Mémorial de Sainte-Hélène (1842)/Tome 2/Chapitre 09

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Ernest Bourdin (Tome IIp. 368-389).


Chapitre 9.


Anvers ; grandes intentions de Napoléon à son égard ; est une des causes de sa chute – Généreux sentiments qui font refuser le traité de Chatillon – Travaux maritimes, Cherbourg, etc. – Rapport officiel sur l’empire en 1815 – Total des dépenses en travaux, sous Napoléon.


Samedi 2.

L’Empereur n’est pas sorti de sa chambre. Quand je me suis rendu auprès de lui, je l’ai trouvé très souffrant, c’était d’une espèce de courbature ou de transpiration arrêtée ; de plus, il avait une fluxion décidée. Il m’a retenu la plus grande partie du jour, cherchant parfois à causer, parfois encore cherchant à sommeiller. Il changeait à chaque instant de place et de situation, essayait de marcher, et revenait souvent près du feu : il avait évidemment de la fièvre.

Dans un de ses nombreux sujets de conversations rompues, il s’est arrêté avec suite sur Anvers, son arsenal, ses fortifications, son importance, les grandes vues politiques et militaires qu’il avait eues sur ce point si heureusement situé, etc., etc., etc.

Il a dit qu’il avait beaucoup fait pour Anvers, mais que c’était encore peu auprès de ce qu’il comptait faire. Par mer il voulait en faire un point d’attaque mortel à l’ennemi, par terre il voulait le rendre une ressource certaine en cas de grands désastres, un vrai point de salut national ; il voulait le rendre capable de recueillir une armée entière dans sa défaite et de résister à un an de tranchée ouverte, intervalle pendant lequel une nation avait le temps, disait-il, de venir en masse la délivrer et reprendre l’offensive. Cinq à six places de la sorte, ajoutait-il, étaient d’ailleurs le système de défense nouveau qu’il avait le projet d’introduire à l’avenir. On admirait déjà beaucoup les travaux exécutés en si peu de temps à Anvers, ses nombreux chantiers, ses magasins, ses grands bassins, mais tout cela n’était encore rien, disait l’Empereur, ce n’était encore là que la ville commerçante, la ville militaire devait être sur la rive opposée ; on avait déjà acheté le terrain ; on l’avait payé à vil prix, et, par une spéculation adroite, on en eût revendu à un très haut bénéfice, à mesure que la ville se serait élevée, ce qui eût contribué à diminuer d’autant la dépense totale. Les vaisseaux à trois ponts fussent entrés tout armés dans les bassins d’hiver. On eût construit des formes couvertes pour retirer à sec les vaisseaux pendant la paix, etc.

L’Empereur disait qu’il avait arrêté que le tout fût gigantesque et colossal. Anvers eût été à lui seul toute une province. En revenant à ce superbe établissement, il remarquait que cette place était une des grandes causes qu’il était ici, à Sainte-Hélène ; que la cession d’Anvers était un des motifs qui l’avaient déterminé à ne pas signer la paix de Châtillon. Si on eût voulu lui laisser cette place, peut-être eût-il conclu ; et il se demandait s’il n’avait pas eu tort de se refuser à signer l’ultimatum. « Il y avait encore alors, disait-il, bien des ressources et bien des chances, sans doute, mais aussi que de choses à dire contre ! » Et il concluait : « J’ai dû m’y refuser, et je l’ai fait en toute connaissance de cause ; aussi, même sur mon roc, ici, en cet instant, au sein de toutes mes misères, je ne m’en repens pas. Peu me comprendront, je le sais, mais pour le vulgaire même, et malgré la tournure fatale des évènements, ne doit-il pas aujourd’hui demeurer visible que le devoir et l’honneur ne me laissaient pas d’autre parti ? Les alliés, une fois qu’ils m'eussent entamé, en seraient-ils demeurés là ? Leur paix eut-elle été de bonne foi, leur réconciliation sincère ? C’eût été bien peu les connaître, c’eût été vraie folie que de le croire et de s’y abandonner. N’eussent-ils pas profité de l’avantage immense que le traité leur eût consacré pour achever, par l’intrigue, ce qu’ils avaient commencé par les armes ? Et que devenaient la sûreté, l’indépendance, l’avenir de la France ? Que devenaient mes obligations, mes serments, mon honneur ? Les alliés ne m’eussent-ils pas perdu au moral dans les esprits, comme ils venaient de le faire sur le champ de bataille ? Ils n’eussent trouvé l’opinion que trop bien préparée ! Que de reproches la France ne m’eût-elle pas faits d’avoir laissé morceler le territoire confié à ma garde ! Que de fautes l’injustice et le malheur n’eussent pas accumulées sur ma tête ! Avec quelle impatience les Français, pleins du souvenir de leur puissance et de leur gloire, eussent supporté, dans ces jours de deuil, les charges inévitables dont il eût fallu les accabler ! Et de là des commotions nouvelles, l’anarchie, la dissolution, la mort. Je préférai de courir jusqu’à extinction les chances des combats, et d’abdiquer au besoin[1], etc. »

Je convenais que l’Empereur avait toute raison. Il avait perdu le trône il est vrai, mais volontairement, et en lui préférant notre salut et son honneur. L’histoire apprécierait dignement ce sublime sacrifice. La puissance et la vie sont passagères ; la gloire seule demeure, elle est immortelle.

Mais, demandait alors l’Empereur, l’histoire serait-elle bien juste ? pourrait-elle l’être ? On était inondé, disait-il, de tant de pamphlets et de mensonges, ses actions étaient tellement défigurées, son caractère si obscurci si méconnu ! etc. On répondait que le temps de sa vie serait précisément le plus incertain ; que ses contemporains seuls pourraient tout au plus être injustes ; que les nuages disparaîtraient, ainsi qu’il l’avait déjà dit lui-même à mesure qu’il s’avancerait dans la postérité ; qu’il gagnait déjà chaque jour ; que l’homme de génie s’en saisirait comme du plus beau sujet de l’histoire ; que la première catastrophe seule eût été peut-être fatale à sa mémoire, beaucoup de voix étant alors contre lui, mais que les prodiges de son retour, les actes de sa courte administration, son exil à Sainte-Hélène, le laissent aujourd’hui rayonnant de gloire aux yeux des peuples et aux pinceaux de l’avenir. « Il est vrai, a-t-il repris avec une espèce de satisfaction, que ma destinée se montre au rebours des autres ; la chute les abaisse d’ordinaire, la mienne me relève infiniment. Chaque jour me dépouille de ma peau de tyran, de meurtrier, de féroce… »

