. Ils avaient fait ensemble quelques tours de jardin, et l’amiral me disait avoir recueilli des choses bien précieuses sur l’Escaut et sur le Nievendip, établissement maritime en Hollande, qui lui est tout à fait étranger, et dont Napoléon était le créateur.

Après le dîner, la conversation s’est trouvée amenée sur ce que l’Empereur appelait la fameuse créance de Saint-Domingue. Elle a fait naître les détails curieux que voici :

« L’ordonnateur de Saint-Domingue, disait l’Empereur, s’avisa de tirer tout à coup du Cap, et sans autorisation, la somme de 60.000.000 de lettres de change sur le trésor de Paris : ces lettres de change étaient toutes payables le même jour. La France n’était pas assez riche pour un pareil acte ; elle ne l’avait jamais été peut-être. D’ailleurs où et comment l’administration de Saint-Domingue pouvait-elle avoir conquis un tel crédit ? Le Premier Consul ne le possédait pas à Paris : c’est tout ce qu’eût pu obtenir M. Necker au fort de sa popularité. Quoi qu’il en soit, quand ces lettres parurent à Paris, précédant les lettres d’avis mêmes, on accourut du trésor chez le Premier Consul pour savoir ce qu’il y aurait à faire : « Attendre les lettres d’avis, répondit-il, et connaître la négociation. Le trésor est un propriétaire ; il a leurs droits et doit avoir leur marche. Ces lettres ne sont point acceptées, elles ne sont point payables.

« Les renseignements, les pièces comptables arrivèrent. Ces lettres de change, mentionnées valeur reçue comptant, ne portaient, dans le reçu des caissiers qui en avaient perçu la valeur, qu’un dixième, un cinquième, un tiers du montant. Dès lors on ne voulut au trésor reconnaître et rembourser que la somme réellement versée, et les lettres de change dans leur teneur furent arguées de faux. Ce fut au même moment un bruit terrible dans tout le commerce. On s’agita beaucoup, on fit même une députation auprès du Premier Consul, qui, loin de l’éviter, l’aborda de front ; demanda si on le prenait pour un enfant, si l’on croyait qu’il se jouait ainsi du plus pur-sang du peuple, qu’il fût un administrateur aussi tiède des intérêts publics ? Ce qu’il refusait de laisser prendre, observait-il, ne tenait nullement à sa personne, n’attaquait point sa liste civile ; mais c’était l’argent du public, dont il était le gardien, et il lui était d’autant plus sacré. Puis, interpellant les deux chefs de la députation : Vous qui êtes négociants, Messieurs, banquiers, faiseurs d’affaires, répondez catégoriquement. Si un de vos agents au loin tirait sur vous des sommes énormes contre votre attente et vos intérêts, accepteriez-vous, paieriez-vous ses lettres de change ? Il leur fallut bien répondre que non. Eh bien ! dit le Premier Consul, vous, simples propriétaires, vous, majeurs, maîtres de vos propres actions, vous voudriez avoir un droit que vous refuseriez à moi, propriétaire au nom de tous, à moi, en cette qualité, toujours mineur et sujet a révision ! Je jouirai de vos droits au nom et pour le bien de tous. Vos lettres de change ne seront payées que sur leur versement réel. Je ne demande pas que le commerce prenne les lettres de mes agents ; c’est un honneur, un crédit que je n’ambitionne point. S’il raccorde, que ce soit à ses risques et périls ; je ne reconnais et ne tiens pour sacrée que l’acceptation de mon ministre du trésor. On se récria de nouveau, on dit beaucoup de paroles inutiles. On serait obligé de faire banqueroute, disait-on. On avait reçu ces lettres pour argent comptant ; des agents éloignes en avaient fait la faute par respect et par confiance dans le gouvernement, etc., etc. Eh bien ! répondait le Premier Consul, faites banqueroute. Mais ils ne le firent point, observait l’Empereur ; ils n’avaient point reçu ces lettres pour argent comptant, et leurs agents n’avaient point commis de faute.

« Ils sortirent tous convaincus dans l’âme des raisons du Premier Consul, mais n’en firent pas moins remplir Paris de leurs clabauderies et de leurs mensonges, en dénaturant toute l’affaire.

« Cet exemple et ces détails, disait l’Empereur, deviennent la clef d’un grand nombre d’autres affaires célèbres dont on a beaucoup parlé à Paris sous l’administration impériale.

« Le commerce avait dit surtout et répété que c’était une chose sans exemple qu’une pareille marche, qu’une telle violation était inconnue jusque-là ; mais à cela le Premier Consul répondait que ce serait trancher la difficulté contre eux que d’invoquer l’exemple, et leur citait les billets de Louis XIV, les liquidations du régent, la société du Mississippi, les liquidations de la guerre de 1763, celles de la guerre de 1782, etc. ; et il leur prouva que ce qu’ils disaient être sans exemple avait été la pratique constante de la monarchie. »

De là l’Empereur a passé à diverses branches de l’administration ; il a défendu l’institution des inspecteurs aux revues. « Par eux seuls, disait-il, on pouvait s’assurer du nombre des hommes présents ; avec eux seuls on avait pu obtenir cet avantage, et il était immense pour l’actif et le personnel de la guerre. Quant à l’administration de la guerre, ces inspecteurs n’étaient pas moins avantageux encore, quelques petits abus qui fourmillassent dans les détails ; c’était en grand qu’il fallait considérer, et, pour bien juger l’institution, il fallait se demander quels autres abus n’auraient pas lieu si elle n’existait pas. Pour moi, observait Napoléon je dois dire que, faisant la contre-épreuve des dépenses, c’est-à-dire regardant la somme qu’aurait dû coûter la totalité des hommes à leurs taux arrêtés, le paiement au trésor était toujours au-dessous de l’estimation. L’armée coûtait donc moins qu’elle n’eut dû coûter. Quel autre plus heureux résultat pouvait-on demander ? »

L’Empereur citait l’administration de la marine pour avoir été la plus régulière, la plus pure ; elle était devenu un chef-d’œuvre. Là avait été le grand mérite de Decrès, disait-il.

L’Empereur trouvait que la France était trop grande pour un seul ministre de l’administration de la guerre. « C’était au-dessus des forces d’un homme, disait-il. On avait centralisé à Paris les décisions, les marchés, les fournitures, les confections, et subdivisé la correspondance du ministre en autant de personnes qu’il y avait de régimes, et de corps. Il fallait, au contraire, centraliser les correspondances, et subdiviser les ressources en les transportant dans les localités mêmes. Aussi j’avais longtemps médité le projet de former en France vingt ou vingt-cinq arrondissements militaires qui eussent composé autant d’armées. Il n’y eût plus eu que ce nombre de dépôts, de comptabilités, etc. : c’eût été vingt sous-ministres ; il eût fallu trouver vingt honnêtes gens. Le ministre n’eût plus eu que vingt correspondances ; il eût centralisé le tout et fait mouvoir la machine avec rapidité, etc. »

Ce sujet l’a conduit à traiter les bases de l’armée d’une grande nation telle que la nôtre. Il a développé ce qu’il se proposait d’exécuter à la paix générale, s’il eût pu l’obtenir. Ces objets, extrêmement curieux, étaient si confusément exprimés dans mon manuscrit, que je les ai passés tout d’abord, dans la crainte de ne pas les rendre avec exactitude ; mais je les retrouve dictés plus tard par lui-même, tome Ier, publication de Bossange, et je ne puis me refuser aujourd’hui à reproduire quelques-unes de ses principales idées telles que cette publication récente m’a mis à même de les redresser dans mon manuscrit ; elles seront agréables aux gens du métier :

« Napoléon voulait composer son armée de 1.200.000 hommes, savoir : 600.000 pour l’armée de ligne, 200.000 pour l’armée de l’intérieur, et 400.000 pour l’armée de réserve ; et tout cela ne devait soustraire constamment à l’agriculture que 288.000 hommes.

