Mademoiselle de Maupin/Édition 1880/Chapitre 11

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
G. Charpentier (p. 258-308).


XI


Beaucoup de choses sont ennuyeuses : il est ennuyeux de rendre l’argent qu’on avait emprunté, et qu’on s’était accoutumé à regarder comme à soi ; il est ennuyeux de caresser aujourd’hui la femme qu’on aimait hier ; il est ennuyeux d’aller dans une maison à l’heure du dîner, et de trouver que les maîtres sont partis pour la campagne depuis un mois ; il est ennuyeux de faire un roman, et plus ennuyeux de le lire ; il est ennuyeux d’avoir un bouton sur le nez et les lèvres gercées le jour où l’on va rendre visite à l’idole de son cœur ; il est ennuyeux d’être chaussé de bottes facétieuses, souriant au pavé par toutes leurs coutures, et surtout de loger le vide derrière les toiles d’araignée de son gousset ; il est ennuyeux d’être portier ; il est ennuyeux d’être empereur ; il est ennuyeux d’être soi, et même d’être un autre ; il est ennuyeux d’aller à pied parce que l’on se fait mal à ses cors, à cheval parce que l’on s’écorche l’antithèse du devant, en voiture parce qu’un gros homme se fait immanquablement un oreiller de votre épaule, sur le paquebot parce que l’on a le mal de mer et qu’on se vomit tout entier ; — il est ennuyeux d’être en hiver parce que l’on grelotte, et en été parce qu’on sue ; mais ce qu’il y a de plus ennuyeux sur terre, en enfer et au ciel, c’est assurément une tragédie, à moins que ce ne soit un drame ou une comédie.

Cela me fait réellement mal au cœur. — Qu’y a-t-il de plus niais et de plus stupide ? Ces gros tyrans à voix de taureau, qui arpentent le théâtre d’une coulisse à l’autre, en faisant aller comme des ailes de moulin leurs bras velus, emprisonnés dans des bas de couleur de chair, ne sont-ils pas de piètres contrefaçons de Barbe-Bleue ou de Croquemitaine ? Leurs rodomontades feraient pouffer de rire quiconque se pourrait tenir éveillé.

Les amantes infortunées ne sont pas moins ridicules. — C’est quelque chose de divertissant que de les voir s’avancer, vêtues de noir ou de blanc, avec des cheveux qui pleurent sur leurs épaules, des manches qui pleurent sur leurs mains, et le corps prêt à saillir de leur corset comme un noyau qu’on presse entre les doigts ; ayant l’air de traîner le plancher à la semelle de leurs souliers de satin, et, dans les grands mouvements de passion, repoussant leur queue en arrière avec un petit coup de talon. — Le dialogue, exclusivement composé de oh ! et de ah ! qu’elles gloussent en faisant la roue, est vraiment une agréable pâture et de facile digestion. — Leurs princes sont aussi fort charmants ; ils sont seulement un peu ténébreux et mélancoliques, ce qui ne les empêche pas d’être les meilleurs compagnons qui soient au monde et ailleurs.

Quant à la comédie qui doit corriger les mœurs, et qui s’acquitte heureusement assez mal de son devoir, je trouve que les sermons des pères et les rabâcheries des oncles sont aussi assommants sur le théâtre que dans la réalité. — Je ne suis pas d’avis que l’on double le nombre des sots en les représentant ; il y en a déjà bien assez comme cela, Dieu merci, et la race n’est pas près de finir. — Où est la nécessité que l’on fasse le portrait de quelqu’un qui a un groin de porc ou un mufle de bœuf, et qu’on recueille les billevesées d’un manant que l’on jetterait par la fenêtre s’il venait chez vous ? L’image d’un cuistre est aussi peu intéressante que ce cuistre lui-même, et pour être vu au miroir, ce n’en est pas moins un cuistre. — Un acteur qui parviendrait à imiter parfaitement les poses et les manières des savetiers ne m’amuserait pas beaucoup plus qu’un savetier réel.

Mais il est un théâtre que j’aime, c’est le théâtre fantastique, extravagant, impossible, où l’honnête public sifflerait impitoyablement dès la première scène, faute d’y comprendre un mot.

C’est un singulier théâtre que celui-là. — Des vers luisants y tiennent lieu de quinquets ; un scarabée battant la mesure avec ses antennes est placé au pupitre. Le grillon y fait sa partie ; le rossignol est première flûte ; de petits sylphes, sortis de la fleur des pois, tiennent des basses d’écorce de citron entre leurs jolies jambes plus blanches que l’ivoire, et font aller à grand renfort de bras des archets faits avec un cil de Titania sur des cordes de fil d’araignée ; la petite perruque à trois marteaux dont est coiffé le scarabée chef d’orchestre frissonne de plaisir, et répand autour d’elle une poussière lumineuse, tant l’harmonie est douce et l’ouverture bien exécutée !

Un rideau d’ailes de papillon, plus mince que la pellicule intérieure d’un œuf, se lève lentement après les trois coups de rigueur. La salle est pleine d’âmes de poëtes assises dans des stalles de nacre de perle, et qui regardent le spectacle à travers des gouttes de rosée montées sur le pistil d’or des lis. — Ce sont leurs lorgnettes.

Les décorations ne ressemblent à aucune décoration connue ; le pays qu’elles représentent est plus ignoré que l’Amérique avant sa découverte. — La palette du peintre le plus riche n’a pas la moitié des tons dont elles sont diaprées : tout y est peint de couleurs bizarres et singulières : la cendre verte, la cendre bleue, l’outremer, les laques jaunes et rouges y sont prodigués.

Le ciel, d’un bleu verdissant, est zébré de larges bandes blondes et fauves ; de petits arbres fluets et grêles balancent sur le second plan leur feuillage clair-semé, couleur de rose sèche ; les lointains, au lieu de se noyer dans leur vapeur azurée, sont du plus beau vert-pomme, et il s’en échappe çà et là des spirales de fumée dorée. — Un rayon égaré se suspend au fronton d’un temple ruiné ou à la flèche d’une tour. — Des villes pleines de clochetons, de pyramides, de dômes, d’arcades et de rampes sont assises sur les collines et se réfléchissent dans des lacs de cristal ; de grands arbres aux larges feuilles, profondément découpées par les ciseaux des fées, enlacent inextricablement leurs troncs et leurs branches pour faire les coulisses. Les nuages du ciel s’amassent sur leurs têtes comme des flocons de neige, et l’on voit scintiller dans leurs interstices les yeux des nains et des gnomes, leurs racines tortueuses se plongent dans le sol comme le doigt d’une main de géant. Le pivert les frappe en mesure avec son bec de corne, et des lézards d’émeraude se chauffent au soleil sur la mousse de leurs pieds.

Le champignon regarde la comédie son chapeau sur la tête, comme un insolent qu’il est : la violette mignonne se dresse sur la pointe de ses petits pieds entre deux brins d’herbe, et ouvre toutes grandes ses prunelles bleues, afin de voir passer le héros.

Le bouvreuil et la linotte se penchent au bout des rameaux pour souffler les rôles aux acteurs.

À travers les grandes herbes, les hauts chardons pourprés et les bardanes aux feuilles de velours, serpentent, comme des couleuvres d’argent, des ruisseaux faits avec les larmes des cerfs aux abois : de loin en loin, on voit briller sur le gazon les anémones pareilles à des gouttes de sang, et se rengorger les marguerites la tête chargée d’une couronne de perles, comme de véritables duchesses.

Les personnages ne sont d’aucun temps ni d’aucun pays ; ils vont et viennent sans que l’on sache pourquoi ni comment ; ils ne mangent ni ne boivent, ils ne demeurent nulle part et n’ont aucun métier ; ils ne possèdent ni terres, ni rentes, ni maisons ; quelquefois seulement ils portent sous le bras une petite caisse pleine de diamants gros comme des œufs de pigeon ; en marchant, ils ne font pas tomber une seule goutte de pluie de la pointe des fleurs et ne soulèvent pas un seul grain de la poussière des chemins.

Leurs habits sont les plus extravagants et les plus fantasques du monde. Des chapeaux pointus comme des clochers avec des bords aussi larges qu’un parasol chinois et des plumes démesurées arrachées à la queue de l’oiseau de paradis et du phénix ; des capes rayées de couleurs éclatantes, des pourpoints de velours et de brocart, laissant voir leur doublure de satin ou de toile d’argent par leurs crevés galonnés d’or ; des hauts-de-chausses bouffants et gonflés comme des ballons ; des bas écarlates à coins brodés, des souliers à talons hauts et à larges rosettes ; de petites épées fluettes, la pointe en l’air, la poignée en bas, toutes pleines de ganses et de rubans ; — voilà pour les hommes.

Les femmes ne sont pas moins curieusement accoutrées.

— Les dessins de Della Bella et de Romain de Hooge peuvent servir à se représenter le caractère de leur ajustement : ce sont des robes étoffées, ondoyantes, avec de grands plis qui chatoient comme des gorges de tourterelles et reflètent toutes les teintes changeantes de l’iris, de grandes manches d’où sortent d’autres manches, des fraises de dentelles déchiquetées à jour, qui montent plus haut que la tête à laquelle elles servent de cadre, des corsets chargés de nœuds et de broderies, des aiguillettes, des joyaux bizarres, des aigrettes de plumes de héron, des colliers de grosses perles, des éventails de queue de paon avec des miroirs au milieu, de petites mules et des patins, des guirlandes de fleurs artificielles, des paillettes, des gazes lamées, du fard, des mouches, et tout ce qui peut ajouter du ragoût et du piquant à une toilette de théâtre.

