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Madame Chrysanthème/03

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Calmann Lévy (p. 13-38).

III


Il pleuvait par torrents le lendemain ; une de ces pluies d’abat, sans trêve, sans merci, aveuglante, inondant tout ; une pluie drue à ne pas se voir d’un bout du navire à l’autre. On eût dit que les nuages du monde entier s’étaient réunis dans la baie de Nagasaki, avaient pris rendez-vous dans ce grand entonnoir de verdure pour y ruisseler à leur aise. Et il pleuvait, pleuvait ; il faisait presque nuit, tant cela tombait épais. À travers un voile d’eau émiettée, on apercevait encore la base des montagnes ; mais quant aux cimes, elles étaient perdues dans les grosses masses sombres qui pesaient sur nous. On voyait des lambeaux de nuages, qui avaient l’air de se détacher de la voûte obscure, qui traînaient là-haut sur les arbres comme de grandes loques grises, — et qui toujours fondaient en eau, en eau torrentielle. Il y avait du vent aussi ; on l’entendait hurler dans les ravins avec une voix profonde. — Et toute la surface de la baie, piquée de pluie, tourmentée par des tourbillons qui arrivaient de partout, clapotait, gémissait, se démenait dans une agitation extrême.

Un vilain temps pour mettre pied à terre une première fois… Comment aller chercher épouse, sous ce déluge, dans un pays inconnu !…


Tant pis ! Je fais toilette et je dis à Yves, — qui sourit à mon idée de promenade quand même :

— Fais-moi accoster un « sampan », frère, je te prie.

Yves alors, d’un geste de bras dans le vent et la pluie, appelle une espèce de petit sarcophage en bois blanc, qui sautillait près de nous sur la mer, mené à la godille par deux enfants jaunes tout nus sous l’averse. — La chose s’approche ; je m’élance dessus ; puis, par une petite trappe en forme de ratière que m’ouvre l’un des godilleurs, je me glisse et m’étends tout de mon long sur une natte — dans ce que l’on appelle la « cabine » d’un sampan.

J’ai juste la place de mon corps couché, dans ce cercueil flottant — qui est d’ailleurs d’une propreté minutieuse, d’une blancheur de sapin neuf. Je suis bien abrité de la pluie, qui tambourine sur mon couvercle, et me voilà en route pour la ville, naviguant à plat ventre dans cette boîte ; bercé par une lame, secoué méchamment par une autre, à moitié retourné quelquefois — et, dans l’entre-bâillement de ma ratière, apercevant de bas en haut les deux petits personnages à qui j’ai confié mon sort : enfants de huit ou dix ans tout au plus, ayant des minois de ouistiti, mais déjà musclés comme de vrais hommes en miniature, déjà adroits comme de vieux habitués de la mer.


… Ils poussent les hauts cris : c’est que sans doute nous abordons ! — En effet, par ma trappe, que je viens d’ouvrir en grand, je vois les dalles grises du quai, là tout près. Alors j’émerge de mon sarcophage, me disposant à mettre le pied, pour la première fois de ma vie, sur le sol japonais.

Tout ruisselle de plus en plus et la pluie fouette dans les yeux, irritante, insupportable.

À peine suis-je à terre, qu’une dizaine d’êtres étranges, difficiles à définir dès l’abord à travers l’ondée aveuglante — espèces de hérissons humains traînant chacun quelque chose de grand et de noir — bondissent sur moi, crient, m’entourent, me barrent le passage. L’un d’eux a ouvert sur ma tête un immense parapluie, à nervures très rapprochées, sur lequel des cigognes sont peintes en transparent, — et les voici qui me sourient tous, la figure engageante, avec un air d’attendre.

On m’avait prévenu : ce sont simplement des djins qui se disputent l’honneur de ma préférence ; cependant je suis saisi de cette attaque brusque, de cet accueil du Japon pour une première visite. (Des djins ou des djin-richisans, cela veut dire des hommes-coureurs traînant de petits chars et voiturant des particuliers pour de l’argent ; se louant à l’heure ou à la course, comme chez nous les fiacres.)

