Mémorial de Sainte-Hélène (1842)/Tome 2/Chapitre 16

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Ernest Bourdin (Tome IIp. 694-714).


Chapitre 16.


Larrey. — Poniatowski. — Lucien. — Talma. — Labédoyère. — Mort de Cipriani.


L’indisposition de l’Empereur augmente : ses jambes sont enflées, ses gencives spongieuses, son appétit nul.

28. — La santé de l’Empereur s’affaiblit de plus en plus ; je lui ai proposé d’appeler M. Baxter. « A quoi bon ? tous les médecins de France seraient là, qu’ils seraient de votre avis et me prescriraient l’exercice du cheval. Ce qu’il me faut pour vivre, c’est le mouvement, la fatigue, l’exercice enfin. »

Vers les quatre heures de l’après-midi, M. le comte Balmaine, M. et madame la baronne de Sturmer sont venus jusqu’à la porte intérieure de Longwood ; ayant été rencontrés par M. et madame Bertrand, Thomas Reade s’en est alarmé, et s’est tenu en observation pour suivie attentivement tous les mouvements des promeneurs. Tout son corps était en agitation ; il faisait usage du télescope ; lorsque l’épaisseur du brouillard venait dérober le groupe à sa vue, nous le remarquions s’épuiser vainement à le chercher à travers la vapeur, condensée par intervalle.

J’ai vu Napoléon le soir : je l’ai trouvé à peu près dans le même état que le matin ; il m’a dit qu’il avait aperçu madame Sturmer, grâce à sa lunette d’approche. Il trouve cette dame jolie, très-fraîche.

L’Empereur a fait un vif éloge de Larrey. « C’est le plus honnête homme que j’aie rencontré, un constant et héroïque ami du soldat ; vigilant, toujours sur pied, toujours soignant les blessés, les visitant, les consolant. J’ai vu Larrey sur le champ de bataille, suivi de ses jeunes chirurgiens, chercher sans relâche un signe d’animation dans les corps étendus sur la terre. Larrey bravait tout : les froids, les pluies, les soleils. Il ne dormait jamais après le combat au milieu des plaintes des blessés. Avec lui, les généraux ne pouvaient pas abandonner leurs malades. Il fallait qu’ils lui fissent remettre exactement les fournitures que réclamait l’entretien des ambulances. Sans cela, cet homme, que nombre d’officiers supérieurs redoutaient, serait venu à moi se plaindre, et en leur présence. Il ne faisait la cour à personne ; il haïssait les fournisseurs. »

Nous causâmes ensuite du service à bord des bâtiments de guerre. Napoléon, remarquant dans mes renseignements que les matelots anglais pouvaient se chauffer au feu de la cuisine, mais que les officiers ne le pouvaient pas, demanda la raison de cette défense.

Je lui ai dit qu’il était utile, à bord, de tenir les matelots à distance des officiers.

« Moi, j’ai fait tout le contraire avec mes Français. Dans mes campagnes, j’avais l’habitude d’aller sur les lignes, dans les bivouacs ; je m’asseyais auprès du soldat, je causais, je riais avec lui. J’ai toujours tenu à honneur de rappeler mon origine. J’étais l’élu du peuple ! Mais chez vous, la morgue aristocratique ! toujours la morgue aristocratique ! Votre nation est bien la plus aristocratique de l’Europe. Si j’eusse été un de ces principiolli d’Allemagne, votre oligarchie ne m’eût pas envoyé à Sainte-Hélène ; mon crime, à ses yeux, c’est d’être le souverain du peuple, de m’être élevé du rang le plus obscur au plus grand pouvoir, sans l’alliance de l’aristocratie et sans droits héréditaires. »

1er octobre 1817. — La santé de l’Empereur s’altère profondément. Il ressent des douleurs très-vives dans différentes parties du corps. Je lui ai prescrit des soins, mais il a secoué la tête en me disant : « On m’a envoyé ici pour mourir misérablement ! — Ne hâtez pas votre mort, lui ai-je dit — Ce qui est écrit est écrit. » Il porta les yeux vers le ciel. « Nos journées sont comptées. » J’ai répondu que, d’après cette doctrine, les secours de l’art seraient parfaitement inutiles. Il a gardé le silence.

2 — J’ai revu Napoléon à dix heures ; ses jambes sont très-enflées ; un bain lui serait utile, mais l’eau manque absolument à Longwood.

Il m’a dit que le gouverneur l’avait fait prévenir qu’il pouvait s’écarter de la route et se promener dans la vallée, mais qu’il refusait cette faveur à ses officiers, s’ils n’étaient pas avec lui. « C’est une tracasserie nouvelle, m’a-t-il dit, je ne profiterai pas de cette permission. » Les sentinelles, dont je ne suis pas connu, me diraient à chaque fois : « Halte là ! le général Bonaparte est-il parmi vous ? L’êtes-vous, vous-même ; si vous l’êtes, passez. Je serais forcé de répondre à chaque factionnaire qui se trouverait sur mon passage : Je suis le général Bonaparte. »

4. — J’ai remis au gouverneur le bulletin de la santé de Napoléon. Il l’a trouvé trop long, trop formel, et m’en a demandé un autre qu’il puisse rendre public. Il parait craindre qu’il n’existe une correspondance entre Longwood et lord Liverpool.

Les souffrances et la maladie de l’Empereur s’aggravent. Je l’ai supplié de prendre de l’exercice ; il refuse.

7. — Le gouverneur paraît croire que l’Empereur veut se détruire. Napoléon répond : « Si je pouvais avoir cette pensée, je me serais jeté depuis longtemps sur la pointe d’une épée, et je serais mort en soldat. Mais je ne suis point un caporal ; je ne veux pas dégrader mon caractère. Je ne suis pas assez fou non plus pour détruire graduellement ma santé ; je n’aime pas la longue guerre. »

9. — Napoléon est plus mal que jamais ; sa nuit a été très-agitée, très-douloureuse.

10. — L’Empereur n’est pas mieux. « Le gouverneur est allé, hier, chez Bertrand, m’a dit Napotéon, et a témoigné le désir de faire la paix, mais il a si souvent promis en vain, que je ne puis voir dans son offre qu’une nouvelle déception. J’ai dit à Bertrand d’expliquer ce que nous demandons au petit Gorrequer.

