Mémorial de Sainte-Hélène (1842)/Tome 2/Chapitre 08

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Ernest Bourdin (Tome IIp. 338-367).


Chapitre 8.


Tragédie d’Euripide dans son intégrité, commandée pour le théâtre de Saint-Cloud – Maréchal Jourdan – Sur la guerre de Russie ; vues et intentions de Napoléon – Clef de la guerre de Russie ; rectifications judicieuses de Napoléon sur cette désastreuse expédition.


Vendredi 25.

J’ai été trouver l’Empereur à sa toilette. Le temps était supportable ; il est sorti. Nous avons gagné le bois. Il se trouvait faible, il y avait dix jours qu’il n’avait mis les pieds dehors ; les genoux lui manquaient, disait-il, et bientôt il serait obligé de s’appuyer sur moi.

Alors la calèche nous a atteints : elle était conduite à grandes guides par Archambault ; il n’en pouvait être autrement depuis le départ de son frère. D’abord l’Empereur n’a pas voulu monter ; il ne le croyait pas prudent au milieu de tous les tronçons d’arbres : il citait sa fameuse chute de Saint-Cloud ; il voulait qu’un des valets anglais montât en postillon ; mais Archambault protestait qu’il serait moins sûr qu’en menant seul : depuis le départ de son frère, il n’avait cessé, disait-il, de s’exercer au milieu de ces arbres, pour s’assurer qu’il pouvait répondre de lui. Alors l’Empereur est monté, et nous avons fait deux tours. En revenant, il a été visiter la demeure du grand maréchal, qu’il ne connaissait pas encore.

La soirée s’est terminée par la lecture de quelques passages de la Médée de Longepierre, que l’Empereur a interrompue pour la comparer à celle d’Euripide, qu’il s’est fait apporter. Il a dit à ce sujet qu’il avait commandé jadis qu’on lui donnât, sur le théâtre de la cour, une de ces pièces grecques dans son intégrité, en choisissant la meilleure traduction, et se rapprochant du reste le plus possible de l’original dans les manières, le costume, les formes, la décoration. Il ne se rappelait pas quelle circonstance, quel obstacle en avaient arrêté l’exécution.

Rentré dans sa chambre, et ne se trouvant pas disposé à dormir, il s’est jeté, après quelques tours, sur son canapé : il a ouvert un recueil ou espèce d’almanach politique qui se trouvait sous sa main ; il est tombé sur la listé de nos maréchaux qu’il a passés en revue, les accompagnant de citations et d’anecdotes connues ou déjà dites. Arrivé au maréchal Jourdan, il s’y est arrêté assez longtemps ; il a terminé disant : « En voilà un que j’ai fort maltraité assurément. Rien de plus naturel, sans doute, que de penser qu’il eût dû m’en vouloir beaucoup. Eh bien ! j’ai appris, avec un vrai plaisir, qu’après ma chute il est demeuré constamment très bien. Il a montré là cette élévation d’âme qui honore et classe les gens. Du reste, c’est un vrai patriote : c’est une réponse à bien des choses. »

De là, passant à beaucoup d’autres objets, il s’est arrêté sur la guerre de Russie.

« Au surplus, a-t-il dit, à la suite de beaucoup d’antécédents, cette guerre eût dû être la plus populaire des temps modernes : c’était celle du bon sens et des vrais intérêts, celle du repos et de la sécurité de tous ; elle était purement pacifique et conservatrice, tout à fait européenne et continentale. Son succès allait consacrer une balance, des combinaisons nouvelles, qui eussent fait disparaître les périls du temps pour les remplacer par un avenir tranquille, et l’ambition n’entrait pour rien dans mes vues. En relevant la Pologne, cette véritable clef de toute la voûte, j’accordais que ce fût un roi de Prusse, un archiduc d’Autriche, ou tout autre qui en occupât le trône ; je ne prétendais rien acquérir, je ne me réservais que la gloire du bien, les bénédictions de l’avenir. Croirait-on que ce dût être là où j’échouerais et trouverais ma perte ? Jamais je n’avais mieux fait, jamais je ne méritai davantage ; mais, comme si l’opinion avait aussi ses épidémies, voilà qu’en un instant il n’y eut plus qu’un cri, qu’un sentiment contre moi : on me proclama le tyran des rois, moi qui avais retrempé leur existence. Je ne fus plus que le destructeur des droits des peuples, moi qui avais tant fait et qui allais tant entreprendre pour eux. Et les peuples et les rois, ces ennemis irréconciliables, se sont alliés, ont conspiré de concert contre moi ! On n’a plus tenu aucun compte de tous les actes de ma vie ! Je me disais bien que l’esprit des peuples me serait revenu avec la victoire, mais je la manquai, et je me suis trouvé accablé. Voilà pourtant les hommes et mon histoire ! Mais les peuples et les rois, et peut-être tous les deux, me regretteront ! Ma mémoire sera suffisamment vengée de l’injustice faite à ma personne, cela est indubitable.

« Du reste, on ne saura jamais bien l’histoire de la campagne de Russie, parce que les Russes n’écrivent pas ou écrivent sans aucun respect pour la vérité, et que les Français se sont pris d’une belle passion pour déshonorer et discréditer eux-mêmes leur gloire. Assurément la campagne de Russie est la plus glorieuse, la plus difficile et la plus honorable pour les Gaulois, dont l’histoire ancienne et moderne fasse mention. » Et l’Empereur a distribué un juste et magnifique tribut d’éloges à nos généraux et à nos braves, à Murat, Ney, Poniatowski, qu’il faisait les héros de la journée de la Moscowa, aux valeureux cuirassiers qui forcèrent les redoutes en sabrant les canonniers sur leurs pièces ; aux braves artilleurs, qui luttèrent si décisivement avec tant d’avantage, et à ces intrépides fantassins qui, au fort de la crise, au lieu d’avoir besoin d’encouragement, crièrent à leur chef : Sois tranquille, tes soldats ont juré aujourd’hui de vaincre, et ils vaincront, etc., etc.

Et il a terminé, disant : « Quelques parcelles de tant de gloire parviendront-elles aux siècles à venir ? ou le mensonge, la calomnie, le crime prévaudront-ils ? » (Dictées de Napoléon, Bossange, t. II, p. 95.)

Rien de plus commun, au milieu des grands évènements et avant que le temps n’en ait consacré l’exactitude, que de voir la vérité de la foule en opposition complète avec la vérité de l’histoire. C’est ainsi qu’il fut généralement reçu dans le temps que Napoléon, dans son expédition de Russie, s’est imprudemment lancé à la Charles XII au milieu d’un peuple ennemi, en dépit des vrais principes ; qu’il s’y est laissé attirer par une fuite simulée ; qu’oubliant ou violant tous les principes de l’art, il s’est séparé de ses magasins à une distance immense, a négligé de s’appuyer d’armée de réserve ; qu’il a résisté aux remontrances de ses généraux qui voulaient l’empêcher d’aller en avant ; qu’il a livré ses derrières et s’est vu couper ses communications et arrêter ses approvisionnements, ses convois, et s’est trouvé sans ressources, entouré d’une population hostile ; qu’il ne s’était pas ménagé de retraite et n’avait pu en effectuer ; qu’il s’était endormi à Moscou, n’avait pas su prévoir les rigueurs de la saison ; qu’il avait quitté l’armée quand il avait vu tout désespéré, et avait laissé périr la presque totalité de ses soldats, etc.

J’ai trouvé curieux de reproduire ici le sommaire des notes éparses dictées par Napoléon lui-même, à la lecture d’un ouvrage où s’accumulaient tous ces reproches. Les lecteurs, pour le plus grand nombre, j’en suis sûr, y trouveront des choses neuves, sans doute, et bien éloignées des idées qu’ils avaient entretenues jusque-là ; le tout est tiré des Dictées de Napoléon, tome II, pages 57 et 97.

« Dans la campagne de Russie, les magasins de l’armée n’étaient pas, sur la Vistule, à cinquante jours de marche de Moscou : ceux de première ligne étaient à Smolensk, à dix jours de marche de Moscou ; ceux de seconde ligne, à Minsk et à Wilna, à huit jours de marche de Smolensk ; ceux de troisième, à Kowno, Grodno et Bialistok ; ceux de quatrième ligne, à Elbing, à Marienwerder, à Thorn, à Plock, à Modlin, à Varsovie ; ceux de cinquième ligne, à Dantzick, à Bamberg, à Posen ; ceux de sixième ligne, à Stettin, à Custrin, à Glogau.

« Sur quatre cent mille hommes qui passèrent le Niémen, deux cent quarante mille hommes restèrent en réserve entre ce fleuve et le Borysthènes, cent soixante mille passèrent Smolensk et marchèrent sur Moscou : sur ces cent soixante mille hommes, quarante mille restèrent échelonnés entre Smolensk et Mojaïsk. La retraite était donc toute naturelle sur la Pologne.

« Aucun général n’a représenté à Napoléon la nécessité de s’arrêter sur la Bérézina ; tous sentaient que, maître de Moscou, il terminerait la guerre.

« Jusqu’à Smolensk, il manœuvrait sur un pays aussi bien disposé que la France même ; la population, les autorités étaient pour lui : il pouvait y lever des hommes, des chevaux, des vivres ; et Smolensk est une place forte.

« Rien de plus différent que les deux expéditions de Charles XII et de Napoléon. Charles XII sacrifia sa ligne d’opération, et prêta durant quatre cents lieues le flanc à l’ennemi ; dans son expédition, tous les principes de la guerre offensive avaient été violés ; ils furent tous observés dans celle de Napoléon.