Leurs jambes sont nues jusqu’en haut, — aujourd’hui très mouillées, — et leur tête se cache sous un grand chapeau de forme abat-jour. Ils portent un manteau waterproof en paillasson, tous les bouts de paille en dehors, hérissés à la porc-épic ; on les dirait habillés avec le toit d’une chaumière. — Ils continuent de sourire, attendant mon choix.

N’ayant l’honneur d’en connaître aucun, j’opte à la légère pour le djin au parapluie et je monte dans sa petite voiture, dont il rabat sur moi la capote, bien bas, bien bas. Sur mes jambes il étend un tablier ciré, me le remonte jusqu’aux yeux, puis s’avance et me dit en japonais quelque chose qui doit signifier ceci : « Où faut-il vous conduire, mon bourgeois ? » À quoi je réponds dans la même langue : « Au Jardin-des-Fleurs, mon ami ! »

J’ai répondu cela en trois mots appris par cœur, un peu à la manière perroquet, étonné que cela pût avoir un sens, étonné d’être compris, — et nous partons, lui courant ventre à terre ; moi traîné par lui, tressautant sur la route dans son char léger, enveloppé de toiles cirées, enfermé comme dans une boîte ; — toujours arrosés tous deux, faisant jaillir l’eau et la boue du sol détrempé.

« Au Jardin-des-Fleurs », ai-je dit comme un habitué, surpris moi-même de m’entendre. C’est que je suis moins naïf en japonerie qu’on ne pourrait le croire. Des amis qui reviennent de cet empire m’ont fait la leçon, et je sais beaucoup de choses : ce Jardin-des-Fleurs est une maison de thé, un lieu de rendez-vous élégant. Une fois là, je demanderai un certain Kangourou-San, qui est à la fois interprète, blanchisseur et agent discret pour croisements de races. Et ce soir peut-être, si mes affaires marchent à souhait, je serai présenté à la jeune fille que le sort mystérieux me destine… Cette pensée me tient l’esprit en éveil pendant la course haletante que nous faisons, mon djin et moi, l’un roulant l’autre, sous l’averse inexorable…


Oh ! le singulier Japon entrevu ce jour-là, par l’entrebâillement de ces toiles cirées, par-dessous la capote ruisselante de ma petite voiture ! Un Japon maussade, crotté, à demi noyé. Tout cela, maisons, bêtes ou gens, que je ne connaissais encore qu’en images ; tout cela que j’avais vu peint sur les fonds bien bleus ou bien roses des écrans et des potiches, m’apparaissant dans la réalité sous un ciel noir, en parapluie, en sabots, piteux et troussé.

Par instants l’ondée tombe si fort que je ferme tout bien juste ; je m’engourdis dans le bruit et les secousses, oubliant tout à fait dans quel pays je suis. — Cette capote de voiture a des trous qui me font couler des petits ruisseaux dans le dos. — Ensuite, me rappelant que je voyage en plein Nagasaki et pour la première fois de ma vie, je jette un regard curieux dehors, au risque de recevoir une douche : nous trottons dans quelque petite rue triste et noirâtre (il y en a comme ça un dédale, des milliers) ; des cascades dégringolent des toits sur les pavés luisants ; la pluie fait dans l’air des hachures grises qui embrouillent les choses. — Parfois nous croisons une dame, empêtrée dans sa robe, mal assurée sur ses hautes chaussures de bois, personnage de paravent qui se trousse sous un parapluie de papier peinturluré. Ou bien nous passons devant une entrée de pagode, et alors quelque vieux monstre de granit, assis le derrière dans l’eau, me fait la grimace, féroce.

Mais comme c’est grand, ce Nagasaki ! Voilà près d’une heure que nous courons à toutes jambes et cela ne paraît pas finir. Et c’est en plaine ; on ne soupçonnait pas cela, de la rade, qu’il y eût une plaine si étendue dans ce fond de vallée.

Par exemple, il me serait impossible de dire où je suis, dans quelle direction nous avons couru ; je m’abandonne à mon djin et au hasard.