Et après quelques secondes de silence, il est revenu sur Anvers et l’expédition anglaise. « Le gouvernement anglais et son général ont lutté d’impéritie, a-t-il dit. Si lord Chatam, que nos soldats n’appelèrent que milord j’attends, se fût précipité vigoureusement, sans doute il pouvait peut-être détruire notre bel et précieux établissement par un coup de main ; mais le premier moment perdu, et notre flotte rentrée, la place se trouvait à l’abri. On a fait beaucoup trop d’étalage des efforts et des mesures prises pour son salut. On n’avait excité le zèle des citoyens que dans des intentions mystérieuses et coupables. » Et comme je lui fournissais quelques détails dont j’avais été le témoin, et qu’il m’est arrivé de dire que d’ordinaire les maréchaux passent les armées en revue, mais qu’ici c’était l’armée qui semblait passer les maréchaux en revue, en ayant vu trois successivement en très peu de temps : « C’est que les circonstances politiques le commandaient ainsi, a dit Napoléon. J’y envoyai Bessières, parce que la crise demandait un homme de confiance et tout à fait sûr ; dès qu’elle fut passée, je ne tardai pas à le remplacer pour le ravoir auprès de moi. »

Les travaux maritimes d’Anvers, quelque immenses qu’ils aient été, ne sont qu’une petite portion de ceux que l’on doit à Napoléon. Attaché, comme membre du Conseil d’État, à la section de la marine, je possède, ex officio, la notice de ces travaux arrêtés, entrepris ou achevés ; on me saura gré sans doute d’en consigner ici la nomenclature, que j’établis dans son ordre géographique en allant du midi au nord.

Le fort Boyard, qui devait agrandir et défendre le mouillage de l’île d’Aix, duquel mouillage, à force de persévérance et d’audace, on était venu à bout de découvrir, pour les vaisseaux de ligne même, un passage hors de la vue de l’ennemi, entre Oléron et la terre, pour atteindre les mouillages de la Gironde et ses débouquements.

Les grands et beaux travaux de Cherbourg. – Mentionné déjà plus haut le 15 juillet 1816.

Les nombreux travaux nécessités par la flottille destinée à l’invasion de l’Angleterre. – Il fallait lui préparer des mouillages, combiner ses appareillages et lui ménager toutes les opérations offensives et défensives, ce qui nécessita sur plusieurs points des constructions de forts en maçonnerie et en bois, des quais, des creusements, des jetées, des barrages, des écluses, etc.

Boulogne fut choisi pour le centre du rassemblement ; Wimereux, Ambleteuse et Étaples pour ses ailes ou succursales. Boulogne fut mis à même de recueillir à lui seul plus de 2.000 bâtiments de diverses espèces. Outre son port naturel, on y obtint un bassin artificiel à l’aide d’un barrage fermé au milieu par une écluse de 24 pieds de largeur. Ce bassin reçut 8 ou 900 bâtiments toujours à flot et en constant état d’appareillage ; et l’écluse, par la retenue qui la précède, eut l’avantage de procurer encore des chasses qui entretenaient le vrai port à une bonne profondeur, et débarrassaient son entrée des bancs de sable trop sujets à l’obstruer. Wimereux, Étaples, Ambleteuse, de leur côté, furent mis à même simultanément de recevoir un nombre analogue de bâtiments : environ 1.000 à eux trois, et le tout s’exécuta dans l’espace de deux ans.

Des réparations et améliorations locales importantes à tous les ports de la côte. – Le Havre, où on a détruit, à l’aide d’une forte écluse de chasse, le banc de galets qui en obstruait l’entrée ; Saint-Valery, Dieppe, Calais, Gravelines, Dunkerque, dont on a désencombré le port et fait disparaître le marais qui couvrait la ville ; Ostende, qu’on avait destiné à recevoir une seconde flottille, et dont on assura la libre entrée par le dévasement de son chenal, etc., etc.

Les travaux de Flessingue. – Cette ville étant tombée momentanément au pouvoir des Anglais, qui, en l’évacuant, détruisirent tous les établissements militaires, l’Empereur profita de cet accident pour ordonner la reconstruction de tous les travaux sur un pied beaucoup plus large. Appréciant toute l’importance de sa position géographique, il voulut qu’on recreusât et agrandît le bassin ainsi que son entrée, qu’on approfondît le chenal de manière à ce que ce bassin pût admettre à l’avenir même les vaisseaux de 80, et y laisser hiverner une escadre de vingt vaisseaux toujours prête à mettre à la voile en une ou deux marées, ce qu’on devait obtenir à l’aide d’une idée fort ingénieuse fournie par le commandant maritime de la place : la simple retenue des eaux de la marée haute dans les fossés de la ville. L’acquisition de ce bassin devenait des plus précieuses, en ce qu’en appareillant en dehors de tous les embarras de l’Escaut, on se trouvait immédiatement rendu sur les côtes d’Angleterre, ce qui devait, de nécessité, tenir les Anglais constamment en alarmes et toujours en croisière ; tandis que jusque-là, dès qu’ils savaient nos vaisseaux désarmés dans Flessingue, ou remontés à Anvers par l’approche de l’hiver, ils rentraient tranquillement chez eux, n’ayant plus rien à surveiller jusqu’au retour de la belle saison. Mais les fortifications de Flessingue devaient répondre à un dépôt aussi précieux que toute une escadre ; aussi on les multiplia sur plusieurs points ; et en reconstruisant certains magasins et établissements, il fut prescrit de les voûter à l’abri de la bombe, et d’armer leurs sommités de batteries. Flessingue eût été hérissé de canons, il fût devenu inattaquable.

Les travaux commencés à Terneuse. – L’embouchure occidentale de l’Escaut était tellement importante pour les manœuvres d’entrée et de sortie de notre flotte, et les inconvénients de l’hiver, qui chaque année obligeait de les faire remonter jusqu’à Anvers, créaient de telles difficultés que l’Empereur avait décidé un moment de fonder un arsenal plus important encore que Flessingue à l’embouchure même du fleuve. Le point de Terneuse, sur la rive gauche de l’Escaut, à trois lieues de son embouchure, fut choisi, et les travaux immédiatement commencés. Toutefois ils furent restreints ensuite, et l’ensemble ajourné à cause de la longueur du temps qu’ils eussent exigée, aussi bien que par l’énormité de leurs dépenses.