« Dans sa marche sur Moscou, il n’a jamais eu l’ennemi sur ses derrières ; pas un malade, pas un homme isolé, pas une estafette, pas un convoi n’ont été enlevés depuis Mayence jusqu’à Moscou ; on n’a pas été un jour sans recevoir des nouvelles de France ; Paris n’a pas été un jour sans recevoir des lettres de l’armée ; pas une maison de station retranchée (il y en avait à tous les postes) n’a été attaquée.

« Les convois d’artillerie et d’équipages militaires arrivèrent sans accident : on a tiré à la bataille de Smolensk plus de soixante mille coups de canon, cent vingt mille à la bataille de la Moscowa ; la consommation a été considérable dans les petits combats, et cependant en partant de Moscou chaque pièce était approvisionnée à trois cent cinquante coups.

« La marche de l’armée, au sortir de Moscou, ne doit pas s’appeler une retraite, puisque cette armée était victorieuse, et qu’elle eût pu marcher également sur Saint-Pétersbourg, sur Kalouga ou sur Toula, que Kutusow eût en vain essayé de couvrir. L’armée ne se retira pas sur Smolensk, parce qu’elle était battue, mais pour hiverner en Pologne et marcher au printemps sur Saint-Pétersbourg. Si l’on eût été en été, ni l’armée de l’amiral Tchitchagow ni celle de Kutusow n’eussent osé approcher de l’armée française de dix journées, sous peine d’être détruites de suite. La cour craignait tellement que l’on marchât sur Saint-Pétersbourg, qu’elle avait fait évacuer sur Londres ses archives et ses trésors les plus précieux, et qu’elle appela de Podolie l’armée de l’amiral Tchitchagow pour couvrir cette capitale. Si Moscou n’eût pas été incendiée, l’empereur Alexandre eût été contraint à la paix. Après l’embrasement de Moscou, si les grands froids n’avaient pas commencé quinze jours plus tôt qu’à l’ordinaire, l’armée fût revenue sans perte à Smolensk, où elle n’aurait eu rien à redouter des armées russes, battues à la Moscowa, à Maloï-Jaroslawitz ; elles avaient trop grand besoin de repos.

« On savait bien qu’il faisait froid en décembre et janvier ; mais on avait lieu de croire, par le relevé de la température des vingt années précédentes, que le thermomètre ne descendrait pas au-dessous de dix degrés de glace pendant novembre ; il n’a manqué à l’armée que trois jours pour achever sa retraite en bon ordre ; mais dans ces trois jours elle perdit trente mille chevaux. Par l’évènement, on pourrait donc reprocher à Napoléon d’être resté quatre jours de trop à Moscou ; mais il y fut déterminé par des raisons politiques : il croyait avoir le temps de retourner en Pologne ; les automnes sont très prolongés dans le Nord.

cou ;L’armée, en quittant Moscou, emporta pour vingt jours de vivres ; c’était plus qu’il ne lui fallait pour arriver à Smolensk, où elle eût pu en prendre en abondance pour gagner Minsk et Wilna ; mais tous les attelages des convois et la majorité des chevaux de l’artillerie et de la cavalerie périrent ; tous les services de l’armée furent désorganisés ; ce ne fut plus une armée ; il devint impossible de prendre position avant Wilna : les corps du prince de Schwartzemberg et du général Reynier, qui étaient sur la Vistule, au lieu d’appuyer sur Minsk, comme ils le devaient, se retirèrent sur Varsovie, abandonnant ainsi l’armée. S’ils se fussent portés sur Minsk, ils y eussent été joints par la division de Dombrowski, qui, seule, ne put défendre Bourischow, ce qui permit à l’amiral Tchitchagow de l’occuper ; le projet de l’amiral n’était pas de prendre possession de la Bérézina, mais de se porter sur la Dwina pour couvrir Saint-Pétersbourg. C’est par cette circonstance fortuite que le duc de Reggio le rencontra, le battit et le rejeta sur la rive droite de la Bérézina. Tchitchagow fut battu de nouveau après le passage de la Bérézina ; les cuirassiers Doumerc lui prirent dix-huit cents hommes dans une charge.

À deux journées de Wilna, lorsque l’armée n’avait plus de dangers à courir, Napoléon jugea que l’urgence des circonstances exigeait sa présence à Paris ; là seulement il pouvait en imposer à la Prusse, et à l’Autriche. S’il tardait à s’y rendre, le passage lui serait peut-être fermé. Il laissa l’armée au roi de Naples et au prince de Neufchâtel. La garde était alors entière, et l’armée avait plus de quatre-vingt mille combattants, sans compter le corps du duc de Tarente, qui était sur la Dwina. L’armée russe, tout compris, était réduite à cinquante mille hommes. Les farines, les biscuits, les vins, les viandes, les légumes secs, les fourrages étaient en abondance à Wilna. D’après le rapport de la situation des vivres, présenté à Napoléon à son passage en cette ville, il y restait alors quatre millions de rations de farine, trois millions six cent mille rations de viande, neuf millions de rations de vin et eau-de-vie ; des magasins considérables d’effets, d’habillements et de munitions avaient également été formés. Si Napoléon fût resté à l’armée ou qu’il en eût donné le commandement au prince Eugène, elle n’aurait jamais dépassé Wilna ; un corps de réserve était à Varsovie, un autre à Kœnigsberg ; mais on s’en laissa imposer par quelques cosaques ; on évacua en désordre Wilna dans la nuit. C’est de cette époque surtout que datent les grandes pertes de cette campagne ; et c’est un des malheurs des circonstances que cette obligation où se trouvait Napoléon, dans les grandes crises, d’être à la fois à l’armée et à Paris : rien n’était et ne pouvait être moins prévu par lui que la conduite insensée que l’on tint à Wilna.

Dans cette malheureuse campagne, nos pertes furent considérables sans doute, mais non pas telles qu’on se l’imagine. Des quatre cent mille hommes qui passèrent la Vistule, la moitié était Autrichiens, Prussiens, Saxons, Polonais, Bavarois, Wurtembergeois, Bergeois, Badois, Hessois, Westphaliens, Mecklembourgeois, Espagnols, Italiens, Napolitains. L’armée impériale, proprement dite, était pour un tiers composée de Hollandais, Belges, habitants des bords du Rhin, Piémontais, Suisses, Génois, Toscans, Romains, habitants de la 32e division militaire, Brême, Hambourg, etc ; elle comptait à peine cent quarante mille hommes parlant français. L’expédition de Russie coûta moins de cinquante mille hommes à la France actuelle ; l’armée russe, dans la retraite de Wilna à Moscou, dans les différentes batailles, a perdu quatre fois plus que l’armée française ; l’incendie de Moscou a coûté la vie à cent mille Russes, morts de froid et de misère dans les bois ; enfin, dans sa marche de Moscou à l’Oder, l’armée russe fut aussi atteinte par l’intempérie de la saison ; elle ne comptait, à son arrivée à Wilna, que cinquante mille hommes, et à Kalisch moins de dix-huit mille : on peut avancer que la perte de la Russie dans cette campagne a été six fois plus grande que celle de la France d’aujourd’hui. »

Certes, voilà bien des détails et des circonstances qui surprendront beaucoup sans doute le plus grand nombre de lecteurs, et l’on ne saurait les révoquer en doute ; car, en s’exprimant avec solennité et d’une manière aussi positive, Napoléon n’ignorait pas, dans l’intérêt de sa gloire, que des documents officiels existaient dans les dépôts publics pour appuyer ou démentir authentiquement ses assertions.


Fluxion violente – Anecdotes intérieures et domestiques.


Samedi 26.

On disait l’Empereur fort souffrant. Il m’a fait demander dans sa chambre. Je l’ai trouvé la tête empaquetée d’un mouchoir, dans son fauteuil, fort près d’un grand feu qu’il s’était fait allumer. « Quel est le mal le plus vif, la douleur la plus aiguë ? » demandait-il. Je répondais que c’était toujours celle du moment. « Eh bien ! c’est donc le mal de dents, » m’a-t-il dit. En effet, il avait une violente fluxion ; sa joue droite était enflée et fort rouge. J’étais seul en ce moment auprès de lui ; je me suis mis à lui chauffer alternativement une flanelle et une serviette qu’il appliquait tour à tour sur la partie souffrante, et il disait en ressentir beaucoup de bien. À cela se joignait encore une forte toux nerveuse, des bâillements et un frisson, présage de la fièvre.

« Ce que c’est que l’homme, pourtant, disait-il, la moindre fibre attaquée suffit pour le déranger entièrement. D’un autre côté, en dépit de tous les maux, il faut parfois l’assommer, si l’on veut qu’il finisse. Quelle singulière machine ! Et j’ai peut-être trente ans encore à être enfermé dans cette triste enveloppe ! »

Il attribuait sa fluxion à sa dernière sortie, au grand air qui l’affectait singulièrement. « La nature est toujours le meilleur conseiller, disait-il ; je suis sorti malgré moi, en dépit de mon instinct, et seulement pour obéir à la raison. »

Le docteur est arrivé, et lui a trouvé un commencement de fièvre. L’Empereur a passé de la sorte tout le reste du jour, souffrant par moment des douleurs très aiguës, allant alors et revenant alternativement de son fauteuil à son canapé, et remplissant les intervalles de souffrances à causer d’objets divers.