Et quel homme-vapeur, mon djin ! J’étais habitué aux coureurs chinois, mais ce n’était rien de pareil. Quand j’écarte mes toiles cirées pour regarder quelque chose, c’est toujours lui, cela va sans dire, que j’aperçois au premier plan ; ses deux jambes nues, fauves, musclées, détalant l’une devant l’autre, éclaboussant tout, et son dos de hérisson, courbé sous la pluie. — Les gens qui voient passer ce petit char, si arrosé, se doutent-ils qu’il renferme un prétendant en quête d’une épouse ?…


Enfin mon équipage s’arrête, et mon djin, souriant, avec des précautions pour ne pas me faire couler de nouvelles rivières dans le cou, abaisse la capote de ma voiture ; il y a une accalmie dans le déluge, il ne pleut plus. — Je n’avais pas encore vu son visage ; il est assez joli, par exception ; c’est un jeune homme d’une trentaine d’années, à l’air vif et vigoureux, au regard ouvert… Et qui m’eût dit que, peu de jours plus tard, ce même djin… Mais non, je ne veux pas ébruiter cela encore ; ce serait risquer de jeter sur Chrysanthème une déconsidération anticipée et injuste…

Donc, nous venons de nous arrêter. C’est à la base même d’une grande montagne surplombante ; nous avons dû dépasser la ville, probablement, et nous sommes dans la banlieue, à la campagne. Il faut mettre pied à terre, paraît-il, et grimper à présent par un sentier étroit presque à pic. Autour de nous, il y a des maisonnettes de faubourg, des clôtures de jardin, des palissades en bambou très élevées masquant la vue. La verte montagne nous écrase de toute sa hauteur, et des nuées basses, lourdes, obscures, se tiennent au-dessus de nos têtes comme un couvercle oppressant qui achèverait de nous enfermer dans ce recoin inconnu où nous sommes ; vraiment il semble que cette absence de lointains, de perspectives, dispose mieux à remarquer tous les détails de très petit bout de Japon intime, boueux et mouillé, que nous avons sous les yeux. — La terre de ce pays est bien rouge. — Les herbes, les fleurettes qui bordent le chemin me sont étrangères ; — pourtant, dans la palissade, il y a des liserons comme les nôtres, et je reconnais dans les jardins des marguerites-reines, des zinias, d’autres fleurs de France. L’air a une odeur compliquée ; aux senteurs des plantes et de la terre s’ajoute autre chose, qui vient des demeures humaines sans doute : on dirait un mélange de poisson sec et d’encens. Personne ne passe ; des habitants, des intérieurs, de la vie, rien ne se montre, et je pourrais aussi bien me croire n’importe où.

Mon djin a remisé sous un arbre sa petite voiture, et nous montons ensemble dans ce chemin raide, sur ce sol rouge où nos pieds glissent.

— Nous allons bien au Jardin-des-Fleurs ? dis-je, inquiet de savoir si j’ai été compris.

— Oui, oui, fait le djin, c’est là-haut et c’est tout près.

Le chemin tourne, devient encaissé et sombre. D’un côté, la paroi de la montagne, toute tapissée de fougères mouillées ; de l’autre, une grande maison de bois, presque sans ouvertures et d’un mauvais aspect : c’est là que mon djin s’arrête.

Comment, cette maison sinistre, le Jardin-des-Fleurs ? — Il prétend que oui, l’air très sûr de son fait. Nous frappons à une grosse porte qui aussitôt glisse dans ses rainures et s’ouvre. — Alors deux petites bonnes femmes apparaissent, drôlettes, presque vieillottes ; mais ayant conservé des prétentions, cela se voit tout de suite ; tenues de potiche très correctes, mains et pieds d’enfant.

À peine m’ont-elles vu, qu’elles tombent à quatre pattes, le nez contre le plancher. Ah ! mon Dieu, qu’est-ce qui leur arrive ? — Rien du tout, c’est simplement le salut de grande cérémonie qui se fait ainsi ; je n’en avais point l’habitude encore. Les voilà relevées, s’empressant à me déchausser (on n’entre jamais avec ses souliers dans une maison nipponne), à essuyer le bas de mon pantalon, à toucher si mes épaules ne sont pas trempées.


Ce qui frappe dès l’abord, dans ces intérieurs japonais, c’est la propreté minutieuse, et la nudité blanche, glaciale.

