Mœurs des diurnales/0/3

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Loyson-Bridet ()
Mœurs des Diurnales : Traité de journalisme
Société du Mercure de France (p. 59-77).


LE JOURNAL MODERNE : SOUVENIRS [1]


En avons-nous passé, de ces bonnes soirées d’hiver, autour du poêle de fonte qui ronflait et rougissait dans l’ombre, bourré des liasses de la Sentinelle de Paris, anciens « bouillons » poussiéreux que le vieux garçon de bureau, Nicodème, gardait précieusement dans le coffre à charbon ! Là était le vétéran Népomucène Brandebran, qui avait connu Janin, Paul d’Ivoi, Villemessant, et même les derniers jours du premier Empire ; Julius Prout, un peu gaga déjà, qui allumait patiemment son brûle-gueule vide avec de longs fidibus qu’il croyait enflammer aux ampoules électriques ; Pimprenelle, dont la respiration asthmatique s’exhalait entre les dents avec un long sifflement ; Ducos, sec et maigre, sanglé dans sa redingote, la longue pipe Gambier aux doigts, l’œil gris encore plein des lointains de l’Océan ; Chinchilla, qui avait connu tous les Présidents de la République ; Moquefort, la bête noire de l’Empereur ; l’antique reporter Troupeau, qui mangeait un gigot sur la fourchette ; et Montdore, et Fromageon, et le spadassin Cervelas, et l’intrépide Videgueule, et l’insaisissable Poilmain, et le vieux démocsoc Barbichon, et Poisson le galantuomo et l’élégant Rotulasse, et le spirituel Douilloche, et Notre Maître Francisque Sarcey qui pouffait sur une chaise dépaillée !

Ah, c’était le bon temps des journaux, mes amis, qu’on refaisait, sur le coup de minuit une heure, l’histoire de Paris autour d’une canette de bière ; tandis qu’un blanc-bec attardé demeurait coi, tout ébloui, à nous écouter, le pain à cacheter sur la langue, les ciseaux ouverts à la main ; et que le vieux cheval de retour des chroniques, au coin de la table, laissait courir sur les feuillets son porte-plume de bois rouge, sacrait contre l’encre boueuse de la petite bouteille à deux sous et souriait à sa copie. On disait là des choses éternelles, des potins, des saletés, des rosseries, des âneries, et tous les mots des actrices, et toutes les nouvelles des b—ls, et principalement ce qui mijotait dans les théâtres, et ce qu’on cuisinait dans les bureaux du ministère, et qui palpait ci et qui palpait là, et quel patron trinquait du plus gros pot-de-vin, et quelle gourde se faisait enfiler, et quelle était la personne la plus amoureuse de la société, y compris le blanc-bec nouveau, qui, d’orgueil, se faisait cramoisi comme une belle pivoine.

C’était l’époque barbare, sans doute, où les chaises n’avaient que trois pieds, où les plumes crachaient des étoiles d’encre sur les feuilles sales, où les verres égueulés servaient à tout, et à autre chose, tandis que les vieux chiens fidèles, qui veillaient à la grille de la caisse, retroussaient leurs babines aux tapeurs en montrant des dents jaunes, et glissaient la pièce de cent sous dans la main du bon rigolo, pour la demi-tasse et le domino-jaquet-manille au café de Madrid ; le siècle étrange où ce Baudelaire, qui plus tard prit la haine des journalistes, épouvanta l’imprimeuse du Journal de Châteauroux en lui demandant « où était l’eau-de-vie de la rédaction » ; où on pariait au sémillant Paul d’Ivoi d’imprimer le mot m—e au milieu de son Premier-Paris, sans qu’aucun lecteur s’en aperçût, et où Paul d’Ivoi refusait (elle est toujours bien bonne ! disait Villemessant) ; où le patron seul portait monocle et Théophile Gautier aspirait vainement à la gloire de rédiger la chronique de la mode !

Où êtes-vous, temps surannés, Brandebran, Poisson, Pimprenelle, Videgueule et Barbichon ? Mais où sont les journaux d’antan ? Où sont-ils, Presse Souveraine ? Ne me le demandez pas : vous ne le savez que trop.



Un de ces soirs-là notre conversation tomba, par hasard, sur l’utilité des journaux.

