Ma sœur Jeanne/18

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Michel Lévy frères (p. 345-360).



XVIII


Je trouvais très-dur d’être éloigné de Jeanne une partie de la journée ; mais je me soumis. J’eus une délicieuse installation au chalet. Je fus forcé de reprendre mes magnifiques honoraires, et mon patron fut plus aimable, plus affectueux qu’il ne l’avait jamais été. Je me repris à l’aimer comme autrefois. Et pourtant je souffrais du changement de mes douces habitudes de famille. Nous allions chez moi tous les jours pendant quelques heures ; mais je n’étais plus jamais seul avec Jeanne et son affection pour moi était tellement partagée, que je commençai vite à trouver ma part trop petite. Je n’en fis rien paraître. Elle adorait son père, elle m’eût peut-être haï d’en être jaloux.

J’essayai de me distraire. Je m’éloignais de temps en temps sous prétexte d’excursions de naturaliste ; je n’accompagnais pas toujours M. Brudnel chez nous. Mes efforts ne servirent qu’à me rendre plus triste et plus porté à l’amertume.

L’été s’écoula ainsi, et je me sentis, non pas malade, mais inquiet et nerveux. Le sommeil et l’appétit disparaissaient insensiblement. Un soir que M. Brudnel était allé rendre à ma mère sa visite quotidienne et que, sous prétexte de travail, j’avais refusé de le suivre, il me prit un grand dépit contre moi-même, et je voulus vaincre mon découragement. Je partis à pied et arrivai vite à la petite porte de notre jardin ; mais là je me sentis tout à coup si faible, que j’eus à peine le temps d’entrer et de me jeter sur le gazon pour ne pas m’évanouir. Décidément je dépérissais. Je restais là baigné d’une sueur froide, lorsque j’entendis M. Brudnel passer devant les buissons avec ma mère et s’asseoir sur le banc à deux pas de moi. Je n’avais pas repris la force de me lever. Je ne voulais pas effrayer ma mère, je restai immobile.

— Il faut en finir, disait M. Brudnel, l’épreuve est plus que suffisante. Il l’aime à en être déjà malade, il l’aimerait jusqu’à mourir, si la situation se prolongeait. Il est jaloux de moi, le pauvre cher enfant, et c’est tout simple ; il faut les marier !

— Vous savez mes scrupules, répondit ma mère. La grande fortune que vous avez assurée à Jeanne… Nous sommes des gens de rien, mon fils et moi. Je n’ai pas ces scrupules vis-à-vis de vous qui me connaissez ; mais Laurent les aura, j’en suis sûre…

— Eh bien, ma chère amie, vous lui répondrez qu’il est un fils de famille, et que Jeanne est une enfant trouvée, cela se compense. La seule question sérieuse était de savoir s’il l’aimait réellement, si, après l’avoir chérie comme sa sœur, il pourrait l’adorer comme sa femme. Jeanne a beau nous dire qu’elle veut plus de tendresse que de passion, elle est tout flamme et tout amour sans le savoir. Il a été le rêve de sa vie entière, et, depuis qu’elle me l’a dit, je n’ai plus songé qu’à les unir. Aussi quel chagrin pour moi quand je l’ai vu épris d’une autre ! Heureusement, ce n’était qu’une rafale, et le soleil s’est levé plus radieux qu’auparavant. J’ai voulu paraître un rival haïssable, car j’ai bien vu qu’il m’a un moment détesté quand j’ai lutté pour lui reprendre le cœur mobile de Manuela. Épouser cette pauvre fille était le seul moyen de la lui faire à jamais oublier. J’ai réussi, et, grâce à M. Vianne, la cure est encore plus complète. Quant aux empêchements légaux, il n’y en a pas : vous n’êtes plus retenue que par la crainte de faire deviner le secret de la pauvre Fanny en déclarant que Jeanne n’est pas née de votre mariage. Ma présence ici peut aussi faire pressentir la vérité. Ces tristes événements sont presque oubliés ; pourtant il faut peu de chose pour réveiller les anciens commentaires, et Jeanne est si jalouse de la réputation de sa mère, qu’elle mourrait plutôt que de laisser percer la vérité. Et moi aussi, je suis jaloux de cette chère mémoire, mais je ne peux pas y sacrifier ma fille, je ne le dois pas. Ayons donc du courage ; je m’éloignerai d’ici pendant un an, deux ans, s’il le faut, afin qu’on m’oublie et n’établisse pas de coïncidences. Vous déclarerez dès demain à toutes vos connaissances que Jeanne a été prise par vous aux enfants trouvés pour vous consoler de la mort de votre fille, et vous ferez, publier les bans. Je le veux, ma chère madame, ma digne amie, je le veux absolument ! Laurent ne sera plus jaloux de moi quand je serai son père. Un jour viendra où nous pourrons ne plus nous quitter. Il m’aimera alors comme je l’aime.

