Mademoiselle de La Seiglière (RDDM)/2

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Mademoiselle de La Seiglière (RDDM)
Revue des Deux Mondes, période initialetome 8 (p. 963-987).
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MADEMOISELLE

DE LA SEIGLIÈRE.


SECONDE PARTIE.[1]


IV.


D’abord tout alla bien, et les premiers mois réalisèrent amplement toutes les prédictions de bonheur qu’avait prodiguées Mme de Vaubert à Stamply. Nous pouvons même affirmer que la réalité dépassa de beaucoup les espérances du vieillard. Le 25 août, à l’occasion de la fête du roi, M. de La Seiglière ayant réuni quelques gentilshommes de la ville et des environs, Stamply s’était assis entre le marquis et sa fille ; au dessert, sa santé avait été portée avec enthousiasme immédiatement après celle de Louis le désiré. Il dînait ainsi tous les jours à la table de M. de La Seiglière, le plus souvent en compagnie de Mme de Vaubert et de son fils, car, de même que dans l’exil, les deux maisons n’en formaient qu’une seule à proprement parler. On recevait peu de monde ; les soirées se passaient en famille. Stamply était de toutes les réunions, honoré comme un patriarche et caressé comme un enfant. Le marquis avait exigé qu’il occupât le plus bel appartement du château. Ses gens, qui le servaient à peine et ne le respectaient pas davantage, s’étaient vus remplacés par des serviteurs diligens et soumis qui veillaient à ses besoins et prévenaient tous ses désirs. On l’entourait à l’envi de toutes les attentions si douces à la vieillesse ; on prenait ses ordres en toutes choses ; on ne faisait rien sans le consulter. Ajoutez à tant de séductions la présence de Mlle de La Seiglière ; songez que ce n’était, à dix lieues à la ronde, qu’un hymne en l’honneur du plus honnête des fermiers.

Cependant quelques mois à peine s’étaient écoulés que déjà la vie du château avait changé de face et d’allure. Aussi vert et alerte que s’il avait vingt ans, M. de La Seiglière n’était pas homme à se contenter long-temps des joies du foyer et des délices de l’intimité. Il avait repris sa fortune comme un vêtement de la veille, et ne se souvenait du passé que comme d’une pluie d’orage. Vif, allègre, dispos, bien portant, il s’était conservé dans l’exil comme les primevères sous la neige. Les vingt-cinq années qui venaient de s’écouler ne l’avaient pas vieilli d’un jour. Il avait trouvé le triple secret qui fait qu’on meurt jeune à cent ans, l’égoïsme, l’étourderie du cœur et la frivolité de l’esprit ; au demeurant, le plus aimable et le plus charmant des marquis. Nul n’aurait pu croire, au bout de quelques mois, qu’une révolution avait passé par là. On avait redoré les plafonds et les lambris, renouvelé les meubles et les tentures, rétabli les chiffres et les écussons, lavé, gratté, effacé partout la trace de l’invasion des barbares. Pour nous servir des charitables expressions de Mme de Vaubert, qui ne se gênait déjà plus pour en plaisanter, on avait nettoyé les étables d’Augias. Ce ne furent bientôt que fêtes et galas, réceptions et chasses royales. Du matin au soir, souvent du soir au matin, les voitures armoriées se pressaient dans la cour et dans les avenues. Le château de La Seiglière était devenu le salon de la noblesse du pays. Une armée de laquais et de marmitons avait envahi les cuisines et les antichambres. Dix chevaux piaffaient dans les écuries ; les chenils regorgeaient de chiens ; les piqueurs donnaient du cor toute la journée. Stamply avait compté sur un intérieur plus paisible, sur des mœurs plus simples, sur des goûts plus modestes ; il n’était pas au bout de ses déceptions.

Dans la première ivresse du retour, on avait trouvé tout charmant en lui, son costume, ses gestes, son langage, jusqu’à ses gilets de futaine. Le marquis et Mme de Vaubert l’appelaient hautement leur vieil ami, gros comme le bras. On ne se lassait pas de l’entendre, on s’extasiait à tout ce qu’il disait. C’était l’esprit gaulois dans sa fleur, un cœur biblique, une ame patriarcale. Quand le train du château eut pris un cours brillant et régulier, on commença de remarquer qu’il faisait ombre et tache au tableau. On ne s’en expliqua pas tout d’abord ; long-temps encore ce ne fut entre le marquis et Mme de Vaubert que le bon, le cher, l’excellent monsieur Stamply ; seulement, de temps à autre, ils y mêlaient quelques restrictions. De détours en détours, de restrictions en restrictions, ils furent amenés à se déclarer mutuellement que cet esprit gaulois était un rustre et ce cœur biblique un bouvier. On souffrit de ses familiarités, après les avoir encouragées ; ce qui passait, quelques mois auparavant, pour la bonhomie d’un patriarche ne fut plus désormais que la grossièreté d’un manant. Tant qu’on s’était borné au cercle de la famille, on avait pu s’y résigner ; mais au milieu du luxe et des splendeurs de la vie aristocratique, force fut bien de reconnaître que le brave homme n’était plus acceptable. Ce que le marquis et la baronne ne s’avouèrent pas l’un à l’autre, ce dont ils se gardèrent bien tous deux de convenir vis-à-vis d’eux-mêmes, c’est qu’ils lui devaient trop pour l’aimer. Pareille à cette fleur alpestre qui croît sur les cimes et qui meurt dans les basses régions, la reconnaissance ne fleurit que dans les natures élevées. Elle est aussi pareille à cette liqueur d’Orient, qui ne se garde que dans des vases d’or : elle parfume les grandes âmes et s’aigrit dans les petites. La présence de Stamply rappelait au marquis des obligations importunes ; la baronne lui en voulait secrètement du rôle qu’elle avait joué près de lui. On s’appliqua donc à reconduire, avec tous les égards et tous les ménagemens à l’usage des gens comme il faut. Sous prétexte que l’appartement qu’il occupait au sein du château était exposé aux bises du nord, on le relégua dans le corps le plus isolé du logis. Un jour, ayant observé, avec une affectueuse sollicitude, que les fêtes bruyantes et les repas somptueux n’étaient ni de son goût ni de son âge, que ses habitudes et son estomac pourraient en souffrir, le marquis le supplia de ne se point faire violence, et décida qu’à l’avenir on le servirait à part. Vainement Stamply s’en défendit, protestant qu’il s’accommodait très volontiers de l’ordinaire de M. le marquis ; celui-ci n’en voulut rien croire et déclara qu’il ne consentirait jamais à ce que son vieil ami se gênât pour être agréable à ses hôtes. — Vous êtes chez vous, lui dit-il ; faites comme chez vous, vivez à votre guise. On ne change pas à votre âge. — Si bien que Stamply dut finir par prendre, comme un chartreux, ses repas dans sa chambre. Le reste à l’avenant. On en arriva, par d’insensibles transitions, à le traiter avec une politesse exagérée ; le marquis le tint à distance à force d’égards ; Mme de Vaubert l’obligea à battre en retraite sous le feu croisé des grands airs et des belles manières. Aussitôt qu’il apparaissait avec ses souliers ferrés, ses bas de laine bleue et sa culotte de flanelle, on affectait de mettre la conversation sur un ton de cour : ne sachant quelle contenance tenir, Stamply se retirait confus, humilié et l’oreille basse. Ainsi le mur de boue qui l’avait long-temps séparé du monde se changea doucement en une glace de cristal, barrière transparente, mais infranchissable autant que la première ; seulement le bonhomme eut la satisfaction de voir à travers s’en aller en fusées de toutes les couleurs les revenus de ce beau domaine qu’il avait reconstitué au prix de vingt-cinq années de travail et de privations. Le soir, après son repas solitaire, en passant sous les fenêtres du château, il entendait les éclats joyeux des conversations mêlés au bruit des cristaux et des porcelaines. Le jour, errant, triste et seul, sur ces terres qu’il avait tant aimées et qui ne le reconnaissaient plus pour maître, il voyait au loin les chevaux, les équipages, les meutes et les piqueurs battre la plaine et s’enfoncer dans les bois, au son des fanfares. La nuit, interrompu souvent dans son sommeil, il se dressait sur son séant pour écouter le tumulte du bal ; c’était lui qui payait les violons. D’ailleurs, il ne manquait de rien. Sa table était abondamment servie ; une fois la semaine le marquis envoyait prendre de ses nouvelles, et quand Mme de Vaubert le rencontrait sur son chemin, elle le saluait d’un geste amical et charmant.

