Ma double vie/37

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Charpentier et Fasquelle (p. 542-567).
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XXXVII


Nous arrivâmes à Cincinnati sains et saufs. Nous donnions trois représentations et repartions pour La Nouvelle-Orléans.

Enfin, nous allons avoir du soleil ! Nous allons réchauffer nos pauvres membres endoloris par trois mois de froid mortel ! Nous allons respirer, les fenêtres ouvertes, de l’air pur au lieu de la suffocante et anémiante chaleur du steam.

Je m’endors, et les rêves tièdes et parfumés viennent bercer mon sommeil. Un coup frappé à la porte m’éveille en sursaut ; et mon chien, les oreilles dressées, flaire sous la porte, mais il ne grogne pas, il n’aboie pas. Donc c’est quelqu’un des nôtres. J’ouvre, et Jarrett, suivi d’Abbey, me fait signe de la main de ne pas parler. « Chut ! chut ! » Il entre sur la pointe des pieds et referme la porte. « Quoi ? Qu’est-ce qui se passe ? — Eh bien, me dit Jarrett, les pluies incessantes depuis douze jours ont fait monter l’eau à une telle hauteur, que le pont de bateaux qui traverse la baie de Saint-Louis, ce qui doit permettre à notre train de nous mettre à La Nouvelle-Orléans dans une ou deux heures, risque de s’effondrer sous la poussée furieuse de l’eau. Vous entendez la tempête de vent qui vient de s’élever ? Si nous retournons en arrière, nous en avons pour trois ou quatre jours. »

Je bondis. « Comment ? Trois ou quatre jours ? Et il va falloir retourner dans les neiges ? Ah ! non ! non ! du soleil ! du soleil ! Mais pourquoi ne peut-on pas passer ? Oh ! mon Dieu ! Qu’est-ce que nous allons faire ? — Eh bien, voici : le chauffeur est là ; il pense qu’il peut encore passer ; mais il vient de se marier, et il veut bien tenter le passage à la condition que vous donniez deux mille cinq cents dollars (12,500 francs), qu’il va de suite envoyer à Mobile où demeurent son père et sa femme. Si nous arrivons de l’autre côté, il nous rendra cet argent, sinon, il reste acquis à sa famille. »

J’avoue que j’étais stupéfaite d’admiration pour ce brave homme. Sa folie m’exalta, et je m’écriai : v Oui, oui, donnez-lui les douze mille cinq cents francs et passons ! »

J’ai déjà dit que je voyageais généralement en train spécial. Mon train ne se composait donc que de trois voitures et de la machine. Je ne doutais pas un seul instant de la réussite de cette criminelle folie, et je ne prévins personne, si ce n’est ma sœur, ma chère Guérard, mon fidèle ménage : Claude et Félicie. Le comédien Angelo, qui couchait dans la cabine de Jarrett pendant ce voyage, sut de suite ce qu’il en était, mais il était brave et avait foi dans mon étoile.

L’argent fut remis au chauffeur-mécanicien, qui l’envoya séance tenante à Mobile. J’eus seulement, au moment de partir, la vision de la responsabilité que je prenais, car je risquais, sans leur consentement, la vie de trente-deux personnes. Mais il était trop tard, le train lancé avec une effroyable vitesse s’était engagé sur le pont de bateaux.

Je m’étais assise sur la passerelle. Le pont ployait et se balançait, tel un hamac, sous l’effort vertigineux de notre course.

Quand nous fûmes à moitié du pont, il s’enfonça si profondément, que ma sœur me prit le bras et murmura tout bas : « Sœur, nous nous noyons... ça y est... » Et elle ferma les yeux, cramponnée, nerveuse, mais brave. Je crus en effet, comme elle, que la minute suprême était venue. Et, chose abominable, je ne pensai pas une seconde à ceux qui étaient pleins de confiance et de vie, et que je sacrifiais, que je tuais. Je ne pensais qu’à une jeune tête chérie qui allait pleurer.

Et dire que nous logeons en nous notre plus terrible ennemi : « la pensée », laquelle est sans cesse en contradiction avec nos actes ; laquelle se dresse parfois, terrible, perfide, méchante, et que nous essayons de chasser sans y réussir. Nous ne lui obéissons pas toujours, grâce à Dieu ! Mais elle nous poursuit, nous lancine, nous fait souffrir. Que de fois les plus mauvaises pensées nous assaillent ! Et quel combat il faut livrer contre ces filles de notre cerveau !

La colère, l’ambition, la vengeance, font naître les plus détestables pensées, dont on rougit comme d’une tare, qui ne sont pas nôtres, car nous ne les avons pas appelées, mais qui souillent quand même, et qui nous laissent désespérés de n’être pas seuls maîtres de notre âme, de notre cœur, de notre corps et de notre cerveau.

Ma dernière minute n’était pas inscrite pour ce jour-là dans le livre du Destin.

Le train se redressa. Et moitié bondissant, moitié roulant, nous arrivions sur l’autre rive. Derrière nous, un fracas effroyable, une colonne d’eau qui retombe en gerbe bruyante : le pont s’était écroulé.

Pendant plus de huit jours, les trains venant de l’est et du nord ne purent pénétrer dans la ville. Je laissai à ce brave mécanicien ses 12,500 francs ; mais je n’avais pas la conscience tranquille. Et pendant longtemps, mes nuits furent troublées par les plus affreux cauchemars. Quand un ou une artiste me parlait de son bébé, de sa mère, de son mari, qu’il serait si doux de retrouver, je me sentais pâlir, et une profonde émotion m’angoissait. Je me sentais une pitié profonde pour le « moi » que j’étais.