Je m’étais levé et approché d’eux sans bruit ; je tombai aux genoux de cet excellent homme trop souvent méconnu par moi, et je fondis en larmes.

— Attends ! me dit-il en m’embrassant avec tendresse. Le piano de Jeanne s’est arrêté, elle va venir ici. Je crois que tu as quelquefois douté de son affection exclusive, il faut que nous la fassions parler librement. Où t’étais-tu donc caché pour nous entendre ?

J’expliquai que je ne me cachais pas et que j’étais tombé de fatigue en arrivant sur le gazon du talus.

— Eh bien, retournes-y, reprit-il, et ne bouge pas. J’obéis, Jeanne arriva ; ils la firent asseoir près d’eux.

— Ah çà ! lui dit sir Richard, nous sommes donc triste aujourd’hui ? Il y avait comme de la plainte et du découragement dans l’improvisation que nous entendions d’ici. Est-ce parce qu’il n’est pas venu ?

— Eh bien, oui, répondit-elle, c’est pour cela ! Maman s’est crue obligée de lui persuader que j’étais sa sœur pour qu’il n’eût jamais l’idée de m’aimer : elle a trop bien réussi. Il ne peut plus m’aimer autrement.

— Il est pourtant très-jaloux de moi ! dit M. Brudnel.

— Belle raison ! Est-ce que les frères et sœurs n’ont pas aussi leurs jalousies ?

— Mais il est malade du chagrin de n’être plus ici à toute heure.

— Ou il aime quelque autre personne qu’il va voir aux heures où il pourrait être ici !

— Ah ! Jeanne, s’écria ma mère, te voilà donc jalouse aussi ?

— Pourquoi ne le serais-je pas ?

— Et tes belles théories sur l’amour désintéressé… sur l’égoïsme qu’il faut vaincre,… sur la joie de sacrifier son bonheur à celui des autres ?…

— Oui, dit Jeanne en se levant, j’en suis toujours capable ; qu’il aime quelqu’un et qu’il le dise, qu’il me le confie, je le servirai de tout mon pouvoir, je m’oublierai, et le dévouement me sera une force invincible.

— Et tu seras heureuse de ton sacrifice ? Non-seulement plus tard, quand tu l’auras accompli, mais tout de suite en voyant Laurent aux pieds d’une autre ?

— Oui, dit Jeanne avec effort.

— Bien vrai ? Songe que c’est très-sérieux ce que tu vas répondre.

Jeanne s’était levée.

— Où vas-tu ? lui dit ma mère en la retenant.

— Laisse-moi, répondit-elle d’une voix étouffée, il faut que je pleure. C’est lâche, je le sais, mais ai-je dit que je n’aurais pas des moments de faiblesse et de souffrance ? Si la vertu ne nous coûtait rien, elle ne serait rien !

— Mais si elle coûtait la vie ? dit M. Brudnel en la retenant aussi.

— Si elle coûtait la vie, dit Jeanne, on serait trop heureux !

— Ah ! ma Jeanne, c’est du désespoir, cela !