Au bout d’un an, il n’était pas plus question de Stamply que s’il n’existait pas et n’avait jamais existé. Au bruit qui s’était fait un instant autour de lui avaient succédé le silence et l’oubli. On ne se souvenait même plus qu’il eût jamais possédé ce château, ce parc et ces terres. Après l’avoir accueilli, caressé, fêté comme un chien fidèle, le monde avait fini par le traiter comme un chien crotté. Le malheureux ne jouissait même pas de cette considération qui avait été le rêve de toute sa vie. On croyait ou l’on feignait de croire qu’en rappelant les La Seiglière, il n’avait fait que céder aux cris de l’opinion. On mettait l’acte de sa générosité sur le compte d’une probité forcée et trop tardive pour qu’on pût lui en savoir gré. Enfin ses anciens fermiers, tout fiers d’être redevenus la chose d’un grand seigneur, se vengeaient par le pi as éclatant mépris d’avoir vécu sous le gouvernement fraternel d’un paysan comme eux. Tout cela s’était accompli graduellement, sans déchirement, sans secousse, presque sans calcul : cours naturel des choses d’ici-bas. Stamply lui-même fut long-temps à comprendre ce qui se passait autour de lui. Lorsqu’enfin ses yeux se dessillèrent et qu’il vit clair dans sa destinée, il ne se plaignit pas : un ange veillait à ses côtés, qui le regardait en souriant.

Mlle de La Seiglière tenait de sa mère qu’elle n’avait jamais connue, et de la pauvreté au sein de laquelle avait grandi, un caractère silencieux, un esprit réfléchi, un cœur grave. Par un contraste assez commun dans les familles, elle s’était développée en sens inverse des exemples qu’elle avait reçus, sans rien garder de son père, qu’elle aimait d’ailleurs passionnément, et qui la chérissait de même ; seulement, l’amour d’Hélène avait quelque chose de protecteur et d’adorablement maternel, tandis que celui du marquis se ressentait de toutes les puérilités du jeune âge. Élevée dans la solitude, Mlle de La Seiglière n’était elle-même qu’un enfant sérieux. Sa mère lui avait transmis, avec le pur sang des aïeux, cette royale beauté qui se plaît, comme les lis et comme les cygnes, à l’ombre des châteaux, au fond des parcs solitaires. Grande, mince, élancée, un peu frôle, elle avait la grâce ondoyante et flexible d’une tige en fleur balancée par le vent. Ses cheveux étaient blonds comme l’or des épis, et, par un rare privilège, ses yeux brillaient, sous leurs sourcils bruns, comme deux étoiles d’ébène, sur l’albâtre de son visage, dont ils rehaussaient l’expression sans en altérer l’angélique placidité. La démarche lente, le regard triste et doux, calme, sereine et demi-souriante, un poète aurait pu la prendre pour un de ces beaux anges rêveurs chargés de recueillir et de porter au ciel les soupirs de la terre, ou bien encore pour une de ces blanches apparitions qui glissent sur le bord des lacs, dans la brume argentée des nuits. Ne sachant rien de la vie ni du monde que ce que son père lui en avait appris, elle avait assisté sans joie au brusque changement qui s’était opéré dans son existence. La patrie, pour elle, était le coin de terre où elle était née, où sa mère était morte. La France, qu’elle ne connaissait que par les malheurs de sa famille et par les récits qui s’en faisaient dans l’émigration, ne l’avait jamais attirée ; l’opulence ne lui souriait pas davantage. Loin de puiser, comme Raoul, dans les entretiens du marquis, l’orgueil et l’esprit de sa race, elle en avait retiré de bonne heure l’amour de l’humble condition où le destin l’avait fait naître. Jamais ses rêves ni ses ambitions n’étaient allés au-delà du petit jardin qu’elle cultivait elle-même ; jamais le marquis de La Seiglière n’avait pu réussir à éveiller dans ce jeune sein un désir non plus qu’un regret. Elle souriait doucement à tout ce qu’il disait ; s’il venait à parler des biens perdus avec trop d’amertume, elle l’entraînait dans son jardin, lui montrait les fleurs de ses plate-bandes, et demandait s’il en était en France de plus fraîches et de plus belles. Aussi, le jour du départ, avait-elle dévoré ses pleurs ; le fait est que, ce jour-là, l’exil avait commencé pour elle. En touchant le sol de la France, ce sol tourmenté qu’elle n’avait jamais entrevu de loin que comme une mer orageuse, Hélène s’était mal défendue d’un sentiment de tristesse et d’effroi ; en pénétrant sous le toit héréditaire, elle avait senti son cœur se serrer et ses yeux se mouiller de larmes qui n’étaient pas des larmes de bonheur. Toutefois, ces premières impressions dissipées. Mlle de La Seiglière s’était acclimatée sans efforts dans sa nouvelle position. Il est des natures de choix que la fortune ne surprend jamais, et qui, portant avec la même aisance les destinées les plus contraires, se trouvent toujours et sans y songer au niveau de leurs prospérités. Tout en ayant conservé sa grâce et sa simplicité natives, cette jeune et belle figure s’encadrait si naturellement dans le luxe de ses ancêtres, elle paraissait elle-même si peu étonnée de s’y voir, que nul, en l’observant, n’aurait pu supposer qu’elle fût née dans un autre berceau, ni qu’elle eût grandi dans une autre atmosphère. Elle continua d’aimer Raoul, comme par le passé, d’une tendresse fraternelle, sans soupçonner qu’il existât un sentiment plus profond ou plus exalté que celui qu’elle éprouvait pour ce jeune homme. Elle ne savait rien de l’amour ; le peu de livres qu’elle avait lus étaient moins faits pour éveiller que pour endormir une jeune imagination. Les personnages que les récits de son père lui avaient représentés de tout temps comme des types de distinction, de grâce et d’élégance, ressemblaient tous plus ou moins à M. de Vaubert, qui, parfaitement nul et distingué d’ailleurs, se trouvait ainsi ne contrarier en rien les idées qu’Hélène pouvait se former d’un époux. Ils avaient, elle et lui, joué sur le même seuil et grandi sous le même toit. Mme de La Seiglière avait bercé l’enfance de Raoul ; Mme de Vaubert avait servi de mère à Hélène. Ils étaient beaux tous deux, tous deux à la fleur de leurs ans. La perspective d’être unis un jour n’avait rien qui pût raisonnablement les effrayer beaucoup l’un et l’autre. Ils s’aimèrent de cette affection compassée assez commune entre amans fiancés avant l’âge et avant l’amour. Le mariage est un but auquel il est bon d’arriver, mais qu’il faut se garder de voir de trop loin, sous peine de supprimer tous les agrémens de la route. Étrangère à tous les actes aussi bien qu’à tous les intérêts de la vie positive, droite de cœur, mais n’ayant sur toutes choses que des notions confuses, fausses ou incomplètes, entretenue, dès l’âge le plus tendre, dans l’idée que sa famille avait été dépossédée par un de ses fermiers, Hélène croyait ingénument que Stamply n’avait fait que restituer le bien de ses maîtres ; mais, quoiqu’elle pensât ne rien devoir à sa générosité, elle s’était prise, dès les premiers jours, à sourire à ce doux vieillard, qui ne se lassait pas de la considérer avec un sentiment de respect et d’adoration, comme s’il comprenait déjà que de toutes les affections qui l’entouraient, celle de cette belle enfant était la seule qui fût vraie, naïve et sincère.

