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Mademoiselle Dax/IV

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Paris, Henri Jonquières et Cie, éditeurs (p. 215-272).





QUATRIÈME PARTIE






 


 






I


Dans l’escalier, la voix de madame Dax appela : – Alice !

Et mademoiselle Dax, habillée pour la rue, descendit silencieuse. On allait chercher Bernard au lycée.

Il n’était plus question de femme de chambre. Madame Dax maintenant ne quittait point sa fille d’une semelle. Non qu’elle admit une minute l’injurieuse supposition de son mari et qu’elle soupçonnât d’une intrigue hors de la maison cette enfant éduquée de main maternelle ! Mais M. Dax s’était entêté là-dessus ; et madame Dax obéissait ; quoique, méprisante, elle haussât les épaules, en songeant à l’inutilité de tant de précautions.

Mère et fille, côte à côte, marchèrent sur le trottoir du quai. La mi-octobre abattait par légions les feuilles des platanes. Le Rhône, grossi par les premières pluies d’automne, roulait de grandes vagues jaunes que les piles des ponts fendaient comme les proues des vaisseaux fendent la mer. La bise soufflait du nord. Des nuages couraient, bas.

— Bientôt l’hiver, observa madame Dax, pour rompre le silence.

Et mademoiselle Dax, toujours muette, opina d’un signe de tête.

Elles pressaient le pas, il était tard. Pour gagner du temps, madame Dax prit le plus court, et traversa l’eau par la passerelle du Lycée. Aérienne et fragile, suspendue par des câbles d’acier à deux pylônes de pierre, la passerelle enjambait le fleuve d’une seule arche, et cette arche vibrait dans le vent comme une corde de violoncelle. Sur l’autre rive, le lycée étalait sa façade de prison.

Quatre heures sonnèrent avant que madame et mademoiselle Dax eussent atteint la porte voûtée.

De loin, elles virent le flot des lycéens s’en échapper en tumulte, puis s’éparpiller sur le quai et dans les rues adjacentes.

Madame Dax eut un geste d’impatience. Bernard profiterait sans nul doute du retard de sa mère et de sa sœur pour courir jusqu’à la rue de la République. Depuis qu’elle accompagnait sa fille, pas à pas, partout, madame Dax avait appris à connaître les prédilections de son fils, et n’était pas sans s’en irriter un peu.

— Dépêchons-nous donc, lambine ! ou nous le trouverons encore en train de regarder des choses pas convenables !

Mademoiselle Dax haussa les épaules. Ça lui était bien égal, les choses, convenables ou non, que Bernard pouvait regarder. Elle marchait d’ailleurs plus vite que sa mère, et la dépassait à chaque instant.

Rue de la République, Bernard, en effet, s’était arrêté devant un kiosque, au coin de la rue du Bât-d’Argent. En quelques mots, d’ailleurs mesurés, madame Dax exprima son mécontentement. Le gamin, prudent, baissa le nez. Et tous trois reprirent le chemin de la maison.

Place de la Comédie, Bernard, qui marchait devant, fit :

— Ah !… et s’arrêta bouche bée.

— Quoi donc ? – demanda madame Dax.

— Ce monsieur !…

— Quel monsieur ?

— Là, sur les marches du théâtre !…

— Tiens ! – fit madame Dax. – C’est vrai. C’est le bonhomme de Saint-Cergues… cet original qui avait l’air d’un hurluberlu…

… « Saint-Cergues ?… » Mademoiselle Dax leva brusquement les yeux et, saisie, bouleversée, effarée, reconnut Bertrand Fougères.

Bertrand Fougères salua poliment. Puis, sortant de sa poche une lettre cachetée à la cire, il alla la jeter, d’un geste bien visible, dans la boîte du bureau de tabac qui est au fond de la place.




II


À qui écris-tu ? – avait questionné madame Dax, entrant à l’improviste dans la chambre de sa fille, la chambre faux Louis XV, que mademoiselle Dax trouvait à présent moins belle qu’autrefois.

— À l’abbé Buire.

Mademoiselle Dax avait montré du doigt l’enveloppe préparée d’avance. Puis, parlant les yeux baissés :

— Je n’ai plus de timbres…

— Tu entreras dans le bureau de la rue Duguesclin pour en acheter.

Ainsi fut fait, une heure plus tard, quand madame et mademoiselle Dax, toujours de compagnie, sortirent pour aller au magasin des Deux Passages, rassortir du taffetas.

Madame Dax, devant le bureau de poste mal odorant recula :

— Entre seule et dépêche-toi.

Mademoiselle Dax entra et attendit que le battant à ressort eut claqué derrière elle. Alors elle marcha résolument vers le guichet N° 3, étiqueté Poste Restante.

— Y a-t-il une lettre pour A M D G ?

La voix résonnait plus enrouée qu’en plein rhume d’hiver, et le visage penché sur le guichet prenait des teintes de cerise trop mûre.

— Pour A M… quoi ? – grogna la demoiselle de la poste, instinctivement insolente devant cette jeune fille plus jolie qu’elle-même et qui la priait.

— A, M, D, G…

Dix secondes interminables se traînèrent. La demoiselle de la poste feuilletait le paquet assez gros qu’elle était allée, d’un pas nonchalant, quérir au fond d’un casier. Et, ce faisant, elle échangeait avec sa voisine, la demoiselle du télégraphe, des regards d’ironie intense. À la fin, mademoiselle Dax, qui trépignait en silence, reçut une longue enveloppe bleutée, cachetée de noir.

— Voilà ! – daigna dire la demoiselle de la poste.

Et mademoiselle Dax eut le temps de cacher l’enveloppe dans son corsage, avant que la porte du bureau se fût ouverte devant madame Dax, impatiente d’attendre si longtemps sur le seuil.




III


Bertrand Fougères, debout devant son miroir, changea de cravate, refit au petit fer le pli de sa moustache, et, avant de se ganter, retoucha ses ongles au polissoir.

Prêt à sortir, il sonna.

— Point de lettre ?

— Non, monsieur.

— C’est bien. Je ne dînerai pas à l’hôtel. Mais vous me ferez monter un en-cas pour cette nuit… oui, un peu de viande froide et de l’eau d’Évian…

— Comme hier, monsieur ?

— Comme hier.

Il descendit l’escalier. Dehors, la place Bellecour étalait sa magnificence. Fougères traversa la chaussée extérieure et gagna le bas-côté du sud, planté de marronniers en quinconces. Les feuilles mortes, nombreuses, pareilles à de grands éventails couleur de rouille, jonchaient le gazon des parterres et flottaient sur l’eau des bassins. Au delà, l’immense quadrilatère nu isolait à son centre le Roy équestre qu’a sculpté Lemot. Le ciel nuageux couvrait le sol d’une lumière froide et blanche, réfléchie obliquement vers les palais de l’est et de l’ouest. Et le ciel, et le sol, et les palais, et les jardins, et le Cavalier de bronze, dégageaient une même mélancolie uniforme et grandiose.

— Cristi ! – murmura Fougères, saisi par la majesté du lieu, – je ne suis pas à Lyon, je suis à Rome !

Respectueusement, il évita de fouler le milieu de la place, et en fit le tour, en gardant les allées latérales. Un fiacre passait, il l’arrêta.

— Parc de la Tête d’Or !

Le fiacre partit cahin-caha, quitta Bellecour, tourna à main gauche…

— Arrêtez !…

C’était au coin de la rue de l’Hôtel-de-Ville. D’un bond, Fougères sauta de la voiture, courut vers une vitrine de magasin… Une jeune femme était là, debout, qui regardait des fourrures en étalage. Au cri de Fougères, elle se retourna soudain :

— Patatras !

C’était Carmen de Retz.

Face à face, ils se considérèrent dix secondes. Elle finit par éclater de rire.

— Oui, patatras !… Lyon est petit !…

— Mais pour Dieu ! qu’est-ce que vous faites ici ?

— Mon cher, je suis venue vous voir faire votre cour !

Il la regardait, très ahuri, content et méfiant tout ensemble.

Elle le trouvait si drôle qu’elle ne reprenait plus son sérieux :

— Fougères, je vous en supplie ! N’ayez pas peur de moi ! Je vous promets de ne pas vous manger ! C’est vrai, vrai tout à fait, ce que je viens de vous dire : je suis venue vous voir faire votre cour à mademoiselle Dax. Une stupide curiosité m’a poussée. Ne m’en veuillez pas ! ça n’offre aucun inconvénient, que je sois ici, dans cette ville où pas un chat ne me connaît ! ça ne peut en rien contrarier vos plans ; personne au monde ne sait notre ancienne… amitié… Donc !… Seulement j’espérais bien ne pas vous rencontrer ; et c’est ridicule comme tout, de tomber ainsi, du premier coup, l’un sur l’autre.

