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Ma vie d’enfant/IV

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Traduction par Serge Persky.
Calmann Levy (p. 72-93).


IV


Je suis couché dans un large lit, enroulé tout entier dans la lourde couverture et j’écoute grand’mère qui prie ; elle est à genoux, une main sur la poitrine tandis que l’autre, lentement, dessine le signe de la croix.

Il gèle dehors à pierre fendre. La clarté de la lune rayonne derrière les vitres fleuries par le froid d’arborescences bizarres, et cette clarté, illuminant le bon visage au gros nez, allume comme un reflet phosphorescent dans les yeux de mon aïeule. Le fichu de soie qui couvre ses cheveux brille comme du métal forgé et sa robe ondule largement autour d’elle.

Ses dévotions terminées, grand’mère se déshabille en silence, plie avec soin ses vêtements, les pose sur un coffre dans un coin, puis se dirige vers le lit où je feins d’être plongé dans un profond sommeil.

— Ah ! le petit coquin, qui ne dort pas ! s’écrie-t-elle à mi-voix. Tu ne dors pas, mon chéri ? Donne-moi un peu de la couverture…

Je me réjouis par avance de ce qui va se passer et ne puis retenir un sourire ; alors, elle s’exclame :

— Ah ! c’est ainsi que tu te moques de ta vieille grand’mère !

Prenant la couverture par un bout, elle la tire à elle avec tant de force et d’adresse que je saute en l’air et tourne plusieurs fois sur moi-même avant de retomber sur le duvet moelleux. Grand’mère éclate de rire ;

— Ah ! farceur ! Tu fais la chasse aux mouches ?

Mais parfois elle prie très longtemps, et je dors réellement quand elle se met au lit.

C’est toujours par d’interminables oraisons que s’achèvent les journées de querelles, de chagrins, de disputes. Je les écoute avec attention, car grand’mère raconte en détail au bon Dieu tout ce qui se passe dans la maison :

— Tu le sais Toi-même, mon Dieu, chacun recherche son propre avantage. Mikhaïl étant l’aîné c’est lui qui devrait rester en ville ; il serait vexant pour lui d’aller s’établir au faubourg, dans un quartier inconnu où les affaires iront on ne sait comment. Le père, lui, préfère Jacob. Est-ce bien, cela, de ne pas aimer également ses enfants ? Il est têtu, le vieux. Tu devrais bien lui faire entendre raison, ô mon Dieu !

Elle fixe ses yeux rayonnants sur les saintes images et donne un conseil à l’Éternel :

— Inspire-lui un beau rêve, Seigneur, qu’il partage équitablement son bien entre ses enfants !

Elle se signe, se prosterne ; son grand front vient heurter le plancher, puis, se redressant, elle reprend d’un ton véhément :

— Ah ! si Varioucha voyait le bonheur lui sourire de nouveau ! Qu’a-t-elle fait pour t’irriter ? En quoi est-elle plus coupable que les autres ? Voilà une femme jeune, bien portante, et elle vit dans l’affliction… Aie aussi pitié de Grigory, mon Dieu, sa vue baisse chaque jour davantage ! S’il devenait aveugle, il faudrait qu’il mendie et ce serait affreux ! Il a usé ses forces à travailler chez nous, et qu’est-ce que grand-père fera pour lui ? Ah ! Seigneur ! Seigneur !…

Longtemps, elle garde le silence, baissant la tête avec résignation.

— Et quoi encore ? se demande-t-elle tout haut, en fronçant le sourcil.

Et elle continue :

— Aie pitié de tous les orthodoxes, sauve-les. Et pardonne à la maudite bête que je suis. Tu sais que, si je pèche, ce n’est point par méchanceté, mais par sottise.

Après avoir poussé un profond soupir, elle reprend d’une voix caressante et satisfaite :

— Tu sais tout, Père, tu connais tout !