C’est un goût qui n’est précisément ni anglais, ni allemand, ni français, ni turc, ni espagnol, ni tartare, quoiqu’il tienne un peu de tout cela, et qu’il ait pris à chaque pays ce qu’il avait de plus gracieux et de plus caractéristique. — Des acteurs ainsi habillés peuvent dire tout ce qu’ils veulent sans choquer la vraisemblance. La fantaisie peut courir de tous côtés, le style dérouler à son aise ses anneaux diaprés, comme une couleuvre qui se chauffe au soleil ; les concetti les plus exotiques épanouir sans crainte leurs calices singuliers et répandre autour d’eux leur parfum d’ambre et de musc. — Rien ne s’y oppose, ni les lieux, ni les noms, ni le costume.

Comme ce qu’ils débitent est amusant et charmant ! Ce ne sont pas eux, les beaux acteurs, qui iraient, comme ces hurleurs de drame, se tordre la bouche et se sortir les yeux de la tête pour dépêcher la tirade à effet ; — au moins ils n’ont pas l’air d’ouvriers à la tâche, de bœufs attelés à l’action et pressés d’en finir ; ils ne sont pas plâtrés de craie et de rouge d’un demi-pouce d’épaisseur ; ils ne portent pas des poignards de fer-blanc, et ils ne tiennent pas en réserve sous leur casaque une vessie de porc remplie de sang de poulet ; ils ne traînent pas le même lambeau taché d’huile pendant des actes entiers.

Il parlent sans se presser, sans crier, comme des gens de bonne compagnie qui n’attachent pas grande importance à ce qu’ils font : l’amoureux fait à l’amoureuse sa déclaration de l’air le plus détaché du monde ; tout en causant, il frappe sa cuisse du bout de son gant blanc, ou rajuste ses canons. La dame secoue nonchalamment la rosée de son bouquet, et fait des pointes avec sa suivante ; l’amoureux se soucie très-peu d’attendrir sa cruelle : sa principale affaire est de laisser tomber de sa bouche des grappes de perles, des touffes de roses, et de semer en vrai prodigue les pierres précieuses poétiques ; — souvent même il s’efface tout à fait, et laisse l’auteur courtiser sa maîtresse pour lui. La jalousie n’est pas son défaut, et son humeur est des plus accommodantes. Les yeux levés vers les bandes d’air et les frises du théâtre, il attend complaisamment que le poëte ait achevé de dire ce qui lui passait par la fantaisie pour reprendre son rôle et se remettre à genoux.

Tout se noue et se dénoue avec une insouciance admirable : les effets n’ont point de cause, et les causes n’ont point d’effet ; le personnage le plus spirituel est celui qui dit le plus de sottises ; le plus sot dit les choses les plus spirituelles ; les jeunes filles tiennent des discours qui feraient rougir des courtisanes ; les courtisanes débitent des maximes de morale. Les aventures les plus inouïes se succèdent coup sur coup sans qu’elles soient expliquées ; le père noble arrive tout exprès de la Chine dans une jonque de bambou pour reconnaître une petite fille enlevée ; les dieux et les fées ne font que monter et descendre dans leurs machines. L’action plonge dans la mer sous le dôme de topaze des flots, et se promène au fond de l’Océan, à travers les forêts de coraux et de madrépores, ou elle s’élève au ciel sur les ailes de l’alouette et du griffon. — Le dialogue est très-universel ; le lion y contribue par un oh ! oh ! vigoureusement poussé ; la muraille parle par ses crevasses, et, pourvu qu’il ait une pointe, un rébus ou un calembour à y jeter, chacun est libre d’interrompre la scène la plus intéressante : la tête d’âne de Bottom est aussi bien venue que la tête blonde d’Ariel ; — l’esprit de l’auteur s’y fait voir sous toutes les formes ; et toutes ces contradictions sont comme autant de facettes qui en réfléchissent les différents aspects, en y ajoutant les couleurs du prisme.

Ce pêle-mêle et ce désordre apparents se trouvent, au bout du compte, rendre plus exactement la vie réelle sous ses allures fantasques que le drame de mœurs le plus minutieusement étudié. — Tout homme renferme en soi l’humanité entière, et en écrivant ce qui lui vient à la tête, il réussit mieux qu’en copiant à la loupe les objets placés en dehors de lui.

Ô la belle famille ! — jeunes amoureux romanesques, demoiselles vagabondes, serviables suivantes, bouffons caustiques, valets et paysans naïfs, rois débonnaires, dont le nom est ignoré de l’historien, et le royaume du géographe ; graciosos bariolés, clowns aux reparties aiguës et aux miraculeuses cabrioles ; ô vous qui laissez parler le libre caprice par votre bouche souriante, je vous aime et je vous adore entre tous et sur tous : — Perdita, Rosalinde, Célie, Pandarus, Parolles, Silvio, Léandre et les autres, tous ces types charmants, si faux et si vrais, qui, sur les ailes bigarrées de la folie, s’élèvent au-dessus de la grossière réalité, et dans qui le poëte personnifie sa joie, sa mélancolie, son amour et son rêve le plus intime sous les apparences les plus frivoles et les plus dégagées.

Dans ce théâtre, écrit pour les fées, et qui doit être joué au clair de lune, il est une pièce qui me ravit principalement ; — c’est une pièce si errante, si vagabonde, dont l’intrigue est si vaporeuse et les caractères si singuliers, que l’auteur lui-même, ne sachant quel titre lui donner, l’a appelée Comme il vous plaira, nom élastique, et qui répond à tout.

En lisant cette pièce étrange, on se sent transporté dans un monde inconnu, dont on a pourtant quelque vague réminiscence : on ne sait plus si l’on est mort ou vivant, si l’on rêve ou si l’on veille ; de gracieuses figures vous sourient doucement, et vous jettent, en passant, un bonjour amical ; vous vous sentez ému et troublé à leur vue, comme si, au détour d’un chemin, vous rencontriez tout à coup votre idéal, ou que le fantôme oublié de votre première maîtresse se dressât subitement devant vous. Des sources coulent en murmurant des plaintes à demi étouffées ; le vent remue les vieux arbres de l’antique forêt sur la tête du vieux duc exilé, avec des soupirs compatissants ; et, lorsque James le mélancolique laisse aller au fil de l’eau, avec les feuilles du saule, ses philosophiques doléances, il vous semble que c’est vous-même qui parlez, et que la pensée la plus secrète et la plus obscure de votre cœur se révèle et s’illumine.

Ô jeune fils du brave chevalier Rowland des Bois, tant maltraité du sort ! je ne puis m’empêcher d’être jaloux de toi ; tu as encore un serviteur fidèle, le bon Adam, dont la vieillesse est si verte sous la neige de ses cheveux. — Tu es banni, mais au moins tu l’es après avoir lutté et triomphé ; ton méchant frère t’enlève tout ton bien, mais Rosalinde te donne la chaîne de son cou ; tu es pauvre, mais tu es aimé ; tu quittes ta patrie, mais la fille de ton persécuteur te suit au delà des mers.

Les noires Ardennes ouvrent, pour te recevoir et te cacher, leurs grands bras de feuillage ; la bonne forêt, pour te coucher, amasse au fond de ses grottes sa mousse la plus soyeuse ; elle incline ses arceaux sur ton front, afin de te garantir de la pluie et du soleil ; elle te plaint avec les larmes de ses sources et les soupirs de ses faons et de ses daims qui brament ; elle fait de ses rochers de complaisants pupitres pour tes épîtres amoureuses ; elle te prête les épines de ses buissons pour les suspendre, et ordonne à l’écorce de satin de ses trembles de céder à la pointe de ton stylet quand tu veux y graver le chiffre de Rosalinde.

Si l’on pouvait, jeune Orlando, avoir comme toi une grande forêt ombreuse pour se retirer et s’isoler dans sa peine, et si, au détour d’une allée, on rencontrait celle que l’on cherche, reconnaissable, quoique déguisée ! — Mais, hélas ! le monde de l’âme n’a pas d’Ardennes verdoyantes, et ce n’est que dans le parterre de poésie que s’épanouissent ces petites fleurs capricieuses et sauvages dont le parfum fait tout oublier. Nous avons beau verser des larmes, elles ne forment pas de ces belles cascades argentines ; nous avons beau soupirer, aucun écho complaisant ne se donne la peine de nous renvoyer nos plaintes ornées d’assonances et de concetti. — C’est en vain que nous accrochons des sonnets aux piquants de toutes les ronces, jamais Rosalinde ne les ramasse, et c’est gratuitement que nous entaillons l’écorce des arbres de chiffres amoureux.

Oiseaux du ciel, prêtez-moi chacun une plume, l’hirondelle comme l’aigle, le colibri comme l’oiseau roc, afin que je m’en fasse une paire d’ailes pour voler haut et vite par des régions inconnues, où je ne retrouve rien qui rappelle à mon souvenir la cité des vivants, où je puisse oublier que je suis moi, et vivre d’une vie étrange et nouvelle, plus loin que l’Amérique, plus loin que l’Afrique, plus loin que l’Asie, plus loin que la dernière île du monde, par l’océan de glace, au delà du pôle où tremble l’aurore boréale, dans l’impalpable royaume où s’envolent les divines créations des poëtes et les types de la suprême beauté.

