Macbeth/Traduction Guizot, 1864/Acte I

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Macbeth
Traduction par François Guizot.
Œuvres complètes de ShakespeareDidiertome 2 (p. 231-250).
◄  Notice
Acte II  ►

MACBETH

PERSONNAGES

DUNCAN, roi d’Écosse.
Fils du roi.
MALCOLM.
DONALBAIN.
Généraux de l’armée du roi.
MACBETH.
BANQUO.
Seigneurs écossais.
MACDUFF.
LENOX.
ROSSE.
MENTEITH.
ANGUS.
CAITHNESS.
FLEANCE, fils de Banquo.
SIWARD, comte de Northumberland, général de l’armée anglaise.
LE FILS DE SIWARD.
SEYTON, officier attaché à Macbeth.
LE FILS DE MACDUFF.
UN MÉDECIN ANGLAIS.
UN MÉDECIN ÉCOSSAIS.
LADY MACBETH.
LADY MACDUFF.
DAMES DE LA SUITE DE LADY MACBETH.
LORDS, GENTILSHOMMES, OFFICIERS, SOLDATS, MEURTRIERS, SUIVANTS ET MESSAGERS.
HECATE ET TROIS SORCIÈRES.
L’OMBRE DE BANQUO ET AUTRES APPARITIONS.

La scène est en Écosse, et surtout dans le château de Macbeth, excepté à la fin du quatrième acte, où elle se passe en Angleterre.


ACTE PREMIER



Scène I

Un lieu découvert. — Tonnerre, éclairs.

Entrent LES TROIS SORCIÈRES.

PREMIÈRE SORCIÈRE. — Quand nous réunirons-nous maintenant toutes trois ? Sera-ce par le tonnerre, les éclairs ou la pluie ?

DEUXIÈME SORCIÈRE. — Quand le bacchanal aura cessé, quand la bataille sera gagnée et perdue.

TROISIÈME SORCIÈRE. — Ce sera avant le coucher du soleil.

PREMIÈRE SORCIÈRE. — En quel lieu ?

DEUXIÈME SORCIÈRE. — Sur la bruyère.

TROISIÈME SORCIÈRE. — Pour y rencontrer Macbeth.

(Une voix les appelle.)

PREMIÈRE SORCIÈRE. — J’y vais, Grimalkin[1] !

DEUXIÈME SORCIÈRE. — Paddock[2] appelle.

TROISIÈME SORCIÈRE. — Tout à l’heure !

LES TROIS SORCIÈRES, à la fois.

Horrible est le beau, beau est l’horrible. Volons à travers le brouillard et l’air impur.

(Elles disparaissent.)


Scène II

Un camp près de Fores.

Entrent LE ROI DUNCAN, MALCOLM, DONALBAIN, LENOX, et leur suite. Ils vont à la rencontre d’un soldat blessé et sanglant.

DUNCAN. — Quel est cet homme tout couvert de sang ? Il me semble, d’après son état, qu’il pourra nous dire où en est actuellement la révolte.

MALCOLM. — C’est le sergent qui a combattu en brave et intrépide soldat pour me sauver de la captivité.—Salut, mon brave ami ; apprends au roi ce que tu sais de la mêlée : en quel état l’as-tu laissée ?

LE SERGENT. — Elle demeurait incertaine, comme deux nageurs épuisés qui s’accrochent l’un à l’autre et paralysent tous leurs efforts. L’impitoyable Macdowald (bien fait pour être un rebelle, car tout l’essaim[3] des vices de la nature s’est abattu sur lui pour l’amener là) avait reçu des îles de l’ouest un renfort de Kernes[4] et de GallowGlasses ; et la Fortune, souriant à sa cause maudite, semblait se faire la prostituée d’un rebelle. Mais tout cela n’a pas suffi. Le brave Macbeth (il a bien mérité ce nom) dédaignant la Fortune, comme le favori de la Valeur, avec son épée qu’il brandissait toute fumante d’une sanglante exécution, s’est ouvert un passage, jusqu’à ce qu’il se soit trouvé en face du traître, à qui il n’a pas donné de poignée de mains ni dit adieu, qu’il ne l’eût décousu du nombril à la mâchoire, et qu’il n’eût placé sa tête sur nos remparts.

DUNCAN. — O mon brave cousin ! digne gentilhomme !

LE SERGENT. — De même que le point où le soleil commence à luire est celui d’où viennent éclater les tempêtes qui brisent nos vaisseaux, et les effroyables tonnerres, ainsi de la source d’où semblait devoir arriver le secours ont surgi de nouvelles détresses.—Écoute, roi d’Écosse, écoute.—A peine la justice, armée de la valeur, avait-elle forcé ces Kernes voltigeurs à se fier à leurs jambes, que le chef des Norwégiens, saisissant son avantage avec des bataillons tout frais et des armes bien fourbies, a commencé une seconde attaque.

DUNCAN. — Cela n’a-t-il pas effrayé nos généraux Macbeth et Banquo ?

LE SERGENT. — Oui, comme les passereaux l’aigle, ou le lièvre le lion. Pour dire vrai, je ne les puis comparer qu’à deux canons chargés jusqu’à la gueule de doubles charges, tant ils redoublaient leurs coups redoublés sur les ennemis. À moins qu’ils n’eussent résolu de se baigner dans la fumée des blessures, ou de laisser à la mémoire le souvenir d’un autre Golgotha, je n’en sais rien.—Mais je me sens faible ; mes plaies crient au secours.

