M. F. Maury/02

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M. F. MAURY.

(Suite et fin. — Voy. premier article)

C’est sur la proposition de Maury que fut tenue à Bruxelles, en 1843, la conférence maritime à laquelle prirent part l’Angleterre, la France, la Russie, le Portugal, la Belgique, la Hollande, le Danemark, la Norvège, la Suède et les États-Unis. Le but de cette conférence, présidée par le savant M. Quételet, directeur de l’Observatoire royal de Belgique, était de se mettre d’accord sur un mode uniforme d’observations nautiques et météorologiques, faites à bord des bâtiments de l’État. Maury, représentant des États-Unis, exposa à l’assemblée l’objet de sa mission, et mit en évidence les grands résultats qu’on pouvait espérer d’un système d’investigation étendu par les marins sur toute la surface de l’Océan, non-seulement pour le commerce, mais encore pour la science et pour l’humanité.

L’Angleterre, la Hollande et la Russie adoptèrent le système proposé par les États-Unis, et leur exemple fut peu après suivi par la plupart des gouvernements de l’Europe. Grâce à la facilité toujours croissante des relations internationales, cette association produisit en peu d’années les meilleurs résultats. Entouré de savants officiers, devenus ses collaborateurs, Maury publia un grand nombre de cartes nouvelles, qui, ainsi que les anciennes, furent généreusement offertes par le gouvernement des États-Unis aux marines étrangères. Neuf éditions des Instructions nautiques[1] (Sailing directions) se succédèrent, contenant, chacune des corrections, des développements, de nouvelles études faites sur les documents recueillis et coordonnés à l’Observatoire de Washington.

Dans l’introduction à sa neuvième édition, Maury disait : « Toutes les puissances maritimes coopèrent à notre œuvre, et leurs navigateurs, militaires ou marchands, nous apportent le concours de leurs observations. Quelques-unes ont même été plus loin et ont organisé chez elles une centralisation indépendante pour les données recueillies par leurs marins ; ce sont : l’Espagne, le Portugal, la Hollande, l’Angleterre, la France, le Danemark, la Suède et la Norvége.

« Ceux qui ont bien voulu venir en aide a nos recherches peuvent à bon droit s’en féliciter, tant à cause du succès déjà acquis, que pour les nouveaux collaborateurs qui, sur tous les points du globe, viennent nous aider de leurs conseils ou nous enrichir de leurs observations. »

Nous citerons ici quelques-unes des traversées, abrégées par l’usage des cartes de Maury. De Baltimore à l’équateur, le voyage, qui demandait une moyenne de quarante et un jours, fut réduit à vingt-quatre jours. La traversée des États-Unis en Californie, qui exigeait plus de 180 jours, fut ramenée d’abord à 135 jours, et quelques clippers sont même arrivés en 100 jours. D’Angleterre à Sydney on ne mettait pas moins de 125 jours, et le retour demandait une durée à peu près égale. Maury signala l’avantage qu’il y aurait à faire de ce voyage, une circumnavigation, et l’ensemble des traversées effectuées suivant ces instructions fut bientôt abrégé de près de moitié. On comprend que le bénéfice produit par cette économie de temps s’élevait à un total énorme, même pour la seule marine des États-Unis.

En même temps qu’il préparait ses cartes, Maury rassemblait les matériaux d’un nouvel ouvrage intitulé : Géographie physique et météorologique de la mer, qui, dès sa publication, fut traduit en plusieurs langues et lu partout avec le plus vif intérêt. Il serait impossible, dans les limites où nous renferme cette brève notice, de donner une idée suffisante de ce bel ouvrage, qui joint l’exactitude des études scientifiques aux inspirations les plus élevées de la philosophie naturelle. Nous citerons seulement parmi les principaux sujets traités : la recherche de grandes lois de la circulation atmosphérique ; la théorie générale du phénomène des moussons ; le déplacement périodique des zones de calmes et d’alizés ; des considérations sur l’action des vents envisagés comme agents géologiques ; une étude des climats et du fond de l’Océan ; une description du Gulf-Stream et des principaux courants de la mer, etc.

