Mémorial de Sainte-Hélène (1842)/Tome 2/Chapitre 13

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Ernest Bourdin (Tome IIp. 543-589).


Chapitre 13.


Corvisart. — Eugène de Beauharnais. — Carnot. — Barras. — Villeneuve. — Drouot. — Vaisselle brisée.


Des divers points d’observation de l’île on remarque, quand le temps est beau, les vaisseaux à vingt-quatre lieues de distance. Deux vaisseaux de guerre croisaient continuellement, l’un au vent et l’autre sous le vent ; les postes élevés de l’île leur faisaient des signaux dès qu’ils apercevaient un navire. Tous les vaisseaux, hors ceux de guerre anglais, étaient accompagnés par un des croiseurs, qui ne les quittait plus qu’il ne leur eût été permis de jeter l’ancre, ou qu’ils ne fussent repartis.

Napoléon venait d’être installé à Longwood, le jour où je lui appris la mort de Murat. Il m’écouta avec calme, et me demanda s’il était mort sur le champ de bataille. J’hésitai d’abord à lui dire qu’il avait été exécuté comme un criminel. Ayant répété sa question, je lui appris qu’il avait été fusillé. Sa contenance n’en fut point changée. Je lui fis part de la mort de Ney. « C’était un brave, dit-il, nul ne l’était davantage ; mais c’était un fou[1]. La proclamation des Bourbons, qu’il a dit tenir de moi, a été rédigée par lui, et je n’en ai entendu parler que lorsqu’elle eut été lue aux soldats. Ce qui est vrai, c’est que je lui avais adressé l’ordre de m’obéir. Que pouvait-il faire contre ses troupes qui l’abandonnaient ? »

19 avril. — Le temps est mauvais et très-sombre depuis quelques jours ; Napoléon est triste.

« Dans cette isola maladetta, s’écriait-il, je n’aperçois ni soleil ni lune durant une grande partie de l’année. Nous n’avons que des pluies et des brouillards. Je crois ce lieu plus affreux que Capri. — Connaissez-vous Capri ? » Il répondit affirmativement. « Là, du moins, on peut recevoir en quelques heures les choses du continent qui sont nécessaires à l’existence. »

Napoléon a reçu le capitaine Hamilton de la frégate la Havane. — Il lui a dit que, lorsqu’il était arrivé dans l’île, on lui avait demandé ce qu’il désirait obtenir, et qu’il répondait aujourd’hui, en toute connaissance des lieux et des hommes : « Le bourreau ou la liberté. » Il lui disait, avec une douloureuse vivacité, que les ministres anglais s’étaient conduits, relativement à lui, avec un manque de probité qu’on ne peut reprocher ni aux brigands ni aux sauvages.

Le colonel sir Wilks et sa fille, qui vont en Angleterre sur la frégate la Havane, se sont présentés à Longwood, chez Napoléon. Il les a reçus parfaitement, et a paru trouver un vif plaisir dans la conversation qu’il a eue avec ces passagers, qui paraissent fort de son goût. Cette conversation a été très-prolongée. Miss Wilks était une jeune personne accomplie et très-élégante. Napoléon a été charmé de ses manières et de son esprit, et lui a dit, avec des paroles qu’elle ne pourra jamais oublier, « qu’elle était au-dessus de tout ce qu’on lui avait dit de flatteur sur son compte. »

Le temps est constamment sombre ou tourmenté. Napoléon, il y a peu de jours découragé, a repris peu à peu sa gaieté. Il a parlé longtemps de l’amiral, qu’il regarde comme un officier très-habile, savant dans sa profession. « Il n’a pas le cœur mauvais, ajouta-t-il ; je le crois capable d’une action généreuse : mais il est violent, très-fier, mobile, fantasque ; il ne consulte personne, et quelquefois il manque de dignité. »

« Corvisart, me dit-il un jour, était mon premier médecin ; il avait grande fortune, recevait de moi des présents, il prenait un napoléon par chaque visite. »

Le 26, il m’a fait plusieurs questions sur des vaisseaux qu’il avait vus s’approcher des côtes.

Il désirait vivement savoir si lady Bingham, que l’on attendait, était arrivée.

Il m’a demandé si le vaisseau aperçu avait reçu un chronomètre du gouverneur : j’ai répondu que non. Il croyait qu’il avait manqué l’ile, vu l’absence de cet instrument. « Il est inexplicable que votre gouvernement mette quatre cents hommes sur un vaisseau destiné pour ce lieu, sans le munir d’un chronomètre, et qu’il lui fasse courir le danger de périr corps et biens pour épargner une misérable somme. »

O’Méara a décrit fidèlement le logement de l’Empereur.

Les murs sont couverts de nankin brun, bordé de papier vert à bordures ordinaires. Deux petites fenêtres, qui se lèvent comme les châssis qu’on voit sur nos toits, prennent leur jour sur le camp du 55e : l’une était ouverte et retenue par un morceau de bois dentelé. Les rideaux étaient blancs ; une petite cheminée, une grille à tourbe très-délabrée, des mains de fer ; un manteau de cheminée des plus communs, en bois peint en blanc, sur lequel on avait placé le petit buste en marbre représentant le roi de Rome. Au-dessus de la cheminée était suspendu le portrait de Marie-Louise, et quatre ou cinq portraits de son fils ; l’un de ces portraits était brodé : c’était l’ouvrage de la jeune impératrice. Plus loin on trouvait le portrait de Joséphine : c’était une miniature. A gauche, le réveille-matin du grand Frédéric, que Napoléon avait rapporté de Potsdam ; la montre dont il se servait étant consul, chiffrée B, suspendue à une épingle enfoncée dans du nankin, par une tresse de cheveux de Marie-Louise ; un très-mauvais tapis qui, il y a quelques années, était placé dans la salle à manger d’un lieutenant de l’artillerie de Sainte-Hélène. A droite, dans une encoignure, on trouvait son petit lit de camp en fer, enveloppé de rideaux en soie verte. L’Empereur l’avait emporté dans toutes ses campagnes. Une commode se trouvait placée entre les deux croisées. La bibliothèque, qui était vieille, était fermée par des rideaux verts. On l’avait placée à gauche de là porte qui conduit dans la salle voisine ; en avant de la porte de derrière, il y avait un paravent de nankin, un vieux sofa couvert de toile de coton ; Napoléon s’y couchait fréquemment. Son vêtement du matin était alors une robe de chambre et un pantalon à pieds d’étoffe blanche ; il était coiffé d’un madras rouge bariolé ; le col de sa chemise était ouvert ; il ne mettait pas de cravate le matin pendant les chaleurs ; Je le trouvai couché et habillé ainsi un matin : il était étendu sur le sofa. Je pus facilement remarquer que sa physionomie était mélancolique et même affectée. Le chagrin y était visible.

Une petite table ronde était placée devant lui avec quelques livres ; et au pied de cette table, plusieurs volumes qu’il avait déjà parcourus. Au pied du sofa et sous ses yeux, était attaché un portrait de Marie-Louise tenant son fils dans ses bras. M. de Las Cases, devant la cheminée, les bras croisés sur sa poitrine, tenait à la main quelques papiers ; il attendait quelques observations de l’Empereur. Il ne restait plus rien qui rappelât ici l’ancienne opulence du vainqueur de l’Europe qu’un beau lavabo, avec une cuvette en argent et un pot à eau également d’argent : ce meuble était dans l’encoignure à gauche.

L’Empereur, après diverses questions de peu d’intérêt, faites alternativement en français et en italien, me dit : « Vous le savez, j’ai désiré que vous fussiez attaché à mon service. Maintenant, dites-moi, monsieur, avec la généreuse franchise que j’attends de vous, comment comptez-vous remplir votre emploi ? Est-ce celui de mon chirurgien, l’emploi de M. Maingaud, ou bien êtes-vous ici comme un chirurgien de la cale d’un vaisseau au milieu de prisonniers ? Avez-vous ordre de faire des rapports au gouverneur sur ce qui se passe près de moi, de lui rendre compte de mes indispositions, et de lui répéter ce que je vous dis ? Répondez-moi franchement. En quelle qualité êtes-vous auprès de moi ? » Voici ma réponse : « En qualité de votre chirurgien et des personnes qui vous suivent ; les ordres que j’ai acceptés se bornent à prévenir sur-le-champ l’autorité de cette île, si vous tombiez gravement malade. » Il ajouta : « Si vous étiez auprès de moi comme le chirurgien d’une prison, et que vous eussiez à rendre compte de ce « que je dis et de ce que je fais au gouverneur, que je regarde comme un capo de spioni, je vous éloignerais. Ne pensez pas, monsieur, que je vous prenne pour suspect, je ne vous ai jamais pris en faute ; je vous aime et j’estime votre caractère ; je ne pouvais vous en donner une meilleure preuve qu’en vous demandant à vous-même votre opinion relativement à vos fonctions.

« Si je tombais gravement malade, vous me feriez connaître votre « opinion, et je jugerais moi-même la nécessité où nous serions de demander des conseils à d’autres médecins. J’étais fort triste ces jours derniers ; mon esprit souffrait des mauvais traitements que je supporte, ce qui m’a empêché de sortir, ne voulant ennuyer personne. « J’ai su depuis, par Bertrand, qu’il songeait à envoyer chaque jour, dans ma chambre, un officier chargé de voir si je ne pouvais sortir. Le premier agent qui oserait entrer de force dans cet appartement, « je le tuerais, j’y suis bien décidé ; je serais tué aussitôt, mais qu’importe ? J’ai vu des Prussiens, des Tartares, des Cosaques, jamais je n’ai vu un homme aussi horrible, aussi repoussant ; il a le crime gravé sur le visage. J’ai pu me plaindre quelquefois des manières de l’amiral, de certaines brusqueries peu convenables ; mais il ne ressemble pas à ce vil Prussien[2]. »

J’ai eu un nouvel entretien avec Napoléon ; après diverses explications sur la conduite que je me proposais de tenir vis-à-vis de lui. Je lui ai dit : « J’espère remplir mes devoirs à votre complète satisfaction. » Quelques instants après il me répondit : « Quel exercice peut-on prendre dans cette île horrible, où l’on ne peut faire un mille à cheval sans être trempé ; dans cette île dont les Anglais, accoutumés à l’humidité, ne peuvent supporter la température ? Comment ne pas être révolté d’apprendre que ce geôlier a envoyé son aide de camp et son secrétaire, dans toutes les boutiques, défendre aux marchands d’ouvrir un crédit aux Français qui m’ont suivi ? »

L’Empereur continua avec vivacité en parlant du gouverneur : « Ce sbire viendrait m’annoncer qu’un vaisseau est arrivé pour me ramener en Angleterre, que la nouvelle, donnée par lui, me paraîtrait gâtée. Mes dispositions à son égard sont telles que je ne puis plus l’écouter. Hier, il est venu ici suivi de son état-major, dans une pompe toute sinistre, comme il viendrait pour me faire fusiller. Que ne me demandait-il un entretien particulier ?, Il est parti exaspéré. Je préfère rester sans relations, puisque toutes ces explications sont inutiles. Je ne veux pas l’insulter, et lui répéter ce que j’ai été obligé de lui dire. «  Je suis allé chez sir Hudson Lowe, à qui j’ai fait part du sujet de ma visite, en retranchant, bien entendu, les choses très-dures dont Napoléon avait accompagné sa réponse. Le gouverneur me dit que le secrétaire d’État de son département lui avait écrit de prendre des informations précises sur l’envoi d’une lettre relative à l’Empereur, insérée dans les journaux de Londres’; elle avait déplu aux ministres. Le gouverneur, me regardant fixement, me demanda si je l’avais écrite, et, à tout prendre, il n’y avait pas de mal ; néanmoins, cette lettre est une irrégularité, une subversion des rapports ; il voulait la réprimer, les ministres s’étant réservé exclusivement le droit de donner des renseignements à l’Europe sur Bonaparte. La lettre n’était pas de moi ; je le lui dis. Je remportai avec moi ce papier.

Je vins rapporter fidèlement à Longwood les diverses circonstances de cette démarche. Napoléon persista à refuser une audience au gouverneur. « S’il persiste à me voir, ajouta-t-il, je lui écrirai moi-même encore ceci : « Napoléon ne veut pas vous voir, parce que, lorsqu’il vous a reçu, vous l’avez insulté ; il ne veut plus avoir de communication avec vous. » Je sais bien que si nous avions une autre entrevue, il en résulterait quelque altercation ; un geste pourrait amener je ne sais trop quoi. Il ne doit pas, pour lui-même, désirer me voir, après le langage dont je me suis servi avec lui la dernière fois qu’il est venu. Je lui ai dit devant l’amiral, lorsqu’il a prétendu qu’il ne faisait que son devoir, que le bourreau le faisait aussi ; mais qu’on n’était pas obligé de le voir avant le moment de son exécution. Ci sono state tre scene wergognose ? Je ne veux pas le revoir… Je sais que mon sang s’échaufferait. Je lui dirai qu’aucun pouvoir sur terre ne peut contraindre un prisonnier à recevoir avec bienveillance son bourreau. Je ne veux pas discuter avec lui. Cette hyène, qui exerce ici un pouvoir discrétionnaire, « vient me rendre la vie insupportable ! La preuve qu’il ne nous veut « aucun bien, c’est que son gouvernement nous a envoyé des objets utiles à la vie, et que je ne dois à ce prétendu officier général qu’obsessions d’inquisiteur, espionnage, insultes odieuses, la persécution la plus superfine et la plus infernale. Cela ne l’empêche pas de m’écrire des lettres doucereuses. « 

Ce chapitre épuisé, nous parlâmes du mariage de la princesse Charlotte avec le prince Léopold. Il fut flatteur pour ce dernier, qu’il avait vu à Paris pendant son règne.

D’après son désir, j’écrivis à sir Hudson Lowe ce qu’il avait répondu Je supprimai comme de coutume les paroles vives dont Napoléon s’était servi.