Des négociations ont lieu à ce sujet.

L’Empereur a reparlé de son retour à Paris, après sa première campagne d’Italie. « J’allai, dit-il, demeurer dans une petite maison de la rue Chantereine[1].

Quelques jours aprês, la municipalito de Paris nomma cette rue, rue de la Victoire : Paris paraissait fier de ma gloire. Des membres distingues des chambres firent la proposition de m’accorder un magnifique hôtel, et une grande propriété ; mais le gouvernement, sous prétexte que l’argent ne pouvait pas récompenser les services que j’avais rendus, fit écarter la proposition. Je n’avais pas alors plus de 200.000 francs de fortune : cependant je venais de gouverner l’Italie par le droit des armes ; j’avais entretenu, payé mes soldats ; j’avais acquitté leur solde arriérée, et envoyé plus de 30.000.000 au trésor public. Je voyais, peu d’hommes de l’époque, excepté quelques membres de l’Institut.

« Le Directoire m’offrit une fête ; Talleyrand m’en donna une autre ; Je n’y restai que quelques instants. Je reçus le commandement de l’armée d’Angleterre ; on la nomma ainsi pour cacher à vos ministres sa destination réelle, l’Égypte. »

Napoléon m’a dit qu’il avait été adoré de ses soldats, de ses officiers, il a cité plusieurs incidents de sa marche de Cannes sur Paris, en 1815 « Je criai aux premiers soldats que je rencontrai, hésitant devant mes grenadiers de l’île d’Elbe : Celui d’entre vous qui veut tuer son Empereur peut le frapper, le voilà ! Ces mots les conquirent ; le cri unanime de : Vive l’Empereur ! me répondit. Cette division et mes grenadiers fraternisèrent. »

L’Empereur a parlé des Polonais. « Poniatowski était un homme d’un caractère généreux, plein de droiture et de bravoure. Je l’aurais fait roi de Pologne si j’avais réussi en Russie. »

Je lui demandai a quoi il attribuait le peu de succès de cette expédition. » Au froid prématuré et à l’incendie de Moscou, continua Napoléon. J’étais de quelques jours en arrière ; j’avais calculé le froid qu’il avait fait depuis cinquante années, et l’extrême froid n’avait jamais commencé avant le 20 décembre, vingt jours plus tard qu’il ne commença. Quand j’étais à Moscou, le froid était à trois degrés, et le Français le supportait avec plaisir ; mais pendant la marche, le thermomètre descendit à dix-huit degrés, et presque tous les chevaux périrent. J’en perdis trente mille en une nuit ; on fut obligé d’abandonner presque toute l’artillerie, forte alors de cinq cents pièces : on ne pouvait emporter ni munitions, ni provisions. Nous ne pouvions, faute de chevaux, faire une reconnaissance, ou envoyer une avant-garde de cavalerie pour chercher la route. Les soldats perdaient le courage et la raison, et tombaient dans la confusion ; la circonstance la plus légère les alarmait. Quatre ou cinq hommes suffisaient pour effrayer tout un bataillon. Au lieu de se tenir réunis, ils erraient pour chercher du feu. Ceux que l’on envoyait en éclaireurs couraient se réchauffer dans les maisons ; ils se répandaient de tous côtés, se débandaient et devenaient facilement la proie de l’ennemi. D’autres se couchaient par terre, s’endormaient ; un peu de sang sortait de leurs narines, et ils mouraient en dormant. Des milliers de soldats périrent de cette manière. Les Polonais sauvèrent quelques-uns de leurs chevaux, et un peu de leur artillerie ; mais les Français et les soldats des autres nations n’étaient plus les mêmes hommes. La cavalerie a surtout souffert ; sur quarante mille hommes, trois mille à peine ont été sauvés. Sans l’incendie de Moscou, j’aurais achevé l’entreprise après l’hiver.

« Il y avait dans cette ville a peu près quarante mille habitants qui étaient pour ainsi dire esclaves. J’aurais proclamé la liberté de tous les esclave, en Russie, et aboli le vasselage et la noblesse. Cela m’aurait procuré l’union d’un parti immense et puissant. J’aurais fait la paix à Moscou, ou bien j’aurais marché sur Pétersbourg l’année suivante. Alexandre le savait bien ; aussi avait-il envoyé ses diamants, ses objets précieux et ses vaisseaux en Angleterre. Sans cet incendie, j’aurais complétement réussi. Je les avais battus dans une grande action à la Moscowa ; j’attaquai avec quatre-vingt-dix mille hommes l’armée russe, forte de deux cent cinquante mille, et fortifiée jusqu’aux dents, et la défis complétement. Soixante-dix mille Russes restèrent sur le champ de bataille. Ils eurent l’impudence de dire qu’ils avaient gagné la bataille, bien que je marchasse sur Moscou. Deux jours après, j’étais au milieu d’une belle ville, approvisionnée pour un an ; car, en Russie, il y avait toujours des provisions pour plusieurs mois avant que la gelée ne vînt. Les magasins de toute espèce étaient encombrée. Les maisons des habitants étaient bien pourvues, et la plupart avaient laissé leurs domestiques. — Les Polonais ont noblement servi dans vos armées ? lui dis-je. — Oui, répondit Napoléon, ils m’ont été très-attachés et très-fidèles. Le vice-roi actuel de Pologne était avec moi dans mes campagnes d’Égypte ; je le fis général. La plus grande partie de ma vieille garde polonaise est maintenant employée par Alexandre. C’est une héroïque nation, riche d’admirables soldats. Ils résistent mieux que les Français au froid extrême du Nord. « Ma demande fut alors celle-ci : « Dans les climats moins rigoureux, les Polonais sont-ils aussi bons soldats que les Français ? — Non, non, me répondit Napoléon, dans des climats doux le Français leur est très-supérieur. »

11. — J’ai vu Napoléon dans son lit, à sept heures du matin. Il s’est plaint de n’avoir pu reposer pendant la nuit. Ses douleurs sont précipitées, et dans le côté et dans l’épaule. Les palpitations augmentent.

Hudson Lowe est venu et a mesuré les dislances qu’il veut établir entre les factionnaires. Un bâtiment est arrivé du Cap avec des provisions et une malle de l’Angleterre.