En descendant du train, j’étais plus morte que vivante d’émotion rétrospective. Je dus subir la députation si aimable, mais si fatigante, de mes compatriotes. Puis, chargée de fleurs, je montai dans la voiture qui devait me conduire à l’hôtel.

Les routes étaient des rivières ; et nous étions sur la hauteur. « Le bas de la ville, nous dit le cocher (en français de Marseille), le bas de la ville est inondé jusqu’en haut des maisons. Les nègres sont noyés par centaines. Ah ! bagasse ! » s’écria-t-il en fouettant les chevaux.

Les hôtels à cette époque, étaient infâmes à La Nouvelle-Orléans ; sales, inconfortables, noirs de cancrelats ; et aussitôt les bougies allumées, les chambres se remplissaient de grosses barattes qui bourdonnaient et nous tombaient sur les épaules, s’empêtrant dans les cheveux. Oh ! j’en frémis encore.

Il y avait en même temps que notre compagnie une troupe d’opéra, dont l’étoile était une charmante femme : Émilie Ambre, qui faillit un instant devenir reine de Hollande.

Le pays était pauvre, comme tous les pays d’Amérique où les Français se trouvaient prépondérants. Ah ! nous ne sommes guère colonisateurs.

L’opéra fit de très mauvaises affaires, et nous n’en fîmes pas d’excellentes. Six représentations suffisaient dans cette ville, nous en donnâmes huit.

Néanmoins, mon séjour me plut infiniment. Il se dégageait de la ville un charme infini. Tous ces gens si différents, nègres et blancs, avaient le visage rieur. Toutes les femmes avaient de la grâce. Les boutiques étaient attractives par la gaieté de leurs devantures. Les marchands en plein vent, sous les arcades, s’interpellaient par de joyeuses saillies. Et cependant, le soleil ne se montra pas une fois. Mais ces gens portaient en eux le soleil.

Je ne pouvais comprendre pourquoi on ne se servait pas de bateaux. Les chevaux avaient de l’eau jusqu’aux ; jarrets ; et il eût été impossible même de monter en voiture, si les trottoirs n’étaient hauts d’un mètre et quelquefois plus.

Les inondations étant aussi fréquentes que les années, on n’a pas songé à y remédier en endiguant le fleuve ou bras de mer ; mais on a facilité la circulation par des trottoirs élevés et des petits ponts volants. Les enfants noirs s’amusaient à pêcher des écrevisses dans les ruisseaux ; d’où venaient-elles ? Et ils les vendaient aux passants.

Parfois, on voyait filer toute une famille de serpents d’eau. Ils filaient la tête haute et le corps ondulant, semblables à de longs saphirs étoiles.

Je descendis vers le bas de la ville. Le spectacle était navrant : toutes les bicoques des noirs étaient effondrées dans les eaux bourbeuses. Ils étaient là par centaines, accroupis sur les épaves mouvantes, la fièvre aux yeux, leurs dents blanches claquant la faim. A droite, à gauche, partout, des cadavres aux ventres ballonnés flottaient, heurtés par des pilotis de bois. Il y avait beaucoup de dames distribuant des vivres, essayant d’entraîner ces malheureux. Non. Ils voulaient rester là. Ils disaient lentement, avec un sourire béat : « L’eau s’en aller. Maison trouvée. Moi refaire. » Et les femmes dodelinaient de la tête en signe d’assentiment.

Quelques alligators s’étaient avancés, portés par les flots. Et deux enfants avaient disparu. Un gosse de quatorze ans venait d’être transporté à l’hôpital, le pied coupé net à la hauteur de la cheville par un de ces monstres. La famille hurlait de fureur. Elle voulait garder le petit. Le rebouteux nègre prétendait qu’il l’aurait guéri en deux jours, et que les rebouteux blancs (lisez médecins) le laisseraient un mois au lit.

Je quittai cette ville avec un regret, car elle ne ressemblait à aucune autre ville visitée jusqu’alors. On était vraiment surpris de se retrouver au complet tant on avait couru — se racontait-on — de dangers divers.

Seul, le coiffeur, un nommé Ibé, ne retrouvait pas son équilibre, ayant été à moitié fou de peur le second jour de notre arrivée. Il dormait généralement au théâtre, dans sa malle à perruques. Pour étrange que cela paraisse, ça n’en est pas moins exact. La première nuit, tout fut comme à l’ordinaire ; mais il réveilla le quartier par ses cris, la seconde nuit. Le malheureux était profondément endormi, quand il s’éveilla, sentant son matelas suspendu au-dessus des perruques, soulevé par des poussées incompréhensibles. Il crut qu’un chat, ou un chien s’était introduit dans sa malle, et il souleva le faible rempart. Deux serpents... se disputaient ou s’aimaient... il ne put le dire ; deux serpents de taille suffisamment imposante pour terrifier les personnes attirées par les cris du pauvre figaro.

Il était fort pâle encore quand je le vis monter sur le bateau qui devait nous conduire à notre train. Je l’appelai et le priai de me raconter l’odyssée de sa terrible nuit ; et, me montrant dans le cours de son récit sa lourde jambe : « Ils étaient gros comme ça, Madame, oui, comme ça... » et il grelottait de peur au rappel de l’effroyable grosseur des reptiles. Je pensai qu’ils étaient gros comme le quart de sa jambe, ce qui suffisait encore à justifier son effroi, car ceux-là n’étaient pas d’inoffensifs serpents d’eau, qui mordent par méchanceté, mais sont sans venin


Nous arrivâmes à Mobile assez tard dans la journée. Nous avions déjà stoppé dans cette ville en nous rendant à New-Orléans ; et j’avais eu une véritable crise de nerfs provoquée par le sans-gêne des habitants qui, malgré l’heure de nuit avancée, m’avaient délégué une députation : J’étais morte de fatigue et commençais à m’endormir dans mon lit du car. Je refusai donc avec énergie de voir qui que ce soit. Mais ces gens frappaient à mes carreaux, chantaient autour de mon wagon ; enfin, m’exaspéraient. J’ouvris violemment une des fenêtres, et je leur jetai un pot d’eau à la tête. Femmes et hommes, parmi lesquels des journalistes, furent inondés. Et grande fut leur fureur.