Le 4, les dépêches venues d’Angleterre furent communiquées à l’Empereur par Thomas Reade, qui a témoigné d’avance son désir de ne blesser en rien Napoléon par cette communication. Nous convînmes qu’il lui parlerait en italien. Nous nous rendîmes ensuite auprès de lui ; je l’avais prévenu. Il était dans le jardin. Je me retirai après la présentation du colonel. M. de Las Cases resta, et traduisit verbalement la communication à mesure que Reade la lisait. Celui-ci me dit, à son retour, que Napoléon l’avait fort bien accueilli ; qu’il avait ri en parlant. C’est alors que Reade me lut la dépêche conçue dans ces termes : « Que les Français qui désiraient rester avec le général Bonaparte devraient signer la formule qui leur serait présentée, et se soumettre, sans aucune observation particulière, à quelque restriction que l’on pût imposer au général Bonaparte. En cas de refus, ils devaient être embarqués pour le cap de Bonne-Espérance. La maison devant être diminuée de quatre personnes, celles qui resteraient seraient assujetties aux lois communes aux sujets britanniques, et rendues surtout pour ceux qui avaient été commis à la sûreté du général Bonaparte, déclarant crime de félonie toute complicité qui aurait pour but de l’aider à s’évader, etc., etc. » Ceux qui signeraient conservaient la faculté d’annuler le présent engagement. La pièce qu’il me montra déclarait en outre que les 4.400 livres sterling prêtées pour les différents ouvrages adressés d’Angleterre à Napoléon seraient acquittées sans délai. Pour cela, le comte Bertrand devait se rendre le lendemain à Plantation-House.

Je me suis promené le lendemain dans le parc ; j’ai été appelé en y entrant. J’ai reconnu la voix de Napoléon. Il m’a fait signe de la main de venir à lui. Il m’a dit : « Eh bene, bugiardo sempre questo governatore. Eh bien ! ce qu’il avait à me dire, à moi, pouvait être dit à tout autre. En demandant une entrevue, il espérait m’enfoncer le stylet dans le cœur, et il n’a pu se refuser le plaisir d’en jouir lui-même. »

Je dis à Napoléon que si les pourparlers avec le gouverneur étaient modérés, je pensais que les quatre personnes éloignées par la dépêche seraient prises parmi les domestiques. Voici sa réponse : « Voi ragionate come un uomo libero. Nous ne sommes point libres, nous sommes au pouvoir d’un boja, non cè remedio. 11 renverra nos amis l’un après l’autre ; il vaut autant qu’ils me quittent maintenant. Je n’ai point d’avantage à les garder avec cette certitude. Qu’il place ses factionnaires aux portes, devant les fenêtres, qu’il ne laisse apporter ici que du pain et de l’eau, je m’en inquiète peu, mon esprit reste libre ; je le trouve aussi indépendant que lorsque je commandais ces six cent mille soldats qui étaient les premiers de l’Europe.

« Qu’est-ce donc que ces restrictions qu’il annonce et ne fait pas connaître ? Où habite l’homme d’honneur qui peut lui confier un blanc seing, car avec sa signature il le fera signer tôt ou tard quelque acte affreux. Le misérable ! il menace Las Cases parce qu’il aurait écrit à ses amis d’Angleterre qu’il était mal logé et mal traité ; il faut souffrir et se taire. Aviez-vous l’idée de cette tyrannie ? Si je suis son ennemi, qu’il frappe, mais à découvert. Je crois que lord Liverpool, et même lord Castlereagh désavoueraient ces traitements ; mais ils ne les connaissent point. Le gouverneur écrit seul à Bathurst, et lui dit ce qu’il veut pour flatter sa haine contre moi. »

Piontowski et trois domestiques seront renvoyés ; la mesure est prise.

Sir Hudson Lowe est venu à Longwood, suivi du colonel Wingard. Ces messieurs ont paru affairés. Le gouverneur paraissait craindre que la copie d’une lettre que le général Montholon lui avait adressée ne fût déjà répandue dans l’île. Il m’en parla, et je lui dis que sa supposition était probable, puisqu’il n’avait point été fait un mystère de l’objet de ces observations. La crainte de les voir passer en Angleterre l’agitait extrêmement.

Le gouverneur me dit alors que Napoléon cherchait à l’avilir ; qu’il attaquait sans cesse les ministres pour affaiblir leur influence, et qu’ensuite il chercherait à se sauver de Sainte-Hélène. Il me parla de ce qu’il appelait mes devoirs d’Anglais au sujet de mes rapports entre Napoléon et lui.

Je lui répondis que les devoirs de l’honneur ne m’obligeraient de lui parler que dans le cas où je verrais l’intérêt britannique compromis par des intrigues, ou Napoléon préparant son évasion. Quant à des lettres écrites à Londres par Napoléon et ses amis, le tort qu’il voyait était exagéré, puisque des personnages faisant partie du ministère avaient demandé des lettres et les avaient reçues. Je lui dis que plusieurs me suppliaient de leur continuer l’envoi de quelques particularités de la vie de Bonaparte à Sainte-Hélène. Cette réponse le troubla ; il ignorait cette circonstance. Je lui offris de nouveau ma démission, mais il fut encore plus ému de cette offre que de ma confidence. « Votre éloignement, me dit-il, n’est pas nécessaire. Cependant je veux mieux régler le fond de nos rapports. »

Le lendemain j’ai voulu persuader à Napoléon qu’il avait quelquefois jugé trop sévèrement Lowe ; que dans quelques circonstances ses intentions avaient pu être polies, et plus bienveillantes, qu’elles n’avaient pas été saisies ; qu’il est vrai que les gestes du gouverneur ne sont pas toujours en conformité avec sa pensée ; que si, dans une occasion, il a porté la main sur son sabre, c’était par l’effet d’une vieille habitude qu’il avait de l’élever entre son côté et son bras. J’ajoutai que le gouverneur lui-même m’avait ainsi expliqué le fait.

« Perragazzi, dottore, ajouta Napoléon, se non è bojat almeno ne ha l’aria. Mais vous a-t-il fait part des vexations qu’il ajoute à celles-là ? » Je répondis négativement. « Ah ! répliqua Napoléon, son certo che abbia qualche cosa sinistra in vista. »

Dans la soirée, le comte Bertrand est venu dans ma chambre. Il désirait traduire avec moi quelques parties des nouvelles restrictions. Elles étaient si odieuses à l’égard de Napoléon, qu’elles ne devaient pas être vraies. Quel tas d’infamies ; comment ! ces restrictions portaient que Napoléon ne s’éloignerait pas de la grande route ; que le chemin conduisant chez miss Masson lui était interdit ; qu’il ne pourrait entrer chez aucun habitant, ni parler à ceux qu’il rencontrerait dans ses promenades à pied ou à cheval. Je m’attendais à quelques mesures sévères du gouverneur, que j’avais déjà étudié, mais je ne m’attendais pas à tout cela. Je demeurai stupéfait à la lecture de cette pièce ; je crus avoir mal lu, je me mis à la relire plusieurs fois, me persuadant toujours que je ne comprenais pas. En ce moment, le colonel Wingard entra ; le comte partit quelques instants après ; je demandai alors au colonel, en lui communiquant mes traductions, si je ne m’étais pas trompé sur le sens des restrictions imposées. Sa réponse à chaque objet fut que j’avais parfaitement compris.

Le 12, l’Empereur m’a fait plusieurs questions sur les affaires et les ennuis de la veille, sur mon entrevue avec le gouverneur, et m’a touché, en souriant, la joue lorsque je lui ai dit que le gouverneur chargeait son gouvernement de la responsabilité de la nouvelle consigne.

L’argenterie brisée a été vendue hier à M. Balcombe, il a fallu pour cela l’autorisation de Hudson Lowe ; l’argent a produit sur-le-champ à peu près deux cent quarante livres sterling.

Le 15. L’Empereur est malade, sa tête souffre ; il éprouve un allanguissement général : il a même une légère fièvre. C’est le climat de l’île qui lui cause ces maux de tête si violents ; dès qu’il sent le soleil, il s’écrie : « C’est l’ombre d’Europe et de France qu’il me faudrait. « Veramante, ajouta-t-il, il faut de la résolution et une grande force d’âme pour supporter l’existence dans cet effroyable séjour, avec une nouvelle journée d’autres colpi di stilo al cuore da questo boja, che ha piacere a far di male. Il jouit de cela, le malheureux ! Me tourmenter, m’insulter, m’épuiser par les privations, voilà son plaisir. Il veut abréger ma douloureuse vie D’après ses dernières restrictions, je vois qu’il ne m’est plus permis de causer avec les personnes qui se trouvent sur mon passage. Mais cette liberté-là n’est pas refusée à des condamnés à mort ! Un homme est enchaîné, enfermé dans un cachot, nourri avec du pain et de l’eau ; mais lui refuse-t-on la liberté de parler ? Devant le saint-office, on écoute un homme qui se défend ; j’ai été condamné sans qu’on m’ait entendu et sans avoir été jugé, au mépris de toutes les lois divines et humaines ! Je suis détenu comme prisonnier de guerre en temps de paix, séparé, de ma femme et de mon fils ; on m’a transporté par la force ici, où l’on m’impose une existence insupportable ; l’arbitraire m’ôte jusqu’à la liberté de ma pensée. Je suis sûr qu’aucun des ministres, excepté ce stupide lord Bathurst, n’a consenti à cette tyrannie. Ils disent à Londres qu’ils me donnent tous les objets nécessaires à la vie. En effet, ils m’adressent plusieurs de ces objets, puis vient cet homme qui me les retire tous, et m’oblige à vendre ma vaisselle pour nourrir les miens. Je vis au milieu de fripons, d’espions ; on m’insulte bassement, ainsi que ma suite ; puis arrive ce gardien qui veut m’interdire jusqu’à la plainte écrite, et même quelques paroles de douleur. Il a l’impudeur de soutenir qu’il n’a rien changé !  !  ! Il ajoute, lorsqu’il me vient des visites de passagers, qu’ils ne peuvent parler à mes amis d’ici. Il veut même me les présenter. Oui, si mon fils débarquait, et qu’on exigeât qu’il me fût présenté par cet homme, je refuserais de le voir ; je le renverrais. »

L’Empereur souffre des gencives ; les siennes sont spongieuses, colorées.

Le 14. Les compagnons de Napoléon ont signé l’acte qui ratifie la permission qui leur a été adressée de rester auprès de Napoléon. Les signataires n’ont essayé à changer dans la teneur de cette déclaration que ces noms : Napoléon Bonaparte, qu’ils ont remplacés par l’empereur Napoléon. Cette pièce a été adressée, le 14, au gouverneur.

L’Empereur avait conseillé à ses amis de ne point signer la déclaration, et de se laisser enlever de l’île.

Hudson n’a point consenti à ce changement ; il préfère, dit-il, les renvoyer au cap de Bonne-Espérance. Les habitants de Longwood ont signé, hier soir, la modification de rédaction de leur engagement, touchant la qualité d’empereur, à l’exception de Santini ; ils y ont renoncé dans la crainte d’être éloignés de lui.

Novarrez est venu me chercher ; Napoléon me demandait. Lorsque je suis entrè, il m’a regardé fixement et m’a dit en riant : « Vous avez la figure comme si vous vous étiez grisé hier soir. » Je lui dis que je ne m’étais pas grisé, mais que j’avais dîné au camp et m’étais couché très-tard. « Quante bottiglie ? » ajouta-t-il en levant trois de ses doigts. Il m’a dit ensuite que le comte Bertrand avait vu la veille le gouverneur, et lui avait présenté des observations. « Voilà rédigé, continua-t-il en me montrant un papier, ce que je lui ai mandé. » Il m’a écrit qu’il me chargeait de le remettre. Par cet écrit il proposait à sir Hudson Lowe de prendre le titre du colonel Muiron, tué près de lui à Arcole, ou de baron Duroc ; que, comme le titre de colonel désigne une position militaire, ce qui laisserait peut-être encore de l’ombrage, il vaudrait mieux adopter celui de baron, qui était le plus mince des titres.

« Si le gouverneur consent, continua-t-il, qu’il signifie à Bertrand d’accepter l’un d’eux, et je l’adopterai. Cela épargnera bien des difficultés, et aplanira la route. Vos yeux, continua t-il, ressemblent bien à ceux d’un homme qui aurait fait une débauche la veille. » Je lui expliquai que cela provenait beaucoup du vent et de la poussière Il sortit alors et demanda Saint-Denis, prit ensuite le papier que j’avais copié d’après lui, me le fit lire tout haut, souligna quelques passages de sa propre main, me le donna, et, me poussant doucement hors de la chambre en souriant, il me dit d’aller chez le gouverneur, et de lui dire que telles étaient ses intentions.

Le papier contenait ce qui suit :

« Il me revient que, dans la conversation qui a eu lieu entre le général Lowe et plusieurs de ces messieurs, il s’est dit, sur ma position, des choses qui ne sont pas conformes à mes pensées.

« J’ai abdiqué dans les mains des représentants de la nation française et au profit de mon fils, je me suis rendu avec confiance en Angleterre pour y vivre, là, ou en Amérique, dans la plus profonde retraite et sous le nom d’un colonel tué a mes côtés, résolu de rester étranger à toute affaire politique, de quelque nature qu’elle pût être.

« Arrivé à bord du Northumberland, on me dit que je suis prisonnier de guerre, qu’on me transporte au delà de la ligne, et que je m’appelle le général Bonaparte. Je dus reprendre ostensiblement mon titre d’empereur, en opposition au titre de général Bonaparte qu’on voulait m’imposer.

« Il y a sept ou huit mois que le comte Montholon proposa de prévenir les petites difficultés qui naissent à chaque instant, en adoptant pour moi un nom ordinaire. L’amiral crut devoir écrire à Londres : cela en reste là.

« On me donne aujourd’hui un nom qui a cet avantage, qu’il ne rappelle pas le passé, mais qui n’est pas dans les formes de la société. Je suis toujours disposé à prendre un nom qui entre dans l’usage ordinaire, et je réitère que, quand on jugera à propos de me faire sortir de ce cruel séjour, je suis dans la volonté de rester étranger à la politique, quelque chose qui se passe dans le monde.