DUNCAN. — Tes paroles te vont aussi bien que tes blessures : elles ont un parfum d’honneur.—Allez avec lui, amenez-lui les chirurgiens.—(Le sergent sort accompagné.) Qui s’avance vers nous ?

(Entre Rosse.)

MALCOLM. — C’est le digne thane de Rosse.

LENOX. — Quel empressement peint dans ses regards ! A le voir, il aurait l’air de nous annoncer d’étranges choses.

ROSSE. — Dieu sauve le roi !

DUNCAN. — D’où viens-tu, digne thane ?

ROSSE. — De Fife, grand roi, où les bannières des Norwégiens insultent les cieux et glacent nos gens du vent qu’elles agitent. Le roi de Norwége en personne, à la tête d’une armée terrible, et secondé par ce traitre déloyal, le thane de Cawdor, avait engagé un combat funeste, lorsque le nouvel époux de Bellone, revêtu d’une armure éprouvée, s’est mesuré avec lui à forces égales, et son fer opposé contre un fer rebelle, bras contre bras, a dompté son farouche courage.—Pour conclure, la victoire nous est restée.

DUNCAN. — Quel bonheur !

ROSSE. — Maintenant Suénon, le roi de Norwége, demande à entrer en composition : nous n’avons pas daigné lui permettre d’enterrer ses morts, qu’il n’eût déposé d’avance à Saint-Colmes-Inch dix mille dollars pour notre usage général.

DUNCAN. — Le thane de Cawdor ne trahira plus nos intérêts confidentiels. Allez, ordonnez sa mort, et saluez Macbeth du titre qui lui a appartenu.

ROSSE. — Je vais faire exécuter vos ordres.

DUNCAN. — Ce qu’il a perdu, le brave Macbeth l’a gagné.

(Ils sortent.)


Scène III

Une bruyère.—Tonnerre.

Entrent LES TROIS SORCIÈRES.

PREMIÈRE SORCIÈRE. — Où as-tu été, ma sœur ?

DEUXIÈME SORCIÈRE. — Tuer les cochons[5].

TROISIÈME SORCIÈRE. — Et toi, ma sœur ?

PREMIÈRE SORCIÈRE. — La femme d’un matelot avait des châtaignes dans son tablier ; elle mâchonnait, mâchonnait, mâchonnant.—Donne-m’en, lui ai-je dit.—Arrière, sorcière ! m’a répondu cette maigrichonne[6] nourrie de croupions.—Son mari est parti pour Alep, comme patron du Tigre ; mais je m’embarquerai avec lui dans un tamis, et sous la forme d’un rat sans queue[7], je ferai, je ferai, je ferai.

DEUXIÈME SORCIÈRE. — Je te donnerai un vent.

PREMIÈRE SORCIÈRE. — Tu es bien bonne.

TROISIÈME SORCIÈRE. — Et moi un autre.

PREMIÈRE SORCIÈRE. — J’ai déjà tous les autres, les ports vers lesquels ils soufflent, et tous les endroits marqués sur la carte des marins. Je le rendrai sec comme du foin, le sommeil ne descendra ni jour ni nuit sur sa paupière enfoncée ; il vivra comme un maudit, pendant neuf fois neuf longues semaines ; il maigrira, s’affaiblira, languira ; et si sa barque ne peut périr, du moins sera-t-elle battue par la tempête.—Voyez ce que j’ai là.

DEUXIÈME SORCIÈRE. — Montre-moi, montre-moi.

PREMIÈRE SORCIÈRE. — C’est le pouce d’un pilote qui a fait naufrage en revenant dans son pays.

(Tambour derrière le théâtre.)

TROISIÈME SORCIÈRE. — Le tambour ! le tambour ! Macbeth arrive.

TOUTES TROIS ENSEMBLE. — Les sœurs du Destin[8] se tenant par la main, parcourant les terres et les mers, ainsi tournent, tournent, trois fois pour le tien, trois fois pour le mien, et trois fois encore pour faire neuf. Paix ! le charme est accompli.

(Macbeth et Banquo paraissent, traversant cette plaine de bruyères ; ils sont suivis d’officiers et de soldats.)

MACBETH. — Je n’ai jamais vu de jour si sombre et si beau.

BANQUO. — Combien dit-on qu’il y a d’ici à Fores ? —Quelles sont ces créatures si décharnées et vêtues d’une manière si bizarre ? Elles ne ressemblent point aux habitants de la terre, et pourtant elles y sont.—Êtes-vous des êtres que l’homme puisse questionner ? Vous semblez me comprendre, puisque vous placez toutes trois à la fois votre doigt décharné sur vos lèvres de parchemin. Je vous prendrais pour des femmes si votre barbe ne me défendait de le supposer.

MACBETH. — Parlez, si vous pouvez ; qui êtes-vous ?

PREMIÈRE SORCIÈRE. — Salut, Macbeth ! salut à toi, thane de Glamis !

DEUXIÈME SORCIÈRE. — Salut, Macbeth ! salut à toi, thane de Cawdor !

TROISIÈME SORCIÈRE. — Salut, Macbeth, qui seras roi un jour !