Le Dieu de grand’mère, qui lui était si proche, si familier, me plaisait beaucoup, et je demandais souvent à mon aïeule :

— Raconte-moi quelque chose sur Dieu…

Elle parlait de Lui les yeux mi-clos, traînant sur les mots, d’une voix très basse ; en outre, quand elle entamait le sujet, elle s’asseyait sur le lit, jetait un fichu sur ses cheveux et, jusqu’à ce que je fusse endormi, dévidait son histoire :

— Le Seigneur est assis sur une colline, au milieu des champs du paradis, sur un trône de saphir, sous des tilleuls d’argent. Ces tilleuls sont fleuris toute l’année, car il n’y a au paradis ni automne ni hiver et les fleurs ne se fanent jamais. Autour du Seigneur, les anges volent et tourbillonnent comme des flocons de neige ou des essaims d’abeilles ; on dirait des colombes blanches qui descendent du ciel sur la terre pour remonter encore raconter à Dieu tout ce qui se passe dans ce monde. Chacun a son ange, tu as le tien, j’ai le mien et grand-père a le sien lui aussi, car tous les hommes sont égaux devant Dieu. Et ton ange raconte au bon Dieu : « Alexis a tiré la langue à son grand-père ! » Alors Dieu commande : « Il faut que le grand-père le fouette ! » Et il en est de même pour tout le monde, Dieu donne à chacun selon ses mérites ; aux uns Il accorde de la joie, aux autres Il envoie du chagrin. Et tout est si bien arrangé que les anges, comblés d’allégresse, battent des ailes et chantent perpétuellement : « Gloire à Toi, Seigneur, gloire à Toi ! » Le bon Dieu, Lui, se contente de sourire, comme s’Il leur disait : « C’est bon, c’est bon ! »

Et grand’mère souriait aussi en secouant la tête.

— Tu as vu tout cela ?

— Non, mais je le sais ! affirmait-elle d’un ton pensif !

Quand elle parlait de Dieu, du paradis et des anges, elle devenait toute petite ; son visage rajeunissait ; ses yeux humides rayonnaient. Je m’emparais de ses longues nattes satinées que j’enroulais autour de mon cou et, sans bouger, j’écoutais avec ravissement ses interminables histoires qui jamais ne m’ennuyaient.

— Il n’est pas donné aux hommes de voir Dieu ; ils seraient frappés de cécité. Les saints, eux, peuvent le contempler face à face. Par contre, les anges se montrent aux gens qui ont l’âme pure. J’étais à l’église, à la première messe, et j’en ai vu deux un certain jour : ils étaient lumineux, lumineux et transparents comme des nuages, leurs ailes touchaient terre ; on eût dit qu’elles étaient en mousseline, ou en dentelle. Ils tournaient autour de l’autel et venaient en aide au vieux père Ilye, levant ses faibles bras, lui soutenant le coude. Peu après ce digne homme est mort, car il était très âgé et aveugle. Le jour où j’ai aperçu les anges, j’en ai été toute saisie ; j’étais si heureuse ! que c’était beau ! Oui, Alexis, tout est bien, sur la terre et au ciel…

— Est-ce que vraiment tout est bien chez nous ?

Et grand’mère répondait en se signant :

— Tout est bien, gloire à la Sainte Vierge !

Cette réponse me troublait : il m’était difficile de reconnaître que chez nous tout allait bien ; il me semblait, au contraire, que la vie devenait de plus en plus pénible dans notre maison. Une fois, en passant devant la porte de la chambre habitée par l’oncle Mikhaïl, j’avais entrevu, tout en blanc, la tante Nathalie qui tournait dans la pièce sans s’arrêter. Les mains jointes sur la poitrine, elle s’exclamait sur un ton terrifiant et d’une voix continue :

— Seigneur, prends-moi, enlève-moi d’ici !

Je comprenais fort bien cette demande, de même que je comprenais Grigory, lorsqu’il grommelait :

— Quand je serai aveugle, j’irai mendier et je serai plus heureux…

Je souhaitais qu’il perdît la vue au plus vite ; j’aurais demandé la permission de lui servir de guide et ensemble nous aurions parcouru le monde. Je lui en avais déjà parlé, et, souriant dans sa barbe, il m’avait répondu :

— C’est entendu, nous irons mendier tous les deux ! J’annoncerai par toute la ville : « Voilà Alexis Pechkof, le petit-fils de Vassili Kachirine, président de la corporation des teinturiers ; voilà le fils de sa fille ! » Et ce sera très drôle…

À plusieurs reprises, j’avais vu sous les yeux vides de la tante Nathalie de grosses poches bleues, et souvent ses lèvres étaient boursouflées. Je demandai à grand’mère :

— Est-ce que l’oncle lui donne des coups ?