Je revenais donc dans cette ville précédée de cette histoire enjolivée à leur profit par les reporters arrosés. Mais il y avait, en revanche, ceux plus courtois qui avaient refusé d’aller déranger une dame à une heure indue de la nuit. Ceux-là pullulaient et me défendaient. C’est donc dans cette atmosphère de bataille que je me présentai au public de Mobile. Je voulais cependant justifier la bonne opinion de mes défenseurs et confondre mes détracteurs.

Oui, mais le gnome était là qui en avait décidé autrement. Mobile était une ville généralement très dédaignée des impresarios. Il n’y a qu’un théâtre. Il était loué par le tragédien Barrett, qui devait faire son apparition six jours après moi. Il ne restait donc qu’une misérable salle, si petite que je ne connais rien à lui comparer. Nous jouions La Dame aux Camélias. Au moment où Marguerite Gautier donne l’ordre de servir le souper, les domestiques, apportant la table servie, essayèrent de la faire entrer par la porte, mais cela fut impossible. Rien n’était plus comique que de voir ces malheureux essayant dans tous les sens.

Le public riait. Et, parmi les rires des spectateurs, il en fut un qui gagna tout le monde. Un nègre de douze ou quinze ans, qui s’était introduit malgré tout, était debout sur une chaise et, les deux mains tenant ses genoux, le corps courbé, la tête en avant, la bouche ouverte, il riait d’un rire si grêle et si strident et d’une continuité si égale, que le fou rire me gagna. Je dus sortir pendant qu’on démontait le fond du décor pour faire entrer la table.

Je revins un peu calmée, mais encore sous la pression d’un rire étouffé.

Nous nous étions assis autour de la table, et le souper s’acheva comme d’habitude. Mais, au moment où les domestiques entraient pour enlever la table, l’un d’eux accrocha le décor, mal rajusté par les machinistes pressés, et tout le fond nous tomba sur la tête. Et comme à cette époque, les décors étaient presque tous faits en papier, nous fûmes, non coiffés, mais collerettés par le décor, et nous dûmes rester ainsi sans bouger. Nos têtes ayant crevé le papier, nous avions l’aspect le plus comique et le plus ridicule.

Le rire du jeune nègre reprit plus strident, et cette fois mon rire étouffé finit par une crise qui se termina par un épuisement me laissant sans forces.

La recette fut rendue au public. Elle dépassait quinze mille francs. Cette ville m’était fatale, et elle faillit l’être vraiment dans la troisième visite que je lui fis et que je narrerai dans le second volume de ces Mémoires.

Nous quittions Mobile la nuit même, pour nous rendre à Atlanta, où, après avoir joué La Dame aux Camélias, nous repartîmes le soir même pour Nashville.

Nous nous arrêtons ensuite une journée entière à Memphis, et nous y donnons deux représentations. Puis nous repartons à une heure du matin pour Louisville.

Dans le trajet de Memphis à Louisville, nous fûmes réveillés par un bruit de lutte, par des jurons et des cris. J’ouvris la porte de ma chambre roulante, et je reconnus les voix. Jarrett sortait au même moment. Nous nous rendîmes alors vers le bruit. C’était sur la plate-forme, où les deux combattants, le capitaine Hayné et Marcus Mayer, se battaient, revolver au poing. Marcus Mayer avait l’œil hors de son orbite et le sang couvrait le visage du capitaine. Je me jetai sans réflexion entre les deux fous qui, voyant une femme, s’arrêtèrent avec cette courtoisie brutale mais très attendrissante des Américains du Nord.

Nous commencions la tournée vertigineuse des petites villes. Arrivant à trois, à quatre, quelquefois à six heures du soir, pour repartir de suite après le spectacle. Je ne quittais mon car que pour aller au théâtre ; et je rentrais aussitôt après me coucher dans mon élégante mais minuscule petite chambre. Je dors très bien en chemin de fer ; et j’éprouvais un immense plaisir à filer ainsi d’une course folle. Assise en dehors sur la petite plate-forme, ou plutôt étendue dans un rocking-chair, je vois se dérouler devant moi le spectacle toujours changeant des plaines, des forêts américaines.

Nous brûlons ainsi Louisville, Cincinnati pour la seconde fois, Columbus, Dayton, Indianapolis, Saint-Joseph, où la bière est la meilleure du monde entier, et où, forcée de descendre à l’hôtel pour cause de réparation à une roue de ma voiture, je fus enlevée, dans le couloir qui conduisait à ma chambre, par un danseur ivre qui prenait part à un grand bal donné dans l’hôtel.

Cette brute me cueillit au moment où je sortais de l’ascenseur, et il m’entraîna, avec des cris de fauve ayant trouvé une proie après cinq jours de jeûne forcé. Mon chien, devenu fou de m’entendre crier, le mordait sérieusement aux jambes, et cela excitait l’ivrogne jusqu’à la folie. On eut grand peine à me délivrer des pattes de cet énergumène.

On me servit à souper. Quel souper !… Heureusement que la bière, fine, légère et blonde, me permettait d’avaler les horreurs servies.