— Ah ! mes enfants, dit Notre Maître, en soufflant sur ses lunettes et en les essuyant d’un geste familier, tenez, il n’y a pas une heure, ce bon de Parville me racontait qu’il en avait trouvé un excellent usage. Il paraît que ces sacrés diables de moineaux lui mangent tout son grain à la campagne. Savez-vous ce qu’a fait de Parville, qui n’est pas une bête ? Écoutez donc : « Pour lutter contre les moineaux qui me mangent ma graine, j’ai tout bonnement semé, et recouvert la terre d’une série de journaux bien étendus et fixés sur la place par des pierres ou des corps lourds, de façon que le vent ne puisse les enlever. « Votre herbe ne lèvera pas — affirma sentencieusement le jardinier. Elle lèvera. — Jamais de la vie ! » Et pour que l’expérience fût nette, je laissai tout un carré de terre bien semé et seulement défendu, selon la méthode connue, par des fils tendus et des branchages.

« Le tout fut arrosé également, sans toucher aux papiers. Résultats, avec le temps chaud mais variable que nous avons eu à la fin de mars : terre protégée par les journaux, germination en 11 jours ; terre défendue approximativement par les fils et ensoleillée, 16 jours.

« Ainsi la germination sous journaux, c’est-à-dire presque à l’obscurité, s’est faite, non seulement très bien, mais plus vite que dans le carré ensoleillé. Et les moineaux ont été refaits ! À quoi peuvent servir les journaux [2] ! »

— Hein, le journal ? Ça sert d’épouvantail à moineaux, et par-dessus le marché, ça vous fume la terre comme un sac de guano !

Vous n’auriez pas trouvé celle-là, hé, l’enflé ? Ça vous en bouche un coin, comme dit l’autre ?

— Ça, notre maître, dit Pimprenelle… moi je connais un type qui les comprime à la presse hydraulique : il prétend qu’il fera des pavés en papier.

— On roulera sur les journaux, après s’être fait rouler par eux, dit Moquefort.

— Moi, dit Ducos, vous savez, je suis superstitieux comme tous les vieux marins : les journaux, ça m’a joué un sale tour dans une croisière. Je ne m’en servirais pas pour allumer ma pipe. Tenez, regardez plutôt l’autre, là, qui fait téter l’ampoule à son fidibus : bougre de c… ça ne s’allumera pas ! C’est un morceau de la Sentinelle de Paris !

— Voyons, dit Montdore, non, Ducos : c’est l’ampoule qui empêche.

— Et moi je vous dis, cria Ducos, que c’est le journal, le sacré journal. Ça ne s’allume pas — ça n’essuie pas — ça ne sert à rien, pas même à boucher les trous, et, parole d’honneur la plus sacrée, ça attire la m—e !

— Ça, c’est trop fort, dit Notre Maître. Ducos, expliquez-nous ça.

— Eh bien, voilà, dit Ducos après avoir bourré sa pipe, qu’il alluma au briquet, en protégeant soigneusement l’amadou de son pouce. C’est toute une histoire. On nous avait fait stationner en 1878 de février à mai dans les eaux de Rarotonga, Pacifique Ouest. Un des copains avait eu l’ingénieuse idée de monter un petit trafic de copra. Mon Dieu, dans ce temps-là, ça n’était pas difficile. Je crois bien que maintenant on serait plus sévère, mais il y avait un tas d’Anglais qui ne faisaient que ça sur leurs schooners. Avec deux trois paquets de tabac et un coup de pied au derrière, les noirs vous apportaient votre tonneau de copra. C’est brun ; c’est huileux ; ça ne sent pas la rose ; mais, après tout, ça vaut un joli denier quand c’est vendu en Europe. Enfin, bref, nous avions frété une goëlette qui devait aller livrer à San Francisco, et la marchandise était commandée. Pendant que nous l’attendions, nous recevons dans le coin de la gueule un de ces cyclones — non, mais là, vous savez, un coup de torchon soigné. Nous étions sur trois ancres : mais on sentait tout ça tendu… à sauter d’un coup de tan jusqu’à Tahiti. Et, pendant trois jours, dans l’eau verte et le ciel noir, et vive la joie ! — Bon. — Nous ressortons de là. Mon vieux, là, l’île était comme ma main. Les cocos par terre… plus une bougresse de feuille de palmier. Tout ça raflé, dans les grandes largeurs. — Bon, — Pour le copra, y avait du bon : il était toujours là. Ces animaux l’avaient f… sous leurs pierres… est-ce que je sais ? Mais pas moyen de couvrir les tonneaux. Les voilà qui s’amènent, avec leur bon Dieu de jargon : Kalofa, tapa, tapa. Du papier ! Croyez-vous qu’ils sont malins les singes ! Ils n’avaient plus de feuilles de cocotier pour tresser les couvercles à nos tonnes ; ils ne voulaient pas se servir de leur tapa que les femmes fabriquent avec de l’écorce : ils nous avaient vu lire l’Opinion nationale… ils en voulaient, ils en demandaient. — Bon. — Nous leur envoyons des paquets de vieux journaux. Ils arrangent ça avec leurs cordes de fibres bien proprement, comme des pots à moutarde, le copra dessous, les journaux dessus — et va comme je te pousse, dans la cale. Ils rigolaient, en travaillant, ils rigolaient ! Moi, n’est-ce pas, je ne me méfiais de rien : les noirs, dans les îles, ça rigole toujours. Rigoler, pioncer, prier : voilà l’emploi de leur temps. Donc, ils s’en vont — en nous envoyant des baisers sur leurs mains — des reniflements, vous savez, des songhi, avec des tofâ ! tofâ ! Adieu, adieu ! Et les charognes rigolaient toujours.