— Eh bien, peut-être, s’écria-t-elle éclatant en sanglots. N’importe ! dites-moi la vérité, je veux la savoir à présent ! Dites-moi qui il aime…

— Toi, toi seule au monde, m’écriai-je en la serrant dans mes bras, où elle s’évanouit suffoquée par le bonheur.

Je n’étais pas beaucoup plus fort qu’elle. Nos bien-aimés parents durent nous soutenir tous deux. Ils nous firent asseoir à leur place et s’éloignèrent. Ils étaient aussi heureux que nous.

Je me souviendrai toujours de cette première effusion de nos âmes comme d’un rêve dans quelque île enchantée, en dehors des limites du monde possible. Nous n’appartenions plus à la réalité, cette réalité qui avait été si longtemps comme un mur entre nous. Il est peu d’enfants élevés ensemble qui ne se soient trop connus pour s’idéaliser mutuellement. Ce n’est pas seulement une moralité dès longtemps établie qui les préserve de s’aimer trop, c’est aussi l’habitude de se voir sans illusion. Il se trouva, quant à moi, que Jeanne était un être si parfait et si pur, que je ne pouvais lui en comparer aucun autre dans mes souvenirs. Quant à elle, qui n’avait jamais été dupe de notre parenté, elle s’était attachée à moi invinciblement et n’avait jamais pu admettre que je ne dusse pas être à un moment donné le compagnon de sa vie entière.

Tout cela était bien simple, mais il nous fallut des heures pour nous le dire, et il nous semblait encore ne nous être rien dit de ce que nous avions à nous dire.

M. Brudnel voulait nous quitter avant les fiançailles. Je résolus de savoir par-moi-même si les craintes relatives à la mémoire de Fanny Ellingston étaient fondées. Il me semblait que ni ma mère ni lui ne se rendaient bien compte de la rapidité avec laquelle plus de vingt ans écoulés emportent chez les indifférents l’impression des événements particuliers. La personne qu’il pouvait le mieux consulter à cet égard était son banquier de Bordeaux, qui avait été celui de la famille de Mauville, et que précisément il n’avait pas osé interroger dans la crainte de se trahir. Je me rendis chez lui de sa part pour y prendre quelques fonds, et je réussis à lui plaire assez pour qu’il me retînt à dîner. Voici les renseignements que me fournirent sa conversation et celle des autres personnes que je pus tâter plus tard, avec toutes les précautions voulues.

Le marquis de Mauville, mort fou, était, de l’avis général, un malheureux caractère sans consistance et que personne ne pouvait prendre au sérieux. On allait, comme il arrive toujours, jusqu’à l’injustice, on n’admettait pas qu’il eût jamais eu de griefs sérieux contre sa femme, qui, malgré sa faute, restait blanche comme neige. On la disait victime de la haine de sa belle-mère et de la jalousie insensée de son mari. On assurait qu’elle n’avait jamais eu de relations avec sir Richard Brudnel, absent du pays à l’époque où le marquis avait tué dans son parc un braconnier qu’il prenait pour un rival. On ajoutait des détails que je ne pus vérifier. On accusait une des belles-sœurs de Fanny d’avoir eu dans le château une intrigue sérieuse qui avait égaré les soupçons du marquis sur sa malheureuse femme. Enfin, l’opinion était unanime en faveur de celle-ci, et ses relations avec mes parents à l’époque de sa mort avaient passé inaperçues dans une grande ville où nous avions tenu si peu de place. Il eût fallu une enquête pour retrouver les circonstances dont nous redoutions le rapprochement, et cette enquête, personne au monde n’avait de motifs pour la faire ou la demander. Presque toute la famille de Mauville avait disparu. La terre avait été vendue, et aucune personne de ce nom n’habitait plus le pays.

De Bordeaux, je me rendis à Marmande, où mon nom était complétement inconnu, et je trouvai la même version encore plus arrêtée avec des détails, vrais ou non, encore plus défavorables au marquis, à sa mère et à ses sœurs. Quelques personnes se souvenaient de mademoiselle Moessart, digne et douce jeune fille, que le marquis avait chassée, disait-on, sans motifs, dans un accès de colère. On n’avait plus entendu parler d’elle.