Un moment il s’est arrêté sur des vilenies commises autour de lui lors de sa puissance. Un ménage des Tuileries, que dans le temps il avait comblé, disait-il, et qui, par parenthèse, lors de la catastrophe, s’était montré fort mauvais, avait été pris en faute, un jour, par lui en personne. Il se contenta de leur reprocher leurs torts au lieu de les en punir. Qu’était-il arrivé ? ajoutait-il, c’est qu’il n’avait fait que les irriter, sans donner un exemple de justice. « Et voilà ce que c’est, remarquait-il, que de faire les choses à demi, on y perd toujours. Il ne faut pas voir, ou si l’on a voulu voir il faut savoir prononcer, etc. »

Citant ensuite une femme fort avantageusement placée, ainsi que son mari, et qui lui parlait sans cesse de son dénuement : « Elle m’écrivait souvent, disait-il, pour me demander de l’argent, comme si elle eût eu des droits sur moi ; comme aurait pu faire madame Bertrand, revenue de Sainte-Hélène, ou l’un de vous autres, etc. »

Mentionnant encore quelqu’un qui avait été des plus coupables envers lui en 1814, il disait : « Et vous croyez peut-être qu’il aura fui à mon retour ? Non, j’en ai été obsédé. Il convenait sans embarras d’un engouement passager pour les Bourbons dont on avait été bien puni, m’assurait-il ; ce qui n’avait fait que retremper, du reste, l’affection naturelle que chacun me portait à tant et de si justes titres !!! Je le repoussai. Et il est à croire qu’en cet instant il est à leurs pieds, et leur dit, comme de raison, des horreurs de moi… Pauvre humanité ! toujours et partout la même !…»

Enfin il citait, et toujours de la part de ceux qu’il avait comblés, une intrigue fort vilaine auprès de l’impératrice Joséphine, qu’on voulait porter, pour s’en faire un mérite ailleurs sans doute, et sous prétexte de lui assurer, disait-on, son séjour et son repos en France, à signer une lettre qui ne pouvait que l’avilir. On lui faisait écrire au roi qu’elle ne savait ce qu’elle était, ce qu’elle avait été ; qu’elle le priait de fixer son existence, etc., etc. L’impératrice pleura beaucoup, résista, demanda du temps, et consulta l’empereur Alexandre, qui lui dit qu’une pareille lettre serait son opprobre ; qu’elle envoyât promener les intrigants et les entremetteurs ; qu’il était sûr qu’on ne lui demandait rien de pareil, que personne ne songeait à la faire sortir de France ni à troubler son repos, et qu’au besoin il se porterait pour son répondant, etc., etc.

Sur le soir, la douleur s’est apaisée, et l’Empereur a pu s’endormir ; il avait dû beaucoup souffrir ; toute sa physionomie montrait une extrême altération.


Les souffrances continuent – Immoralité, vice le plus funeste dans le souverain – Résumé consolant de Napoléon sur la moralité de notre avenir.


Dimanche 27.

L’Empereur a passé tout le jour sur son canapé ou son fauteuil, près du feu. Il avait peu dormi, souffrait comme hier, et n’avait pas mangé. Ses douleurs de tête et de dents étaient extrêmement vives ; la fluxion n’avait nullement diminué. Il a repris l’usage de la flanelle et des serviettes chaudes de la veille, qu’il m’a dit, en me revoyant, lui avoir fait hier tant de bien. Je me suis mis à les chauffer et à les lui appliquer de nouveau ; il s’en montrait touché, laissait parfois son bras sur mon épaule, me répétant souvent : « Mon cher, vous me faites du bien ! » La douleur s’étant calmée, il a sommeillé quelques instants : puis rouvrant les yeux : « Ai-je dormi longtemps ? m’a-t-il dit ; vous êtes-vous bien ennuyé ? » et il m’appelait alors son frère hospitalier, le chevalier de Malte de Sainte-Hélène. La douleur ayant repris plus vivement que jamais, il a fait venir le docteur, qui lui a trouvé de la fièvre ; le froid de la veille lui était revenu, il s’est vu forcé de se rapprocher du feu.

Toute la soirée a été de même. Sur les sept heures, il a parlé de se coucher ; et, ne voulant pas manger, il s’est fait lui-même de l’eau panée, dans laquelle il mettait du sucre, de la fleur d’oranger et du pain que lui faisait griller son valet de chambre.

À travers bien des sujets perdus, voici quelques mots recueillis sur l’immoralité. « L’immoralité, disait l’Empereur, est, sans contredit, la disposition la plus funeste qui puisse se trouver dans le souverain, en ce qu’il la met aussitôt à la mode, qu’on s’en fait honneur pour lui plaire, qu’elle fortifie tous les vices, entame toutes les vertus, infecte toute la société comme une véritable peste ; c’est le fléau d’une nation. La morale publique, au contraire, ajoutait-il, est le complément naturel de toutes les lois : elle est à elle seule tout un code. » Et il prononçait que la révolution, en dépit de toutes ses horreurs, n’en avait pas moins été la vraie cause de la régénération de nos mœurs, « comme les plus sales fumiers provoquent la plus noble végétation. » Et il n’hésitait pas à dire que son administration serait une ère mémorable du retour à la morale. « Nous y courions, disait-il, les voiles pleines ; nul doute que les catastrophes qui ont suivi feront tout rebrousser ; car, au milieu de tant de vicissitudes et de désordres, le moyen qu’on résiste aux tentations de tout genre, aux appâts de l’intrigue, à la cupidité, aux suggestions de la vénalité ! Toutefois on pourra bien arrêter, comprimer le mouvement ascendant d’amélioration, mais non le détruire ; car la moralité publique est du domaine spécial de la raison et des lumières : elle est le résultat naturel, et l’on ne saurait plus faire rétrograder celles-ci. Pour reproduire les scandales et les turpitudes des temps passés, la consécration des doubles adultères, le libertinage de la régence, les débauches du règne qui a suivi, il faudrait reproduire aussi toutes les circonstances d’alors, ce qui est impossible ; il faudrait ramener l’oisiveté absolue de la première classe, qui ne pouvait avoir d’autre occupation que les rapports licencieux des sexes ; il faudrait détruire dans la classe moyenne ce ferment industriel qui agite aujourd’hui toutes les imaginations, agrandit toutes les idées, élève toutes les âmes ; il faudrait enfin replonger les dernières classes dans cet avilissement et cette dégradation qui les réduisaient à n’être que de véritables bêtes de somme ; or tout cela est désormais impossible. Les mœurs publiques sont donc en hausse, et l’on peut prédire qu’elles s’amélioreront graduellement par tout le globe, etc. »

Sur les neuf heures, et déjà au lit, l’Empereur a demandé qu’on fit entrer tout le monde dans sa chambre. Le grand maréchal et sa femme étaient du nombre. Il nous a gardés une demi-heure, causant, ses rideaux fermés.


L’Empereur, toujours souffrant, manque de médicaments – Madame de Montesson.


Lundi 28.

Je souffrais beaucoup à mon réveil : j’ai voulu mettre les pieds dans l’eau ; impossible de m’en procurer. Je ne cite ceci que pour que l’on comprenne, si l’on peut, notre véritable situation à Longwood. L’eau en général y est assez rare ; mais depuis quelque temps cette rareté a singulièrement augmenté, et c’est une grande affaire aujourd’hui que de pouvoir procurer un bain à l’Empereur. Nous ne sommes pas mieux sous tous les autres rapports de secours médical : hier le docteur parlait, devant l’Empereur, de drogues, d’instruments, de remèdes nécessaires ; mais à chacun d’eux il ajoutait : « Malheureusement il n’y en a point dans l’île. – Mais, lui a dit l’Empereur, en nous envoyant ici, on a donc pris l’engagement que nous nous porterions bien, et toujours ? » En effet, les plus petites choses et les plus nécessaires manquent. L’Empereur, pour faire bassiner son lit, n’a trouvé d’autre moyen que de faire percer une de ces grandes boules d’argent dont on se sert pour tenir les plats chauds à table, et d’y faire introduire des charbons. Depuis deux nuits il sent inutilement le besoin d’esprit-de-vin qui pût lui tenir chaude quelque boisson nécessaire, etc.

L’Empereur a continué de souffrir tout le jour ; sa joue demeurait très enflée, mais la douleur était moins vive.

L’Empereur s’est vu forcé, comme hier, de se mettre au lit de bonne heure. Il devait avoir de la fièvre, car il souffrait du froid. Il n’avait mangé qu’une soupe depuis la veille, et se sentait des dispositions à des étourdissements. Il trouvait son lit mal fait, les couvertures mal arrangées ; rien n’allait, disait-il ; et il a essayé de faire raccommoder le tout tant bien que mal, remarquant à ce sujet que tout ce qui l’entourait n’était calculé que sur sa bonne santé, et que chacun se trouverait sans expérience et sans doute bien gauche, s’il venait jamais à être sérieusement malade, etc.

Il s’est fait faire du thé de feuilles d’oranger, qu’il a dû attendre longtemps ; ce qu’il a fait avec une patience dont je n’eusse certainement pas été capable.

Il a causé, étant au lit, de ses premières années de Brienne, du duc d’Orléans, de madame de Montesson, qu’il se rappelait y avoir vus, de la famille de Nogent, de celle de Brienne, liées aux détails de ses premières années, etc.

« Une fois à la tête du gouvernement, disait Napoléon, madame de Montesson m’avait fait demander à pouvoir prendre le titre de duchesse d’Orléans, ce qui m’avait paru extrêmement ridicule. » L’Empereur ne la croyait que maîtresse du prince. Je l’assurai qu’elle avait été bien mariée avec le consentement de Louis XV, et que je croyais être certain que depuis la mort de son époux, elle prenait, dans tous les actes, le titre de douairière d’Orléans. L’Empereur disait avoir ignoré cette circonstance. « Mais encore, dans ce cas, observait-il, qu’avait à dire et à faire le Premier Consul ? Aussi était-ce toujours là ma réponse aux intéressés, qui en étaient peu satisfaits. Mais devais-je prendre tout aussitôt les irrégularités et les ridicules de la vieille école ? etc. »


L’Empereur continue d’être souffrant – Circonstances caractéristiques.


