Mademoiselle de La Seiglière (RDDM)/3

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Mademoiselle de La Seiglière (RDDM)
Revue des Deux Mondes, période initialetome 8 (p. 94-120).
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MADEMOISELLE

DE LA SEIGLIÈRE.


TROISIÈME PARTIE.[1]


VI.


Mlle de La Seiglière entra, simplement vêtue, mais royalement parée de sa blonde et blanche beauté. Opulemment tordus derrière la tête, ses cheveux encadraient de nattes et de tresses d’or son visage, que coloraient encore l’animation de la marche et les chauds baisers du soleil. Ses yeux noirs brillaient de cette douce flamme, rayonnement des âmes virginales, qui éclaire et ne brûle pas. Une ceinture bleue, à bouts flottans, rassemblait et serrait autour de sa taille les mille plis d’une robe de mousseline qui enveloppait tout entier son corps élégant et flexible. Un brodequin de coutil vert faisait ressortir la cambrure aristocratique de son pied mince, étroit et long. Un bouquet de fleurs des champs décorait son jeune corsage. Après avoir jeté négligemment sur un fauteuil son chapeau de paille d’Italie, son ombrelle de moire grise, et une touffe de bruyères roses qu’elle venait de cueillir dans une promenade sur la pente des coteaux voisins, elle courut, svelte et légère, à son père d’abord, qu’elle n’avait pas vu de la journée, puis à Mme de Vaubert, qui l’embrassa avec effusion. Ce ne fut qu’au bout de quelques instans, en s’échappant des bras de la baronne, qu’Hélène s’aperçut de la présence d’un étranger. Soit embarras, soit curiosité, soit surprise de l’âme et des sens, Bernard s’était arrêté près de la porte, devant l’apparition de cette suave créature, et il était là, debout, immobile, en muette contemplation, se demandant sans doute depuis quand les gazelles vivaient fraternellement avec les renards, et les colombes avec les vautours. Le regard est prompt comme l’éclair ; la pensée est plus rapide encore. En moins d’une seconde, Mme de Vaubert eut tout vu, tout compris : sa figure s’éclaircit, son front s’illumina.

— Tu ne reconnais pas monsieur ? demanda le marquis à sa fille.

Après avoir examiné Bernard d’un regard inquiet et curieux, Hélène ne répondit que par un mouvement de sa blonde tête.

— C’est pourtant un de tes amis, ajouta le vieux gentilhomme.

Sur un geste de son père, demi-troublée, demi-souriante, Mlle de La Seiglière s’avança vers Bernard. Quand cet homme, qui n’avait eu jusqu’à présent aucune révélation de la grâce et de la beauté, et dont la jeunesse, ainsi qu’il l’avait dit lui-même, s’était écoulée dans les camps et chez les barbares, vit venir à lui cette belle et gracieuse enfant, la candeur au front et le sourire sur les lèvres, lui qui vingt fois avait vu la mort sans pâlir, il sentit son cœur défaillir, et ses tempes se mouillèrent d’une sueur froide.

— Mademoiselle, dit-il d’une voix altérée, vous me voyez pour la première fois. Cependant, si vous avez connu un infortuné qui s’appela Stamply sur la terre, je ne vous suis pas tout-à-fait étranger car vous avez connu mon père.

À ces mots, Hélène attacha sur lui deux grands yeux de biche effarée ; puis elle regarda tour à tour le marquis et Mme de Vaubert, qui contemplaient cette scène d’un air attendri.

— C’est le petit Bernard, dit le marquis.

— Oui, chère enfant, ajouta la baronne, c’est le fils du bon M. Stamply.

— Monsieur, dit enfin Mlle de La Seiglière avec émotion, mon père a eu raison de me demander si je vous reconnaissais. J’ai tant de fois entendu parler de vous, qu’il me semble à présent que j’aurais du vous reconnaître en effet. Vous vivez ! c’est une joie pour nous ; voyez, j’en suis toute tremblante. Et pourtant, joyeuse que je suis, je ne puis penser sans tristesse à votre père, qui a quitté ce monde avec l’espoir de vous retrouver dans l’autre ; le ciel a donc aussi ses douleurs et ses déceptions. Oui, mon père a dit vrai, vous êtes de mes amis. Vous le voulez, monsieur ? M. Stamply m’aimait et je l’aimais aussi. Il était mon vieux compagnon. Avec lui, je parlais de vous ; avec vous, je parlerai de lui. – Mon père, a-t-on fait préparer l’appartement de M. Bernard ? — car vous êtes ici chez vous.

— Ah bien ! oui, s’écria le marquis ! un enragé qui aimerait mieux s’aller loger sous le pont du Clain que d’habiter et de vivre au milieu de nous !

— Ainsi, monsieur, reprit Hélène d’un ton de doux reproche, lorsque je suis entrée, vous vous éloigniez ! vous partiez ! vous nous fuyiez ! Heureusement, c’est impossible.

— Impossible ! s’écria le marquis ; on voit bien que tu ne sais pas d’où il vient. Tel que tu le vois, monsieur arrive de Sibérie. La fréquentation des Kalmouks l’a rendu difficile sur la qualité de ses relations et sur le choix de ses amitiés. Cela se conçoit, il ne faut pas lui en vouloir. Et puis, il nous hait, ce garçon ; ce n’est pas sa faute Pourquoi nous hait-il ? Il n’en sait rien, ni moi non plus ; mais il nous hait, c’est plus fort que lui. On n’est pas maître de ses sentimens.

— Vous nous haïssez, monsieur ! J’aimais votre père, vous haïssez le mien ! Vous me haïssez, moi ! Que vous avons-nous fait ? demanda Mlle de La Seiglière d’une voix qui aurait amolli un cœur d’airain et désarmé le courroux d’un Scythe. Monsieur, nous n’avons pas mérité votre haine.

— Qu’est-ce que cela fait, dit le marquis, si c’est son goût de nous haïr ? Tous les goûts sont dans la nature. Il prétend que ce parquet lui brûle les pieds, et qu’il lui serait impossible de fermer l’œil sous ce toit. Voici ce que c’est que d’avoir dormi sur des peaux de rennes et vécu dans six pieds de neige. Rien ne vous flatte plus, et tout paraît terne et désenchanté.

Par une intuition rapide, Hélène crut comprendre ce qui se passait dans le cœur et dans l’esprit de ce jeune homme. Elle comprit qu’en restituant les biens de ses maîtres, le vieux Stamply avait dépouillé son fils, et que celui-ci, victime de la probité de son père, refusait par orgueil d’en recevoir le prix. Dès lors, par délicatesse autant que par devoir, elle redoubla de grace et d’insistance, jusqu’à se départir de sa réserve habituelle, pour lui faire oublier tout ce que sa position comportait de pénible, de difficile et de périlleux.

— Monsieur, reprit-elle d’un ton d’autorité caressante, vous ne partirez pas. Puisque vous refusez d être notre hôte, vous serez notre prisonnier. Comment avez-vous pu seulement aborder l’idée que nous vous permettrions de vivre autre part qu’au milieu de nous ? Que penserait le monde ? que diraient nos amis ? Vous ne voudriez pas du même coup affliger nos cœurs et porter atteinte à notre renommée. Songez donc, monsieur, qu’il ne s’agit ici ni d’hospitalité à offrir ni d’hospitalité à recevoir. Nous devons trop à votre père, ajouta l’aimable fille, qui n’en savait rien, mais qui, croyant entrevoir que Bernard hésitait par fierté, voulait ménager ses susceptibilités et faire, pour ainsi dire, un pont d’or à son orgueil, – nous devons trop à votre père pour que vous puissiez nous devoir quelque chose. Nous n’avons rien à vous donner ; il ne nous reste qu’à rendre d’une main ce que nous avons reçu de l’autre. Vous accepterez, pour ne pas nous humilier.

— Accepter, lui ! s’écria le marquis ; il s’en gardera, par Dieu, bien. Nous humilier, c’est ce qu’il veut. Tu ne le connais pas : il aimerait mieux se couper le poignet que de mettre sa main dans la nôtre.

La jeune fille déganta sa main droite et la tendit loyalement à Bernard.

— Est-ce vrai, monsieur ? lui dit-elle.

En sentant entre ses doigts brunis par les travaux de la guerre et durcis par les labeurs de la captivité cette peau moite, fine et satinée Bernard pâlit et tressaillit. Ses yeux se voilèrent, ses jambes se dérobèrent sous lui. Il voulut parler ; sa voix expira sur ses lèvres.

— Vous nous haïssez ? dit Hélène ; c’est une raison de plus pour que vous restiez. Il nous importe surtout que vous ne nous haïssiez pas ; il y va de notre gloire et de notre honneur. Souffrez d’abord que nous tâchions de vous apprendre à nous connaître. Quand nous y aurons réussi, alors, monsieur, vous partirez si vous vous en sentez le courage mais d’ici là, je vous le répète, vous êtes en notre pouvoir. Vous avez été six ans le prisonnier des Russes ; vous pouvez bien être un peu le nôtre. C’est donc une perspective si effrayante que celle de se sentir aimé ? Au nom de votre père qui m’appelait parfois son enfant, vous resterez, je le veux, je l’exige ; au besoin, je vous en prie.