Sur des nattes irréprochables, sans un pli, sans un dessin, sans une souillure, on me fait monter au premier étage, dans une grande pièce où il n’y a rien, absolument rien. Les murs en papier sont composés de châssis à coulisse, pouvant rentrer les uns dans les autres, au besoin disparaître, — et tout un côté de l’appartement s’ouvre en véranda sur la campagne verte, sur le ciel gris. Comme siège, on m’apporte un carreau de velours noir, et me voilà assis très bas au milieu de cette pièce vide où il fait presque froid, — les deux petites bonnes femmes (qui sont les servantes de la maison et les miennes très humbles) attendant mes ordres dans des postures de soumission profonde.


C’est incroyable que cela signifie quelque chose, ces mots baroques, ces phrases que j’ai apprises là-bas, pendant notre exil aux Pescadores, à coups de lexique et de grammaire, mais sans conviction aucune. — Il paraît bien que si, pourtant ; on me comprend tout de suite.


Je veux d’abord parler à ce monsieur Kangourou, qui est interprète, blanchisseur et agent discret pour grands mariages. — C’est parfait ; on le connaît, on va sur l’heure me l’aller quérir, et l’aînée des servantes prépare dans ce but ses socques de bois, son parapluie de papier.

Ensuite, je veux qu’on m’apporte une collation bien servie, composée de choses japonaises raffinées. — De mieux en mieux ; on se précipite aux cuisines pour commander cela.

Enfin je veux qu’on serve du thé et du riz à mon djin qui m’attend en bas ; — je veux, je veux beaucoup de choses, mesdames les poupées, je vous les dirai à mesure, posément, quand j’aurai eu le temps de rassembler mes mots… Mais, plus je vous regarde, plus je m’inquiète de ce que va être ma fiancée de demain. — Presque mignonnes, je vous l’accorde, vous l’êtes, — à force de drôlerie, de mains délicates, de pieds en miniature ; mais laides, en somme, et puis ridiculement petites, un air bibelot d’étagère, un air ouistiti, un air je ne sais quoi…

… Je commence à comprendre que je suis arrivé dans cette maison à un moment mal choisi. Il s’y passe quelque chose qui ne me regarde pas, et je gêne.

Dès l’abord, j’aurais pu deviner cela, malgré la politesse excessive de l’accueil — car je me rappelle à présent, pendant qu’on me déchaussait en bas, j’ai entendu des chuchotements au-dessus de ma tête, puis un bruit de panneaux que l’on faisait courir très vite dans leurs glissières ; évidemment c’était pour me cacher ce que je ne devais pas voir ; on improvisait pour moi l’appartement où je suis, — comme, dans les ménageries, on fait un compartiment séparé à certaines bêtes pendant la représentation.

Maintenant on m’a laissé seul, tandis que mes ordres s’exécutent, et je tends l’oreille, accroupi comme un Bouddha sur mon coussin de velours noir, au milieu de la blancheur de ces nattes et de ces murs.

Derrière les cloisons de papier, des voix fatiguées, qui semblent nombreuses, parlent tout bas. Puis un son de guitare et un chant de femme s’élèvent, plaintifs, assez doux, dans la sonorité de cette maison nue, dans la mélancolie de ce temps de pluie.

Par la véranda toute grande ouverte, ce que l’on voit est bien joli, je le reconnais ; cela ressemble à un paysage enchanté. Des montagnes admirablement boisées, montant haut dans le ciel toujours sombre, y cachant les pointes de leurs cimes, et, perché dans les nuages, un temple. L’air a cette transparence absolue, les lointains cette netteté qui suivent les grandes averses ; mais une voûte épaisse, encore chargée d’eau, reste tendue au-dessus de tout, et, sur les feuillages des bois suspendus, il y a comme de gros flocons de ouate grise qui se tiennent immobiles. Au premier plan, en avant et en bas de toutes ces choses presque fantastiques, est un jardin en miniature — où deux beaux chats blancs se promènent, s’amusent à se poursuivre dans les allées d’un labyrinthe lilliputien, en secouant leurs pattes parce que le sable est plein d’eau. Le jardin est maniéré au possible : aucune fleur, mais des petits rochers, des petits lacs, des arbres nains taillés avec un goût bizarre ; tout cela, pas naturel, mais si ingénieusement composé, si vert, avec des mousses si fraîches !…