Comment supporter les conversations ordinaires dans les cercles et les salons, quand on t’a entendu parler, étincelant Mercutio, dont chaque phrase éclate en pluie d’or et d’argent, comme une bombe d’artifices sous un ciel semé d’étoiles ? Pâle Desdémona, quel plaisir veux-tu que l’on prenne, après la romance du Saule, à aucune musique terrestre ? Quelles femmes ne semblent pas laides à côté de vos Vénus, sculpteurs antiques, poëtes aux strophes de marbre ?

Ah ! malgré l’étreinte furieuse dont j’ai voulu enlacer le monde matériel au défaut de l’autre, je sens que je suis mal né, que la vie n’est pas faite pour moi, et qu’elle me repousse ; je ne puis me mêler à rien : quelque chemin que je suive, je me fourvoie ; l’allée unie, le sentier rocailleux me conduisent également à l’abîme. Si je veux prendre mon essor, l’air se condense autour de moi, et je reste pris, les ailes étendues sans les pouvoir refermer. — Je ne puis ni marcher ni voler ; le ciel m’attire quand je suis sur terre, la terre quand je suis au ciel ; en haut, l’aquilon m’arrache les plumes ; en bas, les cailloux m’offensent les pieds. J’ai les plantes trop tendres pour cheminer sur les tessons de verre de la réalité : l’envergure trop étroite pour planer au-dessus des choses, et m’élever, de cercle en cercle, dans l’azur profond du mysticisme, jusqu’aux sommets inaccessibles de l’éternel amour ; je suis le plus malheureux hippogriffe, le plus misérable ramassis de morceaux hétérogènes qui ait jamais existé, depuis que l’Océan aime la lune, et que les femmes trompent les hommes : la monstrueuse Chimère, mise à mort par Bellérophon, avec sa tête de vierge, ses pattes de lion, son corps de chèvre et sa queue de dragon, était un animal d’une composition simple auprès de moi.

Dans ma frêle poitrine habitent ensemble les rêveries semées de violettes de la jeune fille pudique et les ardeurs insensées des courtisanes en orgie : mes désirs vont, comme les lions, aiguisant leurs griffes dans l’ombre et cherchant quelque chose à dévorer ; mes pensées, plus fiévreuses et plus inquiètes que les chèvres, se suspendent aux crêtes les plus menaçantes ; ma haine, toute bouffie de poison, entortille en nœuds inextricables ses replis écaillés, et se traîne longuement dans les ornières et les ravins.

C’est un étrange pays que mon âme, un pays florissant et splendide en apparence, mais plus saturé de miasmes putrides et délétères que le pays de Batavia : le moindre rayon de soleil sur la vase y fait éclore les reptiles et pulluler les moustiques ; — les larges tulipes jaunes, les nagassaris et les fleurs d’angsoka y voilent pompeusement d’immondes charognes. La rose amoureuse ouvre ses lèvres écarlates, et fait voir en souriant ses petites dents de rosée aux galants rossignols qui lui récitent des madrigaux et des sonnets : rien n’est plus charmant ; mais il y a cent à parier contre un que, dans l’herbe, au bas du buisson, un crapaud hydropique rampe sur des pattes boiteuses, et argente son chemin avec sa bave.

Voilà des sources plus claires et plus limpides que le diamant le plus pur ; mais il vaudrait mieux pour vous puiser l’eau stagnante du marais sous son manteau de joncs pourris et de chiens noyés, que de tremper votre coupe à cette onde. — Un serpent est caché au fond, et tourne sur lui-même avec une effrayante rapidité en dégorgeant son venin.

Vous avez planté du blé ; il pousse de l’asphodèle, de la jusquiame, de l’ivraie et de pâles ciguës aux rameaux vert-de-grisés. Au lieu de la racine que vous aviez enfouie, vous êtes tout surpris de voir sortir de terre les jambes velues et tortillées de la noire mandragore.

Si vous y laissez un souvenir, et que vous veniez le reprendre quelque temps après, vous le retrouverez plus verdi de mousse et plus fourmillant de cloportes et d’insectes dégoûtants qu’une pierre posée sur le terrain humide d’une cave.

N’essayez pas d’en franchir les ténébreuses forêts ; elles sont plus impraticables que les forêts vierges d’Amérique et que les jongles de Java : des lianes fortes comme des câbles courent d’un arbre à l’autre ; des plantes, hérissées et pointues comme des fers de lance, obstruent tous les passages ; le gazon lui-même est couvert d’un duvet brûlant comme celui de l’ortie. Aux arceaux du feuillage se suspendent par les ongles de gigantesques chauves-souris du genre vampire ; des scarabées d’une grosseur énorme agitent leurs cornes menaçantes, et fouettent l’air de leurs quadruples ailes ; des animaux monstrueux et fantastiques, comme ceux que l’on voit passer dans les cauchemars, s’avancent péniblement en cassant les roseaux devant eux. Ce sont des troupeaux d’éléphants qui écrasent les mouches entre les rides de leur peau desséchée ou qui se frottent les flancs au long des pierres et des arbres, des rhinocéros à la carapace rugueuse, des hippopotames au mufle bouffi et hérissé de poils, qui vont pétrissant la boue et le détritus de la forêt avec leurs larges pieds.

Dans les clairières, là où le soleil enfonce comme un coin d’or un rayon lumineux, à travers la moite humidité, à l’endroit où vous auriez voulu vous asseoir, vous trouverez toujours quelque famille de tigres nonchalamment couchés, humant l’air par les naseaux, clignant leurs yeux vert-de-mer et lustrant leurs fourrures de velours avec leur langue rouge-de-sang et couverte de papilles ; ou bien c’est quelque nœud de serpents boas à moitié endormis et digérant le dernier taureau avalé.

Redoutez tout : l’herbe, le fruit, l’eau, l’air, l’ombre, le soleil, tout est mortel.

Fermez l’oreille au babil des petites perruches au bec d’or et au cou d’émeraude qui descendent des arbres et viennent se poser sur vos doigts en palpitant des ailes ; car, avec leur joli bec d’or, les petites perruches au cou d’émeraude finiront par vous crever gentiment les yeux au moment où vous vous abaisserez pour les embrasser. — C’est ainsi !

Le monde ne veut pas de moi ; il me repousse comme un spectre échappé des tombeaux ; j’en ai presque la pâleur : mon sang se refuse à croire que je vis, et ne veut pas colorer ma peau ; il se traîne lentement dans mes veines, comme une eau croupie dans des canaux engorgés. — Mon cœur ne bat pour rien de ce qui fait battre le cœur de l’homme. — Mes douleurs et mes joies ne sont pas celles de mes semblables. J’ai violemment désiré ce que personne ne désire ; j’ai dédaigné des choses que l’on souhaite éperdument. — J’ai aimé des femmes quand elles ne m’aimaient pas, et j’ai été aimé quand j’aurais voulu être haï : toujours trop tôt ou trop tard, plus ou moins, en deçà ou au delà ; jamais ce qu’il aurait fallu ; ou je ne suis pas arrivé, ou j’ai été trop loin. — J’ai jeté ma vie par les fenêtres, ou je l’ai concentrée à l’excès sur un seul point, et de l’activité inquiète de l’ardélion, j’en suis venu à la morne somnolence du tériaki et du stylite sur sa colonne.

Ce que je fais a toujours l’apparence d’un rêve ; mes actions semblent plutôt le résultat du somnambulisme que celui d’une libre volonté ; quelque chose est en moi, que je sens obscurément à une grande profondeur, qui me fait agir sans ma participation et toujours en dehors des lois communes ; le côté simple et naturel des choses ne se révèle à moi qu’après tous les autres, et je saisirai tout d’abord l’excentrique et le bizarre : pour peu que la ligne biaise, j’en ferai bientôt une spirale plus entortillée qu’un serpent ; les contours, s’ils ne sont pas arrêtés de la manière la plus précise, se troublent et se déforment. Les figures prennent un air surnaturel et vous regardent avec des yeux effrayants.

Aussi, par une espèce de réaction instinctive, je me suis toujours désespérément cramponné à la matière, à la silhouette extérieure des choses, et j’ai donné dans l’art une très-grande place à la plastique. — Je comprends parfaitement une statue, je ne comprends pas un homme ; où la vie commence, je m’arrête et recule effrayé comme si j’avais vu la tête de Méduse. Le phénomène de la vie me cause un étonnement dont je ne puis revenir. — Je ferai sans doute un excellent mort, car je suis un assez pauvre vivant, et le sens de mon existence m’échappe complétement. Le son de ma voix me surprend à un point inimaginable, et je serais tenté quelquefois de la prendre pour la voix d’un autre. Lorsque je veux étendre mon bras et que mon bras m’obéit, cela me paraît tout à fait prodigieux, et je tombe dans la plus profonde stupéfaction.

En revanche, Silvio, je comprends parfaitement l’inintelligible ; les données les plus extravagantes me semblent fort naturelles, et j’y entre avec une facilité singulière. Je trouve aisément la suite du cauchemar le plus capricieux et le plus échevelé. — C’est la raison pourquoi le genre de pièces dont je te parlais tout à l’heure me plaît par-dessus tous les autres.

Nous avons avec Théodore et Rosette de grandes discussions à ce sujet : Rosette goûte peu mon système, elle est pour la vérité vraie ; Théodore donne au poëte plus de latitude, et admet une vérité de convention et d’optique. — Moi, je soutiens qu’il faut laisser le champ tout à fait libre à l’auteur et que la fantaisie doit régner en souveraine.