Il devait être de principe, disait-il, que l’infanterie d’une armée étant représentée par 1, la cavalerie serait un quart, qui pourrait se réduire à un cinquième, à cause des pays de montagnes ; l’artillerie un huitième, les troupes du génie un quarantième, les équipages militaires un trentième.

D’après ces bases, il arrêtait les 600.000 hommes de ligne de la manière suivante :

1° 40 régiments d’infanterie de 12 bataillons, chacun de 910 hommes, ayant un escadron d’éclaireurs de 360 chevaux, une batterie de 8 canons servie par 280 hommes, une compagnie de sapeurs de 150 hommes, 1 bataillon d’équipages militaires de 22 voitures et de 210 hommes ; nombre rond par régiment, 12 000 hommes.
Total… 480.000 h.
2° 20 régiments de cavalerie de 3.600 hommes, savoir : 8 de cavalerie légère, 6 de dragons, 6 de cuirassiers ; chaque régiment de 10 escadrons de 360 hommes, partagés en 3 compagnies.
Total… 72.000 h.
3° 10 régiments d’artillerie formant 8 bataillons de 500 hommes.
Total… 40.000 h.
4° 1 régiment de génie de 8 bataillons de 500 hommes.
Total…. 4.000 h.
5° 1 régiment d’équipages militaires de 4 000 hommes,
ci… 4.000 h.
---------
Somme égale… 600.000 h.


L’empire, observait-il, contenait plus de 40 millions de population ; il eût été divisé en 40 arrondissements, chacun de 1.000.000, lesquels eussent été assignés à chacun des 40 régiments d’infanterie pour leur recrutement. Si l’on eût craint comme obstacle l’esprit de fédéralisme, on y eût remédié en n’introduisant dans les régiments que des officiers et partie des sous-officiers étrangers à l’arrondissement.

L’armée de l’intérieur, de 200.000 hommes, eût été composée de 200 bataillons d’infanterie et de 400 compagnies de canonniers, destinés, en temps de guerre, à défendre les places fortes et les côtes. Cette armée n’eût eu que les officiers d’existants ; les sous-officiers et soldats n’eussent été réunis que le dimanche au chef-lieu de leur commune.

Les 400.000 hommes de l’armée de réserve n’eussent existé que sur le papier ; ils eussent seulement été soumis à une revue tous les trois mois, pour certifier leur existence et rectifier leur signalement.

Ces 1.200.000 hommes n’eussent cependant soustrait à l’agriculture que 288.000 hommes ; car, sur les 600.000 hommes de l’armée de ligne, on n’en eût tenu que 240.000 sous les armes pendant douze mois, 160.000 pendant trois mois, et 200.000 pendant quinze jours, ce qui n’eût fait en réalité que 288.000 hommes seulement de soustraits à l’agriculture, les 600.000 hommes de l’armée de l’intérieur et de réserve n’étant en rien distraits de leurs travaux ni éloignés de leurs foyers. »

L’Empereur, continuant de passer en revue des principes de haute administration, disait que « MM. Gaudin et Mollien étaient pour que les receveurs généraux, les hommes de finance publique, les fournisseurs, eussent de très grandes fortunes, pussent faire de très grands profits et les avouer, de telle manière qu’ils eussent une considération à ménager, un honneur à ne pas compromettre. Cela ne pouvait pas être autrement, disait-il, si l’on voulait tirer d’eux, au besoin, du soutien, du service, du crédit.

« Un autre parti, continuait-il, Defermont, Lacuée, Marbois, pensait au contraire qu’on ne pouvait être trop regardant, trop économique, trop rigoureux. Moi je penchais, concluait-il, pour l’opinion des premiers, jugeant que les vues des derniers étaient petites, n’étaient que celles qui convenaient à un régiment, et non pas à une armée ; à un ménage privé, et non pas à un grand empire. Je les appelais les puritains, les jansénistes du métier. »

L’Empereur disait que le ministre du trésor et le ministre secrétaire d’État étaient deux de ses institutions dont il se félicitait davantage, et qui lui avaient rendu le plus de services.

« Le ministre du trésor concentrait toutes les ressources et contrôlait toutes les dépenses de l’empire. Du ministre secrétaire d’État émanaient tous les actes. C’était le ministre des ministres, donnant la vie à toutes les actions intermédiaires ; le grand notaire de l’empire, signant et légalisant toutes les pièces. Avec le premier, je connaissais à chaque instant l’état de mes affaires ; avec le second, je faisais parvenir mes décisions et mes volontés dans toutes les directions et partout ; si bien qu’avec mon ministre du trésor et mon ministre secrétaire d’État seuls, et une douzaine de scribes, je me fusse fait fort de gouverner l’empire du fond de l’Illyrie ou des rives du Niémen, avec autant de facilité que dans ma capitale. »

L’Empereur ne comprenait pas que les affaires pussent aller avec les quatre ou cinq secrétaires d’État de nos rois. « Aussi comment allaient-elles ? disait-il. Tous concevaient, exécutaient et se contrôlaient chacun de son côté. Ils pouvaient exécuter au rebours les uns des autres, car les rois se contentant de signer en marge les projets, ou légalisant seulement le bordereau de leurs ordonnances, les secrétaires d’État pouvaient exécuter, ou remplir à leur gré, sans danger de responsabilité matérielle. Ajoutez qu’ils avaient la griffe, qu’on avait voulu me faire adopter, et que j’avais repoussée comme l’arme des rois fainéants. Parmi ces ministres, les uns pouvaient avoir de l’argent sans emploi, et les autres ne pas marcher faute d’avoir un denier. Point de centralité qui pût coordonner leurs mouvements, disposer leurs besoins, ajuster leur exécution. »

L’Empereur observait que le ministre secrétaire d’État était précisément le véritable lot des princes incapables, mais susceptibles, lesquels auraient besoin d’un premier ministre, et n’en voudraient point convenir. « Mon ministre secrétaire d’État, disait-il, une fois qu’il eût été nommé président du Conseil d’État, se serait trouvé, dès cet instant, un véritable premier ministre dans toute l’étendue du terme, car il eût porté ses idées au Conseil d’État pour les faire rédiger en lois, et eût signé au nom du prince. Aussi, avec les mœurs de la première race, disait-il, ou des princes à l’avenant, mon ministre secrétaire d’État n’eût pas manqué en peu de temps d’être un maire du palais. »


Intention de Napoléon sur les classiques anciens.


Dimanche 22.

L’Empereur est revenu à ses recherches sur l’Égypte. Il m’a donné Strabon à feuilleter : c’était l’édition qu’il avait fait faire ; il en vantait le soigné et le fini, et disait que son projet avait été de nous donner ainsi, avec le temps, tous les anciens par la voie officielle de l’Institut.


Sur la sensibilité – Sur les Occidentaux et les Orientaux ; leur différence, etc..


Lundi 23.

Le matin, dans sa chambre, l’Empereur, à travers une foule d’objets, est venu à causer sentiment, sensations, sensibilité ; et, citant à ce sujet l’un de nous qui, observait-il, ne prononçait le nom de sa mère que les larmes aux yeux, il a dit : « Mais cela ne lui est-il pas particulier ? est-ce donc général ? êtes-vous de même, ou suis-je dénaturé ? Pour moi, j’aime assurément ma mère, et de tout mon cœur ; il n’est rien que je ne fisse pour elle, et cependant si j’apprenais sa perte, je ne crois pas que je pusse exprimer ma douleur par une larme, et je n’affirmerais pas qu’il en fût de même pour la perte d’un ami, celle de ma femme ou de mon fils. Cette différence est-elle dans la nature ? Quel peut en être le motif ? Ne serait-ce pas que la raison m’a accoutumé d’avance à la perte de ma mère, qui est dans l’ordre naturel des choses, tandis que celle de ma femme et de mon fils est une surprise, une rigueur du sort contre laquelle je cherche à me débattre ? Et puis, tout bonnement encore, est-ce peut-être le penchant naturel à l’égoïsme. J’appartiens à l’une, et les autres m’appartiennent. » Et il a multiplié les motifs avec sa profusion accoutumée, toujours neuve, toujours piquante.

