Ma confession/Chapitre 5

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Traduction par Zoria.
Albert Savine (pp. 66-87).
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C’est surtout ce sentiment qui m’attirait au suicide.

« Mais, peut-être, n’ai-je pas remarqué ou n’ai-je pas compris quelque chose ? — me disais-je souvent. Il n’est pas possible que cet état de désespoir soit naturel aux hommes. »

Et je cherchais une explication à toutes ces questions dans toutes ces connaissances acquises par les hommes.

Et je cherchais douloureusement et longtemps, et non par curiosité oisive ; je ne cherchais pas avec indolence, mais je cherchais péniblement, obstinément, des journées et des nuits entières ; je cherchais comme un homme qui se perd et cherche à se sauver ; et je ne trouvais rien.

Je cherchais dans toutes les sciences et non seulement je ne trouvais pas, mais je fus convaincu que tous ceux qui ont cherché comme moi dans la science n’ont rien trouvé non plus. Et non seulement ils n’ont rien trouvé, mais ils ont reconnu clairement que la même chose, qui me menait au désespoir — l’absurdité de la vie — est le seul, l’incontestable savoir accessible à l’homme.

Je cherchais partout et, grâce à ma vie passée dans l’étude et aussi à cause de mes relations avec le monde des savants, les savants de toutes sciences m’accueillirent et ne refusèrent pas de m’ouvrir toutes leurs connaissances, non pas par les livres seulement, mais par des conversations ; et ainsi je compris tout ce que la science répond à la question de la vie.

Longtemps je ne pus croire que la science ne réponde rien de plus que ce qu’elle répond. Pendant bien longtemps, en considérant le ton grave et sérieux des sciences exactes, qui ne s’occupent guère du problème de la vie humaine, il me paraissait qu’elles renfermaient quelque chose que je ne comprenais pas.

Pendant longtemps je m’inclinais devant le savoir et je pensais que si les réponses n’étaient pas conformes à mes questions, ce n’était pas la faute de la science, mais celle de mon ignorance. Ce n’était pas une affaire de plaisanterie pour moi, mais la chose sérieuse de toute ma vie et, que je le voulusse ou non, je fus amené à la conviction que mes questions ne sont que des questions légitimes, qui servent de base à tout savoir et que ce ne sont pas elles, non plus que moi, qui sont fautifs, niais la science, si elle a la prétention d’y répondre.

Ma question, celle qui, à cinquante ans, me conduisait au suicide, était des plus simples : elle est dans l’âme de tout homme, depuis l’enfant stupide jusqu’au plus sage vieillard ; sans elle, la vie est impossible, comme je l’ai éprouve moi-même.

Voici en quoi elle consistait :

— Qu’est-ce qui sortira de ce que je fais aujourd’hui ? de ce que je ferai demain? Qu’est-ce qui sortira de toute ma vie ?

On peut encore la formuler ainsi :

— Pourquoi dois-je vivre ? pourquoi dois-je faire quelque chose ?

Ou encore autrement :

-— Y a-t-il dans la vie un but qui ne se détruise pas par la mort inévitable qui m’attend ?

À cette même question diversement exprimée, je cherchai une réponse dans le savoir de l’homme. Et j’ai trouvé que, relativement à cette question, toutes les sciences de l’humanité se divisent, pour ainsi dire, en deux hémisphères aux deux extrémités opposées desquelles se trouvent deux pôles : l’un négatif, l’autre positif ; mais que ni à l’un, ni à l’autre pôle, il n’y a de réponse aux questions de la vie.

Toute une série de sciences semblent même ne pas admettre cette question, bien qu’elles répondent clairement et précisément à leurs propres objections : ce sont une série de connaissances expérimentées, et au point culminant se trouvent les mathématiques.

Une autre série de connaissances admettent la question, mais n’y répondent pas : ce sont une série de sciences théoriques, et à leur point culminant se tient la métaphysique.

Depuis ma première jeunesse, les sciences métaphysiques m’intéressaient beaucoup. Dans la suite, les sciences mathématiques et naturelles m’attirèrent aussi, et jusqu’au moment ou cette question se posa clairement devant moi, grandissant toujours et exigeant impérieusement une solution, jusqu’à ce temps je me contentais de ce semblant de réponse que la science peut donner.

Ou bien dans le domaine des sciences positives, je me disais :

— Tout se développe, se différencie, marche vers la complication et l’amelioration, et il y a des lois qui guident cette marche. Toi, tu es une partie de l’entier. Ayant compris l’entier autant que possible et ayant compris la loi du développement, tu comprendras aussi ta place dans cet entier, tu te comprendras toi-même.

Malgré toute la honte que me coûte cet aveu, il y a eu un temps où j’avais l’air de me contenter de cela.

Mes muscles grandissaient et se fortiffiaient. Ma mémoire s’enrichissait. La capacité de la pensée et de la comprehension s’augmentait. Je croissais et me développais, et, sentant cette croissance en moi-même, il était tout naturel pour moi de croire que c’était justement dans la loi de tout l’univers que je trouverais la solution de ce problème de ma vie. Mais le temps est venu ou ma croissance s’est arrêtée. Je sens que je ne me développe plus et même que je me rétrécis. Mes muscles s’affaiblissent. Mes dents tombent, et je sens que cette loi, non seulement ne m’explique rien, mais qu’il n’y a jamais eu et qu’il n’a pu exister pareille loi, et que j’avais pris pour une loi ce que j’avais trouvé en moi-même pendant un certain temps de ma vie.

Je me reportai alors plus sévèrement à la définition de cette loi, et je compris clairement que des lois du développement en général ne pouvaient pas exister. Je compris clairement que dire MA CONFESSION 75

« Dans l’espace et le temps infini, tout se développe, s’améliore, se complique, se différencie », c’était ne rien dire. Tout cela ne sont que des mots sans portée, puisque, dans l’infini, il n’y a ni complication, ni simplicité, ni avant, ni après, ni pire, ni mieux.

Mais le principal est que la question qui m’était personnelle : « que suis-je avec mes désirs? » restait toujours et absolument sans réponse.

Et je compris que ces connaissances sont tres intéressantes, trés attrayantes, mais qu’elles sont précises et claires en proportions inverses de leur application aux problèmes de la vie. Moins elles sont applicables aux questions de la vie, plus elles sont précises et clai- Page:Tolstoï - Ma confession.djvu/90 Page:Tolstoï - Ma confession.djvu/91 Page:Tolstoï - Ma confession.djvu/92 Page:Tolstoï - Ma confession.djvu/93 Page:Tolstoï - Ma confession.djvu/94 Page:Tolstoï - Ma confession.djvu/95 Page:Tolstoï - Ma confession.djvu/96 Page:Tolstoï - Ma confession.djvu/97 Page:Tolstoï - Ma confession.djvu/98 Page:Tolstoï - Ma confession.djvu/99 Page:Tolstoï - Ma confession.djvu/100 Page:Tolstoï - Ma confession.djvu/101