En effet, Mlle de la Seiglière réalisa, sans s’en douter, toutes les promesses de Mme de Vaubert ; elle acquitta, sans le savoir, toutes les dettes du marquis. À mesure qu’on s’était éloigné de Stamply, Hélène s’était sentie de plus en plus attirée vers lui ; isolée elle-même au milieu du bruit et de la foule, de mystérieuses sympathies avaient dû bientôt s’établir entre ces deux âmes, dont le monde repoussait l’une et dont l’autre repoussait le monde. Cette aimable fille devint, pour ainsi dire, l’Antigone de ce nouvel Œdipe, la Cordelia de ce nouveau roi Lear. Elle égaya ses ennuis et peupla son isolement. Elle fut comme une perle au fond de sa coupe amère, comme une étoile dans sa nuit sombre, comme une fleur sur ses rameaux flétris. Ce qu’il y eut de plus étrange, c’est que, n’ayant cédé d’abord qu’à un sentiment d’adorable pitié, elle finit par trouver auprès de ce vieux compagnon plus d’alimens pour son cœur et pour son esprit qu’elle n’en rencontrait dans la société sonore et vide, brillante et frivole, au milieu de laquelle s’écoulaient ses jours. Chose étrange en effet, ce fut ce pauvre vieillard qui imprima le premier mouvement et donna le premier éveil à cette jeune intelligence. Le matin, quand tout dormait au château, le soir, quand les flambeaux s’allumaient pour la fête, Hélène s’échappait avec lui, soit dans le parc, soit à travers champs, et, dans les longs entretiens qu’ils avaient ensemble, Stamply racontait les grandes choses que la république et l’empire avaient faites. Hélène écoutait avec étonnement et curiosité ces récits naïfs, qui ne ressemblaient à rien de ce qu’elle avait entendu jusqu’alors. Parfois Stamply lui donnait à lire les lettres de Bernard, seul trésor qu’il eût conservé. En les lisant, Hélène s’exaltait comme un jeune coursier qui se réveille au bruit des clairons. D’autres fois, il lui parlait de sa mère, de cette belle et bienaimée marquise dont il avait gardé le vivant souvenir. Son langage était simple, et souvent Hélène sentait ses yeux mouillés en l’écoutant. Puis il parlait de Bernard, car c’était toujours à ce cher mort qu’on devait revenir. Il disait son enfance turbulente, sa jeunesse impétueuse et son héroïque trépas. Les âmes de colombe aiment les cœurs de lion ; Hélène se plaisait à tous ces discours, et ne parlait elle-même de ce jeune homme que comme d’un ami qui n’est plus. Ils allaient ainsi causant l’un et l’autre, et ce qui montre combien ce vieux Stamply était une bonne et charmante nature, c’est que, dans ces fréquens entretiens, il ne se permit jamais une plainte contre les ingrats qui l’avaient délaissé, et qu’Hélène put continuer de croire qu’en se dépouillant, il n’avait fait qu’accomplir un acte rigoureux de conscience et de probité. Peut-être aussi lui était-il doux de se sentir aimé pour lui-même. Il savait que Mlle de La Seiglière était destinée à Raoul ; il n’ignorait pas que le vœu de leurs parens les avait fiancés de tout temps l’un à l’autre ; il tenait entre ses mains le fil qui avait dirigé Mme de Vaubert ; il comprenait et savait tout enfin. S’il se plaignit dans son propre cœur, il n’en laissa rien voir à sa jeune amie ; il lui cacha, comme une plaie honteuse, le spectacle flétrissant des humaines ingratitudes. Lorsqu’Hélène s’affligeait de l’existence retirée qu’il menait : — Que voulez-vous ? disait-il avec mélancolie ; le monde n’est pas fait pour le vieux Stamply, ni le vieux Stamply pour le monde. Puisque M. le marquis a la bonté de me laisser vivre dans mon coin, j’en profite. J’ai toujours aimé le silence et la solitude ; M. le marquis a bien senti qu’on ne se reforme point à mon âge… Aimable enfant, ajoutait-il, votre présence et vos doux sourires, voici mes fêtes, à moi ! jamais le vieux Stamply n’en avait rêvé de si belles !

Sur les derniers temps, il voulut visiter une dernière fois la ferme où son père était mort, où son fils était né, où il avait, lui, laissé le bonheur en partant. Brisé déjà par la maladie, depuis long-temps courbé sous le chagrin, il s’y rendit seul, appuyé sur son bâton de cornouiller. La ferme était déserte ; tout le monde travaillait aux champs. Après avoir pénétré dans la maison rustique, où rien n’était changé, après avoir reconnu le bahut de chêne, le lit en forme de buffet avec ses courtines et ses rideaux de serge verte, l’image de la Vierge devant laquelle il avait vu, dix années durant, sa femme prier soir et matin, après avoir respiré le bon parfum du lait dans les jattes et du pain frais empilé sur la planche, il alla s’asseoir dans la cour, sur un banc de pierre. Il faisait une tiède soirée d’été. On entendait dans le lointain la chanson des faneuses, les aboiemens des chiens et les mugissemens des bestiaux. L’air était tout imprégné de la senteur des foins. En face de Stamply, sur la mousse du toit, piétinaient une bande de pigeons roucouleurs. — Ma pauvre femme avait raison, s’écria le vieillard en s’arrachant à ce tableau des joies perdues, ç’a été un mauvais jour, le jour où nous avons quitté notre ferme !

Chargé d’années moins que de tristesse, il mourut deux ans après le retour du marquis, sans autre assistance que celle de Mlle de La Seiglière, qui lui ferma les yeux. Près d’expirer, il se tourna vers elle et lui remit les lettres de son fils : « Prenez-les, lui dit-il, c’est tout ce qu’on m’a laissé, c’est tout ce qui me reste à donner. » Il s’éteignit sans regrets de la vie, et tout joyeux d’aller retrouver sa femme et son petit Bernard.

Sa mort ne laissa de vide que dans sa chambre et dans le cœur d’Hélène. Au château, on en parla durant trois jours. — Ce pauvre Stamply ! disait le marquis ; à tout prendre, c’était un brave homme. — Bien ennuyeux, soupirait Mme de Vaubert. — Bien mal appris, ajoutait Raoul. — Bien excellent, murmurait Hélène. Ce fut là toute son oraison funèbre ; Hélène seule acquitta le tribut de larmes qu’on avait promis à sa tombe. Il est bon pourtant d’ajouter que la fin du vieux gueux souleva dans le pays l’indignation d’un parti qui commençait de poindre à l’horizon politique, comme on disait alors élégamment. Hypocrite, envieux, surtout moins libéral que son nom ne semblait l’annoncer, ce parti, qui se composait, en province, d’avocats bavards et médiocres, de bourgeois importans et rognes, fit un héros de Stamply mort, après l’avoir outragé vivant. Ce n’était pas qu’on se souciât de lui le moins du monde ; mais on détestait la noblesse. On le mit sur un piédestal, on lui décerna les palmes du martyre, sans se douter à quel point le pauvre homme les avait méritées. Bref, on accusa hautement Mme de Vaubert de captation, et le marquis d’ingratitude ; et c’est ainsi qu’une fois, par hasard, ces petites passions et ces petites haines rencontrèrent, sans la chercher peut-être, la vérité sur leur chemin.

Cependant on touchait à l’époque fixée pour le mariage d’Hélène et de Raoul. Cette époque, encore trop éloignée au gré de M. de Vaubert, Mlle de La Seiglière ne la souhaitait ni ne la redoutait ; elle la voyait approcher sans impatience, mais aussi sans effroi. Quoi qu’il en coûte, on peut même affirmer qu’elle en ressentait moins de tristesse que de joie. Ses entretiens avec Stamply, la lecture des lettres de Bernard, qu’elle s’était surprise plus d’une fois à relire après la mort de son vieux camarade, l’avaient bien amenée à de vagues comparaisons qui n’étaient pas précisément à l’avantage de notre jeune baron ; mais tout cela était trop confus dans son cœur et dans son esprit pour qu’elle cherchât à s’en rendre compte. C’était d’ailleurs une ame bien trop loyale pour entrevoir seulement l’idée qu’on pût revenir sur un engagement pris et sur une parole donnée. Fiancée de Raoul, à partir du jour où elle avait compris le sens et la portée de ce mot, la noble fille s’était regardée comme une épouse devant Dieu. Enfin, ce mariage agréait au marquis ; Raoul cachait sa nullité sous un fin vernis de grâce et d’élégance ; il ne manquait ni des séductions de son âge ni des qualités chevaleresques de sa race, et, pour tout dire, Mme de Vaubert, qui veillait au grain, ne manquait jamais, dans l’occasion, de lui prêter l’esprit qu’il n’avait pas. Tout allait pour le mieux, et rien ne semblait devoir troubler le cours de ces prospérités, lorsqu’un événement inattendu vint se jeter à la traverse.