BANQUO. — Mon bon seigneur, pourquoi tressaillez-vous, et semblez-vous craindre des choses dont le son vous doit être si doux ? —Au nom de la vérité, êtes-vous des fantômes, ou êtes-vous en effet ce que vous paraissez être ? Vous saluez mon noble compagnon d’un titre nouveau, de la haute prédiction d’une illustre fortune et de royales espérances, tellement qu’il en est comme hors de lui-même ; et moi, vous ne me parlez pas : si vos regards peuvent pénétrer dans les germes du temps, et démêler les semences qui doivent pousser et celles qui avorteront, parlez-moi donc à moi qui ne sollicite ni ne redoute vos faveurs ou votre haine.

PREMIÈRE SORCIÈRE. — Salut !

DEUXIÈME SORCIÈRE. — Salut !

TROISIÈME SORCIÈRE. — Salut !

PREMIÈRE SORCIÈRE. — Moindre que Macbeth et plus grand.

DEUXIÈME SORCIÈRE. — Moins heureux, et cependant beaucoup plus heureux.

TROISIÈME SORCIÈRE. — Tu engendreras des rois, quoique tu ne le sois pas. Ainsi salut, Macbeth et Banquo !

PREMIÈRE SORCIÈRE. — Banquo et Macbeth, salut !

MACBETH. — Demeurez ; vous dont les discours demeurent imparfaits, dites-m’en davantage. Par la mort de Sinel, je sais que je suis thane de Glamis ; mais comment le serais-je de Cawdor ? Le thane de Cawdor est vivant, est un seigneur prospère ; et devenir roi n’entre pas dans la perspective de ma croyance, pas plus que d’être thane de Cawdor. Parlez, d’où tenez-vous ces étranges nouvelles, et pourquoi arrêtez-vous nos pas sur ces bruyères desséchées par vos prophétiques saluts ? —Je vous somme de parler.

(Les sorcières disparaissent.)

BANQUO. — De la terre comme de l’eau s’élèvent des bulles d’air ; c’est là ce que nous avons vu.—Où se sont-elles évanouies ?

MACBETH. — Dans l’air ; et ce qui paraissait un corps s’est dissipé comme l’haleine dans les vents.—Plût à Dieu qu’elles eussent demeuré plus longtemps !

BANQUO. — Étaient-elles réellement ici ces choses dont nous parlons, ou bien aurions-nous mangé de cette racine de folie[9] qui rend la raison captive ?

MACBETH. — Vos enfants seront rois.

BANQUO. — Vous serez roi.

MACBETH. — Et thane de Cawdor aussi : cela ne s’est-il pas dit ainsi ?

BANQUO. — Air et paroles.—Mais qui vient à nous ?

(Entrent Rosse et Angus.)

ROSSE. — Macbeth, le roi a reçu avec joie la nouvelle de tes succès ; et à la lecture de tes exploits dans le combat contre les rebelles, son étonnement et son admiration se disputaient en lui pour savoir ce qui devait lui rester ou t’appartenir[10]. Réduit par là au silence, en parcourant le reste des événements du même jour, il t’a trouvé au milieu des solides bataillons norwégiens, sans effroi au milieu de ces étranges spectacles de mort, ouvrage de ta main. Aussi pressés que la parole, les courriers succédaient aux courriers, chacun apportant et répandant devant lui les éloges que tu mérites pour cette étonnante défense de son royaume.

ANGUS. — Nous avons été envoyés pour te porter les remerciements de notre royal maître, pour te conduire en sa présence, non pour te récompenser.

ROSSE. — Et pour gage de plus grands honneurs, il m’a ordonné de te saluer de sa part thane de Cawdor. Ainsi, digne thane, salut sous ce nouveau titre, car il t’appartient.

BANQUO. — Quoi ! le diable peut-il dire vrai ?

MACBETH. — Le thane de Cawdor est vivant. Pourquoi venez-vous me revêtir de vêtements empruntés ?

ANGUS. — Celui qui fut thane de Cawdor vit encore ; mais sous le poids d’un jugement auquel est soumise cette vie qu’il a mérité de perdre. S’il était d’intelligence avec le roi de Norwége, ou s’il prêtait aux rebelles une aide et des secours clandestins, ou si, de concert avec tous deux, il travaillait à la ruine de son pays, c’est ce que j’ignore ; mais des trahisons capitales, avouées et prouvées, l’ont perdu sans ressource.

MACBETH. — Thane de Glamis et thane de Cawdor ! le plus grand est encore à venir.—Merci de votre peine.—N’espérez-vous pas à présent que vos enfants seront rois, puisque celles qui m’ont salué thane de Cawdor ne leur ont rien moins promis ?

BANQUO. — Si vous le croyez sincèrement, cela pourrait bien aussi vous faire aspirer à obtenir la couronne, outre le titre de thane de Cawdor ; mais c’est étrange ; et souvent, pour nous attirer à notre perte, les ministres des ténèbres nous disent la vérité : ils nous amorcent par des bagatelles permises, pour nous précipiter ensuite dans les conséquences les plus funestes.—Mes cousins, un mot, je vous prie.