Fougères continuait de se taire. Ce ne fut qu’au bout d’une longue minute qu’il murmura :

— Ridicule… Je ne trouve pas… Inquiétant, oui !… Le destin nous attache… nous attache solidement… l’un à l’autre…

— Ah ! non !… La ficelle est cassée, soyez tranquille !… D’ailleurs… je vous rassure tout de suite… J’ai… j’ai fait ce que j’avais dit.

— Hein ? quoi ? Qu’aviez-vous dit ?…

— Que je vous oublierais… vite… très vite… et qu’au besoin…

— Non ?… Carmen, vous n’avez pas ?…

— Si !…

— Vous…

— Oui, mon ami… Je vous ai donné un successeur. Il le fallait, c’était plus sûr. C’est fait. J’ai un amant. Ici, à Lyon !

Elle se tenait devant lui, la taille cambrée, les lèvres un peu tremblantes. Il avait baissé les yeux. Il souffrait confusément, d’une souffrance physique qui meurtrissait à petits coups aigus ses poumons et sa nuque. Il s’étonna cependant de n’éprouver ni colère ni dépit. À la fin, il questionna, sans d’ailleurs désirer beaucoup qu’elle répondît :

— Qui ?…

Elle répliqua, haussant les épaules :

— Oh ! que vous importe !… Cela n’a guère d’intérêt que pour moi… et encore !… Laissons… Parlons de vous !… J’ai vu mademoiselle Dax, j’ai vu madame Dax, j’ai vu M. Dax !… Je me suis énormément occupée de vos affaires… mais j’y ai mis de la discrétion : votre future famille n’a même pas soupçonné ma présence ! J’ai retrouvé l’anneau de Gygès ! Je suis invisible à tous les yeux, – sauf aux vôtres !…

Elle recommençait de rire… Peut-être ce rire sonnait-il un peu fêlé…

Fougères n’écoutait pas. Des pensées sans lien entre elles couraient en rond dans sa tête. Ce fut tout à fait machinalement qu’il questionna de nouveau, – par contenance :

— Qui ?

Elle rougit cette fois, brusquement, – et personne certes n’aurait su dire le pourquoi de cette rougeur tardive :

— Encore ? Mais c’est une idée fixe qui vous travaille ! « Qui ? » – elle parlait d’une voix changée, précipitait ses mots, semblait vouloir s’étourdir de paroles. – Fougères ! Fougères ! vous êtes inconvenant ! On ne demande pas à une femme le nom de son flirt ! ça ne se fait pas !… Enfin, puisque vous y tenez tellement, je veux bien passer outre, et piétiner pour vous les mœurs et la pudeur. Mon nouvel amant s’appelle… devinez !… non ?… le docteur Gabriel Barrier !… Allons, bon ! voilà que ce nom ne vous dit rien !… Gabriel Barrier, l’ex-fiancé de mademoiselle Dax ! Oui, lui-même !… Dame ! avouez que c’est justice ; mademoiselle Dax me souffle Bertrand Fougères, je lui souffle Gabriel Barrier… n’est-ce pas ?… D’ailleurs, dites-moi merci ! j’espère que je suis votre alliée, en l’occurrence ! J’ai supprimé du coup votre plus dangereux concurrent !… Eh oui ! Le docteur Gabriel Barrier, mon amant, n’est plus mariable. Pas un père lyonnais n’oserait lui donner sa fille ! Laissez-moi seulement afficher un peu la situation !…

Toujours muet et immobile, Bertrand Fougères, les yeux vers le sol, songeait. Et mademoiselle de Retz, prise par la contagion de ce silence, cessa soudain de parler, et sa gaîté s’éteignit.

Alors Fougères lui prit la main :

— Carmen, – dit-il très bas, – Carmen… pourquoi avez-vous fait cela ?… pourquoi, si vite ?…

Elle recula d’un pas :

— Chut ! Je vous ai dit pourquoi, déjà… Mon ami, ne revenons pas là-dessus. Inutile, inutile… Vous, plutôt… où en sont vos affaires ? C’est à un rendez-vous, que vous alliez dans ce fiacre ?…

Il fit un geste d’indifférence :

— Oui… à un rendez-vous problématique. Mademoiselle Dax est fort surveillée. J’ai pu non sans peine l’avertir d’aller prendre, poste restante, une lettre. Depuis j’attends, tous les soirs, au coin d’une allée du parc où j’espère que ma fiancée viendra… Quand elle sera venue, nous aviserons…

— C’est romanesque… Il y a longtemps que vous montez la garde au coin de votre allée ?

— Deux jours seulement… C’est de quatre heures à cinq…

— Moment poétique et crépusculaire… Je vous accompagne, voulez-vous ?

Il leva une main écarquillée :

— Fichtre non !…

— Je plaisantais !… Là-dessus, tout est dit ? Une fois, deux fois, trois fois ? adieu !

— Mais je vous reverrai ?…

— J’espère bien que non !…

Il sourit, non sans quelque mélancolie. Ce fut elle qui, cette fois, ordonna au cocher :

— Parc de la Tête d’Or !…




IV


Il faisait déjà brun. Les grands arbres du parc entrelaçaient leurs ramures encore feuillues, et cela faisait un écran vert qui doublait l’écran gris des nuages. Le soleil, près de disparaître derrière les coteaux de la Croix-Rousse, ne jetait plus à la ville qu’une clarté terne.

Fougères, seul dans l’allée humide et moussue, marchait à pas lents. Le crépuscule était froid. Un brouillard léger voilait les lointains. À gauche, les grandes pelouses où paissent les daims et les cerfs s’allongeaient obscurément vers l’horizon confus, tandis qu’à droite, la rotonde grillée des oiseaux et des singes, proche, découpait nettement sa silhouette et semblait toute petite au seuil des bois de haute futaie.

Fougères s’arrêta devant la rotonde, qui était le lieu du rendez-vous. Un parterre à la française s’étendait auprès, et le jardinier trop ingénieux avait tracé sur un champ de plantes grasses, aux tiges courtes et violacées, un lion héraldique en trèfle vert-de-gris, armé de gazon bleu et lampassé de fleurettes rouges. Fougères considéra la bête bariolée, sourit, et passa…

Il était tard ; mademoiselle Dax ne viendrait pas plus ce soir-là que les précédents soirs…

— Évidemment, le parc n’est pas loin de chez elle… Mais ce n’est pas commode pour une petite fille, de s’évader d’une maison pleine de gens !…

Sous la voûte des branches qui formaient berceau, l’allée s’assombrissait, mystérieuse comme le chemin magique qui, dans les contes de fées, conduit au palais des Belles Endormies. Un petit pont enjambait un ruisseau ; et au delà, on n’apercevait plus que les troncs pressés et que la broussaille drue, sans nulle trouée visible. C’était comme une forêt grave et brumeuse, hautaine et mélancolique. Les hêtres, verts encore comme en été, mêlaient l’étoffe souple de leurs feuilles au satin raide des fusains, au taffetas mat des troënes, au velours épais des lierres partout enroulés. Les tilleuls gigantesques, dépouillés plus tôt, parce que le vent d’hiver frappe d’abord leur cime plus haute, n’avaient plus que des rameaux nus, dentelle délicate et sèche, dont le ciel était revêtu comme d’une immense toile d’araignée. Et leurs feuilles tombées, jaunes à l’endroit et blanches à l’envers, tachetaient le sol d’or et d’argent. Trois sycomores roux gardaient la porte d’une cabane couverte de chaume d’où filtrait un peu de fumée. Un peuplier dardait vers le ciel sa tête pointue. Et le silence n’était troublé que par des cris grêles d’oiseaux invisibles.

— Il n’y a pas grand’chose de plus beau que ceci, – murmura Fougères.

Il respira voluptueusement le parfum mouillé des arbres et de la terre.