Elle avoua avec un soupir :

— Oui, il la bat en cachette, le grand vaurien. Grand-père lui a interdit de la toucher, mais c’est la nuit qu’il la roue de coups, et elle ne sait pas se défendre !

Et, s’animant peu à peu, elle racontait :

— Tout de même, on est moins féroce que jadis, sous ce rapport-là. Maintenant, on vous flanque un coup de poing sur la bouche, sur l’oreille ; on vous tire les cheveux ; cela ne dure qu’un instant ; mais autrefois, c’était pendant des heures entières qu’on vous maltraitait ! Le grand-père, une fois, le jour de Pâques, m’a battue de la messe jusqu’au soir. Quand il était fatigué, il se reposait et recommençait ensuite. Il m’a frappée avec des rênes, des cordes, et tout ce qui lui est tombé sous la main.

— Qu’avais-tu fait ?

— Je ne me rappelle pas. À la suite d’une autre correction, je suis restée à moitié morte et, pendant cinq jours et cinq nuits, il ne m’a rien donné à manger. Je ne sais pas comment j’ai pu en réchapper. Et une autre fois…

J’étais si étonné que j’en perdis la parole : grand’mère était beaucoup plus grande et plus grosse que grand-père ; comment croire qu’il avait pu la terrasser ?

— Est-il donc plus fort que toi ?

— Non, mais il est plus âgé. Et puis, c’est lui qui est le mari. C’est lui qui doit répondre de moi devant Dieu ; mon devoir est de tout supporter…

J’aimais beaucoup à voir mon aïeule époussetant les images saintes et nettoyant les garnitures de métal. Les images étaient somptueuses, ornées de perles et de plaques d’argent ; les couronnes des saints étincelaient, toutes incrustées de pierres chatoyantes. Grand’mère prenait une icône entre ses mains adroites, souriait et disait avec attendrissement :

— Quelle gentille figure !…

Et elle baisait l’image en se signant.

Il me semblait parfois que grand’mère jouait avec les icônes tout aussi sérieusement et sincèrement que ma cousine Catherine avec ses poupées.

Très souvent, elle voyait le diable, seul ou en compagnie.

— Une fois, racontait-elle, pendant le carême, je passais de nuit devant la maison des Roudolf, la lune brillait ; tout à coup, à cheval sur le toit, je vis un grand diable tout noir et velu qui penchait sa tête cornue sur le tuyau de la cheminée et qui reniflait de toutes ses forces en remuant la queue. Je fis bien vite un signe de croix, en disant : « Que le Seigneur ressuscite et que ses ennemis se dispersent ! » Alors, il a poussé un petit gémissement et a glissé, roulant du toit jusque dans la cour où il s’est anéanti. Les Roudolf n’avaient probablement pas fait maigre ce jour-là ; c’est pour cette raison que le diable reniflait et se réjouissait…

Je riais en me représentant la culbute du démon ; grand’mère riait aussi et continuait :

— Comme les petits enfants, ils sont très espiègles. Certain soir, que je lavais du linge à la buanderie, voilà, sur le coup de minuit, que s’ouvre brusquement le portillon du fourneau et une quantité incroyable de diablotins en sortent ; tous étaient de très petite taille et il y en avait qui étaient rouges, d’autres verts, d’autres encore noirs comme des blattes. Immédiatement, je veux me précipiter vers la porte, mais impossible d’y parvenir ; j’étais entourée de démons ; la chambre à lessive en était pleine ; je ne pouvais plus me retourner : ils se mettaient sous mes pieds, me tiraillaient, me houspillaient, si bien que je ne pouvais même plus souffler ! Ils étaient velus, chauds, et leur pelage, au toucher, était doux comme la fourrure d’un chat ; seulement, tous marchaient sur leurs pattes de derrière. Ils s’amusaient, ils couraient, ils montraient leurs dents de souris, leurs petits yeux verts scintillaient, de toutes petites cornes, à peine plus grosses que des bosses, se dressaient sur leur front, et derrière eux pendaient de courtes queues tire-bouchonnées pareilles à celles des cochons de lait. Ah ! mon Dieu ! J’ai perdu la tête. Quand je suis revenue à moi, la chandelle était presque consumée, l’eau du chaudron toute froide et le linge blanchi jonchait le sol… Alors je ferme les yeux, et de la gueule du fourneau je vois s’écouler un torrent épais de créatures bigarrées et velues ; elles remplissent la buanderie exiguë, soufflent sur la chandelle et tirent leur langue rose d’un air malicieux. C’était à la fois amusant et un peu effrayant.