Beaucoup de personnes de la compagnie se fondaient principalement sur ce que ces pièces étaient en général hors des conditions théâtrales et ne pouvaient pas se jouer ; je leur ai répondu que cela était vrai dans un sens et faux dans l’autre, à peu près comme tout ce que l’on dit, et que les idées que l’on avait sur les possibilités et les impossibilités de la scène me paraissaient manquer de justesse et tenir à des préjugés plutôt qu’à des raisons, et je dis, entre autres choses, que la pièce Comme il vous plaira était assurément très-exécutable, surtout pour des gens du monde qui n’auraient pas l’habitude d’autres rôles.

Cela fit venir l’idée de la jouer. La saison s’avance, et l’on a épuisé tous les genres d’amusements ; l’on est las de la chasse, des parties à cheval et sur l’eau ; les chances du boston, toutes variées qu’elles soient, n’ont pas assez de piquant pour occuper la soirée, et la proposition fut reçue avec un enthousiasme universel.

Un jeune homme qui savait peindre s’offrit pour faire les décorations ; il y travaille maintenant avec beaucoup d’ardeur, et dans quelques jours elles seront achevées. — Le théâtre est dressé dans l’orangerie, qui est la plus grande salle du château, et je pense que tout ira bien. C’est moi qui fais Orlando ; Rosette devait jouer Rosalinde, cela était de toute justice : comme ma maîtresse et comme maîtresse de la maison, le rôle lui revenait de droit ; mais elle n’a pas voulu se travestir en homme par un caprice assez singulier pour elle, dont assurément la pruderie n’est pas le défaut. Si je n’avais pas été sûr du contraire, j’aurais cru qu’elle avait les jambes mal faites. Actuellement aucune des dames de la société n’a voulu se montrer moins scrupuleuse que Rosette, et cela a failli faire manquer la pièce ; mais Théodore qui avait pris le rôle de James le mélancolique, s’est offert pour la remplacer, attendu que Rosalinde est presque toujours en cavalier, excepté au premier acte, où elle est en femme, et qu’avec du fard, un corset et une robe, il pourra faire suffisamment illusion, n’ayant point encore de barbe et étant fort mince de taille.

Nous sommes en train d’apprendre nos rôles, et c’est quelque chose de curieux que de nous voir. — Dans tous les recoins solitaires du parc, vous êtes sûr de trouver quelqu’un avec un papier à la main, marmottant des phrases tout bas, levant les yeux au ciel, les baissant tout à coup, et refaisant sept à huit fois le même geste. Si l’on ne savait pas que nous devons jouer la comédie, assurément l’on nous prendrait pour une maisonnée de fous ou de poëtes (ce qui est presque un pléonasme).

Je pense que nous saurons bientôt assez pour faire une répétition. — Je m’attends à quelque chose de très-singulier. Peut-être ai-je tort. — J’ai eu peur un instant qu’au lieu de jouer d’inspiration nos acteurs ne s’attachassent à reproduire les poses et les inflexions de voix de quelque comédien en vogue ; mais ils n’ont heureusement pas suivi le théâtre avec assez d’exactitude pour tomber dans cet inconvénient, et il est à croire qu’ils auront, à travers la gaucherie de gens qui n’ont jamais monté sur les planches, de précieux éclairs de naturel et de ces charmantes naïvetés que le talent le plus consommé ne saurait reproduire.

Notre jeune peintre a vraiment fait des merveilles : — il est impossible de donner une tournure plus étrange aux vieux troncs d’arbres et aux lierres qui les enlacent ; il a pris modèle sur ceux du parc en les accentuant et les exagérant, ainsi que cela doit être pour une décoration. Tout est touché avec une fierté et un caprice admirables ; les pierres, les rochers, les nuages sont d’une forme mystérieusement grimaçante ; des reflets miroitants jouent sur les eaux tremblantes et plus émues que le vif-argent, et la froideur ordinaire des feuillages est merveilleusement relevée par des teintes de safran qu’y jette le pinceau de l’automne ; la forêt varie depuis le vert de l’émeraude jusqu’à la pourpre de la cornaline ; les tons les plus chauds et les plus frais se heurtent harmonieusement, et le ciel lui-même passe du bleu le plus tendre aux couleurs les plus ardentes.

Il a dessiné tous les costumes sur mes indications ; ils sont du plus beau caractère. On a d’abord crié qu’ils ne pourraient pas se traduire en soie et en velours, ni en aucune étoffe connue, et j’ai presque vu le moment où le costume troubadour allait être généralement adopté. Les dames disaient que ces couleurs tranchantes éteindraient leurs yeux. À quoi nous avons répondu que leurs yeux étaient des astres très-parfaitement inextinguibles, et que c’étaient, au contraire, leurs yeux qui éteindraient les couleurs, et même les quinquets, le lustre et le soleil, s’il y avait lieu. — Elles n’eurent rien à répondre à cela ; mais c’étaient d’autres objections qui repoussaient en foule et se hérissaient, pareilles à l’hydre de Lerne ; on n’avait pas plutôt coupé la tête à l’une que l’autre se dressait plus entêtée et plus stupide.

— Comment voulez-vous que cela tienne ? Tout va sur le papier, mais c’est autre chose sur le dos ; je n’entrerai jamais là dedans ! — Mon jupon est trop court au moins de quatre doigts ; je n’oserai jamais me présenter ainsi ! — Cette fraise est trop haute ; j’ai l’air d’être bossue et de n’avoir pas de cou. — Cette coiffure me vieillit intolérablement.

— Avec de l’empois, des épingles et de la bonne volonté, tout tient. — Vous voulez rire ! une taille comme la vôtre, plus frêle qu’une taille de guêpe, et qui passerait dans la bague de mon petit doigt ! je gage vingt-cinq louis contre un baiser qu’il faudra rétrécir ce corsage. — Votre jupe est bien loin d’être trop courte, et, si vous pouviez voir quelle adorable jambe vous avez, vous seriez assurément de mon avis. — Au contraire votre cou se détache et se dessine admirablement bien dans son auréole de dentelles. — Cette coiffure ne vous vieillit point du tout, et, quand même vous paraîtriez quelques années de plus, vous êtes d’une si excessive jeunesse que cela doit être on ne peut plus indifférent ; en vérité, vous nous donneriez d’étranges soupçons, si nous ne savions pas où sont les morceaux de votre dernière poupée… et cætera.

Tu ne te figures pas la prodigieuse quantité de madrigaux que nous avons été obligés de dépenser pour contraindre nos dames à mettre des costumes charmants, et qui leur allaient le mieux du monde.

Nous avons eu aussi beaucoup de peine à leur faire poser congrûment leurs assassines. Quel diable de goût ont les femmes ! et de quel titanique entêtement est possédée une petite-maîtresse vaporeuse qui croit que le jaune-paille glacé lui va mieux que le jonquille ou le rose vif. Je suis sûr que, si j’avais appliqué aux affaires publiques la moitié des ruses et des intrigues que j’ai employées pour faire mettre une plume rouge à gauche et non à droite, je serais ministre d’État ou empereur pour le moins.

Quel pandémonium ! quelle cohue énorme et inextricable doit être un théâtre véritable !

Depuis que l’on a parlé de jouer la comédie, tout est ici dans le désordre le plus complet. Tous les tiroirs sont ouverts, toutes les armoires vidées ; c’est un vrai pillage. Les tables, les fauteuils, les consoles, tout est encombré, on ne sait où poser le pied : il traîne par la maison des quantités prodigieuses de robes, de mantelets, de voiles, de jupes, de capes, de toques, de chapeaux ; et, quand on pense que cela doit tenir sur le corps de sept ou huit personnes, on se rappelle involontairement ces bateleurs de la foire qui ont huit à dix habits les uns sur les autres, et l’on ne peut se figurer que, de tout cet amas, il ne sortira qu’un costume pour chacun.

Les domestiques ne font qu’aller et venir ; — il y en a toujours deux ou trois sur le chemin du château à la ville, et, si cela continue, tous les chevaux deviendront poussifs.

Un directeur de théâtre n’a pas le temps d’être mélancolique, et je ne l’ai guère été depuis quelque temps. Je suis tellement assourdi et assommé que je commence à ne plus rien comprendre à la pièce. Comme c’est moi qui remplis le rôle de l’impresario outre mon rôle d’Orlando, ma besogne est double. Quand il se présente quelque difficulté, c’est à moi qu’on a recours, et mes décisions n’étant pas toujours écoutées comme des oracles, cela dégénère en des discussions interminables.

Si ce qu’on appelle vivre est d’être toujours sur ses jambes, de répondre à vingt personnes, de monter et de descendre des escaliers, de ne pas penser une minute dans une journée, je n’ai jamais tant vécu que cette semaine ; je ne prends pourtant pas autant de part à ce mouvement que l’on pourrait le croire. — L’agitation est très-peu profonde, et à quelques brasses on retrouverait l’eau morte et sans courant ; la vie ne me pénètre pas si facilement que cela ; et c’est même alors que le vis le moins, quoique j’aie l’air d’agir et de me mêler à ce qui se fait ; l’action m’hébète et me fatigue à un point dont on ne peut se faire une idée ; — quand je n’agis pas, je pense ou au moins je rêve, et c’est une façon d’existence ; — je ne l’ai plus dès que je sors de mon repos d’idole de porcelaine.