Les grands et immenses travaux d’Anvers. – Cette ville, à près de vingt lieues de la mer, dont elle est séparée par une route sinueuse et très difficile, semblait se refuser aux avantages désirables dans un arsenal maritime ; il ne s’y trouvait que de faibles établissements de commerce. Une flotte qui y serait construite aurait beaucoup de peine à descendre ; elle aurait peu d’abris contre les coups de vent et les entreprises de l’ennemi ; elle serait inutile pendant près d’un tiers de l’année, l’approche de l’hiver et des glaces la forçant de remonter et de chercher ensuite un abri hors du courant et des glaces du fleuve, car il n’y existait pas de bassins flottables. Mais toutes ces difficultés ne furent rien aux yeux de Napoléon. Dans son impatience de faire sentir aux Anglais le danger de l’Escaut, qu’ils avaient si souvent eux-mêmes désigné comme devant leur être si redoutable, il ordonna, il voulut ; et en moins de huit années, Anvers se montra un arsenal maritime de première importance, et l’Escaut portait déjà une flotte considérable. Tout y fut pris à la fondation et fait à neuf, les magasins de toute espèce, les quais, les chantiers, etc. Un asile provisoire fut trouvé pour les vaisseaux contre les glaces du fleuve, au Ruppel, tandis qu’on achevait de creuser dans la ville même deux grands bassins à flot, convenables pour les vaisseaux de tous rangs, complètement armés. Vingt cales de construction, sur un même alignement, furent élevées comme par enchantement, et vingt bâtiments posés à la fois sur ces chantiers offraient au voyageur qui arrivait par la Tête-de-Flandre le spectacle imposant et singulier de vingt vaisseaux de ligne se présentant rangés en forme d’escadron. La plupart de tant de choses n’étaient pourtant encore dans la pensée de Napoléon qu’un provisoire momentanément emprunté au commerce. Il avait l’intention d’établir un arsenal complet et bien plus grand en face d’Anvers, à la Tête-de-Flandre, sur la rive opposée. Il avait d’abord eu le projet hardi de jeter un pont au travers de ce fleuve difficile ; mais il finit par se décider pour des ponts volants très ingénieux. L’empereur, ainsi que je l’ai déjà mentionné plus haut, avait sur Anvers les idées les plus gigantesques ; il en eût prolongé l’ensemble, les détails et les moyens jusqu’à la mer. Aussi avait-il dit qu’il voulait qu’Anvers à lui seul finît par devenir toute une province, un petit royaume. Il s’y était attaché comme à une de ses plus importantes créations. Il y fit plusieurs voyages, inspectant et discutant lui-même les petits détails.

C’est une de ces occasions qui le mit un jour aux prises sur le métier avec un capitaine ou lieutenant-colonel du génie qui concourait modestement et obscurément aux fortifications de la place. À quelque temps de là, cet officier reçut, inopinément une lettre d’avancement, sa nomination d’aide de camp de l’Empereur, et l’ordre de se rendre en service aux Tuileries. Le pauvre officier crut rêver, ou ne douta pas qu’on ne se fût trompé. Ses mœurs étaient si innocentes et ses liaisons si restreintes, que, se rappelant m’avoir vu jadis une fois à Anvers, il me prit pour une de ses ressources, et, arrivant à Paris, vint me confier toute son ignorance de la cour et son extrême embarras d’y paraître. Mais il était facile à rassurer ; il y entrait par la belle porte, et s’y présentait avec un bon fonds. Cet officier est le général Bernard, dont cette circonstance mit les talents au grand jour, et qui, lors de nos catastrophes, a été recueilli par les États-Unis, qui l’ont placé à la tête de leurs travaux militaires.

Napoléon accoutumait, du reste, à de pareilles surprises. Partout où il devinait le talent, il s’en saisissait et le mettait à sa place, sans qu’aucunes considérations secondaires l’arrêtassent. C’était là une de ses grandes nuances caractéristiques.

Les travaux en Hollande. – À peine la Hollande fut-elle sous la main de Napoléon, que son ardeur créatrice se porta sur toutes les branches de son économie politique. Il répara et accrut aussitôt les arsenaux de la Meuse, ceux de Rotterdam et d’Helvœt-Sluys. Les vaisseaux de guerre n’atteignaient Amsterdam et n’en sortaient qu’à force d’argent, de temps et d’efforts ; il fallait les traîner vides et désarmés sur des chameaux à l’ouverture du Zuyderzée. C’étaient des opérations qui ne convenaient plus à la célérité et aux grands moyens du temps. L’Empereur résolut de transporter l’arsenal du Nord (celui d’Amsterdam) en dehors de tous ces grands embarras, et ordonna la création ou l’amélioration du Nievendip, où en peu de temps vingt-cinq vaisseaux pouvaient déjà hiverner en sûreté et s’amarrer à des quais magnifiques. Ce point précieux fut placé sous la défense du système militaire du Helder, clef de la Hollande, dont l’étendue avait été calculée, dans la pensée de l’Empereur, de manière à faire du Nievendip l’Anvers du Zuyderzée.

Travaux du Veser, de l’Ems, de l’Elbe. – Dès que Napoléon eut réuni les pays de Brême, Hambourg et Lubeck à l’empire, ses travaux et ses créations s’y répandirent avec sa domination. Il ordonna des ouvrages pour rendre l’Elbe accessible à des vaisseaux de ligne, et projeta de construire un arsenal maritime à Delfzil, à l’embouchure de l’Ems ; mais ce qui l’occupa surtout, ce fut un système de canalisation à l’aide de l’Ems, du Veser et de l’Elbe, qui put joindre la Hollande à la Baltique ; ce qui nous eût permis désormais de communiquer en toute sûreté, et par une simple navigation intérieure, de Bordeaux et de la Méditerranée avec les puissances du Nord. Nous en eussions reçu à notre aise toutes les productions navales pour chacun de nos ports, et nous eussions pu faire déboucher contre elles au besoin nos flottilles de la Manche et de la Hollande, etc., etc.

Tant et de si grands travaux furent conçus et la plupart exécutés en un clin d’œil. La volonté créatrice de Napoléon les ordonna ; le ministre Decrès les poursuivit avec obstination. Les Prony, les Sganzin, les Cachin et autres en fournirent les plans et les exécutèrent. Heureux les noms qui se rattachent à de tels monuments ! ils ne périssent jamais !

Si à ce que nous venons d’énumérer on joint d’autres prodiges simultanés dans toutes les autres branches et sur toutes les autres parties du territoire, et si l’on considère qu’ils s’exécutaient au milieu d’une guerre perpétuelle, et sans plus, peut-être même avec moins de charges qu’il n’en pèse aujourd’hui, après une longue paix, sur chacun des pays qui composaient ce vaste empire, on aura le droit sans doute de s’extasier de surprise et d’admiration, tant est grande pourtant l’influence d’une volonté ferme, et celle des lumières armées du pouvoir, et du secours de finances sagement et rigoureusement conduites ! Certes, si à ce que nous venons de mentionner on veut unir par la pensée la masse des fortifications, la multitude des routes, la foule des ponts, celle des canaux, la grande quantité d’édifices, on n’hésitera pas à prononcer que jamais homme sur la terre ne fit autant de choses en aussi peu de temps et en surchargeant moins les peuples.