Enfin j’embarque avec mon matelot. Nous filons entre les coraux, nous débouchons de la passe — et bonsoir. C’était une nuit épatante, après le grand cyclone. L’air était doux à faire pleurer. On entendait le ressac sur la barrière de corail ; les cordages chantaient sous le vent ; la lune montait comme un ballon en feu dévoré par une gueule de nuage noir. Moi, sous le fanal, je rêvais à m’envoyer là-bas une petite peau blanche après avoir été condamné à plusieurs mois de morceaux de charbon dans ma couchette… pouah !… enfin je filais dans la poésie, quoi ! Tout à coup, j’entends la voix de mon matelot.

— Mon commandant !

— Eh bien, qu’est-ce qu’il y a de cassé ? lui dis-je. Il répète, tout bas, en hésitant :

— Mon commandant, il fait une drôle d’odeur, sous le panneau.

— Une drôle d’odeur, lui dis-je ? Eh bien quoi, ça sent le copra, ça pue…

— Pardon excuse, mon commandant — ça ne sent pas le copra — c’est comme qui dirait, mon commandant, que ça sent la chose de — enfin la m—e, quoi !

Mon vieux, ç’a m’a fait comme un éclair. Nous tirons le panneau ; nous descendons ; — nous crevons le papier, le sacré papier, du premier tonneau. Savez-vous ce que c’était ? Du copra ? Je t’en f…! Non.

C’était de la m—e, mes amis, de la m—e de Papou ! Voilà l’effet de l’Opinion nationale !

— Ah, mes enfants, si on peut dire ! s’écria Notre Maître ! Voyons, Ducos, c’étaient des sauvages, des manières de sans-soin, des innocents noirs — il ne faut pas juger là-dessus !

— Pour ça, dit Fromageon, d’un air morne, rappelez-vous que le typo qui coiffa le patron du grand canard d’un pot de chambre rempli jusqu’à la gueule, devant le café Riche — rappelez-vous qu’il avait attaché dessus un journal. Ça ce n’est pas une coïncidence ; c’est positif. Il y a des gens qui l’ont vu. Il n’y a pas de superstition là dedans, vous savez. C’était un grand vase de nuit plein de m—e, et la m—e était couverte avec un journal. Tout le monde peut s’en souvenir ici.

— Je ne dis pas, murmura Notre Maître : mais là, Fromageon, le cœur sur la main ; ça n’est pas une idée extraordinaire. Tout le monde en aurait fait autant. On sait bien à quoi ça sert, un journal !



Que parlez-vous de journaux, dit le bon Troupeau qui justement revenait des cabinets. Je ne m’en sers plus. Je crois qu’ils m’ont tout gâté le fondement. Le docteur de la Presse populaire m’avait bien dit que ces papiers nouveaux contiennent je ne sais quels ingrédients chimiques très contraires à la santé du corps. Le diable emporte la chimie moderne et les encres perfectionnées ! Nos pères se servaient très bien de leurs gazettes, et ne s’en portaient pas plus mal. Il est vrai qu’on les payait trois sous. Aujourd’hui on nous fournit de la camelotte à cinq centimes.

— Avez-vous lu, dit Notre Maître, le chapitre que Rabelais a écrit sur les torche-culs ? Dieux, que nous pouffions à Massin en lisant ça, moi et About. Taine n’y a jamais rien compris. Eh bien, moi, mes enfants, je trouve ça très fort. Oui, oui, très fort. Rabelais dit qu’il n’y a rien qui vaille un oison, pourvu qu’il soit bien dumeté. Essayez donc de l’oison, Troupeau.