— Il faudrait, – pensait-il, – se promener lentement sur ce tapis de feuilles mortes, en tenant par la main une femme émue qui ne parlerait pas. Il faudrait goûter la fraîcheur de ce bois qui sent l’automne, et prolonger la promenade jusqu’à la nuit très noire, et reculer l’heure tentante du retour dans l’ombre, du retour où les bras s’enlacent et où les bouches se mêlent… Ainsi on mériterait la joie divine de frissonner ensemble et de trembler à deux, sous le froid lunaire et sous la peur superstitieuse qui hantent les forêts nocturnes… Et l’on échapperait à la vie quotidienne pour entrer miraculeusement dans le royaume du rêve…

Et comme il en était là de sa songerie, une robe claire apparut parmi les troncs des tilleuls et des hêtres. Et mademoiselle Dax, accourant à pas précipités, franchit le petit pont qui était au bout de l’allée mystérieuse.




V


Bonjour, mademoiselle ! – dit Fougères.

Il parle du ton le plus tranquille et le plus mondain ; tout à fait comme il parlerait dans un salon, chez madame Terrien ou chez madame Dax elle-même.

Et mademoiselle Dax, muette d’émotion, se laisse prendre la main.

— C’est très gentil d’être venue, – continue Fougères. – Très gentil !… Vous avez pu sortir seule sans trop d’arias ? L’évasion n’a pas été périlleuse ?

Mademoiselle Dax commence à sourire, mais ne trouve pas encore un mot.

— Moi, je désespérais de vous voir aujourd’hui !… Vous comprenez : bredouille hier, bredouille avant-hier !… Et je n’osais pas vous écrire de nouveau : la poste restante ne doit pas vous être beaucoup plus accessible que le parc de la Tête d’Or… D’ailleurs, les lettres ou rien, c’est la même chose : on ne s’explique bien qu’en causant…

Un long silence. Ils marchent sous l’ombre presque opaque des grands arbres. Mademoiselle Dax cache sous son manchon ses deux mains, et regarde vers la terre.

— Figurez-vous… – Fougères hésite maintenant un peu : ce n’est pas facile du tout, de bavarder avec une muette ! – Figurez-vous que j’ai reçu votre lettre à Monte-Carlo… mercredi dernier… le soir, très tard… Si tard que je ne l’ai pas lue tout de suite. J’ai attendu le lendemain matin. Mais j’ai tout de même pris le premier train ce matin-là !

Au mot « Monte-Carlo », mademoiselle Dax a buté du pied contre un caillou. Et voici qu’elle parle enfin, d’une voix un peu rauque.

— Vous avez laissé mademoiselle de Retz à Monte-Carlo ?

— Oui, naturellement… c’est-à-dire non… mademoiselle de Retz avait quitté Monte-Carlo avant moi…

— Avant vous…

Les joues brunes de mademoiselle Dax sont devenues pourpres.

— Avant vous… Mais alors, vous n’étiez plus… ensemble ?…

— Non, non… naturellement non !… C’était fini… Souvenez-vous… Je vous l’avais dit à Saint-Cergues : un caprice… ç’a été un caprice, et rien de plus.

Mademoiselle Dax a levé les yeux. Elle les baisse de nouveau, elle murmure :

— Pourtant… elle est bien jolie mademoiselle de Retz.

— Bah !… – fait Fougères…

Encore un silence, moins long que tout à l’heure. Fougères sent très bien qu’il est préférable de ne point laisser mademoiselle de Retz s’implanter dans la conversation.

— Donc, vous le voyez, je n’ai fait qu’un saut de Monte-Carlo à Lyon. Et me voici tout prêt à vous conseiller, à vous aider… Seulement… que puis-je faire ?

Il la regarde. Petit à petit, le sang qui fonçait les joues brunes s’en est allé on ne sait où. À présent mademoiselle Dax est pâle. Et sa voix s’est enrouée davantage pour dire :

— Je ne sais pas.

Elle est jolie comme cela, toute timide et peureuse. Quand elle marche à pas lents, ses gestes n’ont plus rien de brusque ni de maladroit. Et l’ombre crépusculaire l’adoucit et l’affine, lui prête de ce charme féminin qu’en plein jour elle n’a pas… elle est très jolie…

Et Fougères se rapproche d’elle et prend son bras pour continuer la promenade :

— Vous ne savez pas ? Cherchons un peu… cherchons ensemble…

Comme par hasard, ils ont quitté l’allée pour un sentier latéral plus recueilli et plus intime.

— Voyons… expliquez-moi d’abord : votre mariage est défait, m’avez-vous écrit… Est-ce bien définitif ?

— Oui…

— Vous n’avez pas revu votre fiancé ?

— Non…

— Je sais que c’est vous qui avez rompu. Mais lui… comment a-t-il pris cette rupture ?

— Je ne sais pas…

Mademoiselle Dax réfléchit une longue minute, puis, tant bien que mal, explique :
 


 



— Je suppose qu’il cherche ailleurs… Il s’est fâché d’abord… parce que p’pa n’avait pas voulu l’avertir, espérant que je changerais d’idée… Alors il est venu à la maison comme d’habitude. Mais je n’ai pas quitté ma chambre. Et il a bien fallu qu’on lui dise… Il s’est disputé avec p’pa et, à la fin, il est parti en claquant la porte.

— Bon !… La situation est nette. Mais vous ?

— Moi…

Mademoiselle Dax, très mélancolique, a baissé la tête. Fougères, ému, pose la main sur le manchon qui tressaille, et, à travers la fourrure molle, presse les mains cachées…

— Vous !… Vous, petite fille, vous avez toute votre vie à vivre et, grâce à Dieu, rien n’en est encore compromis, puisque vous voilà délivrée de ce sot mariage !… Quel âge avez-vous ? Vingt ans ?… Vingt ans, et des yeux comme ceux-là, tout noirs et tout neufs !… Les épouseurs vont faire queue à votre porte, et vous n’aurez qu’à choisir.

Mademoiselle Dax hoche la tête de plus belle :

— Vous savez bien… vous savez bien ce que je vous ai dit : je ne connais personne… je ne vais jamais dans le monde…

— Le monde viendra à vous ! Croyez-vous que vous puissiez seulement passer dans la rue sans être remarquée ?

— Remarquée… peut-être. Mais pas recherchée !… Pas aimée !… On n’aime que les femmes jolies !…

— Eh bien ?

— Eh bien ?

— Je suppose que vous le savez, que vous êtes jolie ?…

— Moi ?…

Mademoiselle Dax s’est arrêtée net, bouche bée. Fougères s’arrête aussi :

— Vous ne le savez pas ?… Ah çà ! il n’y a donc pas de miroir, dans votre maison ?…

Elle ne souffle mot. Elle ne sourit pas. Elle le regarde profondément, anxieuse et frémissante…

— Vous ne le savez pas, que vous êtes jolie, mieux que jolie, belle, attirante, ensorcelante, avec votre bouche sensuelle, vos joues enfantines et votre front chaste ?… Vous ne le savez pas, personne encore ne vous l’a dit, que votre taille est mince et votre gorge ronde, et que les hommes rêvent de vous, après vous avoir vue ?… Petite fille, petite fille !… Est-ce moi qui, le premier, vous enseigne votre pouvoir sur nous tous ?… Oh ! ne retirez pas votre main !… Vous n’avez rien à craindre et nulle part vous ne serez mieux respectée qu’ici, sous ma garde ! Mais il faut que vous m’entendiez, il faut que vous me croyiez !… Il faut que vous ayez foi dans la vie, foi dans l’amour !… Il faut que vous sachiez attendre, sans peur ni tristesse, le fiancé qui va venir, le fiancé qui déjà frappe au volet de votre fenêtre… et il faut que vous ayez le courage de l’accueillir, malgré toutes les volontés hostiles, comme vous avez eu le courage de repousser l’autre, qui ne vous aimait pas et que vous n’aimiez pas…

Mademoiselle Dax a pâli davantage. Un frisson glace toute sa chair, et ses lèvres exsangues font un grand effort pour balbutier :

— Viendra-t-il vraiment, celui qui m’aimera… et que j’aime ?…

Elle est immobile au milieu du sentier sombre. Elle se tient très droite, et sa tête seule s’incline en avant, comme prête à recevoir un grand coup, un coup mortel. Mais le coup mortel ne vient pas. Un bras câlin entoure soudain les épaules tremblantes et une voix chaude murmure :

— Qui vous dit qu’il n’est pas venu ?…


La nuit maintenant succède à la brune. Un silence souverain s’est abattu sur le parc, car les oiseaux eux-mêmes se sont tus, et le vent froid, qui pousse là-haut les nuages lourds de pluie, ne s’abaisse pas jusqu’aux feuillages figés et muets.