Jusqu’à présent, je n’ai rien fait, et j’ignore si je ferai jamais rien. Je ne sais pas arrêter mon cerveau, ce qui est toute la différence de l’homme de talent à l’homme de génie ; c’est un bouillonnement sans fin, le flot pousse le flot ; je ne puis maîtriser cette espèce de jet intérieur qui monte de mon cœur à ma tête, et qui noie toutes mes pensées faute d’issues. — Je ne puis rien produire, non par stérilité, mais par surabondance ; mes idées poussent si drues et si serrées, qu’elles s’étouffent et ne peuvent mûrir. — Jamais l’exécution, si rapide et si fougueuse qu’elle soit, n’atteindra à une pareille vélocité : — quand j’écris une phrase, la pensée qu’elle rend est déjà aussi loin de moi que si un siècle se fût écoulé au lieu d’une seconde, et souvent il m’arrive d’y mêler, malgré moi, quelque chose de la pensée qui l’a remplacée dans ma tête.

Voilà pourquoi je ne saurais vivre, — ni comme poëte, ni comme amant. — Je ne puis rendre que les idées que je n’ai plus ; — je n’ai les femmes que lorsque je les ai oubliées et que j’en aime d’autres ; — homme, comment pourrais-je produire ma volonté au jour, puisque, si fort que je me hâte, je n’ai plus le sentiment de ce que je fais, et que je n’agis que d’après une faible réminiscence ?

Prendre une pensée dans un filon de son cerveau, l’en sortir brute d’abord comme un bloc de marbre qu’on extrait de la carrière, la poser devant soi, et du matin au soir, un ciseau d’une main, un marteau de l’autre, cogner, tailler, gratter, et emporter à la nuit une pincée de poudre pour jeter sur son écriture ; voilà ce que je ne pourrai jamais faire.

Je dégage bien en idée la svelte figure du bloc grossier, et j’en ai la vision très-nette ; mais il y a tant d’angles à abattre, tant d’éclats à faire sauter, tant de coups de râpe et de marteau à donner pour approcher de la forme et saisir la juste sinuosité du contour, que les ampoules me viennent aux mains, et que je laisse tomber le ciseau par terre.

Si je persiste, la fatigue prend un degré d’intensité tel, que ma vue intime s’obscurcit totalement, et que je ne saisis plus à travers le nuage du marbre la blanche divinité cachée dans son épaisseur. Alors je la poursuis au hasard et comme à tâtons ; je mords trop dans un endroit, je ne vais pas assez avant dans l’autre ; j’enlève ce qui devait être la jambe ou le bras, et je laisse une masse compacte où devait se trouver un vide ; au lieu d’une déesse, je fais un magot, quelquefois moins qu’un magot, et le magnifique bloc tiré à si grands frais et avec tant de labeur des entrailles de la terre, martelé, tailladé, fouillé en tous les sens, a plutôt l’air d’avoir été rongé et percé à jour par les polypes pour en faire une ruche, que façonné par un statuaire d’après un plan donné.

Comment fais-tu, Michel-Ange, pour couper le marbre par tranches, ainsi qu’un enfant qui sculpte un marron ? de quel acier étaient faits tes ciseaux invaincus ? et quels robustes flancs vous ont portés, vous tous, artistes féconds et travailleurs, à qui nulle matière ne résiste, et qui faites couler votre rêve tout entier dans la couleur et dans le bronze ?

C’est une vanité innocente et permise, en quelque sorte, après ce que je viens de dire de cruel sur mon compte, et ce n’est pas toi qui m’en blâmeras, ô Silvio ! — mais, quoique l’univers ne doive jamais en rien savoir, et que mon nom soit d’avance voué à l’oubli, je suis un poëte et un peintre ! — J’ai eu d’aussi belles idées que nul poëte du monde ; j’ai créé des types aussi purs, aussi divins que ce que l’on admire le plus dans les maîtres. — Je les vois là, devant moi, aussi nets, aussi distincts que s’ils étaient peints réellement, et, si je pouvais ouvrir un trou dans ma tête et y mettre un verre pour qu’on y regardât, ce serait la plus merveilleuse galerie de tableaux que l’on eût jamais vue. Aucun roi de la terre ne peut se vanter d’en posséder une pareille. — Il y a des Rubens aussi flamboyants, aussi allumés que les plus purs qui soient à Anvers ; mes Raphaëls sont de la plus belle conservation, et ses madones n’ont pas de plus gracieux sourires ; Buonarotti ne tord pas un muscle d’une façon plus fière et plus terrible ; le soleil de Venise brille sur cette toile comme si elle était signée Paulus Cagliari ; les ténèbres de Rembrandt lui-même s’entassent au fond de ce cadre où tremble dans le lointain une pâle étoile de lumière ; les tableaux qui sont dans la manière qui m’est propre ne seraient assurément dédaignés de qui que ce soit.

Je sais bien que j’ai l’air étrange à dire cela, et que je paraîtrai entêté de l’ivresse grossière du plus sot orgueil ; — mais cela est ainsi, et rien n’ébranlera ma conviction là-dessus. Personne sans doute ne la partagera ; qu’y faire ? Chacun naît marqué d’un sceau noir ou blanc. Apparemment le mien est noir.

J’ai même quelquefois peine à voiler suffisamment ma pensée à cet endroit ; il m’est arrivé souvent de parler trop familièrement de ces hauts génies dont on doit adorer la trace et contempler la statue de loin et à genoux. Une fois, je me suis oublié jusqu’à dire : Nous autres. — Heureusement c’était devant une personne qui n’y prit pas garde, sans quoi j’eusse infailliblement passé pour le plus énorme fat qui fut jamais.

— N’est-ce pas, Silvio, que je suis un poëte et un peintre ?

C’est une erreur de croire que tous les gens qui ont passé pour avoir du génie étaient réellement de plus grands hommes que d’autres. On ne sait pas combien les élèves et les peintres obscurs que Raphaël employait dans ses ouvrages ont contribué à sa réputation ; il a donné sa signature à l’esprit et aux talents de plusieurs, — voilà tout.

Un grand peintre, un grand écrivain occupent et remplissent à eux seuls tout un siècle : ils n’ont rien de plus pressé que d’entamer à la fois tous les genres, afin que, s’il leur survient quelques rivaux, ils puissent les accuser tout d’abord de plagiat et les arrêter dès leur premier pas dans la carrière ; c’est une tactique connue et qui, pour ne pas être nouvelle, n’en réussit pas moins tous les jours.

Il se peut qu’un homme déjà célèbre ait précisément le même genre de talent que vous auriez eu ; sous peine de passer pour son imitateur, vous êtes obligé de détourner votre inspiration naturelle et de la faire couler ailleurs. Vous étiez né pour souffler à pleine bouche dans le clairon héroïque, ou pour évoquer les pâles fantômes des temps qui ne sont plus ; il faut que vous promeniez vos doigts sur la flûte à sept trous, ou que vous fassiez des nœuds sur un sofa dans le fond de quelque boudoir, le tout parce que monsieur votre père ne s’est pas donné la peine de vous jeter en moule huit ou dix ans plus tôt, et que le monde ne conçoit pas que deux hommes cultivent le même champ.

C’est ainsi que beaucoup de nobles intelligences sont forcées de prendre sciemment une route qui n’est pas la leur, et de côtoyer continuellement leur propre domaine dont elles sont bannies, heureuses encore de jeter un coup d’œil à la dérobée par-dessus la haie, et de voir de l’autre côté s’épanouir au soleil les belles fleurs diaprées qu’elles possèdent en graines et ne peuvent semer faute de terrain.

Pour ce qui est de moi, à part le plus ou moins d’opportunité des circonstances, le plus ou moins d’air et de soleil, une porte qui est restée fermée et qui aurait dû être ouverte, une rencontre manquée, quelqu’un que j’aurais dû connaître et que je n’ai pas connu, je ne sais pas si je serais jamais parvenu à quelque chose.

Je n’ai pas le degré de stupidité nécessaire pour devenir ce que l’on appelle absolument un génie, ni l’entêtement énorme que l’on divinise ensuite sous le beau nom de volonté, quand le grand homme est arrivé au sommet rayonnant de la montagne, et qui est indispensable pour y atteindre ; — je sais trop bien comme toutes choses sont creuses et ne contiennent que pourriture, pour m’attacher pendant bien longtemps à aucune et la poursuivre à travers tout ardemment et uniquement.

Les hommes de génie sont très-bornés, et c’est pour cela qu’ils sont hommes de génie. Le manque d’intelligence les empêche d’apercevoir les obstacles qui les séparent de l’objet auquel ils veulent arriver ; ils vont, et, en deux ou trois enjambées, ils dévorent les espaces intermédiaires. — Comme leur esprit reste obstinément fermé à certains courants, et qu’ils ne perçoivent que les choses qui sont les plus immédiates à leurs projets, ils font une bien moindre dépense de pensée et d’action : rien ne les distrait, rien ne les détourne, ils agissent plutôt par instinct qu’autrement, et plusieurs, tirés de leur sphère spéciale, sont d’une nullité que l’on a peine à comprendre.

Assurément, c’est un don rare et charmant que de bien faire les vers ; peu de gens se plaisent plus que moi aux choses de la poésie ; — mais cependant je ne veux pas borner et circonscrire ma vie dans les douze pieds d’un alexandrin ; il y a mille choses qui m’inquiètent autant qu’un hémistiche : — ce n’est pas l’état de la société et les réformes qu’il faudrait faire ; je me soucie assez peu que les paysans sachent lire ou non, et que les hommes mangent du pain ou broutent de l’herbe ; mais il me passe par la tête, en une heure, plus de cent mille visions qui n’ont pas le moindre rapport avec la césure ou la rime, et c’est ce qui fait que j’exécute si peu, tout en ayant plus d’idées que certains poëtes que l’on pourrait brûler avec leurs propres œuvres.