Un grand silence au dehors, dans ces campagnes mouillées que je domine ; un calme absolu, jusque là-bas dans les fonds du décor immense. Mais la voix de femme, derrière le mur de papier, chante toujours avec une extrême douceur triste ; la guitare qui l’accompagne a des notes graves, un peu lugubres…

Tiens !… cela s’accélère à présent, — et on dirait même que l’on danse !

Tant pis ! Je vais essayer de regarder entre les châssis légers, — par une fente que j’aperçois là-bas.

Oh ! le spectacle singulier : évidemment de jeunes élégants de Nagasaki en train de faire la grande fête clandestine ! Dans un appartement aussi nu que le mien, ils sont là une douzaine assis en rond par terre ; longues robes en coton bleu à manches pagodes, longs cheveux gras et plats surmontés d’un chapeau européen de forme melon ; figures niaises, jaunes, épuisées, exsangues. À terre, une quantité de petits réchauds, de petites pipes, de petits plateaux de laque, de petites théières, de petites tasses ; — tous les accessoires et tous les restes d’une orgie japonaise ressemblant à une dînette d’enfants. Et, au milieu du cercle de ces dandies, trois femmes très parées, autant dire trois visions étranges : robes de couleurs pâles et sans nom, brodées de chimères d’or ; grands chignons arrangés avec un art inconnu, piqués d’épingles et de fleurs. Deux sont assises et me tournent le dos : l’une tenant la guitare ; l’autre, celle qui chante de cette voix si douce ; — elles sont exquises de pose, de costume, de cheveux, de nuque, de tout, ainsi vues furtivement par derrière, et je tremble qu’un mouvement ne me montre leur visage qui sans doute me désenchantera. La troisième est debout et danse devant cet aréopage d’imbéciles, devant ces chapeaux melon et ces cheveux plats… Oh ! quelle épouvante quand elle se retourne ! Elle porte sur la figure le masque horrible, contracté, blême, d’un spectre ou d’un vampire… Le masque se détache et tombe… Elle est un amour de petite fée, pouvant bien avoir douze ou quinze ans, svelte, déjà coquette, déjà femme, — vêtue d’une longue robe de crépon bleu nuit, ombré, avec une broderie représentant des chauves-souris grises, des chauves-souris noires, des chauves-souris d’or…

Des pas dans l’escalier, des pieds de femme, légers, déchaussés, froissant les nattes blanches… Sans doute le premier service de mon lunch que l’on m’apporte. — Vite je retombe immobile, fixe, sur mon coussin de velours noir.

Elles sont trois maintenant, trois servantes qui arrivent à la file, avec des sourires et des révérences. L’une me présente le réchaud et la théière ; l’autre, des fruits confits dans de délicieuses petites assiettes ; l’autre encore, des choses indéfinissables sur des bijoux de petits plateaux. Et elles s’accroupissent devant moi par terre, déposant à mes pieds toute cette dînette.

À ce moment, j’ai une impression de Japon assez charmante ; je me sens entré en plein dans ce petit monde imaginé, artificiel, que je connaissais déjà par les peintures des laques et des porcelaines. C’est si bien cela ! Ces trois petites femmes assises, gracieuses, mignardes, avec leurs yeux bridés, leurs beaux chignons en coques larges, lisses et comme vernis ; — et ce petit service par terre ; — et ce paysage entrevu par la véranda, cette pagode perchée dans les nuages ; — et cette préciosité qui est partout, même dans les choses. C’est si bien cela aussi, cette voix mélancolique de femme, qui continue de se faire entendre derrière la cloison de papier ; c’est ainsi évidemment qu’elles devaient chanter, ces musiciennes que j’avais vues jadis peintes en couleurs bizarres sur papier de riz et fermant à demi leurs petits yeux vagues, au milieu de fleurs trop grandes. Je l’avais deviné, ce Japon-là, bien longtemps avant d’y venir. Peut-être pourtant, dans la réalité, me semble-t-il diminué, plus mièvre encore, et plus triste aussi, — sans doute à cause de ce suaire de nuages noirs, à cause de cette pluie…


En attendant M. Kangourou (qui va arriver, paraît-il, qui s’habille), faisons la dînette.