Mardi 20.

À cinq heures, j'ai trouvé l’Empereur les pieds dans l’eau, souffrant encore violemment de la tête. Cependant ce demi-bain lui a fait du bien. Il s’est remis sur son canapé. Apercevant sur sa commode quelques pâtisseries ou espèces de sucreries qui semblaient y avoir été oubliées, m’a dit de lui en apporter ; et comme il voyait mon embarras et mon hésitation, cherchant vainement le moyen de pouvoir les lui présenter avec convenance : « Bah ! mon cher, avec la main, m’a-t-il dit, tout bonnement avec la main, plus de cérémonies, plus de façons entre nous ; nous devons désormais demeurer à la gamelle l’un pour l’autre. » Voilà une fort petite circonstance sans doute, mais qui pourtant rendra bien mieux, aux yeux de plusieurs, la tournure d’esprit, le caractère, les dispositions de l’âme, la véritable pensée, que ne saurait le faire une foule de paroles ; car il est des esprits judicieux et observateurs qui savent apercevoir et déduire, lorsque beaucoup d’autres n’ont pas même soupçonné ; aussi c’est ce qui va me faire replacer ici ce que j’avais repoussé ailleurs, dans la crainte que ce ne fût jugé insignifiant, ou du moins inutile.

Je dois avoir dit que, dans la familiarité de son petit intérieur, l’Empereur passait volontiers en revue, vis-à-vis de moi, tous les titres. Ah ! bonjour, Monseigneur. Comment se porte votre Excellence ? que dit aujourd’hui votre Seigneurie ? etc., etc. Or, un soir, me rendant au salon dont l’huissier allait m’ouvrir la porte, celle de l’Empereur, qui en est voisine, s’ouvrit ; il s’y rendait précisément aussi. M’étant rangé pour son passage, lui, en distraction sans doute, s’arrêta pour me prendre l’oreille, ajoutant gracieusement : « Que faisait là Votre Majesté ? » Mais ce mot ne fut pas plus tôt lâché que mon oreille le fut aussi. Sa figure devint tout autre, et il se crut obligé de me parler gravement d’autre chose. Ce n’est pas que je n’eusse appris près de lui à ne pas avoir entendu au besoin ; mais, n’importe, il s’en voulait évidemment d’avoir laissé échapper cette qualification : toutes les autres pouvaient lui paraître des plaisanteries ; mais il ne semblait pas en être de même de celle-ci, soit par sa nature spéciale, soit par nos circonstances présentes ou autrement, que sais-je ? du reste, chacun conjecturera ce qui lui plaira ; seulement je raconte le fait.


Cinquième jour de réclusion – Anecdote pour mémoire non payé – Sur l’impopularité.


Mercredi 30.

L’Empereur aujourd’hui n’a pas été mieux. Il a eu, à l’heure accoutumée, son léger accès de fièvre. Sur le soir, le docteur est arrivé ; il portait plusieurs gargarismes innocents, disait-il ; mais il n’en a pas moins eu de peine à en trouver l’emploi. L’Empereur avait beaucoup de boutons sur les lèvres, dans la bouche et jusque dans le gosier ; il avait beaucoup de peine à avaler, même à parler, disait-il. On n’a pu trouver, pour son usage, de l’huile supportable : elle est horrible, et il est fort délicat.

L’Empereur, dans la conversation du jour, parlant des dépenses, du gaspillage et des dettes permanentes de Joséphine, en est arrivé à raconter qu’il s’était vu lui-même, lui, l’homme le plus régulier qui existât, l’objet d’un esclandre fort désagréable à Saint-Cloud. « Étant dans ma calèche, disait-il, l’impératrice Marie-Louise à mes côtés, et au milieu d’un concours immense de peuple, je m’étais vu interpellé tout à coup à la façon de l’Orient, comme eût pu l’être le sultan se rendant à la mosquée, par un homme qui avait travaillé pour ma personne, et réclamait une somme considérable dont on lui refusait le paiement depuis longtemps. Et il se trouva que c’était juste, remarquait Napoléon ; mais j’étais en règle ; j’avais payé, et depuis longtemps ; aussi l’intermédiaire seul était coupable, etc. »

Dans un autre moment, à la suite de l’impopularité dont, disait-il, il avait fini par être l’objet, comme je revenais à lui témoigner mon étonnement de ce qu’il n’avait pas cherché quelque moyen de faire contre-miner les libelles, et de rappeler l’opinion qu’on lui enlevait, il a répondu avec une sorte d’inspiration : « J’avais, ma foi, des vues bien autrement larges que celles d’aller m’occuper de flagorner ou de ménager une petite multitude, quelques coteries ou nuances de sectes ; non, il fallait me laisser revenir victorieux de Moscou, et l’on eût vu bientôt, non seulement tous ces gens-là, non seulement toute la France, mais encore le monde entier me revenir, m’admirer et me bénir. Il ne m’eût plus fallu que disparaître par hasard au sein du mystère, et le vulgaire eût renouvelé pour moi la fable de Romulus, il eût dit que je m’étais enlevé au ciel pour aller prendre ma place parmi les dieux !… »


L’Empereur viole, dit-il, les règles de la médecine – C’est lui qui, le premier, nous appelle la grande nation – Il a commandé toute sa vie.


Jeudi 31.

Le temps s’était mis au beau ; la température aujourd’hui était délicieuse. Il y avait six jours que l’Empereur gardait la chambre ; fatigué de la monotonie de son mal, il a résolu de violer, disait-il, la loi du docteur. Il est sorti ; mais il se sentait si faible, qu’il pouvait à peine marcher. Il a fait demander la calèche, et nous avons fait un tour. Il était triste et silencieux. Il souffrait beaucoup, surtout des boutons qui couvraient ses lèvres.

Peu après son retour, il m’a fait demander dans sa chambre. La promenade l’avait encore abattu. Il se sentait très faible et fort disposé à l’assoupissement. Je l’ai déterminé à manger un peu ; il a fini par un verre de vin de liqueur, et il est convenu qu’il en était réveillé, et se trouvait beaucoup mieux. Il s’est mis à causer.

« En mettant le pied en Italie, disait-il, j’ai changé les mœurs, les sentiments, le langage de notre révolution. Je n’ai point fusillé les émigrés, j’ai secouru les prêtres, j’ai abrogé les institutions, les fêtes qui nous déshonoraient. Et en cela je n’étais point guidé par mon caprice, mais bien par la raison et l’équité, ces deux bases premières de la haute politique. Par exemple, m’a-t-il dit, si la fête de la mort du roi se fût toujours continuée, vous n’auriez pas eu l’occasion de pouvoir vous rallier jamais, etc., etc. »

L’Empereur disait avoir été celui qui le premier avait salué la France au nom de la grande nation… « Et certes, remarquait-il, je l’ai montrée telle au monde abattu devant elle. »

Et après un léger intervalle, il a repris : « Et elle le sera encore et le demeurera toujours, si son caractère national redevient en harmonie avec tous ses avantages physiques et ses moyens moraux, etc., etc. »

Dans un autre moment, parlant de l’un de nous qu’il aimait beaucoup, il disait : « C’est le caractère de la vache ; doux et tranquille pour toutes choses, excepté sur l’article de ses enfants ; dès qu’on touche à ceux-ci, aussitôt les cornes en avant : on pourrait le rendre furieux, etc. »

Parlant d’un autre qui avait passé trente ans, et qu’il accusait d’être trop jeune encore, il disait : « À cet âge, pourtant, j’avais fait toutes mes conquêtes, je gouvernais le monde ; j’avais apaisé la tempête, fondu les partis, rallié une nation, créé un gouvernement, un empire ; il ne me manquait que le titre d’empereur. » Et continuant sur ce sujet, il disait : « J’ai été gâté, il faut en convenir, j’ai toujours commandé ; dès mon entrée dans la vie, je me suis trouvé nanti de la puissance, et les circonstances et ma force ont été telles, que dès que j’ai eu le commandement, je n’ai plus reconnu ni maîtres ni lois. »


Résumé de juillet, août, septembre, octobre. — De l’ouvrage de M. O’Méara ; procès qui lui est intenté en ce moment par sir Hudson Lowe. – Quelques mots en défense du Mémorial.


Le résumé habituel ne saurait être long désormais ; trois phrases à la rigueur pourraient suffire :

Tourments au comble. – Réclusion absolue. – Destruction infaillible.

Le reste de la vie de Napoléon ne sera plus qu’une cruelle et longue agonie.

On a vu que l’arrivée du nouveau gouverneur avait été pour nous le signal d’une sinistre existence. Peu de jours avaient suffi pour dérouler ses dispositions malfaisantes. Bientôt les tourments, les outrages dont il se dit l’intermédiaire, ou qu’il créa lui-même, furent au comble : il frappa de terreur les habitants à notre égard ; il accumula sur nous les vexations les plus ridicules ; il nous défendit d’écrire, sans le lui avoir communiqué, à ceux mêmes auxquels il ne nous interdisait pas de parler librement ; il invita à dîner chez lui le général Bonaparte pour le faire voir à une dame de distinction qui s’y trouvait en passant ; il arrêta lui-même un de nos domestiques, etc.