Le général Bertrand s’est plaint amèrement à sir Hudson Lowe de l’obligation à laquelle sont assujettis les Français ; on les oblige à remettre ouvertes les lettres qu’ils écrivent aux personnes mêmes de Sainte-Hélène. Est-ce dans ces lettres que l’on pourrait conjurer, si raisonnablement on avait à le faire ?

14. — Je me suis présenté ce matin chez Napoléon : il était encore endormi. On m’a invité à descendre chez le maréchal Bertrand, qui m’a dit que l’Empereur, instruit que je remettais au gouverneur des bulletins sur sa santé, exigeait que je les lui fisse connaître avant de les porter, qu’il repoussait toute autre dénomination que celle d’Empereur, Il ne veut faire aucune concession sur ce point, ajoutant pourtant que dans mes rapports de vive voix, la qualification lui serait parfaite ment indifférente, mais que dans une pièce officielle, destinée aux cabinets européens, il se refusait à toute concession, il aimerait mieux la mort. Le gouverneur ne veut point admettre de qualification d’Empereur : il consent, du reste, à ce que mes bulletins passent préalablement sous les yeux du prisonnier.

L’Empereur persiste : il veut fermement garder son nom et son titre : il les gardera.

l8. — L’Empereur, abattu et mélancolique, refuse de nouveau en termes irrévocables la qualification de général dans les bulletins.

22. — Dans la dernière nuit, Napoléon a été très-indisposé : il a eu des attaques nerveuses.

28. — Je suis allé à Plantation-House : sir Hudson Lowe, après ses questions habituelles sur la santé de Napoléon, m’a demandé si j’avais eu quelques conversations importantes avec lui, quel temps ces entretiens avaient duré, quels objets nous avaient occupés. Ces interrogations ont amené entre nous une discussion fort vive dans laquelle Hudson Lowe a montré une grande exaspération. Il a fait usage, à mon sujet, d’expressions aussi étranges que stupides : « J’étais un singe qui courait l’île pour ramasser quelques nouvelles faites pour régaler la curiosité du général Bonaparte. »

Je lui répliquai vivement que je ne le comprenais pas, et qu’en tout cas je ne servirais jamais d’espion. » Que dites-vous là, monsieur ? — Je dis que je remplirais ce rôle odieux si je venais chaque jour, comme vous me l’avez ordonné tant de fois, vous rendre compte de la nature des entretiens dont m’honore Napoléon. Cette réponse le fit tomber dans un paroxysme de fureur. Il me prescrivit alors de m’abstenir de tout entretien étranger à mon art. Je lui ai demandé cet ordre par écrit : il l’a refusé.

J’ai fait de nouvelles instances auprès de l’Empereur pour le décider à se promener à cheval. Il refuse parce qu’il préfère souffrir que de s’exposer à des outrages nouveaux. « Avez-vous remarqué, il y a quelques jours, une lettre de Lowe dans les mains de Bertrand ? C’était pour lui adresser un journal dans lequel on parle de la déchéance de mon fils de la succession au duché de Parme. Je n’attacherais aucune idée de peine à tout cela, si cette nouvelle m’était parvenue par la voie ordinaire. Mais pas du tout : c’est lui qui me l’a transmise si vite, lui qui me cache si soigneusement les nouvelles agréables, le misérable ! Et puis ce congrès d’hommes lâches comme les faibles, qui me poursuit encore, quand je descends dans la tombe : quel spectacle pour l’histoire ! Docteur, ma machine lutte, mais elle ne peut plus durer longtemps !

« Je pourrais, sans changer de visage, recevoir la nouvelle de la mort de ma femme, de mon fils et de toute ma famille ; on ne verrait dans mes traits ni une émotion violente ni altération ; tout y paraîtrait calme, indifférent : mais lorsque je suis rentré dans la solitude de ma chambre et livré à moi-même, que je souffre horriblement, mes sensations s’approfondissent, et deviennent celles d’un homme écrasé par la douleur. »

5 novembre 1817. — Napoléou est reste couché très-tard ; il n’a pas reposé cette nuit. Je l’ai trouvé encore dans son lit a onze heures.

6. — Un journal anglais, lu par l’Empereur ce matin, rapporte une anecdote, de laquelle il s’ensuivrait que Talma, lié très-jeune avec Bonaparte, aurait acquitté, un jour, dans une auberge, la dépense de ce dernier[2]. « C’est un mensonge. Je n’ai connu Talma que lorsque je fus Premier Consul. Je le traitai toujours avec la distinction qu’il méritait et comme un homme d’un talent supérieur, le premier de sa profession, sous tous les rapports ; je l’envoyais chercher le matin ; nous déjeunions ensemble. Les libellâtes ont conclu de là que Talma m’apprenait à jouer mon rôle d’Empereur : A mon retour de l’île d’Elbe, je dis à Talma, pendant un déjeuner, au milieu de plusieurs savants : « Talma, ils disent que vous m’avez appris à me tenir sur le trône. Je m’y tiens donc bien ? »

L’Empereur a cité un trait relatif à sa famille. « Un Bonaventure Bonaparte vécut et mourut très-anciennement dans un cloître ; le saint homme était oublié depuis longtemps ; mais lorsque je parvins au trône, on se le rappela. Puis on parla de ses vertus, et on m’engagea à le laisser canoniser. « Épargnez-moi ce ridicule, répondis-je. Le pape était de mes amis : on n’eût pas manqué de dire que je l’avais forcé à dénicher un saint dans ma famille. »

25. — Les altercations entre le gouverneur et moi ont recommencé. Hudson Lowe m’ayant demandé des renseignements sur ce qui se passait à Longwood, je lui ai répondu que je ne pouvais le satisfaire, ne m’occupant auprès du prisonnier que de mes devoirs de médecin ; il a répliqué que mon devoir était de lui transmettre tout ce qui venait à ma connaissance au sujet des entretiens dont j’étais témoin : « Les moindres détails sont précieux pour moi. » Il dit que je tiens mon emploi à ces conditions. « Je pense tout le contraire, lui dis-je ; je suis venu à Longwood en qualité de médecin ; je n’y suis pas pour remplir un autre rôle. » Le gouverneur, entrant tout à coup en fureur, m’apostropha et me déclara que je l’insultais. Sa voix se brisait de colère. « Sortez d’ici ! » me cria-t-il. Je me disposai à m’éloigner. Je lui dis avant de sortir : « Je ne suis jamais venu de bon gré chez vous : un autre pourra seul m’y ramener. — Sortez ! sortez ! » me criait-il, en marchant à grands pas dans sa chambre. J’entendais encore sa voix étant déjà assez loin.