À pas lents, mademoiselle Dax revient vers la grande allée, et Fougères presse doucement la taille qui s’abandonne…

— Oh ! – s’écrie tout à coup la jeune fille ; – mais il fait noir !… Quelle heure est-il !…

Elle cherche sa montre dans son corsage. Fougères tire la sienne de son gousset :

— Cinq heures et demie… Est-ce trop tard ?

— Oui… non… Ça ne fait rien… Ne soyez pas inquiet, je me débrouillerai n’importe comment… Une scène de plus ou de moins, qu’est-ce que ça me fait ?… Mais je vais me sauver… Alors ?… Adieu ?…

— Adieu, jusqu’à demain…

— Demain ?

— Oui, demain, je vous verrai…

— Où ?

— Chez vous…

— Vous viendrez ?…

— Mais oui… Vous comprenez qu’il faut que je voie madame votre mère… d’abord… Et le plus tôt sera le mieux…

Ils sont juste devant la petite rotonde grillée. Sur son écu de plantes grasses, le lion en trèfle vert-de-gris, armé de gazon bleu et lampassé de fleurettes rouges, s’étale à leurs pieds…

Fougères, tendre, baise la main de mademoiselle Dax, – une main tout de même un peu grande !… – Et mademoiselle Dax, confuse et radieuse, détourne la tête…

Par hasard, ses yeux baissés aperçoivent la bête héraldique :

— C’est vraiment joli, ce lion, dit-elle distraitement, pour parler, pour rompre le silence qu’elle sent dangereux…

Et la phrase fait comme un mystérieux déclic, Fougères lâche la main moite. Et mademoiselle Dax prend sa course vers le petit pont qui enjambe le ruisseau, là-bas…




VI


À travers bois, foulant la terre humide et la mousse fraîche, Fougères s’en revient vers la grande porte du parc.

Il songe :

— Le sort en est jeté !… Au bout de cette route-ci, j’aperçois une mairie, puis une église. Bah ! tôt ou tard, il fallait arrivera ces bâtisses matrimoniales… Carmen avait raison… Résignons-nous !…

Il marche d’un pas un peu nerveux. L’allée maintenant côtoie un beau lac parsemé d’îles touffues. Les dernières lueurs du crépuscule jettent sur ces verdures d’automne des reflets de cuivre, d’étain et de fer rouillé. Sur l’eau flottent des cygnes noirs…

— Adieu la liberté, la fantaisie, le caprice !… Adieu la joie de vivre en oiseau, et de changer chaque soir de nid et de branche !… Je vais être un mari, un mari casanier, routinier, pédagogue !… Pédagogue : j’enseignerai mon épouse, je lui apprendrai à ne point trop s’extasier devant les merveilles du jardinage en mosaïque…

Il s’interrompt. Il regarde le lac et ses berges, et la chevauchée sombre des nuages dans le ciel orageux.

— … À ne point trop s’extasier devant les sottises et les niaiseries et à davantage admirer ce qui est vraiment beau !… Peut-être ne sera-ce pas une éducation très facile… ni très amusante…

Il est arrivé à la grille monumentale. Devant lui, une promeneuse solitaire, qu’il n’avait pas remarquée, sort nonchalamment. Il la dépasse.

Elle est jolie. Il la regarde. Elle sourit. Il la suit, d’instinct…




VII


Cependant mademoiselle Dax, glissant comme une ombre le long des murs, avait atteint la maison familiale.

La porte était fermée, naturellement. Mademoiselle Dax tira de son mouchoir une clef – une clef dont la possession représentait trois jours de patience et de ruse ! – et ouvrit. Le vantail s’entre-bâilla tout juste, et la serrure ne fit pas le moindre grincement.

Dans le vestibule, mademoiselle Dax, hâtive, dépingla sa toque, l’ôta, et la tint cachée derrière son dos pour grimper furtivement jusqu’à sa chambre. Arrivée sans encombre, elle se jeta, haletante, sur une chaise… Ouf ! Sortie sans avoir été vue, rentrée de même… La Providence, visiblement, s’était mêlée de l’aventure…

Et maintenant… maintenant, c’était fait !…

Mademoiselle Dax ferma les yeux, pour mieux revoir, dans son souvenir, cette allée de parc où venait de se décider son destin…

Sous les paupières closes, le paysage crépusculaire s’ébaucha. Les arbres étendirent leurs ramures automnales. Le sol se joncha de feuilles jaunes et blanches… Puis les épaules tremblèrent sous la molle caresse d’un bras enveloppant… Et une voix, douce à l’infini, murmura la phrase adorable : « Vous ne le savez pas, que vous êtes jolie ?… »

Sur la chaise qui craqua, le corps de mademoiselle Dax ploya un peu… une langueur s’insinuait dans toutes les fibres de ce corps abandonné.

Et la voix évoquée répéta aux oreilles bourdonnantes : « Vous ne le savez pas ?… vous ne le savez pas, que vous êtes mieux que jolie, tentante, ensorcelante ?… et que tous les hommes, et que moi-même, rêvons de vous après vous avoir aperçue ?… »

Secouée soudain d’un frisson violent, mademoiselle Dax fut debout. Ses tempes battaient très fort. Elle chancela. Le rêve tournoyait encore dans sa tête. Elle fit trois pas, les mains en avant, et toucha la glace de l’armoire.

Il faisait tout à fait nuit maintenant. Mademoiselle Dax tourna le commutateur électrique. La chambre s’éclaira. Le miroir refléta le visage un peu pâli, les yeux un peu cernés, « et le front chaste, et les joues enfantines, et la bouche sensuelle, et la taille mince, et la gorge ronde… »

Mademoiselle Dax, très longtemps, se contempla. Un sourire entr’ouvrait ses lèvres. La blancheur mouillée des dents brillait.

Comme fascinée par sa propre image, mademoiselle Dax peu à peu s’en rapprocha. Et ses yeux, trop près de la glace, cessèrent de voir.

Alors elle tressaillit des orteils aux cheveux… Elle gonfla sa poitrine d’une aspiration éperdue… murmura par deux fois :

— Aimée… Aimée…

Et, s’appuyant de tout son corps au miroir, elle éprouva, contre le reflet même de sa bouche, la forme et le goût de son baiser.




VIII


En pleine ville, dans une rue populeuse, sous la lueur vive des réverbères et devant les étalages étincelants des magasins de soieries, Fougères s’arrêta maussade.

Un quart d’heure durant, il avait suivi la promeneuse rencontrée au Parc. Il lui avait même débité, chemin faisant, les galanteries qui sont d’usage. Puis tout à coup, comme un pont, lumineux d’électricité, succédait aux quais plus obscurs, le nouveau fiancé de mademoiselle Dax s’était souvenu qu’il ne lui était plus permis, décemment, de courtiser en public une dame à laquelle il n’avait point eu l’honneur d’être présenté…

Et, courageux, il avait fait demi-tour.

N’importe ! la soirée s’annonçait morne. Demain, jour d’action, voire de bataille, on n’aurait sans doute pas le temps de s’ennuyer. Mais d’ici à demain, comment tuer les heures ?…

Une cohue de passants encombraient le trottoir. Un bon bourgeois, traînant par la main un moutard qui regimbait, heurta Fougères et ne s’excusa point, uniquement occupé de l’enfant piailleur.

— Tu verras, – grondait-il, – tu verras, si je le dis à ta mère !

Et Fougères songea, ironique :

— Voilà comment je serai dimanche !…

Un besoin de solitude l’envahit. Il tourna dans la première rue de traverse qui s’offrit, – une rue du vieux Lyon, étroite entre des maisons hautes. Sept heures sonnaient. Un petit restaurant montra sa vitrine voilée de rideaux blancs. Fougères poussa la porte, s’assit à une table, et commanda son dîner.


Quand il n’eut plus faim, la couleur de ses pensées n’en demeura pas moins grise. Il ressortit, il erra un temps par la ville, et, sans l’avoir fait exprès, se retrouva sur les quais, absolument déserts après la nuit tombée.

Et il marcha, distraitement, le long du Rhône.

Or, sa songerie fut tout d’un coup rompue par une rencontre singulière. Ayant, au hasard, levé les yeux vers la lanterne d’un réverbère, il aperçut, à six pieds du sol, un homme assez correctement vêtu, et coiffé d’un haut de forme, qui grimpait à la colonne de fonte. Surpris, il fit halte : et l’homme, poli, le salua d’un majestueux coup de chapeau.

— Ah çà ! – dit Fougères, – que faites-vous donc là-haut, monsieur, si j’ose être indiscret ?