On célébrait du même coup au château la fête du roi, le troisième anniversaire de la rentrée du marquis dans ses terres, et les fiançailles de Raoul et d’Hélène. Cette triple solennité avait attiré toute la haute noblesse de la ville et des alentours. À la nuit tombante, le château et le parc s’illuminèrent, un feu d’artifice fut tiré sur le plateau de la colline ; puis le bal s’ouvrit dans les salons, tandis qu’au dehors villageois et villageoises sautaient sous la ramée, au son de la cornemuse. Mme de Vaubert, qui touchait au but de ses ambitions, ne cherchait pas à dissimuler la satisfaction qu’elle en éprouvait. La seule présence de Mlle de La Seiglière justifiait suffisamment l’orgueil et le bonheur qui rayonnaient, comme une double auréole, sur le front de Raoul. Quant au marquis, il ne se sentait pas de joie. Chaque fois qu’il se mettait au balcon, ses vassaux faisaient retentir l’air des cris de vive notre maître ! vive notre seigneur ! mille fois répétés avec un enthousiasme qui prenait sa source dans le cœur de ces braves gens et dans les caves du château. Stamply était mort depuis quelques mois ; qui songeait à lui ? personne, si ce n’est Hélène, qui l’avait sincèrement aimé, et qui gardait pieusement sa mémoire. Ce soir-là, Mlle de La Seiglière était distraite, rêveuse, préoccupée. Pourquoi ? elle-même n’aurait pu le dire. Elle aimait son fiancé, du moins elle croyait l’aimer. Elle avait grâce et beauté, amour et jeunesse, noblesse et fortune : tout n’était autour d’elle que doux regards et frais sourires ; la vie ne semblait lui promettre que caresses et enchantemens. Pourquoi ce jeune sein oppressé et ces beaux yeux voilés de tristesse ? Organisation fine et déliée, nature délicate et nerveuse, comme les fleurs à l’approche de l’orage, frissonnait-elle sous le pressentiment de sa destinée ?

Ce même soir, un cavalier à qui nul ne songeait suivait la rive droite du Clain. Arrivé à Poitiers depuis moins d’une heure, il n’avait pris que le temps de se faire seller un cheval, et il était parti au galop, en remontant le cours de la rivière. La nuit était noire, sans lune et sans étoiles. Au détour du sentier, en découvrant le château de La Seiglière, dont la façade illuminée courait en lignes étincelantes sur le fond assombri du ciel, il arrêta court son cheval sous la brusque pression du mors. En cet instant, une gerbe de feu sillonna l’horizon, s’épanouit dans les nuages et tomba en pluie d’or, d’améthistes et d’émeraudes sur les tours et les campaniles. Comme un voyageur hésitant qui ne reconnaît plus son chemin, le cavalier promena autour de lui un regard inquiet ; puis, sûr de ne s’être pas trompé, il rendit la bride et continua sa route. Il mit pied à terre à la porte du parc, et, laissant sa monture à la grille, il entra juste au moment où la foule champêtre, dans un paroxysme d’enthousiasme et d’amour, mêlait les cris de vive le roi ! à ceux de vive le marquis ! Toutes les fenêtres étaient encadrées de feuillage et décorées de transparens ; le plus remarquable, chef-d’œuvre d’un artiste du cru, offrait aux yeux ravis l’auguste tête de Louis XVIII, sur laquelle deux divinités allégoriques courbaient des branches d’olivier. Au pied du perron, la musique d’un régiment en garnison à Poitiers jouait à pleins poumons l’air national de Vive Henri-Quatre. Doutant s’il était éveillé, observant tout et ne comprenant rien, impatient de savoir, tremblant d’interroger, l’étranger se perdit dans la fête sans être remarqué de personne. Après avoir long-temps erré, comme une ombre, autour des groupes, en passant contre une des tables qu’on avait dressées dans les allées, il entendit quelques mots qui frappèrent son attention. S’étant assis au bout d’un banc, non loin de deux anciens du pays qui, tout en buvant le vin du château, s’entretenaient, d’un ton goguenard, du retour des La Seiglière et de la mort du vieux Stamply, il s’accouda sur la table, et, le front appuyé sur ses deux mains, il demeura long-temps ainsi.

Lorsqu’il s’éloigna, le parc était désert, le château silencieux, les derniers lampions achevaient de s’éteindre, et les coqs éveillaient le jour.


V.


À deux jours de là, dans l’embrasure d’une fenêtre ouverte, devant un joli guéridon de porcelaine de vieux Sèvres chargé de cristaux, de vermeil et des débris d’un déjeuner mignon, M. de La Seiglière, couché plutôt qu’assis dans un fauteuil à dos mobile et à fond élastique, jouissait, en toilette du matin, de cet état de bien-être et de béatitude que procurent à coup sûr un égoïsme florissant, une santé robuste, une fortune bien assise, un caractère heureux et une facile digestion. Il s’était réveillé en belle humeur, et ne s’était jamais senti si dispos. Enveloppé d’une robe de chambre de soie à grands ramages, le menton frais rasé, l’œil vif, la bouche rose encore et souriante, le linge éblouissant, la jambe fine, le mollet rebondi, la main blanche et potelée à demi cachée sous une manchette de valenciennes et jouant avec une tabatière d’or enrichie d’un portrait de femme qui ne semblait pas être celui de la marquise, le tout exhalant un doux parfum d’iris et de poudre à la maréchale, il était là, ne pensant à rien, respirant avec délices la verte senteur de ses bois, dont l’automne commençait de rouiller la cime, et suivant d’un regard distrait ses chevaux couverts de housses qu’on ramenait de la promenade, lorsqu’il aperçut, sur le pont du Clain, Mme de Vaubert, qui paraissait s’avancer dans la direction du château. Il se leva, tendit le jarret, s’examina des pieds à la tête, secoua du bout des doigts les grains de tabac éparpillés sur son jabot de point d’Angleterre, puis, s’étant penché sur le balcon, il regarda venir l’aimable visiteuse. Un esprit tant soit peu observateur aurait reconnu dans la sortie matinale de Mme de Vaubert, moins encore que dans sa désinvolture, l’indice certain d’un cœur violemment agité ; mais le marquis n’y prit point garde. Lorsqu’elle entra, il lui baisa galamment la main, sans remarquer seulement l’altération de ses traits et la pâleur de son visage.

— Madame la baronne, lui dit-il, vous êtes tous les jours plus jeune et plus charmante. Au train dont vous allez, encore quelques mois, et vous aurez vingt ans.

— Marquis, répliqua Mme de Vaubert d’une voix brève, ce n’est point de cela qu’il s’agit. Parlons sérieusement, la chose en vaut la peine. Marquis, tout est perdu ! tout, vous dis-je ; la foudre est tombée sur nos têtes.

— La foudre ! s’écria le marquis en montrant le ciel, qui brillait de l’azur le plus pur et du plus vif éclat.

— Oui, dit Mme de Vaubert ; supposez que la foudre, éclatant dans ce ciel sans nuages, réduise en poudre votre château, brûle vos fermes et consume vos moissons sur pied : vous ne supposerez rien de si invraisemblable que le coup qui vient de vous frapper. Après avoir échappé à la tempête, vous êtes menacé de sombrer au port.

M. de La Seiglière pâlit. Lorsqu’ils furent assis l’un et l’autre :

— Croyez-vous aux revenans ? demanda froidement la baronne.

— Eh ! madame !… fit le marquis.

— C’est que, si vous n’y croyez pas, vous avez tort, poursuivit Mme de Vaubert. Le fils Stamply, ce Bernard dont son père nous a tant de fois étourdi les oreilles, ce héros mort et enterré depuis six ans sous les glaces de la Russie…

— Eh bien ? demanda M. de, Seiglière.

— Eh bien ! reprit la baronne, on l’a vu hier dans le pays, on l’a vu en chair et en os, on l’a vu, ce qui s’appelle vu, et on lui a parlé, et c’est lui, c’est bien lui, c’est Bernard, Bernard Stamply, le fils de votre ancien fermier ; il existe, il vit ; le drôle n’est pas mort.

— Qu’est-ce que ça me fait ? dit le marquis d’un ton dégagé et de l’air à la fois surpris et charmé d’un homme qui, s’étant attendu à recevoir un aérolithe sur la tête, reçoit sur le bout du nez une plume détachée de l’aile d’une mésange.

