Les Exodes (Verhaeren)

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Les Ailes rouges de la guerreMercure de France (p. 49-56).

LES EXODES


Les pas qui s’en allaient jadis
Et du champ à la grange et de l’étable au puits,
Les pas qui s’en allaient par la sente sauvage,
Le dimanche matin, à la messe, au village,
Fuient aujourd’hui
De route en route, à l’infini.

Une à une, les fermes brûlent
Sur les plaines, au crépuscule ;
On croirait voir, là-bas, de larges fumiers noirs
Qui fument dans le soir,

Avec un brusque éclat de feu tout à coup rouge.
La flamme passe et court des fermes jusqu’aux bouges
Et mord déjà l’église et le vitrail ardent
Où Jésus accueillait, dites, depuis quels temps
L’hommage
Des jaunes chameliers et des pourpres rois mages.

De toutes parts
Les gens partent vers les hasards :
Il en est qui s’en vont poussant sur leur charrette
Le lit, le matelas, le banc, la chaufferette,
Et la cage déserte où mourut le pinson ;
D’autres chargent leur dos de vieilles salaisons
Qu’un voile épais et gris défend contre les mouches.
J’en ai vu qui tenaient une fleur à la bouche
Et qui pleuraient, sans rien se dire, atrocement.
Des vieux passent, serrant leur deuil et leur tourment,
Et les mères sont là, pauvres, mornes, livides,
Laissant mordre l’enfant à leur poitrine vide.


D’abord c’est derrière eux,
Que la flamme grandit et saute et tangue et houle :
Son oblique lueur atteint et suit la foule
Qu’on croit voir osciller et marcher dans du feu ;
Les crêtes des pignons croulent dans les fumées,
Les meules aux flancs d’or sont partout allumées,
Le bois flambe à l’orée et crépite et se tord
Et le proche horizon est ligné d’arbres morts.

Les gens qui vont et fuient
Poussent devant leurs pas et leur porc et leur truie,
Et leur chèvre et leur vache au corps lourd et ballant ;
Parfois les suit encore un long troupeau bêlant
Dont la plainte s’enfonce immensément dans l’ombre.
Des chevaux harassés traînent des chars sans nombre
Et les bêtes et les hommes ainsi s’en vont
Vers l’affreuse détresse et le malheur profond,
Se rapprochant et se parlant comme naguère,
Avec des mots qu’entend la terre
Depuis toujours.


Et tout à coup, voici les tours,
Les grandes tours qui s’éclairent de bourgs en bourgs
Et qui tendent jusqu’à la mer la tragédie
Haletante de l’incendie.

La plaine et la forêt s’illuminent au loin.
Mares, fleuves, étangs et lacs sont les témoins
De la terreur qui dans les eaux se réverbère ;
Les étoiles là-haut regardent sur la terre
De rougeoyants brasiers écheveler la nuit.
Tout est silence ou tout est bruit,
Tout est surprise et peur ; tout se plaint et frissonne ;
Et dans les clochers noirs les derniers tocsins sonnent.

Et les foules s’en vont toujours
Et las de leur cœur triste et las de leurs pas lourds,
N’ayant plus sous le front que la seule pensée
D’avancer tout au long des routes défoncées
Par le passage brusque et volant des canons.
Une ville parfois et ses larges maisons

Et ses gares de fer accueillent leurs détresses ;
En des fourgons partants quelques femmes se pressent,
Tandis qu’avec leurs fils, d’autres, obstinément,
— Dites vers quelle horreur, ou vers quel dénuement ? —
Continuent à marcher, tragiques et muettes.

Le feu bondit et rebondit partout :
Ses flammes violettes
Devancent, à cette heure ardente, les remous
De ces foules qui vont et vont, Dieu sait vers où.

Car cette fois, c’est devant eux, que l’incendie
Propage et sa terreur et sa rage brandies ;
Le ciel est angoissé par l’immense lueur
Qui monte et perce et fouille et mord ses profondeurs.
Soudain le brusque autan s’étend de plaine en plaine,
Il ronfle et siffle et crie et part sans perdre haleine
Rallumer sous leur cendre et la flamme et le feu.
Le pays tout entier s’épouvante de Dieu

Si bien que tous croient voir planer dans l’étendue
Comme une fin de monde aux grands vents suspendue.

Et las de leur cœur triste et las de leurs pas lourds,
Longues et fatales comme des houles
Les foules
Passent toujours.