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Madame Chrysanthème/47

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Calmann Lévy (p. 239-244).

XLVII


… Le milieu de la nuit, deux heures du matin. Nos veilleuses brûlant toujours, un peu mourantes, devant nos idoles tranquilles… Chrysanthème me réveille brusquement et je la regarde : elle est dressée sur son bras tendu et sa figure exprime une intense terreur ; muette, elle me fait signe, sans oser parler, que quelqu’un s’approche… ou quelque chose… en rampant… Quelle visite sinistre est-ce donc ? — Cela me fait peur, à moi aussi. J’ai l’impression rapide de quelque immense danger inconnu, dans ce lieu isolé, dans ce pays dont je n’ai pas pu approfondir encore les êtres et les mystères. Il faut que ce soit bien affreux, pour qu’elle demeure là clouée, à demi morte de frayeur, elle qui sait

C’est dehors, paraît-il ; cela arrive par les jardins ; de sa main tremblante, elle indique que cela va monter par la véranda, par le toit de madame Prune… — En effet, on entend de légers bruits… qui s’approchent.

J’essaie de lui dire :

Neko-San ? (Ce sont messieurs les chats ?)

— Non ! fait-elle, toujours terrifiée et inquiétante.

Bakémono-Sama ? (Messeigneurs les Revenants ?) — J’ai déjà pris l’habitude au Japon de m’exprimer avec cette excessive politesse.

— Non !!… Dorobo !! (Les voleurs !!)

— Les voleurs ! Ah ! tant mieux ; je préfère de beaucoup cela, par exemple, à une visite d’esprits ou de morts comme je l’avais craint tout à l’heure au sursaut de mon réveil ; des voleurs, c’est-à-dire des bonshommes bien en vie, ayant sans doute, en tant que Japonais, des figures assez drolatiques. Je n’ai même plus peur du tout, à présent que je suis fixé, et nous allons tout de suite vérifier la chose, — car il est certain que l’on remue sur le toit de madame Prune, — on s’y promène…

J’ouvre un de nos panneaux de bois et je regarde.

Je ne vois rien qu’une grande étendue calme, sereine, exquise, éclairée en plein par la lune brillante ; tout ce Japon endormi au chant sonore des cigales est bien charmant cette nuit, et ce grand air du dehors est bien suave à respirer.

Chrysanthème, à moitié cachée derrière mon épaule, écoute, tremblante, avance la tête pour examiner les jardins et les toits, avec des yeux dilatés de chatte effrayée… Non, rien, rien qui bouge… Çà et là quelques ombres dures, qu’on ne s’expliquait pas bien au premier coup d’œil, mais qui sont projetées par des pans de murs, des branches d’arbres, et gardent une immobilité absolue très rassurante. Tout semble d’une tranquillité figée et demeure silencieux, dans ce vague que la lune met sur les choses.

Rien ; — rien nulle part. C’étaient messieurs les chats, tout simplement, ou bien mesdames les chouettes : les bruits grandissent d’une manière si extraordinaire, la nuit chez nous…

Refermons ce panneau avec soin, par mesure de prudence, et puis allumons une lanterne et descendons voir s’il n’y a personne de caché dans des coins, si les portes sont bien closes ; pour rassurer Chrysanthème, faisons une ronde générale au logis.

Nous voilà donc parcourant ensemble, sur la pointe des pieds, toutes les retraites intimes de cette maison, qui, à en juger par ses bases, doit être bien antique, malgré ses cloisons légères en papier frais ; des renfoncements tout noirs, des petits caveaux voûtés de poutres vermoulues ; des armoires pour le riz qui sentent la vétusté et la moisissure ; des dessous très mystérieux où s’est amoncelée la poussière des siècles. En pleine nuit et pendant une chasse aux voleurs, tout cela, que je ne connaissais pas, a mauvais aspect.

À pas de loup, nous traversons l’appartement de nos propriétaires. — C’est Chrysanthème qui m’entraîne par la main, et je me laisse conduire. — Ils dorment en rang sous leur tente de gaze bleuâtre, éclairés par les veilleuses qui brûlent devant l’autel de leur ancêtres. — Tiens ! Ils sont alignés dans un ordre qui pourrait prêter à jaser, par exemple ! — Mademoiselle Oyouki d’abord, très gentille dans sa pose de sommeil. Ensuite, madame Prune, qui dort la bouche ouverte, montrant son râtelier noir ; de son gosier sort un bruit intermittent, pareil au grognement d’une truie… Oh ! qu’elle est vilaine, madame Prune !! — Et puis, M. Sucre, momifié pour l’instant. — Et enfin à son côté, dernière de la rangée, leur bonne, mademoiselle Dédé !!!…

La gaze tendue jette sur eux des reflets couleur d’eau marine ; on dirait des personnes noyées dans un aquarium. Et ces saintes veilleuses, cet autel armé d’étranges symboles shintoïstes donnent un faux air religieux à ce tableau de famille.

Honni soit qui mal y pense, mais pourquoi n’est-elle pas plutôt couchée à côté de ses maîtresses, cette jeune servante ? Chez nous là-haut, quand nous offrons l’hospitalité à Yves, nous avons soin de nous placer, sous notre moustiquaire, d’une façon bien plus correcte…

Un recoin que nous allons visiter en dernier lieu m’inspire une certaine appréhension. C’est une soupente basse et mystérieuse, contre la porte de laquelle est collée, comme chose perdue, une très vieille image de piété : Kwanon-aux-mille-bras et Kwanon-à-tête-de-cheval, assis dans des nuages et des flammes, horribles tous deux avec leurs rires de spectres.

Nous ouvrons, et Chrysanthème se rejette en arrière, poussant un cri affreux. — J’aurais cru que les voleurs étaient là, si je n’avais vu passer sur elle, et disparaître, une petite chose grisâtre, rapide, furtive : un jeune rat qui mangeait du riz en haut d’une étagère, et, qui, dans son effarement, lui avait sauté à la figure…