— Elle est charmante ! s’écria Mme de Vaubert avec attendrissement.

Elle ajouta tout bas :

— Il est perdu

— Et c’était vrai, Bernard était perdu. L’histoire de ses variations peut se résumer aisément. Ulcéré par le malheur, justement irrité par les poignantes déceptions du retour, exaspéré par la rumeur publique, brûlant de toutes les passions et de toutes les ardeurs politiques du temps, haïssant d’instinct la noblesse, impatient de venger son père, il se présente au château de La Seiglière, sa haine appuyée sur son droit, le cœur et la tête remplis d’orages et de tempêtes, s’attendant à rencontrer une résistance orgueilleuse, pressentant des prétentions altières, des préjugés hautains, une morgue insolente, et se préparant à broyer tout cela sous l’ouragan de sa colère. Tout d’abord, il manque son effet ; sa haine avorte, sa colère échoue. L’ouragan qui voulait des chênes à briser ne courbe que des roseaux et va se perdre dans les hautes herbes ; la foudre qui comptait bondir de roc en roc et d’écho en écho s’éteint sans bruit dans la vallée, où elle n’éveille que de suaves mélodies. Bernard cherche des ennemis, il ne trouve que des flatteurs. Il essaie encore de loin en loin de lâcher quelques bordées ; on lui renvoie ses boulets changés en sucre. Toutefois, échappant aux enchantemens d’une Armide émérite, il va se retirer après avoir signifié sa volonté inexorable, lorsqu’apparaît une autre enchanteresse, d’autant plus séduisante, qu’elle ne songe pas à séduire. Puissance irrésistible, charme éternel et toujours vainqueur, éloquence divine de la jeunesse et de la beauté ! Elle n’a fait que paraître, Bernard est ébranlé. Elle a souri, Bernard est désarmé. C’est une enfant que Dieu doit contempler avec amour. Son front respire la candeur, sa bouche la sincérité ; au fond de son regard limpide, on peut voir son âme épanouie comme une belle fleur sous la transparence des eaux. Jamais le mensonge n’a flétri ces lèvres, jamais la ruse n’a faussé le rayon de ces yeux. Elle parle, et, sans le savoir, l’ange se fait complice du démon. Elle ne dit rien, non-seulement qui contrarie, mais encore qui ne confirme ce qui s’est dit précédemment ; il n’est pas une parole d’Hélène qui ne vienne à l’appui d’une parole de Mme de Vaubert. La vérité a des accens vainqueurs que l’ame la plus défiante ne saurait méconnaître. C’est la vérité, c’est bien elle qui parle par la voix d’Hélène ; cependant, si Hélène est sincère, Mme de Vaubert est sincère, elle aussi ? Bernard hésite. Si c’étaient là pourtant de nobles cœurs calomniés par l’envie ? S’il avait plu à son père d’acheter au prix de toute sa fortune quelques années de joie, de paix et de bonheur, est-ce Bernard qui oserait s’en plaindre ? Oserait-il révoquer un don volontaire et spontané, légitimé par la reconnaissance ? chasserait-il impitoyablement les êtres auxquels son père aurait dû de vivre entouré de soins et de s’éteindre entre des bras amis ?

Il en était là de ces reflexions, moins nettes pourtant dans son esprit, moins arrêtées et moins précises que nous ne venons de les exprimer, quand Mme de Vaubert, qui s’était approchée, profita d’un instant, où Mlle de La Seiglière échangeait quelques paroles avec le marquis, pour lui dire :

— Eh bien monsieur, à présent vous les connaissez tous, les auteurs de ces lâches manœuvres que vous signaliez tout à l’heure. Que n’accablez-vous aussi cette enfant de vos mépris et de vos colères ? Vous voyez bien qu’elle a trempé dans le complot infâme, et qu’après avoir travaillé à la ruine de votre père, elle s’est entendue avec nous pour le laisser mourir de chagrin.

À ces paroles de Mme de Vaubert, Bernard frissonna, comme s’il sentait un serpent s’enrouler autour de ses jambes ; mais presque aussitôt Mlle de Là Seiglière revenant à lui :

— Monsieur, dit-elle, la mort de votre père m’a laissé vis-à-vis de vous des devoirs sérieux à remplir. Je l’ai assisté à son heure suprême ; j’ai reçu ses derniers adieux, j’ai recueilli son dernier soupir. C’est comme un dépôt sacré qui doit passer de mon cœur dans le vôtre. Venez, peut-être vous sera-t-il doux d’entendre parler de celui qui n’est plus, le long de ces allées qu’il aimait et qui sont encore toutes remplies de son image.

Ainsi parlant, Mlle de La Seiglière avait appuyé sa main sur le bras de Bernard, qu’elle emmena comme un enfant. Lorsqu’ils se furent éloignés, le marquis se jeta dans un fauteuil, et, libre enfin de toute contrainte, il laissa déborder les flots de colère et d’indignation qui l’étouffaient depuis plus d’une heure. Il y avait en lui deux sentimens ennemis, qui se combattaient avec acharnement, tour à tour vaincus et vainqueurs, l’égoïsme et l’orgueil de sa race. Décidément l’égoïsme était le plus fort ; mais il ne pouvait triompher sans que l’orgueil vaincu ne poussât aussitôt des cris de blaireau pris au piège. En présence de Bernard, l’égoïsme l’avait emporté ; Bernard parti, l’orgueil irrité s’arracha violemment aux étreintes de son rival et reprit bravement le dessus. Il y eut encore une scène de révoltes et d’emportemens qui fut tout ce qu’il est possible d’imaginer en ce genre de plus puéril et de plus charmant : qu’on se représente la grâce pétulante d’un poulain échappé, franchissant haies et barrières, et bondissant sur les vertes, pelouses. Ce ne fut pas sans de nouveaux efforts que Mme de Vaubert parvint à le ressaisir, à le ramener et à le maintenir dans le vrai de la situation.

— Voyons, marquis, dit-elle après l’avoir long-temps écouté avec une pitié souriante, cessons ces enfantillages. Vous aurez beau vous mutiner, vous ne changerez rien aux faits accomplis. Ce qui est fait est fait. À vouloir le contraire, Dieu lui-même perdrait sa puissance.

— Comment ! s’écria le marquis, un drôle dont le père a labouré mes champs et dont j’ai vu la mère apporter ici, chaque matin, pendant dix ans, le lait de ses vaches, viendra m’insulter chez moi, et je n’y pourrai rien ! Non-seulement je ne le ferai pas jeter à la porte par mes laquais, mais encore je devrai t’héberger, le fêter, lui sourire et lui mettre ma fille au bras ! Un va-nu-pieds qui trente ans plus tôt se fut estimé trop heureux de panser mes chevaux et de les conduire à l’abreuvoir ! Avez-vous entendu avec quelle emphase ce fils de bouvier a parlé des sueurs de son père ? Quand ils ont dit cela, ils ont tout dit. La sueur du peuple ! la sueur de leurs pères ! Les impertinens et les sots ! Comme si leurs pères avaient inventé la sueur et le travail ! S’imaginent-ils donc que nos pères ne suaient pas, eux aussi ? Pensent ils qu’on suait moins sous le haubert que sous le sarrau ? Cela m’indigne, madame la baronne, de voir les prétentions de cette canaille qui se figure qu’elle seule travaille et souffre, tandis que les grandes familles n’ont qu’à ouvrir les deux mains pour prendre des châteaux et des terres. Et comment trouvez-vous ce hussard qui vient revendiquer un million de propriétés, sous prétexte que son père a sué ? Voilà les gens qui nous reprochent l’orgueil et la vanité des ancêtres ! Celui-ci réclame insolemment le prix de la sueur de son père, puis il s’étonnera que je tienne au prix du sang de vingt de mes aïeux !

— Eh ! mon Dieu, marquis, vous avez cent fois raison, répliqua Mme de Vaubert. Vous avez pour vous le droit ; qui le nie et qui le conteste ? Malheureusement, ce hussard a pour lui la loi, la loi mesquine, taquine, hargneuse, bourgeoise en un mot. Encore une fois, vous n’êtes plus chez vous, et ce drôle est ici chez lui ; c’est là ce qu’il vous faut comprendre.

— Eh bien ! madame la baronne, s’écria M. de La Seiglière, s’il en est ainsi, mieux vaut la ruine que la honte, mieux vaut abdiquer sa fortune que son honneur. L’exil ne m’effraie pas ; j’en connais le chemin. Je partirai, je m’expatrierai une dernière fois. Je perdrai mes biens, mais je garderai mon nom sans tache. Ma vengeance est toute prête : il n’y aura plus de La Seiglière en France !

— Eh ! mon pauvre marquis, la France s’en passera.