Il produit une dépêche à l’aide de laquelle il veut forcer l’Empereur à descendre, disait Napoléon, dans la fange de ses besoins pour les discuter vis-à-vis de lui ; il le harcèle pour fournir un argent qu’il n’a pas, et le conduit, à force de réductions sur le strict nécessaire, à briser et vendre son argenterie, dont lui, le gouverneur, fixe d’autorité le taux et l’acheteur. Il nous taxe ridiculement à une bouteille de vin par tête, l’Empereur compris !… « Il marchande notre existence ; il m’envie l’air que je respire, » disait l’Empereur. Et ce qu’il nous envoie pour notre subsistance se trouve parfois et souvent de telle nature que nous sommes réduits à en emprunter au camp voisin !!! etc.

Il tend un piège à Napoléon, se faisant une joie de l’espoir de lui transmettre, en personne et avec pompe, une communication qu’il appelle ministérielle, et qui se trouve tellement brutale qu’il refuse d’en laisser copie. Il signifie à l’Empereur les règlements les plus extravagants ; il resserre capricieusement et ironiquement son enceinte habituelle, lui prescrit la trace de ses pas, et va jusqu’à lui vouloir fixer la nature de ses conversations et l’étendue de ses paroles ; il creuse des fossés autour de nous, nous entoure de palissades, élève des redoutes ; il nous oblige, pour pouvoir demeurer auprès de l’Empereur, à signer individuellement que nous nous soumettons à toutes ces choses ; il se sert de nos propres mains pour le dégrader, en nous forçant de le qualifier simplement Bonaparte, sous peine de nous arracher immédiatement d’auprès de lui, et de nous déporter sur-le-champ ! etc.

L’Empereur, poussé à bout par d’aussi ignobles traitements et d’aussi gratuites méchancetés, s’en explique sans réserve vis-à-vis de sir Hudson Lowe lui-même. Ses paroles ne ménagent plus rien ; il se délivre pour toujours de son odieuse vue, et prononce qu’il ne le reverra jamais. « Le plus mauvais procédé des ministres anglais n’est plus désormais de m’avoir envoyé ici, lui a-t-il dit, mais bien de m’avoir placé dans vos mains… Je me plaignais de l’amiral, votre prédécesseur, mais du moins il avait un cœur !… Vous déshonorez votre nation, et votre nom restera une flétrissure !… » – « Ce gouverneur n’a rien d’anglais, nous répétait-il souvent, ce n’est qu’un mauvais sbire de Sicile… Je me plaignais d’abord qu’on m’eût envoyé un geôlier, mais aujourd’hui je prononce que c’est un bourreau, etc. »

Je consacre ces mots et je pourrais en consacrer bien d’autres, quelque peu bienséants qu’ils puissent être : 1° parce que je les ai entendus ; 2° parce que Napoléon les a dits à sir Hudson Lowe lui-même, ou les lui a fait transmettre ; 3° enfin parce qu’ils ont été mérités, tant ce gouverneur, au grand scandale des Anglais mêmes, qui, sur les lieux, en témoignaient leur profond dégoût, a abusé arbitrairement, oppressivement et brutalement d’un pouvoir qu’il avait à exercer au nom d’une nation si éminemment recommandable par tout le globe, au nom d’un prince si généralement considéré en Europe, enfin au nom d’un ministère au sein duquel se trouvaient encore quelques gens d’honneur personnellement connus par leur modération et leurs belles manières.

Les attaques sur Napoléon étaient incessantes, les tourments de tous les instants. Il ne se passait pas de jour sans nouvelles blessures ; et alors on put dire que se trouvait comme réalisé un des supplices de la fable.

Ah ! si jamais, dans cette époque de deuil pour tant de cœurs généreux, le génie de l’Europe, celui de la vérité, celui de l’histoire se sont tournés même involontairement vers Sainte-Hélène sur le grand Napoléon, s’ils l’ont cherché dans cette île, dont ils pensaient qu’on eût dû s’efforcer du moins de faire son Élysée, quelle n’aura pas été leur indignation de l’apercevoir, dans l’auréole de tant d’actes immortels, cloué sur un roc à la façon de Prométhée et sous les griffes de son vautour se délectant aussi à le déchiqueter pièce à pièce ! Oh ! quelle infamie !… Quelle honte éternelle !

Dans cette période, la santé de l’Empereur a constamment et grandement décliné ; ce corps, cru si robuste, qui avait résisté à tant de travaux, qu’avaient épargné tant de fatigues, qu’avaient soutenu les victoires et la gloire, courbait désormais sous des infirmités que hâtait la méchanceté des hommes. C’était presque chaque jour quelque incommodité nouvelle, des ressentiments de fièvre, des fluxions violentes, des symptômes de scorbut, des rhumes continuels ; les traits s’altéraient, la marche devenait pesante, les jambes se gonflaient, etc. Nos cœurs se déchiraient de le voir courir visiblement vers une destruction infaillible et prochaine ; tous nos soins n’y pouvaient rien.

Il avait renoncé depuis longtemps au cheval, et finit par renoncer à peu près aussi à la calèche ; même la simple promenade à pied devint rare, et il se trouva réduit, à peu de chose près, à la stricte réclusion de ses appartements. Il ne s’occupait plus désormais d’un travail suivi et régulier ; il ne nous dictait guère qu’à de longs intervalles et sur des sujets de pure fantaisie du moment. Il passait la plus grande partie du jour seul dans sa chambre occupé à feuilleter quelques livres, ou plutôt ne faisant rien. C’est à ceux qui ont dignement jugé de toute la puissance de ses facultés à apprécier la force d’âme qu’il lui fallait pour dévorer paisiblement la charge accablante d’un tel ennui, d’une aussi odieuse existence ; car, vis-à-vis de nous, c’était toujours la même sérénité de visage, la même égalité de caractère ; le même piquant, la même liberté d’esprit, parfois même de la gaieté, de la plaisanterie ; mais dans les détails de l’intimité il était aisé de s’apercevoir qu’il n’y avait plus en lui ni préoccupation de l’avenir, ni méditation du passé, ni souciance du présent ; il obéissait passivement désormais à la nature physique ; et, dans l’entier dégoût de la vie, le terme en était peut-être en secret désiré. Tel était l’état des choses quand je fus enlevé de Longwood ; car ce moment approche, il n’est pas loin.

Je n’ai point consigné, dans le cours de mon recueil, toutes les minutieuses circonstances de nos querelles avec le gouverneur, non plus que les nombreuses notes officielles échangées entre nous. J’ai omis également les ignobles misères accumulées sur notre existence animale. Mon but n’était point d’écrire l’histoire de Longwood et de ses douleurs, mais seulement de faire ressortir les nuances caractéristiques de Napoléon. Au surplus, si on en est curieux, on peut aller chercher tous ces détails dans la relation du docteur O’Méara. C’eût été petitesse à moi, l’un de ceux sur lesquels ils frappaient, que de trop m’y arrêter ; mais chez le docteur, qui n’en était que le témoin, qui nous était étranger, qui était, on pourrait même dire, du parti adverse, ce soin de sa part, et dans sa situation, ne peut, ne doit avoir été que le résultat d’une émotion profonde, d’une indignation généreuse qui honore son cœur.

J’apprends en ce moment que l’ex-gouverneur de Sainte-Hélène l’attaque devant les tribunaux en diffamation et en calomnie ; je suis plein de vénération pour les juges des grands tribunaux d’Angleterre, parce que je sais comment ils se composent ; toutefois comment être sûr aujourd’hui d’un résultat ! car, dans la malheureuse crise politique de nos jours, il apparaît partout comme deux vérités à la fois ; or la bonne pour chacun est celle qu’on porte dans le cœur ; car, bien qu’on en dise, on ne saurait se mentir à soi-même, et ce sera à tout évènement sans doute la consolation du docteur O’Méara ; car je dois déclarer ici que tout ce que je trouve à cet égard dans son ouvrage, et qui a pu être à ma connaissance lorsque j’étais sur les lieux, est de la plus stricte vérité, d’où je dois naturellement conclure, par analogie, qu’il en est de même sans doute de tout ce que je n’ai pas vu ce qui se prolonge de dix-huit mois au-delà. Aussi je n’hésite pas à prononcer que je le tiens pour tel dans mon âme et conscience.

Précisément au moment où j’écris, je reçois de sir Hudson Lowe des extraits de lettres qu’il me dit avoir reçues confidentiellement dans les temps du docteur O’Méara, lequel, me fait-il observer, s’exprimait très improprement à mon égard, et lui faisait des rapports secrets à mon sujet. Quelle a pu être en cela l’intention de sir Hudson Lowe vis-à-vis de moi ? Aux termes où nous en sommes, ce ne saurait être un intérêt bien tendre. Aurait-il espéré me prouver que M. O’Méara était son espion auprès de nous ? Aurait-il pensé m’indisposer assez pour altérer la nature et la force de mes témoignages en faveur de son adversaire ? Mais, au demeurant, ces lettres du docteur sont-elles bien entières ? ne sont-elles pas tronquées à la façon de Sainte-Hélène ? et encore, leur sens serait-il plein, réel ? en quoi devraient-elles me fâcher ? Quels droits, quels titres avais-je dans ce temps sur O’Méara ? Il est bien vrai que plus tard, à son retour en Europe, le voyant poursuivi, persécuté, puni pour l’humanité dont il avait usé envers Napoléon, je lui en ai exprimé la plus vive reconnaissance, et je lui ai écrit que si l’injustice venait à le forcer de quitter son pays, il devenait libre, à son gré, de venir prendre place dans ma famille, que je partagerais avec lui. Mais à Sainte-Hélène je le connaissais à peine ; je ne crois pas lui avoir adressé la parole dix fois durant tout mon séjour à Longwood. Je le considérais comme m’étant opposé d’opinion, d’intérêts : voilà quels étaient mes rapports avec O’Méara. Il était donc entièrement libre à mon égard, il demeurait maître d’écrire alors ce qu’il lui plaisait, sans que cela pût influer sur l’opinion qu’il m’a inspirée depuis. Que sir Hudson Lowe prétende insinuer aujourd’hui que le docteur était deux et trois fois espion dans le même temps, savoir : pour le gouvernement, pour Napoléon et pour lui, sir Hudson Lowe, cela détruirait-il la vérité, l’authenticité des faits exposés dans son livre ? Au contraire : et duquel des trois corrupteurs gagnerait-il le salaire en révélant ces faits au public ? Napoléon n’est plus, le docteur n’a rien à en attendre, et il s’est fait des deux autres, par sa publication, d’ardents persécuteurs qui lui ont ravi ses emplois et menacent son repos ; c’est que son véritable crime, à leurs yeux, est le zèle importun d’un ami de la bienséance et des lois, qui, révolté d’inconvenantes et ignobles vexations, en a signalé les vrais auteurs pour en disculper son pays : voilà la chose. Je n’ai donc vu dans la communication si tardive des lettres confidentielles que vient de m’adresser sir Hudson Lowe, au moment même de son procès avec le docteur, qu’une espèce de délation intéressée que chacun qualifiera comme il l’entendra. Je n’en ai pas même accusé réception ; j’ai bien moins songé encore à m’en plaindre.