Le succès de ce livre, plein de vues originales, fécondes, répandit la renommée de Maury dans tout le monde civilisé. L’illustre, auteur du Cosmos, Humboldt, déclara qu’il avait fondé une nouvelle branche de la science : la géographe physique de la mer. Les principaux gouvernements de l’Europe, pour récompenser les services rendus à la science, à la navigation et au commerce par ses importantes recherches, le comblèrent d’honneurs ; il reçut de tous des titres, des décorations, des médailles, qui constataient la valeur de ses importants travaux.

C’est vers cette époque que le président des États-Unis, M. Tyler, exprima le désir de lui confier la direction du département de la marine. Il était, d’ailleurs, tenu en telle estime par les diverses administrations de ce département, qu’il put, en maintes occasions, faire écouter de judicieux conseils et adopter de sages mesures, qui épargnèrent à son pays d’inutiles dépenses. Ainsi, par exemple, il fut un des premiers à prévoir les changements qu’apporterait dans les guerres maritimes l’emploi des bâtiments à vapeur, des canons rayés et des projectiles creux, et il recommandait l’adoption de gros canons sur des petits navires. Anciennement la force d’un vaisseau de guerre était proportionnelle au nombre de ses pièces d’artillerie. Maury pensait que, dans les guerres futures, peu de bâtiments porteraient plus de six pièces de gros calibre, et la transformation actuelle des marines de guerre prouve la justesse de ses prévisions.

Dès 1848, Maury avait commencé à réunir dans une série de tableaux les grandes sondes faites par les officiers de la marine des États-Unis en diverses régions de l’Océan. L’invention, par le lieutenant Brooke, d’un ingénieux appareil propre à ramener facilement les échantillons du fond, donna une nouvelle impulsion à ces recherches. On eut bientôt acquis la preuve que le lit de l’Océan est formé par une couche de vase molle pleine de débris organiques et d’infusoires vivants, qui a reçu le nom d’oaze. Les sondes faites dans l’Atlantique révélèrent un grand nombre de faits intéressants relatifs à la géographie physique de la mer, et amenèrent la découverte du plateau télégraphique situé entre Terre-Neuve et l’Irlande, sur lequel a été posé depuis le câble transatlantique, suivant les indications de Maury.

Pendant le cours des travaux qu’il poursuivait ainsi avec une infatigable persévérance, il fut élu membre honoraire des principales académies et sociétés savantes de l’Europe. Sous son habile direction l’Observatoire de Washington ne cessait de contribuer au progrès des sciences, et prenait rang parmi les institutions les plus renommées du même ordre. Un grand ouvrage d’astronomie et d’autres travaux importants y étaient en préparation, lorsque la guerre de la sécession éclata. Lors de l’élection du président Lincoln, en 1860, Maury, qui se trouvait alors à Londres, avait prévu que cette élection amènerait de graves complications politiques, et il avait écrit de nombreuses lettres à ses amis, dans les différents États de l’Union, les conjurant de ne pas céder à des impulsions passionnées et de faire, au contraire, tous leurs efforts pour maintenir la paix. Mais ces sages conseils n’avaient pas été écoutés.

Après s’être prononcé pour le Sud, où était son pays natal, il se démit des fonctions qu’il remplissait à l’Observatoire de Washington, et se rendit à Richmond, dans la Virginie, d’où il passa peu de temps après en Angleterre. Il reçut alors de la France et de la Russie l’invitation de venir continuer, dans la position la plus honorable, les utiles travaux que la guerre le forçait d’interrompre. Mais il dut refuser, en exprimant toute sa reconnaissance pour ces offres hospitalières, et rester au service de son pays.

Pendant son séjour en Europe, il prépara sur la demande qui lui en avait été faite, et publia à Londres un ouvrage élémentaire de géographie physique[2] pour le fils du grand-duc Constantin et son cousin Alexis, tous deux alors écoliers, ouvrage qui fut traduit pour servir à l’enseignement dans les écoles de la Russie. C’est durant la même période qu’il publia aussi à Londres ses Premières leçons de géographie[3], traduites en plusieurs langues, comme la Géographie physique. Le succès de ces petits volumes est dû à l’emploi d’une méthode attrayante, autant qu’à la simplicité, à la clarté du style, à la fraîcheur et à l’intérêt des descriptions.

En 1803, Maury revint en Amérique, et accepta la chaire de professeur de géographie physique et d’astronomie qui lui était offerte à l’Institut militaire de Lexington, dans la Virginie. Il occupait encore cette chaire, autour de laquelle se pressaient les étudiants pour entendre ses éloquentes leçons, quand la mort est venue le frapper, le 1er février dernier.