— Ventre-saint-gris, madame la baronne ! s’écria le marquis rouge comme un coquelicot. Savez-vous ce que dit un jour à son petit lever le roi Louis XIV, en apercevant mon trisaïeul au milieu des gentilshommes de sa cour ? Marquis de La Seiglière, dit le roi Louis en lui frappant affectueusement sur l’épaule…

— Marquis de La Seiglière, je vous dis, moi, que vous ne partirez pas, s’écria Mme de Vaubert avec fermeté. Vous ne faillirez point du même coup à ce que vous devez à vos aïeux, à ce que vous devez à votre fille, à ce que vous vous devez à vous-même. Vous n’abandonnerez pas lâchement l’héritage de vos ancêtres. Vous resterez, précisément parce qu’il y va de votre honneur. D’ailleurs on ne s’exile plus à notre âge. C’était bon dans là jeunesse, alors que nous avions devant nous l’avenir et un long espoir. Et pourquoi donc partir ? ajoutât-elle d’un air belliqueux. Depuis quand attend-on, pour lever un siège que la place soit près de se rendre ? Depuis quand bat-on en retraite, quand on est sûr de la victoire ? Depuis quand quitte-t-on la partie, lorsqu’on est près de la gagner ? Nous triomphons, ne le sentez vous pas ? Que ce Bernard passe seulement la nuit au château, et demain je réponds du reste.

En cet instant, la baronne, qui se tenait dans l’embrasure d’une fenêtre, aperçut dans la vallée du Clain son fils, qui se dirigeait vers la porte du parc. Laissant le marquis à ses réflexions, elle s’échappa plus légère qu’un faon, arrêta Raoul à la grille, le ramena au castel de Vaubert, et trouva un prétexte plausible pour l’envoyer de là dîner et passer la soirée dans un château voisin.

Cependant Hélène et Bernard allaient à pas lents, la jeune fille suspendue au bras du jeune homme, lui timide et tremblant, elle redoublant de séduction et de grâce. Grâce naïve, séduction facile ! Elle racontait avec une simplicité touchante l’histoire des deux dernières années que le vieux Stamply avait passées sur la terre. Elle disait comment ils en étaient venus à se connaître l’un l’autre et à s’aimer, leurs promenades, leurs excursions, leurs mutuelles confidences, et aussi quelle place avait tenue Bernard dans leurs entretiens. Bernard écoutait en silence et charmé, et, tout en écoutant, il sentait à son bras le corps souple et léger d’Hélène, il regardait ses deux pieds qui Marchaient à l’unisson des siens, il respirait son haleine plus suave que les parfums d’automne, il entendait le frôlement de sa robe plus doux que le bruit du vent dans la feuillée. Déjà il subissait des influences amollissantes ; pareille à ces tiges élancées le long desquelles la foudre s’échappe et s’écoule, Hélène lui dérobait le fluide orageux de sa haine et de sa colère. Vainement essayait-il encore de se raidir et de se débattre ; semblable lui-même à ce chevalier dont on avait dévisssé l’armure, il sentait tomber chaque pas quelque débris de ses rancunes et de ses préventions. Tout en causant, ils avaient rabattu sur le château. Le jour baissait ; le soleil à son déclin alongeait démesurément l’ombre des peupliers et des chênes. Arrivé au pied du perron, Bernard se disposait à prendre congé de Mlle de La Seiglière, quand celle-ci, sans quitter le bras du jeune homme, l’entraîna doucement dans le salon où Mme de Vaubert avait déjà rejoint le marquis, tant elle appréhendait de l’abandonner à ses seules inspirations.

— Vous êtes ému, monsieur, dit-elle aussitôt en s’adressant à Bernard ; comment pourrait-il en être autrement ? Ce parc fut, pour ainsi dire, le nid de vos belles années. Enfant, vous avez joué sur ces gazons ; c’est sous ces ombrages que sont éclos vos premiers rêves de jeunesse et de gloire. Aussi votre excellent père en avait-il fait, sur les derniers temps, sa promenade de prédilection, comme si, au détour de chaque allée, il s’attendait à vous voir apparaître.

— Je le vois encore, dit le marquis, passer le long dés boulingrins ; avec ses cheveux blancs, ses bas de laine bleue, son gilet de futaine et sa culotte de velours, on l’aurait pris pour un patriarche.

— C’était bien un patriarche en effet, ajouta Mme de Vaubert avec onction.

— Ma foi ! s’écria le marquis, patriarche ou non, c’était un brave homme.

— Si bon ! si simple ! si charmant ! reprit Mme de Vaubert

— Et point sot ! s’écria le marquis. Avec son air bonhomme, il avait une manière de tourner les choses qui surprenait les gens.

— Aussitôt qu’il apparaissait, on s’empressait autour de lui, on faisait cercle pour l’entendre.

— C’était un philosophe. On se demandait, en l’écoutant, où il prenait les choses qu’il disait.


— Il les prenait dans sa belle ame, ajoute Mme de Vaubert.

— Et quelle gaillarde humeur ! s’écria le marquis, emporté, malgré lui, par le courant ; toujours gai ! toujours content ! toujours le petit mot pour rire !

— Oui, dit Mme de Vaubert, il avait retrouvé au milieu de nous son humeur souriante, sa gaieté naturelle les vertes saillies d’un heureux caractère. Long-temps altérées par la rouille de l’isolement. toutes ses aimables qualités avaient repris, dans une douce intimité, leur éclat primitif et leur fraîcheur native. Il ne se lassait pas de répéter que nous l’avions rajeuni de trente ans. Dans son langage naïf et figuré, il se comparait à un vieux tronc ombragé de pousses nouvelles.

— Il est bien vrai que c’était une douce nature qu’on ne pouvait connaître sans l’aimer, dit à son tour Hélène, qui supposant à son père et à la baronne les délicatesses, de son cœur et de son esprit, s’expliquait ainsi leur empressement autour de Bernard.

— Ah ! dam, reprit la baronne, il adorait son empereur. On n’aurait pas été bien venu à le contrarier sur ce point. Quelle chaleur, quel enthousiasme, toutes les fois qu’il parlait du grand homme ! Il en parlait souvent, et nous nous plaisions à l’écouter.

— Oui, oui, dit le marquis, il en parlait souvent ; on peut même affirmer qu’il en parlait très souvent. Que voulez-vous ? ajouta-t-il, foudroyé par un regard de Mme de Vaubert et se reprenant aussitôt ; ça lui faisait plaisir, à ce bonhomme, et c’était tout profit pour nous. Vive Dieu ! monsieur, monsieur votre père peut se flatter là-haut de nous avoir procuré ici-bas de bien agréables momens.

La conversation en était là, sans que Bernard eût pu placer un mot, lorsqu’un laquais vint annoncer que M. le marquis était servi. M. de La Seiglière offrit son bras à la baronne, Hélène prit le bras du jeune homme, et tous quatre passèrent dans la salle a manger. Cela s’était fait si promptement et si naturellement, que Bernard ne comprit ce dont il s’agissait qu’en se voyant, comme par enchantement, assis auprès d’Hélène, à la table du gentilhomme. Le marquis ne l’avait même pas invité, et Bernard eût été depuis six mois l’hôte et le commensal du logis, que les choses n’auraient pu se passer sans moins de façon ni de cérémonie. H voulut se lever et s’enfuir ; mais la jeune fille lui dit :

— Ce fut long-temps la place de votre père ; ce sera désormais la vôtre.

— Rien n’est changé ici, ajouta le marquis ; il n’y a qu’un enfant de plus dans la maison.

— Touchant accord ! charmante réunion ! murmura Mme de Vaubert.

Ne sachant s’il veillait ou s’il était le jouet d’un songe, Bernard déploya bruyamment sa serviette, et resta rivé sur sa chaise.

Dès le premier service, le marquis et la baronne entamèrent l’entretien sans avoir l’air de s’apercevoir de la présence d’un convive de plus, absolument comme si Bernard n’eut pas été là, ou plutôt comme si, de tout temps, il avait fait partie de la famille. Bernard était silencieux, ne buvait que du bout des lèvres et touchait à peine aux mets qu’on lui servait. On ne le sollicita point ; on feignit même de ne pas remarquer son attitude sombre, pensive et réservé. Ainsi qu’il arrive au début de tous les repas, la conversation roula d’abord sur des objets indifférens ; quelques mots échangés ça et là, point d’allusion à la situation présente, tout au plus, de temps à autre, un hommage indirect à la mémoire du bon M. Stamply. De banalités en vulgarités, on en vint naturellement à parler de la politique du jour. À certains mots qui échappèrent au marquis, Bernard commença de dresser les oreilles quelques traits partirent de droite et de gauche ; bref, la discussion s’engagea. Mme de Vaubert en saisit aussitôt les rênes, et jamais automédon conduisant un quadrige et faisant voler la poussière olympique ne déploya autant de dextérité qu’en cette occasion la baronne. Le terrain était difficile, creusé d abîmes, hérissé d’aspérités, traversé d’échaliers et d’ornières ; du premier bond, le marquis courait risque de s’y rompre le cou. Elle en sut faire une route aussi droite, unie et sablée que l’avenue d’un château royal ; elle tourna tous les obstacles, contint la fougue étourdie d’un marquis, aiguillonna Bernard sans l’irriter, les lança l’un et l’autre tour à tour au trot, au galop, au pas relevé ; puis, après les avoir fait manœuvrer, pirouetter, se cabrer et caracoler, de façon toutefois à laisser à Bernard les honneurs de la joute, elle rassembla les guides, serra le double mors, et les ramena tous deux fraternellement au point d’où ils étaient partis. Insensiblement Bernard avait pris goût au jeu. Échauffé par cet exercice, entrainé malgré lui par la bonne humeur du marquis, il montra moins de raideur et plus d’abandon, et lorsqu’au dessert le gentilhomme dit en lui versant à boire :

— Monsieur, voici d’un petit vin que monsieur votre père ne méprisait pas ; je prétends que nous vidions nos verres à sa mémoire et à votre heureux retour.