MACBETH. — Deux vérités m’ont été dites[11], favorables prologues de la grande scène de ce royal sujet.—Je vous remercie, messieurs.—Cette instigation surnaturelle ne peut être mauvaise, ne peut être bonne. Si elle est mauvaise, pourquoi me donnerait-elle un gage de succès, en commençant ainsi par une vérité ? Je suis thane de Cawdor. Si elle est bonne, pourquoi est-ce que je cède à cette suggestion, dont l’horrible image agite mes cheveux et fait que mon cœur, retenu à sa place, va frapper mes côtes par un mouvement contraire aux lois de la nature ? Les craintes présentes sont moins terribles que d’horribles pensées. Mon esprit, où le meurtre n’est encore qu’un fantôme, ébranle tellement mon individu que toutes les fonctions en sont absorbées par les conjectures ; et rien n’y existe que ce qui n’est pas.

BANQUO. — Voyez dans quelles réflexions est plongé notre compagnon.

MACBETH. — Si le hasard veut me faire roi, eh bien ! le hasard peut me couronner sans que je m’en mêlé.

BANQUO. — Ces nouveaux honneurs lui font l’effet de nos habits neufs : ils ne collent au corps qu’avec un peu d’usage.

MACBETH. — Arrive ce qui pourra ; le temps et les heures avancent à travers la plus mauvaise journée.

BANQUO. — Digne Macbeth, nous attendons votre bon plaisir.

MACBETH. — Pardonnez-moi : ma mauvaise tête se tra vaillait à retrouver des choses oubliées.—Nobles seigneurs, vos services sont consignés dans un registre dont chaque jour je tournerai la feuille pour les relire.—Allons trouver le roi. (A Banquo.) Réfléchissez à ce qui est arrivé ; et, plus à loisir, après avoir tout bien pesé, dans l’intervalle, nous en parlerons à cœur ouvert.

BANQUO. — Très-volontiers.

MACBETH. — Jusque-là c’est assez.—Allons, mes amis….

(Ils sortent.)


Scène IV

A Fores, un appartement dans le palais.—Fanfares.

Entrent DUNCAN, MALCOLM, DONALBAIN, LENOX et leur suite.

DUNCAN. — A-t-on exécuté Cawdor ? Ceux que j’en avais chargés ne sont-ils pas encore revenus ?

MALCOLM. — Mon souverain, ils ne sont pas encore de retour ; mais j’ai parlé à quelqu’un qui l’avait vu mourir. Il m’a rapporté qu’il avait très-franchement avoué sa trahison, imploré le pardon de Votre Majesté, et manifesté un profond repentir. Il n’y a rien eu dans sa vie d’aussi honorable que la manière dont il l’a quittée. Il est mort en homme qui s’est étudié, en mourant, à laisser échapper la plus chère de ses possessions comme une bagatelle sans importance.

DUNCAN. — Il n’y a point d’art qui apprenne à découvrir sur le visage les inclinations de l’âme : c’était un homme en qui j’avais placé une confiance absolue.—(Entrent Macbeth, Banquo, Rosse et Angus.) O mon très-digne cousin, je sentais déjà peser sur moi le poids de l’ingratitude. Tu as tellement pris les devants, que la plus rapide récompense n’a pour t’atteindre qu’une aile bien lente.—Je voudrais que tu eusses moins mérité, et que tu m’eusses ainsi laissé les moyens de régler moi-même la mesure de ton salaire et de ma reconnaissance. Il me reste seulement à te dire qu’il t’est dû plus qu’on ne pourrait acquitter en allant au delà de toute récompense possible.

MACBETH. — Le service et la fidélité que je vous dois, en s’acquittant, se récompensent eux-mêmes. Il appartient à Votre Majesté de recevoir le tribut de nos devoirs, et nos devoirs nous lient à votre trône et à votre État comme des enfants et des serviteurs, qui ne font que ce qu’ils doivent en faisant tout ce qui peut mériter votre affection et votre estime[12].

DUNCAN. — Sois ici le bienvenu : j’ai commencé à te planter, et travaillerai à te faire parvenir à la plus haute croissance.—Noble Banquo, tu n’as pas moins mérité, et cela ne doit pas être moins connu. Laisse-moi t’embrasser et te presser sur mon cœur.

BANQUO. — Si j’y acquiers du terrain, la moisson sera à vous.

DUNCAN. — Tant de joies accumulées, prêtes à déborder par leur plénitude, cherchent à se cacher dans les larmes de la tristesse. Mes fils, mes parents, vous, thanes, et vous, après eux les premiers en dignités, sachez aujourd’hui que nous voulons transmettre notre couronne à Malcolm, l’aîné de nos enfants, qui portera désormais le titre de prince de Cumberland, honneur qui ne lui doit pas profiter à lui seul, et sans en amener d’autres à sa suite, mais qui fera briller comme autant d’étoiles des distinctions nouvelles sur tous ceux qui les ont méritées.—Partons pour Inverness ; je veux vous avoir de nouvelles obligations.

MACBETH. — Le repos est une fatigue quand je ne vous le consacre pas. Je veux vous annoncer moi-même, et remplir ma femme de joie par la nouvelle de votre arrivée. Ainsi, je prends humblement congé de vous.

DUNCAN. — Mon digne Cawdor !

MACBETH, à part.—Le prince de Cumberland ! Voilà un obstacle sur lequel je dois trébucher si je ne saute pardessus, car il se trouve dans mon chemin.—Étoiles, cachez vos feux ; que la lumière ne puisse voir mes profonds et sombres désirs ; l’œil se ferme devant la main. Mais il faut que cela se fasse, ce que mon œil craindra de voir lorsque ce sera fait.

(Il sort.)