— Monsieur, – répliqua l’homme, – je cherche, ne vous déplaise, un billet de théâtre que j’ai malencontreusement égaré.

La voix était pâteuse et le nez rubicond. Fougères sourit et cessa de s’étonner.

— Peste ! – fit-il. – Voilà une perte déplorable !… Mais est-elle bien certaine ? Avez-vous regardé partout, monsieur ?… je veux dire sur tous les réverbères du quai ?

— Hélas non ! monsieur, – fut la réponse. – Ils sont trop !…

L’homme, ce disant, glissa tout d’un coup jusqu’à terre, tomba, et se releva, non sans difficulté.

— J’y renonce, – dit-il alors, du ton le plus sombre. – Et mon malheur étant désormais sans espoir, je vais me jeter dans l’eau que voilà !…

Il fit le geste d’enjamber le parapet qui était haut.

— N’en faites rien, monsieur ! – dit vivement Fougères. – Le suicide est un sport tout à fait démodé. En outre, songez-y mieux, je vous en conjure : vous iriez vous noyer dans de l’eau, quand il y a tant de vin au monde ?…

— Parbleu ! – vous avez raison, – répondit l’homme immédiatement convaincu ; – vous avez raison, monsieur, et vous êtes un sage. Souffrez donc que je m’incline devant vous, quelque indigne que je sois. Est-ce Pythagore, ou Platon, qu’on vous nomme ? Ou seriez-vous disciple de Parménide le Divin ?

Fougères commençait à se divertir :

— Vous me faites beaucoup d’honneur, monsieur ! – répondit-il. – Mais je ne suis qu’un simple diplomate des plus obscurs, et je me nomme, pour vous servir, Bertrand.

L’homme salua derechef.

— C’est moi qui suis, monsieur, votre serviteur très humble. Je m’appelle Pantalon… à moins que ce nom ne choque votre oreille ? Et j’ai pour métier d’être astrologue, chiromancien, caricaturiste et bohème. En outre, je me targue d’un peu de philosophie, et m’efforce de suivre les préceptes de notre maître à tous, Noé.

Il salua pour la troisième fois.

— Malgré quoi, – continua-t-il assombri, – ma philosophie ce soir est à rude épreuve. La perte que j’ai faite m’afflige au delà de tout ce que vous pouvez imaginer. Et c’est en vain que, tout à l’heure, j’ai tenté de noyer mon chagrin dans quatre bouteilles d’un bourgogne d’ailleurs frelaté.

Il se tut, lugubre.

— Monsieur, – dit Fougères, – je conçois votre juste douleur, et j’y compatis. Mais le mal est-il sans remède ? Vous avez perdu un billet de théâtre : ce billet ne doit pas être unique, et j’imagine que nous en trouverions de pareils au guichet…

Le caricaturiste-astrologue hocha la tête :

— Monsieur, – dit-il d’un ton funèbre, – je n’ai point d’argent. Ou du moins je n’en ai plus. Car j’en avais !… Mais, en ce siècle de fer, le bourgogne, même frelaté, vaut douze et treize fois son poids de sesterces…

Fougères, à son tour, se découvrit :

— Je salue donc en vous, monsieur, une victime de ce siècle de fer ! À ce titre, me ferez-vous l’honneur d’accepter de ma main un fauteuil d’orchestre, et me permettrez-vous de m’asseoir au théâtre à votre côté ? Je suis aujourd’hui morose et sinistre à souhait ; si bien que j’ai grand besoin de la compagnie d’un homme courtois, judicieux et disert, tel que vous.

L’homme courtois, disert et judicieux fit une telle révérence qu’il faillit tomber encore.

— Monsieur, – dit-il noblement, – votre offre est magnifique. Mais, hélas ! je dois, en toute loyauté, la refuser. Car je n’appartiens pas à la caste des gens fortunés qui s’asseyent aux fauteuils d’orchestre. En outre, je ne puis vous le céler, monsieur, je suis ivre.

— Monsieur, – déclara Fougères, péremptoire, les astrologues, les diplomates et les philosophes sont au-dessus de toutes les castes. Et Noé, dont vous faites cas, nous enseigna qu’il vaut mieux être ivre, comme vous et moi, que fou, comme l’humanité entière. Venez, monsieur !

— Je viens ! – dit le disciple de Noé convaincu ; je viens, et je m’abandonne à vous, monsieur, car, en vérité, vous parlez d’or.




IX


Au théâtre, ils prirent place dans deux fauteuils voisins l’un de l’autre, au troisième rang de l’orchestre, du côté des violons. Le rideau était déjà levé. Mais la représentation commençait à peine. On jouait le Werther de Massenet.

— Ne me jugez pas, monsieur, – avait dit à Fougères son hétéroclite compagnon, – ne me jugez pas sur ma prédilection pour cette œuvre d’un lyrisme peut-être artificiel. Mais l’ombre du grand Gœthe flotte au-dessus de nos harmonies modernes. Et il y a de la philosophie à glaner dans tous les Werther dramatiques ou musicaux…

Et, dès qu’il fut assis, il se tut, pour écouter voluptueusement.

La salle était presque obscure. Fougères qui ne la connaissait point, la vit confusément, vaste et assez belle, ancienne, très ornée de vieilles dorures noircies.

L’auditoire était nombreux ; quoique l’heure ne fût guère avancée, les places vides étaient rares ; car les Lyonnais dînent tôt, et prisent d’ailleurs l’exactitude.

Le parterre était plein, les galeries regorgeaient, et Fougères, cherchant des yeux les élégances, aperçut des robes dans toutes les loges. Mais les lampes en veilleuse éclairaient trop peu pour qu’on pût juger des toilettes et des visages. Fougères, patient, attendit l’entr’acte, et reporta son regard sur la scène.

La scène, à cet instant, n’avait point d’acteurs. Les violons reprenaient en sourdine la chanson de la vendange, cependant que les harpes préludaient au motif pur et grave du clair de lune. Dans le décor bleuâtre du jardin du bourgmestre, Werther et Charlotte, au bras l’un de l’autre, n’étaient pas encore revenus.

Fougères osa troubler le silence attentif de son compagnon :

— Quelles pensées, monsieur, vous inspire cette musique ?

— Celle-ci, monsieur : que le vin est bon conseiller, et l’amour conseiller néfaste. Et vous en verrez la preuve au cinquième acte : car, tandis que le jeune Werther, serviteur d’Eros, agonisera, la tête fendue, les vendangeurs, serviteurs du dieu de la vigne, chanteront joyeusement des cantiques sonores. Quod erat, monsieur, demonstrandum ! Et fuyons les créatures de l’autre sexe !…

L’homme sentencieux s’interrompit, car Charlotte et Werther venaient d’apparaître. Des rayons de lune tombaient des frises, et la tête blonde de l’actrice, et la tête brune de l’acteur en étaient auréolées d’une gloire rêveuse. Le duo romantique monta dans le silence. Et Fougères, conquis peu à peu par le symbole éternel qu’enferme toute parole d’amour, écouta, muet. Les phrases succédèrent aux phrases. Puis sur l’adieu désespéré du héros à l’héroïne, le rideau s’abaissa. Alors, tout d’un coup, les lampes électriques se rallumèrent, et une clarté chaude baigna toute la salle, du parterre au paradis.

Le public s’agita. Les femmes bavardèrent. Un brouhaha naquit, d’où se détacha le piétinement des tabourets et le battement des portes de loges. Fougères, secoué de sa songerie, se leva, fit face à l’auditoire, regarda à gauche, regarda à droite.

Et ses yeux, soudain, s’immobilisèrent : dans la seconde baignoire du rez-de-chaussée, Carmen de Retz était assise à côté d’un homme grand et blond, que Fougères ne connaissait point.

Le chiromancien-caricaturiste s’était, lui aussi, levé.

— Monsieur, – dit-il, en saisissant le bras de Fougères – je n’ai certes point qualité pour vous conseiller en quoi que ce soit. Mais le souci de votre intérêt m’emporte au delà des bornes de la prudence et de la discrétion ! Et j’ose vous rappeler la morale que vous-même tiriez tout à l’heure, avec moi, de la sanglante histoire mise en musique par M. Massenet : Détournons-nous des créatures de l’autre sexe !

— Monsieur, – répliqua Fougères avec mélancolie, – monsieur, vous avez bien raison.

Cependant, attiré par un aimant mystérieux, il quitta sa place, et, marchant entre les deux rangées de fauteuils, alla s’adosser contre la cloison même de la baignoire. Sa tête, touchant le velours de la main-courante, effleura le coude de mademoiselle de Retz.