— Comment ! ce que cela vous fait ? s’écria Mme de Vaubert. Le fils Stamply n’est pas mort, il est de retour au pays, on a constaté son identité, et vous demandez ce que cela vous fait !

— Mais sans doute, répondit M. de La Seiglière avec un naïf étonnement. Si ce garçon a des raisons d’aimer la vie, tant mieux pour lui qu’il ne soit pas en terre. Je prétends le voir ; pourquoi ne s’est-il pas déjà présenté ?

— Soyez calme, dit la baronne, il se présentera.

— Qu’il vienne ! s’écria le marquis ; on le recevra ; on aura soin de lui ; au besoin, on lui fera un sort. Je n’ai point oublié la délicatesse des procédés du père. Le vieux Stamply a fait son devoir ; à mon tour, je ferai le mien. C’est une justice que le gars se ressente de la fortune que m’a rendue le papa. Je ne suis pas ingrat ; il ne sera pas dit qu’un La Seiglière a laissé dans la peine le fils d’un serviteur fidèle. Qu’on m’amène Bernard ; s’il hésite, qu’on le rassure ; il aura ce qu’il demandera.

— Et s’il demande tout ? dit la baronne.

À ces mots, M. de La Seiglière tressaillit et se tourna vers elle d’un air effaré.

— Avez-vous lu un livre qui s’appelle le Code ? demanda tranquillement Mme de Vaubert.

— Jamais, répondit le marquis avec orgueil.

— Je l’ai parcouru ce matin à votre intention. Hier encore, je n’étais pas plus avancée que vous ; pour vous, je me suis faite clerc de procureur. C’est un livre d’un style assez sec, très goûté d’ailleurs lorsqu’il consacre nos droits, mais peu estimé quand il contrarie nos prétentions. Je doute, par exemple, que vous en aimiez beaucoup le chapitre des donations entre vifs. Lisez-le cependant, je le recommande à vos méditations.

— Madame la baronne, s’écria M. de La Seiglière en se levant avec un léger mouvement d’impatience, me direz-vous ce que tout cela signifie ?

— Monsieur le marquis, répondit Mme de Vaubert en se levant de son côté avec la gravité d’un docteur, cela signifie que toute donation à titre gratuit est révoquée de plein droit pour cause de survenance d’enfant légitime, même posthume, du donateur ; cela signifie que Jean Stamply, du vivant de son fils, n’aurait pu disposer en votre faveur que de la moitié de ses biens, et que, n’ayant disposé du tout que dans l’hypothèse que son fils était mort, ces dispositions se trouvent anéanties ; enfin cela signifie que vous n’êtes plus chez vous, que Bernard va vous faire assigner en restitution de titres, et qu’au premier jour, armé d’un jugement en bonne forme, ce garçon à qui vous parliez de faire un sort vous sommera de déguerpir et vous mettra poliment à la porte. Comprenez-vous maintenant ?

M. de La Seiglière fut attéré ; mais telle était son adorable ignorance des choses de la vie, qu’il passa vite de l’étonnement et de la stupeur à l’exaspération et à la révolte.

— Je ne me soucie pas mal de votre Code et de vos donations entre vifs, s’écria-t-il avec l’emportement d’un enfant mutin. Est-ce que j’entends rien à tout cela, moi ? Est-ce que tout cela me regarde ? Ce que je sais, c’est que je suis chez moi. Que parlez-vous d’ailleurs de donation ! On me restitue ce qu’on m’a dérobé, on me rend les biens qu’on m’a pris, et cela s’appelle une donation ! Le mot est joli. Un La Seiglière acceptant une donation ! la chose est plaisante ! Comme si les La Seiglière avaient jamais rien accepté d’une autre main que la main de Dieu ! Comment, ventre-saint-gris ! je suis chez moi, heureux et paisible, et parce qu’un vaurien qu’on croyait mort se permet de vivre, je devrai lui compter la fortune que m’avait volée monsieur son père ! C’est le Code qui le veut ainsi ! Mais ce sont donc des cannibales qui l’ont rédigé, votre code, qui se dit civil, je crois, l’impertinent ! Un code d’usurpateur, qui consacre de père en fils la rapine et le brigandage ! En un mot, le code Napoléon ! Je reconnais là M. de Buonaparte. Il a pensé à son louveteau : c’est d’un bon père et d’un loup prévoyant.

Il parla long-temps sur ce ton, sans suite, sans liaison, au hasard, marchant à grands pas, frappant du pied le parquet, se drapant d’une façon tragi-comique avec les pans de sa robe de chambre, et répétant à chaque instant d’une voix étouffée par la colère : une donation ! une donation ! Mme de Vaubert dut bien de la peine à l’apaiser et à lui faire comprendre ce qui s’était passé plus d’un quart de siècle auparavant et ce qui se passait a cette heure. Elle avait jusqu’alors respecté ses illusions ; mais cette fois la gravité de la situation ne permettait plus de ménagemens. Elle arracha brutalement le bandeau qui lui voilait les yeux, et vainement le pauvre marquis se raidit, se débattit, et, comme un aveugle rendu subitement à la lumière des cieux, ferma douloureusement les paupières ; Mme de Vaubert le dompta, et, le forçant à regarder en face le soleil de l’évidence, elle l’inonda de toutes parts d’une impitoyable clarté. À voir les ébahissemens de M. de La Seiglière en écoutant l’impartial résumé de l’histoire de ces derniers temps, on eût dit qu’après s’être endormi sur les bords du Clain, il se réveillait en Chine, au milieu d’un groupe de bonzes, et déguisé lui-même en mandarin. Les faits rétablis et le passé nettement dessiné :

— Maintenant, ajouta la baronne avec fermeté, il s’agit de résoudre la question de l’avenir. Le cas est périlleux ; mais il n’est si mauvais pas dont on ne se puisse tirer avec un peu d’adresse et beaucoup de sang-froid. Voyons, marquis. Nul doute que ce Bernard ne se présente d’un instant à l’autre, non pas en solliciteur, comme vous l’avez espéré d’abord, mais en maître, le front haut et la parole haute. Il ne manque pas de gens qui l’auront instruit de ses droits et qui lui fourniront, au besoin, le moyen de les soutenir. Supposez qu’il arrive ; comment l’allez-vous recevoir ?

— Qu’il aille à tous les diables ! s’écria le marquis en éclatant comme une bombe dont on croyait la mèche éteinte.

— Pourtant, s’il se présente ?…

— S’il l’osait, madame la baronne, je me souviendrais qu’il n’est pas gentilhomme, et, plus heureux que Louis XIV, je n’aurais pas à jeter, comme lui, ma canne par la fenêtre.

— Vous êtes fou, marquis.

— S’il faut plaider, eh bien ! nous plaiderons.

— Marquis, vous êtes un enfant.

— J’aurai pour moi le roi.

— La loi sera pour lui.

— J’y mangerai mon dernier champ, plutôt que de lui laisser un brin d’herbe.

— Marquis, vous ne plaiderez pas. Plaider ! y songez-vous ? mêler votre nom à des débats scandaleux ! vous commettre avec la justice ! et cela pour en arriver à des conclusions prévues, infaillibles, inévitables ! Nous avons des ennemis ; vous ne leur donnerez pas cette joie. Vous avez un blason ; vous ne lui ferez pas cette injure.

— Mais, pour Dieu ! madame la baronne, que faire ? que décider ? que devenir ? à quel parti se rendre ? s’écria le marquis aux abois.

— Je vais vous le dire, répliqua Mme de Vaubert avec assurance. Savez-vous l’histoire d’un colimaçon qui s’introduisit un jour étourdiment dans une ruche ? Les abeilles l’empâtèrent de miel et de cire ; puis, lorsqu’elles l’eurent ainsi emprisonné dans sa coquille, elles roulèrent cet hôte incommode et le poussèrent hors de leur maison. Marquis, c’est ainsi qu’il faut nous y prendre. Ce Bernard est sans doute un rustre comme l’était son père : aux grâces de son origine il doit joindre la brutalité du soldat et l’emportement du jeune homme. Enduisons-le de cire et de miel ; engluons-le des pieds à la tête. Si vous l’irritez, tout est perdu ; ménageons-le, voyons-le venir. Il arrivera comme un boulet de canon qui s’attend à rebondir contre un mur de granit ou d’airain ; qu’il s’enfonce et s’amortisse dans une balle de coton. Ne le heurtez pas ; gardez-vous surtout de discuter vos droits ni les siens. Défiez-vous de votre sang ; vous êtes bien jeune encore ! Loin de les contrarier, flattez ses opinions ; humiliez, s’il est nécessaire, la victoire devant la défaite. L’essentiel d’abord est de l’amener doucement à s’installer comme un hôte dans ce château. Cela fait, vous gagnez du temps ; le temps et moi, nous ferons le reste.