« Voilà ma pensée ; toute autre qui aurait été dite sur celle matière ne la ferait pas connaître. »

J’allai sans délai à Plantation-House ; le gouverneur trouva celle dépêche importante. Il en fut surpris, et me répondit en disant que cette proposition méritait un examen. Cependant, quelques instants après, il écrivit, et me remit les lignes suivantes : « Le gouverneur fera, sans perdre de temps, tenir au gouvernement britannique le papier qui lui a été remis aujourd’hui par le docteur O’Méara. il pense qu’il serait plus convenable qu’il fût signé par la personne au nom de laquelle il lui a été présenté. Le gouverneur ne prétend pas cependant pour cela jeter le moindre doute sur la validité ou l’authenticité de cet écrit. par rapport aux mots ou à l’esprit. Il croit seulement qu’il aurait dû être envoyé sous une forme qui prévînt toute objection. Le gouverneur examinera avec soin si la teneur de ses instructions lui permet d’adopter l’un ou l’autre des noms proposés. Il différera donc naturellement en servir, dans aucune communication publique ait obtenu la sanction de son gouvernement à cet effet. Le gouverneur sera toujours disposé à s’entendre avec le général Bertrand, quand il plaira à ce dernier. »

J’eus commission de montrer ces lignes à Napoléon. Le gouverneur ajouta qu’il n’était pas utile que je les lui laissasse. Il me demanda ensuite si je croyais que Napoléon consentirait à signer la lettre précédente, « Sans doute, lui dis-je, si vous le demandez. »

Je me suis présenté chez l’Empereur. Il m’a demandé s’il y avait des nouvelles. Je lui ai dit qu’on parlait beaucoup de l’expédition de lord Exmouth ; que nous en attendions chaque jour le résultat. Je lui demandai son avis sur cette expédition. Il me répondit qu’il croyait bien certainement qu’elle réussirait si la flotte prenait et détruisait la plus grande partie des vaisseaux barbaresques qui sont arrêtés devant Alger.

« En persistant dans son blocus rigoureux, le dey se soumettra, la populace se révoltera, l’assassinera et consentira à tout ce que vous demandez. Quant à des traités, ces barbares les violeront toujours. C’est une honte pour les nations civilisées de laisser subsister tranquillement et si près d’elles ces repaires de brigands. Les Napolitains seuls étaient de force à les détruire, puisqu’ils ont environ cinquante mille matelots tant sur le continent qu’en Sicile, et il leur eut été facile, avec ces forces, d’empêcher un seul vaisseau de quitter les côtes de Barbarie. » A quoi je répondis que les Napolitains étaient si poltrons sur mer, que les Algériens les regardaient avec mépris, les bravaient dédaigneusement. « Ils ne sont pas très-braves sur terre, me dit « Napoléon ; mais on remédierait à cette couardise en introduisant dans leurs régiments de bons officiers et une sage discipline. A la paix d’Amiens, je voulais m’entendre avec votre gouvernement pour détruire tous ces Algériens, du moins brûler leurs vaisseaux, démolir leurs forteresses, et les forcer à cultiver la terre et à renoncer à leurs brigandages ; mais vos ministres ont écarté mon projet. Je voulais les écraser, en finir avec eux, bien que cela m’importât assez peu personnellement, puisqu’ils respectaient mon pavillon, et qu’ils faisaient un commerce considérable avec Marseille. »

Je demandai à Napoléon s’il pensait que lord Exmouth dût attaquer le port dès son débarquement. « Oh ! non, me dit Napoléon ; s’il n’a pas de grandes forces, il fera tuer la moitié de ses hommes par les canaglie des maisons et des batteries. D’ailleurs il n’est guère nécessaire d’envoyer contre eux des forces considérables, à moins qu’on ne soit décidé à détruire leur pays. » La conversation changea.

Un autre jour il me parla de nos taxes. « Je ne sais comment la poploazza anglaise les souffre. Malgré des succès presque incroyables, et auxquels un accident et peut-être la destinée ont contribué, je ne crois pas que vous soyez encore hors de danger : je ne pense pas que vous puissiez jamais payer vos dettes. Votre grand commerce vous a maintenus ; mais cet appui vous manquera lorsque vous ne pourrez plus vendre au-dessous du prix des autres nations qui, chaque jour, perfectionnent leurs moyens de fabrication. Vous reconnaîtrez la vérité de tout cela d’ici à quelques années. La chose la moins raisonnable que l’Angleterre ait faite, est d’avoir voulu devenir puissance militaire ; par cela même elle se place à jamais dans la dépendance de la Russie, de l’Allemagne, ou de la Prusse, ou du moins devient redevable à quelqu’une d’elles. Vous n’avez pas une population assez nombreuse pour lutter sur le continent avec la France, ou avec aucune des puissances que j’ai nommées, et il vous faudra par conséquent louer des hommes : tandis que, sur mer, vous avez toute supériorité ; vos marins sont tellement au-dessus des nôtres, que vous pouvez toujours commander aux autres. Vos soldats n’ont pas les qualités nécessaires à une nation militaire ; ils ne sont égaux à nos Français ni en adresse, ni aussi actifs ; ils ne conçoivent pas si vite non plus. Une fois qu’ils ne craignent plus la sangle, ils n’obéissent pas. On ne peut en venir à bout dans une retraite ; s’ils trouvent du vin, ce sont autant de diables, et adieu la subordination. J’ai été témoin de la retraite de Moore.

« Je n’ai jamais rien vu de pareil : il était impossible de réunir les régiments ; tous les soldats étaient ivres. Vos officiers gagnent trop leurs grades avec des écus, mais les soldats sont intrépides : là est le beau côté. — C’est une politique détestable que de rechercher la puissance militaire au lieu de s’attacher à la marine, votre force nationale. Pour avoir de bons soldats, il faudrait qu’une nation eût toujours la guerre à soutenir.

« Si vous aviez perdu la bataille de Waterloo, continua-t-il, dans quel état fût tombée l’Angleterre ! La fleur de votre jeunesse y eut été détruite ; car pas un homme, pas même Wellington, n’eût échappé. » Je répondis que lord Wellington avait résolu de n’abandonner que mort le champ de bataille. Napoléon répondit : « Il ne pouvait se retirer. Il aurait été détruit avec son armée si Grouchy fût venu au lieu des Prussiens. » Je lui demandai alors s’il n’avait pas cru, pendant quelque temps, que les Prussiens qui s’étaient montrés étaient des Français faisant partie du corps de Grouchy. Il me répondit : « Oui, je comprends difficilement encore comment c’était une division prussienne, au lieu de celle de Grouchy. » Je pris la liberté de lui demander si, dans le cas où Grouchy ni les Prussiens ne fussent venus, la bataille n’eût pas été indécise. Voici sa réponse : « L’armée anglaise eût été détruite ; elle était défaite dès le milieu du jour ; mais la destinée avait décidé que Wellington gagnerait cette bataille. Je ne croyais pas qu’il nous attaquerait, parce qu’il s’était retiré à Antwerp ; il devait le faire. J’eusse été accablé si une armée de trois ou quatre cent mille hommes eût marché contre moi. Quand j’offris la bataille, j’agis comme les circonstances le commandaient. J’ai regardé de la part des alliés comme une grande folie l’action de séparer les armées anglaise et prussienne ; il fallait les réunir, au contraire. Je ne puis comprendre encore la raison de leur disjonction. Quoi ! Wellington me livrait bataille, de son plein gré, dans un endroit où il était perdu, totalement défait, là où aucune retraite n’était possible, puisqu’un bois se trouvait derrière lui ! je devais le tailler en pièces. Le bon sens voulait qu’il commençât la campagne. Vous vous figurez l’agitation de votre pays apprenant tout à coup que quarante mille soldats ont mordu la poussière dans les champs de la Belgique pour la cause des rois. Le ministère fût tombé sous le cri de l’opinion. Vos concitoyens auraient dit : — Eh ! que nous importe celui qui règne en France, que ce soit Louis ou Napoléon ? La paix alors eût été faite, et les Saxons, les Bavarois, les Belges, les Wurtembergeois se fussent de nouveau joints à moi. Les Russes aussi auraient fait la paix. Je serais resté maître de la France. Tels étaient mes motifs pour attaquer les Anglais. J’avais battu les Prussiens. Avant midi, j’étais vainqueur. Je pus dire que tout m’appartenait ; mais le hasard, la destinée en ont décidé autrement. Sans doute les Anglais se sont battus vaillamment, personne, ne peut le nier, mais ils auraient été défaits.

« Pitt et sa politique ruinèrent presque l’Angleterre, en nourrissant la guerre sur le continent. »

Je lui fis observer que des politiques éminents avaient soutenu que, sans cette guerre de vingt-cinq années, la France, grandissant en prépondérance, eût ruiné l’Angleterre. Cette dernière avait donc eu à prendre un accroissement considérable. Voici sa réponse : « Au contraire, l’Angleterre, continuant la guerre à la France, nous a donné des circonstances pour étendre, sous mon gouvernement, nos conquêtes si loin, que je devins empereur du monde entier ; ce qui ne serait pas arrivé s’il n’y eût pas eu de guerre. »

Je lui parlai de l’occupation de Malte. Il me répondit : « Deux jours avant que lord Whilworth quittât Paris, mes ministres et quelques amis particuliers reçurent l’offre de trente millions de francs ; on m’eût reconnu comme roi de France ; pour cela, il fallait céder Malte. »

Nous causâmes un autre jour des marins anglais. « Ils sont aussi supérieurs aux marins français que ceux-ci le sont aux Espagnols. « Les Français, lui dis-je, ne feront jamais d’excellents matelots, parce qu’il sont impétueux et légers ; ils ne se soumettront jamais, sans se plaindre, à bloquer des ports durant des années ; cela était arrivé à Toulon pendant des temps affreux, de privations sans nom. » Il me répondit : « En effet, signor dottore, nos matelots ne sont point aussi expérimentés que vos Anglais. La mer est votre domaine, vos matelots surpassent les nôtres. Jadis les Hollandais les surpassaient. Les marins américains valent mieux que les Anglais ; la raison, c’est qu’ils sont en moins grand nombre. Les Américains, répondis-je, ont beaucoup de matelots anglais à leur service ; la discipline américaine, à bord des vaisseaux de guerre, est beaucoup plus sévère que la nôtre ; voilà, je crois, les causes de leurs succès. Si les Américains avaient une marine considérable, il leur serait impossible de placer sur chaque vaisseau autant de marins expérimentés. « Quand je lui dis que la discipline américaine était plus sévère que la nôtre, il sourit et dit : « Sarebbe difficile a credere. »

Dans l’après-midi, à cinq heures, Napoléon m’a fait appeler. Je l’ai trouvé assis près du feu dans un fauteuil. — Il était sorti pour se promener, mais il avait été saisi de douleurs de dents et d’une toux violente. Sa joue était enflammée ; les douleurs augmentèrent. « Je tremble, dit-il au comte de Las Cases qui était là, comme si j’avais peur. » Il avait le pouls agité. Il me fit d’intéressantes questions sur la fièvre.

Je L’ai revu à neuf heures ; il était au lit. Il désigne comme cause de son indisposition le ventaccio[3] qui souffle toujours sur le sol aride de Longwood. « Il faudrait que je fusse at the Briars, ou de l’autre côté de l’île. Cette partie de l’île est épouvantable. » Il me parla des moyens qui procurent une mort facile. Il paraissait penser que le froid était le premier, parce que si muore dormendo (on meurt en dormant).

J’ai écrit au gouverneur sir Hudson Lowe, pour le prévenir de l’indisposition de Napoléon.

Le lieu où nous sommes est si stérile, qu’il n’y croit pas une seule plante.

Napoléon a parlé longtemps aujourd’hui de l’impératrice Joséphine ; ses termes étaient des plus affectueux. Il a fait, dit-il, la première connaissance de cette femme excellente lors du désarmement des sections de Paris, après le 13 vendémiaire. « Un jeune enfant de douze ou treize ans se présenta chez moi pour me supplier de lui faire rendre l’épée de son père, qui avait été général de la république, lequel était mort sur l’échafaud. Je fus si touché de cette prière affectueuse, que j’ordonnai que l’épée lui fût remise. Ce jeune enfant était Eugène Beauharnais. « En voyant l’épée, il fondit en larmes. Son action m’émut, et je le lui fis voir. — Quelques jours après, sa mère vint me remercier. Sa personne me frappa, mais encore plus son esprit. Cette impression augmenta chaque jour. Notre mariage vint peu de temps après. »

Lowe, que j’ai vu, ne veut pas transférer le séjour de Napoléon à Briars ou dans un autre lieu de ce côté, ainsi qu’il le demande, quoique ce dernier reconnaisse que ses indispositions viennent de la force du vent qui bat l’exposition de Longwood.

Huit heures du soir. — Napoléon n’est pas bien ; la partie droite des mâchoires est considérablement tuméfiée.

Le 29, Napoléon se porte mieux. Mon opinion personnelle est que son indisposition n’est point une maladie du climat, qui, sans cela, l’emporterait en quelques jours. Il se traite peu volontiers, n’ayant aucune foi dans la médecine.

J’ai reparlé de la santé de Napoléon au gouverneur. Il m’a répondu que, puisque Bonaparte souhaitait habiter un lieu comme at the Briars[4], il fallait qu’il fit venir quelque portion des sommes immenses qu’il pos sédait en Europe, qu’alors il pourraitse faire bâtir une maison selon ses goûts. L’observation du gouverneur n’était qu’une cruelle ironie.

1er novembre. — Napoléon se porte mieux. Il fait vendre sa vaisselle plate pour pouvoir ajouter quelque supplément à la nourriture de Longwood. Napoléon reste à peu près dans le même état. Il ne prend point l’exercice qui lui est indispensable. Je lui en ai représenté le danger, il est impassible.