Je pus donc détruire les craintes de Jeanne et celles de M. Brudnel. Les bans furent publiés avec la joie de n’avoir plus à se séparer. On s’étonna beaucoup dans le pays ; mais notre position était si nette et si facile à prouver, Pau est une ville si exclusivement absorbée par l’exploitation des étrangers, ma mère et ma sœur étaient d’ailleurs tellement irréprochables et respectées, que l’étonnement n’eut rien de malveillant ni d’obstiné. M. Brudnel passa bien pour notre bienfaiteur, mais on n’attribua son attachement pour nous qu’aux soins que je lui avais rendus, et ce fait me mit vite en plus grande réputation que si j’eusse opéré des cures admirables. J’ai été depuis lors le plus heureux des époux, des fils et des pères, en même temps que le plus occupé des médecins. Nous avons pu acheter une maison plus vaste et plus rapprochée de la ville que le chalet de M. Brudnel et nous y réunir à notre meilleur ami, dont j’espère prolonger assez la vie pour qu’il bénisse ses petits-enfants ; mais je ne dois pas clore ce récit sans transcrire une lettre de Vianne, que je reçus à Pau quelques jours après mon mariage.

« À présent, mon ami, tu sais de reste pourquoi j’ai cessé avec soumission et respect de prétendre à la main de celle que tu regardais comme ta sœur. Elle a dû te dire que, me voyant très-affecté de son hésitation et connaissant la solidité de mon caractère, elle avait daigné me confier le secret de sa naissance et celui de son attachement pour toi. Présente-lui l’hommage d’un éconduit qui sera toujours pour elle et pour toi l’ami le plus dévoué.

» Quant à moi, j’ai disposé de ma destinée. Après avoir disparu de Montpellier pendant quatre mois, j’y suis revenu marié avec une bonne, jolie et aimable personne que tu connais. Je l’ai enlevée la veille de son mariage avec cet excellent et chevaleresque Anglais, qui m’en veut peut-être et qui a grand tort, car je crois lui avoir rendu le plus grand service qu’un homme puisse rendre à un homme, celui de le préserver d’une folie aussi funeste que généreuse. Je me suis trouvé avec eux dans les mêmes relations que toi, avec cette différence que je ne m’étais pas follement attaché à l’un et à l’autre et que je n’ai bâti pour mon compte aucune espèce de roman. J’ai constaté les faits sans m’en laisser imposer par les apparences ; d’une part, un homme rassasié d’émotions violentes, arrivé au besoin du repos, préoccupé avant tout d’un sentiment paternel qui est la seule passion saine à cet âge, et sacrifiant aux scrupules prévus de Jeanne son repos et sa liberté, entrant enfin avec un sourire triste et désillusionné dans les épines d’un mariage déraisonnable ; d’autre part, une fille ennuyée, malade, bonne aussi, bonne avant tout, mais lasse d’aimer en vain et de courir après des fantômes, se dévouant sans logique à un vieillard qui ne la désirait pas et qui, ayant une autre famille, n’avait pas besoin d’une jeune femme pour le soigner. Manuela ignore trop le monde et la vie pour qu’elle puisse se passer d’un conseil sain et sévère. Elle m’a donc consulté sans me rien cacher des niaiseries et des légèretés de sa vie, que du reste je savais déjà. Elle ne s’est pas présentée à mes yeux comme aux tiens, sous l’aspect d’une énigme piquante à débrouiller. Je l’ai prise comme elle est pour lui dire sans humeur et sans tremblement nerveux des vérités moins dures, mais plus positives que celles que tu lui as dites. Je tenais beaucoup à la guérison de sa prétendue lésion au cœur, ayant acquis la certitude de mon diagnostic. Je lui ai offert, non pas mon culte idolâtrique, c’eût été mentir, ni mes caresses enivrantes, ce n’est point une spécialité, mais tout simplement le mariage. Elle a eu peur, elle s’est méfiée jusqu’au dernier moment, et tout à coup, devant se marier à huit heures, elle est arrivée chez moi à deux heures du matin. Je lui ai su gré de son courage, et, une heure après, nous courions sur la route d’Italie, laissant le fiancé surpris sans doute, mais délivré.