Le bal continua toute la nuit, agrémenté de coups de revolver.

Nous repartîmes pour Leavenworth, Quincy, Springfield, mais pas celui du Massachusetts, celui de l’Illinois.

Pendant le trajet qui devait nous conduire de Springfield à Chicago, nous fûmes arrêtés par la neige au milieu de la nuit.

Les plaintes aiguës et profondes de la locomotive m’avaient éveillée déjà depuis quelque temps. J’appelai mon fidèle Claude, et j’appris que nous devions stopper et attendre des secours. Aidée de ma Félicie, je m’habillai en toute vitesse et voulus descendre ; mais impossible, la neige arrivait à hauteur de la plate-forme. Je restai, enveloppée de fourrures, à regarder cette nuit magnifique.

Le ciel était dur, implacable, sans une étoile, mais quand même translucide. Les feux s’étendaient à perte de vue sur les rails devant moi, car je m’étais réfugiée sur la plate-forme en queue. Ces feux devaient prévenir les trains arrivant derrière nous ; et il en vint quatre, qui s’arrêtaient aux premiers pétards éclatant sous leurs roues et marchaient lentement jusqu’au premier feu, où un homme posté expliquait l’incident. Immédiatement, on allumait pour le train qui suivait les mêmes feux aussi loin que possible ; et un homme devançait les feux, plaçant des pétards sur les rails. Et ainsi faisait chaque train arrivant.

Nous étions bloqués. J’eus l’idée de faire allumer les feux de la cuisine, et j’obtins ainsi de l’eau bouillante en quantité suffisante pour faire fondre une première couche de neige du côté où je voulais descendre. Ceci fait, Claude et les nègres descendirent et déblayèrent tant bien que mal une petite partie.

Je pus enfin descendre à mon tour ; et je m’efforçai d’écarter la neige. Nous finîmes, ma sœur et moi, par nous jeter des boules de neige, et ce fut une guerre générale. Abbey, Jarrett, le secrétaire et quelques artistes s’étaient joints à nous, et nous fûmes réchauffés par cette petite bataille à boulets blancs.

L’aube se levant nous trouva tirant des coups de revolver et de colt sur une cible faite avec une caisse de champagne. Enfin, un bruit lointain très assourdi par l’ouate de la neige nous fit comprendre qu’on venait à notre secours.

En effet, arrivaient à toute vapeur, dans le sens inverse, deux locomotives chargées d’hommes, de pioches, de crocs, de pelles. Elles durent arrêter leur vitesse en approchant à un kilomètre de nous, et les hommes descendirent, déblayant la route devant elles. Enfin elles réussirent à nous rejoindre. Mais nous dûmes faire route en arrière et prendre le chemin de l’ouest.

Les malheureux artistes, qui pensaient déjeuner à Chicago où nous devions arrêter à onze heures, se lamentaient, car nous ne devions arriver avec ce nouvel itinéraire forcé qu’à une heure et demie à Milwaukee, où nous jouions en matinée à deux heures La Dame aux Camélias. Je fis donc faire un déjeuner aussi potable que possible ; et mes serviteurs nègres le portèrent à ma compagnie qui s’en montra très reconnaissante. La représentation ne commença qu’à trois heures et se termina à six heures et demie, pour recommencer à huit heures avec Froufrou.

Nous repartions de suite après le spectacle pour les Grands-Rapides, Détroit, Cleveland et Pittsburg, où je devais retrouver un Américain de mes amis qui allait m’aider à réaliser un de mes rêves, du moins, je le croyais.

Mon ami possédait, en association avec son frère, une grande aciérie et plusieurs puits de pétrole. Je l'avaie connu à Paris et retrouvé à New-York, où il s’était engagé à me conduire à Buffalo pour me faire visiter, ou plutôt m’initier aux chutes du Niagara, pour lesquelles il avait une passion d’amant.

Il partait comme un fou au moment où on s’y attendait le moins et allait se reposer au bord des chutes du Niagara. Le bruit assourdissant des cataractes lui semblait une musique, en comparaison du bruit dur, martelé et strident des forges battant le fer ; et la limpidité des cascades argentées reposait ses yeux, rafraîchissait ses poumons saturés de pétrole et de fumée.

L’américaine de mon ami, attelée de deux trotteurs magnifiques, m’emporta dans un vertigineux tourbillon de boue nous éclaboussant, et de neige nous aveuglant.

Il avait plu depuis huit jours, et Pittsburg n’était pas, en 1881, ce qu’elle est aujourd’hui ; mais elle était quand même une ville émotionnante par son génie commercial. La boue coulait noire dans les rues ; et partout dans le ciel, se dressaient des panaches de fumée opaque, noire, grasse ; mais tout cela avait de la grandeur, car partout le travail était maître. Les trains traversaient les rues, chargés de tonneaux de pétrole, ou bourrés jusqu’au faîte de charbon et de houille.

Le magnifique fleuve l’Ohio entraînait des steamers, des gabarres, et des cargaisons de madriers attachés les uns aux autres et formant d’énormes radeaux qui descendent seuls le fleuve et seront arrêtés au passage par le propriétaire auquel ils sont destinés. Les bois sont marqués, et personne, du reste, ne songe à les prendre. On m’affirme que les transports de bois ne se font plus ainsi, c’est dommage.

La voiture nous emportait à travers les rues, les places, au milieu des chemins de fer, sous l’énervante trépidation des fils électriques qui sillonnaient le ciel. Nous nous engageons sur un pont qui se balance sous le léger poids de l’américaine. C’est un pont suspendu.