DUNCAN. — C’est la vérité, digne Banquo, il est aussi vaillant que vous le dites : je me nourris des éloges qu’on lui donne ; c’est pour moi un festin. Suivons-le tandis que ses soins nous devancent pour nous préparer un bon accueil. C’est un parent sans égal.

(Fanfares.—Ils sortent.)


Scène V

À Inverness.—Un appartement du château de Macbeth.

Entre LADY MACBETH, lisant une lettre.

« Elles sont venues à moi au jour du succès, et j’ai appris par le plus incontestable témoignage qu’en elles résidait une intelligence plus qu’humaine. Lorsque je brûlais de leur faire d’autres questions, elles se sont confondues dans l’air et y ont disparu. J’étais encore éperdu de surprise lorsque des envoyés du roi sont venus me saluer thane de Cawdor. C’était sous ce titre que les sœurs du Destin m’avaient salué en me renvoyant ensuite à l’avenir par ces paroles : Salut, toi qui seras roi. J’ai cru que cela était bon à te faire connaître, chère compagne de ma grandeur : afin que tu ne perdisses pas la part de joie qui t’est due, par ignorance de la grandeur qui t’est promise. Place ceci dans ton cœur. Adieu. »

Tu es thane de Glamis et de Cawdor, et tu seras aussi ce qu’on t’a prédit.—Cependant je crains ta nature, elle est trop pleine du lait des tendresses humaines pour te conduire par le chemin le plus court. Tu voudrais être grand, tu n’es pas sans ambition ; mais tu ne la voudrais pas accompagnée du crime : ce que tu veux de grand, tu le voudrais saintement ; tu ne voudrais pas jouer malhonnêtement, et cependant tu voudrais gagner déloyalement. Noble Glamis, tu voudrais obtenir ce qui te crie : « Voilà ce qu’il te faut faire si tu prétends obtenir ; ce que tu crains de faire plutôt que tu ne désires que cela ne soit pas fait. » Hâte-toi d’arriver, que je verse dans tes oreilles l’esprit qui m’anime, et dompte par l’énergie de ma langue tout ce qui pourrait arrêter ta route vers ce cercle d’or dont les destins et cette assistance surnaturelle semblent vouloir te couronner.—(Entre un serviteur.) Quelles nouvelles apportes-tu ?

LE SERVITEUR. — Le roi arrive ici ce soir.

LADY MACBETH. — Quelle jolie chose dis-tu là ? Ton maître n’est-il pas avec lui ? Si ce que tu dis était vrai, il m’aurait avertie de faire mes préparatifs.

LE SERVITEUR. — Avec votre permission rien n’est plus vrai ; notre thane est en chemin : un de mes camarades a été chargé de le devancer. Presque mort de fatigue, à peine lui est-il resté assez de souffle pour accomplir son message.

LADY MACBETH. — Prends soin de lui ; il apporte de grandes nouvelles ! (Le serviteur sort.) La voix est près de manquer au corbeau lui-même, dont les croassements annoncent l’entrée fatale de Duncan entre mes remparts.—Venez, venez, esprits qui excitez les pensées homicides ; changez à l’instant mon sexe, et remplissez-moi jusqu’au bord, du sommet de la tête jusqu’à la plante des pieds, de la plus atroce cruauté. Épaississez mon sang ; fermez tout accès, tout passage aux remords ; et que la nature, par aucun retour de componction, ne vienne ébranler mon cruel projet, ou faire trêve à son exécution[13]. Venez dans mes mamelles changer mon lait en fiel, ministres du meurtre, quelque part que vous soyez, substances invisibles, prêtes à nuire au genre humain.—Viens, épaisse nuit ; enveloppe-toi des plus noires fumées de l’enfer, afin que mon poignard acéré ne voie pas la blessure qu’il va faire, et que le ciel ne puisse, perçant d’un regard ta ténébreuse couverture, me crier : Arrête ! Arrête ! —(Entre Macbeth.) Illustre Glamis, digne Cawdor, plus grand encore par le salut qui les a suivis, ta lettre m’a transportée au delà de ce présent rempli d’ignorance, et je sens déjà l’avenir exister pour moi.

MACBETH. — Mon cher amour, Duncan arrive ici ce soir.

LADY MACBETH. — Et quand part-il d’ici ?

MACBETH. — Demain ; c’est son projet.

LADY MACBETH. — Oh ! jamais le soleil ne verra ce lendemain.—Votre visage, mon cher thane, est un livre où l’on pourrait lire d’étranges choses. Pour cacher vos desseins dans cette circonstance, prenez le maintien de la circonstance ; que vos yeux, vos gestes, votre langue parlent de bienvenue ; ayez l’air d’une fleur innocente, mais soyez le serpent caché dessous. Il faut pourvoir à la réception de celui qui va arriver ; c’est moi que vous chargerez de dépêcher le grand ouvrage de cette nuit, qui donnera désormais à nos nuits et à nos jours la puissance et l’autorité souveraine.

MACBETH. — Nous en reparlerons.

LADY MACBETH. — Songez seulement à montrer un visage serein : changer de visage est toujours un signe de crainte.—Laissez-moi tout le reste.

(Ils sortent.)


Scène VI

Toujours à Inverness, devant le château de Macbeth.

(Hautbois.—Cortège composé des gens de Macbeth.)