— Si vous aviez comme moi, répondit le pauvre Troupeau, votre trou du c—l en compote, vous ne ririez pas si fort. Le diable emporte les journaux à un sou et les oisons qui les ont faits, dumetés ou non !

— Troupeau est misonéiste, murmura l’intrépide Videgueule. Qui n’a pas ses petites misères inférieures ici-bas ?

— Moi, dit le vieux Barbichon, voilà quarante ans que je me sers de mon Petit Quotidien, été comme hiver, et je n’en suis pas incommodé. Dame, si vous prenez des feuilles à polémique virulente…

— Ça n’empêche pas, interrompit Pimprenelle, que le papier ne vaut plus tripette. Les doigts passent à travers. Vous parlez de Rabelais : il n’avait pas de journaux, Rabelais.

— Voilà justement, expliqua Moquefort, pourquoi il se servait de ses oisons, en leur mettant toutefois la tête entre les jambes.

— Laissez-moi donc tranquille, cria Fromajeon, avec votre Rabelais ! On vend du papier américain partout, dans les bazars. C’est solide ; c’est propre ; c’est antiseptique. Et ça ne porte aucune maculature intellectuelle. Nous avons fait des progrès, que diable ! Sommes-nous au dix-neuvième siècle, oui ou non ? Eh bien, alors ?



Je me souviens, dit le spadassin Cervelas, que l’an cinquante-deux, un peu après le 2 décembre, nous vivions d’ordinaire dans la cave, à cause des balles perdues et des ratapoil. Le comte de Mouillegroin (que tu as vaguement connu, je crois, mon vieux Poisson), nous avait permis, en vrai gentilhomme, d’occuper ses communs de la rue de Verneuil : j’étais de son cercle. Il fallait vivoter rive gauche, hélas ! Et pas le moindre bout de carton ; pas de bac : ni bûches, ni fleurets, ni pistolets. C’était tout simplement mortel. Enfin, je me décide, par un froid de canard, à affronter les blouses blanches sur les grands boulevards, pour l’Officiel et savoir sous quel gouvernement nous étions. Je rase les murs. Des hommes à grandes barbiches noires me marchaient sur les pieds. Je me contiens. Un colosse moustachu me défonce le ventre de son coude. Je passe sur l’autre trottoir. Voici que je reçois un grand coup de pied au derrière. Je n’ai garde de me retourner : mais je devinais à qui j’avais affaire. J’avais senti trois rangées de gros clous. Enfin, aux Italiens, je me trouve pris dans une bagarre : et, ma foi, je m’enfile dans la première pissotière. Les forcenés battaient le manchon de tôle à coups de poing. Je tourne doucement : on avait barricadé la sortie avec deux bancs arrachés. Que devenir ? Je considérais tristement un gros morceau de pain qui mijotait sous le filet d’eau, près d’un demi-numéro du Siècle, quand soudain s’abat sur moi je ne sais d’où, une sorte de trombe, un ouragan liquide, un orage d’égout, tout pétaradant, tout ronflant, tout borborygmant de furieuses matières giclant en triple décarrade d’un tonneau débondé… Ah mes amis ! Il faut croire qu’en cette seconde, l’instinct me donna le génie de l’audace : car je me trouvai libre, sans savoir comment — et seul — mais en quel état ! Mon pardessus pleurait à grosses larmes que je n’osais essuyer. Je considère les alentours. Tout était très calme. Une femme dans un kiosque à journaux me fut une vision familière de salut. M’approchant avec politesse, je lui demandai l’Officiel.

— Tenez, Monsieur, me dit-elle : mais d’abord ôtez votre pardessus ! — Vous pensez si je fus surpris — et déconcerté : car je sentais que ce pardessus était intérieurement fourré et doublé d’une doublure « trop plus sentant, mais non pas mieux que roses ». La créature insiste :

— Ôtez-le vite, avant qu’on vous voie ! Mon sang ne fit qu’un tour.

— Voilà, qu’y a-t-il ? murmurai-je.

Alors j’aperçus avec terreur, au milieu du dos, la marque d’une main, aux doigts spatules, d’une main gigantesque ; elle avait été de craie, mais elle était maintenant de bitume, ou autre chose d’approchant en couleur — Messieurs, je vous le jure, — une main de m—e !

La police m’avait marqué : le journal l’Officiel me sauva la vie ce jour-là. Qu’en dites-vous ?

— Je dis, conclut Notre Maître, que nous en avons vu bien d’autres sous l’Empire, avec About. Mais quelle chandelle vous devez au journal, Cervelas, mon garçon, au journal, au bon journal ! Sacré journal !