Enfin nous nous arrêtons. Nous voici chez mon ami. Il me présente à son frère, un charmant homme, froid, correct, et si peu bavard que je m’en étonne : « Mon pauvre frère est sourd », me dit mon compagnon.

Et moi qui, depuis cinq minutes, m’évertue de ma voix la plus douce ! Je regarde ce pauvre milliardaire qui vit dans le bruit le plus excentrique et n’entend même pas l’écho lointain de l’infernal tapage. Il n’entend rien, rien, rien. Faut-il l’envier ou le plaindre ?

Ils me firent visiter les fours incandescents, les cuves en ébullition. Ils me conduisirent dans une salle où refroidissaient des disques d’acier ressemblant à des soleils couchants.

Leur chaleur me brûle les poumons. Il me semble que mes cheveux vont prendre feu.

Nous traversons une longue rue étroite, dans laquelle vont en sens contraire des petits trains : les uns chargés de métaux bruts, les autres de métaux incandescents qui irisent l’air sous leur passage. Nous marchons en file indienne dans l’étroit chemin réservé aux piétons entre les rails.

Je suis très peu rassurée, le cœur me bat. Souffletée en sens inverse par le vent des deux trains qui se croisent, je serre étroitement mes jupes pour ne pas être accrochée. Juchée sur mes hauts talons, je crains à chaque pas de glisser sur ce petit pavé gras et charbonneux. Enfin je passe un très mauvais moment. Ce fut avec joie que je quittai cette interminable rue, qui aboutissait à un énorme champ s’étendant à perte de vue. Là, gisaient partout des rails que des hommes polissaient, limaient, etc...

Mais j’en avais assez. Je demandai à me reposer. Et nous fûmes tous trois vers la maison d’habitation. Des valets en grande tenue ouvraient les portes, prenant nos fourrures, marchant sur la pointe des pieds. Partout le silence. Pourquoi ? C’était incompréhensible.

Le frère de mon ami parlait à peine, et si bas qu’il était difficile de le comprendre. Et je remarquai que lorsque nous lui faisions une question en mimant, et qu’il nous fallait tendre l’oreille pour entendre la réponse, je remarquai qu’un imperceptible sourire éclairait son visage de pierre. Je compris, un instant après, que cet homme avait en haine l’humanité, et qu’il se vengeait, à sa façon, de son infirmité.

Un lunch avait été préparé dans la serre d’hiver : un coin magique de verdure et de fleurs. Nous n’avions pas pris place autour de la table que le chant de mille oiseaux éclatait en fanfare ; et partout, sous les larges feuilles, d’invisibles réseaux tenaient prisonniers des familles de canaris. Il y en avait en l’air, en bas, sous ma chaise, au-dessus de la table, derrière moi, partout !

Je voulus dominer ce tapage aigu : je secouai ma serviette, je parlai fort ; mais la gent plumée se mit à chanter à tue-tête. Et je vis le sourd qui, la figure illuminée, le corps renversé dans son rocking-chair, éclatait d’un rire méchant et rancunier. A ce moment où la colère allait me dominer, une grande indulgence me prit pour cet homme, dont la vengeance me parut aussi attendrissante que puérile. Prenant bravement mon parti de la méchanceté de mon hôte et aidée de son frère, je transportai mon thé dans le hall qui se trouvait à l’autre bout de la serre.

J’étais morte de fatigue. Et quand mon ami me proposa d’aller visiter ses puits de pétrole, qui se trouvaient à quelques lieues de la ville, je le regardai d’un air effaré et si désespéré, qu’il s’excusa avec une élégante bienveillance.

Il était cinq heures. La nuit était venue. Je voulus retourner à l’hôtel. Mon hôte me demanda la permission de me ramener par les coteaux. La route était plus longue, mais je pourrais ainsi apercevoir Pittsburg à vol d’oiseau, et cela, disait-il, en valait la peine.

Nous remontâmes dans l’américaine attelée de chevaux frais, et j’eus quelques minutes après, la folie du rêve : il était Pluton, dieu des Enfers, et moi, Proserpine ! Et nous traversions notre empire, au trot emporté de nos chevaux ailés ! Partout du feu ! des flammes ! Le ciel sanglant était barré par de longues traînées noires semblables à des voiles de veuves ! La terre était hérissée de longs bras de fer tendus vers le ciel dans une imprécation suprême ! Ces bras jetaient de la fumée ou des flammes, ou des feux d’artifices qui retombaient en pluie d’étoiles ! Et la voiture nous emportait sur les hauteurs. Le froid glaçait nos membres et le feu exaltait nos cerveaux.

C’est alors que mon ami me conta son amour pour les chutes du Niagara. Il en parlait, non pas en amateur, mais en amant. Il aimait y aller seul. Pour moi, il ferait une exception. Il parlait des rapides avec une passion si intense, que je me demandai avec inquiétude si cet homme n’était pas fou. Et le trac me prit, car il conduisait la voiture, rasant la crête des coteaux, sautant les tas de pierres. Je le regardais à la dérobée : son visage était calme, mais sa lèvre inférieure avait un léger tremblement que j’avais déjà remarqué chez son frère le sourd.

J’étais devenue nerveuse. Ce froid, ce feu, cette course endiablée, ce tapage des enclumes qui sonnaient des carillons funèbres et souterrains, ces coups de sifflets de forges qui semblaient un appel désespéré déchirant la nuit, ces cheminées qui crachaient leur fumée dans un râle perpétuel, et le vent qui venait de se lever tordant les panaches de fumée en spirales qu’il lançait vers le ciel ou rabattait tout à coup sur nous : toute cette danse échevelée des éléments naturels et combinés me portait sur le système nerveux. Et il était vraiment temps d’arriver à l’hôtel.