L’Italie, dont il était le roi, eut aussi sa part de ces magnifiques créations. Il brisa les Alpes en plusieurs points, sillonna les Apennins des plus belles routes, construisit un arsenal maritime à Gênes, fortifia Corfou de manière à en faire la clef de la Grèce, répara et agrandit le port de Venise dont il voulait faire creuser les passes, et qu’en attendant on rendit propres à nos gros vaisseaux français, à l’aide du système des chameaux de la Hollande ; et, comme dès en sortant ils couraient risque d’être attaqués dans cette attitude dangereuse sur leurs chameaux, il fut ordonné de voir si ceux-ci ne pouvaient pas être armés eux-mêmes de leurs propres batteries, ce qui, je crois, a été exécuté ou allait l’être. Napoléon, en outre, méditait encore un arsenal maritime à Raguse, un autre à Pola en Istrie, un autre à Ancône ; il arrêtait l’heureuse et hardie mesure d’unir le golfe de Venise à celui de Gênes, à l’aide du Pô et d’un canal qui, partant d’Alexandrie, eût gagné Savone au travers de l’Apennin ; résultat immense, qui, indépendamment de tous les grands profits du commerce, eût eu, sous le rapport militaire, l’inappréciable avantage de mettre en communication directe et à l’abri de l’ennemi Venise et toutes les productions navales de l’Adriatique avec Toulon et tous ses besoins maritimes. Enfin Napoléon désencombrait Rome, restaurait un grand nombre d’anciens vestiges des Romains, projetait le dessèchement des marais Pontins, etc., etc.

Du reste, voici le préambule de l’exposé de la situation de l’empire, présenté au Corps Législatif, dans la séance du 25 février 1813, par le comte de Montalivet, ministre de l’intérieur. C’est dans ce magnifique exposé, fondé dans tous ses points sur des documents authentiques à l’appui, qu’on pourrait prendre une idée juste de l’ensemble des merveilles de l’administration de l’empereur Napoléon. Nous avons cru nous rendre agréable en terminant par le détail officiel des dépenses en travaux publics sous cette époque à jamais mémorable.

« Messieurs, dit le ministre, Sa Majesté m’a ordonné de vous faire connaître la situation de l’intérieur de l’empire dans les années 1811 et 1812.

« Vous verrez avec satisfaction que, malgré les grandes armées que l’état de la guerre maritime et continentale oblige de tenir sur pied, la population a continué de s’accroître, que notre industrie a fait de nouveaux progrès, que jamais les terres n’ont été mieux cultivées, les manufactures plus florissantes ; qu’à aucune époque de notre histoire la richesse n’a été plus répandue dans les diverses classes de la société.

« Le simple cultivateur aujourd’hui connaît les jouissances qui lui furent jusqu’à présent étrangères ; il achète au plus haut prix les terres qui sont à sa convenance ; ses vêtements sont meilleurs, sa nourriture est plus abondante et plus substantielle ; il reconstruit ses maisons plus commodes et plus solides.

« Les nouveaux procédés dans l’agriculture, dans l’industrie, dans les arts utiles, ne sont plus repoussés, par cela même qu’ils sont nouveaux. Partout on tente des essais, et ce que l’expérience démontre préférable est utilement substitué aux anciennes routines. Les prairies artificielles se sont multipliées ; le système des jachères s’abandonne ; des assolements mieux entendus, de nouvelles cultures augmentent le produit de nos terres. Les bestiaux se multiplient, les races s’améliorent ; de simples laboureurs ont acquis les moyens de se procurer à de hauts prix des béliers de race espagnole, les étalons de nos meilleures espèces de chevaux : éclairés sur leurs vrais intérêts, ils n’hésitent pas à faire ces utiles achats. Ainsi les besoins de nos manufactures, de notre agriculture et de nos armées sont chaque jour mieux assurés.

« Ce degré de prospérité est dû aux lois libérales qui régissent ce grand empire, à la suppression de la féodalité, des dîmes, des mainmortes, des ordres monastiques ; suppression qui a constitué ou affranchi ce grand nombre de propriétés particulières, aujourd’hui le patrimoine libre d’une multitude de familles jadis prolétaires ; il est dû à l’égalité des partages, à la clarté et à la simplification des lois sur la propriété et sur les hypothèques, à la promptitude avec laquelle sont jugés les procès dont le nombre décroît chaque jour. C’est à ces mêmes causes, et à l’influence de la vaccine, que l’on doit attribuer l’accroissement de la population. Et pourquoi ne dirions-nous pas que la conscription elle-même, qui, chaque année, fait passer sous nos drapeaux l’élite de notre jeunesse, a contribué à cet accroissement en multipliant le nombre des mariages, en les favorisant, parce qu’ils fixent pour toujours le sort du jeune Français qui pour une première fois a obéi à la loi ? »


Détails officiels des dépenses en travaux publics depuis l’avènement de Napoléon au trône impérial, présenté au Corps Législatif par M. le ministre de l’intérieur, avec les pièces à l’appui.


Palais impériaux et bâtiments de la couronne 62.000.000
Fortifications 144.000.000
Ports maritimes 117.000.000
Grand-routes, chaussées, etc 277.000.000
Ponts à Paris et départements 31.000.000
Canaux, navigation et dessèchement 123.000.000
Travaux de Paris 102.000.000
Édifices publics des départements et grandes villes 149.000.000
-------------------
_________TOTAL… 1.005.000.000


L’Empereur très souffrant ; mélancolie – Anecdotes de gaieté – Deux aides de camp – Échauffourée du général Mallet.


Dimanche 3.