Grand’mère hoche la tête, garde un instant le silence et, soudain, se ranime tout entière :

— Je les ai vus à une autre occasion encore, les maudits ; c’était en hiver, par une nuit d’orage. Je traversais le ravin des Dioukof, et je passais à l’endroit où Jacob et Mikhaïl ont essayé de noyer ton père, vers la percée de l’étang ; tu te rappelles bien, je t’ai raconté l’histoire ? Eh bien, à peine m’étais-je engagée dans le sentier qui descend au fond du ravin que j’entendis des sifflements et des hurlements ! Je lève les yeux et que vois-je ? un attelage de trois chevaux noirs conduits par un énorme diable en bonnet rouge et raide comme un pieu qui se précipite sur moi ; il se tenait hors du traîneau et tirait à bras tendus sur les rênes qui étaient des chaînes de fer forgé. Il n’y avait point de route dans le ravin, et le traîneau, enveloppé d’un manteau de neige, allait tout droit à l’étang. Dans le traîneau se trouvaient également des diables qui criaient, sifflaient et agitaient leur bonnet ; il passa ainsi sept équipages, comme des chars de pompiers, et les chevaux étaient tous moreaux et c’étaient tous des êtres humains que leurs parents avaient maudits ; les démons se servent de ces gens-là comme de jouets et les emploient comme monture pour se rendre la nuit à leur sabbat. C’était probablement à une noce de démons que j’avais assisté !

Impossible de ne pas croire grand’mère : elle parle avec tant de simplicité et de conviction. Mais où elle excellait, c’était quand elle récitait certains poèmes exposant l’histoire de la Vierge, qui, parcourant la terre, pour se rendre compte des misères humaines, exhorta la princesse Engualitchef, chef d’une bande de brigands, à ne plus massacrer et dépouiller le peuple russe. Elle débitait aussi des légendes en vers sur Alexis le saint homme de Dieu, sur Ivan le guerrier ; elle connaissait également l’histoire de la sage Vassilissa, du Prêtre-Bouc et du Filleul de Dieu, des récits terrifiants sur Martha la Mairesse et sur Baba Ousta, une autre femme chef de pillards, enfin elle pouvait narrer encore les aventures de Marie la pécheresse égyptienne et quantité d’autres contes, récits et poésies populaires.

Une chose pourtant m’étonnait plus que tout cela. Bien que ne craignant ni les gens, ni grand-père, ni les démons, ni les forces impures, grand’mère était bouleversée et terrifiée par les blattes noires dont elle devinait toujours la présence, même lointaine. Parfois, la nuit, elle me réveillait et chuchotait :

— Alexis, entends-tu, mon petit, il y a une blatte, écrase-la pour l’amour de Dieu !

Tout endormi, j’allumais la chandelle et je rampais sur le plancher, à la recherche de l’ennemi ; il me fallait parfois beaucoup de temps et je ne réussissais pas toujours.

— Je n’en trouve point ! disais-je ; grand’mère qui restait immobile, la tête cachée sous la couverture, suppliait d’une voix à peine perceptible :

— Mais si, cherche-la, je t’en prie ! Il y en a une, j’en suis certaine.

Elle ne se trompait jamais et je découvrais un insecte, très loin du lit :

— L’as-tu tuée ? Oui, Dieu merci ! Et merci à toi… Et, rejetant la couverture, elle poussait un soupir de soulagement et souriait.

Si je ne découvrais pas la bête, mon aïeule ne pouvait se rendormir ; je sentais son corps tressaillir au moindre bruit qui s’élevait dans le silence absolu de la nuit, et je l’entendais retenir son souffle et murmurer :

— Elle est près de la porte… elle s’est glissée sous le coffre…

— Pourquoi as-tu peur des blattes ?