4 décembre. — Une très-jolie fille, attachée à milady Lowe comme femme de chambre, est venue à Longwood, où les domestiques la reçurent très-bien, Elle désirait voir l’Empereur, et chercha à l’apercevoir à travers le jour d’une serrure.

9. — Le gouverneur m’a fait appeler, et m’a demandé en vertu de quel pouvoir je m’étais cru suffisamment autorisé à demander a la ville différents objets pour mesdames Bertrand et Montholon ; que si ces dames avaient des acquisitions de ce genre à faire, elles pouvaient en charger l’officier d’ordonnance. Je répondis que ces dames pouvaient bien demander certains objets indispensables à leur médecin, mais qu’en conscience, elles ne pouvaient en charger un officier. Je nommai les objets achetés. Le gouverneur se fâcha plus fort, et me dit que je l’insultais ! Il fit ensuite quelques réflexions assez grossières sur la propreté et la délicatesse des dames françaises. Je lui demandai de me donner par écrit la défense qu’il me faisait ; il refusa. J’avoue que j’avais gardé difficilement mon sérieux, en écoutant les dernières observations du lieutenant général Hudson Lowe.

Les symptômes maladifs de Napoléon deviennent plus sérieux qu’auparavant.

14. — Le gouverneur joue l’étonnement de ce que Napoléon persiste à garder la chambre. Il attribue cela à la paresse. Exécrable ironie !

L’Empereur a vu le gouverneur passer sous ses fenêtres ; il m’a dit : « Je n’aperçois jamais ce sbire, sans penser à l’homme chauffant la barre de fer pour votre Edouard II, au château de Berkley ; la nature m’a prévenu contre lui dès qu’il s’est présenté à moi : comme Caïn, Dieu l’a marqué du sceau de la réprobation. Si j’étais a Londres, et que je visse le gouverneur vêtu en bourgeois, je dirais tout de suite : Voilà le bourreau qui passe.

« Ne sachant quel supplice m’imposer en observant la lettre du bill de votre parlement, il vient entourer cette misérable demeure de grilles en fer, afin d’en faire la seconde cage de Bajazet.

« Si j’avais la physionomie du gouverneur, je concevrais la foi de vos compatriotes aux libelles de Londres, aux libelles royalistes de Paris ; chacun dirait, en me regardant avec effroi : Voyez la figure de ce tigre ! ses assassinats sont gravés sur son visage. »

28 décembre. — J’ai été appelé par le gouverneur. A la suite d’une nouvelle, d’une ardente explication et d’un refus formel de m’expliquer, quant aux conversations de Longwood, il a abusé de sa position et de son grade pour outrager un simple officier. Lorsque j’ai voulu sortir, il m’a suivi en rugissant et en m’ordonnant insolemment de me rendre deux fois par semaine à Plantation-House pour répondre à ses interrogations.

J’ai vu le docteur Baxter, et je lui ai déclaré que j’avais pris la ferme résolution de ne plus revenir à Plantation-House ni dans aucun autre lieu où serait le gouverneur, si je devais être insulté de cette façon.

2 janvier 1818. — La conversation de Napoléon a eu la révolution française pour sujet :

« Les traces des anciens priviléges des provinces et des parlements se « sont trouvées effacées. La moitié des propriétés a passé dans d’autres mains. Le spectacle de trente millions d’habitants enfermés dans les limites marquées par la nature et les siècles, ne donnant qu’une seule classe de citoyens devant les mêmes lois, a été offert par cette révolution. L’Angleterre a reconnu la république et a envoyé des ambassadeurs au Premier Consul, avant d’avoir rompu la paix d’Amiens. Si Fox avait vécu, l’Angleterre eût fait la paix avec la France. En signant l’ultimatum à Chaumont, Castlereagh a reconnu l’empire. »

Le gouverneur m’a fait encore appeler chez lui à Plantation-House ; je m’y suis rendu. Il a discuté pour établir que je n’avais pas été nommé médecin de Napoléon, que j’étais simplement autorisé à lui offrir des soins. Je lui ai répliqué que les lettres de change que je tirais pour mon payement, sur le conseil de marine, dans la forme prescrite par sir Georges Cockburn me conféraient le titre de chirurgien de Napoléon et de sa suite. Je lui demandai alors quelle était, selon lui, ma fonction à Sainte-Hélène.

« Vous croyez-vous donc indépendant de moi ? — Vous connaissez, répondis-je, mieux que moi la limite de vos pouvoirs. » À ces mots, le gouverneur exaspéré se croisa les bras, me regarda avec fureur et me dit : « C’est là mon bureau, monsieur, et voilà la porte pour entrer. Quand je vous enverrai chercher pour affaire de service, vous vous arrêterez à cette porte, et ne mettrez pas le pied plus avant dans l’appartement. »

Ma réponse fut que je n’étais jamais venu chez lui pour mon plaisir. Je me retirai.

6. — Je suis questionné de nouveau par le gouverneur. Je persiste dans mes refus, il s’exaspère davantage.

7. — Sir Hudson Lowe m’a fait demander : j’y suis allé. Je lui ai dit en réponse à ses questions que la santé du prisonnier n’était pas aussi bonne que lors de mon premier rapport. « Le général Bonaparte, m’a-t-il dit, pense obtenir en s’enfermant dans sa chambre quelque relâchement dans les restrictions ; dites-lui qu’il se trompe : les choses resteront les mêmes, quand même sa santé serait plus mauvaise. »

9. — J’ai été mandé encore chez le gouverneur. Nouvelles questions hautaines, insistantes et viles. Le gouverneur suppose que j’exerce une grande influence sur Napoléon. J’ai souri et lui ai dit qu’il connaissait bien peu le caractère du prisonnier.