Dans un bol des plus mignons, orné de cigognes envolées, il y a un potage invraisemblable, aux algues. Ailleurs, des petits poissons secs au sucre, des crabes au sucre, des haricots au sucre, des fruits au vinaigre et au poivre. Tout cela atroce, mais surtout imprévu, inimaginable. Elles me font manger, les petites femmes, riant beaucoup, de ce rire perpétuel, agaçant, qui est le rire japonais, — manger à leur manière, avec de gentilles baguettes et un doigté plein de grâce. Je m’habitue à leurs figures. L’ensemble de tout cela est raffiné, — d’un raffinement très à côté du nôtre par exemple, que je ne puis guère bien comprendre à première vue, mais qui à la longue finira peut-être par me plaire.

… Entre tout à coup, comme un papillon de nuit réveillé par le plein jour, comme une phalène rare et surprenante, la danseuse d’à côté, l’enfant qui portait le masque sinistre. C’est pour me voir sans doute. Elle roule des yeux de chatte craintive ; puis, apprivoisée tout de suite, vient s’appuyer contre moi, avec une câlinerie de bébé qui sonne adorablement faux. Elle est mignonne, fine, élégante ; elle sent bon. Drôlement peinte, blanche comme du plâtre, avec un petit rond rose bien régulier au milieu de chaque joue ; la bouche carminée et un peu de dorure soulignant la lèvre inférieure. Comme on n’a pas pu blanchir la nuque, à cause des cheveux follets qui sont nombreux, on a, par amour de la correctitude, arrêté là le plâtrage blanc en une ligne droite que l’on dirait coupée au couteau ; il en résulte, derrière son cou, un carré de peau naturelle, qui est très jaune…

Un son impérieux de guitare derrière la cloison, un appel évidemment ! Crac, elle se sauve, la petite fée, s’en va retrouver les imbéciles d’à côté.

Si j’épousais celle-ci, sans chercher plus loin ? Je la respecterais comme un enfant à moi confié ; je la prendrais pour ce qu’elle est, pour un jouet bizarre et charmant. Quel amusant petit ménage cela me ferait ! Vraiment, tant qu’à épouser un bibelot, j’aurais peine à trouver mieux…

Entrée de M. Kangourou. Complet en drap gris, de la Belle-Jardinière ou du Pont-Neuf, chapeau melon, gants de filoselle blancs. Figure à la fois rusée et niaise ; presque pas de nez, presque pas d’yeux. Révérence à la japonaise : plongeon brusque, les mains posées à plat sur les genoux, le torse faisant angle droit avec les jambes comme si le bonhomme se cassait ; petit sifflement de reptile (que l’on produit en aspirant la salive entre les dents et qui est le dernier mot de la politesse obséquieuse dans cet empire).

— Vous parlez français, monsieur Kangourou ?

— Vi ! Missieu !

Nouvelle révérence.

Il m’en fait pour chaque mot que je dis, comme s’il était un pantin à manivelle ; quand il est assis devant moi par terre, cela se borne à un plongeon de la tête, — accompagné toujours du même bruit sifflant de salive.

— Une tasse de thé, monsieur Kangourou ?

Nouveau salut et geste très précieux des mains, comme pour dire : « J’oserais à peine ; c’est trop de condescendance de votre part… Enfin, pour vous obéir… »

Il a deviné, aux premiers mots, ce que j’attends de lui :

— Sans doute, répond-il, nous allons nous occuper de cela ; dans une huitaine de jours précisément une famille de Simonosaki, où il y a deux filles charmantes, doit arriver…

— Comment, dans une huitaine de jours ! Vous me connaissez mal, monsieur Kangourou ! Non, non, ce sera tout de suite, demain ou pas du tout.