Grand’mère répondait gravement :

— Parce que je ne comprends pas à quoi elles peuvent servir. Elles sont noires et elles bougent et voilà tout. Dieu a donné un rôle à chacune de ses créatures : le cloporte montre que la maison est humide ; la punaise, que les murs sont sales ; les poux signifient qu’on va tomber malade ! Tout cela est naturel. Mais les blattes, nul ne sait pourquoi elles viennent ni ce qui les pousse, ni ce qui les fait vivre.



Une nuit, comme grand’mère, agenouillée, conversait à cœur ouvert avec Dieu, grand-père entra en coup de vent dans la pièce et annonça d’une voix bouleversée :

— Le Seigneur nous éprouve, mère, la maison brûle !

— Que dis-tu là ! s’exclama-t-elle en se levant brusquement, et tous deux se précipitèrent en piétinant avec lourdeur dans les ténèbres de la grande pièce de réception.

— Eugénie, descends les saintes images ! Nathalie, habille les enfants ! commanda grand’mère d’une voix ferme et sonore, tandis que son mari larmoyait tout bas :

— Hi, hi, hi…

Je courus à la cuisine ; la fenêtre qui donnait sur la cour étincelait comme de l’or ; sur le plancher, des taches jaunes coulaient et dansaient ; l’oncle Jacob, tout en s’habillant, sautait sur ces taches qui semblaient brûler ses pieds nus, et il criait :

— C’est Mikhaïl qui a mis le feu ; il a mis le feu et il s’est sauvé !

— Silence, vaurien ! ordonna grand’mère en le poussant vers la porte avec une telle violence qu’il faillit tomber.

À travers les vitres couvertes de givre on voyait flamber le toit de l’atelier et, par la porte ouverte de l’appentis, on apercevait le feu ondoyant qui tourbillonnait à l’intérieur. Dans la nuit paisible, ses fleurs rouges s’épanouissaient sans dégager de fumée.

Très haut seulement au-dessus d’elles vacillait un nuage blanchâtre qui, néanmoins, laissait transparaître le torrent argenté de la voie lactée. La neige scintillait avec des reflets pourprés ; les murs des bâtisses tremblaient, chancelaient, comme pour se diriger vers le coin de la cour où le feu jouait gaîment, enluminant de rouge les larges fissures qui s’ouvraient dans les cloisons de l’atelier. Sur les planches sèches et noires du toit, des rubans d’or et de pourpre s’enroulaient et se tordaient ; isolée au milieu de leurs volutes, une mince cheminée d’argile se dressait, criarde ; de légers craquements, comme des frou-frous de soie, venaient battre les vitres ; le feu s’étendait toujours ; l’atelier, qu’il dévorait complètement, me semblait pareil à l’iconostase de l’église et m’attirait sans que je pusse résister à son appel.

Jetant sur mes épaules une lourde pelisse, j’enfilai des bottes appartenant à je ne sais qui ; puis je me traînai du corridor jusqu’au perron où je restai stupéfait ; la clarté du feu m’aveuglait, j’étais assourdi par les craquements et par les cris de grand-père, de Grigory et des oncles, effrayé de la conduite de grand’mère : coiffée d’un sac vide, enveloppée dans une housse, la bonne aïeule courait vers l’atelier en flammes et y pénétrait en clamant :

— L’acide, imbéciles ! L’acide qui va faire explosion !

— Grigory, pleurnichait grand-père, retiens-la, sinon elle est perdue !

Mais grand’mère revenait déjà, toute fumante ; elle hochait la tête, courbait le dos et portait à bras tendus une énorme bonbonne pleine d’acide.

— Père, fais sortir les chevaux ! ordonna-t-elle en toussant et en râlant. Enlevez-moi cette housse, vous ne voyez donc pas qu’elle flambe ?