Je descendis de la voiture et donnai rendez-vous à mon ami à Buffalo. Hélas ! le pauvre ! Je ne devais plus le revoir. Ce jour même, il prit froid et ne put me rej oindre. Et, l’année d’après, j’appris qu’il venait d’être écrasé contre les rocs en voulant naviguer au milieu des rapides. Il était mort de sa passion, pour sa passion.


Les artistes m’attendaient à l’hôtel. Je ne m’étais plus souvenue qu’il y avait répétition pour La Princesse George à quatre heures et demie. Je remarquai, parmi les artistes, une figure inconnue. Je m’informai. C’était un dessinateur porteur d’un mot de Jarrett. Il demandait à faire quelques croquis de moi. Je le fis installer dans un coin et ne m’en occupai plus. Il fallait se dépêcher de répéter pour se rendre au théâtre assez à temps pour la représentation de Froufrou, que nous jouions le soir.

La répétition, marmottée, bâclée, s’acheva vite, et l’inconnu prit congé, refusant de me faire voir ses croquis, qu’il voulait, disait-il, retoucher. Mais quelle ne fut pas ma joie le lendemain lorsque Jarrett, furieux, entra chez moi, tenant à la main le premier journal de Pittsburg dans lequel l’inconnu, qui n’était autre qu’un journaliste, racontait tout au long la répétition générale de Froufrou. Et cet aimable imbécile écrivait :

« Dans la pièce de Froufrou, il y a une scène importante : la scène des deux sœurs. Mlle Sarah Bernhardt ne m’a pas étonné. Quant aux artistes de la Compagnie, je les trouve médiocres. Les toilettes ne sont pas belles et, à la scène du bal, personne n’était en frac. »

Jarrett était fou de fureur. Moi, j’étais folle de joie. Il savait mon horreur des reporters, et il m’en avait introduit un subrepticement, espérant une belle réclame. Et le journaliste avait compris que nous répétions en costumes Froufrou, alors que nous répétions pour mémoire La Princesse George, d’Alexandre Dumas. La scène entre la princesse George et la comtesse de Terremonde, il l’avait prise pour la scène du troisième acte entre les deux sœurs, dans Froufrou. Chacun de nous était encore en costume de voyage, et il s’étonnait de ne pas voir les hommes en frac et les femmes en robes de bal. Ah ! quelle hilarité dans la compagnie et dans la ville ! Et je dois ajouter : quelle source de plaisanterie pour les journaux rivaux.

Il me fallut jouer deux jours à Pittsburg, puis me rendre à Bradford, puis à Érié, Toronto ; et enfin, le dimanche, nous arrivâmes à Buffalo.

J’avais voulu offrir à ma compagnie toute une journée de fête aux chutes, mais Abbey voulait aussi les inviter. Il y eut entre nous une discussion qui faillit tourner mal. Il était autoritaire, moi aussi. Un instant, tous deux nous préférions ne pas y aller que de céder à l’autre. Mais Jarrett nous fit comprendre que notre « autocratie » allait priver les artistes d’une jolie fête dont ils avaient entendu parler et dont ils semblaient déjà très heureux. Nous cédâmes. Et, pour tout arranger, nous fûmes de moitié pour cette joyeuse journée.

Les artistes acceptèrent avec une bonne grâce charmante nos invitations, et nous primes le train pour Buffalo, où nous arrivions à six heures dix du matin. Le câble avait marché pour préparer les voitures et le café au lait, et surtout pour commander des vivres ; car arriver trente-deux personnes un dimanche dans une ville anglaise, sans prévenir à l’avance, serait pure folie.

Le train était enguirlandé de fleurs. C’était un train spécial allant à toute vitesse sur les voies libres, le dimanche.

La joie enfantine des jeunes artistes, les racontars de ceux qui avaient déjà vu, la faconde de ceux auxquels on avait dit... etc... les petits bouquets de fleurs distribués aux femmes, les cigarettes et les cigares offerts aux hommes, tout cela donnait de l’humour, et chacun et chacune semblaient heureux.

Les voitures nous prirent à la descente du train pour nous conduire à l’hôtel d’Angleterre, resté ouvert à notre intention. Des fleurs partout, et des quantités de petites tables sur lesquelles se trouvaient : café, chocolat et thé. Chaque table fut immédiatement entourée de convives. J’avais à ma table, avec ma sœur, Abbey, Jarrett et les premiers artistes. Le repas fut court et très joyeusement animé.

Puis nous nous rendîmes aux chutes. Sur le balcon creusé dans le roc, je restai plus d’une heure, des larmes plein les yeux, émue jusqu’au tréfonds de moi, par la splendeur du spectacle, la beauté des proportions.

Un soleil radieux irisait l’air autour de nous. Partout des arcs-en-ciel illuminaient l’atmosphère de leurs teintes douces et argentées. Les coulées de glace durcie qui pendaient le long des rocs, de chaque côté, semblaient autant d’énormes joyaux.

Je quittai ce balcon avec chagrin. Et nous descendîmes dans d’étroites cages qui glissaient doucement dans un tube ménagé dans une fissure de l’énorme rocher. Nous arrivions sous les chutes. Elles sont là presque au-dessus de nos têtes, nous éclaboussant de gouttelettes bleues, roses, mauves !