Entrent DUNCAN, MALCOLM, DONALBAIN, BANQUO, LENOX, MACDUFF, ROSSE, ANGUS, suite.

DUNCAN. — Ce château occupe une agréable situation ; l’air, suave et léger, calme doucement les sens.

BANQUO. — Cet hôte de l’été, le martinet, habitant des temples, cherchant en ces lieux son séjour favori, prouve que l’haleine des cieux les caresse avec amour. Pas une corniche, pas une frise, pas un créneau, pas un seul angle commode où cet oiseau n’ait suspendu son lit et le berceau de ses enfants. Partout où ces oiseaux nichent et abondent, j’ai remarqué que l’air est toujours pur.

(Entre lady Macbeth.)

DUNCAN. — Voyez, voilà notre honorable hôtesse.—L’affection qui nous suit nous cause quelquefois des embarras que nous accueillons encore avec des remerciements, comme des marques d’affection. Ainsi je suis pour vous une occasion d’apprendre à prier Dieu de vous récompenser de vos peines, et à vous remercier de l’embarras que nous vous donnons.

LADY MACBETH. — Tout notre effort, fût-il doublé ou redoublé, ne serait qu’une faible et solitaire offrande à opposer à ce vaste amas d’honneurs dont Votre Majesté accable notre maison. Vos anciens bienfaits, et les dignités nouvelles que vous venez d’accumuler sur les premières, nous laissent le devoir de prier pour vous[14].

DUNCAN. — Où est le thane de Cawdor ? Nous courions sur ses talons, et voulions être son introducteur auprès de vous ; mais il est bon cavalier, et la force de son amour, aussi aiguë que son éperon, lui a fait atteindre sa maison avant nous. Belle et noble dame, nous serons votre hôte pour cette nuit.

LADY MACBETH. — Vos serviteurs ne se regarderont jamais eux-mêmes, les leurs et tout ce qu’ils possèdent, que comme des biens reçus en dépôt pour en rendre compte, selon le bon plaisir de Votre Majesté, toutes les fois qu’elle voudra réclamer ce qui lui appartient.

DUNCAN. — Donnez-moi votre main, conduisez-moi vers mon hôte ; nous l’aimons grandement, et continuerons de répandre sur lui nos bienfaits.—Avec la permission de notre hôtesse.

(Ils sortent.)


Scène VII

Toujours à Inverness.—Un appartement dans le château de Macbeth. Des hautbois, des flambeaux.

Un maître d’hôtel et plusieurs domestiques portant des plats et faisant le service entrent et passent sur le théâtre. Entre ensuite MACBETH.

MACBETH. — Si lorsque ce sera fait c’était fini, le plus tôt fait serait le mieux. Si l’assassinat tranchait à la fois toutes les conséquences, et que sa fin nous donnât le succès, ce seul coup, qui peut être tout et la fin de tout, au moins ici-bas, sur ce rivage, sur ce rocher du temps, nous hasarderions la vie à venir.—Mais en pareil cas, nous subissons toujours cet arrêt, que les sanglantes leçons enseignées par nous tournent, une fois apprises, à la ruine de leur inventeur. La Justice, à la main toujours égale, offre à nos propres lèvres le calice empoisonné que nous avons composé nous-mêmes.—Il est ici sous la foi d’une double sauvegarde. D’abord je suis son parent et son sujet, deux puissants motifs contre cette action ; ensuite je suis son hôte, et devrais fermer la porte à son meurtrier, loin de saisir moi-même le couteau. D’ailleurs ce Duncan a porté si doucement ses honneurs, il a rempli si justement ses grands devoirs, que ses vertus, comme des anges à la voix de trompette s’élèveront contre le crime damnable de son meurtre, et la pitié, semblable à un enfant nouveau-né tout nu, montée sur le tourbillon, ou portée comme un chérubin du ciel sur les invisibles courriers de l’air, frappera si vivement tous les yeux de l’horreur de cette action, que les larmes feront tomber le vent. Je n’ai pour presser les flancs de mon projet d’autre éperon que cette ambition qui, s’élançant et se retournant sur elle-même, retombe sans cesse sur lui[15].—(Entre lady Macbeth.) Eh bien ! quelles nouvelles ?

LADY MACBETH. — Il a bientôt soupé : pourquoi avez-vous quitté la salle ?

MACBETH. — M’a-t-il demandé ?

LADY MACBETH. — Ne le savez-vous pas ?

MACBETH. — Nous n’irons pas plus loin dans cette affaire. Il vient de me combler d’honneurs, et j’ai acquis parmi les hommes de toutes les classes une réputation brillante comme l’or, dont je dois me parer dans l’éclat de sa première fraîcheur, au lieu de m’en dépouiller si vite.

LADY MACBETH. — Était-elle dans l’ivresse cette espérance dont vous vous étiez fait honneur ? a-t-elle dormi depuis ? et se réveille-t-elle maintenant pour paraître si pâle et si livide à l’aspect de ce qu’elle faisait de si bon cœur ? Dès ce moment je commence à juger par là de ton amour pour moi. Crains-tu de te montrer par tes actions et ton courage ce que tu es par tes désirs ? aspireras-tu à ce que tu regardes comme l’ornement de la vie, pour vivre en lâche à tes propres yeux, laissant, comme le pauvre chat du proverbe, le je n’ose pas se placer sans cesse auprès du je voudrais bien[16] ?