Il est sûr qu’il aimait tendrement sa femme et son fils. Les personnes qui ont servi dans son intérieur nous laissent connaître à présent combien il se livrait aux sentiments de famille, et nous développent des nuances de caractère que nous étions loin dans le temps de lui soupçonner. Il serrait parfois son fils dans ses bras avec effusion et à l’étouffer, mais le plus souvent encore sa tendresse s’exprimait par des contrariétés et des niches. S’il le rencontrait dans les jardins, il le jetait par terre ou renversait ses joujoux. On le lui amenait tous les jours à déjeuner, et il manquait rarement de le barbouiller avec tout ce qui se trouvait à sa portée sur la table. Quant à sa femme, il n’était pas de jour où elle ne reparût ici dans ses conversations privées ; pour peu qu’elles se prolongeassent, elle finissait tôt ou tard, de manière ou d’autre, par y être pour quelque chose ou par en devenir tout l’objet. Il n’est point de circonstances, de plus petits détails relatifs à elle, qu’il ne m’ait répétés cent fois. Pénélope, après dix ans d’absence, croit ne pouvoir s’assurer de la vérité qu’en faisant à Ulysse des questions auxquelles lui seul pouvait répondre ; eh bien ! je crois que je ne serais pas embarrassé de présenter mes lettres de créance à Marie-Louise.

Dans la conversation du soir, l’Empereur, parlant des nations, disait qu’il ne connaissait que deux peuples : les Orientaux et les Occidentaux.

« Les Anglais, les Français, les Italiens, etc., disait-il, ne composaient qu’une même famille, les Occidentaux ; ils avaient mêmes lois, mêmes mœurs, mêmes usages, ils différaient entièrement des Orientaux, surtout dans les deux grands rapports de leurs femmes, de leurs domestiques. Les Orientaux ont des esclaves, nos domestiques sont de condition libre ; les Orientaux enferment leurs femmes, les nôtres partagent tous nos droits ; ils ont un sérail, et jamais, dans aucun temps, la polygamie n’a été admise dans l’Occident. Il existe encore une foule d’autres oppositions, observait l’Empereur, on dit en avoir compté jusqu’à quatre-vingts ; ce sont donc réellement, disait-il, des peuples différents.

« Tout est calculé, continuait-il, chez les Orientaux, pour qu’ils puissent garder leurs femmes et s’assurer d’elles. Toute notre vie, au contraire, dans l’Occident, est calculée pour que nous ne puissions les garder, et que nous soyons obligés de nous en rapporter à elles-mêmes. Tout homme chez nous, sous peine d’idiotisme, doit avoir une occupation ; or, quand il vaquera à ses affaires ou remplira ses fonctions, qui surveillera pour lui ? Il faut donc chez nous tout à fait compter sur l’honneur des femmes, et y avoir aveugle confiance ? Pour moi, disait-il gaiement, j’ai eu femmes et maîtresses, et jamais il ne m’est venu l’idée d’une surveillance particulière, parce que je pensais qu’il devait en être pour cela comme des poignards et du poison dans certaine situation ; le tourment des précautions l’emporte encore sur le danger que l’on veut éviter ; il vaut mieux s’abandonner à sa destinée.

« Prononcer, du reste, quelle est la meilleure méthode de la nôtre ou de celle des Orientaux est une fort grande question, pas pour vous sans doute, Mesdames, disait-il en lançant un regard malin sur ces dames ; mais ce qu’il y a de bien certain, c’est qu’on se tromperait fort si on supposait moins de jouissances aux Orientaux, si on les croyait moins heureux que nous dans notre Occident. Chez eux les maris y aiment beaucoup leurs femmes, les femmes y aiment beaucoup leurs maris. Ils ont tout autant de chances de bonheur que nous, quelques différences d’ailleurs qui semblent se présenter, car tout est convention parmi les hommes, jusqu’à des sentiments qui sembleraient ne devoir venir que de la nature ; et puis encore ces femmes ont leurs droits chez elles comme les nôtres chez nous. On ne pourrait pas les empêcher d’aller au bain public, pas plus qu’on empêcherait chez nous les femmes d’aller à l’église ; et les unes en abusent comme les autres. Vous voyez que l’espèce humaine, son imagination, ses sentiments, ses vertus, ses fautes parcourent un cercle assez étroit. Tout cela se retrouve, à bien peu de chose près, de même partout. »

Et il prétendait expliquer ou justifier la polygamie chez les Orientaux d’une manière fort ingénieuse. « Elle n’avait jamais existé, disait-il, dans l’Occident : les Grecs, les Romains, les Gaulois, les Germains, les Espagnols, les Bretons, n’avaient jamais eu qu’une femme. En Orient, au contraire, la polygamie avait toujours existé : les Juifs, les Assyriens, les Tartares, les Persans, les Turcomans, avaient tous eu plusieurs femmes. D’où pouvait venir cette universelle et constante différence ? N’aurait-elle donc tenu qu’au hasard et à la seule bizarrerie ? Dépendait-elle de causes physiques dans les individus ? Non. Les femmes, proportion gardée, étaient-elles moins nombreuses chez nous qu’en Asie ? Non. Étaient-elles en Orient en plus grand nombre que les hommes ? Non. Ceux-ci étaient-ils plus gigantesques que nous, autrement constitués ? Non. C’est que tout bonnement le législateur, ou la sagesse d’en haut qui en tient lieu, aura été guidé par la force des choses dérivant des localités respectives. Tous les Occidentaux ont même forme, même couleur, ils ne composent qu’un même peuple, une seule famille ; il a été possible, comme à l’instant de la création, de ne leur assigner qu’une compagne. Loi heureuse, admirable, bienfaisante, qui épure le cœur de l’homme, relève la condition de la femme, et ménage à tous deux un torrent de jouissances morales.

Les Orientaux, au contraire, diffèrent entre eux autant que le jour, et la nuit, dans leurs formes et dans leurs couleurs ; ils sont blancs, noirs, cuivrés, mélangés, etc. Il a fallu avant tout songer à leur conservation, à établir entre eux une fraternité consanguine, sous peine de les voir s’exterminer ou se persécuter, s’opprimer éternellement, ce qu’on n’a pu obtenir qu’en établissant la polygamie, et en donnant la possibilité d’avoir à la fois une femme blanche, une femme noire, une mulâtre, une cuivrée. Dès lors les différentes couleurs, faisant partie d’une même famille, se sont trouvées confondues dans les affections de leurs chefs et dans les opinions de chacune entre elles.

« Mahomet, ajoutait-il, semble avoir connu le secret, et s’être déterminé d’après lui ; autrement, comment celui qui marche de si près sur les traces du christianisme, et s’en éloigne si peu, n’aurait-il pas supprimé la polygamie ? Dirait-on qu’il ne l’a conservée que parce que sa religion était toute sensuelle ? Mais alors il eût permis aux musulmans un nombre indéfini de femmes, tandis qu’il le restreint à quatre seulement, ce qui pourrait impliquer une blanche, une noire, une cuivrée, une mélangée.