Ce jour-là, j’ai pris la liberté de questionner l’Empereur sur les causes qui lui avaient fait protéger les Juifs. Il me répondit : « Il y avait beaucoup de Juifs dans les pays sur lesquels je régnais ; j’espérais, en les rendant libres et en leur donnant les mêmes droits qu’aux catholiques et aux protestants, les éloigner de l’usure et des vices qui les déshonorent. Je pense que j’aurais réussi. Je faisais ce raisonnement, que puisque leurs rabbins leur disent qu’ils ne peuvent exercer l’usure contre la tribu israélite, néanmoins qu’elle est licite et même un devoir envers les autres communions chrétiennes, puisqu’elles les oppriment ; je pouvais affaiblir par des traitements humains leurs dispositions habituelles. Voici quel était mon projet : par exemple, je leur donnais l’égalité civile dont jouissaient mes autres sujets ; je crois qu’ils m’eussent pris alors pour un de leurs bienfaiteurs, pour un Salomon. L’égalité civile concédée leur eût fait regarder les Français comme des frères ; ils n’eussent plus voulu les traiter usurairement, eux ou moi ; c’était là un résultat important. Je ne l’espérais que des années. Je leur faisais payer les taxes que supportaient mes autres sujets ; je les soumettais à la conscription. Ces changements, en partie réalisés, m’ont donné beaucoup de soldats et de fort braves ! Si j’étais resté sur le trône de France, les Juifs en grand nombre fussent venus, flattés d’être relevés, riches, actifs, habiter les États français, chercher la protection de nos belles lois. Je souhaitais établir une liberté de conscience universelle. Mon système était de n’avoir point de religion prédominante, mais de tolérer tous les cultes ; je voulais que chacun pensât à sa manière, et que tous les hommes, protestants, catholiques, mahométans, déistes, etc., fussent égaux ; de sorte que la religion ne pût avoir aucune influence dans la distribution des emplois du gouvernement ; qu’elle ne pût contribuer à les faire accueillir ou repousser par un solliciteur ; et que, pour donner un emploi à un homme, on ne pût faire aucune objection tirée de sa croyance, pourvu que d’ailleurs il fût capable. Je rendis donc tout indépendant de la religion : les tribunaux, les mariages, les cimetières mêmes ne furent plus à la disposition des prêtres, et ils ne pouvaient plus refuser d’enterrer le corps d’une personne d’un culte différent. « Mon intention était de rendre purement civil tout ce qui appartenait à l’État et à la constitution, sans égard pour aucune religion. Je ne voulais accorder aux prêtres aucune influence et aucun pouvoir sur les affaires civiles ; mais les obliger à s’en tenir à leurs affaires spirituelles, sans se mêler d’autre chose. « Je lui demandai si les oncles et les nièces pouvaient se marier en France. Il répondit : « Oui ; mais il faut qu’ils en obtiennent la permission spéciale. » Je lui demandai si cette permission devait être accordée par le pape. « Par le pape ? dit-il ; non. » Puis me pinçant le bout de l’oreille en souriant, il ajouta : « Je vous dis que ni le pape, ni aucun de ses pi êtres, n’ont le pouvoir de rien accorder. Par le souverain. »

Napoléon, dans le même entretien, jugea sévèrement les francs-maçons ; je lui demandais ce qu’il pensait de leur but ; il me répondit : « Ce sont, en général, des oisifs, des gourmands et des imbéciles qui se rassemblent pour manger et faire des orgies. Cependant j’ai connu d’eux de temps en temps des actions honorables. ils ont servi la révolution, et contribué dernièrement à diminuer la puissance du pape et l’influence du clergé. Remarquez ce fait, c’est que quand les sentiments d’un peuple sont contre le gouvernement, toutes les sociétés particulières tendent à lui nuire. » Sur cette question, si les francs-maçons du continent ont quelque affiliation ou ressemblance avec les illuminati : « Non, fut sa réponse. C’est une société tout à fait différente ; mais en Allemagne elle présente des dangers pour l’ordre social. »

J’ajoutai : « N’avez-vous pas protégé les francs-maçons ? — Oui, parce qu’ils s’étaient prononcés contre le pape. — Auriez-vous jamais permis le rétablissement des jésuites en France ? — Non, c’est la plus dangereuse de toutes les sociétés ; elle a fait plus de mal à elle seule que toutes les autres ensemble. La doctrine des jésuites, c’est que leur général est le souverain des souverains, et le maître du monde. Non, non, je n’aurais jamais consenti qu’il existât dans mon empire une société placée sous la direction d’un étranger. Je n’aurais jamais voulu de frati : il y avait assez de prêtres pour ceux qui en avaient besoin, je n’avais pas besoin de monastères remplis de canaglie, mangeant, pillant ou se livrant à des crimes. » Je lui dis qu’il était à craindre que les prêtres et les jésuites ne prissent bientôt une influence fatale en Europe. Napoléon répondit. « Cela est très-vraisemblable ; je le crains comme vous. Dans les règnes qui ont précédé le mien, les protestants étaient aussi maltraités que les Juifs ; ils ne pouvaient acquérir de propriété. Je les ni mis sur le même pied que les catholiques. L’empereur Alexandre a pu sans inconvénient permettre l’entrée de son empire aux jésuites, parce qu’il est de sa politique d’attirer dans son pays barbare des hommes éclairés, quelle que soit leur secte ; et d’ailleurs ils ne sont pas très à craindre en Russie, parce que la religion est différente. Pourtant ils feront tant, qu’il sera forcé de les renvoyer. »

Il m’a fait ce portrait de Carnot : « C’était un homme laborieux et sincère. Il a dirigé les opérations de la guerre, sans avoir mérité les éloges qu’on lui a donnés, parce qu’il n’avait ni l’expérience ni l’habitude de la guerre. Il n’a montré que peu de talent pendant son premier ministère ; il a eu avec le ministre des finances et la trésorerie plusieurs querelles dans lesquelles il avait tort. Il quitta le ministère, convaincu qu’il ne pouvait le conserver faute d’argent. Il vota ensuite contre l’établissement de l’empire ; mais comme sa conduite a toujours été franche, jamais il ne donna d’ombrage. Il ne me demanda rien pendant la prospérité de l’empire ; mais après les malheurs de la Russie, il sollicita de l’emploi, et reçut le commandement d’Anvers, qu’il défendit fort bien. Après mon retour de l’île d’Elbe, il fut nommé ministre de l’intérieur ; et j’eus lieu d’être très-satisfait de sa conduite. Lors de l’abdication, il a été membre du gouvernement provisoire ; mais il fut joué par les intrigants dont il était entouré. Dans sa jeunesse, il passait pour un original parmi ses camarades. Il détestait les nobles, et eut, à ce sujet, plusieurs querelles avec Robespierre, , qui sur la fin en avait protégé plusieurs. Il était membre du comité de salut public avec Robespierre, Couthon, Saint-Just, et ce fut le seul qu’on ne dénonça jamais. Il demanda à être jugé, pour sa conduite, avec ceux qu’il appelait ses collègues, ce qui lui fut refusé ; mais sa demande de partager leur sort lui fit un grand honneur.

« Barras, ajouta Napoléon, était emporté ; il avait peu d’instruction et de résolution. Il était léger et méritait peu sa réputation ; la brusquerie de ses manières et les retentissements de sa voix, lorsqu’il commençait un discours, donnaient de lui une autre idée que l’idée généralement reçue. »

Le gouverneur s’est présenté à Longwood. Je lui ai dit qu’il y avait quelque amélioration dans la santé de l’Empereur ; que cependant je ne croyais pas ce mieux durable s’il persistait à garder la chambre ; que, dans ce cas, je ne lui donnerais pas deux années à vivre. « Mais pourquoi ne sort-il pas ? demanda durement le gouverneur. — C’est parce que trop d’entraves gênent sa liberté. Pourquoi des factionnaires à six heures du soir, avec ordre d’arrêter toute personne qui voudrait passer ? C’est pourtant l’heure où la douceur de la température invite à sortir. — Mais, répondit le gouverneur, le soleil ne se couche pas à six heures. » Je lui répliquai que le soleil se couchait aussitôt après six heures, et qu’entre les tropiques le crépuscule était fort court. Hudson Lowe fit appeler sir Poppleton, capitaine, et lui demanda des renseignements sur la pose des sentinelles. Poppleton nous dit que les ordres étaient verbalement donnés aux factionnaires, qu’il pouvait bien en résulter par moments quelque confusion, des désagréments pour les habitants. Hudson Lowe dit qu’il trouvait bien étrange que le général Bonaparte refusât de sortir à cheval avec un officier anglais. « Il sortirait vraisemblablement, ajoutai-je, mais ménagez les formes ; par exemple, lorsqu’il monte à cheval, ne le faites suivre qu’à quelque distance. Un seul officier peut surveiller ses mouvements ; Napoléon connaîtrait sa mission, mais il ne paraîtrait pas y songer. Il serait avec cela aussi sûrement gardé que si cet officier courait à ses côtés. » Hudson me dit qu’il y réfléchirait, et m’engagea de lui transmettre par écrit mon opinion sur la santé du général Bonaparte. Il ajouta : « La vie d’un tel homme ne peut pas entrer en balance avec le mal qu’il peut causer s’il parvenait à s’échapper, et que je ne devais pas oublier que le général Bonaparte avait été le fléau du monde. »

On vient de briser de nouveau une partie de l’argenterie de Napoléon, pour pourvoir à la sustentation de Longwood. Cet acte s’est exécuté déjà en présence d’agents anglais.

La santé de l’Empereur s’améliore ; il m’a fait plusieurs questions anatomiques et physiologiques ; il m’a dit qu’il avait étudié l’anatomie pendant quelques jours mais que la vue des cadavres ouverts l’avait rendu malade, et qu’il avait abandonné cette science. H exposa après ses idées sur l’âme.

L’Empereur a répété qu’il ne songeait pas à s’échapper, mais il n’a point donné sa parole. Il ne la donnerait même pas, parce qu’alors il avouerait qu’il est prisonnier selon les lois ordinaires. Il ajouta qu’au lieu de restrictions qu’on lui inflige, il vaudrait mieux s’assurer, au départ de chaque vaisseau, s’il est présent dans l’ile. « Sans doute il est nécessaire à ma santé que je fasse sept à huit lieues par jour ; mais j’y renonce s’il faut que j’aie derrière moi un officier anglais. Ma maxime, c’est qu’un bon esprit brave l’infortune, que le plus noble courage est de lui résister. »

« Ces palais qu’ils m’adressent, et il souriait, ne me serviront pas plus que de l’argent jeté à la mer. Je préférerais à tout cela l’envoi de quatre cents bons volumes. Ne me faudrait-il pas des années pour faire élever ce palais ? d’ici là je ne serai plus. D’ailleurs ce sont vos malheureux marins et vos soldats qui feraient ces travaux ; j’en serais maudit, et je ne veux leur laisser aucun souvenir pénible. Je préfère l’intérêt de ces braves gens que mon sort attendrit tous les jours et qui me traitent avec respect. »

Il parla de quelques officiers anglais. « Moore était un brave soldat, un officier rempli de talents. Il a fait des fautes qui étaient probablement le résultat des difficultés qui l’entouraient, et qui furent causées peut-être par la fausse route que lui firent prendre les informations qu’il recevait. » Il répéta plusieurs fois cet éloge, et rappela qu’il avait commandé la réserve en Égypte, où il s’était très-bien comporté, et avait déployé des talents. J’ajoutai que Moore était toujours un des premiers au feu, et qu’il avait eu constamment le malheur d’être blessé. « Ah ! dit-il, cela est nécessaire quelquefois ; il est mort héroïquement, il est mort en soldat. Menou était un homme très-brave, mais il n’était pas soldat. Vous ne deviez pas conquérir l’Égypte si Kléber eût vécu ; jamais vous ne l’auriez conquise, surtout avec une armée dépourvue d’artillerie et de cavalerie. Les Turcs ne sont rien. La mort de Kléber fut une calamité pour la France. » Il me parla de quelques officiers de la marine française. « Villeneuve, prisonnier, fut amené en Angleterre ; il fut tellement affligé de sa défaite, qu’il étudia l’anatomie pour se détruire ; il acheta plusieurs gravures anatomiques du cœur, et les compara avec son propre corps pour s’assurer exactement de la position de cet organe. A son arrivée en France, je lui ordonnai de rester à Rennes. Craignant d’être jugé par un conseil de guerre pour avoir désobéi à mes ordres, et conséquemment pour avoir perdu la flotte (car je lui avais ordonné de ne pas mettre à la voile, et de ne pas s’engager avec les Anglais), il résolut de se donner la mort. En conséquence, il prit ces gravures du cœur, les compara de nouveau avec sa poitrine, fit au centre de la gravure une petite piqûre avec une longue épingle, fixa ensuite cette épingle, autant que possible, à la même place contre sa poitrine, l’enfonça jusqu’à la tête, se perça le cœur, et expira. Lorsqu’on ouvrit sa chambre, on le trouva mort, l’épingle dans la poitrine, et la marque faite dans la gravure correspondant à la blessure de son sein. Il n’aurait pas dû prendre cette résolution extrême : c’était un brave officier, mais sans talent.

« Barré, que vous avez pris sur le Rivoli, était un brave et très-bon officier. Dans l’expédition d’Égypte, après être débarqué, et dès que nous nous fûmes rendus maîtres d’Alexandrie en quelques heures, je lui donnai l’ordre de sonder le passage pour la flotte. Il parvint à faire entrer dans le port un vaisseau vénitien de soixante-quatre, et un autre de cinquante canons ; je suppose que vous les y avez vus. On disait que les gros vaisseaux de ligne ne pourraient pas y entrer. Barré m’assura qu’il y avait assez d’eau pour cela, dans une partie du canal ; Brueys affirmait qu’il n’y en avait pas assez pour les vaisseaux de quatre-vingts canons. Barré persista dans son dire. Pendant ce temps, je m’étais avancé dans le pays à la poursuite des Mamelucks. Toute communication entre l’armée et la ville fut interceptée par les Bédouins, qui prirent les courriers ou les tuèrent tous. Mes ordres n’arrivèrent pas, sans quoi j’eusse obligé Brueys d’entrer ; car j’avais le commandement de la flotte aussi bien que de l’armée. Pendant ce temps, Nelson arriva et battit Brueys et sa flotte ; ce qui m’apprit ensuite que Barré avait raison, car vous avez fait entrer le Tigre et le Canopus. »

J’ai eu société pour dîner chez moi, hier. Ce matin, l’Empereur m’a fait quelques questions sur notre réunion. Je le lui ai dit. « Vous vous êtes grisés ? — Non. — Bah ! bah ! — Nous n’étions pas dans cet état, mais le capitaine Ross y est toujours. Cette réponse le fit sourire et il ajouta : « Ross est un bon enfant, et l’équipage du vaisseau est très-heureux de l’avoir pour capitaine. »

Un vaisseau est arrivé d’Angleterre. J’en ai prévenu Napoléon ; il jouait aux quilles dans le jardin avec ses généraux. Je lui appris que, conformément aux désirs de Hudson, le parlement avait adopté un bill qui conférait aux ministres le pouvoir de le retenir à Sainte-Hélêne. « Ce bill a-t-il été combattu ? Fort peu, lui dis-je. Brougham et Burdett n’ont-ils pas parlé ? Je dis que je n’avais pas lu les journaux. »

Dans un autre entretien du 7 juin. Napoléon a parlé du cérémonial relatif au mariage. En Angleterre, lorsqu’un protestant et un catholique se marient, la cérémonie est en premier lieu célébrée par un ministre protestant, et ensuite par un prêtre de l’Église romaine. « Il y a là un tort, répondit-il ; le mariage est un contrat purement civil ; et lorsque les parties ont paru devant un magistrat, et qu’en présence de témoins elles ont pris un engagement, elles doivent être considérées comme mari et femme. C’est ce que j’ai fait en France. S’ils veulent, ils peuvent faire recommencer cette cérémonie par un prêtre. Ma maxime constante était que les cérémonies religieuses ne devaient jamais être au-dessus des lois. J’ai voulu aussi que les mariages coutractés par des Français en pays étrangers fussent valides au retour dans la patrie. »

Napoléon m’a fait, il y a quelque jours, plusieurs questions sur Londres. Je lui en ai prêté une histoire. Il parait connaître déjà l’ouvrage, bien qu’il ne l’ait vu que depuis quelques jours ; il explique ses gravures, et répète plusieurs cris des marchandes des rues. Il disait : « Si j’avais été roi d’Angleterre, j’eusse voulu faire construire une grande rue ou plutôt un beau quai de chaque côté de la Tamise et un autre depuis Saint-Paul jusqu’à la rivière. »

Trois commissaires sont arrivés sur le Newcastle : ce sont le comte Halmaine pour la Russie ; le baron Sturmer, accompagné de son épouse, pour l’Allemagne ; le marquis de Montchenu, pour la France, et le capitaine Gor, son aide de camp. Le baron Sturmer est accompagné d’un botaniste allemand.