13. — Suite des interrogatoires à Plantation-House. J’ai dit au gouverneur que l’indisposition de l’Empereur devenait de plus en plus sérieuse.

14. — Quelques remèdes ont affaibli le malaise.

M. O’Méara ajoute ici :

Le duc de Rovigo et des officiers français m’ont parlé souvent de l’humanité de Napoléon à la guerre. Quand une affaire était terminée, il visitait aussitôt le champ de bataille avec une partie de l’état-major et des gens de sa maison portant des bouillons, du vin. On a vu ce grand, cet excellent homme passer plusieurs heures à remplir ces devoirs sacrés. Voilà pourquoi, indépendamment de son génie, les soldats l’adoraient !

Le duc de Rovigo m’a raconté qu’à l’une des journées de la bataille de Wagram, l’Empereur, suivi de ses officiers et de ses serviteurs, visita le champ de bataille. Il fit relever les blessés : il chercha à consoler ces malheureux. Arrivé devant un officier blessé, il reconnut le colonel Pepin, qu’il avait puni quelques années auparavant, et qui n’avait été remis en activité que peu de temps avant la campagne. Il ne l’avait pas vu depuis plusieurs années. Cet officier était couché sur le dos, une balle lui avait traversé la tête, mais la vie n’était pas éteinte chez lui. « Mon pauvre Pepin, c’est loi ! je suis désolé de te revoir là. Je t’ai pardonné il y a longtemps, je ne pense plus au passé ! »

20. — On m’a demandé à Plantation-House. Je causais avec M. Baxter dans la bibliothèque, lorsque le gouverneur est entré. Il me demanda avec grossièreté quelles étaient mes communications relativement à la santé du général. Ma réponse fut que jusqu’à présent l’amélioration était incertaine ! « Est-il sorti ? — Non, monsieur. — Est-il allé dans la salle de billard ? — Il y est allé. — Comment emploie-t-il le temps ? — J’ignore. — Vous le savez, vous devez répondre ; vous manquez à votre devoir ! » Hudson fit alors plusieurs fois le tour de la chambre, s’arrêtant par intervalle, me toisant de toute la hauteur de son grade, de toute la distance que la discipline met entre nous, avec des yeux flamboyants. Je restai impassible et tirai simplement ma montre pour lui faire voir que je comptais le temps qu’il me contemplerait de cette façon. Ma froide résignation et mon silence lui en imposèrent ; il recommença ses questions, et comme je n’y répondis point selon ses vœux, il passa à de nouvelles fureurs qui ne m’ébranlèrent pas davantage. « Major Gorrequer, s’écria-t-il, écrivez qu’il refuse de parler ! » Alors je m’éloignai.

28. — L’Empereur est mieux. Il a parlé de Bernadotte et de Murat. « La bravoure de Murat était si grande, que les Cosaques lui en témoignaient leur admiration par des cris. Ils étaient saisis de respect en voyant cet officier du premier rang, d’une noble figure, se battre comme un simple cavalier. »

L’Empereur a fait l’éloge de l’intrépide Labédoyère. Il a eu des paroles remarquables et touchantes pour Drouot. « C’est le plus vertueux, le plus modeste des hommes. Ses talents sont très-grands. C’est un homme qui vivrait aussi satisfait avec quarante sous par jour, qu’avec les revenus d’un souverain. Plein de charité et de religion, sa probité, sa simplicité lui eussent fait honneur dans les plus beaux jours de la république romaine. »

3 février. — La nouvelle de la mort de la princesse Charlotte vient d’être apportée ici par le vaisseau le Cambridge. J’en ai informé l’Empereur, qui en a été affligé ; il a parlé contre les accoucheurs.

Après la naissance du jeune prince Napoléon, l’Empereur ordonna l’érection d’un palais qui devait lui être bâti en face du pont d’Iéna. Il devait être appelé le palais du roi de Rome. Le gouvernement acheta les maisons situées sur ce lieu, excepté une seule estimée environ 1.000 Napoléons, et qui appartenait à un pauvre tonnelier. Celui-ci en demanda 10.000. Napoléon ordonna qu’ils lui fussent payés. Quand on voulut conclure, cet homme se ravisa et déclara que, ses réflexions faites, il ne pouvait céder sa propriété que pour 30.000 francs. Quand on revint pour terminer, le tonnelier porta sa demande à 40.000 francs. L’architecte fut très-embarrassé ; il ne savait plus que faire ; il n’osait plus ennuyer Napoléon à ce sujet ; cependant, comme il ne pouvait lui cacher ces nouvelles difficultés, il retourna à lui. « Ce drôle-là abuse ! « Comme il n’y a pas moyen de le rendre raisonnable, payez-le. » L’architecte retourna chez le tonnelier qui osa cette fois élever le prix de sa baraque à 50.000 francs. Quand l’Empereur sut cela, il s’écria : « C’est un misérable ; eh bien, je n’achèterai pas sa maison ; elle restera où elle est comme un monument de mon respect pour les lois. »

Depuis, les fondements de l’édifice ont été rasés. La baraque du tonnelier est tombée en ruines, et son propriétaire B… demeure maintenant à Passy, où il est très-pauvre et vit du travail de ses mains.

« Lorsqu’on sut en Europe, me dit-il, que mes intérêts me faisaient rompre mon premier mariage, les premiers souverains de l’Europe me firent faire des confidences. L’empereur d’Autriche appela dans son cabinet mon ambassadeur Narbonne, et lui dit qu’il serait charmé que je songeasse à sa famille. Je pensais alors à me rapprocher d’Alexandre. On écrivit de Vienne au prince de Schwartzemberg, qui était embassadeur à Paris : mais j’avais déjà reçu des dépêches de Russie. Alexandre offrait la main de sa sœur, la grande-duchesse Anne. Quelques difficultés de religion s’élevèrent à cause de la communion à laquelle appartient la princesse. Nous les aurions aplanies. Mais la majorité de mon conseil se prononça pour une princesse autrichienne. J’autorisai alors Eugène à faire des ouvertures au prince de Schwartzemberg ; les articles du mariage furent arrêtés, signés. Alexandre fut mécontent et se crut joué. Il s’est trompé. »

Voici une autre anecdote très-authentique : la reine de Wurtemberg écrivit à la reine Charlotte, sa mère, le détail de son entrevue avec Napoléon. Ce rapport était très-flatteur pour l’Empereur ; en parlant de lui, elle disait, entre autres choses : « Il a un sourire si prévenant, si enchanteur !  !… »

L’Empereur était presque toujours maître de laisser telle ou telle impression.