J’adore la beauté et je la sens ; je puis la dire aussi bien que peuvent la comprendre les plus amoureux statuaires, — et je ne fais cependant pas de sculptures. La laideur et l’imperfection de l’ébauche me révoltent ; je ne puis attendre que l’œuvre vienne à bien à force de la polir et de la repolir ; si je pouvais me résoudre à laisser certaines choses dans ce que je fais, soit en vers, soit en peinture, je finirais peut-être par faire un poëme ou un tableau qui me rendrait célèbre, et ceux qui m’aiment (s’il y a quelqu’un au monde qui se donne cette peine) ne seraient pas forcés de me croire sur parole, et auraient une réponse victorieuse aux ricanements sardoniques des détracteurs de ce grand génie ignoré qui est moi.

J’en vois beaucoup qui prennent une palette, des pinceaux et couvrent leur toile, sans se soucier autrement de ce que le caprice fait naître au bout de leur brosse, et d’autres qui écrivent cent vers de suite sans faire une rature et sans lever une seule fois les yeux au plafond. — Je les admire toujours eux-mêmes, si quelquefois je n’admire pas leurs productions ; j’envie de tout mon cœur cette charmante intrépidité et cet heureux aveuglement qui les empêchent de voir leurs défauts, même les plus palpables. Aussitôt que j’ai dessiné quelque chose de travers, je le vois sur-le-champ et je m’en préoccupe outre mesure ; et, comme je suis beaucoup plus savant en théorie qu’en pratique, il arrive très-souvent que je ne puis corriger une faute dont j’ai la conscience ; alors je tourne la toile le nez contre le mur, et je n’y reviens jamais.

J’ai si présente l’idée de la perfection, que le dégoût de mon œuvre me prend tout d’abord et m’empêche de continuer.

Ah ! lorsque je compare aux doux sourires de ma pensée la laide moue qu’elle fait sur la toile ou le papier, lorsque je vois passer une affreuse chauve-souris à la place du beau rêve qui ouvrait au sein de mes nuits ses longues ailes de lumière, un chardon pousser sur l’idée d’une rose, et que j’entends braire un âne où j’attendais les plus suaves mélodies du rossignol, je suis si horriblement désappointé, si en colère moi-même, si furieux de mon impuissance, qu’il me prend des résolutions de ne plus écrire ni dire un seul mot de ma vie plutôt que de commettre ainsi des crimes de haute trahison contre mes pensées.

Je ne puis même pas parvenir à écrire une lettre comme je le voudrais : je dis souvent tout autre chose ; certaines portions prennent un développement démesuré, d’autres se rapetissent à devenir imperceptibles, et très-souvent l’idée que j’avais à rendre ne s’y trouve pas ou n’y est qu’en post-scriptum.

En commençant à t’écrire, je n’avais certainement pas l’intention de te dire la moitié de ce que j’ai dit. — Je voulais simplement te faire savoir que nous allions jouer la comédie ; mais un mot amène une phrase ; les parenthèses sont grosses d’autres petites parenthèses qui, elles-mêmes, en ont d’autres dans le ventre toutes prêtes à accoucher. Il n’y a pas de raison pour que cela finisse et n’aille jusqu’à deux cents volumes in-folio, — ce qui serait trop assurément.

Dès que je prends la plume, il se fait dans mon cerveau un bourdonnement et un bruissement d’ailes, comme si l’on y lâchait des multitudes de hannetons. Cela se cogne aux parois de mon crâne, et tourne, et descend, et monte avec un tapage horrible ; ce sont mes pensées qui veulent s’envoler et qui cherchent une issue ; — toutes s’efforcent de sortir à la fois ; plus d’une s’y casse les pattes et y déchire le crêpe de son aile : quelquefois la porte est tellement obstruée que pas une ne peut en franchir le seuil et arriver jusque sur le papier.

Voilà comme je suis fait : ce n’est pas être bien fait sans doute, mais que voulez-vous ? la faute en est aux dieux, et non à moi, pauvre diable qui n’en peux mais. Je n’ai pas besoin de réclamer ton indulgence, mon cher Silvio ; elle m’est acquise d’avance, et tu as la bonté de lire jusqu’au bout mes indéchiffrables barbouillages, mes rêvasseries sans queue ni tête : si décousues et si absurdes qu’elles soient, elles t’offrent toujours de l’intérêt, parce qu’elles viennent de moi, et ce qui est moi, quand même cela est mauvais, n’est pas sans quelque prix pour toi.

Je puis te laisser voir ce qui révolte le plus le commun des hommes : — un orgueil sincère. — Mais faisons un peu trêve à toutes ces belles choses, et, puisque je t’écris à propos de la pièce que nous devons jouer, revenons-y et parlons-en un peu.

La répétition a eu lieu aujourd’hui ; — jamais de ma vie je n’ai été aussi bouleversé, — non pas à cause de l’embarras qu’il y a toujours à réciter quelque chose devant beaucoup de personnes, mais pour un autre motif. Nous étions en costume, et prêts à commencer ; Théodore seul n’était pas encore arrivé : on envoya à sa chambre voir ce qui le retardait ; il fit dire qu’il avait tantôt fini et qu’il allait descendre.

Il vint en effet ; j’entendis son pas dans le corridor bien avant qu’il parût, et cependant personne au monde n’a la démarche plus légère que Théodore ; mais la sympathie que j’éprouve pour lui est si forte, que je devine en quelque sorte ses mouvements à travers les murailles, et, quand je compris qu’il allait poser la main sur le bouton de la porte, il me prit comme un tremblement, et le cœur me battit d’une force horrible. Il me sembla que quelque chose d’important dans ma vie allait se décider, et que j’étais arrivé à un moment solennel et attendu depuis longtemps.

Le battant s’ouvrit lentement et retomba de même.

Ce fut un cri général d’admiration. — Les hommes applaudirent, les femmes devinrent écarlates. Rosette seule pâlit extrêmement et s’appuya au mur, comme si une révélation soudaine lui traversait le cerveau : elle fit en sens inverse le même mouvement que moi. — Je l’ai toujours soupçonnée d’aimer Théodore.

Sans doute, en ce moment-là, elle crut comme moi que la feinte Rosalinde n’était effectivement rien moins qu’une jeune et belle femme, et le frêle château de cartes de son espoir s’affaissa tout d’un coup, tandis que le mien se relevait sur ses ruines ; du moins voilà ce que j’ai pensé : je me trompe peut-être, car je n’étais guère en état de faire des observations exactes.

Il y avait là, sans compter Rosette, trois ou quatre jolies femmes ; elles parurent d’une laideur révoltante. — À côté de ce soleil, l’étoile de leur beauté s’était éclipsée subitement, et chacun se demandait comment on avait pu les trouver seulement passables. Des gens qui, avant cela, se fussent estimés tout heureux de les avoir pour maîtresses, en eussent à peine voulu pour servantes.

L’image qui jusqu’alors ne s’était dessiner que faiblement et avec des contours vagues, le fantôme adoré et vainement poursuivi, était là, devant mes yeux, vivant, palpable, non plus dans le demi-jour et la vapeur, mais inondé des flots d’une blanche lumière ; non pas sous un vain déguisement, mais sous son costume réel ; non plus avec la forme dérisoire d’un jeune homme, mais avec les traits de la plus charmante femme.

J’éprouvais une sensation de bien-être énorme, comme si l’on m’eût ôté une montagne ou deux de dessus la poitrine. — Je sentis s’évanouir l’horreur que j’avais de moi-même, et je fus délivré de l’ennui de me regarder comme un monstre. Je revins à concevoir de moi une opinion tout à fait pastorale, et toutes les violettes du printemps refleurirent dans mon cœur.

Il, ou plutôt elle (car je ne veux plus me souvenir que j’ai eu cette stupidité de la prendre pour un homme), resta une minute immobile sur le seuil de la porte, comme pour donner le temps à l’assemblée de jeter sa première exclamation. Un vif rayon l’éclairait de la tête aux pieds, et sur le fond sombre du corridor qui s’allégeait au loin par derrière, le chambranle sculpté lui servant de cadre, elle étincelait comme si la lumière fût émanée d’elle au lieu d’être simplement réfléchie, et on l’eût plutôt prise pour une production merveilleuse du pinceau que pour une créature humaine faite de chair et d’os.

Ses grands cheveux bruns, entremêlés de cordons de grosses perles, tombaient en boucles naturelles au long de ses belles joues ! ses épaules et sa poitrine étaient découvertes, et jamais je n’ai rien vu de si beau au monde ; le marbre le plus élevé n’approche pas de cette exquise perfection. — Comme on voit la vie courir sous cette transparence d’ombre ! comme cette chair est blanche et colorée à la fois ! et que ces teintes harmonieusement blondissantes ménagent avec bonheur la transition de la peau aux cheveux ! quels ravissants poëmes dans les moelleuses ondulations de ces contours plus souples et plus veloutés que le cou des cygnes ! — S’il y avait des mots pour rendre ce que je sens, je te ferais une description de cinquante pages ; mais les langues ont été faites par je ne sais quels goujats qui n’avaient jamais regardé avec attention le dos ou le sein d’une femme, et l’on n’a pas la moitié des termes les plus indispensables.