Grigory lui arracha des épaules la housse qui brûlait en effet ; et, se courbant en deux, il se mit à lancer à l’intérieur de l’atelier de grandes pelletées de neige. L’oncle sautillait autour de lui, une hache à la main ; grand-père jetait de la neige sur sa femme qui, après avoir mis la bonbonne en sûreté, se précipita sur le portail. Elle l’ouvrit et, saluant les gens qui accouraient de toutes parts, elle leur dit :

— C’est le hangar qu’il faut protéger, voisins ! Si le feu atteint le hangar et le fenil, tous nos bâtiments grilleront et ceux du voisinage aussi ! Abattez le toit et jetez le foin dans le jardin. Grigory, lance plus haut ; inutile d’entasser la neige par terre ! Jacob, ne perds pas de temps, donne des haches et des pelles à tout le monde ! Voisins, venez à notre aide, que Dieu soit avec nous !

Grand’mère était aussi intéressante que l’incendie ; toute noire et éclairée par la flamme qui semblait la pourchasser, elle allait et venait dans la cour ; elle était partout, elle voyait tout, elle dirigeait tout.

Charap, le cheval, survint au galop ; il se redressa sur ses pieds de derrière et le feu donna dans ses grands yeux qui lancèrent un éclair rouge. Alors l’animal, reposant les sabots à terre, se mit à hennir et grand-père, affolé, lâchant la bride, fit un bond de côté et cria :

— Mère, retiens-le !

Elle se jeta sous les pieds de la bête cabrée et se plaça les bras en croix devant elle. Charap poussa un gémissement plaintif et tendit le cou en louchant vers la flamme.

— N’aie donc pas peur ! proféra grand’mère d’une voix mâle.

Et, tout en lui tapotant le cou, elle saisit la bride et continua :

— Crois-tu que je te laisserai ici ! Ah ! gros nigaud… petite souris…

Et la « petite souris », trois fois plus grosse qu’elle, la suivit docilement jusqu’au portail.

Eugénie sortit de la maison avec les enfants emmitouflés et glapissants :

— Je n’ai pas trouvé Alexis ! déclara-t-elle.

— Va-t’en, va-t’en ! répondit grand-père en agitant la main.

Je me cachai sous les marches du perron, afin de n’être pas emmené par la bonne.

Déjà, le toit de l’atelier s’effondrait, et les minces chevrons se dressaient vers le ciel ; à l’intérieur de la bâtisse, des tourbillons verts, bleus, rouges fusaient avec des crépitements ; les flammes en gerbes tombaient dans la cour, sur les gens assemblés devant l’immense foyer qu’ils essayaient d’étouffer sous des pelletées de neige. Les marmites bouillonnaient avec furie ; la fumée et la vapeur s’élevaient en nuages épais ; des odeurs bizarres se répandaient et picotaient les yeux ; je sortis de mon refuge et roulai dans les jambes de ma grand’mère.

— Ôte-toi de là ! m’ordonna-t-elle, ôte-toi de là, ou tu seras écrasé.

Un cavalier en casque de cuivre orné d’une crinière se présenta sur le seuil. Son cheval était couvert d’écume et l’homme hurla, en levant très haut son bras armé d’un petit fouet :

— Laissez passer !

Des clochettes résonnèrent. Tout était beau et amusant comme en un jour de fête. Grand’mère me poussa sur le perron.

— N’as-tu pas compris ce que je t’ai dit ? Va-t’en !

Impossible de désobéir. Je me rendis à la cuisine, où je me collai le nez à la fenêtre ; mais je n’apercevais plus le feu que des groupes noirs assemblés me cachaient ; seuls les casques de cuivre étincelaient parmi les têtes coiffées de casquettes de drap ou de bonnets de fourrure.

On étouffa rapidement l’incendie, en inondant les foyers qu’on piétina ensuite ; puis la police dispersa la foule et grand’mère revint à la cuisine.

— Qui est là ? Ah ! c’est toi ? Tu ne dors pas, tu as peur ? Ne crains rien, tout est fini…

S’asseyant à côté de moi, elle garda le silence. J’étais content que la nuit paisible et l’obscurité fussent revenues, et pourtant je regrettais le feu.

Grand-père, qui entrait, s’arrêta sur le seuil et appela :

— Mère ?

— Quoi ?

— T’es-tu brûlée ?

— Ce n’est pas grave !