« Et qu’on n’imagine pas, du reste, que cette faveur de la loi soit mise en pratique par toute la nation ; il ne se trouverait pas de femmes pour tous. Au vrai, les onze douzièmes de la population n’en ont qu’une, parce qu’ils ne sauraient en nourrir davantage ; mais la polygamie dans les chefs suffit pour atteindre le grand but, car la confusion des races et des couleurs existant, par la polygamie, dans la haute classe, c’est assez pour établir l’union et la parfaite égalité entre tous. Convenons donc, concluait-il, que si la polygamie n’était pas le fait d’une combinaison politique, si elle ne dérivait que du hasard, celui-ci aurait en cette occasion produit autant que la sagesse consommée. »

L’Empereur disait avoir eu sérieusement la pensée d’appliquer ce principe à nos colonies, pour assortir le bien-être des nègres à la nécessité de les employer. Il avait même, disait-il, consulté à cet égard des théologiens, pour savoir s’il n’y aurait pas moyen, vu les circonstances locales, de ployer nos croyances à cet égard, etc., etc.


Sur la Hollande et le roi Louis – Humeur, plainte contre les siens – Haute politique, etc. Lettre à son frère le roi Louis.


Mardi 24.

L’Empereur m’a fait appeler vers midi et demi dans son cabinet. Nous avons causé de la chaîne des auteurs qui fait descendre la lumière historique depuis les premiers temps jusqu’à nous ; ce qui l’a porté à lire la partie du tableau premier de l’Atlas historique qui en présente l’ensemble et le résumé.

La conversation l’a fait tomber sur la variété de l’espèce humaine. Il a envoyé chercher Buffon pour éclaircir cet objet, et s’en est occupé assez longtemps.

La diversité des objets a conduit la conversation sur la Hollande et le roi Louis, sur lesquels il a dit des choses très remarquables.

« Louis a de l’esprit, disait l’Empereur, n’est point méchant ; mais, avec ces qualités, un homme peut faire bien des sottises et causer bien du mal. L’esprit de Louis est naturellement porté au travers et à la bizarrerie. Il a été gâté encore par la lecture de Jean-Jacques. Courant après une réputation de sensibilité et de bienfaisance, incapable par lui-même de grandes vues, susceptible tout au plus de détails locaux, Louis ne s’est montré qu’un roi préfet.

« Dès son arrivée en Hollande, et n’imaginant rien de beau comme de faire dire qu’il n’était plus qu’un bon Hollandais, il s’y est livré tout à fait au parti anglais, a favorisé la contrebande, et s’est mis en rapport avec nos ennemis. Il a fallu le surveiller aussitôt, et menacer même de le combattre ; réfugiant alors son manque de caractère dans un entêtement obstiné, et prenant un esclandre pour de la gloire, il s’est enfui du trône en déclamant contre moi, contre mon insatiable ambition, mon intolérable tyrannie, etc. Que me restait-il à faire ? Fallait-il laisser la Hollande à la disposition de nos ennemis ? Fallait-il nommer un nouveau roi ? Mais devais-je attendre de lui plus que de mon frère ? Tous ceux que je faisais n’agissaient-ils pas à peu près de même ? Je réunis la Hollande, et toutefois cet acte eut le plus mauvais effet en Europe, et n’a pas peu contribué à préparer nos malheurs.

« Louis avait été charmé de prendre Lucien pour modèle. Lucien en avait agi à peu près de même ; et si plus tard il s’est repenti, s’il s’est rallié même noblement, cela a pu honorer son caractère, mais non raccommoder les affaires.

« À mon retour de l’île d’Elbe, en 1815, Louis m’écrivit une longue lettre de Rome, et m’envoya une ambassade : c’était son traité, disait-il, ses conditions pour revenir auprès de moi. Je répondis que je n’étais nullement dans le cas de faire des traités avec lui ; que s’il revenait, il était mon frère, il serait bien reçu.

« Croirait-on bien qu’une de ses conditions était qu’il aurait la liberté de divorcer avec Hortense ? Je maltraitai fort le négociateur, pour avoir osé se charger d’une telle absurdité, avoir pu croire qu’une pareille chose fût négociable. Nos statuts de famille le défendaient formellement, faisais-je rappeler à Louis ; la politique, la morale et l’opinion ne s’y opposaient pas moins encore, lui faisais-je dire ; l’assurant de plus qu’à cause de tous ces titres réunis, si ses enfants venaient, par lui, à perdre leur état, je m’intéresserais bien plus à eux qu’à lui-même, bien qu’il fût mon frère.

« Peut-être trouverait-on une atténuation au travers d’esprit de Louis dans le cruel état de sa santé ; l’âge où elle s’est dérangée, les circonstances atroces qui l’ont causé, et qui doivent avoir singulièrement influé sur son moral ; il faillit en mourir, et en a conservé toujours depuis de cruelles infirmités : il demeure à peu près perclus de tout un côté.

« Il est sûr, du reste, continuait l’Empereur, que j’ai été peu secondé des miens, et qu’ils ont fait bien du mal à moi et à la grande cause. On a souvent vanté la force de mon caractère ; je n’ai été qu’une poule mouillée, surtout pour les miens, et ils le savaient bien : la première bourrade passée, leur persévérance, leur obstination remportaient toujours ; et, de guerre lasse, ils ont fait de moi ce qu’ils ont voulu. J’ai fait là de grandes fautes. Si, au lieu de cela, chacun d’eux eût imprimé une impulsion commune aux diverses masses que je leur avais confiées, nous eussions marché jusqu’aux pôles ; tout se fût abaissé devant nous ; nous eussions changé la face du monde ; l’Europe jouirait d’un système nouveau ; nous serions bénis !… Je n’ai pas eu le bonheur de Gengis-Khan avec ses quatre fils, qui ne connaissaient d’autre rivalité que celle de le bien servir. Moi, nommais-je un roi, il se le croyait tout aussitôt par la grâce de Dieu, tant le mot est épidémique. Ce n’était plus un lieutenant sur lequel je devais me reposer, c’était un ennemi de plus dont je devais m’occuper. Ses efforts n’étaient pas de me seconder, mais bien de se rendre indépendant. Tous avaient aussitôt la manie de se croire adorés, préférés à moi. C’était moi désormais qui les gênais, qui les mettais en péril. Des légitimes n’auraient pas agi autrement ; ils ne se seraient pas crus plus ancrés. Pauvres gens ! qui, quand j’ai eu succombé, ont pu se convaincre qu’ils n’avaient pas même l’honneur de voir leur destitution exigée ou mentionnée par l’ennemi ; et aujourd’hui encore, si l’on gêne leur personne, si on les tourmente, ce ne peut être de la part du victorieux que le besoin de faire peser le pouvoir, ou la bassesse d’exercer la vengeance. Si les miens inspirent un grand intérêt aux peuples, c’est qu’ils tiennent à moi, à la cause commune ; mais qu’aucun d’eux puisse causer un mouvement, assurément on peut être bien tranquille ; et pourtant, malgré la philosophie de plusieurs d’entre eux, car n’en était-il pas qui, pour régner, s’étaient dits forcés à la façon des chambellans du faubourg Saint-Germain, leur chute a dû leur être bien sensible ; ils s’étaient faits promptement aux douceurs du poste : ils ont tous été réellement rois. Tous, à l’abri de mes travaux, ont joui de la royauté ; moi seul n’en ai connu que le fardeau. Tout le temps j’ai porté le monde sur mes épaules, et ce métier, après tout, ne laisse pas que d’avoir sa fatigue, etc.