18. — J’ai dit à Napoléon que j’étais allé à la ville, et que les commissaires pour la Russie, la France et l’Autriche étaient arrivés. « Avez-vous vu quelqu’un d’eux ? — Oui, j’ai vu le commissaire français. — Quelle espèce d’homme est-ce ? — C’est un vieil émigré, le marquis de Montchenu. Il est un peu difficile, mais ses manières sont douces ; il aime beaucoup à parler, et son extérieur prévient assez en sa faveur. »

J’ai appris à Napoléon que Drouot avait été acquitté. Sa joie fut visible Il parla avec chaleur des talents et des hautes vertus de Drouot, et ajouta que, d’après les codes français, il ne pouvait être condamné pour sa conduite.

20. — Le contre amiral sir Pultney-Malcolm, le capitaine de pavillon Meynel, et quelques autres officiers de marine ont été présentés à Napoléon.

2l. — J’ai vu Napoléon se promener dans le jardin ; je lui ai offert un livre que je m’étais procuré pour lui. Après m’avoir fait plusieurs questions sur madame Pierie, dame très-âgée et très-respectable à qui je donne des soins, il me dit qu’il avait vu le nouvel amiral. « Voilà un homme qui a réellement une physionomie agréable, ouverte, franche et noble ; c’est là la figure d’un Anglais. En vérité, j’éprouve autant de plaisir à le voir que si c’était une jolie femme ; il n’a rien de sombre, de louche, ni de dissimulé. Sa physionomie dit quel cœur il porte, et je suis sûr que cet homme est bon. Je n’ai pas vu un homme de qui j’ai conçu aussi vite une bonne opinion ! Quel beau vieillard, à l’air martial ! Il porte la tête haute, dit franchement et hardiment ce qu’il pense, sans craindre de vous regarder en face ; sa figure fait désirer à tout le monde de le connaître, et rendrait l’homme le plus soupçonneux confiant avec lui. »

La conversation s’engagea ensuite sur la protestation qui avait été faite par Holland contre le bill pour la détention de Napoléon[5]. Celui-ci exprima l’opinion favorable qu’il avait de lord Holland, de ses talents distingués et de sa générosité. Il fut charmé d’apprendre que le duc de Sussex s’était réuni à lui pour protester, et il dit que lorsque la voix des passions actuelles serait éteinte, la conduite de ces deux pairs serait couverte de gloire, et celle des auteurs de la proposition serait chargée d’ignominie.

La réduction de notre armée fut une question qu’il examina. « Si le pied de guerre était tel qu’on voulut tenter d’ériger la nation en puissance militaire, la tentative était absurde ; la nation n’étant point assez nombreuse pour se donner le pied de puissance militaire en rapport avec celui des grandes puissances du continent, et même des puissances du dernier ordre. Comment, vos ministres négligent et dédaignent la marine, qui est la véritable force et le rempart de l’Angleterre ! Mais cette erreur vous perdra. »

23. — Plusieurs caisses de livres qui avaient été dirigées par Ber trand sur Madère, et apportées sur le Newcastle, par sir Pultney Malcolm, ont été envoyées hier à Napoléon. Je le trouvai dans sa chambre, entouré de volumes ; sa physionomie était changée ; il était d’une humeur charmante. Il avait passé la nuit à lire. Il me dit, en me montrant les livres qu’il avait, selon son habitude, jetés sur le plancher après les avoir lus : « Je lis quarante pages de français pendant le temps qu’il me faut pour en comprendre deux d’anglais »

Je m’aperçus ensuite qu’il avait ouvert lui-même les caisses, tant son empressement à voir les livres avait été grand.

J’ai rencontré Napoléon dans le jardin. Je lui annonçai que j’avais reçu, pour lui, de sir Thomas Reade, sept caisses de livres, et que le gouverneur y avait joint pour son usage deux fusils à percussion, dont j’avais à lui expliquer le mécanisme. » Il est inutile, dit Napoléon, de m’envoyer des fusils de chasse lorsque je suis confiné dans un endroit où il n’y a pas de gibier. » Je lui appris que M. Baxter était venu dans l’espoir d’obtenir l’honneur de lui être présenté. Il me pria de l’appeler. En le voyant entrer, il lui dit en souriant : « Eh bien, signor medico, combien avez-vous tué de malades dans votre vie ? » Il s’entretint avec lui pendant près d’une heure.

28. — Hudson Lowe a répandu une proclamation dans laquelle il déclare que toute personne qui entretiendrait quelque correspondance ou relation avec Napoléon Bonaparte, ses officiers ou domestiques, qui en recevrait des lettres ou leur en ferait passer, qui leur ferait, sans l’autorisation du gouverneur, une communication, serait coupable de désobéissance aux actes parlementaires concernant la détention de Napoléon, et serait poursuivie selon toute la rigueur des lois. Il déclarait que quiconque fournirait au susdit Napoléon Bonaparte, ses officiers ou domestiques, de l’argent ou d’autres moyens à l’aide desquels il pourrait s’échapper, serait considéré comme complice de son évasion, et jugé comme tel.

1er juillet. — Une lettre adressée par sir Hudson Lowe au comte Bertrand interdit toute espèce de communication, écrite ou verbale, avec les habitants de l’île, excepté avec ceux qui auraient été préalablement désignés au gouverneur par l’officier d’ordonnance.

Depuis l’arrivée des livres, Napoléon a employé constamment plusieurs heures, chaque jour, à lire, à relever des dates et rassembler d’autres matériaux pour l’histoire de sa vie, à partir de son arrivée en France jusqu’à son retour d’Égypte. Le brouillard, la pluie et les vents qui soufflent continuellement sur l’habitation de Longwood avec toute leur fureur l’empêchent de sortir. Cette résidence est inhabitable. Napoléon exprime de nouveau le désir d’être transféré du côté de l’île qui est plus chaud et défendu contre le vent piquant et continuel du sud-est.

4. — Sir Putney et lady Malcolm ont eu une entrevue de près de deux heures avec Napoléon, qui a paru charmé de ces personnes. Suivant la conversation, il a fourni de longs détails sur la bataille de Waterloo, sur les manœuvres de mer, etc. Les officiers du Newcastle lui ont été présentés. La viande est si détestable, que le capitaine Poppleton l’a renvoyée, et a adressé une plainte au gouverneur.

Les domestiques de Longwood, qui apportaient des provisions au comte Bertrand, ont été arrêtés par des sentinelles ; on leur refuse l’entrée dans la cour ; les viandes ont été passées au bout de longues perches, par-dessus la muraille, en présence d’un factionnaire qui n’a pas voulu permettre qu’on pénétrât dans l’intérieur. Une pareille scène avait déjà eu lieu, lorsque mon domestique apporta quelques médicaments pour celui du général Bertrand, dangereusement malade. Ils étaient dans une bouteille qu’entourait une prescription écrite de ma main pour faire connaître l’application du médicament. Cette ordonnance était en français, et le factionnaire ne l’entendant pas, crut de son devoir de l’arracher. Un soldat a été envoyé au camp pour être jugé par un conseil de guerre, pour avoir seulement permis à un nègre d’entrer dans la cour de Bertrand, où il avait bu de l’eau.

9. — Une lettre de représentation a été envoyée ce matin à sir Hudson Lowe. Il est question, à Longwood, d’une machine à faire de la glace, que quelques officiers du Newcastle ont dit avoir été envoyée par ladv Holland à Napoléon ; cette machine n’a pas encore paru.

Les parties alimentaires de la provision en vin, volailles, diminuent sensiblement chaque jour. On a réclamé.

J’étais à Hut’s-Gate, lorsqu’un sergent venant de la part de sir Hudson Lowe est entré ; il m’a prié de le suivre chez le gouverneur. Celui-ci me faisait appeler pour me demander si je savais dans quelle partie de l’île le général Bonaparte désirait que sa nouvelle demeure fût construite. Je répondis qu’il préférait les Briars. Hudson Lowe m’a dit que cela ne se pourrait pas, que c’était trop près de la ville. Il parait blessé de ce que Napoléon ait refusé de recevoir les commissaires des puissances étrangères. Il m’a demandé si je connaissais ce que les Français désiraient savoir du marquis de Montchenu. J’ai répondu que madame Bertrand désirait s’informer de la santé de sa mère, et que M. de Las Cases devait aller le rejoindre à Hut’s-Gate, et qu’il parais sait très-impatient de savoir des nouvelles de sa femme, ayant appris que le sieur de Montchenu l’avait vue très-peu de temps avant de quitter Paris.

J’ai communiqué à Napoléon ma conversation d’hier avec le gouverneur. J’ai ajouté qu’il m’avait chargé de lui demander quels étaient les lieux de l’île qu’il aimait le plus. Il dit vouloir vous faire construire une résidence plus commode que celle-ci, ou faire ajouter quelques chambres au logement de Longwood, si cette augmentation pouvait suffire. Je lui dis que le gouverneur désirait une réponse : « A questa casa, in questo luogo tristo, non voglio niento di lui. Je déteste Longwood, sa vue seule me donne de la mélancolie. Qu’il me place dans quelque endroit où l’on trouve de l’ombre, de la verdure et de l’eau. Il souffle ici un vent furieux, plein de pluie et de brouillard, che mi taglia l’anima, ou bien il sole mi brucia il cervello, faute d’ombre, lorsque je sors. Qu’il me mette du côté de l’île où est située Plantation-House, s’il pense réellement à faire quelque chose pour moi. Mais pourquoi venir ici me faire des offres qui ne seront pas remplies ? La maison de Bertrand n’est pas plus avancée qu’à son arrivée. L’amiral avait au moins envoyé son charpentier ; il pressait lui-même les travaux. » Je lui répondis que le gouverneur m’avait assuré ne vouloir rien entreprendre qu’avec la certitude de lui être agréable ; qu’il lui demandait un plan pour cette maison ; qu’alors il donnerait à tous les ouvriers de l’île, ainsi qu’à un certain nombre d’ingénieurs, l’ordre de travailler à Longwood. Le gouverneur dit craindre qu’en faisant travailler au bâtiment où vous êtes, vous ne vous trouviez incommodé par le bruit. « Oui, certes, cela me gênerait. Je ne lui demande aucun changement à cette maison bâtie sur un abominable lieu. C’est de l’autre côté de l’île que j’en désire une ; j’y serai heureux si j’y trouve de l’ombre, de la verdure et de l’eau, et si je puis y être à l’abri de ce vento agro. A-t-on l’intention de me construire une maison où je puisse vivre ? qu’on la fasse sur les propriétés du colonel Smith ou bien à Rosemary-Hall. Mais je parie que ces offres ne sont que d’odieuses impostures. Tenez, dit-il, en m’amenant près des fenêtres, j’ai fait remplacer les rideaux par une paire de draps ; ces rideaux étaient si sales, que je ne pouvais plus les loucher. E un trist’ uomo e peggio dell’ isola. Voyez sa conduite envers cette pauvre madame Bertrand ; il l’a privée du peu de liberté dont elle jouissait ; on ne peut plus venir la voir. Cependant la compagnie était une distraction nécessaire à cette dame, sur cet affreux rocher ; et c’est parce qu’elle a écrit, sans le prévenir, au marquis de Montchenu, que cette restriction est imposée ! »

13. — J’ai communiqué à Hudson Lowe ce que m’a répondu Napoléon. Cette communication n’a pas paru lui plaire ; il m’a objecté que dans les lieux désignés il ne pourrait pas exercer sa surveillance aussi facilement. » Au contraire, lui ai-je répondu ; cela serait beaucoup plus facile, puisqu’il serait placé au milieu de votre état-major : les lieux nommés par Napoléon sont entourés de hauts rochers, inégaux entre eux ; des piquets pourraient être placés et rapprochés de ces lieux : ils empêcheraient toutes les tentatives d’évasion. Napoléon, que la vue de la garde afflige, ne la verrait pas. » Le gouverneur consentit d’abord ; mais l’instant d’après il songea qu’il ne saurait où loger le commissaire autrichien, qui s’était établi à Rosemary-Hall. Je fis observer qu’entre les commodités du baron Sturmer et celles du principal détenu il n’y avait pas à balancer. Le gouverneur ne me répondit pas.

Napoléon souffre beaucoup des dents. J’ai déjeuné avec lui. Pendant le déjeuner, il m’a entretenu des commissaires. « Madame Sturmer m’a-t-elle vu à Paris ? — Oui, lui dis-je, et elle désire beaucoup vous être présentée. — Je veux bien les recevoir tous ; mais qu’ils viennent comme de simples particuliers. Je serai charmé de recevoir cette dame. »

« Votre gouvernement nous a envoyé des habillements. Mais ce geôlier en fait une insulte, et nous les envoie d’une façon avilissante. Nous les recevons sans être aucunement consultés, comme s’il jetait une aumône à des mendiants, ou des habits à des condamnés. Veramente ha il cuore di boja ; nul au monde, à la place de ce boja, n’essayerait sans nécessité d’augmenter nos misères. Ses mains souillent tout ce qu’elles touchent. »

Sir Hudson Lowe est venu à Longwood, et a eu avce Napoleon une très-courte entrevue.