L’Empereur a continué de se renfermer hermétiquement. Sur la fin du jour, il m’a fait appeler : il souffrait moins, me disait-il, de sa fluxion ; mais il ne se trouvait guère mieux de tout le reste ; en somme, il éprouvait beaucoup d’affaiblissement, et se sentait, me disait-il, de la tristesse et de la mélancolie ; aussi avait-il voulu, ajoutait-il, passer tout le jour en idées noires. Il était dans son bain. Après quelques moments de silence, comme en se réveillant, et avec un effort pour se distraire : « Allons, ma sœur Dinarzade, a-t-il dit, si vous ne dormez pas, racontez-moi une de ces histoires que vous savez si bien. Il y a longtemps, mon cher que vous ne m’avez parlé de vos amis du faubourg Saint-Germain ; allons. – Mais, Sire, il y a longtemps que je raconte, et je dois être au bout. J’ai épuisé toutes les jolies histoires vraies ou fausses qui s’y débitent ; il ne resterait plus que le scandale, et Votre Majesté sait ou doit savoir qu’il ne s’y en passe jamais. Toutefois voici encore quelque chose qui me revient en cet instant : Un jour M. de Talleyrand, partant pour son ministère, dit à Madame de Talleyrand qu’il lui ramènerait à dîner M. Denon, et qu’elle voulût bien s’efforcer de lui être agréable ; que le meilleur moyen d’y réussir serait de parcourir son ouvrage, et de lui en parler ; qu’elle le trouverait dans sa bibliothèque, à tel endroit, tel rayon. Madame de Talleyrand va prendre l’ouvrage qui fait ses délices, et se fait une joie d’en entretenir bientôt le héros. Aussi, à peine à table, elle dit à M. Denon, qu’elle avait soigneusement placé à côté d’elle, qu’elle venait de lire son livre qu’il l’avait rendue tout à fait heureuse, et M. Denon de s’incliner ; qu’il avait parcouru de bien mauvais pays, et avait dû bien souffrir, et M. Denon de s’incliner encore ; qu’elle avait bien sincèrement partagé ses peines. Jusque-là tout allait à merveille. Mais mon ravissement, s’écria-t-elle, a été au comble, quand, dans votre solitude, j’ai vu vous arriver le fidèle Vendredi ; l’avez-vous toujours ? À ces mots, M. Denon effaré, se penchant vers son voisin : – Est-ce qu’elle me prendrait pour Robinson ? Et en effet, l’innocence de madame de Talleyrand, ou la malice de la société de Paris, voulait qu’au lieu du Voyage d’Égypte, elle eût pris les Aventures de Robinson. » L’Empereur en riait à pleurer, et l’a raconté depuis lui-même, à son tour, plus d’une fois. Car c’est ainsi que se propagent et prospèrent les histoires.

Cela a conduit à s’entendre sur la méchanceté inventive des sociétés de Paris, et l’Empereur renouvelait sa sortie contre nos salons, qu’il qualifiait de véritablement infernaux, disant qu’ils étaient en médisance et en calomnie permanentes, et qu’ils eussent mérité, à ce titre, d’occuper, en permanence aussi, tous les tribunaux de police correctionnelle de la capitale, etc.

De là l’Empereur, s’étant ranimé, s’est mis à causer à son tour beaucoup et longtemps. Mentionnant un officier qu’il ne traitait rien moins que bien, et m’étant permis de dire que j’avais cru pourtant qu’il avait été l’aide de camp d’un général distingué : « Qu’importe ? » a-t-il repris. Et puis il a ajouté en souriant : « Je vois bien, mon cher, que vous ne savez pas qu’on a parfois deux aides de camp : celui du feu et celui de la cuisine ou de la chambre à coucher, etc. »

Plus tard il s’étendait sur notre peu d’aptitude nationale à clore une révolution, à s’adonner à la fixité, et il a fini par citer en preuve la célèbre affaire de Mallet, qu’il disait plaisamment être en petit son retour de l’île d’Elbe, sa caricature. « Cette extravagance, ajoutait-il, qu’une véritable mystification : c’est un prisonnier d’État, homme obscur, qui s’échappe pour emprisonner à son tour le préfet, le ministre même de la police, ces gardiens de cachots, ces flaireurs de conspirations, lesquels se laissent moutonnement garrotter. C’est un préfet de Paris, le répondant-né de son département, très dévoué d’ailleurs, mais qui se prête sans la moindre opposition aux arrangements de réunion d’un nouveau gouvernement qui n’existe pas. Ce sont des ministres nommés par les conspirateurs, occupés de bonne foi à ordonner leur costume et faisant leur tournée de visites, quand ceux qui les avaient nommés étaient déjà rentrés dans les cachots. C’est enfin toute une capitale apprenant au réveil l’espèce de débauche politique de la nuit, sans en avoir éprouvé le moindre inconvénient. Une telle extravagance, répétait l’Empereur, ne pouvait avoir absolument aucun résultat. La chose eût-elle en tout réussi, elle serait tombée d’elle-même quelques heures après ; et les conspirateurs victorieux n’eussent eu d’autre embarras que de trouver à se cacher au sein du succès. Aussi je me sentis bien moins choqué de l’entreprise du coupable que de la facilité avec laquelle ceux mêmes qui m’étaient le plus attachés se seraient rendus ses complices. À mon arrivée, chacun me racontait avec tant de bonne foi tous les détails qui les concernaient et qui les accusaient tous. Ils avouaient naïvement qu’ils y avaient été attrapés ; qu’ils avaient cru un moment m’avoir perdu. Ils ne dissimulaient pas, dans la stupeur qui les avait frappés, avoir agi dans le sens des conspirateurs, et se réjouissaient avec moi du bonheur avec lequel ils y avaient échappé. Pas un seul n’avait à mentionner la moindre résistance, le plus petit effort pour défendre et perpétuer la chose établie. On ne semblait pas y avoir songé, tant on était habitué aux changements, aux révolutions ; c’est-à-dire que chacun s’est montré prêt et résigné à en voir surgir une nouvelle. Aussi tous les visages changèrent, et l’embarras de plusieurs devint extrême quand, d’un accent sévère, je leur dis : Eh bien ! Messieurs, vous prétendez et vous dites avoir fini votre révolution ! Vous me croyiez mort, dites-vous ; je n’ai rien à dire à cela… Mais le roi de Rome ! vos serments, vos principes, vos doctrines !… Vous me faites frémir pour l’avenir… Et alors je voulus un exemple pour éclairer du moins et tenir en garde les esprits. Il tomba sur le pauvre Frochot, le préfet de Paris, qui assurément m’était fort attaché. Mais à la simple requête de l’un de ces saltimbanques, au lieu d’efforts qui étaient l’obligation de sa place, d’une résistance désespérée qui eût dû le faire mourir à son poste, il convenait avoir ordonné tout bonnement de préparer le lieu de séances du nouveau gouvernement !… C’est, remarquait l’Empereur, que nous sommes le peuple de l’Europe le plus propre à prolonger nos mutations ; un tel état ne pourrait même être supporté que par nous seuls. Aussi voyez comme chacun, de quelque parti qu’il soit, semble intimement convaincu que rien n’est encore fini ; et l’Europe partage cette opinion, parce qu’elle la fonde au moins autant sur notre inconstance, notre mobilité naturelles, que sur la masse des évènements arrivés depuis trente ans, etc. »


Continuation de souffrances et de réclusion – Eût dû mourir à Moskou ou à Waterloo – Éloge de sa famille.