En face de nous, et nous défendant contre la chute, est un amoncellement de glaçons qui ne forment plus qu’une seule petite montagne. Nous l’escaladons tant bien que mal. Mon lourd manteau de fourrure me fatigue. Je l’enlève à moitié route, le laisse glisser sur le flanc de la montagne de glace. Je le retrouvai en bas. Je reste ainsi en robe de drap blanc avec une légère blouse de satin. On se récrie. Abbey retire son paletot et me le jette sur les épaules. Je m’en débarrasse vivement, et le paletot d’Abbey va rejoindre en bas ma pelisse de fourrure. La figure du pauvre imprésario est désespérée. Comme il a pris pas mal de coktails, il titube, tombe sur la glace, se relève et retombe. Et le rire gagne tout le monde. Moi, je n’ai pas froid. D’abord, je n’ai jamais froid en plein air. Je n’ai froid que dans les maisons, si je reste inactive.

Nous arrivons au faîte de la glace ; la chute nous menace réellement, et nous sommes inondés par l’impalpable vapeur qui s’échappe de son tumultueux fracas. Je regarde, attirée, fascinée par le mouvement rapide de cette eau qui semble un large rideau d’argent se déroulant, pour s’écraser violemment en une masse rebondissante, éclaboussante, dans un fracas qui ne rappelle aucun bruit déjà entendu.

J’ai facilement le vertige ; et je sens bien que, si j’eusse été seule en cet endroit, je serais restée à tout jamais les yeux fixés sur la nappe d’eau filant à toute vitesse, le cerveau bercé par le bruit charmeur, les membres engourdis par le froid sournois et enserrant. Il fallut vraiment m’entrainer.

Je me ressaisis en me trouvant devant l’obstacle. Nous devions redescendre, et c’était moins facile que pour monter. Je pris la canne d’un de mes compagnons et je m’assis sur la glace. La canne sous mes jarrets, je me laissai ainsi glisser jusqu’en bas.

Tout le monde m’imita. Et ce fut un spectacle comique que ces trente-deux personnes descendant à toute vitesse, sur leur assise naturelle, ce mont de glace. Il y eut quelques culbutes, quelques rencontres, beaucoup de rires ; et tout le monde se trouvait un quart d’heure après à l’hôtel, où le grand déjeuner avait été préparé.

On avait froid. On avait faim. Il faisait chaud, et le repas fleurait bon.

Le déjeuner fini, le propriétaire de l’hôtel m’invita à entrer dans un petit salon où m’attendait une surprise. Et là, je vis sur une table, abritées sous une longue boîte de verre, les chutes du Niagara en miniature : les rocs étaient des cailloux, une large glace représentait la nappe d’eau, et du verre filé représentait les chutes.

Puis, de temps en temps, des petits feuillages d’un vert dur ; et, debout sur un monticule de glace, ma silhouette ! C’était à hurler d’horreur, tellement tout cela était laid.

J’esquissai un sourire carré du côté de mon hôtelier, pour le féliciter de son bon goût ; mais je restai pétrifiée en reconnaissant le domestique des frères Th…, mes amis de Pittsburg. Ils m’envoyaient cette monstrueuse caricature de la plus belle chose du monde.

Je lus la lettre que me remit le serviteur : elle fit fondre mon dédain. Ils s’étaient donné tant de mal pour faire comprendre ce qu’ils voulaient ; et ils se sentaient heureux à l’idée de me faire plaisir.

Je congédiai le valet en lui remettant une lettre pour ses maîtres. Puis je priai l’hôtelier de m’expédier cela à Paris avec le plus grand soin. J’espérais bien que ça arriverait en miettes. Mais je restais rêveuse. Comment la passion de mon ami pour les chutes pouvait-elle se concilier avec l’idée d’un pareil présent ? Et, en admettant que son esprit évocateur ait espéré l’exécution possible de son rêve, comment ne s’est-il pas révolté à la vue de cette grotesque imitation ? Comment a-t-il eu le courage de me l’envoyer ? Comment donc mon ami aimait-il les chutes ? Qu’avait-il compris dans ce merveilleux grandiose ?

Depuis qu’il est mort, j’ai interrogé cent fois son souvenir, mais il n’a jamais répondu. Il est mort pour « elles », roulé dans leurs masses, broyé sous leurs caresses ; et je ne peux pas croire qu’il les ait vues belles comme elles sont.

Je fus, très heureusement, appelée pour monter en voiture. Tout le monde installé, on m’attendait. Les chevaux partirent, nous emportant au petit trot fatigué des bêtes de touristes.

Arrivés sur la rive canadienne, il nous faut descendre sous terre et nous affubler de vêtements de caoutchouc jaunes ou noirs. Nous ressemblions à des marins courtauds et lourds, ayant endossé pour la première fois l’abominable suroit.

Deux larges cabanons donnent asile, l’un aux femmes, l’autre aux hommes. Tout le monde se déshabille, plus ou moins dans le tohu-bohu ; on fait un petit paquet de ses hardes, qu’on remet soigneusement à la gardienne ; le capuchon de caoutchouc serré sous le menton, les cheveux cachés, l’énorme blouse trop large qui vous enveloppe le corps, les pieds dans des bottines fourrées ayant des semelles éperonnées pour ne pas se casser les jambes et la tête… j’oubliais l’immense culotte en caoutchouc avec le fond à la zouave : tout cela fait de la femme la plus jolie, la plus svelte… un ours énorme, empêtré et gauche. Un gourdin dans la main, avec le bout ferré, complète le gracieux ensemble de ce costume.

Moi, j’étais plus ridicule que les autres, car je n’avais pas voulu cacher mes cheveux, et j’avais prétentieusement piqué quelques roses sur ma poitrine de caoutchouc. Puis j’avais serré les plis de ma blouse sous ma grosse ceinture d’argent.