17. — Napoléon m’a appelé dans le jardin, pour m’apprendre qu’il a dit au gouverneur « qu’il avait, sans qu’il y eût besoin, augmenté sa captivité ; que c’était sans nul motif qu’il avait puni madame Bertrand ; qu’il les avait tous insultés par l’envoi des objets nécessaires à leur usage ; que si Bertrand ou Las Cases voulaient former une conspiration avec les commissaires, ce qu’il paraissait craindre, il n’avait rien de mieux à faire que de citer l’un d’eux à la tour d’alarme ; que c’était une infamie à lui, investi de l’autorité, d’insulter un homme qui, comme Bertrand, était estimé de toute l’Europe, etc. »

Napoléon m’entretint ensuite de la nouvelle maison, et ajouta que s’il croyait habiter l’île plusieurs années, il désirerait qu’elle fût bâtie à côté de Plantation-House. « Mais, continua-t-il, je pense que lorsque les affaires de France seront réglées, et que tout sera tranquille, le gouvernement anglais me permettra de retourner en Europe, et de finir mes jours en Angleterre. Je ne crois pas qu’ils soient assez fous pour dépenser huit millions par an pour me tenir ici, lorsque je ne suis plus à craindre ; c’est pourquoi je m’inquiète peu de la maison. » Il parla de son évasion, et dit que « quand bien même il voudrait s’évader, il avait contre lui quatre-vingt-dix-huit chances sur cent. Néanmoins, continua-t-il, ce geôlier m’impose autant de gêne que si je n’avais qu’à entrer dans un bateau et à m’esquiver. Il est vrai que tant qu’un homme existe, il est toujours à craindre qu’il ne s’échappe ; et le seul moyen de prévenir sa fuite, c’est de le tuer. Les morts ne reviennent pas. »

18. — Sir Hudson Lowe est venu à Longwood ; il est convenu avec le général Montholon de quelques arrangements au sujet de la maison. Tous les changements à faire dans l’édifice ont été confiés au colonel Mynyard, qui sera aidé par le lieutenant d’état-major Jackson.

19. — A peu près vers cinq heures du matin, on s’aperçut que le salon de Longwood-House était en feu. L’incendie fut arrêté en une demi-heure par le capitaine Poppleton et la garde, aidés des gens de la maison. Le feu était déjà parvenu à quelques pouces de distance du plafond, formé d’un double plancher.

20. — Thomas Reade a envoyé des rideaux pour le lit de Napoléon.

21. — L’amiral a envoyé un lieutenant et un détachement de marins pour faire une tente avec une voile de bonnette ; les arbres de Longwood ne donnent aucun ombrage. Le colonel Maunsell, du 53e, me pria de faire mes efforts pour procurer une entrevue avec Napoléon au docteur Ward, qui a été dix-huit ans dans l’Inde.

25. — J’ai dit à Napoléon qu’un vaisseau arrivé d’Angleterre, la nuit précédente, avait apporté la nouvelle que le général Bertrand, contumace, avait été condamné à mort. Il en parut un instant très-affligé ; il se remit, et me dit que, « d’après la législation française, un homme « accusé d’un crime capital pouvait être jugé et condamné par contumace, mais qu’on ne pouvait exécuter la sentence sans que l’homme eût été jugé de nouveau, lui présent ; et que si Bertrand se présentait, il serait acquitté comme Drouot. » Toutefois cet arrêt lui laissa du chagrin ; il craignait l’effet que cette nouvelle pourrait produire sur madame Bertrand. « En révolution, dit-il, on oublie tout. Le bien que vous faites aujourd’hui, demain sera oublié. La face des affaires une fois changée, reconnaissance, amitié, parenté, tous les liens se brisent, et chacun cherche son intérêt. »

27. — Le colonel Keating, dernier gouverneur de l’ile de Bourbon, a été reçu par Napoléon ; il a eu une entrevue qui a duré près d’une heure.

28. — J’ai prévenu l’Empereur que le commissaire de Russie n’avait pas signé, conjointement avec les autres commissaires, la demande officielle de le voir, adressée à Hudson Lowe. Il me répondit que les commissaires ne seraient jamais reçus par lui comme des personnages officiels.

Changeant de sujet, il continua.

« M. Hobhouse avait adressé à sir Hudson Lowe un ouvrage de lui sur mon règne, avec prière de me le faire remettre. Il y avait sur la reliure cette inscription en lettres d’or : « A Napoléon le Grand, ou à l’empereur Napoléon. » Ce galeriano n’a point voulu permettre qu’il me fût envoyé, parce qu’il pensait que j’éprouverais quelque plaisir à voir que tous les hommes ne lui ressemblaient pas, et que j’étais estimé par quelques-uns de ses compatriotes : Non credero che un uomo poteva a essere basso e vile a tal segno. »

Depuis la présence de sir Hudson Lowe, ou envoie un grand nombre de journaux à Longwood. Au lieu d’une série régulière de feuilles, il ne nous est parvenu que quelques numéros sans suite du Times et du Courier. Cette suspension a causé une grande inquiétude parmi les exilés de Longwood. Sir George Cockburn envoyait ses journaux régulièrement, et même avant de les avoir lus.

2 août. —Les pourvoyeurs n’ont apporté à Longwood, depuis quelques jours, que des pommes de terre. J’ai fait des plaintes.

Le colonel Maunsell a été présenté aujourd’hui par sir George Bingham. Napoléon s’est entretenu peu de temps avec ce dernier.

5.— Le gouverneur désire inviter l’Empereur à un bal qu’il veut donner à Plantation-House, pour célébrer l’anniversaire de la naissance du prince régent. Je lui ai dit que je croyais qu’il considérerait l’invitation comme une insulte, surtout si elle était adressée au général Bonaparte. Il me répondit qu’il éviterait cette difficulté en faisant « l’invitation de vive voix. » Il me parla du livre de Hobhouse, me disant qu’il ne pouvait pas l’envoyer à Longwood, parce qu’il ne lui avait pas été adressé par le secrétaire d’état ; une autre raison le retenait. Cet ouvrage était injurieux pour lord Castlereagh ; il ne désirait point donner au général Bonaparte le plaisir de lire un ouvrage dans lequel un ministre anglais était traité de cette façon, ni laisser voir au général Bonaparte que cela est permis chez nous : « Je ne veux pas qu’il lise de semblables réflexions. » Je répondis que Napoléon désirait beaucoup voir cet ouvrage, et qu’il lui ferait un grand plaisir de le lui envoyer. La réponse de Hudson Lowe fut qu’il le garderait ; qu’il le placerait dans sa bibliothèque.

6. — Napoléon m’a parlé du livre que le gouverneur retient illégalement ; il ajouta que, quand même il serait prisonnier et condamné à mort, le gouverneur n’avait pas le droit de garder et de retenir un livre dans lequel il ne se trouve rien qui puisse blesser la loi, ni trahison, ni correspondance.

Un lieutenant, deux gardes-marine et un détachement de marins se sont occupés à réparer la tente, qui a souffert considérablement des mauvais temps. Napoléon est allé les voir, et s’est entretenu quelques moments avec les gardes-marine, dont l’un, par un étrange rapprochement, se trouve être le fils de M. Drake[6], connu par sa conduite à Munich.

10. — Sir Hudson Lowe est arrivé pendant que Napoléon déjeunait sous la tente ; il désirait le voir, mais il n’a pas voulu le recevoir.

12. — Grande revue au camp en l’honneur du prince régent. L’anniversaire de la naissance de Son Altesse est célébré ainsi dans toutes nos colonies. « Gia, gia, dit-il, naturalmente. » Il me demanda si j’étais invité à dîner chez le gouverneur. « Non ; mais prié pour le bal. »

14. — C’est ce matin, pour la première fois, que l’Empereur est sorti à cheval. « C’était, disait-il, pour dissiper un affreux mal de tête qu’il s’était décidé à prendre cet exercice. Mais les limites sont tellement étroites, que je ne puis courir pendant plus d’une heure ; et, pour me faire quelque bien, il faudrait que je pusse galloper pendant trois ou quatre heures. Ce sbirro siciliano est venu ; je serais resté une heure de plus dans la tente, si j’eusse appris son arrivée. Mi repugna l’anima il vederlo. Il tremble comme un coupable, comme s’il avait un remords. »

15 août. — Il a déjeuné sous sa tente avec les dames et toute sa suite, le Polonais Piontowski et les enfants. Ce repas était simple. Dans la soirée, les domestiques anglais et français ont eu un grand souper, et on a dansé.

16. — Le gouverneur a eu une entrevue avec le général Montholon. Il lui a parlé de la nécessité de diminuer les dépenses de Longwood. Il trouve, par exemple, que la maison de Bonaparte consume plus de sel blanc que la sienne. Les domestiques ne doivent employer que du sel gris.

On a reçu aujourd’hui une des machines pneumatiques de Leslie, destinées à donner de la glace. Quand elle fut mise en place, je prévins Napoléon ; je l’avertis en même temps que l’amiral était à Longwood. Il me fit des questions ; il sait parfaitement les principes qui font mouvoir les pompes à air. Il admire les résultats de la chimie ! Quelle utilité ! Il parla des grands progrès qu’elle avait faits depuis quelques années, et dit qu’il avait constamment encouragé ses recherches. Je le quittai et me rendis dans la chambre où était la machine, pour commencer l’expérience en présence de l’amiral. Au bout de quelques minutes, Napoléon, accompagné du comte Montholon, entra et aborda gaiement l’amiral, qui parut content de le voir. Une tasse d’eau fut glacée en sa présence, à peu près en quinze minutes, et on fit plusieurs tentatives inutiles pour glacer du lait. Napoléon prit le morceau de glace obtenu avec de l’eau. Il dit que cette découverte eût été reçue avec de la joie à l’armée d’Égypte. Ce fut cette machine qui fournit la première glace vue a Sainte-Hélène. Les yamstock, ayant vu cette glace se dissoudre, crurent seulement alors que la masse solide qu’ils tenaient dans leurs mains était bien réellement de l’eau.

Le commandant du poste a consigné la sentinelle qui m’avait laissé entrer à Hut’s-Gate, où j’allais voir Bertrand qui était très-indisposé. Je questionnai le sergent ; il me répondit que sa consigne était de laisser passer seulement l’état-major. Hudson Lowe, qui s’était rendu, la veille, chez Bertrand, pour lui communiquer une lettre de lord Bathurst, annonçant que l’on réduirait à 8.000 livres sterl. par an les dépenses de l’établissement, avait lui-même donné cet ordre. On recevait pardessus la muraille les provisions ; car ceux qui les apportaient ne pouvaient pas même entrer.

Le comte de Montholon a reçu du gouverneur une lettre où l’on de mande 12.000 livres sterling par an pour conserver le même train de maison à Napoléon et à sa suite.

L’Empereur se promenait dans le jardin avec les comtes Bertrand et Montholon, Las Cases et son fils, lorsque Hudson Lowe, accompagné de l’amiral, de sir Thomas Keade et du major Gorrequer, fit demander une réception, qui lui lut accordée tout de suite. Le capitaine Poppleton et moi nous suivions à quelque distance Napoléon, Hudson et sir Pultney ; cependant nous étions assez près pour suivre leurs gestes. La conversation nous parut principalement soutenue par Napoléon, qui, par intervalles, paraissait singulièrement s’animer. Il s’arrêtait souvent, puis marchait très-vite et tout en parlant à voix haute. L’amiral seul était calme ; Hudson paraissait très-agité. Une demi-heure après, nous vîmes Hudson Lowe quitter brusquement Napoléon sans le saluer. L’amiral ôta son chapeau, s’inclina et partit. Hudson Lowe, qui attendait ses chevaux, s’approcha de nous, et, après s’être promené quelque temps dans la plus vive agitation, me dit : « Le général Bonaparte m’a injurié, et je l’ai quitté en lui disant : « Monsieur, vous n’êtes pas honnête ! » Il monta alors à cheval et partit au galop. Il i était aisé de voir que la conversation avait été orageuse, car l’amiral était pensif et affecté.