Machinalement Bernard leva son verre et toucha celui du marquis.

Le repas achevé, on se leva de table pour aller faire un tour de parc. La soirée était belle. Hélène et Bernard marchaient l’un près de l’autre, précédés du marquis et de la baronne, qui causaient entre eux, et dont la voix se perdait dans le bruit de l’eau et dans le murmure du feuillage. L’un et l’autre étaient silencieux et comme absorbés par le bruissements des feuilles desséchées que leurs pieds soulevaient en marchant. Quand le marquis et sa compagne disparaissaient au tournant d’une allée, les deux jeunes gens pouvaient croire un instant qu’ils erraient seuls dans le parc désert, à la sombre clarté des étoiles. Plus pure et plus sereine que l’azur du ciel qui étincelait au-dessus de leurs têtes. Mlle de La Seiglière ne ressentait alors aucun émoi, et continuait d’aller d’un pas lent, rêveur et distrait, tandis que Bernard, plus pale que la lune qui se montrait derrière les aulnes, plus tremblant que les brins d’herbe qu’agitait le vent de la nuit, s’enivrait, à son insu, du premier trouble de son cœur. De retour au salon, la conversation reprit son cours autour d’un de ces feux clairs qui égaient les soirées d’automne. Le sarment pétillait dans l’âtre, et les brises imprégnées de la senteur des bois lutinaient follement les rideaux de la fenêtre ouverte. Commodément assis dans un fauteuil moelleux, non loin d’Hélène, qui s’occupait, à la lueur d une lampe, d’un ouvrage de tapisserie, Bernard subissait, sans chercher à s’en rendre compter le charme de cet intérieur de famille. De temps en temps, le marquis se levait, puis venait se rasseoir après avoir baisé sa fille au front. D’autres fois, c’était l’aimable enfant qui regardait son père avec amour. Bernard s’oubliait au tableau de ces chastes joies. Cependant on voulut savoir l’histoire de sa captivité ; M. de La Seiglière et sa fille joignirent leurs instances à celles de la baronne. Il est doux de parler de soi et de raconter les maux qu’on a soufferts, surtout quand on a bien dîné, et qu’on suspend, pour ainsi dire, à ses lèvres quelque Didon ou quelque Desdémone palpitante, curieuse, le regard ému et le sein agité. Bernard donna d’autant plus aisément dans le piège, qu’Hélène y jouait, sans s’en douter, le rôle de l’alouette captive chargée d’attirer la gent emplumée dans les lacets de l’oiseleur. Il raconta d’abord l’affaire de la Moscowa. Il indiqua à grands traits le plan des lieux, les mouvemens du terrain, la disposition respective des deux armées, puis il engagea la bataille, il avait commencé sur un ton grave et simple ; exalté par ses souvenirs, emporté par sa propre parole comme par des ailes de flamme, ses yeux s’animèrent peu à peu, et sa voix retentit bientôt comme un clairon. On respira l’odeur de la poudre, on entendit le sifflement des balles, on vit les bataillons s’ébranler et se ruer à travers la mitraille, jusqu’au moment où, frappé lui-même en tête de son escadron, il tomba sans vie sous les pieds des chevaux, sur le sol jonché de cadavres. Ainsi parlant, il était beau ; Mlle de La Seiglière avait laissé échapper son aiguille, et, le col tendu, sans haleine, elle écoutait et contemplait Bernard avec un sentiment de naïve admiration.

C’est un poète qui chante les exploits d’un héros ! s’écria Mme de Vaubert avec enthousiasme…

— Monsieur, ajouta le marquis, vous pouvez vous flatter d’avoir vu la mort de près. Quelle-bataille ! j’en rêverai la nuit. Il paraît que vous n’y alliez pas de main morte ; mais aussi, que diable votre empereur allait-il faire dans cette maudite Russie ?

— Il avait son idée, répliqua fièrement Bernard ; cela ne nous regarde pas.

Ensuite, il dit de quelle façon il s’était réveillé prisonnier, et comment de prisonnier il devenu esclave. Il raconta simplement, sans emphase et sans exagération, son séjour au fond de la Sibérie, six années de servitude au milieu de peuplades sauvages, plus cruelles encore et plus impitoyables que leur ciel et que leur climat ; tout ce qu’il avait enduré, la faim, le froid, les durs travaux, les traitemens barbares, il dit tout, et plus d’une fois, pendant ce funeste récit, une larme furtive glissa sous les paupières d’Hélène, brilla, comme une goutte de rosée, à ses cils abaissés, et roula en perle liquide sur l’ouvrage de tapisserie que la jeune fille avait repris sans doute pour cacher son émotion.

— Noble jeune homme ! dit Mme de Vaubert en portant son mouchoir à ses yeux, était-ce là le prix réservé à votre héroïque courage ?

-Ventre-saint-gris ! monsieur, dit le-marquis, vous devez être criblé de rhumatismes.

— Ainsi toute gloire s’expie ! reprit la baronne avec mélancolie ; ainsi, trop souvent, les branches de laurier se changent en palmes du martyre. Pauvre jeune ami ! que vous avez souffert ! ajouta-t-elle en lui pressant la main par un mouvement de vive sympathie.

— Monsieur, dit le marquis, je vous prédis que, sur vos vieux jours vous serez mangé de gouttes.

— Après tant de traverses et de misères qu’il doit être doux, s’écria Mme de Vaubert, de se reposer au sein d’une famille empressée, entouré de visages amis, appuyé sur des cœurs fidèles ! Heureux l’exilé qui, de retour sur le sol natal, ne trouve pas sa cour silencieuse, sa maison vide et son foyer froid et solitaire !

— Une goutte de Sibérie ! s’écria le marquis en se frottant le mollet ; en voici une qui, pour ne venir que du fond de l’Allemagne a déjà bien son prix. Monsieur, je vous plains. Une goutte de Sibérie ! vous n’en avez pas fini avec les Cosaques.

Les dernières paroles de Mme de Vaubert avaient rappelé brusquement au jeune homme aux exigences de sa position. Onze heures venaient de sonner à la pendule d’écaille incrustée de cuivre qui ornait le marbre de la cheminée. Honteux de ses faiblesses, Bernard se leva, et, cette fois enfin, il allait se retirer, ne sachant plus que résoudre, mais comprenant encore, au milieu de ces incertitudes, que ce n’était point là sa place, quand, le marquis ayant tiré un ruban de moire qui pendait le long de la glace, la porte du salon s’ouvrit, et un valet parut sur le seuil, armé d’un flambeau à deux branches chargées de bougies allumées.

— Germain, dit le marquis, conduisez monsieur dans ses appartemens. Ce sont les appartemns, ajouta-t-il en s’adressant à Bernard, qu’occupa long-temps monsieur votre père.

— C’est vraiment mal à nous, monsieur, s’écria Mme de Vaubert d’avoir si long-temps prolongé votre veille. Nous aurions dû nous rappeler que vous avez besoin de repos ; mais nous étions si heureux de vous voir et si ravis de vous entendre ! Pardonnez une indiscrétion qui n’a d’autre excuse que le charme de vos récits.

— Dormez bien, monsieur, dit le marquis ; dix heures de sommeil vous remettront de vos fatigues. Demain, au saut du lit, nous irons battre nos bruyères et tirer quelques lapereaux. Vous devez aimer la chasse : elle est l’image de la guerre.

— Monsieur, dit Mlle de La Seiglière encore toute tremblante, n’oubliez pas, que vous êtes chez vous d’abord, puis, chez des amis qui se feront une joie autant qu’un devoir de guérir votre cœur, et d’effacer en lui jusqu’au souvenir de tant de mauvais jours. Mon père essaiera de vous rendre l’affection de celui que vous avez perdu, et moi, si vous le voulez, je serai pour vous une sœur.

— Si vous aimez la chasse, s’écria le marquis, je vous en promets de royales.

— D’impériales même, dit la baronne en l’interrompant.

— Oui, reprit te marquis, d’impériales. Chasse à pied ! chasse à courre ! chasse au lévrier ! chasse aux chiens courans ! Vive Dieu ! si vous traitez les renards comme les Autrichiens, et les sangliers comme les Russes, je plains les hôtes de nos bois.

— J’espère bien, monsieur, ajouta Mme de Vaubert, avoir le plaisir de vous recevoir souvent dans mon petit manoir. Votre digne père, qui m’honorait de son amitié, se plaisait à ma table et à mon foyer. Venez parler de lui à cette même place où tant de fois il a parlé de vous.