Il s’était très-activement occupé depuis deux ans d’un congrès international où se réuniraient les principaux agriculteurs et les plus éminents météorologistes des diverses contrées du globe. Il croyait avec raison qu’une telle assemblée serait pour l’agriculture ce qu’avait été la conférence de Bruxelles pour la marine, et compléterait l’œuvre alors commencée. Il désirait qu’on pût organiser un système général de recherches relatives à la prévision du caractère des saisons, aux avertissements télégraphiques du temps, et à la statistique des récoltes, organisation dont les résultats augmenteraient bientôt dans une grande proportion le bien-être de la famille humaine.

C’est au retour d’un congrès d’agriculture réuni à Saint-Louis en juin 1872, et dans lequel il avait prononcé un remarquable discours[4] sur la nouvelle conférence internationale dont il mettait en relief les nombreux avantages, que Maury, dont la santé était depuis longtemps affaiblie, sentit les premières atteintes du mal auquel il devait succomber. Peu de mois après, prévoyant sa fin prochaine, il fit appeler ceux de ses enfants qui étaient loin de lui, voulant être entouré de tous les siens au moment suprême. Il avait prié le médecin de le prévenir quand tout espoir serait perdu. Ses derniers jours furent consacrés à la prière et encore au travail. Il recommandait la prochaine réunion du congrès international de météorologie et d’agriculture ; il s’occupait de revoir ses petits livres pour les écoles, en encourageant sa femme bien-aimée et ses enfants à la résignation. Les lettres de son fils le colonel R. Maury, de sa fille aînée, sont pleines des plus touchants détails sur le calme affectueux, sur l’élévation d’âme, sur les pieux sentiments qui ne cessèrent de le soutenir jusqu’au dernier moment.

« Sa mort comme sa vie a été un bon exemple, nous écrit un de ses éminents collaborateurs et de ses meilleurs amis, le commandant Jansen[5]. Comme un vieux marin, enveloppé dans les plis de son drapeau, il envisageait la mort avec fermeté et soumission. Il savait que sa mission était remplie, et il attendait le mot d’ordre pour retourner vers la source d’où son génie émanait.

« Quelques instants avant sa mort il disait : « Est-ce que mes ancres chassent ?… Je suis prêt à mettre à la voile !… » Peu après il expirait.

« Son génie poétique lui suggérait de belles idées jusqu’au dernier moment. « Attendez le printemps, disait-il, pour conduire mes restes vers ma dernière demeure, quand les buissons seront en fleurs, et prenez la route par Goshen-Gap. Vous savez que je préférais cette route, et qu’en passant je descendais toujours du voiture pour la faire à pied, m’enivrer de la beauté du coup d’œil, et cueillir les fleurs sauvages. »

« Je l’ai connu dans le beau temps de sa popularité, j’ai été témoin de ses triomphes ; je l’ai connu dans l’adversité, et j’ai eu le bonheur de pouvoir lui donner mon appui et mes consolations dans l’exil.

« Toujours il était le même, simple, modeste, naturel, plein de bonté, chrétien, dans la plus belle acception du mot. »

Les impressions, les souvenirs de ses nombreux amis ne pourraient que confirmer ce juste hommage rendu à la mémoire du savant illustre qui joignit aux dons les plus rares de l’imagination, l’infatigable persévérance du génie, les plus solides, les plus aimables qualités de l’homme de bien, et les généreux sentiments d’un bienfaiteur de l’humanité.

Élie Margollé.


  1. Instructions nautiques, destinées à accompagner les cartes de vents et de courants, par M. F. Maury, directeur de l’Observatoire de Washington, traduites par Ed. Vancecchout, lieutenant de vaisseau. — Publiées au Dépôt de la marine.
  2. Géographie physique à L’usage de la jeunesse et des gens du monde (Collection Hetzel).
  3. Une traduction de ce dernier ouvrage est sous presse dans la collection Hetzel.
  4. Nous avons donné une traduction de ce discours dans l’Annuaire de la Société météorologique de France, t. XVIII.
  5. Capitaine de vaisseau de la marine royale hollandaise, représentant de la Hollande à la conférence de Bruxelles.