19. — Napoléon m’a reçu dans son cabinet de toilette. Il me demanda gaiement des nouvelles de Gourgaud ; lui ayant répondu que je lui avais prescrit une médecine, il me dit en riant : « Il ferait bien mieux de se mettre à la diète pendant quelques jours, et de boire beaucoup d’eau. Les médecines ne sont bonnes à rien. »

Il ajouta : « Ce gouverneur est venu m’ennuyer hier. Il m’a vu me promener dans le jardin, je n’ai pu alors refuser de l’écouter. Il voulait entrer avec moi dans des détails de ménage pour affaiblir nos dépenses. Il a eu l’audace de me dire que les choses sont maintenant dans le même état qu’à son arrivée, et qu’il venait pour se justifier ; qu’il s’était déjà présenté deux fois dans cette intention, mais que j’étais dans le bain. « Non, monsieur, lui dis-je, je n’étais pas dans le bain ; mais j’en avais un de commande pour ne pas vous recevoir. Vous aggravez vos torts en cherchant à les justifier. » Il m’a dit que je le connaissais mal, et que si je le connaissais, je changerais d’opinion. « Vous connaître, monsieur ! lui répondis-je, comment le pourrais-je ? Les gens se font connaître par leurs actions, en commandant dans les batailles. Vous n’avez jamais eu sous vos ordres que des vagabonds et des déserteurs corses, des brigands napolitains et piémontais. Je connais tous les généraux anglais qui se sont distingués ; mais je ne vous ai jamais entendu nommer que comme un scrivano de Blucher ou un chef de brigands. Vous ne pouvez avoir commandé des gens d’honneur : vous n’avez jamais vécu avec eux. » Il me dit qu’il n’avait pas recherché son emploi. Je lui dis qu’il y avait des places qui ne se sollicitaient pas, qu’elles étaient données par les gouvernements aux gens qui s’étaient déshonorés profondément. « Le bourreau en fait autant que vous ; mais lorsqu’il me met la corde au cou pour m’étrangler, est-ce un motif pour l’aimer, que de savoir qu’il agit d’après des ordres ? Je ne crois aucun gouvernement assez vil pour donner des ordres semblables à ceux que vous faites exécuter. » J’ajoutai que, s’il le voulait, il n’avait pas besoin de rien m’envoyer à manger ; j’irais m’asseoir à la table des braves officiers du 53e ; que j’étais sûr qu’il n’en était pas un qui ne se trouvât heureux de donner place à un vieux soldat ; qu’il n’y avait pas un seul soldat dans tout le régiment qui n’eût plus de cœur que lui ; que dans le bill inique du parlement, on avait décidé que je serais traité en prisonnier, mais qu’il me traitait plus mal qu’un criminel condamné ou un galérien ! qu’il était permis à ces malheureux de recevoir les journaux et les livres imprimés, et qu’il me privait de cette consolation. Vous avez plein pouvoir sur mon corps, ajoutai-je, mais mon âme vous échappera toujours, cette âme est aussi fière, aussi courageuse. que lorsque je commandais à l’Europe. « Vous êtes un sbirro siciliano, et non pas un Anglais. » Je le priai enfin de ne plus se présenter devant moi, à moins qu’il ne m’apportât l’ordre de me dépêcher : « Alors vous trouverez toutes les portes ouvertes : je serai prêt. »

« Je n’ai pas l’habitude d’insulter personne ; mais l’effronterie de cet homme m’a révolté, et je n’ai pu, m’empêcher de lui exprimer mon sentiment sur lui, quand il eut l’impudence de me dire, devant l’amiral, qu’il avait tout laissé dans le même état que lorsqu’il était arrivé ; je répliquai : « Mais faites appeler le capitaine d’ordonnance et interrogez-le ; je m’en rapporte à sa décision. » Il se tut. »

22. — Je me suis rendu à Plantation-House sur l’invitation de Hudson Lowe. Il se promenait dans un chemin qui est à gauche de sa maison.

J’ai dit à Napoléon que l’entrevue qu’il avait eue avait été trop peu agréable à Hudson Lowe pour qu’il en recherchât d’autres. Il m’a demandé si j’avais vu la lettre de Montholon au gouverneur, lettre où les plaintes communes des prisonniers sont exprimées « Oui. — Eh bien, croyez-vous qu’il l’adresse à son gouvernement et la fasse publier à Londres ? Je ne crois pas qu’on veuille publier mes lettres. Les ministres anglais ne le souffriraient pas. Si j’envoyais, par exemple, une adresse à la nation française, on ne la laisserait pas publier. Il ne fera pas imprimer ces plaintes, qui sont un si vif tableau de son infamie. Le peuple anglais désire savoir pourquoi je conserve le titre d’empereur après avoir abdiqué. Je l’ai expliqué dans une lettre : que ne la publie-t-on ? J’avais l’intention, en demandant l’hospitalité du Bellérophon, de vivre en Angleterre en simple particulier ; mais puisqu’ils m’ont envoyé ici, et qu’ils veulent faire croire que je n’ai jamais été premier magistrat, ou empereur de France, j’en conserve le titre. *** m’a rapporté qu’il avait entendu dire aux lords Liverpool et Castlereagh, qu’une des principales raisons pour lesquelles ils m’avaient envové ici était la peur que je ne me mêlasse de quelque cabale de l’opposition. Ce n’est pas le véritable motif, mais la crainte que je ne voulusse expliquer beaucoup de faits ignorés de la longue lutte entre les deux nations ; ignorés chez vous, je les eusse dévoilés complétement, car toute leur influence n’eût pu faire que beaucoup de personnages distingués ne se fussent liés avec moi. Je suis privé des journaux que je lisais avec intérêt. Je ne reçois que des feuilles comme la Quotidienne et la Gazette de France. »

Les fossés qui entourent le jardin de Longwood sont achevés, et les factionnaires sont augmentés et redoublent de vigilance.

Napoléon m’a demandé quelques renseignements sur une querelle entre madame Sturmer et l’envoyé de Louis XVIII, le marquis de Montchenu. Je lui en ai dit la cause. Le marquis affirme que cette dame ne sait pas entrer dans un salon. Il a beaucoup ri et puis levé les épaules. « Voilà les émigrés ! Tout ce bruit contre madame Sturmer vient de ce que son père était plébéien. »

Après s’être promené un moment avec trouble, Hudson Lowe m’a demandé si madame Bertrand avait parlé à des habitants et des officiers de sa conversation avec Bonaparte. « Je l’ignore, » fut ma réponse. « Je désire pour elle qu’elle se taise à ce sujet. Ses indiscrétions ne feraient que gâter davantage sa position et celle de son mari. » Il répéta avec colère quelques-unes des expressions de Napoléon, et dit : « Le général Bonaparte vous a-t-il appris aussi que je lui avais dit que je ne l’écouterais pas, parce que je trouvais ses observations grossières et injustes ? — Non. — Il est mon prisonnier, qu’il y songe ! et s’il continue ses injures, je saurai le réduire. » Il se promena avec une nouvelle agitation, en disant : « Les observations de Bonaparte sont ignobles. » Il était furieux. « Dites au général Bonaparte que si son langage ne change pas, je serai forcé de restreindre sa liberté » Après l’avoir accusé d’avoir fait périr des millions d’hommes, et de désirer recommencer s’il était libre, il termina en disant qu’il lui préférait Ali-Pacha.

« La plus grande faute du gouvernement serait de ramener la noblesse dans les honneurs de l’armée. Notre époque est celle du mérite ; il faut laisser les fils des paysans monter par des talents et des services au premier rang. Le gouvernement perdrait la vieille noblesse, s’il lui laissait envahir ou seulement empiéter sur les droits sacrés du mérite. La noblesse, avant la révolution, se composait en grande partie d’hommes ignorants, frivoles, arrogants, corrompus. Je n’en connais pas bien la composition présente, pour être à même de juger de la vérité de ce mot : ils n’ont rien appris, ils n’ont rien oublié. Je vois seulement que malgré les vingt-cinq années d’exil, leurs prétentions sont restées grandes. S’ils parviennent à les faire admettre par le gouvernement, une révolution nouvelle est certaine.

« Je connais bien les Français : six, dix ans se passeront peut-être sans révolte ; mais, j’en suis sûr, une armée dont les principes blesseraient l’égalité consacrée par la loi française serait massacrée et jetée dans la Seine. J’ai tiré la plupart de mes généraux de la foule. Partout où j’ai trouvé le talent et le courage, je l’ai élevé et mis à sa place. Mon principe était de tenir la carrière ouverte aux talents. J’ai élevé, il est vrai, quelques hommes de la vieille noblesse par esprit de justice ; mais on a beau dire, je n’ai jamais eu une grande confiance en eux.

« Les masses s’irriteront bien dangereusement si elles voient renaitre quelques institutions féodales, et, par exemple, si elles voient les grades s’écarter des mains des enfants du peuple. Elles n’ont pas abdiqué leurs droits. À ce sujet je me rappelle un fait caractéristique.

« Je revenais d’Italie ; ma voiture descendait la côte de Tarare ; je la suivais à pied, quand tout à coup je me trouvai devant une vieille femme infirme, boiteuse. Elle cherchait, appuyée sur une béquille, à gravir la montagne ; elle ne me reconnut pas. « Ma bonne, où allez-vous, avec une vitesse si peu en rapport avec votre âge ? Qu’est-il arrivé ? — Ma foi, on m’a dit que l’Empereur allait passer, je veux le voir avant de mourir. — Bah ! bah ! lui dis-je, qu’avez-vous besoin de le connaître ? qu’avez-vous gagné avec lui ? c’est un homme comme un autre. — Monsieur, c’est peut-être vrai ? mais c’est du moins un roi fait par le peuple ; nous l’avons choisi ! — Ah ! — Et puisqu’il faut que nous ayons un maître, il est tout simple que nous nous réservions le droit de le choisir. »

« Voilà au fond les Français ; ils ne suivent constamment que les hommes qu’ils aiment ; ils ne veulent avoir de maître que de leur consentement. »

Ayant entendu plusieurs personnes porter très-haut les talents militaires du maréchal Soult, et donner à cet officier le second rang après Napoléon, j’ai pris la liberté de lui demander si ce jugement était exact. Voici la réponse de Napoléon : « Soult est un excellent ministre de la guerre ou un précieux major général. Il entend mieux les dispositions d’une armée que la manière de combattre. »

J’ai vu Napoléon le soir : il avait un violent mal de tête ; il m’avait fait appeler. Il était dans sa chambre à coucher, assis devant un feu de bois dont la flamme, brillant et s’éteignant tour à tour, donnait par instants à sa physionomie l’expression la plus touchante et la plus mélancolique. Ses mains étaient croisées sur ses genoux ; sa déplorable position était le sujet de ses réflexions. Il ne rompit le silence que quelques minutes après mon arrivée. « Dottore, potete dar qualche cosaa far dormire un uomo che non puo ? Ma souffrance est au-dessus de votre art. J’ai essayé, mais je ne puis prendre de repos. Il m’est impossible « de m’expliquer la conduite de vos ministres. Ils dépensent 60 ou 70.000 livres sterling pour envoyer des meubles, du bois et des matériaux de construction pour mon usage, et ils donnent dans le même temps l’ordre de me mettre à la ration. Ils chassent mes domestiques. Vous voyez sur ce rocher des aides de camp qui stipulent pour une bouteille de vin et deux ou trois livres de viande, avec autant de gravité que s’il s’agissait de distribuer des royaumes. D’un côté, des frais énormes et sans résultat ; d’un autre, une petitesse et une vilenie impossibles à raconter. Pourquoi ne me laissent-ils point le soin de me fournir de tout ce qui m’est nécessaire, plutôt que d’avilir le caractère de la nation anglaise ? Ils ne veulent pas fournir à mes serviteurs ce à quoi ils ont été accoutumés, et ne veulent pas non plus que j’y pourvoie, en envoyant des lettres cachetées à une maison de commerce de leur désignation. Nul homme en France n’oserait répondre à une de mes lettres, s’il savait que la sienne dut être lue par vos ministres, et ceux-ci ne manqueraient pas de le désigner aux Bourbons, qui le feraient emprisonner et voleraient ses propriétés. Vos ministres en confisquant l’argent que j’avais sur moi, à bord du Bellérophon, n’ont montré qu’un avilissant esprit de rapine. Ne feraient-ils pas la même chose relativement à ce qui me reste, s’ils en connaissaient le dépôt ? Peut-on se confier à la probité de ces hommes-là ? Les envois inutiles (et on sait qu’ils seront inutiles) ont pour objet de mentir à la nation anglaise. « Jean Taureau[7], en contemplant ces beaux meubles dans les ports d’Angleterre, me suppose traité comme un roi. S’il savait la vérité, il aurait honte. » Quelques moments après, il m’a demandé si je connaissais l’officier général qu’il a vu passer avec le gouverneur. « C’est le général Meade, arrivé depuis quelques jours ; j’ai servi sous ses ordres en Égypte : il y a été blessé très-grièvement. — Avec Abercrombie ? — « Non, pendant l’attaque de Rosette. — Quel homme est-ce ? — Il a une excellente réputation. »

Napoléon est malade : il garde la diète et boit de l’eau de poulet. Le jeune Las Cases et Piontowski se sont rendus aujourd’hui à la ville. Ils ont parlé longtemps avec les commissaires russe et français. Dès leur arrivée, sir Thomas Reade donna l’ordre au lieutenant qui les accompagnait de les empêcher de se séparer, de les suivre et d’écouter ce qu’ils disaient. Pendant qu’ils causaient avec Rose Bud (Bouton de Rose, jeune fille nommée ainsi à cause de la fraîcheur de son teint), un des soldats d’ordonnance de Thomas Reade, d’après les ordres de celui-ci, emmena leurs chevaux. Il leur dit que s’ils ne quittaient la ville aussitôt, Reade punirait leur domestique, soldat, lequel s’était enivré. Le jeune Las Cases demanda avec calme l’ordre écrit à ce sujet. Moins maître de lui, Piontowski dit fermement qu’il répondrait à coups de cravache à celui qui essayerait d’emmener les chevaux.

Napoléon, après avoir parlé un instant de sa santé, m’a dit que le gouverneur, pendant que le jeune Las Cases parlait au commissaire russe, rôdait pour les épier autour de la maison où ils étaient. « Je n’ai jamais pensé, poursuivit-il, qu’un lieutenant général, un gouverneur, pût s’abaisser jusqu’à faire le métier de gendarme. Dites-le-lui la première fois que vous le verrez. »

Napoléon se plaignit du vin qu’on lui servait à Longwood, ajoutant que, lorsqu’il était sous-lieutenant d’artillerie, sa table et son vin va laient infiniment mieux.

Napoléon s’est levé à trois heures du matin : après avoir écrit jusqu’à six, il s’est recouché. A cinq heures du soir, le général Bertrand est allé dire au capitaine Poppleton, qu’il a trouvé encore en habit du matin, que Napoléon désirait lui parler. Le capitaine a été introduit dans la salle de billard sans avoir eu le temps de changer de vêtement ; il y a trouvé Napoléon debout, le chapeau sous le bras.

« Monsieur Poppleton, lui dit-il, vous êtes, je crois, le plus ancien capitaine du 53e ? — C’est vrai. — J’estime beaucoup les officiers et les soldats du 53e, ce sont de braves gens qui font leur devoir. On m’a appris que le bruit courait, dans le camp, que je ne voulais pas en recevoir les officiers ; voulez-vous avoir la bonté de leur assurer que ceux qui leur ont rapporté cela ont dit une fausseté ? Je n’ai jamais dit ni pensé rien de pareil : je serai toujours charmé de les voir. On m’a dit aussi que le gouverneur leur avait défendu de me rendre visite. » Le capitaine Poppleton dit qu’il pensait que ce qui lui avait été dit n’était point exact ; que les officiers du 53E seraient vivement flattés de sa bonne opinion sur leur compte ; qu’ils avaient tous pour lui un profond respect. Alors Napoléon répliqua en souriant : « Je ne suis pas une vieille femme. J’aime un brave qui a subi le baptême du feu, à quelque nation qu’il appartienne. »

31. — Napoléon s’est longuement entretenu avec sir George Bingham et le major Fehrsen du 53e.