— Allons, monsieur Bernard, bonsoir et bonne nuit ! dit le marquis en le saluant de la main, et que monsieur votre père vous envoie de là-haut de doux rêves !

— Adieu ! monsieur Bernard, reprit la baronne avec un affectueux sourire ; endormez-vous dans la pensée que vous n’êtes plus seul au monde !

— À demain, monsieur Bernard, dit à son tour Hélène ; c’est le mot que votre excellent père et moi nous échangions le soir en nous quittant.

Ébloui, étourdi, entraîné, fasciné, enlacé, pris par tous les bouts, Bernard fit un geste qui voulait dire : à la grâce de Dieu ! puis, après s’être incliné respectueusement devant Mlle de la Seiglière, il sortit, précédé de Germain qui le conduisit dans l’appartement le plus riche et le plus somptueux du château. C’était en effet celui que le pauvre vieux gueux avait quelque temps habité avant qu’on l’eût relégué comme un lépreux dans la partie la plus retirée et la plus isolée du logis ; seulement, on l’avait depuis lors singulièrement embelli, et ce jour même, on s’était empressé de l’approprier à la circonstance. Quand Bernard entra, la flamme joyeuse du foyer faisait étinceler les moulures dorées du plafond et les baguettes de cuivre qui bordaient et encadraient la tenture de velours vert-sombre. Un tapis d’Aubusson jonchait le parquet de fleurs si fraîches et si brillantes, qu’on les eût dites cueillies nouvellement dans les prairies d’alentour et semées là par la main d’une fée bienveillante. Bernard, qui depuis dix ans n’avait dormi que sur des lits de camp, sur la neige, sur des peaux de loup, et dans des draps d’auberge, ne put se défendre d’un sentiment de joie indicible en apercevant, sous l’édredon amoncelé, la toile blanche et fine d’un lit qui s’élevait, comme le trône du sommeil, au fond d’une alcôve, réduit mystérieux formé de draperies pareilles à la tenture. Toutes les recherches du luxe, toutes les élégances, toutes les commodités de la vie, étaient réunies autour de lui et semblaient lui sourire. Une sollicitude ingénieuse avait tout prévu, tout calculé, tout deviné. L’hospitalité a des délicatesses qui échappent rarement à la pauvreté, mais qu’on ne trouve pas toujours chez les hôtes les plus magnifiques ; rien ne manquait à celle-ci, ni l’esprit, ni la grâce, ni la coquetterie, plus rares que la munificence. Quand Germain se fut retiré après avoir tout préparé pour le coucher de son nouveau maître Bernard éprouva un plaisir d’enfant à examiner et à toucher les mille petits objets de toilette dont il avait oublié l’usage. Nous n’oserions dire, par exemple, dans quels ravissemens le plongèrent la vue des flacons d’eau de Portugal et la senteur des savons parfumés. Il faut avoir passé six ans chez les Tartares pour comprendre ces puérilités. De chaque côté de la glace, à demi cachés par des touffes d’asters, de dahlias et de chrysanthèmes épanouis dans des vases pansus du Japon ; reluisaient des poignards, des pistolets damasquinés, diamans et bijoux des guerriers. Sur un coin de la cheminée, une coupe d’un travail précieux regorgeait de pièces d’or, comme oubliées là par mégarde. Bernard ne s’arrêta ni devant l’or, ni devant les fleurs ni même devant les armes. En rôdant autour de la chambre, il tomba en extase devant un plateau de vermeil chargé dé cigares que Mme de Vaubert avait envoyé chercher à la ville, chez un vieil amateur de ses amis : attention hospitalière qui n’aurait aujourd’hui rien que de simple et de banal, mais qui pouvait passer alors pour un trait d’audace et de génie. Il en prit un, l’alluma à la flamme d’une bougie, puis, étendu mollement dans une bergère, enveloppé d’une robe de cachemire, les pieds dans des babouches turques, il pensa d’abord à son père, à l’étrangeté de sa destinée, à la tournure imprévue qu’avaient prise en ce jour les événemens, au parti qu’il lui restait à choisir. Brisé par la fatigue, le front brûlant, la paupière alourdie, bientôt ses idées se troublèrent et se confondirent. Dans cet état d’assoupissement, qu’on pourrait appeler le crépuscule de l’intelligence, il crut voir la fumée de son cigare s’animer et former au-dessus de sa tête des groupes fantastiques. C’étaient tantôt son vieux père et sa vieille mère qui montaient au ciel, assis sur un nuage ; tantôt son empereur, debout sur un rocher, les bras croisés sur sa poitrine ; tantôt la baronne et le marquis se tenant par la main et dansant une sarabande ; tantôt et plus souvent, une figure svelte et gracieuse qui se penchait vers lui et le regardait en souriant. Son cigare achevé, il se jeta au lit, se roula dans la plume, et s’endormit d’un profond sommeil.

Soit lassitude, soit besoin de recueillement, Mlle de La Seiglière avait quitté le salon presqu’en même temps que Bernard. Demeurés seuls au coin du feu, la baronne et le marquis se regardèrent un instant l’un l’autre en silence.

— Eh bien ! marquis, dit enfin la baronne, il est gentil, le petit Bernard ! Le père sentait l’étable et le fils sent le corps-de-garde.

— Le malheureux ! s’écria le marquis arrivé au dernier paroxysme de l’exaspération ; j’ai cru qu’il n’en finirait pas avec sa bataille de la Moscowa. La bataille de la Moscova ! ne voilà-t-il pas une belle affaire ? Qu’est-ce que c’est que ça ? qui connaît ça ? qui parle de ça ? Je n’ai jamais fait la guerre ; mais si je la faisais jamais… Par l’épée de mes aïeux ! madame la baronne, ce serait une autre paire de manches. Tout le monde y passerait ; je ne voudrais même pas qu’il en revînt un invalide. La bataille de la Moscowa ! Et ce faquin qui se donne des airs d’un César et d’un Alexandre ! Les voici pourtant, ces héros ! voici ces fameuses rencontres dont M. de Buonaparte a fait si grand bruit, et que les ennemis de la monarchie font encore sonner si haut ! il se trouve qu’en résumé c’étaient de petits exercices hygiéniques et sanitaires ; les morts se ramassaient eux-mêmes, et les tués ne s’en portent que mieux. Vive Dieu ! quand nous nous en mêlons, nous autres, les choses se passent autrement ; quand un gentilhomme tombe c’est pour ne plus se relever. Mais ne fût-on qu’un Stamply, lorsqu’on s’est fait tuer pour le service de la France, que diable ! c’est le moins qu’on ne vienne pas soi-même le raconter aux gens. S’il avait seulement pour deux sous de cœur, ce garnement rougirait de se sentir en vie, et il s’irait jeter, tête baissée, dans la rivière.

— Que voulez-vous, marquis, ça ne sait pas vivre, dit Mme de Vaubert en souriant.

— Qu’il vive donc, mais qu’il se cache ! Cache ta vie, a dit le sage. S’il aime la gloire comme il le prétend, n’aurait-il pas préférer continuer de passer pour mort au champ d’honneur plutôt que de venir ici traîner ses guêtres, sa honte et sa misère ? Que ne restait-il en Sibérie ? Il était bien là-bas ; il y avait ses habitudes. Ce douillet se plaint du climat : ne dirait-on pas qu’il est né dans de la ouate et qu’il a grandi en serre-chaude ! Les Cosaques sont de braves gens, de mœurs douces et hospitalières. Il les appelle des barbares. Obligez donc ces va-nu pieds ! sauvez-leur la vie ! recueillez-les chez vous ! faites-leur un sort agréable ! Voici la reconnaissance que vous en retirez : ils vous traitent de cannibales. Je jurerais, quoi qu’il en dise, qu’il était là comme un coq-en-pâte ; mais ces vauriens ne savent se tenir nulle part. Et puis ça vient vous parler de patrie, de liberté, de sol natal, de toit paternel qui fume à l’horizon ! grands mots qu’ils mettent en avant pour justifier leurs désordres et pour voiler leur inconduite.

— La patrie, la liberté, le toit paternel, le tout assaisonné d’un million d’héritage, il faut pourtant convenir, ajouta Mme de Vaubert que, sans être précisément-un sacripant, on peut quitter pour moins les bords fleuris du Don et l’intimité des Baskires.

— Un héritage d’un million s’écria le marquis : où diable voulez vous qu’il le prenne ?

— Dans votre poche, répliqua la baronne découragée d’avoir toujours à courir après lui pour le ramener forcément dans le cercle de la question.

— Ah çà ! s’écria M. de La Seiglière, mais c’est donc un homme dangereux, ce Bernard ! S’il me pousse à bout, madame la baronne, on ne sait pas de quoi je suis capable : je le traînerai devant les tribunaux.

— Bien ! dit la baronne, vous lui éviterez ainsi l’ennui de vous y traîner lui-même. De grace, marquis, ne recommençons pas. Le réalité vous enveloppe et vous presse de tours parts. Puisque vous ne pouvez pas lui échapper, osez la regarder en face. Qu’a-t-elle donc à cette heure qui puisse tant vous effrayer ? Le Bernard est en cage ; le lion est muselé, vous tenez votre proie.