Napoléon a reparlé avec intérêt de ce qu’il eût fait s’il eût pu opérer sa descente en Angleterre. Voici quelques développements nouveaux.

« Ma pensée était de laisser l’Angleterre se constituer avec liberté en république. Alors je ne redoutais plus les merveilles de votre esprit national. Je n’aurais créé cette république que d’après vos vœux, je n’aurais levé qu’une contribution très-modérée, seulement pour couvrir mes dépenses ; votre peuple eût été pour moi, parce que je l’eusse repecté.

« Il aurait vu que, plébéien moi-même, j’étais l’homme du peuple, tout au peuple. J’aimais à élever un homme de mérite à la première place ; je n’ai jamais recherché les titres de noblesse, mais la probité, le talent. Je ne connais pas de peuple, même les Prussiens, plus indignement traité que le vôtre. Vous regardez ces gens comme un ramas d’ilotes, et il y a là la meilleure veine du sang anglais, celui qui gagne les batailles et soutient l’industrie. Vous n’aimez, vous ne respectez que l’aristocratie. Tout Anglais des classes inférieures, quand il ne peut pas prouver dans une presse qu’il est gentleman, est enlevé, embarqué comme matelot. Vos ministres ont eu l’impudeur de déclamer contre le système de ma conscription. Ce système ne fait pas de distinction de rang : il humilierait votre orgueil. Comment ! un fils de gentleman pourrait être contraint de se battre pour son pays comme un fils de marchand, de laboureur ! Mais qui forme donc votre nation ? Ce ne sont point les lords, ni les gros prélats, ni les hommes d’Église, ni les gentlemen, ni l’oligarchie. Oh ! un jour l’Angleterre verra de terribles orages.

« La conscription n’écrase pas une classe, comme votre pressgang ; c’est un moyen équitable, rationnel, de lever les armées : il partage les obligations de la nation. Mes armées étaient admirablement composées. La conscription est devenue une institution nationale. »

Sur cette objection que Londres se serait incendiée plutôt que de se soumettre à ses armes, il a dit : « Chaque Anglais fût resté chez lui. Qui eût voulu provoquer le courroux de mes soldats sans intérêt, sans motifs ? Qui donc eût brûlé sa maison, livré ses propriétés au pillage, sa femme et ses filles au viol, et ses fils à la mort, pour conserver dans de grandes places lord Bathurst, l’archevêque de Cantorbéry ? La constitution, vos vœux accomplis, qui eût résisté à cela ? qui eût voulu jouer et perdre l’immense fortune de vos îles ?

« Pitt jugeait les choses comme moi. Il disait sans cesse aux cabinets que je pouvais descendre en Angleterre, que Londres conquise, j’étais le maître du continent. Avec celle crainte, il réarmait leurs mains : je les battais de nouveau et je m’élevais encore. Je tiens ce que je dis là du roi de Prusse. »

J’ai présenté dans cette entretien quelques réflexions sur la nature du gouvernement qu’il avait établi en France. « Cette nation avait besoin d’un gouvernement fort. Tant que je suis resté à la tête des affaires, la France a été dans l’état où était Rome quand il fallait un dictateur pour sauver la république. Les nations de l’Europe, séduites par votre or et vos haines, ont renouvelé sans cesse les coalitions contre mon pouvoir. Il était donc urgent que le chef de l’État toujours menacé, attaqué, recueillît la force et toutes les ressources du pays pour résister ou vaincre. Je n’ai jamais fait de conquêtes qu’en me défendant. L’Europe n’a jamais cessé de combattre la France à cause de ses principes. J’étais forcé d’abattre sous peine d’être abattu. Je me suis trouvé, durant plusieurs années, placé entre les partis qui tourmentaient ma patrie, comme un cavalier monté sur un cheval fougueux qui cherche toujours à se cabrer et à se jeter d’un côté ou de l’autre, et que pour faire marcher droit, il est obligé de tenir fermement en bride. Il faut absolument qu’un gouvernement qui cède à des révolutions, qui est assailli sans cesse par les ennemis du dehors et agité intérieurement par des intrigues, soit un peu dur. A la paix, j’aurais déposé cette dictature, mon règne constitutionnel aurait commencé. Malgré des restrictions, par le résultat, mon système était encore le plus libéral de l’Europe.

« J’ai constamment servi la diffusion de l’instruction parmi les classes pauvres ; plus haut, j’en élargissais le cercle. Des établissements publics excellents offraient gratuitement l’instruction au peuple : les frais de l’instruction classique furent abaissés ; alors le cultivateur, l’ouvrier purent faire bien élever leurs enfants. Les musées furent ouverts à tout le monde. Le peuple français serait devenu le plus instruit, le plus cultivé, le plus moral de l’Europe. »

J’ai fait part à Napoléon des traitements indignes dont le gouverneur me rendait victime à Plantation-House. « Cet officier général est le dernier des bandits. Où voit-on ce qu’il fait ? Un officier supérieur se complaire à outrager sans raison son inférieur et s’abriter dans les prérogatives du grade ! Son intention était d’exciter de notre part l’éclat d’une juste indignation, pour pouvoir ensuite, la loi, la lettre de la loi à la main, vous écraser, vous faire fusiller. Il est comme un homme dévoré par une lèpre invétérée ; il faut qu’il se frotte violemment à tout. Soyez prudent, car votre situation est périlleuse ; je ne vois d’autre parti à suivre que le silence absolu. Allez, quand il vous demande, écouter ce qu’il a à vous dire ; répondez si ses questions n’ont pas uniquement votre profession pour objet : je ne sais pas ; ce n’est pas là mon affaire. »

2. — Nouvelles interrogations du gouverneur. Même silence.

23. — Le pauvre Cipriani est atteint d’une inflammation d’entrailles : les caractères en sont effrayants. Les remèdes ordinaires lui ont été appliqués, mais sans résultat. Cipriani juge très-bien que sa vie est en péril ; malgré cela il est calme. Napoléon, qui aime en lui un bon serviteur et un compatriote, est fort affecté de sa maladie.