Il frotta une allumette qui éclaira son vieux visage de putois tout maculé de suie, puis, sans se hâter, il s’assit à côté de sa femme :

— Tu devrais te débarbouiller ! conseilla-t-elle ; elle-même était couverte de suie et une odeur âcre émanait de sa robe.

Grand-père soupira :

— Le Seigneur est miséricordieux ; quelle intelligence il t’a donnée !…

Et, après lui avoir caressé l’épaule, il reprit :

— Par moments, veux-je dire, pendant une heure ou deux ; mais enfin, oui, tu as parfois de la raison !

Grand’mère sourit à son tour ; elle allait répliquer lorsqu’il continua, le front rembruni :

— Il faut renvoyer Grigory ; c’est par sa négligence que le feu a éclaté. Il est à bout de forces, cet homme, il est vidé. Jacob larmoie sur le perron, comme un nigaud… Si tu allais voir…

Elle se leva et sortit en soufflant sur ses doigts. Sans me regarder, grand-père à mi-voix m’interrogea :

— Tu as vu l’incendie depuis le commencement ? Eh bien, que dis-tu de grand’mère ? C’est pourtant une vieille femme… Elle, cassée, usée ? Allons donc !

Il courba le dos, garda longtemps le silence ; puis se leva, moucha la chandelle avec ses doigts et s’adressant de nouveau à moi :

— As-tu eu peur ?

— Non.

— Il n’y avait en effet pas de quoi.

Arrachant brusquement sa blouse, il se dirigea vers un coin où se trouvait un lavabo et là, dans l’ombre, tapant du pied, il déclara à haute voix :

— L’incendie, c’est une sottise ! Celui dont la maison brûle devrait être fouetté en public, car c’est un imbécile, ou un voleur ! Si l’on agissait de la sorte, il n’y aurait plus d’incendies… Va-t’en te coucher… Que fais-tu là ?

J’obéis, mais je ne pus dormir ; à peine m’étais-je mis au lit qu’un hurlement qui n’avait rien d’humain m’en fit sortir en sursaut. Je me précipitai derechef à la cuisine ; grand-père, le torse nu, une chandelle à la main, se tenait au milieu de la pièce ; sa chandelle tremblait et lui, traînant les pieds sur le plancher, râlait sans pouvoir avancer :

— Mère ! Jacob ! qu’est-ce qui se passe ?

Je bondis sur le poêle où je me pelotonnai, et l’agitation régna de nouveau dans la maison ; comme pendant l’incendie, une plainte douloureuse et cadencée retentissait et reprenait avec une force croissante. Grand-père et l’oncle allaient et venaient, l’air effaré ; grand’mère grondait et les expédiait je ne sais où. Grigory, entassant des bûches dans le fourneau, remplissant d’eau les marmites, faisait un vacarme incroyable tout en dodelinant de la tête comme un chameau d’Astrakhan.

— Mais allume donc ! commanda grand’mère.

Il se hâta de prendre un tison et, rencontrant mon pied, il poussa un cri d’alarme.

— Qui est là ? Ah ! que j’ai eu peur… Tu es partout où l’on n’a pas besoin de toi…

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— C’est la tante Nathalie qui accouche, répondit-il avec indifférence.

Je me rappelai alors que ma mère n’avait pas crié ainsi quand elle avait accouché…

Les marmites placées sur le feu, Grigory grimpa sur le poêle, à côté de moi, et, tirant de sa poche une pipe de terre, il me la montra :

— Je me suis mis à fumer à cause de mes yeux… La grand’mère me conseille de priser, mais moi, je crois qu’il vaut mieux que je fume.

Il s’assit tout au bord du poêle, les jambes pendantes, et il baissait les yeux pour regarder la faible clarté de la chandelle. Son oreille et sa joue étaient maculées de suie ; sa blouse déchirée sur le côté laissait voir ses côtes larges comme des cercles de tonneau. L’un des verres de ses lunettes s’était brisé et, la moitié du verre étant sortie de la monture, l’œil, rouge et humide, tel une plaie, apparaissait dans l’ouverture. Grigory bourra sa pipe de tabac en feuilles et, tout en prêtant l’oreille aux gémissements de la femme en travail, il marmottait des phrases incohérentes :