Je crois décidément qu’il faut que je me fasse sculpteur ; car avoir vu une telle beauté et ne pouvoir la rendre d’une manière ou de l’autre, il y a de quoi devenir fou et enragé. J’ai fait vingt sonnets sur ces épaules-là, mais ce n’est point assez : je voudrais quelque chose que je pusse toucher du doigt et qui fût exactement pareil ; les vers ne rendent que le fantôme de la beauté et non la beauté elle-même. Le peintre arrive à une apparence plus exacte, mais ce n’est qu’une apparence. La sculpture a toute la réalité que peut avoir une chose complétement fausse ; elle a l’aspect multiple, porte ombre, et se laisse toucher. Votre maîtresse sculptée ne diffère de la véritable qu’en ce qu’elle est un peu plus dure et ne parle pas, deux défauts très-légers !

Sa robe était faite d’une étoffe de couleur changeante, azur dans la lumière, or dans l’ombre ; un brodequin très-juste et très-serré chaussait un pied qui n’avait pas besoin de cela pour être trop petit, et des bas de soie écarlate se collaient amoureusement autour de la jambe la mieux tournée et la plus agaçante ; ses bras étaient nus jusqu’aux coudes, et ils sortaient d’une touffe de dentelles ronds, potelés et blancs, splendides comme de l’argent poli et d’une délicatesse de linéaments inimaginable ; ses mains, chargées de bagues et d’anneaux, balançaient mollement un grand éventail de plumes bigarrées de teintes singulières et qui semblait comme un petit arc-en-ciel de poche.

Elle s’avança dans la chambre, la joue légèrement allumée d’un rouge qui n’était pas du fard, et chacun de s’extasier, et de se récrier, et de se demander s’il était bien possible que ce fût lui, Théodore de Sérannes, le hardi écuyer, le damné duelliste, le chasseur déterminé, et s’il était parfaitement sûr qu’il ne fût pas sa sœur jumelle.

Mais on dirait qu’il n’a jamais porté d’autre costume de sa vie ! il n’est pas gêné le moins du monde dans ses mouvements, il marche très-bien et ne s’embarrasse pas dans sa queue ; il joue de la prunelle et de l’éventail à ravir ; et comme il a la taille fine ! — on le tiendrait entre les doigts ! — C’est prodigieux ! c’est inconcevable ! — L’illusion est aussi complète que possible : on dirait presque qu’il a de la gorge, tant sa poitrine est grasse et bien remplie, et puis pas un seul poil de barbe, mais pas un ; et sa voix qui est douce ! Oh ! la belle Rosalinde ! et qui ne voudrait être son Orlando ?

Oui, — qui ne voudrait être l’Orlando de cette Rosalinde, même au prix des tourments que j’ai soufferts ? — Aimer comme j’aimais d’un amour monstrueux, inavouable, et que pourtant l’on ne peut déraciner de son cœur ; être condamné à garder le silence le plus profond, et n’oser se permettre ce que l’amant le plus discret et le plus respectueux dirait sans crainte à la femme la plus prude et la plus sévère ; se sentir dévoré d’ardeurs insensées et sans excuses, même aux yeux des plus damnés libertins ; que sont les passions ordinaires à côté de celle-là, une passion honteuse d’elle-même, sans espérance, et dont le succès improbable serait un crime et vous ferait mourir de honte ? Être réduit à souhaiter de ne pas réussir, à craindre les chances et les occasions favorables et à les éviter comme un autre les chercherait, voilà quel était mon sort.

Le découragement le plus profond s’était emparé de moi ; je me regardais avec une horreur mélangée de surprise et de curiosité. Ce qui me révoltait le plus, c’était de penser que je n’avais jamais aimé auparavant, et que c’était chez moi la première effervescence de jeunesse, la première pâquerette de mon printemps d’amour.

Cette monstruosité remplaçait pour moi les fraîches et pudiques illusions du bel âge ; mes rêves de tendresse si doucement caressés, le soir, à la lisière des bois, par les petits sentiers rougissants, ou le long des blanches terrasses de marbre, près de la pièce d’eau du parc, devaient donc se métamorphoser en ce sphinx perfide, au sourire douteux, à la voix ambiguë, et devant lequel je me tenais debout sans oser entreprendre d’expliquer l’énigme ! L’interpréter à faux eût causé ma mort ; car, hélas ! c’est le seul lien qui me rattache au monde ; quand il sera brisé, tout sera dit. Ôtez-moi cette étincelle, je serai plus morne et plus inanimé que la momie emprisonnée de bandelettes du plus antique pharaon.

Aux moments où je me sentais entraîné avec le plus de violence vers Théodore, je me rejetais avec effroi dans les bras de Rosette, quoiqu’elle me déplût infiniment ; je tâchais de l’interposer entre lui et moi comme une barrière et un bouclier, — et j’éprouvais une secrète satisfaction, lorsque j’étais couché auprès d’elle, à penser qu’au moins c’était une femme bien avérée, et que, si je ne l’aimais plus, j’en étais encore assez aimé pour que cette liaison ne dégénérât pas en intrigue et en débauche.

Cependant je sentais au fond de moi, à travers tout cela, une espèce de regret d’être ainsi infidèle à l’idée de ma passion impossible ; je m’en voulais comme d’une trahison, et, quoique je susse bien que je ne posséderais jamais l’objet de mon amour, j’étais mécontent de moi, et je reprenais avec Rosette ma froideur.

La répétition a été beaucoup mieux que je ne l’espérais ; Théodore surtout s’est montré admirable ; on a aussi trouvé que je jouais supérieurement bien. — Ce n’est pas cependant que j’aie les qualités qu’il faut pour être bon acteur, et l’on se tromperait fort en me croyant capable de remplir d’autres rôles de la même manière ; mais par un hasard assez singulier, les paroles que j’avais à prononcer répondaient si bien à ma situation, qu’elles me semblaient plutôt inventées par moi qu’apprises par cœur dans un livre. — La mémoire m’aurait manqué dans certains endroits, qu’à coup sûr je n’eusse pas hésité une minute pour remplir le vide avec une phrase improvisée. Orlando était moi au moins autant que j’étais Orlando, et il est impossible de rencontrer une plus merveilleuse coïncidence.

À la scène du lutteur, lorsque Théodore détacha la chaîne de son cou et m’en fit présent, ainsi que cela est dans le rôle, il me jeta un regard si doucement langoureux, si rempli de promesses, et il prononça avec tant de grâce et de noblesse la phrase : « Brave cavalier, portez ceci en souvenir de moi, d’une jeune fille qui vous donnerait plus si elle avait plus à vous offrir, » que j’en fus réellement troublé, et que ce fut à peine si je pus continuer : « Quelle passion appesantit donc ma langue et lui donne ainsi des fers ? je ne puis lui parler, et cependant elle désirerait m’entretenir. Ô pauvre Orlando ! »

Au troisième acte, Rosalinde, habillée en homme et sous le nom de Ganymède, reparaît avec sa cousine Célie, qui a changé son nom pour celui d’Aliéna.

Cela me fit une impression désagréable : — je m’étais si bien accoutumé déjà à ce costume de femme qui permettait à mes désirs quelques espérances, et qui m’entretenait dans une erreur perfide, mais séduisante ! On s’habitue bien vite à regarder ses souhaits comme des réalités sur la foi des plus fugitives apparences, et je devins tout sombre quand Théodore reparut sous son costume d’homme, plus sombre que je ne l’étais auparavant ; car la joie ne sert qu’à mieux faire sentir la douleur, le soleil ne brille que pour mieux faire comprendre l’horreur des ténèbres, et la gaieté du blanc n’a pour but que de faire ressortir toute la tristesse du noir.

Son habit était le plus galant et le plus coquet du monde, d’une coupe élégante et capricieuse, tout orné de passe-quilles et de rubans, à peu près dans le goût des raffinés de la cour de Louis XIII ; un chapeau de feutre pointu, avec une longue plume frisée, ombrageait les boucles de ses beaux cheveux, et une épée damasquinée relevait le bas de son manteau de voyage.

Cependant il était ajusté de manière à faire pressentir que ces habits virils avaient une doublure féminine ; quelque chose de plus large dans les hanches et de plus rempli à la poitrine, je ne sais quoi d’ondoyant que les étoffes ne présentent pas sur le corps d’un homme ne laissaient que de faibles doutes sur le sexe du personnage.

Il avait une tournure moitié délibérée, moitié timide, on ne peut plus divertissante, et, avec un art infini, il se donnait l’air aussi gêné dans un costume qui lui était ordinaire, qu’il avait eu l’air à son aise dans des vêtements qui n’étaient pas les siens.

La sérénité me revint un peu, et je me persuadai de nouveau que c’était bien effectivement une femme. — Je repris assez de sang-froid pour remplir convenablement mon rôle.

Connais-tu cette pièce ? peut-être que non. Depuis quinze jours que je ne fais que la lire et la déclamer, je la sais entièrement par cœur, et je ne puis m’imaginer que tout le monde ne soit pas aussi au courant que moi du nœud et de l’intrigue ; c’est une erreur où je tombe assez communément, de croire que, lorsque je suis ivre, toute la création est soûle et bat les murailles, et, si je savais l’hébreu, il est sûr que je demanderais en hébreu ma robe de chambre et mes pantoufles à mon domestique, et que je serais fort étonné qu’il ne me comprît pas. — Tu la liras si tu veux ; je fais comme si tu l’avais lue, et je ne touche qu’aux endroits qui se rapportent à ma situation.