Mais puisque j’en suis à M. O’Méara et à son ouvrage, qu’il se trouve avoir tenu aussi un journal vers le même temps que moi, dans le même lieu et sur les mêmes sujets, je ferai observer que c’est assurément une circonstance bien heureuse pour l’authenticité des récits que le concours singulier de deux narrateurs qui, de position, de nation, d’opinion différentes, sans rapports entre eux, relatent des faits qu’ils ont puisés à la même source. Il devient curieux de les opposer l’un à l’autre. O’Méara est traduit chez nous, qu’on parcoure, qu’on compare les deux productions. Si l’on fait la part du génie des deux langues, des préjugés nationaux réciproques, de la différence de position des deux narrateurs, que présente la masse des deux récits ? une similitude parfaite ; car les légères différences sont même en quelque sorte la garantie de chacun, en ce qu’elles sont inévitables : où a-t-on jamais vu deux hommes écrivant ce dont ils ont été témoins ne pas différer ? Et que d’innocentes infidélités d’ailleurs n’avons-nous pas dû involontairement commettre en essayant de répéter de pures conversations prises au vol ! Toutefois je ne terminerai pas sans arrêter le lecteur sur une circonstance qui m’a frappé moi-même en lisant O’Méara, c’est que les conversations de Napoléon portent précisément avec elles le caractère de la position des deux personnes avec lesquelles il s’entretenait : tous les objets importants, chez O’Méara, sont beaucoup plus développés, plus suivis ; c’est que Napoléon parlait à quelqu’un à qui il croyait devoir apprendre ; chez moi, au contraire, ils sont presque toujours en sommaires ; c’est que l’Empereur s’exprimait alors devant celui qu’il supposait savoir. Au surplus, les récits du docteur ont eu un succès prodigieux en Angleterre, c’est que le sujet était riche, l’intention louable, le but moral ! en voilà assez pour faire fortune.

Pour moi, de mon côté, j’avance dans mon entreprise ; déjà j’en entrevois le terme, et je dois des actions de grâce pour le bon accueil aussi dont jusqu’ici je me vois accompagné. Je me suis cru un devoir et me suis voué à le remplir, non à demi, mais en conscience. Ayant à essayer de peindre l’homme des prodiges, non par mes faibles couleurs, mais à l’aide de ses propres paroles, de ses propres gestes, j’ai dû m’attacher surtout à demeurer minutieusement vrai, scrupuleusement fidèle ; et j’espère qu’après m’avoir lu, on me rendra la justice d’avouer que, pour y parvenir, j’ai fait abnégation de tout système, de toutes opinions, de tous partis, de toutes liaisons ; j’ai heurté des sentiments individuels ; je ne me suis point arrêté devant les plus hauts personnages ni les plus hautes considérations. D’un autre côté, je ne me suis point dissimulé aucun des graves inconvénients d’une telle marche, ni les nombreux chagrins qu’elle pouvait me créer : j’avais à craindre, ainsi qu’il n’arrive que trop souvent à l’impartiale vérité, de déplaire à tous et de déchaîner bien des voix ; l’autorité aussi, interprétant mal mes intentions sur un sujet si voisin encore de nos grands évènements, pouvait s’irriter, et j’avais à craindre d’être traduit devant les magistrats ; de là peut-être condamnation, amende, confiscation, prison. Il est bien vrai que j’aurais pu alléger mes embarras et m’y rendre en quelque sorte étranger en donnant ou en vendant mon manuscrit en France ou au dehors ; mais aurais-je rempli mon objet, et en dépit de toute condition de ma part, eût-on manqué de réalités ou de prétextes pour dénaturer ou mutiler ce recueil, dont tout le mérite repose dans son intégrité ? Aussi, tenant à ce qu’il ne subît aucune altération, et voulant demeurer maître jusqu’au dernier instant de la dernière ligne, à tous les autres inconvénients j’ai ajouté encore la chance d’une lésion dans ma fortune, en le publiant à mes risques et périls. D’Angleterre et d’Allemagne on m’a fait offrir un haut prix des portions que les circonstances devaient me forcer, supposait-on, de ne pas publier en France. J’ai répondu que rien n’avait été réservé, et qu’il n’était pas dans ma nature de laisser publier au dehors, sous mon nom, ce que je n’aurais pas osé publier au dedans sous les lois du pays, quelque difficiles, quelque sévères qu’elles pussent me paraître. Du reste, en dépit de toutes inquiétudes, je n’ai jusqu’ici qu’à m’applaudir tout à fait de la marche que j’ai cru devoir suivre. Les témoignages les plus flatteurs me sont arrivés de tout côté, et la loi est demeurée silencieuse ; peut-être même pourrait-elle me savoir quelque gré, dans nos temps de passion, de n’avoir pas désespéré de son impassibilité sur un sujet aussi délicat, et de l’avoir mise à même d’en fournir une preuve aussi décisive. Pour moi, j’en demeure fier pour elle ; grâces lui soient rendues.

Je n’ai prétendu être ni apologiste ni panégyriste ; mais j’ai voulu mettre chacun à même de le devenir à son gré, d’après sa propre conviction et ses propres sentiments ; et c’est ce qui m’a fait conserver dans l’ensemble du recueil jusqu’aux plus petites minuties, afin que chacun pût demeurer frappé par ce caractère de vérité qui naît de la contexture même des choses. Je n’en ai omis que les anecdotes personnelles ou les épithètes qui, se trouvant étrangères à mon objet, n’eussent été que gratuitement désobligeantes, et malheureusement beaucoup trop encore m’ont échappé. Hors d’état de pouvoir m’occuper avec beaucoup de réflexion, me hâtant avec précipitation, dans la crainte de ne pas atteindre la fin, entraîné par le but principal, je n’ai pu soigner suffisamment tous les accessoires. Aujourd’hui, quand on me relit les volumes publiés, je suis frappé de retrouver ce que j’aurais voulu, ce que même parfois je crois avoir effacé. Ma situation peut expliquer ces négligences, ainsi qu’un grand nombre d’irrégularités typographiques et plaider tant soit peu pour elles ; c’est que, entre le public et moi, il n’aura guère existé d’autres intermédiaires qu’un copiste et le prote : voilà l’inconvénient de ma solitude absolue ; sans conseils, sans avis, sans révisions. Mais, sera-t-on tenté de me dire peut-être, pourquoi n’avoir pas eu recours à tant de personnages dont la bienveillance, les lumières et la connaissance de la matière même eussent pu vous être d’un aussi grand service ? Voici ma réponse : Où a-t-on vu s’accorder en toutes choses deux témoins d’un même fait ? Il n’eût donc pas été deux de mes articles que chacun n’eût prétendu redresser en quelque chose à sa façon. Or, si j’avais cédé, les véritables paroles, les opinions, les jugements erronés ou non de Napoléon eussent bientôt disparu tout à fait ; et alors qu’eussé-je produit ? un livre refait à Paris. Si au contraire je m’étais obstiné à résister, on connaît les hommes sur ce point, j’eusse fort désobligé, et l’on ne m’eût point pardonné, d’avoir demandé des avis pour ne point les suivre.

Mais, pourra-t-on me dire encore, que n’attendiez-vous, à l’exemple de tous les auteurs de mémoires, qui généralement ne leur laissent voir le jour qu’après leur mort, afin d’éviter les inconvénients auxquels vous vous êtes exposé ? Quoi ! que j’attendisse ? Et le devoir auquel je me croyais tenu, comment se serait-il rempli ? Et mon intention de procurer des jouissances à ceux qui ont aimé, de forcer à l’estime ceux qui sont demeurés ennemis, que serait-elle devenue ? Quoi ! une foule de tous rangs, de toutes professions, de tous emplois, moi, tout le premier, qui l’avons servi avec orgueil et sincérité, qui l’avons aimé avec admiration, qui nous sommes enivrés de bonne foi de la gloire, de la splendeur, de la prospérité dont il rassasiait le pays, nous l’entendrions froidement calomnier chaque jour, nous nous sentirions à chaque instant injuriés dans sa personne ! et je possédais les moyens victorieux de répondre, et j’aurais gardé le silence ! et j’aurais attendu !… Et pour quelques légères considérations, j’aurais privé les contemporains avides ! Non. Et aussi bien le public se montrait-il vivement impatient ; il attendait et demandait des compagnons de Napoléon qu’ils lui fissent connaître ce qu’ils avaient recueilli de ses paroles ou lu dans sa pensée : or la tenue de mon Journal me rendait le mieux situé ; je me suis trouvé le plus tôt prêt, et je me suis hâté, à la voix de tous, d’accomplir ce devoir. Du reste, quoi qu’il pût m’arriver désormais, j’en tiens déjà la plus douce récompense dans les témoignages, les vœux, la sympathie qui me sont déjà parvenus, dans l’espèce de reconnaissance même dont des cœurs généreux et vraiment hauts sont venus m’entretenir avec transport.