— Tout de même, elle s’est brûlée, la grand’mère ! Comment fera-t-elle pour délivrer la tante ! Comme elle geint ! On l’avait oubliée et il paraît qu’elle a ressenti les premières douleurs quand l’incendie commençait… Elle a eu peur… Que c’est pénible de mettre un enfant au monde et, pourtant, on ne respecte pas les femmes ! Rappelle-toi cela : il faut respecter les femmes, c’est-à-dire celles qui sont mères…

Je sommeillais ; un bruit de pas, de portes qui claquaient, les grognements furieux de l’oncle Mikhaïl, me réveillèrent ; des paroles bizarres arrivèrent à mes oreilles :

— Il faut ouvrir la porte sacrée…

— Donnez-lui de l’huile de la lampe éternelle, avec du rhum et de la suie : un demi-verre de rhum, un demi-verre d’huile et une cuillerée à soupe de suie…

L’oncle Mikhaïl suppliait obstinément :

— Laissez-moi voir…

Il était assis par terre, les jambes écartées, les mains traînant sur le plancher. La chaleur devenant insupportable, je descendis du poêle ; mais lorsque j’arrivai à sa hauteur, il me tira par la jambe et je tombai sur la nuque.

— Imbécile ! m’écriai-je.

Instantanément il sauta sur ses pieds, me saisit de nouveau et se mit à rugir en me secouant :

— Je vais te casser la tête contre le poêle !

Quand je revins à moi, j’étais au salon, dans le coin des images saintes, sur les genoux de grand-père ; les yeux levés au plafond, il me berçait et murmurait :

— Nous n’avons point d’excuses, ni les uns, ni les autres…

Au-dessus de sa tête, la lampe éternelle brillait ; sur la table, au milieu de la pièce, une chandelle était allumée ; le matin trouble d’automne apparaissait déjà derrière la fenêtre.

Grand-père demanda en se penchant vers moi :

— Où as-tu mal ?

J’avais mal partout ; ma tête était mouillée, mon corps pesant, mais je ne voulais rien dire ; tout me semblait si bizarre : les chaises étaient presque toutes occupées par des gens inconnus ; le prêtre en robe violette était là, avec un petit vieux à cheveux blancs et portant lunettes, vêtu d’un uniforme, et beaucoup d’autres encore ; tous restaient immobiles, comme des statues de bois ; ils attendaient et écoutaient l’eau qui clapotait tout près de nous. Appuyé au montant de la porte, l’oncle Jacob debout cachait ses mains dans ses poches. Grand-père l’appela :

— Conduis ce gamin à son lit !

L’oncle me fit signe du doigt et s’en alla sur la pointe du pied jusqu’à la porte de la chambre de grand-père ; lorsque j’eus grimpé sur le lit, il chuchota :

— La tante Nathalie est morte !

Je n’en fus pas surpris ; depuis longtemps, elle menait dans la maison une vie tellement à part, ne paraissant plus à la cuisine, ni à table.

— Où est grand’mère ?

— Là-bas, répondit l’oncle, avec un petit geste vague, et il sortit toujours sur la pointe des pieds.

Je demeurai couché à regarder tout ce qui m’entourait. Aux vitres s’étaient collés je ne sais quels visages velus, gris et aveugles. Dans un coin, au-dessus d’une malle, à l’endroit où grand’mère suspendait ses robes, il me semblait que quelqu’un guettait. Le visage enfoui dans l’oreiller, je louchai d’un œil vers la porte ; j’avais grande envie de repousser mon édredon et de fuir. Il faisait chaud ; une odeur épaisse et suffocante emplissait l’appartement et je me remémorais le jour où Tziganok était mort ; des filets de sang coulèrent sur le sol, quelque chose se gonfla dans ma tête ou dans mon cœur ; tout ce que j’avais vu dans cette maison défilait sous mon crâne, comme un cortège de chars dans la rue, en hiver, et j’étais terriblement oppressé…

La porte très lentement s’ouvrit, grand’mère pénétra dans la chambre et referma la porte contre laquelle elle s’appuya. Puis, tendant les mains vers la flamme bleue de la lampe éternelle, elle se mit à gémir tout bas, comme une enfant :

— J’ai mal aux doigts, j’ai mal aux doigts…