« On me dira peut-être pourquoi m’obstiner à créer des États, des royaumes ? Mais les mœurs et la situation de l’Europe le commandaient ainsi. Chaque nouvelle réunion à la France accroissait les alarmes de tous ; elle faisait pousser les hauts cris et reculait la paix. Mais alors, continuera-t-on, pourquoi avoir la vanité de placer chacun des miens sur un trône ? car le vulgaire n’y aura vu que cela. Pourquoi ne pas s’arrêter plutôt sur de simples particuliers plus capables ? À cela je réponds qu’il n’en est pas des trônes héréditaires comme d’une simple préfecture. La capacité, les moyens sont aujourd’hui si communs dans la multitude, qu’il faut bien se donner de garde d’éveiller l’idée du concours. Dans l’agitation où nous nous trouvions plongés, et avec nos mœurs modernes, il fallait bien plutôt songer à la stabilité et à la centralisation héréditaire ; autrement, que de combats, que de factions, que de malheurs !!! Dans l’harmonie que je méditais pour le repos et le bien-être universels, s’il fut un défaut dans ma personne et dans mon élévation, c’était d’avoir surgi tout à coup de la foule. Je sentais mon isolement ; aussi je jetais de tous côtés des ancres de salut au fond de la mer. Quels appuis plus naturels pour moi que mes proches ? Pouvais-je mieux attendre de la part des étrangers ? et si les miens ont eu la folie de manquer à ces liens sacrés, la moralité des peuples, supérieure à leur aveuglement, remplissait une partie de mon objet. Avec eux, ils se croyaient plus en repos, plus en famille.

« En somme, de si grands actes n’étaient ni des caprices ni des plaisanteries ; ils tenaient aux considérations de l’ordre le plus élevé, ils se rattachaient au repos de la race humaine et à la possibilité d’améliorer sa condition. Que si, malgré les combinaisons faites de la meilleure foi, on s’est trouvé encore n’avoir rien fait qui vaille, c’est qu’il faut en revenir à une grande vérité, savoir, qu’il est bien difficile de gouverner, quand on veut le faite en conscience, etc., etc. »

N. B. La lettre suivante, d’une date fort antérieure, va jeter un grand jour sur les paroles de Napoléon, rapportées quelques pages plus haut, au sujet de la conduite de son frère en Hollande. Plus tard, le roi Louis a publié une espèce de compte rendu de son administration à la nation hollandaise ; c’est surtout à la suite de l’article ci-dessus de la lettre qui l’accompagne, qu’il devient curieux de lire ce document du roi Louis, afin de pouvoir, en connaissance de cause, fixer ses idées sur le sujet.


Château de Marach, le 3 avril 1808.

« Monsieur mon frère, l’auditeur D…t m’a remis, il y a une heure, votre dépêche du 22 mars. Je fais partir un courrier qui vous portera cette lettre en Hollande.

« L’usage que vous venez de faire du droit de grâce ne peut qu’être d’un très mauvais effet. Le droit de grâce est un des plus beaux et des plus nobles attributs de la souveraineté. Pour ne pas le discréditer, il ne faut l’exercer que dans le cas où la clémence royale ne peut déconsidérer l’œuvre de la justice ; que dans le cas où la clémence royale doit laisser, après les actes qui émanent d’elle, l’idée de sentiments généreux. Il s’agit ici d’un rassemblement de bandits qui vont attaquer et égorger un parti de douaniers pour ensuite faire la contrebande. Ces gens sont condamnés à mort ; Votre Majesté leur fait grâce ! Elle fait grâce à des meurtriers, à des assassins, à des individus auxquels la société ne peut accorder aucune pitié ! Si ces individus avaient été pris faisant la contrebande ; si même, en se défendant, ils avaient tué des employés, alors vous auriez pu peut-être considérer la position de leurs familles, leur position particulière, et donner à votre gouvernement une couleur de paternité, en modifiant, par une commutation de peine, la rigueur des lois. C’est dans les condamnations pour contraventions aux lois de fiscalité, c’est plus particulièrement encore dans celles qui ont lieu pour des délits politiques, que la clémence est bien placée. En ces matières, il est de principe que si c’est le souverain qui est attaqué, il y a de la grandeur dans le pardon. Au premier bruit d’un délit de ce genre, l’intérêt public se range du côté du coupable, et point de celui d’où doit partir la punition. Si le prince fait la remise de la peine, les peuples le placent au-dessus de l’offense, et la clameur s’élève contre ceux qui l’ont offensé. S’il suit le système opposé, on le répute haineux et tyran. S’il fait grâce à des crimes horribles, on le répute faible ou malintentionné.

« Ne croyez pas que le droit de faire grâce puisse être exercé impunément, et que la société applaudisse toujours à l’usage qu’en peut faire le monarque. Elle le blâme lorsqu’il l’applique à des scélérats, à des meurtriers, parce que ce droit devient nuisible à la famille sociale. Vous avez trop souvent et en trop de circonstances usé du droit de grâce. La bonté de votre cœur ne doit point être écoutée, lorsqu’elle peut nuire à vos peuples. Dans l’affaire des Juifs, j’aurais fait comme vous ; dans celle des contrebandiers de Middelbourg, je me serais bien gardé de faire grâce.

« Mille raisons devaient vous porter à laisser la justice faire une exécution exemplaire qui aurait eu l’excellent effet de prévenir beaucoup de crimes, par la terreur qu’elle aurait inspirée. Des gens du roi sont égorgés au milieu de la nuit, les assassins sont condamnés… Votre Majesté commue la peine de mort en quelques années de prison ! Quel découragement n’en résultera-t-il point parmi les gens qui font rentrer vos impôts ! l’effet politique est très mauvais : je m’explique.

« La Hollande était le canal par lequel, depuis plusieurs années, l’Angleterre introduisait sur le continent ses marchandises. Les marchands hollandais ont gagné à ce trafic des sommes immenses : voilà pourquoi les Hollandais aiment la contrebande et les Anglais ; et voilà les raisons pour lesquelles ils n’aiment point la France, qui défend la contrebande et qui combat les Anglais. La grâce que vous avez accordée à ces contrebandiers assassins, est une espèce d’hommage que vous rendez au goût des Hollandais pour la contrebande. Vous paraissez faire cause commune avec eux, et contre qui ?… contre moi.

« Les Hollandais vous aiment ; vous avez de la simplicité dans les manières, de la douceur dans le caractère… Vous les gouvernez selon eux ; si vous vous montriez fermement résolu à réprimer la contrebande, si vous les éclairiez sur leur position, vous useriez sagement de votre influence : ils croiraient que le système prohibitif est bon, puisque le roi en est le propagateur. Je ne vois pas quel parti pourrait tirer Votre Majesté d’un genre de popularité qu’elle acquerrait à mes dépens. Assurément la Hollande n’est point au temps de Ryswick, et la France aux dernières années de Louis XIV. Si la Hollande ne peut suivre un système politique indépendant de celui de la France, il faut qu’elle remplisse les conditions de l’alliance.

« Ce n’est point au jour la journée que doivent travailler les princes, mon frère, c’est sur l’avenir qu’il faut jeter les yeux. Quel est aujourd’hui l’état de l’Europe ? l’Angleterre d’un côté. Elle possède par elle-même une domination à laquelle jusqu’à présent le monde entier a dû se soumettre. De l’autre, l’empire français et les puissances continentales, qui, avec toutes les forces de leur union, ne peuvent s’accommoder du genre de suprématie qu’exerce l’Angleterre. Ces puissances avaient aussi des colonies, un commerce maritime : elles possèdent en étendue de côtes bien plus que l’Angleterre. Elles se sont désunies ; l’Angleterre a combattu séparément leur marine ; elle a triomphé sur toutes les mers, toutes les marines ont été détruites. La Russie, la Suède, la France, l’Espagne, qui ont tant de moyens d’avoir des vaisseaux et des matelots, n’osent hasarder une escadre hors de leur rade. Ce n’est donc plus d’une confédération des puissances maritimes, confédération, d’ailleurs, qu’il serait impossible de faire subsister à cause des distances et des croisements d’intérêts, que l’Europe peut attendre sa libération maritime et un système de paix qui ne pourra s’établir que par la volonté de l’Angleterre.