Affaissement de l’Empereur – Sa santé continue de s’altérer sensiblement – Inquiétudes du médecin – Nos prisonniers en Angleterre ; les pontons, etc.


Vendredi 1er novembre.

Aujourd’hui le temps était très beau, l’Empereur a voulu en profiter ; il a essayé de sortir sur les deux heures. Après quelques pas dans le jardin, il a eu l’idée d’aller se reposer chez madame Bertrand ; il y est demeuré plus d’une heure dans un fauteuil, ne parlant point, souffrant et abattu. Au bout de ce temps, il a regagné languissamment sa chambre, où il s’est jeté sur son canapé, sommeillant comme la veille. Cet affaissement m’affectait douloureusement. Il essayait de temps à autre de combattre cette disposition ; mais il ne trouvait rien à dire, et, s’il voulait se mettre à lire, la lecture le dégoûtait tout aussitôt. Je l’ai quitté pour le laisser reposer.

Le docteur O’Méara est venu voir mon fils, dont l’état ne laissait pas que d’être inquiétant. Il avait été saigné hier de nouveau ; il avait eu des évanouissements trois ou quatre fois dans la journée.

Le docteur a profité de cette occasion pour me parler spécialement de la santé de l’Empereur, me confiant qu’il n’était pas sans inquiétude sur sa trop grande réclusion. Il ne cessait de prêcher, disait-il, pour plus d’exercice, et m’engageait à profiter des fréquentes occasions que j’avais de parler à l’Empereur pour l’amener à sortir davantage. Il est sûr, convenions-nous, qu’il changeait de manière à effrayer ; et lui (le docteur) n’hésitait pas à prononcer qu’un si complet repos, après une si grande agitation, pouvait devenir des plus funestes ; que toute maladie sérieuse, que pouvait amener si facilement la qualité du climat ou tout autre accident de la nature, lui deviendrait infailliblement mortelle. Les paroles du docteur, son anxiété, m’ont vivement touché. Dès ce temps, j’aurais dû deviner en lui cet intérêt réel qu’il a si bien prouvé depuis.

Sur les six heures, l’Empereur m’a fait appeler. Il était dans son bain, souffrant peut-être encore plus que de coutume. C’était, pensait-il, le résultat de sa sortie d’hier ; le bain lui a réussi. Il se trouvait un peu mieux. Il s’est mis à lire l’ambassade de lord Macartney en Chine ; ce qu’il a prolongé assez longtemps, dissertant, chemin faisant, sur bien des objets qu’il y rencontrait.

La rupture subite du traité d’Amiens, sous de si mauvais prétextes et avec autant de mauvaise foi de la part du ministère anglais, avait causé une vive irritation chez le Premier Consul, qui se sentait joué. La saisie de plusieurs bâtiments de notre commerce, avant même de nous déclarer la guerre, vint y mettre le comble. « Sur mes vives réclamations, disait l’Empereur, ils se contentèrent de répondre froidement que c’était leur usage, qu’ils l’avaient toujours fait, et ils disaient vrai ; mais les temps n’étaient plus pour la France de supporter patiemment une telle injustice ni une telle humiliation. J’étais devenu l’homme de ses droits et de sa gloire, et j’étais tout disposé à montrer à nos ennemis avec qui désormais ils avaient affaire. Malheureusement ici, par notre position réciproque, je ne pouvais venger une violence que par une violence plus forte encore. C’est une triste ressource que les représailles sur des innocents au fond ; mais je n’avais pas de choix.

À la lecture de l’ironique et insolente réponse faite à mes plaintes, j’expédiai, au milieu de la nuit même, l’ordre d’arrêter, par toute la France et sur tous les territoires occupés par nos armes, tous les Anglais quelconques, et de les retenir prisonniers en représailles de nos vaisseaux si injustement saisis. La plupart de ces Anglais étaient des hommes considérables, riches et titrés, venus pour leur plaisir. Plus l’acte était nouveau, plus l’injustice était flagrante, plus la chose me convenait. La clameur fut universelle. Tous ces Anglais s’adressèrent à moi ; je les renvoyais à leur gouvernement : leur sort dépendait de lui seul, répondais-je. Plusieurs, pour obtenir de s’en aller, furent jusqu’à proposer de se cotiser pour acquitter eux-mêmes le montant des vaisseaux arrêtés. Ce n’était pas de l’argent que je cherchais, leur faisais-je dire, mais l’observation de la simple morale, le redressement d’un tort odieux ; et, le croira-t-on ? l’administration anglaise, aussi astucieuse, aussi tenace dans ses droits maritimes que la cour de Rome dans ses prétentions religieuses, a mieux aimé laisser injustement dix ans dans les fers une masse très distinguée de ses compatriotes, que de renoncer authentiquement pour l’avenir à un misérable usage de rapines sur les mers.

« Déjà, en arrivant à la tête du gouvernement consulaire, j’avais eu une prise avec le cabinet anglais touchant les prisonniers, et cette fois je l’avais emporté. Le Directoire avait eu la sottise de se prêter à un arrangement qui nous était extrêmement préjudiciable et tout à fait à l’avantage des Anglais.

« Les Anglais nourrissaient leurs prisonniers en France, et nous avions la charge de nourrir les nôtres en Angleterre. Or nous avions assez peu d’Anglais chez nous, et ils tenaient beaucoup de Français chez eux. Les vivres étaient presque pour rien en France ; ils étaient d’un prix exorbitant en Angleterre. Les Anglais avaient donc fort peu de choses à payer, tandis que, de notre côté, nous devions envoyer des sommes énormes en pays ennemi, et nous étions fort pauvres. Ajoutez que tous ces détails exigeaient des agents croisés sur les lieux respectifs, et monsieur le commissaire anglais n’était autre chose que l’espion de nos affaires, l’entremetteur, le machinateur des complots de l’intérieur ourdis avec les émigrés du dehors. À peine eus-je pris connaissance d’un tel état de choses, que l’abus fut rayé d’un trait de plume. Il fut signifié au gouvernement anglais qu’à compter du moment, chaque nation nourrirait désormais les prisonniers qu’elle aurait faits, si mieux on n’aimait les échanger. On jeta les hauts cris, on menaça de les laisser mourir de faim. Je soupçonnais bien assez de dureté et d’égoïsme aux ministres anglais pour en avoir l’envie ; mais j’étais sûr que l’humanité de la nation s’en serait révoltée. On plia ; les malheureux Français n’en furent ni mieux ni plus mal, mais nous gagnâmes de grands avantages, et échappâmes à un arrangement qui était une espèce de joug et de tribut.

« Durant toute la guerre, je n’ai cessé d’offrir l’échange des prisonniers ; mais le gouvernement anglais, jugeant qu’il m’eût été avantageux, s’y est constamment refusé sous un prétexte ou sous un autre. Je n’ai rien à dire à cela ; la politique à la guerre marche avant le sentiment. Mais pourquoi se montrer barbare sans nécessité ? et c’est ce qu’ils ont fait quand ils ont vu grossir le nombre de leurs prisonniers. Alors a commencé pour nos malheureux compatriotes cet affreux supplice des pontons, dont les anciens eussent enrichi leur enfer, si leur imagination eût pu les concevoir. Ce n’est pas que je ne croie qu’il y avait exagération de la part de ceux qui accusaient ; mais aussi il n’y a pas eu de vérité dans ceux qui se défendaient. Nous savons ce que c’est qu’un rapport au parlement : ici nous en sommes sûrs quand nous lisons les calomnies et les mensonges que débitent en plein parlement, avec une si froide intrépidité, ces méchants, qui n’ont pas rougi de se faire nos bourreaux. Les pontons portent avec eux leur vérité, il suffit du simple fait : y avoir jeté de pauvres soldats qui n’étaient point accoutumés à la mer ; les avoir entassés les uns sur les autres dans des lieux infects, trop étroits pour les contenir ; leur avoir fait respirer deux fois par vingt-quatre heures, à la marée basse, les exhalaisons pestilentielles de la vase ; avoir prolongé dix ou douze ans ce supplice de chaque jour, n’est-ce pas assez pour que le sang bouillonne au hideux tableau d’une telle barbarie ? Et, sur ce point, je me reproche fort de n’avoir pas usé de représailles, de n’avoir pas jeté dans des pontons pareils, non les pauvres matelots et soldats dont la voix ne compte pas, mais tous les milords et la masse de la classe distinguée. Je leur eusse laissé libre correspondance avec leur pays, leurs familles, et leurs cris eussent assourdi les ministres et les eussent fait reculer. Il est vrai que les salons de Paris, toujours les meilleurs alliés des ennemis, n’eussent pas manqué de me dire un tigre, un cannibale : n’importe, je le devais aux Français, qui m’avaient chargé de les protéger et de les défendre. J’ai manqué de caractère : c’était mon devoir. » Et il m’a demandé si les pontons existaient de mon temps. Je ne pouvais le lui dire ; cependant je pensais que non, parce que j’étais sûr qu’alors existaient des prisons parquées en pleine campagne ; que beaucoup d’Anglais les visitaient, faisant du bien aux prisonniers, achetant leurs petits travaux. Toutefois ils devaient être bien mal et souffrir de la faim ; car on racontait qu’un agent du gouvernement y étant entré à cheval, et en étant descendu un instant, il n’avait pas eu le dos tourné, que le pauvre animal, en un clin d’œil, avait été enlevé, dépecé et dévoré. Je ne garantissais pas le fait ; mais il nous avait été raconté par des Anglais mêmes, et il est vrai que les fanatiques d’entre eux ne le citaient pas comme preuve des besoins des prisonniers français, mais bien pour faire ressortir toute leur férocité et leur voracité. L’Empereur en riait comme d’un conte bleu, disant que la nature aurait à en frémir si la chose était réelle ; car il est bien évident à qui que ce soit, remarquait-il, qu’il n’y a que la faim poussée jusqu’à la rage qui puisse porter à dévorer du cheval. Je lui donnais une autre raison pour croire que de mon temps il n’y avait point encore de pontons, c’est qu’il avait été grandement question de consacrer aux prisonniers quelques petites îles désertes situées entre l’Angleterre et l’Irlande. On les y eût déposés ; toute embarcation quelconque eût été soustraite, on les eût tout à fait abandonnés à eux-mêmes dans un complet isolement, et il n’eût plus été besoin que de quelques bâtiments légers, en constante croisière, pour les garder. Seulement on objectait qu’en cas de descente de la part de l’ennemi, son grand et facile objet serait d’aborder ces îles, et qu’en y distribuant des armes, il y recruterait une armée toute faite. Et peut-être, disais-je, est-ce cette première idée qui aura conduit à celle des pontons ? car le nombre des prisonniers croissant toujours, on s’effrayait de les avoir à terre au milieu de soi par la disposition d’une partie de la population, qu’on soupçonnait d’être fort portée à fraterniser avec les Français. « Eh bien ! disait Napoléon, je conçois ces îles, car la sûreté et la propre conservation avant tout. Mais le supplice des pontons est une tache à l’humanité anglaise, un aiguillon de fureur qui ne peut sortir du cœur des prisonniers français.