Alors, il entendit au-dessus de lui la voix connue :

— Barrier, mon cher, voulez-vous être assez aimable pour me donner mon petit sac ?… je l’ai laissé dans mon manchon, je crois…

Un bruit de chaise remuée se fit entendre dans la loge. Et Fougères sentit soudain, sur ses cheveux, la caresse d’une main furtive…

Il eut très chaud. Une sueur légère perla à ses tempes. Machinalement il l’essuya d’un doigt. Et, dans ce geste, il frôla encore la main qui avait caressé ses cheveux, et qui, maintenant, pendait, négligente, hors de la baignoire…

Fougères, d’un coup d’œil, examina la salle aux trois quarts vidée par l’entr’acte. Nulle lorgnette n’était braquée sur lui, personne n’épiait son manège. Prompt, il saisit la main pendante, et, haussant ses lèvres, la baisa.

La main frissonna sans doute, et, par contagion, l’épaule après la main. Sans doute aussi, à cet instant même, le docteur Barrier admirait vaniteusement le bras très beau de sa nouvelle conquête… Fougères vit, au-dessus de lui, une barbe blonde penchée brusquement ; et il entendit une voix violente qui proférait, beaucoup trop haut pour ne pas frapper toutes les oreilles alentour :

— Dites donc, vous !… qu’est-ce qui vous prend ?… En voilà un goujat !…

Et il y eut, naturellement, scandale.


Bertrand Fougères, insulté, avait fait deux pas en arrière. Il serra les poings. Une colère imprévue, injuste et féroce, le soulevait contre cet imbécile dont la joue large semblait appeler le soufflet. Il se dompta pourtant, d’un sage effort. Il était bon diplomate. Il sut le prouver en l’occurrence. Ce fut avec un calme irréprochable qu’il riposta allègrement, le nez en l’air et le monocle à l’œil :

— Vous parlez à moi, monsieur ?… Vous êtes souffrant, sans doute ?… Voulez-vous qu’on prévienne le médecin du théâtre ?… ou un aliéniste ?

Et, parmi les spectateurs voisins, immédiatement attentifs à l’algarade, un rire courut.

Furieux, M. Gabriel Barrier empoigna la main-courante de velours :

— Faites donc le jocrisse ! Vous avez manqué de respect à madame…

— Oh ! – protesta Fougères, pudique, – j’en suis tout à fait incapable,ici du moins !… Mais à supposer même le pis, et que vous soyez, monsieur, cocu… pourquoi diable le criez-vous en public et à tue-tête ?

L’auditoire redoubla de gaîté. M. Barrier, violet, invectiva :

— Vous êtes un malappris et un drôle !

— Impossible ! – railla Fougères : – nous n’avons pas reçu la même éducation !

M. Barrier, hors de lui, leva la main :

— Ah çà ! vous tenez donc que j’aille vous flanquer une paire de gifles ?

— Ne prenez pas cette peine, – dit vivement Fougères[1] ; – il est beaucoup plus simple de procéder ainsi…

Et, fort adroitement, il lui jeta ses gants au visage.

Dès le premier mot de la querelle, mademoiselle de Retz s’était rejetée au fond de la baignoire. Une femme fait sotte figure entre deux hommes qui s’injurient pour elle. Soucieuse avant tout de se dérober aux quolibets de la galerie, l’héroïne du débat cherchait l’obscurité, sans s’inquiéter outre mesure des mots trop vifs qui s’échangeaient à son propos. Toutefois, quand les gestes succédèrent aux paroles, elle cessa de se soucier d’elle-même pour songer à autrui. Un duel entre Bertrand Fougères et Gabriel Barrier, un duel qui ferait inévitablement tapage, et dont toute la ville de Lyon jaserait à bouche perdue… Non !… Il fallait empêcher cela, à tout prix, tout de suite… pour Barrier autant que pour Fougères, et pour cette petite Dax aussi…

M. Gabriel Barrier venait de recevoir en plein nez les gants de Bertrand Fougères. Fou de rage, il avait crié :

— Attendez !…

Et il se précipitait vers la porte de la baignoire, pour joindre au plus tôt son antagoniste, quand mademoiselle de Retz le saisit par un bras :

— Où allez-vous ? – dit-elle.

— Ça me regarde ! – répliqua-t-il sans courtoisie.

Et il ne s’arrêta pas. Mais elle le retint d’une main dont il ne soupçonnait pas la vigueur :

— Ça me regarde autant et plus que vous ! – riposta-t-elle. – Vous allez vous colleter avec ce personnage, sans doute ?… sous les yeux de toute cette salle qui se moque de vous et de moi ?… Charmant !… Mille regrets, mais vous n’en ferez rien. J’ai horreur des bagarres et des esclandres… Veuillez me donner mon manteau et mon manchon et partons. Je m’ennuie ici, je m’en vais.

Mais M. Gabriel Barrier, loin de déférer à ce désir clairement exprimé, ricana et railla :

— Comment donc ! Tout de suite ? Moi aussi d’ailleurs, je m’ennuie ici. Et, dehors, j’aurai un compte à régler avec vous. Mais je procède par ordre. Permettez-moi de commencer par cet individu qui vous baisait si bien la main…

Mademoiselle de Retz, soudain très pâle, avança d’un pas brusque :

— Hein ? – dit-elle. – Un compte à régler avec moi ?

Elle n’avait pas lâché le bras dans lequel ses ongles, maintenant, s’incrustaient. Lui jura :

— Nom de Dieu ! allez-vous me laisser passer, oui ou non ?… Probable, que j’ai un compte à régler avec vous !…

Et, brutal, il tordit le poignet mince.

Meurtrie, mademoiselle de Retz ouvrit les doigts en jetant un cri. Mais, dans le même instant, bondissant comme une bête blessée, elle se rua, griffes hautes, sur le butor.

Elle eut le dessous. Furieux autant qu’elle, il oublia qu’elle était femme, et la repoussa d’un tel coup qu’elle trébucha. Alors, elle perdit tout sang-froid, toute raison, et il n’y eut plus en elle que son instinct de femelle. Elle appela le mâle au secours :

— Fougères !…

Il y avait un strapontin contre la cloison de la baignoire, un strapontin qui pouvait servir de marchepied. Par-dessus la main courante de velours, Fougères s’élança follement, et, sautant à la gorge de Barrier, le maîtrisa d’une étreinte irrésistible. La lutte ne dura qu’une seconde. Des loges voisines, du couloir, de l’orchestre, vingt personnes accouraient déjà, séparaient les adversaires. Tout de suite, le calme succéda au tumulte. Et Fougères, redevenu immédiatement correct, tendit une carte à Barrier :

— C’est bon ! – grogna celui-ci, – nous nous battrons !

— Dès demain matin, si cela ne vous dérange pas trop, – proposa Fougères, avec une politesse extrême ; – car, demain soir, j’ai un rendez-vous urgent…

Il s’interrompit, songeant tout à coup qu’après le scandale de ce duel, le rendez-vous dont il parlait risquait fort d’être sans objet.

— Bah ! – conclut-il en lui-même.

Et, se retournant vers mademoiselle de Retz, il ne résista pas au plaisir de ridiculariser[2] davantage encore l’infortuné Barrier :

— Je vous reconduis chez vous, n’est-ce pas, ma chère ?…


À la porte de la baignoire, M. Pantalon, astrologue, chiromancien, caricaturiste et bohème, montra son chapeau haut-de-forme, sa mine rubiconde et ses yeux effarés, à l’instant que Fougères et Carmen, au bras l’un de l’autre, quittaient la place.

— Monsieur, – dit-il, – la voix publique m’informe que vous êtes en danger : me voici.

Fougères sourit et s’inclina :

— Monsieur, je vous rends grâce… Au fait, je me bats demain matin, et je n’ai d’ami en cette noble ville que vous : voulez-vous être mon témoin ?

— Certes, je le veux ! – déclara fièrement le philosophe, disciple de Noé.

Et il se découvrit pour laisser passer les amants, non sans prononcer ensuite, avec une solennelle mélancolie :

— Car le vin est bon conseiller, et l’amour conseiller néfaste.




X


Toute l’après-midi du lendemain, mademoiselle Dax attendit en vain Fougères.

Tremblante d’émotion, d’abord, impatiente ensuite, étonnée bientôt, anxieuse enfin, elle vit venir le crépuscule, puis la nuit noire.