« Cette paix, je la veux par tous les moyens conciliables avec la dignité de la puissance de la France ; je la veux au prix de tous les sacrifices que peut permettre l’honneur national. Chaque jour je sens qu’elle devient plus nécessaire ; les princes du continent la désirent autant que moi ; je n’ai contre l’Angleterre ni prévention passionnée ni haine invincible. Les Anglais ont suivi contre moi un système de répulsion ; j’ai adopté le système continental beaucoup moins, comme le supposent mes adversaires, par jalousie d’ambition, que pour amener le cabinet anglais à en finir avec nous. Que l’Angleterre soit riche et prospère, peu m’importe, pourvu que la France et ses alliés le soient comme elle.

« Le système continental n’a donc d’autre but que d’avancer l’époque ou droit public sera définitivement assis pour l’empire français et pour l’Europe. Les souverains du Nord maintiennent sévèrement le régime prohibitif ; leur commerce y a singulièrement gagné : les fabriques de la Prusse peuvent rivaliser avec les nôtres. Vous savez que la France et le littoral qui fait aujourd’hui partie de l’empire, depuis le golfe de Lyon jusqu’aux extrémités de l’Adriatique, sont absolument fermés aux produits de l’industrie étrangère. Je vais prendre un parti dans les affaires d’Espagne, qui aura pour résultat d’enlever le Portugal aux Anglais et de mettre au pouvoir de la politique française les côtes que l’Espagne a sur les deux mers. Le littoral entier de l’Europe sera fermé aux Anglais, à l’exception de celui de la Turquie. Mais comme les Turcs ne trafiquent point en Europe, je ne m’en inquiète pas.

« Voyez-vous par cet aperçu quelles seraient les funestes conséquences des facilités que la Hollande donnerait aux Anglais pour introduire leurs marchandises sur le continent ? Elle leur procurerait l’occasion de lever sur nous-mêmes les subsides qu’ils offriraient ensuite à certaines puissances pour nous combattre ; Votre Majesté est plus intéressée que moi à se garantir de l’astuce de la politique anglaise. Encore quelques années de patience, et l’Angleterre voudra la paix autant que nous la voulons nous-mêmes.

« Considérez la position de vos États, vous remarquerez que ce système vous est plus utile qu’à moi. La Hollande est une puissance maritime commerçante : elle a des ports magnifiques, des flottes, des matelots, des chefs habiles, et des colonies qui ne coûtent rien à la métropole ; ses habitants ont le génie du commerce, comme les Anglais. N’a-t-elle pas tout cela à défendre aujourd’hui ? La paix ne peut-elle pas la remettre en possession de son ancien état ? Sa situation, peut-être pénible pendant quelques années, n’est-elle pas préférable à faire du monarque hollandais un gouverneur pour l’Angleterre ? de la Hollande et de ses colonies un fief de la Grande-Bretagne ? L’encouragement que vous donneriez au commerce anglais vous conduirait à cela : vous avez sous les yeux l’exemple de la Sicile et du Portugal.

« Laissez marcher le temps : si vous avez besoin de vendre vos genièvres, les Anglais ont besoin de les acheter. Désignez les points où les smogleurs anglais viendront les prendre ; mais qu’ils les paient avec de l’argent, et jamais avec des marchandises. Jamais, entendez-vous ? Il faudra bien enfin que la paix se fasse ; vous signerez en son lieu un traité de commerce avec l’Angleterre. J’en signerai peut-être un aussi ; mais les intérêts réciproques seront garantis. Si nous devons laisser exercer à l’Angleterre une sorte de suprématie sur les mers qu’elle aura achetée au prix de ses trésors et de son sang, une prépondérance qui tient à sa position géographique et à ses occupations territoriales dans les trois parties, du monde, au moins nos pavillons pourront se montrer sur l’Océan sans craindre l’insulte ; notre commerce maritime cessera d’être ruineux. C’est à empêcher l’Angleterre de se mêler des affaires du continent qu’il faut travailler aujourd’hui.

« Votre affaire de grâce m’a entraîné dans ces détails ; je m’y suis livré, parce que j’ai craint que vos ministres hollandais n’aient fait entrer de fausses idées dans l’esprit de Votre Majesté.

« Je désire que vous réfléchissiez à cette lettre, que vous fassiez des sujets qu’elle traite l’objet des délibérations de vos conseils ; enfin que vos ministres impriment à l’administration le mouvement qui lui convient.

« Sous aucun prétexte, la France ne souffrira que la Hollande se sépare de la cause continentale.

« Quant à ses contrebandiers, puisque la faute a été commise, il n’y a plus à revenir sur le passé : je vous conseille seulement de ne pas les laisser dans les prisons de Middelbourg ; c’est trop près du lieu où le crime a été commis ; renvoyez-les dans le fond de la Hollande.

Cette lettre n’étant à autre fin, etc.

Signé Napoléon. »


À dîner, l’Empereur a demandé à son piqueur comment était son cheval ; celui-ci a répondu qu’on le nourrissait bien, qu’il était fort gai et en fort bon état. « J’espère qu’il ne se plaint pas de moi, a dit l’Empereur ; s’il fut jamais un chanoine au monde, c’est celui-là. » En effet, il y a deux ou trois mois que l’Empereur n’est monté à cheval.


Ferveur de travail – Idées et projets de Napoléon sur notre histoire, etc. – Sur les ouvrages publiés, etc. – M. Méneval ; détails curieux, etc., etc..


Mercredi 25 au vendredi 27.

L’Empereur, depuis quelques jours, a une grande ferveur de travail. Toutes les matinées se sont passées à des recherches sur l’Égypte, dans les auteurs anciens. Nous avons parcouru de concert Hérodote, Pline, Strabon, etc., etc., ne prenant guère d’autre interruption que l’instant du déjeuner sur sa petite table. Le temps demeurait toujours mauvais, et l’Empereur a dicté littéralement durant ces deux jours dans tout leur entier.

À dîner, il nous disait qu’il se trouvait beaucoup mieux, et nous lui avons fait observer, à ce sujet, que depuis quelque temps néanmoins il ne sortait plus, et travaillait huit, dix, douze heures par jour.

« C’est cela même, disait-il : le travail est mon élément ; je suis né et construit pour le travail. J’ai connu les limites de mes jambes, j’ai connu les limites de mes yeux ; je n’ai jamais pu connaître celles de mon travail. Aussi j’ai manqué tuer ce pauvre Méneval ; j’ai été obligé de le faire relever, et de le mettre en convalescence auprès de Marie-Louise, chez laquelle son emploi n’était plus qu’une véritable sinécure. »

L’Empereur ajoutait que s’il était en Europe, et tranquille, son plaisir serait d’écrire l’histoire. Il se plaignait de la manière pitoyable dont il la voyait traitée partout. Les recherches qu’il faisait chaque jour le lui démontraient, disait-il, au-delà de tout ce qu’il avait pu soupçonner.

« Nous n’avions pas de bonne histoire et nous n’avions pu en avoir. La plupart des peuples de l’Europe étaient dans le même cas que nous ; les moines et les privilégiés, c’est-à-dire les gens à abus, les ennemis de la vérité et des lumières, avaient seuls exercé ce monopole : ils nous avaient raconté tout ce qu’ils avaient voulu, tout ce qui leur avait plu, ou mieux encore, tout ce qui était dans leur intérêt, leurs passions ou leurs vues ! »

Il avait, disait-il, conçu le projet de redresser tout cela autant qu’il était possible ; ainsi il eut nommé des commissions de l’Institut, ou des savants indiqués par l’opinion publique, pour revoir, critiquer et reproduire nos annales. Il eût voulu aussi, de la sorte, accompagner les classiques, dont on nourrit notre jeunesse, de commentaires propres à les mettre en harmonie avec nos institutions modernes. « Un bon programme, le concours et des récompenses, et l’on eut, disait-il, tout obtenu ; rien ne résistait à une pareille voie. »

Il répétait, ce que je crois avoir déjà dit, que son intention avait été de faire écrire les derniers règnes de notre monarchie sur les pièces mêmes tirées des archives de nos relations extérieures. Il était encore une foule de manuscrits antiques et modernes de la Bibliothèque Impériale qu’il voulait faire imprimer, en les coordonnant en corps de doctrine, soit dans les sciences, soit dans la morale, la littérature, les arts, etc.