— Ah ça ! madame la baronne, quel rôle allons-nous jouer ici ? demanda fièrement le vieux gentilhomme.

— Un grand rôle, monsieur, un grand rôle ! répondit la baronne encore plus fièrement. Nous allons combattre pour nos principes, pour nos autels et pour nos foyers ; nous allons lutter pour le droit contre l’usurpation ; nous allons défendre la légitimité contre les exactions d’une légalité odieuse et tyrannique ; nous allons disputer nos derniers boulevards aux envahissemens d’une bourgeoisie basse et jalouse, qui nous hait et veut notre ruine. Si nous étions aux beaux temps de la chevalerie, je vous dirais de monter à cheval, d’entrer en lice, et de combattre à armes courtoises, ou bien encore, enfermés dans votre château comme dans un fort, vous, nous, nos gens et nos vassaux, plutôt que d’en sortir vivans, nous nous ferions tuer sur la brèche. Malheureusement ce n’est pas d’aujourd’hui que les avocats ont remplacé les champions, et les huissiers les hérauts d’armes ; et puisque nous vivons dans un temps où l’on a substitué plus que jamais le palais de justice au champ-clos, et les subtilités de la loi aux inspirations du courage, force est bien aux plus nobles et aux plus vaillans d’user de la ruse en guise d’épée et de l’esprit à défaut de lance. Que voulons-nous d’ailleurs ? Il n’est pas question de réduire ce garçon à la mendicité. Vous serez généreux, vous ferez bien les choses ; mais, en bonne conscience, un pauvre diable qui vient de passer six années dans la neige, a-t-il absolument besoin, pour se sentir mollement couché, d’être étendu tout de son long sur un million de propriétés. A présent, cher marquis, si vous avez encore des scrupules, qu’à cela ne tienne ! Tout cas de conscience est respectable. Allez trouver M. Bernard ; passez-lui, comme une bague au doigt, vos domaines. Pendant que vous y serez, pourquoi ne joindriez-vous pas à ce petit cadeau vos parchemins et vos armoiries ? J’ai vu, ce matin, passer Hélène, belle, radieuse, souriante et confiante en la destinée ; à son retour, elle apprendra qu’elle est ruinée de fond en comble, et qu’il ne lui reste plus que l’humble castel de Vaubert. Nous irons y vivre modestement, comme autrefois nous avons vécu dans l’exil. Au lieu de s’unir dans l’opulence, nos enfans se marieront dans la pauvreté. Nous serons la fable du pays. Plus tard, nous ferons de nos petits-fils des hobereaux, et nous vendrons nos petites-filles à la vanité de quelques manans enrichis. Cette perspective n’a rien d’alarmant : sans compter la satisfaction d’avoir incessamment sous les yeux le château de La Seiglière, les ombrages de ce beau parc, et M. Bernard chassant, vivant en liesse, menant grand train sur ses terres.

— Savez-vous, baronne, s’écria M. de La Seiglière, que vous avez le génie d’une Médicis ?

— Ingrat, j’ai le génie du cœur, répondit Mme de Vaubert en souriant. Qu’est-ce que je veux ? qu’est-ce que je demande ? Le bonheur des êtres que j’aime. Pour moi, je n’ai pas d’ambition. Pensez-vous que je m’effraie sérieusement, pour ma part, à l’idée de vivre avec vous, en famille, dans mon petit manoir ? Eh ! mon Dieu, je suis faite depuis long-temps à la pauvreté ; mon Raoul n’a jamais rêvé la fortune. Mais vous, mais notre belle Hélène, mais les enfans qui naîtront d’une union charmante, voilà, marquis, voilà ce qui m’effraie !

Ils en étaient là de ce long entretien, lorsqu’un laquais annonça qu’un inconnu, qui refusait de se nommer, demandait à parler à M. le marquis.

— C’est notre homme, dit la baronne.

— Faites entrer, dit le marquis.

— Songez bien, s’empressa d’ajouter Mme de Vaubert, que tout le succès de l’entreprise dépend de cette première entrevue.

Le parquet du corridor retentit sous un talon brusque, ferme et sonore, et presque aussitôt le personnage qu’on venait d’annoncer entra militairement, botté, éperonné, le chapeau et la cravache au poing. Quoiqu’évidemment flétri par la fatigue et par la souffrance, c’était un homme qui paraissait avoir trente ans au plus. Le front découvert, effleuré déjà par des rides précoces, les joues amaigries, l’œil enfoncé dans son orbite, la bouche mince et pâle, ombragée d’une moustache épaisse et brune, l’air franc et décidé, l’attitude fière et même un peu hautaine, il avait une de ces figures qui passent pour laides aux yeux du monde, mais que les artistes ont en général la faiblesse de trouver belles. Une redingote bleue, boutonnée jusqu’au col, pressait sa taille élancée, droite et souple. À peine entré dans ce salon qu’il sembla reconnaître, son regard s’amollit, et son cœur parut se troubler ; mais, s’étant remis promptement d’une émotion involontaire, il s’inclina légèrement à quelques pas de la baronne, puis interpellant le marquis :

— C’est à M. de La Seiglière que j’ai l’honneur de parler ? demanda-t-il avec une politesse glacée et d’une voix qui se ressentait encore de l’habitude du commandement.

— Vous l’avez dit, monsieur. À mon tour, puis-je savoir…

— Dans un instant, monsieur, répliqua froidement le jeune homme ; si, comme je le suppose, c’est à Mme de Vaubert que j’ai l’honneur de m’adresser, madame, veuillez rester, ajouta-t-il, vous n’êtes pas de trop entre nous.

Un éclair de joie passa dans les yeux de Mme de Vaubert, complètement rassurée sur le gain d’une bataille dont elle avait dressé le plan et qu’elle allait pouvoir diriger. De son côté, M. de La Seiglière respira plus à l’aise, en sentant qu’il allait manœuvrer sous les ordres d’un si grand capitaine.

— Monsieur, veuillez vous asseoir, dit-il en s’asseyant lui-même presqu’en face de la baronne.

Le jeune homme prit le siège que lui indiquait le marquis et s’y installa assez cavalièrement ; puis il se fit entre ces trois personnages un moment de ce silence solennel qui précède les engagemens décisifs, quand deux armées sont en présence. Le marquis ouvrit sa boîte d’or, y plongea le pouce et l’index et se bourra le nez d’une prise de tabac d’Espagne, lentement et à petits coups, avec une grâce toute spéciale, entièrement perdue de nos jours.

— Monsieur, dit-il, je vous écoute.

Après quelques secondes de recueillement, l’étranger s’accouda sur le bras du fauteuil dans lequel il était assis, du côté du vieux gentilhomme.

— Monsieur le marquis, dit-il en élevant la voix avec autorité, voici bientôt trente ans, de grandes choses allaient s’accomplir. La France était dans l’attente. Tous les regards se tournaient avec anxiété vers l’orient que blanchissait une nouvelle aurore ; il courait dans l’air de sourdes rumeurs qui remplissaient les âmes de joie ou d’épouvante, d’espérance ou de stupeur. Il paraît que vous n’étiez pas, monsieur, au nombre de ceux qui espéraient alors et se réjouissaient, car vous fûtes un des premiers qui abandonnèrent la patrie menacée pour fuir à l’étranger. La patrie vous rappela, c’était son devoir ; vous fûtes sourd à son appel, c’était sans doute votre bon plaisir ; elle confisqua vos biens, c’était son droit.

À ces mots, le marquis, oubliant déjà le rôle qu’il avait tacitement accepté, bondit sur son siège comme un chamois blessé ; un regard de Mme de Vaubert le contint.