Enfermée toute seule dans sa chambre, debout derrière une fenêtre et le front aux carreaux, elle avait guetté de longues heures les passants de l’avenue ; maintenant, ses yeux las ne distinguaient plus rien, malgré la lueur jaune des réverbères, dont la flamme dansait à la bise. Et le froid aigre du dehors pénétrait à travers la vitre jusque dans la tête lourde, glaçant peu à peu toute sa pensée…

Il ne viendrait plus à présent… Sur la cheminée, la pendule d’albâtre avait sonné six heures. Debout toujours et immobile, mademoiselle Dax ne songeait point à tourner le commutateur électrique, et la chambre était pleine de nuit. Tantôt, quand il faisait jour encore, la nouvelle femme de chambre, savoyarde d’ailleurs comme l’ancienne, était entrée : « Le Salut Public, mademoiselle… » Mais mademoiselle Dax n’avait même pas tourné la tête, et le journal dédaigné faisait maintenant tache blême, sur la table qu’on n’apercevait même plus dans l’obscurité opaque.

Au loin, rompant le silence nocturne, l’horloge de la paroisse fit tinter sa cloche, et le timbre de la pendule y répondit frappant sept coups.

Le poing fermé de madame Dax ébranla soudain la porte :

— Alice !… bonté divine !… ça ne te suffit pas de rêvasser, aujourd’hui ?… Tu dors, ma parole !… Est-ce que tu te moques de ta mère ?…

Arrachée de sa rêverie sombre, mademoiselle Dax hésita une seconde, puis tourna le commutateur.

Madame Dax était sur le seuil :

— Qu’est-ce que tu faisais donc, dans ce noir ?

— Rien.

— Es-tu prête pour dîner ? Tu sais que ton père va rentrer ?

— Oui.

— Allons ! lave-toi les mains et dépêche-toi de descendre !…

Madame Dax tourna les talons.

Restée seule, mademoiselle Dax s’assit machinalement et, machinalement, déploya Le Salut Public.

L’article de fond… la politique… le bulletin financier… Mademoiselle Dax ne lisait pas. Ses yeux glissaient de colonne en colonne, arrêtés seulement ça et là, par les grosses lettres des titres… Tout à coup, cinq mots, mystérieusement, accrochèrent son regard. Elle tressaillit. Elle lut, d’un avide coup d’œil :


UN DUEL AU GRAND CAMP


À la suite d’une altercation bruyante, qui avait interrompu, hier soir, au Grand Théâtre, la représentation de Werther, M. B…, médecin bien connu dans notre ville, et M. F…, secrétaire d’ambassade, de passage à Lyon, se sont battus en duel, au Grand Camp, ce matin.

L’arme choisie était le pistolet. Les deux adversaires ont été blessés l’un et l’autre assez grièvement ; le docteur B… à la cuisse, et M. F… à l’épaule.

On a pu toutefois les transporter chez eux sans accident, et leur état est aussi satisfaisant que possible.

M. Dumas, commissaire de police, a ouvert une enquête et s’est transporté au domicile de chacun des combattants. Mais tous deux ont refusé de le recevoir…


— Alice ! – cria sous l’escalier la voix impatientée de madame Dax. – Alice !… Descends-tu à la fin ? Ton père est rentré.

Mademoiselle Dax descendit. Ses jambes tremblaient. Elle trébucha deux fois, et se retint à la rampe. Elle marchait d’un pas raide. À chaque marche, ses talons renvoyaient à sa nuque de petits chocs douloureux. Et un mot battait dans son cerveau comme une fièvre :

— Blessé… blessé… blessé… blessé…


— Quoi encore ? – interrogea M. Dax, bourru. – La voilà tout ahurie et pâle comme une morte !

— Elle dormait dans sa chambre, – répliqua madame Dax, hargneuse. – Et elle dort encore tout debout. Elle ne sait plus que faire pour se singulariser !…

M. Dax haussa les épaules, et le dîner fut silencieux.


On avait servi le café.

— P’pa, – risqua le jeune Bernard, – tu le sais, que M. Barrier s’est battu en duel ?

M. Dax se tourna vers son fils :

— Comment le sais-tu, toi ?

— C’est deux types de ma classe qui racontaient ça, tantôt, à la sortie. Ils étaient allés au Grand Camp ce matin, à bicyclette, et ils ont tout vu, du haut de la digue. Il paraît que c’était épatant. Au premier coup de pistolet, M. Barrier est tombé, et l’autre aussi. Alors une dame qui attendait dans une voiture s’est précipitée pour le ramasser, – pas M. Barrier, l’autre. On les a pansés tous les deux et puis emportés chacun de son côté. Il y avait du sang par terre. Et quand tout était fini, les sergents de ville qui gardent l’entrée du parc sont arrivés.

M. Dax, un pli au front, écoutait. Madame Dax, bouche bée, avait posé sa tasse. Personne ne songeait à regarder mademoiselle Dax.

— Oui, – dit enfin M. Dax, sec. – Tout cela est exact. Le docteur Barrier s’était pris de querelle hier soir avec… – M. Dax s’interrompit, et jeta sur madame Dax un coup d’œil sarcastique : – Mes compliments, au fait ! je n’y pensais pas : vous choisissez agréablement vos relations de voyage. Je vous avais prié, quand vous étiez à Saint-Cergues, de rendre visite à la femme de mon ami Terrien. Mais vous en avez profité en grande hâte pour vous lier d’intimité avec tout ce qui fréquentait chez elle de gens louches ! C’est parfait ! Le docteur Barrier, qui se console comme il lui plaît du refus d’Alice, s’est battu avec ce M. Fougères dont vous m’avez tant corné les oreilles… Oui, avec ce M. Fougères, et pour les beaux yeux de cette mademoiselle Carmen de Retz qui vous occupait si fort, et qui n’est qu’une gourgandine. C’est elle qui s’est payé le plaisir romanesque et distingué d’assister au duel de ses deux amants… Allons !… quoi ?…

Mademoiselle Dax, évanouie, venait de tomber à la renverse.


Effarée, madame Dax, une carafe à la main, se précipita. Mais déjà mademoiselle Dax reprenait ses sens et péniblement se relevait.

M. Dax n’avait pas fait un geste. Étonné et défiant, il considérait sa fille et la scrutait d’un regard froid.

— Eh bien ! ça va mieux ? – questionna madame Dax, rassurée tout de suite.

Mademoiselle Dax, sans comprendre, hocha la tête, passa deux fois la main devant son front, et, soudain, éclata en sanglots. Et M. Dax, attentif, entendit les pauvres lèvres qui laissaient échapper leur dangereux secret :

— Pour elle !… pour elle !… c’était pour elle !…

Il devina tout d’un coup. Et un éclair flamboya dans ses yeux durs :

— Ah ! – dit-il. – Je comprends…

Farouche, il se leva, marcha sur la malheureuse, la saisit par l’épaule, et la mit debout devant lui :

— Ah ! j’ai enfin compris !… C’est ce Fougères dont tu t’es amourachée là-bas ? Et c’est pour lui que tu as refusé l’autre, Barrier… Barrier, qui avait ma parole ?… Parbleu ! rien n’est plus simple !… Eh bien ? Tu es payée, à présent ? Il ne t’aime pas, ton Fougères ! Il ne t’aime pas, entends-tu ? Il aime Carmen de Retz !… Qui se ressemble s’assemble. Pour l’honnête femme que tu étais, j’avais, moi, choisi un honnête homme. Tu n’en as pas voulu. Tu as préféré un saltimbanque. Mais le saltimbanque, à son tour, ne veut pas de toi. Il préfère une créature de son espèce, une bohémienne, une femme à tout le monde. Oui ! il la préfère ! il s’est battu pour elle ; elle l’a suivi sur le terrain ; elle l’a relevé quand il tombait, – tu as entendu ce que racontait ton frère ? Et à présent, elle le soigne, assise à son chevet. Quand il sera guéri, ils se marieront ensemble. Parfaitement ! Ils se marieront. Toi, tu restes pour compte !…

Il serra rageusement sa main, enfonçant ses doigts secs dans l’épaule douloureuse :

— Tu restes pour compte, ridiculisée, tachée, salie !… Ils te laissent sur le carreau, après t’avoir bien éclaboussée de leur scandale et de leur boue. Car ils parleront, ils jaseront, ils baveront ! Ils ont déjà bavé, trop heureux de déshonorer une famille honorable ; ils ont déjà tout dit ; et je m’explique les mines hypocrites et radieuses de tous mes concurrents, de tous mes ennemis, tous accourus chez moi, cet après-midi, comme des chiens à la curée ! La honte n’est pas pour toi seule, elle est pour nous, pour moi, pour mon nom !… Ah ! gueuse !…

Et de toute sa force furieuse, il la souffleta…

Elle cria, bondit en arrière, tourna sur elle-même comme une folle, et, renversant une chaise, s’enfuit.