— Elle est jolie, ma proie ! Pour Dieu, dites-moi, je vous prie, ce que vous voulez que j’en fasse !

— Le temps vous l’apprendra. Ce matin, il s’agissait d’installer l’ennemi dans la place : c’est fait. Il s’agit maintenant de l’en expulser : ça se fera…

— En attendant, dit le marquis, nous allons en manger de la Sibérie, de la mitraille et de la Moscowa ! Nous allons en avaler des lames de sabre fricassées dans la neige et des biscayens accommodés aux frimas ! Et puis, madame la baronne, ne vous paraît-il pas que je joue ici un vilain rôle et un rôle de vilain ? Ventre-saint-gris ! je jure comme Henri IV, mais il me semble que je vais m’y prendre autrement que le Béarnais pour reconquérir mon royaume.

— Croyez-vous donc, répliqua Mme de Vaubert, que le courage ne procède qu’à coups d’arquebuse et que les grandes actions ne s’accomplissent qu’à la pointe du glaive ? Si la France n’a pas été divisée en ces derniers temps, partagée et tirée au sort comme les vêtemens du Christ, à qui le doit-elle ? En habit brodé, en escarpins et en bas de soie, la jambe droite appuyée sur la gauche et la main passée dans le jabot de sa chemise, M. de Talleyrand a plus fait pour la France que toute cette racaille en culottes de peau qui s’appelait la vieille garde, et qui n’a su rien garder. Pensez-vous, par exemple, n’avoir pas déployé, en ce jour qui s’achève, cent fois plus de génie que n’en montra le Béarnais à la bataille d’Ivry ? Secouer son panache blanc en guise de drapeau, frapper d’estoc et de taille, joncher le sol de morts et de mourans, ne voilà-t-il pas quelque chose de bien difficile ! Ce qui est vraiment glorieux, c’est de triompher sur ce champ de bataille qui s’appelle la vie. Souffrez qu’à ce propos je vous adresse mes complimens. Vous avez eu le sang-froid d’un héros, l’esprit d’un démon et la grâce d’un ange. Tenez-marquis, passez-moi le mot, vous avez été adorable.

— Il est certain, dit le marquis en passant sa jambe droite sur la jambe gauche et en jouant du bout des doigts avec son jabot de dentelle, il est certain que ce malheureux n’y a vu que du feu.

— Ah ! marquis comme vous l’avez assoupli ! D’un gantelet de fer vous avez fait un gant de peau de Suède. Je vous savais brave et vaillant ; mais je dois avouer que j’étais loin de vous soupçonner dans l’esprit une si merveilleuse souplesse. Il est beau d’être le chêne et de savoir plier comme le roseau. Marquis de La Seiglière, le prince de Bénévent a pris votre place au congrès de Vienne.

— Vous croyez, baronne ? demanda M. de La Seiglière en se caressant le menton.

— D’un coup de pouce, vous auriez courbé l’arc de Nemrod, dit en souriant Mme de Vaubert. Vous apprivoiseriez des tigres et vous amèneriez des panthères à vous venir manger dans la main.

— Que voulez-vous ? c’est l’histoire de toutes ces petites gens. De loin, ça ne parle que de nous dévorer ; que nous daignions leur sourire, ça tombent et ça rampe à nos pieds. C’est égal, madame la baronne, je ne suis point encore d’âge à jouer le rôle de don Diègue, et si ce drôle était gentilhomme, je me souviendrais encore des leçons de Saint-George.

— Marquis, répliqua fièrement Mme de Vaubert, si ce drôle était gentilhomme, et que vous fussiez don Diègue, vous n’auriez pas loin à aller pour rencontrer Rodrigue.

À ce moment, la porte du salon s’ouvrit, et Raoul entra, ganté, frisé, tiré à quatre épingles, la paupière clignotante, la bouche épanouie, le visage frais et rosé, aussi irréprochable des pieds à la tête que s’il sortait d’une bonbonnière. Il venait chercher sa mère pour la ramener à Vaubert, et sans doute aussi dans l’espoir de faire sa cour à Mlle de La Seiglière, qu’il n’avait pas vue depuis la veille. À l’apparition de ce beau jeune homme, le marquis et la baronne arrêtèrent sur lui avec complaisance leurs regards rafraîchis et charmés : ce fut pour eux comme l’entrée d’un pur sang Limousin dans un hippodrome encore tout souillé par l’intrusion d’un mulet normand. Il était tard ; la journée touchait à sa fin ; les deux aiguilles de la pendule étaient près de se joindre sur l’émail de la douzième heure. Après avoir tendu sa main au marquis, Mme de Vaubert se retira, appuyée sur le bras de son fils, qu’elle se réserva d’instruire en temps et lieu des événemens à jamais mémorables qui venaient de remplir ce grand jour.

Une heure après, tout reposait sur les deux bords du Clain. M. de La Seiglière, qui s’était endormi sous le coup des émotions violentes qu’il venait d’essuyer, rêvait qu’une innombrable quantité de hussards, tous tués à la bataille de la Moscowa, se partageaient silencieusement ses domaines, et qu’il les voyait s’enfuir au galop, emportant chacun son lot sur la croupe de son cheval, qui un champ, qui un pré qui une ferme ; Bernard galopait en avant avec le parc dans sa valise et le château dans un de ses arçons. N’ayant plus sous les pieds un seul morceau de terre, le marquis éperdu se sentait rouler dans l’espace, comme une comète, et cherchait vainement à se raccrocher aux étoiles. Mme de Vaubert rêvait de son côté, et sonrêve ressemblait fort à un apologue bien connu. Elle voyait une jeune et belle créature, assise sur une fine pelouse, avec un lion énorme amoureusement couché auprès d’elle, une patte sur ses genoux, tandis qu’une troupe de valets, armes de fourches et de bâtons, observait ce qui se passait, cachée derrière un massif de chênes. La jeune fille soutenait d’une main la patte au fauve pelage, et de l’autre, avec une paire de ciseaux, elle rognait les griffes, qui s’allongeaient docilement sous le velours. Quand chaque patte avait subi la même opération, la belle enfant tirait de sa poche une lime au manche d’ivoire, et, prenant entre ses bras la tête à la blonde crinière, elle relevait d’une main délicate les épaisses et lourdes babines, et de l’autre elle limait gentiment une double rangée de dents formidables. Si parfois le patient poussait un rugissement sourd, elle l’apaisait aussitôt en le flattant du geste et de la voix. Cette seconde opération achevée, quand le lion n’avait plus ni crocs ni ongles, la jeune fille se levait, et les valets, sortant de leur cachette, couraient à la bête, qui détalait sans résister, la queue serrée et l’oreille basse. Bernard rêvait, lui, qu’au milieu d’un champ de neige, sous un ciel de glace bleuâtre, il voyait tout d’un coup surgir un beau lis qui parfumait l’air ; mais, comme il s’approchait pour le cueillir, la royale fleur se changeait en une fée aux yeux d’ébène et aux cheveux d’or, qui l’enlevait, à travers les nuages et le déposait sur des rives charmantes où régnait un printemps éternel. Enfin, Raoul rêvait qu’il était au soir de ses noces, et qu’au moment d’ouvrir le bal avec la jeune baronne de Vaubert, il découvrait avec stupeur qu’il avait mis sa cravate à l’envers.


VII.