Gorrequer est venu à Longwood pour s’entendre avec le général Montholon, au sujet de la réduction proposée dans les dépenses ; il m’a prié d’y assister. Le major a dit que le gouvernement britannique, croyant au départ de quelques-uns des officiers généraux qui forment la maison du général Bonaparte, avait fixé le maximum des dépenses à 8.000 livres sterling. Ce départ n’ayant point eu lieu, le gouverneur, sur sa propre responsabilité, avait alloué, pour toutes les dépenses, une somme de 12.000 livres sterling ; que par conséquent le général Montholon devait savoir qu’on ne pouvait, sous aucun prétexte, dé penser plus de 1.000 livres sterling par mois. Il ajoutait que Napoléon était le maître de payer l’excédant des dépenses dépassant cette allocation par des traites sur des banquiers de l’Europe ou sur ceux de ses amis qui voudraient les acquitter. Montholon a répondu que Napoléon était prêt à payer toutes les dépenses de l’établissement, si on voulait lui laisser les moyens de le faire, et si l’on permettait à une maison marchande ou à une maison de banque de Sainte-Hélène, Londres ou Paris, choisie par le gouvernement anglais, de recevoir et envoyer des lettres cachetées ; que, d’un autre côté, il engagerait son honneur, si l’on regardait cette correspondance comme sacrée, que les lettres ne traiteraient que d’affaires pécuniaires. Le major Gorrequer répondit que cela serait refusé ; qu’aucune lettre cachetée ne pouvait sortir de Longwood.

Le major Gorrequer ajouta que la diminution aurait lieu à partir du 15 du présent mois, et le pria de s’entendre avec M. Balcombe, chargé de l’approvisionnement, sur la dépense de 1.000 livres sterling par mois. M. Montholon lui dit que cet objet lui était indifférent ; que le gouverneur pouvait agir comme il voudrait ; qu’on ne leur fournissait rien de superflu ; que des réductions seraient une infamie monstrueuse. « Pourquoi les ministres anglais déclarent-ils à l’Europe que Napoléon ne manque de rien, et refusent-ils les offres des puissances coalisées de les défrayer d’une partie de ces dépenses ? »

Gorrequer insista : il fallait faire de grandes réductions, diminuer la consommation du vin ; il fallait que la maison entière se bornât à dix bouteilles de vin rouge et une de madère. A quoi Montholon répliqua que les Français buvaient peu comparativement aux Anglais ; qu’il avait déjà fait à la table de Napoléon ce qu’il n’avait fait chez lui de sa vie ; qu’il avait fait reboucher les restes d’une bouteille pour qu’elle servît encore le lendemain sur la table ; que le soir il ne restait jamais un morceau de viande dans toute la maison. 12.000 livres sterling à Sainte-Hélène ne représentent que 4.000 livres à Londres. L’affaire fut renvoyée au samedi.

Aux conférences nouvelles, Gorrequer dit que sept domestiques seraient renvoyés.

Le gouverneur est venu inspecter la garde de Longwood.

13. — Napoléon se rétablit ; il est mieux. Il s’est entretenu avec M. Balcombe des dépenses de l’établissement.

On a pesé une grande quantité de vaisselle plate pour la briser et la vendre. Le capitaine Poppleton est allé en instruire sir Hudson Lowe. Le comte de Montholon et Cipriani se sont plaints de l’état déplorable de l’étamage des casseroles de cuisine.

Napoléon est incommodé par le vin de l’approvisionnement ordinaire. Cipriani a prié le capitaine Mansell de lui procurer douze ou vingt-quatre bouteilles de celui que boit le capitaine Poppleton.

Les officiers du camp du 53e régiment, pour satisfaire au désir exprimé par Napoléon, de se procurer de meilleur vin, se proposaient de lui en offrir une caisse. Hudson Lowe, l’ayant su, défendit cet envoi. Gorrequer, l’envoyé du gouverneur, me dit que Bonaparte devait se contenter du vin qu’on lui offrait, ou s’en abstenir.

J’ai expliqué ensuite à sir Hudson Lowe lui-même, et à son contentement, l’affaire du vin entre le capitaine Mansell, Cipriani et moi.

Presque toute la vaisselle plate de Napoléon a été brisée ; on a conservé les aigles et les armes impériales. Le général Montholon, voulant vendre son argenterie, a demandé au capitaine Poppleton de le faire accompagner à James-Town par un officier. Sir Hudson Lowe, prévenu, fit dire au comte Montholon que l’argent que produirait cette vente serait déposé, pour l’usage de Bonaparte, entre les mains de M. Balcombe.

Pultney Malcolm, devant partir incessamment pour le cap de Bonne-Espérance, est venu prendre congé de Napoléon. Il en a été très-bien reçu. Ils ont causé longuement sur les siéges de Scheldt, d’Anvers, sur les guerres d’Allemagne, sur les Polonais, etc.

Madame Bertrand m’a fait écrire hier au soir à sir Thomas Reade, pour savoir si elle pouvait, sans inconvénient, demander au gouverneur la permission de faire vendre au Cap un phaéton acheté par Napoléon, et que ce dernier lui a donné.

Voici une anecdote curieuse sur le général Vandamme ; je la tiens de Napoléon. Tombé au pouvoir des Russes, et conduit devant l’empereur Alexandre, qui ordonna sa translation en Sibérie, il répondit à l’autocrate qui l’accablait d’injures : « Il se peut bien. Sire, que j’aie pillé le pays ennemi ; mais il est des crimes bien plus grands qui n’ont jamais souillé ma main !… »

Les aides de camp de l’empereur l’entraînèrent.

Poppleton a montré au gouverneur les volailles données au jourd’hui à Longwood ; il les a trouvées mauvaises.

Les commissaires sont venus à Longwood, et ont voulu pénétrer. Leur laissez-passer ne spécifiant point Longwood, mais tous les lieux par où un officier pouvait passer, ils ont été arrêtés par l’officier de garde.

Napoléon lit le grand ouvrage de Denon sur l’Égypte, et en fait lui-même des extraits.

1er octobre. — J’ai rapporté à Napoléon ce que Hudsoo Lowe m’avait dit le 23. Il a répondu : « Si j’avais été libre, je serais resté comme simple particulier dans quelque partie de l’Angleterre, sans me mêler jamais au grand monde. Je ne serais jamais allé à Londres, je n’aurais fréquenté que peu de personnes. Je me serais lié avec quelques savants. Je me serais promené tous les jours à cheval, et je serais revenu à mes études. »

Je lui fis observer que s’il persistait à prendre le titre de majesté, le ministre anglais saisirait ce motif pour le détenir à Sainte-Hélène. Alors il me dit : « Mais ils m’y obligent. Je voulais arriver ici incognito, je l’avais offert à l’amiral ; ils persistent à m’appeler général Bonaparte. Je n’ai pas, Dieu le sait, à rougir de ce nom ; mais je ne veux pas le reprendre, donné par eux comme une dégradation. Si la république n’a jamais existé légalement, elle n’a pas eu plus de droit de me nommer général que premier magistrat. Si l’amiral fût resté, continua-t-il, peut-être les choses se seraient-elles arrangées. Il avait du cœur et était incapable d’une action vile. Croyez-vous, ajouta-t-il, qu’il nous nuise en arrivant en Angleterre ? » Je lui dis : « La manière dont il a été traité la dernière fois qu’il est venu vous voir avec le gouverneur, me fait penser qu’il ne vous rendra aucun service. Mais il dira la vérité : pourtant il exprimera franchement la rancune qu’il peut vous garder. — Pourquoi cela ? répliqua-t-il ; nous étions très-bien ensemble à bord du vaisseau. Que peut-il dire de moi ? que je voudrais échapper pour remonter sur le trône de France ? Si la nation française n’a pu me faire empereur, elle n’a pu me faire général. Un homme à la tête d’un faible parti, pendant les troubles d’un pays, est appelé chef de rebelles ; mais lorsqu’il réussit, qu’il fait de grandes actions et élève son pays et lui-même, on le nomme général, souverain, etc. C’est le succès seul qui lui donne ce titre ; s’il eût été malheureux, il eût continué d’être chef de rebelles, et eût péri misérablement sur un échafaud. Votre nation a longtemps appelé Washington un chef de rebelles, et refusé de le connaître, lui ou la constitution de son pays ; mais ses victoires vous ont obligé de reconnaître l’un et l’autre. »

Il fit ensuite les plus grands éloges du noble dévouement que montraient les comtes Bertrand, de Montholon, de Las Cases, et les autres personnes de sa suite. « Ils auraient pourtant, continua-t-il, un excellent prétexte pour sortir de l’île, en refusant de signer l’écrit, où je suis appelé Napoléon Bonaparte, et que je leur ai défendu de signer. Mais, non, ils auraient signé tiranno Bonaparte, ou tout autre nom flétrissant, pour rester avec moi, ici, dans la misère, plutôt que de retourner en Europe, où ils pourraient vivre riches, honorés. Vous le voyez, plus votre gouvernement cherche à me dégrader, plus ils ont de respect pour moi ; ils se glorifient d’avoir aujourd’hui pour moi plus de déférence que lorsque j’étais au faîte de la puissance.

« Pare, dit-il ensuite, che questo governatore è stato sempre spione. « Il serait bon pour être commissaire de police d’un faubourg. »

Je lui demandai quel était celui qu’il préférait, de Savary ou de Fouché, qui tous deux avaient été ministres de la police, et avaient eu une mauvaise réputation en Angleterre. « Savary a le cœur excellent, et est un brave et noble soldat. Vous l’avez vu pleurer. Il m’aime avec toute l’affection d’un fils. Les Anglais qui ont vécu en France désabuseront votre nation sur son compte. Fouché, au contraire, est un mécréant de toutes les couleurs, un odieux terroriste. Il vous arrache vos secrets avec un air de calme et de générosité. Il est très-riche ; ses richesses ont été mal acquises. Il existait à Paris un impôt sur les maisons de jeu ; comme c’était une manière infâme d’obtenir de l’argent, je ne voulus pas en profiter, et j’ordonnai que le montant de cet impôt serait affecté à un hôpital pour les pauvres. Il s’élevait à quelques millions ; mais Fouché, chargé de le percevoir, en mit une bonne partie dans sa poche. »

Je lui dis qu’on était étonné que pendant sa plus grande puissance, il n’eût jamais donné un duché à aucun homme distingué de son siècle, lui qui avait créé tant de princes et de ducs dans les pays conquis. Voici sa réponse, elle est remarquable : « Parce que cela aurait produit un grand mécontentement parmi le peuple. Si, par exemple, j’avais fait un de mes maréchaux duc de Bourgogne, au lieu de lui donner un titre emprunté à une victoire, cela aurait excité l’alarme en Bourgogne, parce qu’on y aurait pensé que quelque territoire et des droits féodaux étaient attachés à ce titre, et que le duc les réclamerait. La nation hait tant la vieille noblesse, que la création d’un titre qui eût emporté quelque chose d’elle aurait excité un mécontentement général, auquel, tout puissant que j’étais, je n’ai jamais voulu m’exposer. J’instituai la nouvelle noblesse pour faire oublier l’ancienne, et pour satisfaire le peuple, parce que ceux que j’en revêtis étaient sortis du peuple, et chaque soldat avait le droit d’aspirer au titre de duc. Je crois que j’ai encore eu tort en cela, parce que cela affaiblit ce système d’égalité qui plaisait tant à la nation ; mais si j’eusse créé des ducs avec des titres français, on eût cru que je voulais faire revivre les anciens priviléges féodaux sous lesquels la France a été si longtemps accablée. »

Hudson Lowe a désigné pour quitter Longwood le capitaine Piontowski, Rousseau et Santini cadet. J’ai dit au gouverneur, au nom du général Montholon, que Napoléon désirait que l’on ne séparât pas les frères Archambaud. Le gouverneur devait savoir que dans un pays comme Sainte-Hélène, où les chemins étaient si dangereux, il était important d’avoir un cocher exercé.

Hudson Lowe a répondu que le général Bonaparte n’était libre de choisir ni de désigner ses domestiques qui devaient quitter Longwood ; qu’il avait ordre de faire partir les Français avant les étrangers, que Bernard était Flamand, Gentilini Italien, Santini Corse ; qu’ils auraient pu rester sans leur refus de signer l’engagement.

L’ordre d’Hudson Lowe est donné : Piontowski, Santini, Rousseau et Archambaud le jeune ont été envoyés à la ville pour s’embarquer. Ils ont reçu chacun une pension ; Piontowski a reçu des lettres de recommandation en plus. Avant l’embarquement, le capitaine Mansell et le sergent Prévot les ont fouillés, eux et leurs bagages, avec le soin le plus minutieux ; le capitaine Mansell a déshabillé entièrement Piontowski. Le soir, ils ont mis à la voile pour le Cap.

  1. Il y a quelques grandes fautes dans la vie de Ney : sa conduite à Fontainebleau, en 1814 ; à Compiègne, lors du retour de Louis XVIII ; sa funeste désobéissance à Waterloo ; sa conduite à la chambre des pairs de Napoléon, après celle bataille ; ses réponses au loyal et énergique Labédoyère.
  2. C’était un mot de mépris.
  3. Fentaccio, mot provençal, vent violent, pénétrant.
  4. Ce lieu est situé à deux milles environ de la mer.
  5. Protestation contre la seconde lecture du bill de détention de Bonaparte.

    « sans avoir égard an caractére ou a la conduite de la personne qui est l’objet du présent bill, je désapprouve la mesure qu’il sanctionne et qu’il proroge.
    « Condamner à un exil lointain et à l’emprisonnement un chef étranger et captif, qui, après l’abdication de son autorité, et comptant sur la générosité des Anglais, s’est rendu à nous de préférence à ses autres ennemis, est indigne de la magnanimité d’un grand peuple ; et les traités par lesquels nous nous sommes engagés à le tenir enfermé, d’aprés le voeu des souverains à qui il ne s’était jamais rendu, me paraissent contraires à tous principes d’équité et tout à fait inutiles.

    « Wassal Holland. »

    A la troisième lecture. le duc de Sussex protesta par les mêmes motifs.

  6. C’est celui qui a été si cruellement mystifié par M. Mehée de La Touche, qui nous a raconté spirituellement de quelle manière il avait trompé cet agent anglais.
  7. Peuple anglais.