En me voyant, des femmes s’extasièrent. « Oh ! qu’elle est jolie comme ça ! Il n’y a qu’elle pour avoir du chic, quand même ! » Et des hommes baisèrent galamment ma patte d’ours, se courbant bas et disant à mi-voix : « Toujours et quand même la reine, la fée, la déesse, la divine, etc., etc. »

Et je ronronnais, contente, lorsqu’en passant devant le comptoir de la demoiselle donnant les tickets, je m’aperçus dans la glace, énorme et ridiculisée par la prétention de mes roses épinglées et de mes mèches frisées qui faisaient visière à mon grossier capuchon.

Je paraissais plus grosse que tout le monde, à cause de ma ceinture d’argent qui cerclait ma taille et relevait les plis durs du caoutchouc autour de mes côtés. Mon faciès maigre était mangé par mes cheveux, qu’aplatissait le capuchon. On ne voyait plus mes yeux. Seule, ma bouche, au dessin un peu grand, accusait que ce tonneau était un être humain.

Furieuse contre ma prétentieuse coquetterie, honteuse de ma faiblesse qui me faisait ronronner aux flatteries basses et mensongères des gens qui se moquaient de moi, je résolus de rester ainsi pour calmer mon orgueil stupide.

Il y avait avec nous beaucoup d’étrangers qui se poussaient le coude en me montrant, et qui riaient — sous capuchon — de mon stupide accoutrement. C’était bien fait pour moi.

Nous descendîmes l’escalier taillé dans le bloc de glace, pour arriver sous la chute canadienne. Là, le spectacle le plus étrange, le plus fou : au-dessus de moi, une immense coupole de glace surplombant dans le vide, accrochée par un seul côté au flanc du roc. De cette coupole pend, par milliers, des glaçons aux formes les plus diverses : des dragons, des flèches, des croix, des masques rieurs ou douloureux, des mains de six doigts, des pieds informes, des torses inachevés, de longues chevelures de femmes... Enfin, l’imagination aidant, et la fixité du regard entre les cils mi-fermés, complètent l’ébauche. L’esprit peut, en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, évoquer toutes les images de la nature ou du rêve, toutes les conceptions folles d’un esprit malade ou les réalités d’un cerveau pondéré.

Puis, devant nous, des petits clochers de glace : les uns, fiers et droits, s’élancent vers le ciel ; d’autres, ouvragés par le vent, semblent des minarets prêts à recevoir le muezzin,

A droite, la cascade tombait aussi bruyante que de l’autre côté ; mais le soleil commençait son évolution vers le couchant et tout prenait une teinte rosée.

Nous étions éclaboussés par l’eau et couverts de petites lames argentées qui pleuvaient sur nous et qui, après une toute petite secousse, se raidissaient sur nos caoutchoucs. C’était un banc de tout petits poissons qu’une mauvaise chance avait poussés dans le courant et qui venaient mourir dans l’éblouissante beauté du soleil couchant.

Il y avait, de l’autre côté, un bloc qui ressemblait à un rhinocéros entrant dans l’eau. « J’adorerais aller là-dessus, m’écriai-je. — Oui, mais c’est impossible, répondit un de mes amis. — Oh ! impossible… Rien n’est impossible ! Il faut le risquer. La crevasse à traverser n’a pas un mètre. — Non, mais elle est profonde, répliqua un peintre qui se trouvait avec nous. — Eh bien, mon chien vient de mourir. Je vous parie un chien à mon choix que j’y vais ! »

Abbey, cherché en toute hâte, arriva juste à temps pour me voir en l’air. Il s’en fallut d’un fil que je ne roulasse dans la crevasse. Mais, une fois sur le dos du rhinocéros, je ne pus me tenir debout. Il était lisse et transparent comme de la glace fabriquée. Je me mis à cheval sur ce dos et m’appuyai à la petite bosse qui emmanchait sa tête, et je déclarai que, si on ne venait pas me chercher, je resterai là, car je n’avais pas le courage de faire un pas sur ce dos glissant. Puis il me semblait que ça remuait un peu. Enfin, je me montais la tête, le vertige me prenait. J’avais gagné mon chien, mais je n’étais plus excitée. J’avais le trac. Tout le monde me regardait, atterré, et augmentait ma peur. Ma sœur était prise d’une crise de nerfs ; et ma pauvre chère Guérard poussait des : « Ah ! mon Dieu, ma petite Sarah ! Ah ! mon Dieu ! etc., etc. » qui fendaient l’âme. Le peintre faisait des croquis.

Heureusement que la compagnie était remontée pour arriver à temps aux rapides. Abbey me suppliait… le pauvre Jarrett me suppliait… Mais non, j’avais le vertige.

J’avais le vertige, je ne voulais plus, je ne pouvais plus passer. Alors Angelo sauta la crevasse et, restant au bord, demanda une planche et une hache. « Bravo ! m’écriai-je du haut de mon rhinocéros. Bravo ! »

La planche fut apportée : une vieille planche noircie, pourrie, que je regardai d’un mauvais œil. La hachette entama la queue de mon rhinocéros et, une fois creusée, la planche fut assujettie de ce côté par Angelo, et tenue par Abbey, Jarrett et Claude de l’autre côté. Je me laissai glisser sur la croupe de mon rhinocéros et je m’engageai, non sans terreur, sur la planche pourrie, si étroite, que je devais mettre un pied devant l’autre : talon sur pointe.

Je rentrai fiévreuse à l’hôtel, où le peintre vint me porter les croquis assez drôles qu’il avait faits. Après une légère collation, je dus repartir par le train qui nous attendait depuis déjà vingt minutes. Tout le monde était installé depuis longtemps.

Je partais sans avoir vu les rapides dans lesquels mon pauvre ami de Pittsburg trouva la mort.