Mlle de La Seiglière veillait seule. Accoudée sur l’appui d’une fenêtre ouverte, le front appuyé sur sa main, dont les doigts se perdaient sous les nattes de sa chevelure, elle écoutait d’un air distrait les confuses rumeurs qui montaient des champs endormis, concert de l’eau, du feuillage et des brises, nocturne de la création, langage harmonieux des nuits étoilées et sereines. À toutes ces voix et à tous ces murmures, Mlle de La Seiglière mêlait les premiers tressaillemens d’un cœur où la vie commençait à poindre et à se révéler. Il se faisait en elle comme un bruit de source cachée, près de sourdre, et soulevant déjà la mousse et le gazon qui la couvrent. Hélène s’était élevée dans un monde gracieux, élégant et poli, mais peu accidenté, froid, correct, compassé, nous n’avons pas dit ennuyeux. Ses entretiens avec le vieux Stamply, les lettres de Bernard, l’image et le souvenir d’un mort qu’elle n’avait jamais connu, avaient été tout le poème de sa jeunesse. À force d’entendre parler de ce mort, à force de lire et relire ces lettres qui respiraient toutes une adorable piété filiale unie aux exaltations de la gloire, lettres d’enfant autant que de héros, caressantes et chevaleresques toutes écrites dans l’ivresse du triomphe, le lendemain d’un jour de combat, elle en était venue à se prendre pour lui de cette poétique affection qui s’attache à la mémoire des jeunes amis moissonnés avant l’âge. Peu à peu, ce sentiment étrange avait germé et s’était épanoui dans son sein comme une fleur mystérieuse : petite fleur bleue de l’idéal qui parfume le fond des ames, aux heures solitaires, Hélène se penchait sur son cœur pour la voir et pour la respirer. Comment se serait-elle défiée d’un rêve dont elle n’avait jamais entrevu la réalité ? comment aurait-elle pu s’effaroucher d’une ombre dont le corps dormait au tombeau ? Parfois elle emportait ces lettres dans ses excursions, comme elle aurait pu faire d’un livre aimé, et ce matin même, sur la pente des coteaux, assise sous un bouquet de trembles, elle en avait relu la plus touchante, celle dans laquelle Bernard envoyait à son vieux père le premier bout de ruban rouge qui avait brillé sur sa poitrine. Le bout de ruban s’y trouvait encore, terni par la fumée de la poudre et par les baisers du vieux Stamply. Hélène n’avait pu s’empêcher de songer que cela valait bien, à tout prendre, les œillets, les roses ou les camélias que M. de Vaubert portait toujours à sa boutonnière. Elle était donc revenue la tête et l’esprit tout remplis d’expressions de flamme, et de retour au château, à peine entrée dans le salon, on lui avait montré Bernard, Bernard ressuscité, Bernard debout et vivant devant elle. C’était plus qu’il n’en fallait à coup sûr pour surprendre vivement une imagination oisive, qui ne s’était jusqu’à présent exaltée que pour des chimères. L’apparition miraculeuse de ce jeune homme, qui ne ressemblait à rien de ce qu’elle avait vu jusqu’alors, et qui ne répondait pas trop mal au type qu’elle s’en était formé confusément, la position de ce fils qu’elle croyait déshérité par la probité de son père, son air triste et grave, son attitude digne et fière, le belliqueux éclat de son front et de son regard ce qu’il avait enduré et souffert, enfin tous les détails de cette étrange journée avaient produit sur la belle enfant une impression romanesque et profonde ; mais trop loin de soupçonner ce qui se passait dans son être pour pouvoir s’en alarmer, Mlle de La Seiglière s’abandonnait sans trouble aux sensations qui affluaient en elle comme les flots d’une nouvelle vie. Cependant elle comprit que, puisque Bernard vivait, elle n’avait plus le droit de garder les lettres que le vieux Stamply lui avait confiées à son lit de mort. Près de s’en séparer, son cœur se serra ; elle les prit toutes une à une, les relut toutes une dernière fois, puis elle les glissa sous une même enveloppe, après avoir dit un silencieux adieu à ces amies de sa solitude, à ces compagnes de son désœuvrement. Cela fait, la jeune fille revint au balcon, et s’y tint quelque temps encore à regarder les étoiles qui scintillaient au ciel, la blanche vapeur qui traçait dans l’air le cours invisible du Clain, et la lune pareille à un disque de cuivre dont l’horizon rongeait les bords.

Quoiqu’il fît jour depuis plusieurs heures, Bernard se réveilla dans l’obscurité ; seulement un rayon de soleil venant on ne sait d’où coupait en deux l’appartement par une bande lumineuse dans laquelle tournoyait follement un essaim de petites mouches mêlées à un million d’atomes, poussière d’or dans un sillon de feu. Après être resté quelques instans plongé dans cet état de bien-être et de nonchalance qui n’est ni la veille ni le sommeil, tout d’un coup au mugissement sourd de la réalité qui commençait à lui arriver comme le bruit de la marée montante, il se dressa sur son séant, prêta l’oreille, et promena autour de lui un regard étonné. Le bruit se rapprochait, la marée montait toujours. Inquiet, éperdu, il se jeta à bas du lit, tira les rideaux, ouvrit les volets, et, l’esprit et les yeux illuminés en même temps, il vit clair à là fois dans sa chambre et dans sa destinée. L’aigle qui, après s’être endormi libre dans son aire, se réveillerait sur un perchoir, dans une cage de ménagerie, n’éprouverait pas un sentiment de rage et de stupeur plus sombre ni plus terrible que ne le fut celui de Bernard au souvenir de ce qui s’était passé la veille. Il se pressa le front avec désespoir, et se prodigua les noms de lâche, de parjure et d’infâme. Il fut tenté de jeter par la fenêtre les vases du Japon, la coupe aux pièces d’or, les babouches turques, le plateau de cigares, et de consommer l’expiation en se précipitant lui-même. Il voulut aller tordre le col à la baronne ; il chercha quel châtiment il infligerait au marquis ; Hélène elle-même, ne trouva point grâce devant sa colère. Immobile devant une glace, il se demandait si c’était bien son image qu’il y voyait se refléter. Était-ce donc lui en effet ? Traître en un jour à tous ses instincts, traître à ses opinions, à ses sentimens, à son origine, à ses devoirs, à ses résolutions, à ses intérêts même, il avait frayé avec la noblesse et accepté l’hospitalité des spoliateurs et des assassins de son père ! Par quel charme funeste ? par quel enchantement ténébreux ? Indigné de s’être fait jouer comme un enfant, convaincu que le marquis n’était qu’un vieux roué, et sa fille qu’une jeune intrigante élevée à l’école de Mme de Vaubert, dégagé de tous les liens dont on l’avait insidieusement enlacé, honteux et furieux à la fois de s’être laissé enchaîner, comme Gulliver, par des nains, il prit sa cravache, enfonça son chapeau sur sa tête, et, sans vouloir seulement prendre congé de ses hôtes, il sortit du château, décidé à n’y plus rentrer que lorsqu’il en aurait chassé la race des La Seiglière.

En traversant une cour plantée de figuiers, de marronniers et de tilleuls, pour gagner les écuries et seller lui-même le cheval qui l’avait amené, il fut rencontré par Mlle de La Seiglière, qui sortait de son appartement, en simple négligé du matin, encore plus belle ainsi qu’il ne l’avait vue la veille, le front si pur et si serein, la démarche si calme, le regard si limpide, que Bernard, en l’apercevant, sentit sa conviction s’évanouir avec sa colère, de même qu’au soleil levant se disperse et se fond la brume des collines. Soupçonner cette fière et suave créature de ruse, de mensonge, d’intrigue et de duplicité, autant aurait valu accuser de meurtre et de carnage les palombes au plumage ardoisé qui se becquetaient sur le toit du colombier voisin. La jeune fille alla droit au jeune homme.

— Monsieur, je vous cherchais, dit-elle.

À ce timbre de voix plus doux et plus frais que l’haleine embaumée du printemps, plus franc, plus loyal et sincère que le son de l’or sans alliage, Bernard tressaillit, et le charme recommença. Hélène et lui se trouvaient en cet instant près d’une petite porte qui donnait sur la campagne. Hélène l’ouvrit, et, passant sa main sur le bras de Bernard :

— Venez, ajouta-t-elle. Il est encore de bonne heure, et mon père s’est vanté hier soir en vous offrant d’aller battre avec vous, ce matin, nos landes et nos guérets. Vous serez obligé de vous contenter d’une promenade avec moi à travers champs. Vous y perdrez ; mais les fièvres y gagneront.

— Tenez, mademoiselle, dit Bernard d’une voix tremblante en se dégageant doucement de la main d’Hélène, je vous vénère et vous honore. Je vous crois aussi noble que belle ; je sens que douter de vous, ce serait douter de Dieu même. Vous avez aimé mon père ; vous avez été l’ange gardien de sa vieillesse. Vous l’avez assisté souffrant ; vous vous êtes assise à son chevet ; vous l’avez aidé à mourir. Soyez-en remerciée et bénie. Vous avez rempli les devoirs de l’absent ; je vous en garderai dans mon cœur une reconnaissance éternelle. Cependant laissez-moi partir. Je ne saurais vous expliquer les motifs impérieux qui m’en font une loi ; mais puisque je la subis, cette loi, puisque j’ai la force de m’arracher à la la grâce de vos instances, vous devez comprendre, mademoiselle, que les motifs qui me commandent sont bien impérieux en effet.

— Monsieur, répondit Mlle de La Seiglière, qui croyait connaître ces motifs dont parlait Bernard ; si vous êtes seul ici-bas, si vous n’avez point d’affection sérieuse qui vous appelle ailleurs, si votre cœur est libre de tout lien, je ne sais rien qui vous puisse dispenser de vivre au milieu de nous.

— Je suis seul ici-bas, et mon cœur est libre de tout lien, répliqua tristement le jeune homme ; mais songez que je ne suis qu’un soldat de mœurs rudes et sans doute grossières. Je n’ai ni les goûts, ni les habitudes, ni les opinions de monsieur votre père. Étranger au monde où vous vivez, j’y serais importun, et moi-même j’y souffrirais peut-être.

— N’est-ce que cela, monsieur ? dit Hélène. Mais songez donc à votre tour que vous êtes ici sur vos terres, et que nul ne songera jamais à contrarier vos goûts, vos habitudes et vos opinions. Mon père est un esprit aimable, indulgent et facile. Vous nous verrez à vos heures ; si vous le préférez, vous ne nous verrez jamais. Vous choisirez le genre de vie qui vous conviendra le mieux, et, à part la température, dont nous ne saurions disposer, il ne tiendra qu’à vous de vous croire encore en pleine Sibérie. Seulement vous ne gèlerez pas, et vous aurez la France à votre porte.