M. Dax releva la chaise, referma la porte, et se rassit à table.




XI


Hors de la salle à manger, mademoiselle Dax piétina dix secondes dans l’antichambre. Puis l’escalier s’offrant, elle monta. comme toute bête traquée, elle fuyait d’instinct, vers le gîte.

Mais, arrivée, elle retrouva le journal déployé et les mots implacables frappèrent encore ses yeux, frappèrent sa chair et ses moelles : UN DUEL AU GRAND CAMP. Elle se détourna, avec un gémissement. Elle se réfugia vers la fenêtre.

Le délire la prenait. Elle crut voir, malgré la nuit, malgré le rideau des platanes, le Rhône proche…

Alors elle recula doucement, sans lâcher la fenêtre du regard. Elle recula jusqu’au lit.

Sur le lit, il y avait un chapeau. Mademoiselle Dax l’épingla sur sa tête. L’épingle, qui tremblait, piqua la tempe, si fort que des gouttes de sang perlèrent…

Et furtive, mademoiselle Dax sortit de sa chambre, redescendit l’escalier, traversa le vestibule, s’évada de la maison…


Un brouillard glacé noyait l’avenue. La nuit, opaque et gluante, s’amoncelait autour des arbres dont on n’apercevait que les troncs, colonnes supportant sans doute l’invisible architecture des brumes lourdes. Et les réverbères, enlisés de nuages stagnants, apparaissaient, pareils à d’énormes lanternes chinoises, rondes, huileuses, enfumées, presque obscures…

Mademoiselle Dax marcha d’abord sur le trottoir. Elle allait vite, d’un pas brusque et fiévreux qui pourtant hésitait par intervalles. Elle allait à l’aveugle, les yeux obstinément fixés vers la chaussée large et bruineuse, et, par delà la chaussée, vers le quai aux arbres confus, et par delà le quai, vers le vide profond où était le Rhône invisible…

Or, elle avançait ainsi, obliquement, attirée peu à peu, mais résistant encore, quand, près d’un réverbère, elle s’arrêta soudain, les prunelles dilatées, les dents claquantes, – hallucinée…

Dans l’avenue, déserte comme un cimetière, une apparition venait de surgir : l’apparition d’une Victoria à deux chevaux, d’une Victoria insolente et luxueuse, qui passait à travers la nuit sinistre, comme elle eût passé dans la douceur d’un soir d’été… L’attelage piaffait orgueilleusement, et pourtant, le choc des sabots contre le pavé ne s’entendait pas… Mademoiselle Dax eut froid jusqu’à l’intérieur des os : sur les coussins de cuir bleu, une femme était assise, une femme très fardée, trop rousse, trop blanche et trop rose, – une prostituée, – que mademoiselle Dax avait vue déjà, que mademoiselle Dax reconnaissait, et qui souriait à mademoiselle Dax d’un mauvais sourire railleur et lubrique… La victoria soudain disparut, engloutie mystérieusement dans la nuit. Et mademoiselle Dax, saisie d’une épouvante horrible, courut, enjamba en trois sauts la chaussée, s’élança sur le quai, dévala jusqu’au chemin de halage, et fit seulement halte au bas de l’escalier de pierre qui plonge ses dernières marches dans le Rhône même…

Le Rhône, tumultueux et trouble, grondait.

Entre les digues, dans le creux où coulait le fleuve, le brouillard s’était entassé plus opaque et plus humide. L’eau bouillonnante roulait sous une voûte de vapeurs immobiles, dont le poids semblait écraser le courant. On ne voyait ni rive, ni pont, ni bateau, rien que la brume grise et que le flot jaune, où s’enfonçait l’escalier glissant.

Mademoiselle Dax descendit une marche, puis une autre : contre sa cheville, une vague clapota…

Allons !… trois pas de plus, et tout serait fini. Il ne fallait qu’un peu de courage. Le Rhône rafraîchirait ce front trop brûlant de fièvre, calmerait ce cœur affolé qui se déchirait à force de battre… Un peu de courage !… Il suffisait de se laisser aller, mains jointes et paupières closes… Et on ne souffrirait plus, et il n’y aurait plus de maison hostile, ni de père haineux, ni de mère mauvaise, ni de fiancé traître… Il y aurait la mort pitoyable et prompte, et le bon Dieu, le bon Dieu trop bon et trop juste pour en vouloir à une pauvre petite qui se réfugiait en Lui… Il y aurait la mort, meilleure, certes, que la vie, cette vie où triomphaient des Diane d’Arques, tandis que les honnêtes filles étaient écrasées…

Mademoiselle Dax voulut descendre une marche encore Mais le Rhône glacé et le brouillard visqueux étaient autour d’elle, dessus, dessous, en avant et en arrière, comme un linceul déjà resserré. Et elle claqua des dents et elle eut peur ; et, au lieu d’avancer, elle recula…

Elle recula jusqu’au quai de halage. Et, debout au bord de l’eau, elle demeura immobile une longue minute. Ses bottines ruisselantes dégouttaient de petites flaques. À la fin, elle se remit en marche, elle suivit la berge, regardant le fleuve comme les pauvres chiens enragés regardent le ruisseau, avec une envie désespérée et une terreur insurmontable. Et elle n’osa pas se jeter.

Elle alla de la sorte jusqu’au premier pont en aval, qui est le pont Saint-Clair. Là, elle comprit qu’elle n’oserait jamais… non, pas plus ici que là-bas… et plus loin pas davantage !… Alors elle se mit à pleurer. Et, abandonnant la berge elle remonta sur le quai.

Un banc était là entre deux platanes. Elle buta contre ce banc et s’y laissa tomber.

Un désespoir suprême l’avait envahie. Elle sanglotait maintenant, à grands sanglots sourds. Et dans le chaos de sa cervelle, une idée atroce surnageait : l’idée que sa vie antérieure, sa vie de jeune fille pas aimée allait recommencer demain comme hier, et reprendre possession d’elle. Car c’était fini, à présent ; elle n’avait pas eu l’énergie de mourir ; il fallait donc vivre ; il fallait se relever de ce banc, retourner vers la maison, rentrer, – remettre la tête dans la cangue…

Elle restait assise cependant, épuisée, et, inconsciemment, attendant le destin. Elle pleurait toujours, la tête dans ses mains.

Un pas résonna dans le silence. Quelqu’un venait ; quelqu’un ; un homme inconnu ; – celui, peut-être, qui écrit ce livre ?…

Il arriva. Il marchait vite. Le collet de son pardessus était relevé, ses mains enfoncées dans ses poches. Il fumait une cigarette. Sans doute sortait-il de table, et allait-il au théâtre, ou au cercle, ou chez une maîtresse… Il passa tout près, vit la forme confuse effondrée sur un banc et s’arrêta intrigué :

— Qui est là ? – dit-il.

Il n’y eut point de réponse. Peut-être n’avait-on pas entendu… L’homme s’approcha davantage, et d’une main curieuse releva vers lui, doucement, le visage noyé de larmes.

— Oh ! – dit-il, – on a tant de chagrin que ça ?… Malgré qu’on soit si belle fille ?

La voix raillait un peu, mais très peu, et d’une raillerie bonne, souriante, presque tendre. Mademoiselle Dax leva ses paupières lourdes, et vit deux yeux bruns, attentifs, qui la regardaient avec sollicitude.

— Voyons, voyons !… Qu’est-ce qu’on vous a fait ?… Je devine : il a été méchant, il vous a quittée, il en a choisi une autre ?… une autre moins jolie que vous, je parie !… Eh bien ! écoutez : il faut lui rendre la monnaie de sa pièce ! il faut le tromper lui aussi !… Venez avec moi, on va arranger ça nous deux…

Il s’était emparé des deux mains de mademoiselle Dax et l’attirait à lui, très câlinement.

— Allons ! venez donc, petite délaissée !… on vous aimera…

Mademoiselle Dax, alors, céda, et, à bout de force, à bout de raison, à bout de pudeur, suivit l’homme inconnu qui lui promettait de l’aimer…

Méditerranée,
Ans 1322-1325 de l’Hégire.

  1. WS : Fougènes -> Fougères
  2. WS :??