Lundi 4.

Aujourd’hui l’Empereur n’a encore voulu recevoir personne de tout le matin ; il m’a fait appeler à l’heure de son bain, durant et après lequel encore nous avons causé fort longtemps sur la chaîne de nos connaissances anciennes, les historiens qui nous les ont transmises, les fils qu’ils avaient attachés, etc. La conclusion forcée revenait toujours à l’extrême jeunesse de notre univers, ou bien plus sûrement encore à celle de la race humaine. De là nous sommes passés à la charpente du globe, aux irrégularités de sa surface, à l’inégalité du partage des terres et des mers, au total de sa population, à l’échelle suivant laquelle elle est répandue, aux diverses associations politiques qu’elle forme, etc. Je trouvais à l’Europe cent soixante dix millions d’habitants : il remarquait qu’il en avait gouverné quatre-vingt millions ; j’ajoutais qu’après l’alliance de la Prusse et de l’Autriche il marchait à la tête de plus de cent. Il a changé assez brusquement de conversation. Mon Atlas a été demandé ; il s’est mis à parcourir l’Asie, faisant concorder les marges et le tableau, et il s’interrompait parfois pour dire que c’était vraiment un ouvrage sans prix pour la jeunesse et les salons.

Plus tard, l’Empereur, parlant des merveilles de sa vie et des vicissitudes de sa fortune, disait qu’il eût dû mourir à Moscou ; que sa gloire militaire eût été sans revers, et sa carrière politique sans exemple dans l’histoire du monde ; et il fit alors un de ces tableaux rapides et animés qui lui sont si familiers, et qu’il porte la plupart du temps au sublime. Et comme il n’apercevait pas une figure précisément approbative : « Ce n’est pas votre opinion, a-t-il dit, vous ne pensez pas que j’aurais dû finir à Moscou ? – Non, Sire, lui a-t-il été répondu ; et pour cette même histoire, elle serait privée du retour de l’île d’Elbe, de l’acte le plus généreux, le plus héroïque qu’aucun homme ait jamais accompli ; du mouvement le plus grand, le plus magnifique, le plus sublime qu’on ait pu contempler. – Eh bien ! je conçois, a dit l’Empereur, il y a là quelque chose ; mais disons Waterloo, c’est là que j’aurais dû mourir ! – Sire, a reparti l’interlocuteur, si j’ai obtenu grâce pour Moscou, je ne vois pas pourquoi je ne la demanderais pas pour Waterloo. L’avenir est hors de la volonté, du pouvoir des hommes, il est dans le sein de Dieu seul… »

Dans un autre moment, l’Empereur est revenu encore sur tous les siens ; le peu de secours qu’il en avait reçu, les embarras, le mal qu’ils lui avaient causés. Il s’arrêtait surtout sur cette fausse idée de leur part, qu’une fois à la tête d’un peuple, ils avaient dû s’identifier avec lui de manière à préférer ses intérêts à ceux de la patrie commune, sentiment dont la source pouvait avoir quelque chose d’honorable, convenait-il, mais dont ils avaient fait une application fausse, nuisible, en ce que, dans leur travers d’indépendance absolue, ils se considéraient isolément, lorsqu’ils eussent dû se pénétrer qu’ils n’étaient que parties d’un tout au mouvement duquel ils devaient aider, au lieu de le contrarier. Mais après tout, concluait-il, ils étaient bien neufs, bien jeunes, entourés de pièges et de flatteurs, d’intrigants de toute espèce, de vues secrètes et malintentionnées. Et passant subitement des torts aux qualités, il a ajouté : « Du reste, il faut toujours juger en dernier ressort par les analogues : quelle famille, dans les mêmes circonstances, eût mieux fait ? Il n’est pas donné à chacun d’être homme d’État : cette charge requiert une contexture toute particulière, et ne se rencontre pas à profusion. Tous mes frères se sont trouvés à cet égard dans une situation singulière ; il leur est arrivé à tous d’avoir trop ou trop peu : ils se sont trouvés trop forts pour s’abandonner aveuglément à un conseiller moteur, et pas assez pour pouvoir s’en passer tout à fait. Après tout, une famille si nombreuse présente un ensemble dont je peux assurément m’honorer.

Joseph, par tout pays, serait l’ornement de la société ; Lucien, celui de toute assemblée politique ; Jérôme, en mûrissant, eût été propre à gouverner ; je découvrais en lui de véritables espérances. Louis eût plu et se fût fait remarquer partout. Ma sœur Élisa était une tête mâle, une âme forte : elle aura montré beaucoup de philosophie dans l’adversité. Caroline est fort habile et très capable. Pauline, la plus belle femme de son temps peut-être, a été et demeurera jusqu’à la fin la meilleure créature vivante. Quant à ma mère, elle est digne de tous les genres de vénération. Quelle famille aussi nombreuse pourrait présenter un plus bel ensemble ! Ajoutez qu’en dehors de la tourmente politique, nous nous aimions. Pour moi, je n’ai jamais cessé un instant de me sentir le cœur d’un frère. Je les ai tous aimés, et je crois bien qu’au fond ils me l’ont tous rendu, et qu’au besoin ils m’en donneraient des preuves, etc. »

Après dîner, il nous a reçus tous près d’une demi-heure. Il était dans son lit, mais parlait beaucoup plus facilement, et se trouvait évidemment mieux. Nous l’avons quitté avec l’espoir de le revoir bientôt rétabli. Nous lui avons fait observer qu’il y avait douze jours qu’il n’avait pas dîné avec nous, que, sans lui, nos journées, notre vie, nos moments se trouvaient tout désorientés et sans couleur.


La géographie, passion du moment – Mon Atlas – Lit de parade arrivé de Londres, vrai piège à rats – Anecdotes apprises des Anglais ; lettre de Sainte-Hélène.


Mardi 5.