25. — Cipriani n’éprouve pas de mieux ; on lui a donné des aliments, mais son estomac épuisé les a gardés. Je vais souvent voir l’Empereur pour lui rendre compte de l’état de son fidèle serviteur : il m’a envoyé chercher à minuit ; je lui ai appris que le malade était comme anéanti. « Mais si j’allais voir mon pauvre Cipriani, peut être que je stimulerais en lui la nature endormie, cela lui donnerait des forces pour lutter contre le mal et peut-être même pour le vaincre. » Je l’ai dissuadé ; cette émotion le tuerait. Mes raisons ont convaincu Napoléon.

A dix heures du matin, les symptômes se sont montrés mortels. A quatre heures, le bon Cipriani avait expiré ; l’Empereur le regrette vivement. Cipriani possédait de l’esprit naturel, quelques talents, mais son éducation était nulle. Il était fin, adroit, sous des formes simples et franches, nous avons tous connu ses excellentes qualités. l1 était généreux, humain, ami dévoué et ennemi animé. Républicain par principes, il montra beaucoup d’attachement à l’Empereur depuis sa chute. La confiance de Napoléon en lui était sans bornes. L’Empereur pensait que s’il avait eu quelque instruction, il aurait joué un rôle dans la révolution.

Cipriani a été enterré aujourd’hui. Les généraux Bertrand, Montholon, Gourgaud, ont accompagné ses restes jusqu’à leur dernière demeure. La maison tout entière et les principaux habitants de l’île, les officiers du 66e régiment, suivaient aussi le convoi. Si on avait pu l’enterrer dans les limites, l’Empereur serait sorti pour lui rendre les derniers devoirs.

6 mars. — La maladie de l’Empereur fait des progrès. Je l’ai trouvé lisant Corneille ; il l’exalte beaucoup, et m’a dit que la France devait aux sentiments qu’il avait si supérieurement retracés de grandes actions. « Si Corneille eût vécu de mon temps, je l’aurais fait prince. »

28. — Sir Hudson Lowe a envoyé à Napoléon vingt-sept volumes, avec quelques numéros des Lettres Normandes. Il y avait quelques plats pamphlets bourbonniens dirigés contre lui. L’Empereur les a reçus et n’a fait que cette seule réflexion : « Cet envoi est une bassesse dont je ne croyais pas lord Bathurst capable. »

4 avril. — J’ai su enfin pourquoi le gouverneur m’obligeait à venir deux fois par semaine chez lui. Voici ce fait : sur son ordre, on écrit des bulletins qui ont pour base mes déclarations orales. Ces bulletins sont envoyés aux commissaires des puissances alliées, qui les adressent à leurs cours. Les informations prises par le comte de Mootholon établissent que la personne qui les rédige n’a jamais eu aucun rapport avec l’Empereur.

10. — A Londres, le gouverneur n’a pu réussir à me faire rappeler de Sainte-Hélène. Furieux de cet échec, il a imaginé un expédient qui lui a réussi ; il s’y est arrêté d’après la connaissance de mon caractère : il m’a fait savoir que défense m’était faite de sortir de Longwood : c’étaient des arrêts illimités, sans motifs. J’ai couru aux Briars pour soumettre l’affaire à l’amiral Plampuin, qui ne m’a point reçu et m’a fait dire qu’il ne voulait pas me voir. Alors j’ai envoyé ma démission au gouverneur ; je l’ai adressée également au général Bertrand en la motivant.

14. — L’Empereur a demandé à me voir. « Eh bien ! me dit-il, vous allez nous quitter ? L’Europe ne comprendra pas ces affreuses persécutions contre mon médecin. Soumettez-vous, vous ne pouvez résister utilement. Je vous remercie de vos soins et des preuves de votre at tachement ! Quittez vite ce séjour de ténèbres et de fureurs ; je vais mourir sur ce grabat, détruit lentement par la maladie, sans secours ; ma mort sera la honte éternelle du nom anglais. Adieu ! adieu ! O’Méara[3] ! »

Le gouverneur ne réussira pointa faire recevoir à Longwood un autre médecin.

Les commissaires étrangers lui ont fait des représentations très-énergiques. « Si Napoléon meurt dans les mains d’un officier de santé nommé d’office, que dira-t-on en Angleterre, en France, en Europe ? »

J’ai appris qu’il y avait eu à Plantation-House des discussions très-violentes. Le gouverneur, dans un débat très-vif avec M. Sturmer, est tombé dans un accès de frénésie. Le baron a mené Son Excellence devant une glace et lui a dit froidement de regarder ses traits. Il a ajouté qu’il ne pourrait donner à sa cour un récit vrai de ce qui a lieu à Sainte-Hélène, qu’en lui envoyant l’esquisse de ce qu’il avait sous les yeux.

Le gouverneur m’a fait mettre aux arrêts : j’y suis resté vingt-sept jours. Dans l’ordre de ma mise en liberté, le gouverneur a été obligé de reconnaître ma qualité de médecin de Napoléon.

L’Empereur est toujours malade ; son état empire. Les habitants de Sainte-Hélène sont indignés.

16. — Une proclamation de sir Hudson interdit de nouveau aux habitants, aux officiers de tout grade de correspondre avec les Français. J’ai eu un nouvel entretien avec l’Empereur. Il a réfuté des assertions fausses de M. Ellis, insérées dans le récit d’une conversation qu’il a eue avec l’Empereur, et publiée à Londres. M. Ellis a été nommé après cette publication à une place lucrative an cap de Bonne-Espérance, place qu’il doit à lord Bathurst.

L’Empereur souffre beaucoup d’une grave affection catarrhale, produite par l’extrême humidité de la chambre qu’il occupe. J’ai fait à sir Hudson un rapport sur l’état déplorable de sa santé.

10 juillet. — Plusieurs caisses de vin adressées à l’Empereur parla princesse Borghèse et lady Holland sont arrivées ici, depuis un mois ; mais Hudson n’en a fait remettre qu’une portion à Longwood. Il a fait déposer le reste dans les magasins du gouvernement. Quelle indignité ! Napoléon a exprimé dans cette occasion comme dans plusieurs autres les sentiments du plus tendre intérêt pour sa sœur Pauline. Il est convaincu qu’aucun sacrifice ne lui coûterait pour lui prouver son dévouement, et qu’elle cherchera à obtenir la permission de venir à Sainte-Hélène[4].