Il avait encore, assurait-il, beaucoup d’autres plans de la sorte. Et quelle époque se présenta jamais aussi favorable pour de pareilles idées et leur accomplissement ! Quand retrouvera-t-on, dans la même personne, le génie pour les concevoir, la puissance pour les exécuter ?

Pour obvier, sans blesser même la liberté de la presse, au déluge de mauvais ouvrages dont le public était inondé, il demandait quel inconvénient eût pu présenter un tribunal d’opinion, composé de membres de l’Institut, de membres de l’Université et de délégués du gouvernement, qui eussent considéré les ouvrages sous le triple rapport de la science, des mœurs et de la politique. Ils en eussent fait la critique, et eussent assigné le degré de leur mérite. « C’eût été, disait-il, le flambeau du public ; la garantie, la fortune des bons ouvrages ; la ruine, le découragement des mauvais ; l’aiguillon des talents, la palme des auteurs. »

Voici quelques détails relatifs à M. Méneval, cité plus haut par l’Empereur ; ces détails seront jugés précieux, parce qu’ils sont autant de traits propres à faire connaître les circonstances privées de Napoléon.

L’Empereur, encore Premier Consul, se plaignait d’être sans secrétaire ; il venait de se défaire de celui qu’il avait eu durant ses campagnes d’Italie et son expédition d’Égypte, son ancien camarade de collège, homme de beaucoup d’esprit et qu’il aimait fort, mais dont il venait d’être forcé de se séparer. Son frère Joseph lui offrit alors le sien, qu’il avait depuis peu de temps ; et Napoléon, en l’acceptant, acquit un trésor ; il l’a répété plusieurs fois : c’était Méneval, que depuis il a fait baron, maître des requêtes et secrétaire des commandements de l’impératrice Marie-Louise.

Son titre auprès du Premier Consul fut celui de secrétaire du portefeuille ; il fut même fait à son sujet un fort long règlement, dont l’article le plus essentiel était qu’il ne devait jamais, sous aucun prétexte, avoir à lui ni secrétaire ni copiste ; ce qui fut toujours strictement observé.

M. Méneval était doux, réservé, fort secret, travaillant à toute heure et en tout temps ; aussi l’Empereur n’en a-t-il jamais éprouvé que satisfaction, agrément, et l’a fort aimé. Le secrétaire du portefeuille était généralement chargé de tout le courant, et de tout ce qui était instantané et d’improvisation. Que d’affaires, de projets et de pensées ont été traités et transmis par son intermédiaire ! Il ouvrait et lisait toutes les lettres adressées directement à l’Empereur ; les classait pour son examen, et écrivait sous sa dictée.

On sait avec quelle célérité l’Empereur dictait, si bien que le plus souvent, et pour gagner du temps, le secrétaire devait chercher à retenir les mots plutôt qu’à les transcrire, ce dont s’acquittait merveilleusement M. Méneval, qui par la suite eut autorité de répondre par lui-même à bien des objets. Il aurait pu facilement acquérir beaucoup d’importance ; mais c’était tout à fait hors de son inclination naturelle.

L’Empereur était la plus grande partie du temps dans son cabinet ; on eût pu dire qu’il y passait le jour et souvent une partie de la nuit. Il se couchait à dix ou onze heures, et se relevait vers minuit pour travailler de nouveau quelques heures. Il faisait parfois appeler M. Méneval, le plus souvent non : et comme il arrivait à celui-ci de s’y rendre de lui-même, l’Empereur, connaissant tout son zèle, répondait d’ordinaire à cet empressement : « Il ne faut pas vous tuer. »

L’Empereur, en reparaissant le matin au cabinet, y trouvait des liasses mises en ordre à l’avance par M. Méneval, qui l’avait précédé. S’il y manquait parfois vingt-quatre heures ou deux jours, son secrétaire le prévenait qu’il allait se laisser encombrer, et que le cabinet serait bientôt plein, ce à quoi l’Empereur répliquait d’ordinaire gaiement : « Ne vous effrayez pas, cela sera bientôt net. » Et en effet, en peu d’heures, l’Empereur s’était mis au courant. Il est vrai qu’il répondait beaucoup en ne répondant pas, en jetant tout ce qu’il jugeait inutile, même de ses ministres, ce à quoi ils étaient faits. Ne voyant pas arriver de réponse, ils savaient à quoi s’en tenir. Il lisait lui-même toutes les lettres, répondant par un mot à la marge de certaines, et dictant la réponse à d’autres. Celles qui étaient d’une haute importance étaient toujours mises de côté, relues deux fois, et jamais répondues qu’après quelque intervalle.

Il avait pour coutume, en sortant du cabinet, de rappeler les objets essentiels, et de dire qu’ils devaient être prêts à heure fixe ; et ils l’étaient toujours. Si, à cette heure, l’Empereur ne venait point, M. Méneval le pourchassait dans le palais, souvent à différentes reprises, pour les lui rappeler. Parfois l’Empereur terminait, parfois encore il répondait : À demain, la nuit porte conseil. C’était sa phrase habituelle ; aussi disait-il avoir plus travaillé la nuit que le jour. Ce n’est pas que les affaires lui causassent des insomnies ; mais seulement parce qu’il dormait à heures interrompues, suivant son besoin, et que peu lui suffisait.

Il arrivait souvent à l’Empereur, dans le cours de ses campagnes, qu’on le réveillait subitement pour des circonstances instantanées : il se levait aussitôt ; on n’eut pas deviné à ses yeux qu’il venait de dormir : il donnait ses décisions ou dictait des réponses avec la même clarté, la même fraîcheur d’esprit que si c’eût été en tout autre moment. C’est ce qu’il appelait la présence d’esprit d’après minuit : elle était complète et extraordinaire chez lui. Il est arrivé, dans ces circonstances, qu’on l’a réveillé peut-être jusqu’à dix fois dans la même nuit, et on le trouvait toujours rendormi, parce qu’il n’avait pas encore satisfait tout son besoin de sommeil. Se vantant un jour de cette facilité de sommeil, et du peu qu’il lui en fallait, à un de ses ministres (le général Clarke), celui-ci lui répondit plaisamment : « C’est bien ce qui nous désole, Sire ; car c’est souvent à nos dépens ; il nous en descend parfois quelque chose. »

L’Empereur faisait tout par lui-même, et presque tout par la voie de son cabinet. Il nommait à toutes les places, substituant la plupart du temps de nouveaux noms à ceux dont ses ministres lui adressaient la proposition. Il lisait leurs projets, les adoptait, les rayait ou les modifiait. Il faisait jusqu’aux notes mêmes de son ministre des relations extérieures, qu’il dictait à son secrétaire Méneval, pour lequel il n’avait nul secret. C’était encore par l’intermédiaire de celui-ci qu’il écrivait aux souverains, observant avec eux un formulaire qu’il lui avait fait rédiger sur les protocoles du passé, et à la rigueur duquel il attachait beaucoup d’importance. Les ministres travaillaient tous en commun avec l’Empereur un jour fixe de la semaine, à moins de cas particuliers ou accidentels dans les affaires ou dans un des ministères. Le travail de chacun se faisait en présence de tous les autres, qui pouvaient y prendre part. Chacun vidait de la sorte son portefeuille. Un registre consacrait les délibérations ; il doit en exister un grand nombre de volumes. Les objets arrêtés demeuraient pour la signature, qui se faisait par l’intermédiaire du ministre secrétaire d’État, qui la certifiait. Parfois quelques-uns de ces objets, bien qu’arrêtés, passaient au cabinet avant la signature, pour y être revus et modifiés. Le ministre des relations extérieures était le seul qui, prenant part au travail général des autres ministres, avait en outre, par la nature secrète de ses fonctions, un travail particulier avec l’Empereur. L’Empereur confiait le travail du personnel de la guerre à un de ses aides-de-camp de prédilection. Duroc a joui longtemps de cette confiance, puis Bertrand et Lauriston ; le comte de Lobau a été le dernier.

