Ma chambre (Verhaeren)

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Les Ailes rouges de la guerreMercure de France (p. 43-47).

MA CHAMBRE


Ma chambre est close au vent du Nord,
Elle est close et solitaire,
Depuis la guerre ;
Pourtant
Voici le vent
Qui vient et passe et qui s’arrête et passe encor
Avec le défilé des mourants et des morts
À travers les combats qui l’ont trembler la terre.

Oh, la lutte innombrable et le destin géant !
Là-bas au loin, sur l’Océan
Face à face, les vaisseaux sautent :
Les Zeppelins armés traversent la mer haute ;

Kirkholm, Kreusberg, Mitau, Dwinsk, Jacobstat, Vilna,
Cités que la bataille énorme illumina
Et qui toutes, m’étiez, hier encor, inconnues !
Ô guerre dans le sol ! Ô guerre dans les nues !
La fureur s’y condense et l’horreur s’y accroît
Et des plaines aux monts, et des fleuves aux bois
Tout est sombre et terrible et sanglant à la fois.

Depuis la guerre
Ma chambre est close et solitaire.
Dites, où sont-ils donc mes amis de naguère ?

Voici le coin où l’autre mois,
Pensifs et clairs, nous parlâmes à lente voix
De nos belles idées
Une à une par la science élucidées ;
Voici le coin de table où s’appuyait la main
De celui qui, sans jactance ni hyperbole,
Prêchait avec son âpre et vaillante parole
L’espoir humain ;

Voici le siège où s’asseyait
Celui qui tous les soirs venait à mon chevet
Me consoler, lorsque ma tête
Et mon sang et mes nerfs n’étaient qu’affre et tempête.

Hélas ! hélas ! où sont-ils donc ?
En quel délaissement et en quel abandon
Sont-ils flottants au gré de l’immense misère ?
Hélas ! hélas ! où sont-ils donc,
Mes amis de naguère ?

Car moi, ce soir, je n’ai pour compagnon
Que mon foyer à qui je parle et dont la flamme,
Prompte à vivre ou à mourir,
Seule répond
Au sombre ou lumineux désir
Qui tour à tour s’allume ou s’éteint en mon âme.