L’Empereur continuait de demeurer enfermé chez lui. À l’heure de son bain, il m’a fait appeler comme les jours précédents. La guérison de sa bouche avançait, mais ses dents demeuraient encore fort sensibles. Il a repris la conversation de la veille sur la contexture des parties du globe, c’était en ce moment, de la part de l’Empereur, une véritable veine de passion géographique. Il a pris ma Mappemonde et parcourait la distribution irrégulière des terres et des mers ; il s’arrêtait sur le grand plateau de l’Asie, passait à l’étendue de la mer Pacifique, au resserrement de l’Atlantique ; il se posait des questions sur les vents variables et les vents alizés, les moussons de l’Inde, le calme de la mer Pacifique, les ouragans des Antilles, etc., et trouvait sur la carte, aux lieux mêmes, les solutions physiques et spéculatives que la science donne en ce moment sur ces objets. Cet à-propos le ravissait ; il comparait, méditait, objectait, prononçait et disait : « Ce n’est vraiment qu’avec des tableaux que l’on peut faire des rapprochements : ils éveillent les idées et les provoquent. Que vous avez bien fait de mettre en tableaux l’histoire, la géographie, leurs circonstances remarquables, leurs difficultés, leurs phénomènes, etc., etc. Votre livre m’attache chaque jour davantage[2]. »

L’Empereur a terminé par faire demander les plus anciens voyageurs. On lui a apporté le moine Rubruquis, l’Italien Marco-Polo : il les a parcourus, se plaignant qu’on y trouvât à peine quelque chose : ils n’avaient plus d’autre prix, disait-il, que leur vieillesse.

Au sortir du bain, il est venu dans sa chambre à coucher voir le grand lit envoyé de Londres pour lui, et qu’on venait d’y dresser. C’était une espèce de baldaquin supporté par quatre grosses colonnes, si hautes qu’il avait fallu rogner les pieds du lit pour qu’il trouvât sa hauteur dans la petite chambre à coucher de l’Empereur, qui en était remplie presque tout à fait : de plus il sentait fort mauvais. Le tout était si massif et pourtant si peu solide, qu’il donnait l’idée d’un château branlant. L’Empereur l’a appelé un véritable piège à rats, assurant qu’il ne s’exposerait pas à s’y faire prendre ; aussi a-t-il ordonné qu’on le débarrassât de suite de pareille ordure. On l’a donc démonté pour replacer le lit de campagne accoutumé. Ce dérangement et ces inconvénients l’ont fort contrarié.

Dans le jour j’ai eu l’occasion de causer longtemps avec un marin anglais fort enthousiaste de l’Empereur, qui m’a repayé de tout le bien que je lui en disais, par des traits qui m’ont d’autant plus surpris qu’ils m’étaient tout à fait inconnus ; ils n’en étaient pas moins vrais : le narrateur en tenait quelques-uns de sources incontestables, et avait été lui-même témoin ou acteur de quelques autres. Plus tard, ces traits ayant été mentionnés devant l’Empereur, il les a reconnus et avoués. Toutefois mon marin convenait qu’à son grand étonnement ces anecdotes avaient peu circulé en Angleterre, et que, de même que chez nous, ce qui eût pu honorer davantage Napoléon, et peindre le mieux son caractère, y demeurait perdu par cette fatalité que j’ai souvent mentionnée ; de même chez eux la calomnie et le mensonge y avaient constamment étouffé toute espèce de bien sous la masse du mal qu’ils forgeaient. Voici quelques-unes de ces anecdotes :

« On nous traitait parfaitement à Verdun, dépôt des prisonniers de guerre de notre nation, me disait mon narrateur ; nous y jouissions des mêmes avantages que les habitants. C’est une ville très agréable ; les provisions et le vin y sont à bas prix. Il nous était permis de nous promener à quelques milles hors de la ville sans être astreints à le demander ; nous pouvions même obtenir de nous absenter pour plusieurs jours ; nous y étions si protégés contre toutes vexations, que le général sous l’autorité duquel nous vivions ayant des reproches à se faire à notre égard, fut mandé à Paris par l’ordre spécial de Napoléon ; et, dans la crainte du châtiment, il se suicida. Or il arriva qu’une fois on nous consigna dans nos logements, ce qui devait durer, disait-on, deux ou trois jours : c’est que l’Empereur devait passer, et que l’on n’avait pas cru qu’il fût bien de le laisser entourer d’un si grand nombre de prisonniers ennemis. Outre que nous avions grande curiosité de le voir, cet ordre nous blessa extrêmement. Se défierait-on, disions-nous, de braves et loyaux marins ? Aurait-on la pensée de les confondre avec des assassins ? Nous en étions là quand, le jour même de l’arrivée de Napoléon, on vint nous annoncer, à notre grande surprise, que nous redevenions libres, et qu’il avait fort désapprouvé la mesure prise à notre égard. Nous nous précipitâmes donc sur son passage, et il nous traversa sans escorte dans une sécurité parfaite, et même avec une sorte de bienveillance marquée, ce qui nous gagna tous ; et nos acclamations furent aussi sincères que celles des Français eux-mêmes.

Napoléon et Marie-Louise, revenant de leur voyage de Hollande, arrivèrent à Givet sur la Meuse, où se trouvaient plusieurs centaines de prisonniers anglais. Le temps devint subitement horrible ; il plut en abondance, la rivière déborda, le pont de bateaux se rompit, et le passage devint impraticable. Cependant l’Empereur, très impatient de continuer sa route, et qui avait pris l’habitude de ne trouver rien d’impossible, résolut de traverser la rivière à tout prix. On rassembla à cet effet les mariniers des environs ; mais tous prononcèrent qu’ils n’oseraient jamais le tenter. Pourtant, répliqua Napoléon, je veux être de l’autre côté avant le milieu du jour ; et, se rendant lui-même sur les lieux, il commanda qu’on lui amenât quelques-uns des principaux prisonniers anglais. Y a-t-il beaucoup de marins parmi vous ? leur dit-il ; êtes-vous nombreux ? – Nous sommes cinq cents, et tous marins. – Eh bien ! faites m’en venir un certain nombre, je veux savoir s’ils croient le passage de la rivière possible et s’ils veulent se charger de me transporter à l’autre rive. La chose était vraiment dangereuse, pourtant quelques-uns de nos vieux marins s’engagèrent à en venir à bout. Napoléon se livra à nous avec une confiance qui nous émerveilla tous, et, rendu de l’autre côté, il nous remercia, donna l’ordre de faire habiller à neuf tous ceux qui lui avaient rendu ce service, y ajouta un présent pécuniaire, et les rendit à la liberté.