» Je ne l’ai pas trompée, je l’ai épousée, et je la ramène ouvertement, au grand scandale de mes concitoyens, qui ne lui présenteront pas leurs femmes ; mais je les attends tranquillement chacun au lendemain d’une bonne maladie que j’aurai su conjurer et guérir. Je ne suis pas en peine du bon accueil qui sera fait alors à ma petite femme, si douce, si timide et si gracieuse. Je ne suis certes pas un berger d’Arcadie, un Lara encore moins, et, si je ne porte pas de préjugés dans le choix d’une compagne, je n’y porte pas non plus d’illusions. C’est parce que Manuela est un être sans aucun lien avec le monde social et sans aucune appréciation des choses humaines que je l’ai préférée à toute autre. Celle-là m’appartient absolument, ne voit que par mes yeux, n’entend que par mes oreilles, ne comprend que par ma bouche. Elle est ma chose, et je le lui dis sans l’offenser, car je lui prouve par mes soins et mon amitié qu’elle est une chose très-belle et très-précieuse. Enfin, je l’ai guérie, elle n’a plus que quinze ans, et l’espérance d’un poupon qui sera son idéal et son tout me garantit la sagesse d’une personne qui s’est longtemps contentée des roquets et des perroquets de son harem. Je lui ai retranché cette ressource contre le vague de l’âme ; mais je lui ai laissé sa terrible Dolorès, que je ne crains pas, ayant, je m’en flatte, beaucoup plus de clairvoyance et d’esprit qu’elle. Tout ce que je te dis là est pour nous seuls ; je te le dis pour que tu ne te croies pas obligé de plaindre ma folie. De mon côté, je suis loin de douter de ton bonheur. Il te fallait le haut de l’empyrée, comme il me faut, à moi, la satisfaction de plain-pied. Je ne nie pas le bonheur dans des conditions élevées, et un moment j’y ai aspiré moi-même ; mais je suis arrivé à une saine et philosophique appréciation de ce que l’on appelle le bonheur dans nos langues incomplètes et privées de nuances. Ce mot Bonheur désigne un absolu qui n’existe pas. Satisfaction te paraîtrait et me paraît aussi trop brutal pour le remplacer, j’admets les joies de l’esprit. Je dis donc que le bonheur, chose essentiellement relative, a cela d’excellent qu’il se prête à tous les genres d’aspirations. Autrement il serait le partage de trop peu d’élus. Sur ce, que Dieu te conserve en santé, et sache bien que je suis comme auparavant ton fidèle Médard Vianne.

» Post-Scriptum. — Ma femme me demande s’il est convenable de t’envoyer ses compliments. Je l’autorise à dire ses amitiés. Dans dix ans d’ici, rappelle-toi la date, nous irons vous serrer les mains, et les choses réputées pénibles ou délicates seront comme si elles n’avaient jamais été. »

Cette lettre, que je crus devoir faire lire à sir Richard, le rassura sur le sort de Manuela, à laquelle, bien que joyeux d’avoir recouvré sa liberté, il s’intéressait toujours. Il y a quelques années, songeant à mettre ses affaires en ordre, il nous demanda avec une charmante bonhomie la permission de lui restituer, par une disposition testamentaire, la dot qu’il lui avait toujours destinée et que de son vivant Vianne eût refusée. D’accord avec Jeanne, il fut convenu que ce legs serait maintenu.

Certes Vianne avait raison de regarder ce que nous appelons le bonheur comme une chose relative à l’idée qu’on s’en fait ; mais il nous semble, à Jeanne et à moi, qu’il existe une félicité qui échappe au contrôle des définitions, et qui consiste dans l’aspiration constante aux plus hautes jouissances de l’esprit et du cœur.



FIN