— Ces biens, devenus la propriété de la nation, propriété légale et légitime, un de vos fermiers les acheta du prix de ses sueurs, et lorsqu’il eut bien travaillé, lorsqu’au bout de vingt-cinq années de fatigues et de labeurs, il eut recousu, pour ainsi dire, lambeaux par lambeaux, le domaine de vos ancêtres, tandis que vous, les bras croisés, vous étiez occupé là-bas à ne rien faire, si ce n’est des vœux hostiles à la gloire et à la grandeur de la France, il s’en dépouilla comme d’un manteau et vous le mit sur les épaules.

— Ventre-saint-gris ! monsieur…, s’écria le marquis, ne se connaissant plus.

Un second regard de Mme de Vaubert l’arrêta court et le cloua muet sur place.

— Par quel enchantement cet homme, qui ne vous devait rien et ne vous aimait pas, se porta-t-il envers vous à un tel excès de générosité, d’amour et d’enthousiasme ? Comment se décida-t-il à résigner entre vos mains cette sainte propriété du travail, la seule que Dieu reconnaisse et bénisse ? Peut-être pourriez-vous me l’apprendre. Ce que je puis, moi, vous affirmer, c’est que, du vivant de son fils, cet homme ne se souciait même pas de savoir si vous existiez. Toujours est-il qu’il mourut, sans s’être réservé seulement un coin de terre pour son dernier sommeil, vous laissant paisible possesseur d’une fortune qui ne vous avait coûté d’autre peine que d’ouvrir la main pour la recevoir.

Le marquis allait répliquer, quand la baronne lui coupa, ou, pour mieux dire, lui souffla la parole.

— Puisque vous m’avez permis d’assister à cet entretien, dit-elle de sa plus douce voix, avec un ton d’exquise urbanité, souffrez, monsieur, que j’y prenne part. Je n’essaierai point de relever ce que quelques-unes de vos expressions ont eu pour nous de cruel et de blessant. Vous êtes jeune ; cette nouvelle aurore dont vous parlez, si vous l’aviez vue poindre, vous sauriez, comme nous, que ce fut une aurore de sang. Quant aux reproches que vous nous adressez d’avoir déserté le sol de la France et d’être demeurés sourds à l’appel de la patrie, il nous est permis d’en sourire. Si l’on venait vous dire que ce château menace ruine, si ce parquet tremblait sous vos pieds, et que ce plafond, près de s’effondrer, criât et craquât sur nos têtes, resteriez-vous assis tranquillement dans ce fauteuil ? Si le bourreau, la hache derrière le dos, vous appelait d’une voix pateline, vous empresseriez-vous d’accourir ? Laissons là ces enfantillages. Encore un mot pourtant. Vous nous accusez d’avoir formé, au fond de l’exil, des vœux hostiles à la gloire et à la grandeur du pays. C’est une erreur, monsieur. Nous vous voyons pour la première fois ; nous ne savons ni qui vous êtes ni quel intérêt vous amène ; seulement nous sentons que vous ne nous êtes pas ami, et la distinction de votre personne nous fait une loi de chercher à forcer votre estime, à défaut de vos sympathies. Croyez qu’il s’est rencontré dans ces rangs de l’émigration, trop calomniés peut-être, de nobles cœurs, demeurés français sur la terre étrangère. Vainement la patrie nous avait rejetés de son sein ; nous l’avions emportée dans le nôtre. Demandez au marquis si nos vœux l’ont suivie, cette patrie ingrate et chère, dans toutes ses campagnes et sur tous ses champs de bataille ? qu’il vous dise s’il est un de ses triomphes qui n’ait éveillé d’orgueilleux échos dans nos âmes ? Rocroi n’exclut point Austerlitz ; Bouvines et Marengo sont sœurs. Ce n’est pas le même drapeau ; mais c’est toujours la France victorieuse.

— Très bien, très bien, dit le marquis en ouvrant sa tabatière.

Et, tout en portant à son nez une pincée de poudre brune : — Décidément, ajouta-t-il mentalement, la baronne a le diable au corps.

— Et maintenant, reprit Mme de Vaubert, ce petit compte une fois réglé, si vous n’êtes venu que pour nous rappeler ce que l’on doit ici à la mémoire du meilleur des hommes, si c’est à cela seulement que se borne votre mission, j’ajouterai, monsieur, que c’est sans doute une noble tâche, mais que, nos dettes étant payées, vous avez pris une peine inutile. Enfin, si vous tenez à savoir par quel enchantement M. Stamply s’est décidé à réintégrer dans ce domaine une famille qui de tout temps avait comblé ses pères de bontés, je vous dirai qu’il n’a fait qu’obéir aux pieux instincts de sa belle ame. Vous affirmez que, du vivant de son fils, M. Stamply ne se souciait même pas de savoir si cette famille existait ; je crois, monsieur, que vous calomniez sa mémoire. Si son fils revenait parmi nous…

— Si son fils revenait parmi vous ! s’écria l’étranger, en retenant un mouvement de sombre colère. Supposons qu’il revienne en effet ; supposons que ce jeune homme n’ait pas été tué, comme on l’a cru, comme on le croit encore ; supposons que, laissé pour mort sur un champ de bataille, ramassé vivant par l’armée ennemie, il se soit vu traîné de steppe en steppe jusqu’au fond de la Sibérie. Après six ans d’une horrible captivité, sur un sol de glace et sous un ciel de fer, libre enfin, il va revoir sa patrie et son vieux père, qui ne l’attend plus. Il part, il traverse à pied les plaines désolées, mendiant gaiement son pain sur sa route, car la France est au bout, et déjà, mirage enchanté, il croit apercevoir le toit paternel fumant au lointain horizon. Il arrive ; son vieux père est mort, son héritage est envahi, il n’a plus ni toit ni foyer. Que fait-il ? Il s’informe, et bientôt il apprend qu’on a profité de son éloignement pour capter l’affection d’un pauvre vieillard crédule et sans défense ; il apprend qu’après l’avoir amené, à force de ruses, à se déposséder, on a payé ses bienfaits de la plus noire ingratitude ; il apprend enfin que son père est mort, plus seul, plus triste et plus abandonné qu’il n’avait vécu. Que fera-t-il alors ? Ce ne sont toujours que des suppositions. Il ira trouver les auteurs de ces basses manœuvres et de ces lâches machinations ; il leur dira : C’est moi, moi que vous croyiez mort, moi le fils de l’homme que vous avez abusé, dépouillé, trahi, laissé mourir d’ennui et de chagrin, c’est moi, Bernard Stamply ! Eux, que répondraient-ils ? Je vous le demande, monsieur le marquis ; je vous le demande, madame la baronne ?

— Ce qu’ils répondraient ! s’écria M. de La Seiglière, qui, ayant trop ou trop peu présumé de lui-même en acceptant le rôle que lui avait confié Mme de Vaubert, venait de sentir tout son sang de patricien lui monter indigné à la face ; vous demandez ce qu’ils répondraient !… ajouta-t-il d’une voix étranglée par l’orgueil et par le courroux.

— Quoi de plus simple, monsieur ? dit Mme de Vaubert avec une naïveté charmante. Ils lui diraient : — Est-ce vous, jeune ami que nous avons aimé sans vous connaître, que nous avons pleuré comme si nous vous avions connu ? Que béni soit Dieu qui nous rend le fils pour nous consoler de la perte du père ! Venez vivre au milieu de nous, venez vous reposer au sein de nos tendresses des souffrances de la captivité, venez prendre dans notre intimité la place que votre père y occupa trop peu de temps, hélas ! enfin venez juger par vous-même de quelle façon nous pratiquons l’oubli des bienfaits. Confondons nos droits, ne formons qu’une même famille, et que la calomnie, en voyant l’union de nos âmes, soit réduite au silence et respecte notre bonheur. — Voici, monsieur, ce que répondraient les auteurs de ces basses manœuvres et de ces lâches trahisons ; mais, dites, monsieur, parlez, ajouta Mme de Vaubert avec émotion : ne comprenez-vous pas qu’en pensant nous effrayer peut-être, vous avez éveillé en nous presqu’un espoir ? Ce jeune ami que nous avons pleuré…

— Il vit, répondit l’étranger, et je souhaite pour vous que ce jeune ami bien portant ne vous coûte pas plus de larmes que le bruit de sa mort ne vous en a fait verser.