M. Méneval, d’une santé très faible, et usé par le travail, eut besoin de repos. L’Empereur le plaça alors auprès de Marie-Louise. C’était un canonicat, disait-il, une vraie sinécure ; mais il ne s’en sépara néanmoins que sous la condition de revenir à lui dès qu’il serait rétabli ; ce qu’il ne manquait pas de lui rappeler toutes les fois qu’il le voyait.

Avec Méneval finit l’unité de travail dans le cabinet ; il eut plusieurs successeurs ensemble, et le cabinet de l’Empereur devint alors un bureau, une espèce d’administration assez nombreuse. L’Empereur y admit, sur la recommandation d’autres qui croyaient pouvoir en répondre comme d’eux-mêmes, quelqu’un qui, en 1814, au moment de la crise, reçut l’ordre de brûler certaines pièces du cabinet. La restauration assise, il écrivit à un des ministres du roi pour lui offrir celles qui restaient encore. L’Empereur en trouva la preuve au 20 mars dans les papiers laissés aux Tuileries, et se contenta d’écrire en marge de la lettre même du dépositaire infidèle : Un tel est un traître, un tel est un traître, et rendit le papier en cet état, tout en l’accompagnant de paroles pleines de bonté à celui-là même qui lui avait recommandé le coupable, homme, du reste, pour son propre compte, disait l’Empereur en parlant du recommandant, d’un dévouement et d’une fidélité à toute épreuve. Ce fut là tout le reproche que lui fit Napoléon, et toute la vengeance qu’il fit peser sur le coupable.

Il doit donc être resté beaucoup de traces ou de pièces du travail du cabinet. Les débats du parlement d’Angleterre en ont fait connaître que les réclamations solennelles de Napoléon, lors de son retour au 20 mars, ont données pour falsifiées. Les pièces du cabinet ne seraient pas les seuls documents qui nous resteraient de cette administration à jamais célèbre. Il doit exister vingt ou trente volumes in-fol., autant de volumes in-4° de la Correspondance des Campagnes d’Italie et d’Égypte, recueillie et classée par ordre.

Il doit exister aussi peut-être soixante ou quatre-vingts volumes in-fol. des délibérations du Conseil des ministres, recueillies par les secrétaires d’État duc de Bassano et comte Daru.

Enfin les procès-verbaux du Conseil d’État, rédigés et mis en ordre par M. Locré.

Voilà de vrais et grands titres de gloire pour Napoléon. C’est sur ces monuments immortels, et avec eux, qu’ont marché les gouvernements qui ont suivi, et c’est là que viendront inévitablement puiser désormais les administrations de tous les temps et de tous les pays, tant les bases posées par lui ont été sûres et solides, tant les jalons ont été bien placés, tant les racines ont été profondes, tant enfin tout cet ensemble porte le caractère du génie, de la rectitude et de la durée !


Paroles caractéristiques touchant ma femme – Dictée de l’Empereur pour une nouvelle partie de ses Mémoires.


Samedi 28.

Aujourd’hui l’Empereur a profité d’un peu de beau temps pour faire deux tours en calèche. Il avait besoin, disait-il, d’être secoué. Il lui restait un peu de fluxion ; sa joue gauche demeurait enflée. Il est rentré sur les trois heures. Quelque temps après, le travail lui manquant, il m’a fait appeler ; nous avons fait quelques tours de jardin. Ayant aperçu le docteur, il l’a fait approcher, et en a appris que la veille les commissaires russe et autrichien s’étaient présentés à la porte de Longwood, mais qu’ils en avaient été repoussés par la consigne imposée par le gouverneur.

Demeurés seuls, l’Empereur, après bien des objets, est venu à parler de ma femme, de ce qu’elle pouvait faire, de ce qu’elle serait devenue, etc.

« Il est hors de doute, disait-il ensuite, que votre situation à Sainte-Hélène ne la fasse rechercher beaucoup et n’inspire un vif intérêt. Tout ce qui se rattache à ma personne reste cher à bien du monde. D’ici je donne encore des couronnes !… Oui, mes chers amis, quand vous retournerez en Europe, vous recevrez des couronnes ! »

Et puis revenant à ma femme : « Son meilleur parti, disait-il avec une grâce et une bonté touchante, serait d’aller passer son veuvage auprès de Madame, ou de quelqu’un des miens. Ils auraient sans doute bien du plaisir à prendre soin d’elle, etc. »

Au retour, l’Empereur s’est mis au travail. La campagne d’Italie était à peu près finie. Il m’a pourvu d’un nouveau sujet.

Note, écrivez : C’est ainsi que s’exprimait soudainement l’Empereur quand il lui venait une idée. Voici ce qu’il dicta littéralement en ce moment ; il n’y a rien eu de changé, il ne l’a jamais relu.

Note. – « La campagne d’Italie se trouvant finie, Las Cases, d’ici à huit jours, entreprendra l’époque depuis la rupture du traité d’Amiens jusqu’à la bataille d’Iéna.

« – En 1802, toute l’Europe est pacifiée. Bientôt après, toute l’Europe se met en guerre. La république change et devient empire. La question maritime devient la question dominante dans la rupture de la paix d’Amiens.

« – Las Cases commencera par faire analyser sous ses yeux, au petit Emmanuel, les Moniteurs de cette époque ; il en fera au moins six ou sept par jour, ce qui fera cent quatre-vingts dans un mois, ou une époque de six mois. Il faudra qu’il y ait au moins six mois d’analyses avant que nous commencions le travail.

« – La partie antérieure à cette époque et celle qui suivra seront préparées et faites par ces Messieurs. Il faudra, dans l’analyse, suivre le modèle déjà prescrit à M. de Montholon, c’est-à-dire analyser le tout par évènement, avec indication de page et de mois sans distinction de matières.

« Nous aurons pour grands faits :

1° Histoire de la flotille ; 2° Déclaration de l’Autriche ; 3° Mouvement des escadres ; 4° Bataille de Trafalgar ; 5° Ulm, Austerlitz ; 6° Paix de Vienne ; 7° Négociation de lord Lauderdale à Paris ; 8° Bataille d’Iéna.

« À reporter à leur place :

1° Conjuration de Georges ; 2° Affaires du duc d’Enghien ; 3° Sacre de l’Empereur par le pape ; 4° Organisation impériale.

« Ce sera une des belles parties de l’histoire de France, puisque d’un côté, et dans l’intervalle d’une année, on voit un pape venir en France sacrer un empereur, ce qui ne s’était pas renouvelé depuis mille ans, et que de l’autre on voit les drapeaux français flotter sur Vienne et sur Berlin, l’empire romain dissous et la monarchie prussienne disparue. »

Je me complais à consigner ici littéralement cette dictée brute, ou les idées premières de l’Empereur, afin de mieux faire connaître toute sa manière.

On conçoit toute l’ardeur avec laquelle mon fils et moi nous nous consacrâmes dès cet instant à ce travail, dont nous sentions tout le prix. Toutefois nous n’avions point encore complété l’analyse de nos six mois quand j’ai été arraché de Longwood. Si ce travail n’a pas été accompli, quelle perte pour l’histoire !!! (Il ne l’a pas été.)