« L’article des prisonniers a été un des points sur lesquels s’est exercée la mauvaise foi habituelle des ministres anglais, avec ce machiavélisme ordinaire qui caractérise si bien l’école actuelle. Absolument résolus à repousser tout échange, et ne voulant pas être accusés de s’y refuser, ils multipliaient et dénaturaient les prétextes. C’était d’abord mon atroce violation des droits civilisés envers les détenus, que je prétendais considérer comme des prisonniers, principe qu’il ne leur était pas permis de reconnaître, disaient-ils, par quelque considération que ce fût. Ensuite vinrent les évasions réciproques. Quelques-uns des détenus, qui chez nous demeuraient libres sur parole, s’étant évadés, ils furent accueillis chez eux avec acclamations. Des Français en firent autant, et je blâmai leur retour. Je fus jusqu’à proposer qu’on se renvoyât réciproquement ceux qui avaient violé leurs engagements ; mais il me fut répondu que des détenus n’étaient pas des prisonniers, qu’ils n’avaient fait qu’user d’un droit légitime, qu’ils avaient échappé à l’oppression, qu’ils avaient bien fait ; et on les employa. Dès ce moment, j’engageai les miens à s’évader, je les employai, et les ministres remplirent leurs journaux des plus effrontées diatribes, me signalèrent à l’Europe comme un homme sans morale, sans foi ni loi, etc.

Quand enfin, par un motif quelconque, il leur convint de traiter de l’échange, ou peut-être aussi quand il leur vint une idée qu’ils crurent propre à me jouer sur ce point, ils envoyèrent un commissaire ; les grandes difficultés disparurent, et les bases se posèrent pour l’amour de l’humanité et autres grands mots. Ils consentirent à compter les détenus au nombre des prisonniers, et à y admettre l’armée hanovrienne, que j’avais faite prisonnière et licenciée sur parole. Ce point avait été longtemps un obstacle ; car les Hanovriens n’étaient pas Anglais, insinuait-on. Tout allait bien jusque-là et semblait marcher à une conclusion facile ; mais je connaissais mes adversaires, et je lisais leurs véritables intentions. Ils avaient plus de Français que je n’avais d’Anglais ; une fois qu’ils eussent tenu les leurs, ils n’auraient pas manqué d’incidents pour en demeurer là, et le restant de mes pauvres Français fût demeuré dans les pontons à éternité. Je déclarai donc que je ne voulais pas d’un échange partiel, mais bien d’un échange total ; et voici, disais-je, ce qui allait le faciliter. Je convenais avoir beaucoup moins d’Anglais qu’ils n’avaient de Français ; mais j’avais aussi des Espagnols, des Portugais et autres alliés des Anglais, pris, sous leurs bannières, dans la même cause ; et, par cette nouvelle combinaison, je présentais à mon tour une masse de prisonniers bien plus considérable que la leur. Eh bien ! j’offrais de rendre le tout pour le tout. Cette proposition déconcerta d’abord, elle fut discutée et repoussée. Toutefois, quand on crut avoir découvert l’artifice propre, à se procurer le même résultat, on accéda à ma proposition ; mais j’avais l’œil à tout. Il m’était évident que si on commençait d’abord par échanger tout simplement Français contre Anglais, une fois qu’ils se sentiraient nantis, ils ne manqueraient pas de prétextes pour en demeurer là, et que nous rentrerions dans leur hypothèse première : les prisonniers anglais n’étaient guère que le tiers des nôtres en Angleterre. J’offris alors, pour éviter tout malentendu réciproque, d’échanger par transports de trois mille seulement à la fois ; on me rendrait trois mille Français, contre lesquels je donnerais mille Anglais et deux mille Hanovriens, Espagnols, Portugais et autres. De la sorte, s’il survenait quelque querelle, disais-je, et qu’on s’arrêtât, nous demeurions toujours dans les mêmes proportions qu’auparavant, et sans nous être trompés les uns les autres ; que si le tout, au contraire, allait sans malencontre jusqu’à la fin, je promettais de rendre le reste par-dessus le marché. J’avais si bien deviné, que ces détails, si raisonnables au fond, puisque le principe en avait été adopté, firent jeter les hauts cris ; on rompit tout, et on se sépara. Néanmoins, soit que les ministres anglais tinssent réellement à ravoir leurs compatriotes, soit qu’ils fussent frappés de mon obstination à ne pas me laisser duper, il paraît qu’ils allaient entendre enfin à une conclusion finale que je faisais proposer de nouveau par une voie détournée, quand nos désastres de Russie vinrent leur rendre toutes leurs espérances et détruire toutes mes prétentions. »

L’Empereur s’est étendu ensuite sur le bon traitement dont nous avions usé nous-mêmes envers les prisonniers que nous avons eus chez nous. Ce traitement était aussi généreux, disait-il, aussi libéral que possible ; il n’imaginait pas qu’aucune nation eût eu la pensée d’en élever aucun reproche. « Nous aurions eu, disait-il, en notre faveur le témoignage et les sentiments des prisonniers mêmes ; car, à l’exception de ceux qui tenaient ardemment à leurs lois locales, ou, en d’autres mots, au sentiment de la liberté, ce qui se réduisait aux Anglais et aux Espagnols, tout le reste, les Autrichiens, les Prussiens, les Russes, nous demeuraient volontiers ; ils nous quittaient avec peine et nous revenaient avec plaisir. Cette disposition a influé plus d’une fois sur l’opiniâtreté de leurs efforts ou de leur résistance, etc. »

L’Empereur disait encore : « J’ai eu le projet d’amener en Europe un changement dans le droit et la coutume publique à l’égard des prisonniers. J’aurais voulu les enrégimenter et les faire travailler militairement à des monuments ou à de grandes entreprises, ils eussent reçu leur solde qu’ils eussent gagnée ; on eût sauvé la fainéantise et tous les désordres qu’amène d’ordinaire parmi eux leur complète oisiveté ; ils eussent été bien nourris, bien vêtus, et n’eussent manqué de rien, sans coûter néanmoins à l’État, qui eût reçu leur travail en équivalent ; tout le monde y eût gagné. Mais mon idée ne prospéra point au Conseil d’État ; on m’y laissa apercevoir cette fausse philanthropie qui égare tant de monde. On eut l’air de regarder comme dur et barbare de vouloir les contraindre au travail. On laissa voir qu’on craignait les représailles. Un prisonnier est déjà assez malheureux d’avoir perdu sa liberté, disait-on ; on ne croyait pas qu’on put avoir des droits sur l’emploi de son temps ni sur une partie de ses actions. – Mais c’est là l’abus dont je me plains, disais-je, et que je voudrais corriger. Un prisonnier peut et doit s’attendre à des gênes légitimes ; et celles que je lui inflige sont pour son bien autant que pour celui d’autrui. Je n’exige pas de lui plus de peine, plus de fatigue, mais moins de danger que dans son état habituel et journalier. Vous craignez les représailles, que l’ennemi ne traite de la sorte nos Français ? Mais plût au ciel ! Ce serait ce que j’estimerais le plus heureux du monde ! Je verrais mes matelots, mes soldats occupés aux champs ou sur des places publiques, au lieu de les savoir ensevelis vivants au fond de leurs affreux pontons. On me les renverrait sains, laborieux, endurcis au travail, et chacun, dans chaque pays, laisserait après soi des travaux qui dédommageraient en quelque chose des funestes ravages de la guerre, etc. Par accommodement on arrêta l’organisation de quelques corps de prisonniers comme travailleurs volontaires ou quelque chose de la sorte, mais ce n’était nullement là toute mon idée. »