— Où est-il ? que fait-il ? qu’attend-il ? pourquoi ne vient-il pas ? demanda coup sur coup la baronne.

— Il est devant vous, répondit simplement Bernard.

— Vous, monsieur, vous ! s’écria Mme de Vaubert avec une explosion de joie et de surprise qui n’aurait pas été mieux jouée, s’il se fût agi de la résurrection de Raoul. En effet, ajouta-t-elle en attachant sur lui un regard attendri, ce sont tous les traits de son père ; c’en est surtout l’air franc, loyal et bon. — Marquis, vous le voyez, c’est bien le fils de notre vieil ami.

— Monsieur, dit à son tour M. de La Seiglière, fasciné par le regard de la baronne moins encore que par l’abîme entr’ouvert sous ses pieds, mais trop fier encore et trop gentilhomme pour s’abaisser à feindre des transports qu’il n’éprouvait pas ; — lorsqu’après vingt-cinq ans d’exil je rentrai dans le domaine de mes aïeux, monsieur votre père, qui était un brave homme, me reçut à la porte du parc et me tint ce simple discours : Monsieur le marquis, vous êtes chez vous. Je ne vous en dirai pas davantage : Vous êtes chez vous, monsieur Bernard. Veuillez donc regarder cette maison comme vôtre ; je ne dois pas souffrir, je ne souffrirai pas que vous en habitiez une autre. Vous êtes arrivé avec des intentions hostiles, je ne désespère pas de vous ramener bientôt à des sentimens meilleurs. Commençons par nous connaître, peut-être finirons-nous par nous aimer. La chose me sera facile ; si vous n’y réussissez pas, il ne sera jamais trop tard pour entrer en accommodement, et vous me trouverez toujours disposé à prendre avec vous les arrangemens qui pourront vous être agréables.

— Monsieur, répondit Bernard avec hauteur, je ne veux ni vous connaître ni vous aimer. Entre vous et moi il n’y a rien de commun, rien de commun ne saurait exister. Nous ne servons pas le même Dieu ; nous ne desservons pas le même autel. Vous haïssez ce que j’adore, et j’adore ce que vous haïssez. Je hais votre parti, votre caste, vos opinions ; je vous hais, vous, personnellement. Nous dormirions mal sous le même toit. Vous serez toujours disposé, dites-vous, à prendre avec moi les arrangemens qui pourront m’agréer ; je n’attends rien de votre bonté, n’attendez rien de la mienne. Je ne sais qu’un arrangement possible entre nous : c’est celui qu’a prévu la loi. Vous n’êtes ici qu’à titre de donataire. Le donateur n’ayant disposé de ses biens qu’avec la conviction que son fils était mort, — l’acte de donation en fait foi, — puisque je vis, vous n’êtes plus chez vous, je suis ici chez moi.

That is the question, fredonna M. de La Seiglière, résumant ainsi en trois mots tout ce qu’il savait de Shakspeare.

— Ah ! s’écria Mme de Vaubert avec la tristesse d’une espérance déçue, vous n’êtes pas Bernard ; vous n’êtes pas le fils de notre vieil ami !

— Madame la baronne, répliqua brusquement le jeune homme, je ne suis qu’un soldat. Ma jeunesse a commencé dans les camps ; elle a fini chez les barbares, au milieu des steppes arides. Les champs de bataille et les huttes glacées du Nord, tels ont été jusqu’à présent les salons que j’ai fréquentés. Je ne sais rien du monde ; voici deux jours, je n’en soupçonnais même pas les détours et les perfidies. Je crois naturellement, sans effort, à l’honneur, à la franchise, au dévouement, à la loyauté, à tous les grands et beaux instincts de l’ame. Eh bien ! quoiqu’à cette heure encore mon cœur indigné s’efforce de douter que la ruse, l’astuce et la duplicité puissent être poussées si loin, je ne crois pas, madame, à votre sincérité.

— Eh ! monsieur, s’écria Mme de Vaubert, vous n’êtes pas le premier noble cœur qui ait cédé aux suggestions des méchans et dont la calomnie ait flétri les saintes croyances ; mais encore, avant de se décider à la haine, faudrait-il s’assurer qu’on ne doit pas, qu’on ne peut pas aimer.

— Tenez, madame, dit Bernard, pour en finir, vous devriez comprendre que plus vous déploierez d’habileté, moins vous réussirez à me convaincre. Je conçois maintenant que mon pauvre père se soit laissé prendre à tant de séductions ; il y a eu des instans où vous m’avez fait peur.

— C’est bien de l’honneur pour moi, s’écria Mme de Vaubert en riant ; vous n’en avez jamais tant dit des boulets ennemis et des baïonnettes étrangères.

— Oui, oui, ajouta le marquis, on sait que vous êtes un héros.

— Engagé volontaire à dix-huit ans, dit la baronne.

— Lieutenant de hussards à dix-neuf, dit le marquis.

— Chef d’escadron trois ans plus tard.

— Remarqué par l’empereur à Wagram.

— Décoré de la main du grand homme après l’affaire de Volontina, s’écria Mme de Vaubert.

— Ah ! il n’y a pas à dire, ajouta le marquis en enfonçant résolument ses mains dans les goussets de sa culotte ; il faut reconnaître que c’étaient des gaillards.

— Brisons là, dit Bernard, un instant interdit. Monsieur le marquis, je vous donne huit jours pour évacuer la place. Je veux espérer, pour votre réputation de gentilhomme, que vous ne me mettrez pas dans la pénible nécessité de recourir à l’intervention de la justice.

— Eh bien ! moi, j’aime ce garçon ! s’écria franchement le marquis, emporté malgré lui par son aimable et léger caractère, sans être retenu cette fois par Mme de Vaubert, qui, comprenant qu’il allait au but, lâcha la bride, et lui permit de caracoler en liberté ; eh bien ! ventre-saint-gris ! ce garçon me plaît. Madame la baronne, je vous jure qu’il est charmant. Jeune homme, vous resterez ici. Nous nous haïrons, nous nous exécrerons, nous plaiderons, nous ferons le diable à quatre ; mais, vive Dieu ! nous ne nous quitterons pas. Vous savez l’histoire de ces deux frégates ennemies qui se rencontrèrent en plein Océan ? L’une manquait de poudre ; l’autre lui en donna, et toutes deux, après s’être canonnées pendant deux heures, se coulèrent bas l’une l’autre. Ainsi ferons-nous. Vous arrivez de Sibérie ; je présume qu’en vous laissant partir, les Tartares, de peur d’alourdir votre pas et de retarder votre marche, ne vous ont point chargé de roubles. Vous manquez de poudre, je vous en donnerai. Je vous promets de l’agrément. Tandis que nos avoués, nos avocats et nos huissiers s’enverront, pour nous, des bombes et des obus, nous chasserons le renard, nous vivrons en joie et nous boirons le vin de nos caves. Je serai chez vous, et vous serez chez moi. Comme il n’est pas de procès bien mené qui ne puisse durer vingt ans, nous aurons le loisir de nous connaître et de nous apprécier ; nous en viendrons peut-être à nous aimer, et le jour où nous découvrirons que notre château, notre parc, nos bois, nos champs, nos prés, nos fermes et nos métairies auront passé en frais de justice, ce jour-là, qui sait ? nous nous embrasserons.

— Monsieur le marquis, répondit Bernard, qui n’avait pu s’empêcher de sourire, je vois avec plaisir que vous prenez gaiement les choses ; de votre côté, trouvez bon que je les traite plus sérieusement. Il n’est pas un coin de ces terres que mon père n’ait arrosé de ses sueurs et aussi de ses larmes ; il ne convient pas que j’en fasse le théâtre d’une comédie.

À ces mots, après avoir salué froidement, il se dirigea vers la porte. Le marquis fit un geste de désespoir résigné, et Mme de Vaubert poussa dans son cœur un rugissement de lionne qui vient de laisser échapper sa proie. Bernard eût emporté le domaine de La Seiglière dans ses poches, que ces deux visages n’auraient pas exprimé plus de consternation. Encore un pas, et tout était dit, lorsqu’au moment où Bernard allait ouvrir la porte du salon, cette porte s’ouvrit d’elle-même, et Mlle de La Seiglière entra.

  1. Voyez la livraison du 1er septembre.