Il me parla encore du caractère élevé et des talents de la reine Hortense, et de la princesse Élisa, il me dit aussi combien il était reconnaissant des touchantes attentions de lady Holland. Il ajouta : « Les membres de la famille de l’immortel Fox abondent en sentiments libéraux et généreux. »

Je désirais me procurer une copie des observations sur le discours de lord Bathurst dont plusieurs exemplaires, m’avait-on dit, avaient été apportés à Sainte-Hélène. Je priai le capitaine Brunn de m’aider dans mes recherches. Ma demande le surprit d’autant plus que sir Hudson Lowe et Thomas Reade avaient pris cinq copies de cette brochure, annonçant qu’ils les destinaient à Longwood. Ils s’étaient également emparés de tous les ouvrages apportés par le vaisseau le Mangle.

A mon retour d’une visite que j’avais faite à l’Empereur, le capitaine Blachkeney me remit la lettre suivante :

Plantation-House, 25 juillet 1818.
« Monsieur,

« Le lieutenant général sir Hudson Lowe m’a chargé de vous informer que, d’après une instruction reçue du comte Bathurst, en date du 14 mai 1818, il lui est ordonné de vous retirer l’emploi que vous occupez auprès du général Bonaparte, etc., etc.

« Le contre-amiral Plampuin a reçu des instructions des lords commissaires de l’amirauté, quant à votre destination, lorsque vous partirez de cette île.

« Vous voudrez bien, en conséquence, immédiatement après la réception de cette lettre, quitter Longwood, sans avoir aucune communication avec les personnes qui y restent.

« J’ai l’honneur, etc.

« Édouard Wynyard,
« Lieutenant colonel, secrétaire. »

L’honneur anglais, l’humanité, les devoirs de ma profession, l’état déplorable de l’Empereur, tout m’imposait l’obligation de résister à cet ordre, barbare, et ce fut en effet le parti auquel je m’arrêtai, sans calculer les suites de mon refus.

J’avais à prescrire un régime à Napoléon, je devais lui préparer des médicaments, certain que j’étais qu’en mon absence il ne recevrait auprès de lui aucun médecin recommandé par sir Hudson. Je me rendis aussitôt près de lui, et quand je lui eus mis sous les yeux l’ordre qui m’avait été donné : « J’ai vécu trop longtemps pour lui, me dit-il. Votre ministère est bien hardi ! Quand le pape était en France, je me serais coupé le bras plutot que de signer un ordre pour éloigner de lui son médecin. »

Après quelques instants d’entretien, quand j’eus donné à l’Empereur tous les avis que je croyais nécessaires à sa santé, pour le moment présent, il me dit : « Quand vous arriverez en Europe, vous irez vous-même trouver mon frère Joseph, et vous lui ferez savoir que je désire qu’il vous remette le paquet contenant les lettres privées et confidentielles[5] des empereurs et des autres souverains de l’Europe qui m’ont écrit, et que je lui ai confiées à Rochefort. Vous les publierez… Je vous prie de prendre ce soin : et si vous entendez des calomnies sur ce qui a eu lieu pendant le temps que vous avez été avec moi, répondez : « J’ai vu de mes propres yeux, et cela n’est pas vrai. »

Il dicta alors au comte Bertrand la lettre dont nous avons ailleurs donné l’extrait. Il la signa, ajouta un post-scriptum de sa main, m’assurant que ce peu de mots en disait plus pour moi à l’impératrice que des pages entières. Il me fit don d’une superbe tabatière et d’une statue qui le représentait. Il me pria de faire, à mon arrivée en Europe, des recherches sur les membres de sa famille, et d’insister de sa part auprès d’eux pour qu’ils ne vinssent point à Sainte-Hélène être témoins de la misère et des humiliations qu’il supportait. « Assurez-les, ajouta-t-il, des sentiments d’affection que je conserve pour eux. Assurez aussi de mon vif attachement ma bonne Louise, mon excellente mère et Pauline. Si vous voyez mon fils, embrassez-le pour moi ; qu’il n’oublie jamais qu’il est né Français ! Exprimez à lady Holland le souvenir de gratitude que je conserve de sa bonté ; dites-lui l’estime que j’ai pour elle. » À ces mots il me serra la main, m’embrassa, et me dit : « Adieu, O’Méara, nous ne nous reverrons plus. Soyez heureux ! »

  1. Le général Bertrand l’habite aujourd’hui.
  2. Talma a démenti avec noblesse tous ces contes. Il était resté plein de reconnaissance et de respect pour le grand homme qui avait aimé sa personne et récompensé d’une manière éclatante son talent supérieur.
  3. Napoléon me parlait fréquemment en italien ; mais quand la conversation s’élevait, il s’exprimait en français.
  4. La princesse demanda en vain la faveur de partager l’exil de son frère.
  5. A mon retour en Europe, j’ai fait beaucoup de démarches pour obtenir les lettres dont il est question. Malheureusement, mes efforts ne furent couronnés d’aucun succés. Avant que le comte de Survilliers eût quitté Rochefort pour se rendre en Amérique, craignant d’être arrêté par les puissances alliées, Il crut prudent de confier ce précieux dépôt à une personne sur l’intégrité de laquelle il croyait pouvoir compter ; mais il fut trahi, à ce qu’il parait, puisqu’il y a quelques mois, une autre personne apporta ces lettres à Londres pour les vendre, et en demanda 30.000 livres.
        Quelques ministres de sa Majesté et les ambassadeurs étrangers en furent informés. J’ai appris depuis que celui de Russie avait payé 10.000 livres sterling celles appartenant à son maitre. Entre autres passages curieux qui me furent rapportés par ceux à qui l’on a communiqué leur contenu, en voici un qui mérite d’être rapporté ; il est relatif au Hanovre : il porte en substance, que le roi de Prusse déclarait qu’il avait toujours un intérêt paternel pour ce pays ; et il paraissait que les souverains en général avaient fait à Napoléon des demandes pour obtenir des agrandissements de territoire.