— Soyez sûre, mademoiselle, répondit Bernard, que ma place n’est point chez le marquis de La Seiglière.

— C’est me faire entendre, monsieur, que ce n’est point ici notre place, répondit Mlle de La Seiglière, car nous sommes ici chez vous.

Ainsi ces deux cœurs honnêtes et charmans abdiquaient chacun de son côté pour ne pas s’humilier l’un l’autre. Bernard rougit, se troubla et se tut.

— Vous voyez bien, monsieur, que vous ne pouvez pas partir et que vous ne partirez pas. Venez, ajouta Hélène en reprenant le bras du jeune homme. Je vous ai hier transmis, pour ainsi dire, les derniers jours de votre père ; il me reste encore un dépôt qu’il m’a confié à son lit de mort, et que je tiens à vous remettre.

À ces mots, elle entraîna Bernard, qui la suivit encore une fois, et tous deux s’enfoncèrent dans un sentier couvert qui courait à travers les terres entre deux haies d’épines et de troënes. Il faisait une de ces riantes matinées que n’ont point encore voilées les mélancolies de l’automne. Bernard reconnaissait les sites au milieu desquels il s’était élevé, à chaque pas, il éveillait un souvenir ; à chaque détour de haie, il rencontrait une fraîche image de ses jeunes années. Ainsi marchant, tous deux s’entretenaient des jours écoulés. Bernard disait son enfance turbulente ; Hélène racontait sa jeunesse grave et sérieuse. Parfois ils s’arrêtaient, soit pour échanger une idée, une observation ou un sentiment, soit pour cueillir les menthes et les digitales qui bordaient les marges du chemin, soit pour admirer les effets de lumière sur les prés et sur les coteaux ; puis, tout surpris de quelque révélation sympathique, ils poursuivaient leur route en silence jusqu’à ce qu’un nouvel incident vint interrompre le langage muet de leurs âmes. S’il paraissait étrange, disons le mot, inconvenant, à quelques esprits rigoristes et timorés que la fille du marquis de La Seiglière se promenât, en toilette du matin, au bras de ce jeune homme qu’elle avait vue la veille pour la première fois, c’est que ces esprits, dont nous respectons d’ailleurs les susceptibilités exquises, oublieraient que Mlle de La Seiglière était trop chaste et trop pure pour avoir la pudeur et la retenue que le monde enseigne à ses vestales ; nous leur rappellerions aussi qu’Hélène avait grandi dans là solitude et dans la liberté, et qu’enfin, en suivant le secret penchant de son cœur, elle croyait accomplir un devoir. Au bout d’une heure de marche, ils arrivèrent, sans y songer et sans l’avoir cherchée, à la ferme où Bernard était né. À la vue de cette humble habitation où rien n’avait changé, Bernard ne put retenir son émotion. Il voulut tout revoir et tout visiter ; puis il alla s’asseoir auprès d’Hélène, dans la cour, sur ce même banc où son père s’êtait assis quelques jours avant d’expirer. Tous deux étaient attendris, et ils restèrent silencieux. Quand Bernard releva sa tête, qu’il avait tenue long-temps entre ses mains, son visage était mouillé de larmes.

— Mademoiselle, dit-il en se tournant vers Hélène, j’ai raconté hier devant vous six années d’exil et de dur esclavage. Vous êtes bonne, je le sais, je le sens. Peut-être avez-vous plaint mon martyre, et pourtant, dans ce récit indiscret de mes maux et de mes misères, je n’ai pas fait entrer la plus cruelle de mes tortures. Cette torture n’a point cessé, je la porte en moi comme un vautour qui me ronge le sein. Quand je quittai mon père, il était vieux déjà et seul au monde. Vainement m’objecta-t-il qu’il n’avait plus que moi sur la terre. Je le délaissai sans pitié pour courir après ce fantôme qui s’appelle la gloire. Au milieu du bruit des camps et des enivremens de la guerre, je ne songeai pas que j’étais un ingrat ; dans le silence de la captivité je me sentis écrasé tout d’un coup sous le poids d’une pensée terrible. Je me représentai mon vieux père sans parens, sans amis, sans famille, frappé d’abandon, pleurant ma mort, mnais accusant ma vie. Dès lors, cette pensée qu’il se plaignait de moi et qu’il accusait ma tendresse ne me donna ni trêve ni merci ; ce devint le mal de mon cœur, et je me demande encore à cette heure s’il m’a pardonné en mourant.

— Il est mort en bénissant votre mémoire, répondit jeune fille ; il est parti joyeux, avec le doux espoir d’aller vous embrasser là-haut.

— Jamais ne parla-t-il de moi avec amertume ?

— Il ne parla jamais de vous qu’avec amour et qu’avec enthousiasme.

— Jamais n’a-t-il maudit mon départ ?

— Il n’a jamais que tressailli d’orgueil à l’idée de vos glorieux travaux. Vous n’étiez plus pour lui, et cependant vous étiez encore sa vie tout entière. Il vous pleurait, et cependant il n’existait qu’en vous et que par vous. Près d’expirer, il me livra vos lettres comme ce qui lui restait de plus cher et de plus précieux à léguer. Ces lettres, les voici, dit Hélène en les tirant d’un sac de velours et en les remettant à Bernard ; elles m’ont appris à connaître et à aimer la France, et j’ai vu souvent votre père les tremper de ses pleurs et de ses baisers.

— Mademoiselle, dit Bernard d’une voix émue, vous qui avez aidé le père à mourir et qui aidez le fils à vivre, soyez remerciée et bénie encore une fois.

Ils s’en retournèrent plus silencieux qu’ils n’étaient venus. Encore sous le coup du rêve affreux qu’il avait fait la nuit, M. de La Seiglière reçut cordialement Bernard, qui ne put se dispenser de s’asseoir à la table du déjeuner, entre le marquis et sa fille. Livré à lui-même, le marquis fut charmant, et s’il lui échappa quelques imprudences, ces étourderies eurent un caractère de franchise et de loyauté qui ne déplurent point à la nature loyale et franche de son hôte. Le repas achevé, la journée s’écoula comme un rêve, Bernard toujours prêt à partir, et toujours empêché par quelque nouvel épisode. Il feuilleta des albums avec Hélène, passa dans la salle de billard avec le marquis, se laissa promener en calèche découverte, visita les écuries du château, parla de chevaux avec le vieux gentilhomme, qui les aimait et prétendait s’y connaître. Dans l’après-midi survint Mme de Vaubert, qui déploya toutes les chatteries de sa grace et de son esprit. Le dîner fut presque joyeux. Le soir, au coin du feu, Bernard s’oublia encore une fois à raconter ses batailles. Bref, sur le coup de minuit, après avoir serré la main du marquis, il se retira dans son appartement, et, tout en se promettant de s’éloigner le lendemain, il fuma un cigare, se coucha et fit de doux songes.

Que devenait cependant notre jeune baron ? Dans la matinée de ce même jour, Mme de Vaubert, qui avait détourné son fils de se présenter, la veille, au château, le fit appeler auprès d’elle.

— Raoul, lui dit-elle aussitôt, m’aimez-vous ?

— Quelle question ma mère, répondit le jeune homme.

— M’êtes-vous dévoué corps et âme ?

— En avez-vous jamais douté ?

— Si de graves intérêts qui me concernent vous obligeaient de partir pour Paris ?

— Je partirais.

— Immédiatement ?

— Je vais partir.

— Sans perdre une heure ?

— Je pars dit Raoul en prenant son chapeau.

— C’est bien, dit Mme de Vaubert. Cette lettre renferme mes instructions ; vous ne l’ouvrirez qu’à Paris. La malle de Bordeaux passera à Poitiers dans deux heures. Voici de l’or. Embrassez-moi. Maintenant, partez.

— Sans présenter mes adieux au marquis et mes hommages à sa fille ? demanda Raoul hésitant.

— Je m’en charge, dit la baronne.

— Cependant…

— Raoul, m’aimez-vous ?

— Que penseront ?…

— M’êtes-vous dévoué ?

— Ma mère, je suis parti.

Trois heures après, M. de Vaubert roulait vers Paris, moins perplexe et moins intrigué qu’on ne pourrait se l’imaginer, et convaincu que sa mère l’envoyait tout simplement acheter les présens de noce. À peine arrivé, il brisa le cachet de l’enveloppe qui renfermait les instructions de la baronne, et il fut les lignes suivantes :

« Amusez-vous, voyez le monde, ne fréquentez que des gens de votre rang, ne dérogez en rien ni jamais, ménagez votre jeunesse, ne songez à revenir que lorsque je vous rappellerai, et reposez-vous sur moi du soin de votre bonheur »

Raoul ne comprit pas et ne chercha point à comprendre. Le lendemain, il marchait gravement sur le boulevard, l’air froid et compassé, et, au milieu des splendeurs de ce Paris qu’il voyait pour la première fois, aussi peu curieux de voir et d’observer que s’il se promenait sur ses terres.

  1. Voyez les livraisons des 1er et 15 septembre.