MACBETH. — Tais-toi, je t’en prie ; j’ose tout ce qui convient à un homme : celui qui ose davantage n’en est pas un.

LADY MACBETH. — A quelle bête apparteniez-vous donc lorsque vous vous êtes ouvert à moi de cette entreprise ? Quand vous avez osé la former, c’est alors que vous étiez un homme ; et en osant devenir plus grand que vous n’étiez, vous n’en seriez que plus homme. Ni l’occasion ni le lieu ne vous secondaient alors, et cependant vous vouliez les faire naître l’une et l’autre : elles se sont faites d’elles-mêmes ; et vous, par l’à-propos qu’elles vous offrent, vous voilà défait ! J’ai allaité, et je sais combien il est doux d’aimer le petit enfant qui me tette ; eh bien ! au moment où il me souriait, j’aurais arraché ma mamelle de ses molles gencives, et je lui aurais fait sauter la cervelle, si je l’avais juré comme vous avez juré ceci.

MACBETH. — Si nous allions manquer notre coup ?

LADY MACBETH. — Nous, manquer notre coup ! Vissez seulement votre courage au point d’arrêt, et nous ne manquerons pas notre coup. Lorsque Duncan sera endormi (et le fatigant voyage qu’il a fait aujourd’hui va l’entraîner dans un sommeil profond), j’aurai soin, à force de vin et de santés, de subjuguer si bien ses deux chambellans, que leur mémoire, cette gardienne du cerveau, ne sera plus qu’une fumée, et le réservoir de leur raison un alambic. Lorsqu’un sommeil brutal accablera comme la mort leurs corps saturés de liqueur, que ne pouvons-nous exécuter, vous et moi, sur Duncan sans défense ? Que ne pouvons-nous pas imputer à ses officiers pleins de vin, qui porteront le crime de notre grand meurtre ?

MACBETH. — Ne mets au jour que des fils, car la trempe de ton âme inflexible ne peut convenir qu’à des hommes.—En effet, ne pourra-t-on pas croire, lorsque nous aurons teint de sang, dans leur sommeil, ces deux gardiens de sa chambre, après nous être servis de leurs poignards, que ce sont eux qui ont fait le coup ?

LADY MACBETH. — Et qui osera croire autre chose, lorsque nous ferons tout retentir de nos douleurs et de nos cris à cause de sa mort ?

MACBETH. — Je suis décidé, et je tends tous les agents de mon corps pour cette terrible action. Sortons, et amusons-les par les plus beaux dehors : un visage perfide doit cacher ce que sait le cœur perfide.

(Ils sortent.)


FIN DU PREMIER ACTE.

  1. Grimalkin, nom d’un vieux chat. Grimalkin est très-souvent, en Angleterre, le nom propre d’un chat.
  2. Paddock, espèce de gros crapaud. Les chats et les crapauds jouaient, comme on sait, un rôle très-important dans la sorcellerie.
  3. ::::For to that
    The multiplying villainies of nature,
    Do swarm upon him.
    M. Steevens explique to that par in addition to that (outre cela) ; je crois qu’il se trompe et que to that signifie ici pour cela. Le sergent, qui vient de combattre loyalement un rebelle, regarde le caractère du rebelle comme le plus monstrueux de tous, et comme l’assemblage de tous les vices de la nature. Dans la chronique d’Hollinshed, le rebelle porte le nom de Macdowald.
  4. Deux espèces de soldats, les premiers armés à la légère, les autres plus pesamment.
  5. Killing swine. C’était une des grandes occupations des sorcières de faire mourir les cochons de ceux qui leur avaient déplu d’une façon quelconque.
  6. La sorcière insulte ici la pauvreté de son ennemie qui vivait, disait-elle, des restes qu’on distribuait à la porte des couvents et des maisons opulentes.
  7. Lorsqu’une sorcière prenait la forme d’un animal, la queue lui manquait toujours, parce que, disait-on, il n’y a pas dans le corps humain de partie correspondante dont on puisse façonner une queue, comme on fait du nez le museau, des pieds et des mains les pattes, etc.
  8. The weird sisters. La chronique d’Hollinshed, en rapportant l’apparition des trois figures étranges qui prédirent à Macbeth sa future grandeur, dit que, d’après l’accomplissement de leurs prophéties, on fut généralement d’opinion que c’étaient ou the weird sisters, « comme qui dirait les déesses de la destinée, ou quelques nymphes ou fées que leurs connaissances nécromantiques douaient de la science de prophétie. » Warburton les prend pour les walkyries, nymphes du paradis d’Odin, chargées de conduire les âmes des morts et de verser à boire aux guerriers ; et les fonctions que s’attribuent, dans leur chant magique, les sorcières de Shakspeare, étaient aussi, selon quelques auteurs, celles que la mythologie scandinave attribuait aux walkyries. Mais on oppose à cette opinion de Warburton, que les walkyries étaient très-belles, et ne peuvent être représentées par les sorcières de Shakspeare avec leurs barbes ; que, d’ailleurs, les walkyries étaient plus de trois, ce qui paraît être le nombre fixe des weird sisters. Il y a lieu de croire que ces divinités avaient du rapport avec les Parques ; et un ancien auteur anglais (Gawin Douglas), qui a donné une traduction de Virgile, y rend en effet le nom de Parcæ par ceux weird sisters, et on trouve le mot wierd ou weird employé dans le même sens par d’autres auteurs. D’autres en ont fait un substantif, et l’ont employé dans le sens de prophétie, d’après la signification du mot anglo-saxon wyrd, d’où il est dérivé. Ce qui paraît clair, c’est que Shakspeare, de même que dans la Tempête, au lieu de s’astreindre à suivre exactement un système de mythologie, a réuni sur un même personnage les diverses attributions appartenant à des êtres d’ordres fort différents, et a présenté comme identiques les sœurs du destin (weird sisters) et les sorcières (witches) que la chronique d’Hollinshed distingue positivement, attribuant la première prédiction faite à Macbeth et à Banquo aux weird sisters, tandis qu’elle attribue les prédictions subséquentes à certains sorciers et sorcières (wizards et witches), en qui Macbeth avait grande confiance, et qu’il consultait habituellement. Les weird sisters étaient des êtres surnaturels, de véritables déesses qui ne se communiquaient aux mortels que par des apparitions, tandis que les sorciers et les sorcières étaient simplement des hommes et des femmes initiés dans les mystères diaboliques de la sorcellerie. Shakspeare a de plus subordonné ses sorcières à Hécate, divinité du paganisme.
  9. Probablement la ciguë ; on lui attribuait autrefois la propriété de troubler la raison.
  10. :His wonders and his praises do contend
    Which should be thine or his.