En 1811, dit Brandebran, l’année de la comète et des grands crus, que le vin nouveau faisait (sauf le respect de Notre Maître) ch—r doux et mou sous tous les quinquets, j’étais, tel que vous me voyez, rapin servant à l’atelier du baron Gros. La peinture en ce temps-là menait à tout. Car nous avions le culte de la ligne. De la ligne aux lignes ; de la croûte au canard : c’est la devise de ma vie. Faites un bon contour, nous disait Ingres, et (en tout bien tout honneur, Notre Maître) ch—z dedans. Je portais la belle cravate, faite d’un torchon à palette, et la culotte de peau (de zébi, dit le spirituel Douilloche). Justement, reprit Brandebran. Vous savez, les jeunets, ce qu’étaient les rapins servants. Il fallait mêler les couleurs, cirer les bottes, acheter la tranche de Brie, éplucher les saucissons (est-ce une allusion ? cria Cervelas) — et, acheva Brandebran, passer le balai dans la cambuse. L’hiver, on avait froid aux doigts, et les anciens vous bouchaient le feu. Enfin c’était dur. Nous avons bien ri tout de même. (On rit toujours, dit Notre Maître). Voilà qu’un jour le loustic de chez nous (n’était-ce pas Delaroche ?) apporte, avec tous les égards qui lui sont dus, un superbe étron (Messieurs, saluez), fait de carton-pâte. Nous le mettons sur la planche à modèles. Le patron entre. Delaroche s’écrie :

— L’odeur de céans est plus que gothique et les modèles que l’Italie subjuguée abandonne à la France nous abreuvent sous l’ignominie de leurs défécations. Oyez, oyez, Messieurs de la masse ; voyez, voyez, si j’ose dire, cet étron encore tout fumant de gloire !

Le baron Gros, qui avait la vue courte, s’approche — puis recule.

— Jeunes gens, dit-il, quand aurez-vous donc le respect de vos maîtres ? Rapin servant, emportez ceci sur la pelle, et brûlez du sucre. Jeunes gens, soyez sérieux.

— Pardonnez-nous, Maître, dit alors Delaroche ; ce n’était, comme on dit, qu’une fumisterie : il est de carton-pâte.


Il est de carton-pâte !
Et peint en pleine pâte.


chanta le chœur.

— Vous le jurez sur la glaive de Romulus ? dit Gros en souriant.


Nous le jurons !


reprit le chœur.

— Voyons cet objet nouveau, dit Gros. Il prit (notez le point) le Moniteur de l’Empire, et saisit le jouet au moyen de ce journal, pour protéger ses doigts, « Gare la graisse ! » cria un débraillé.

— Que vous êtes enfants ! dit le baron, après avoir scruté la chose du bout des cils ; soyez mâles, que diable, soyez peintres. Fils de Mars et d’Apollon, laissez les viles matières. Et corrigeons la croupe de cette Nymphe sylvestre.

Je ne fus pas du complot qui suivit. Non, je n’en fus pas : car je le déclare grossier et méprisable. Toujours est-il que, le dimanche suivant, de fort grandes dames annoncèrent leur visite à l’atelier. Nous étions sur notre trente et un. Le baron Gros les fit entrer. Elles regardèrent tout, en minaudant, et à l’aide du face-à-main. Une sorte de Diane hautaine s’approcha de la table, clignant des yeux, et s’écria :

— Quelle horreur !

Là reposait un étron nouveau, chaud, coloré de teint, et qui n’avait point encore de barbe, moulé selon les règles, et de bonne mesure.

— Mesdames, dit le baron, ne vous alarmez pas. C’est une déplorable plaisanterie que ces jeunes gens m’ont faite encore. La chose est innocente. Voyez plutôt.

Il ne prit pas cette fois (notez le point) le Moniteur de l’Empire et d’un geste galant offrit l’objet. Mais l’objet lui fondit dans les doigts.


Il est en pleine pâte !


hurla le chœur.

— Elle est forte, mes enfants, dit Notre Maître, mais bien préparée. C’est de la bonne grosse farce de nos pères. Diables de gens ! ils avaient le goût salé. Eh bien, voyez-vous, au fond : un journal ça a son utilité, ça sert. Hein ? C’est toujours bon à ça, comme dit l’autre. Sacré Brandebran ! J’ai ri, tout de même. Tenez, j’en perds mes lunettes. Ah ! le journal, mes enfants, le journal !



  1. Extraits de Trente ans de m—e, souvenirs d’un publiciste.
  2. Henri de Parville, les Débats, 16 avril 1903