Un jeune matelot anglais, travaillé de la maladie du pays, s’échappa d’un dépôt, et parvint à gagner les bords de la mer, dans les environs de Boulogne, où il vivait caché dans les bois. Dans sa passion de revoir son pays à tout prix, il essaya de construire un petit canot qui pût lui servir à gagner les croiseurs anglais, qu’il était occupé une grande partie du jour à guetter de la cime de quelques arbres. Il fut saisi au moment où, chargé de son esquif, il allait le jeter à l’eau et s’y aventurer. On l’emprisonna comme espion ou voleur. La chose étant parvenue jusqu’à Napoléon, qui se trouvait à Boulogne, il eut la curiosité de voir cette embarcation dont on parlait beaucoup ; il ne put croire, à sa vue, qu’il fût un être assez insensé pour avoir osé en faire usage ; et il se fit amener le matelot, qui lui confirma que telle avait été sa résolution, lui demandant pour toute faveur la grâce de lui permettre de l’exécuter. – Mais tu as donc une bien grande envie de revoir ton pays ? lui dit l’Empereur ; y aurais-tu laissé quelque maîtresse ? – Non, répondit le matelot, ce n’est que ma mère qui est vieille et infirme, et que je voudrais revoir. – Eh bien ! tu la reverras, s’écria Napoléon. Et il commanda aussitôt qu’on prît soin de ce jeune homme, qu’on l’habillât et qu’on le transportât à bord du premier croiseur de sa nation, voulant en même temps qu’on lui donnât une petite somme pour sa mère, faisant la remarque qu’elle devait être une bonne mère, puisqu’elle avait un si bon fils. »

N. B. Depuis mon retour en Europe, il a été publié des lettres de Sainte-Hélène, dans lesquelles j’ai retrouvé ces anecdotes presque mot à mot. Cette circonstance et d’autres m’ont fait prendre des renseignements sur cette publication, et ils m’ont mis à même de pouvoir affirmer que, bien qu’elle soit anonyme, elle est de la plus grande authenticité, et mérite toute confiance.

En fait de bienveillance de la part de l’Empereur, exercée envers des Anglais détenus en France, j’ai connu pour mon compte celle dont fut l’objet un M. Manning, fort de ma connaissance à Paris, lequel, s’étant consacré aux voyages dans l’intérêt de la science, n’imagina d’autre moyen pour recouvrer sa liberté, que de s’adresser directement à Napoléon, par la voie d’une simple pétition, lui demandant qu’il lui permît d’aller visiter le plateau Central de l’Asie. Nous lui rîmes au nez dans nos salons, sur sa simplicité ; mais il nous le rendit à son tour, quand, au bout de quelques semaines, il vint triomphant nous apprendre son succès et sa liberté. Je lis dans l’ouvrage du docteur O’Méara, et ce n’est pas une des moindres singularités du hasard, que ce même M. Manning, après plusieurs années de longues pérégrinations, se trouvant, dans son retour en Europe, passer à Sainte-Hélène, y sollicite de tous ses moyens la faveur d’aborder Napoléon pour lui exprimer sa reconnaissance, déposer quelques présents à ses pieds, et répondre aux questions de l’Empereur sur l’existence et les particularités du grand Lama, qu’il avait été visiter par sa faveur particulière.

  1. Voici qui consacrait en Europe les paroles de Napoléon dites à Sainte-Hélène.
    Lettre de M. de Caulaincourt au rédacteur du Constitutionnel (numéro du 21 janvier 1820.)

        « Monsieur, dans un ouvrage de M. Koch, intitulé : Campagne de 1814, se trouvent rapportés plusieurs fragments de lettres écrites par moi à l’Empereur et à M. le prince de Neufchâtel, pendant la durée du congrès à Châtillon.
        « Je crois devoir déclarer que je suis absolument étranger à la communication de mes correspondances et à leur publication. Les hautes sources auxquelles l’auteur annonce avoir puisé donnent à son ouvrage une importance historique qui ne permet point, en ce qui me concerne, de consacrer par mon silence les erreurs qu’il renferme. La plupart des détails relatifs aux évènements et aux négociations qui ont eu lieu depuis le 31 mars jusqu’au 12 avril sont inexacts.
        « Quant au congrès de Châtillon, si les évènements ont justifié le désir que j’avais de voir la paix rendue à ma patrie, il serait injuste de laisser ignorer à la France, à l’histoire, les motifs d’intérêt national et d’honneur qui empêchèrent l’Empereur de souscrire aux conditions que les étrangers voulaient nous imposer.
        « Je remplis donc le premier des devoirs, celui d’être équitable et vrai, en faisant connaître ces motifs par l’extrait suivant des ordres de l’Empereur.

    « Paris, 19 janvier 1811.


        « … La chose sur laquelle l’Empereur insiste le plus, c’est la nécessité que la France conserve ses limites naturelles ; c’est là ma condition sine qua non. Toutes les puissances, l’Angleterre même, ont reconnu ces limites à Francfort. La France, réduite à ses limites anciennes, n’aurait pas aujourd’hui les deux tiers de la puissance relative qu’elle avait il y vingt ans. Ce qu’elle a acquis du côté du Rhin ne compense point ce que la Russie, l’Autriche et la Prusse ont acquis par le démembrement de la Pologne. Tous ces États se sont agrandis : vouloir ramener la France à son état ancien, ce serait la faire déchoir et l’avilir. La France, sans les départements du Rhin, sans la Belgique, sans Ostende, sans Anvers, ne serait rien. Le système de ramener la France à ses anciennes frontières est inséparable du rétablissement des Bourbons, parce qu’eux seuls pourraient offrir une garantie du maintien de ce système. L’Angleterre le sent bien ; avec tout autre système, la paix, sur une telle base, serait impossible et ne pourrait durer. Ni l’Empereur, ni la république, si des bouleversements la faisaient renaître, ne souscriraient jamais à une telle condition. Pour ce qui est de Sa Majesté, sa résolution est bien prise ; elle est immuable : elle ne laissera pas la France moins grande qu’elle ne l’a reçue. Si donc les alliés voulaient changer les bases proposées et acceptées, les limites naturelles, l’Empereur ne voit que trois partis : ou combattre et vaincre, ou combattre et mourir glorieusement, ou enfin, si la nation ne le soutenait pas, abdiquer. Il ne tient pas aux grandeurs ; il n’en achètera jamais la conservation par l’avilissement. »
        « J’attends, Monsieur, de votre impartialité, que vous voudrez bien donner place à cette lettre dans votre journal, et je saisis cette occasion pour vous offrir l’assurance de ma considération distinguée. »

    « Signé Caulaincourt, duc de Vicence. »
  2. En effet, je n’en avais qu’un exemplaire à Sainte-Hélène, et il était constamment dans sa chambre ; s’il m’arrivait de l’emporter pour m’en servir ou y introduire quelques corrections, il était presque aussitôt redemandé. Au moment de mon départ, le comte Bertrand m’ayant prié de le lui laisser pour l’instruction de ses enfants, il m’a dit depuis n’avoir pu en faire aucun usage. L’Empereur s’en était tout à fait emparé, et, lorsqu’il a désigné, dans ses derniers moments, pour son fils, un choix des livres de sa bibliothèque particulière, l’Atlas s’y est trouvé compris. Qu’on me pardonne de ne pouvoir résister à mentionner un tel suffrage.