    On a tâché de rendre ici exactement, mais sans espoir de la rendre clairement, une subtilité qui a d’autant plus embarrassé les commentateurs anglais, qu’ils ont voulu y trouver plus de sens qu’elle n’en a réellement. Shakspeare n’a prétendu dire autre chose, si ce n’est que Duncan ne savait s’il devait plus s’étonner des exploits de Macbeth ou l’en louer ; en sorte que l’étonnement appartenant à Duncan, et les éloges à Macbeth, disputaient which should be thine or his.

  11. Les commentateurs sont assez embarrassés à expliquer comment Macbeth, déjà thane de Glamis, par la mort de Sinel, lors de la rencontre des sorcières, peut regarder le salut qu’elles lui ont donné sous ce premier titre comme une preuve de leur science surnaturelle. Le traducteur écossais de Boèce semble faire entendre que Sinel ne mourut qu’après cette rencontre. Hollinshed dit, au contraire, que Macbeth, par la mort de son père, venait d’entrer (had lately entered) en possession du titre de thane de Glamis. C’est bien certainement la chronique d’Hollinshed que Shakspeare a suivie en ceci, comme dans tout le reste de la pièce ; Macbeth, ayant soin de nous apprendre quel événement l’a rendu thane de Glamis, prouve clairement que la nouvelle en est si récente pour lui, que l’idée de ce titre ne lui est pas encore familière et ne se lie qu’à la circonstance qui l’en a rendu possesseur. Shakspeare a donc voulu indiquer un événement si nouveau que Macbeth peut s’étonner que des personnes qui lui sont étrangères en soient déjà instruites.
  12. By doing every thing
    Safe toward your love and honour.
    Les commentateurs ont voulu expliquer ce passage assez obscur par une subtilité qui le rendrait inintelligible. Toute la difficulté porte sur le sens du mot safe, qui me paraît évidemment signifier ici entier, complet, à l’abri du reproche.
  13. Nor keep peace between
    The effect—and it.
    Johnson regarde ce passage comme inintelligible, et veut substituer à keep peace, keep pace, qui signifierait ici intervenir, tandis que keep pace signifie marcher d’un pas égal avec, et, selon l’aveu même de Johnson, n’a jamais-été employé dans le sens qu’il veut lui donner. Keep peace me paraît correspondre littéralement à notre expression française faire trêve, qui présente ici le sens le plus naturel.
  14. We rest your hermits.
    Hermit est pris ici pour beadsman. Le beadsman était, à ce qu’il paraît, un homme qui, sous certaines conditions, s’engageait à dire pour un autre un certain nombre de fois le chapelet (beads). C’étaient probablement des ermites qu’on chargeait le plus souvent de ce soin.
  15. :::::I have no spur
    To prick the sides of my intent, but only
    Vaulting ambition, which overleaps itself,
    And falls on the other.
    Les commentateurs se sont inutilement donné beaucoup de peine pour expliquer cette phrase ; leur embarras est venu de ce qu’ils n’ont pas fait attention au sens du verbe vault, qui signifie ici voltiger, faire des tours de force (to make postures), d’où il résulte qu’au lieu de comparer, ainsi que l’a cru M. Steevens, son ambition à un cheval qui, se renversant sur lui-même, écrase son cavalier, Macbeth la représente comme un voltigeur (vaulting ambition) qui, s’élançant et se retournant sur lui-même (overleaps itself), retombe continuellement sur le dos de son cheval, et lui tient ainsi lieu d’éperon (spur), pour le forcer à courir. L’image est ainsi parfaitement d’accord dans toutes ses parties ; au lieu que, dans la signification supposée par M. Steevens, l’ambition, comme il le remarque lui-même, se trouverait jouer à la fois le rôle du cheval et celui de l’éperon. On est presque toujours sûr de se tromper lorsqu’on attribue à Shakspeare des images incohérentes ; il a au contraire le défaut d’abandonner rarement une image ou une comparaison, avant de l’avoir épuisée sous tous ses aspects.
  16. Catus amat pisces, sed non vult tingere plantas.