Encore une révérence sifflante, et Kangourou-San, gagné par mon agitation, se met à passer en revue fiévreusement toutes les jeunes personnes disponibles à Nagasaki :

— Voyons, — il y avait bien mademoiselle Œillet… Oh ! quel dommage que je n’aie pas parlé deux jours plus tôt ! Si jolie, si habile à jouer de la guitare… C’est un irréparable malheur : elle a été prise avant-hier par un officier russe…

» Ah ! mademoiselle Abricot ! — Cela ferait-il mon affaire, cette demoiselle Abricot ? C’est la fille d’un riche marchand de porcelaines du bazar de Décima ; une personne d’un grand mérite, mais elle coûterait fort cher : ses parents, qui en font beaucoup de cas, ne la céderaient pas à moins de cent yen[1] par mois. Elle est très instruite, sait couramment l’écriture commerciale et possède, au bout des doigts, plus de deux mille caractères d’écriture savante. Dans un concours de poésie, elle est arrivée première avec un morceau composé à la louange des petites fleurs blanches des haies vues à la rosée du matin. Seulement elle n’est pas très jolie de visage ; un de ses yeux est moins grand que l’autre — et un trou lui est resté dans une joue, d’un mal qu’elle avait eu étant enfant…

— Oh ! non, alors, de grâce, pas elle. Cherchons parmi les jeunes personnes moins distinguées, mais n’ayant pas de cicatrice. Et celles qui sont là, à côté, en belles robes brodées d’or ? Par exemple, la danseuse au masque de spectre, monsieur Kangourou ?? ou encore celle qui chante d’une voix si douce et dont la nuque est si jolie ???

Il ne comprend pas bien d’abord de qui il s’agit ; puis, quand il a compris, secouant la tête, presque moqueur, il dit :

— Non, Missieu, non ! Ce sont des Guéchas[2], Missieu, — des Guéchas !

— Eh bien, mais, pourquoi donc pas des Guéchas ? qu’est-ce que cela peut me faire, à moi, qu’elles soient des Guéchas ? — Plus tard, quand je serai mieux au courant des choses japonaises, peut-être apprécierai-je moi-même l’énormité de ma demande : on dirait vraiment que j’ai parlé d’épouser le diable…

Mais voici M. Kangourou qui se rappelle tout à coup une certaine mademoiselle Jasmin. — Mon Dieu, comment donc n’y avait-il pas songé tout de suite ; mais c’est absolument ce qu’il me faut ; il va dès demain, dès ce soir, faire des ouvertures aux parents de cette jeune personne, qui demeurent fort loin d’ici sur la colline d’en face dans le faubourg de Diou-djen-dji. C’est une demoiselle très jolie, d’une quinzaine d’années. On l’aurait probablement à dix-huit ou vingt piastres par mois, à la condition de lui offrir quelques robes de bon goût et de la loger dans une maison agréable et bien située, — ce qu’un galant homme comme moi ne peut manquer de faire.

Va pour mademoiselle Jasmin, — et séparons-nous, l’heure presse. M. Kangourou viendra demain à mon bord me communiquer le résultat de ses premières démarches et se concerter avec moi pour l’entrevue. De rétribution, il n’en acceptera aucune pour le moment, mais je lui donnerai mon linge à blanchir et je lui procurerai la clientèle de mes camarades de la Triomphante.

C’est entendu.

Saluts profonds, — on me rechausse à la porte.

Mon djin, profitant de cet interprète que la chance lui a mis sous la main, se recommande à moi pour l’avenir : sa station est justement sur le quai ; son numéro est 415, écrit en chiffres français sur la lanterne de sa voiture (à bord, nous avons 415 Le Goêlec, fusilier, servant de gauche à l’une de mes pièces ; c’est bon, je retiendrai cela) ; son tarif est douze sous la course et dix sous l’heure, pour les habitués. — À merveille, il aura ma pratique, c’est promis. — Allons-nous-en. Les servantes, qui m’ont reconduit, tombent à quatre pattes pour le salut final et restent prosternées sur le seuil — tant que je suis en vue dans le sentier sombre où les fougères achèvent de s’égoutter sur ma tête…

  1. Un yen vaut 5 francs
  2. Guéchas, chanteuses et danseuses de profession formées au Conservatoire de Yeddo.