Rosalinde, en se promenant dans la forêt avec sa cousine, est très-étonnée que les buissons portent, au lieu de mûres et de prunelles, des madrigaux à sa louange : fruits singuliers qui heureusement ne sont pas habitués à pousser sur des ronces ; car il vaut mieux, quand on a soif, trouver de bonnes mûres sur les branches que de méchants sonnets. Elle s’inquiète fort pour savoir qui a ainsi gâté l’écorce des jeunes arbres en y taillant son chiffre. — Célie, qui a déjà rencontré Orlando, lui dit, après s’être fait longtemps prier, que ce rimeur n’est autre que le jeune homme qui a vaincu à la lutte Charles, l’athlète du duc.

Bientôt paraît Orlando lui-même, et Rosalinde engage la conversation en lui demandant l’heure. — Certes, voilà un début de la plus extrême simplicité ; — il ne se peut rien voir au monde de plus bourgeois. — Mais n’ayez pas peur : de cette phrase banale et vulgaire vous allez voir lever sur-le-champ une moisson de concetti inattendus, toute pleine de fleurs et de comparaisons bizarres, comme de la terre la plus forte et la mieux fumée.

Après quelques lignes d’un dialogue étincelant, où chaque mot, en tombant sur la phrase, fait sauter à droite et à gauche des millions de folles paillettes, comme un marteau d’une barre de fer rouge, Rosalinde demande à Orlando si d’aventure il connaîtrait cet homme qui suspend des odes sur l’aubépine et des élégies sur les ronces, et qui paraît attaqué du mal d’amour quotidien, mal qu’elle sait parfaitement guérir. Orlando lui avoue que c’est lui qui est cet homme si tourmenté par l’amour, et que, puisqu’il s’est vanté d’avoir plusieurs recettes infaillibles pour guérir cette maladie, il lui fasse la grâce de lui en indiquer une. — Vous, amoureux ? réplique Rosalinde ; vous n’avez aucun des symptômes auxquels on reconnaît un amoureux ; vous n’avez ni les joues maigres ni les yeux cernés ; vos bas ne traînent pas sur vos talons, vos manches ne sont pas déboutonnées, et la rosette de vos souliers est nouée avec beaucoup de grâce ; si vous êtes amoureux de quelqu’un, c’est assurément de votre propre personne, et vous n’avez que faire de mes remèdes.

Ce ne fut pas sans une véritable émotion que je lui donnai la réplique dont voici les mots textuels :

« Beau jeune homme, je voudrais pouvoir te faire croire que je t’aime. »

Cette réponse si imprévue, si étrange, qui n’est amenée par rien, et qui semblait écrite exprès pour moi comme par une espèce de prévision du poëte, me fit beaucoup d’effet quand je la prononçai devant Théodore, dont les lèvres divines étaient encore légèrement gonflées par l’expression ironique de la phrase qu’il venait de dire, tandis que ses yeux souriaient avec une inexprimable douceur, et qu’un clair rayon de bienveillance dorait tout le haut de sa jeune et belle figure.

« Moi le croire ? il vous est aussi aisé de le persuader à celle qui vous aime, et cependant elle ne conviendra pas aisément qu’elle vous aime, et c’est une des choses sur lesquelles les femmes donnent toujours un démenti à leur conscience ; — mais, bien sincèrement, est-ce vous qui accrochez aux arbres tous ces beaux éloges de Rosalinde, et auriez-vous en effet besoin de remède pour votre folie ? »

Quand elle est bien assurée que c’est lui, Orlando, et non pas un autre, qui a rimé ces admirables vers qui marchent sur tant de pieds, la belle Rosalinde consent à lui dire quelle est sa recette. Voici en quoi elle consiste : elle a fait semblant d’être la bien-aimée du malade d’amour, qui était obligé de lui faire la cour comme à sa maîtresse véritable, et, pour le dégoûter de sa passion, elle donnait dans les caprices les plus extravagants ; tantôt elle pleurait, tantôt elle riait ; un jour elle l’accueillait bien, l’autre mal ; elle l’égratignait, elle lui crachait au visage ; elle n’était pas une seule minute pareille à elle-même ; minaudière, volage, prude, langoureuse, elle était cela tour à tour, et tout ce que l’ennui, les vapeurs et les diables bleus peuvent faire naître de fantaisies désordonnées dans la tête creuse d’une petite-maîtresse, il fallait que le pauvre diable le supportât ou l’exécutât. — Un lutin, un singe et un procureur réunis n’eussent pas inventé plus de malices. — Ce traitement miraculeux n’avait pas manqué de produire son effet ; — le malade, d’un accès d’amour, était tombé dans un accès de folie, qui lui avait fait prendre tout le monde en horreur, et il avait été finir ses jours dans un réduit vraiment monastique ; résultat on ne peut plus satisfaisant, et auquel, du reste, il n’était pas difficile de s’attendre.

Orlando, comme on peut bien le croire, ne se soucie guère de revenir à la santé par un pareil moyen ; mais Rosalinde insiste et veut entreprendre cette cure. — Et elle prononça cette phrase : « Je vous guérirais si vous vouliez seulement consentir à m’appeler Rosalinde et à venir tous les jours me rendre vos soins dans ma cabane », avec une intention si marquée et si visible, et en me jetant un regard si étrange, qu’il me fut impossible de ne pas y attacher un sens plus étendu que celui des mots, et de n’y pas voir comme un avertissement indirect de déclarer mes véritables sentiments. — Et quand Orlando lui répondit : « Bien volontiers, aimable jeune homme, » elle prononça d’une manière encore plus significative, et comme avec une espèce de dépit de ne pas se faire comprendre, la réplique : « Non, non, il faut que vous m’appeliez Rosalinde. »

Peut-être me suis-je trompé, et ai-je cru voir ce qui n’existait point en effet, mais il m’a semblé que Théodore s’était aperçu de mon amour, quoique assurément je ne lui en eusse jamais dit un seul mot, et qu’à travers le voile de ces expressions empruntées, sous ce masque de théâtre, avec ces paroles hermaphrodites, il faisait allusion à son sexe réel et à notre situation réciproque. Il est bien impossible qu’une femme aussi spirituelle qu’elle l’est, et qui a autant de monde qu’elle en a, n’ait pas, dès les commencements, démêlé ce qui se passait dans mon âme : — à défaut de ma langue, mes yeux et mon trouble parlaient suffisamment, et le voile d’ardente amitié que j’avais jeté sur mon amour n’était pas impénétrable à ce point qu’un observateur attentif et intéressé ne le pût facilement traverser — La fille la plus innocente et la moins usagée ne s’y fût pas arrêtée une minute.

Quelque raison importante, et que je ne puis savoir, force sans doute la belle à ce déguisement maudit, qui a été la cause de tous mes tourments, et qui a failli faire de moi un étrange amoureux : sans cela tout aurait été uniquement, facilement, comme une voiture dont les roues sont bien graissées sur une route bien plane et sablée avec du sable fin ; j’aurais pu me laisser aller avec une douce sécurité aux rêveries les plus amoureusement vagabondes, et prendre entre mes mains la petite main blanche et soyeuse de ma divinité, sans frissons d’horreur, et sans reculer à vingt pas, comme si j’eusse touché un fer rouge, ou senti les griffes de Belzébuth en personne.

Au lieu de me désespérer et de m’agiter comme un vrai maniaque, de me battre les flancs pour avoir des remords, et de me dolenter de n’en pas avoir, tous les matins, en étendant les bras, je me serais dit avec un sentiment de devoir rempli et de conscience satisfaite : — Je suis amoureux — phrase aussi agréable à se dire le matin, la tête sur un oreiller bien doux, sous une couverture bien chaude, que toute autre phrase de trois mots que l’on pourrait imaginer, — excepté toutefois celle-ci : — J’ai de l’argent.

Après m’être levé, j’aurais été me planter devant ma glace, et là, me regardant avec une sorte de respect, je me serais attendri, tout en peignant mes cheveux, sur ma poétique pâleur, en me promettant bien d’en tirer bon parti, et de la faire convenablement valoir, car rien n’est ignoble comme de faire l’amour avec une trogne écarlate ; et, quand on a le malheur d’être rouge et amoureux, choses qui peuvent se rencontrer, je suis d’avis qu’il se faut quotidiennement enfariner la physionomie, ou renoncer à être du bel air et s’en tenir aux Margots et aux Toinons.

Puis j’eusse déjeuné avec componction et gravité pour nourrir ce cher corps, cette précieuse boîte de passion, lui composer du suc des viandes et du gibier de bon chyle amoureux, de bon sang vif et chaud, et le maintenir dans un état à faire plaisir aux âmes charitables.

Le déjeuner fini, tout en me curant les dents, j’eusse entrelacé quelques rimes hétéroclites en manière de sonnet, le tout en l’honneur de ma princesse ; j’aurais trouvé mille petites comparaisons plus inédites les unes que les autres, et infiniment galantes : dans le premier quatrain, il y aurait eu une danse de soleils, et, dans le second, un menuet de vertus théologales, les deux tercets n’eussent pas été d’un goût inférieur ; Hélène y eût été traitée de servante d’auberge, et Pâris d’idiot ; l’Orient n’eût rien eu à envier pour la magnificence des métaphores ; le dernier vers surtout eût été particulièrement admirable et eût renfermé deux concetti au moins par syllabe ; car le venin du scorpion est dans sa queue, et le mérite du sonnet dans son dernier vers. — Le sonnet parachevé et bien et dûment transcrit sur papier glacé et parfumé, je serais sorti de chez moi haut de cent coudées et baissant la tête de peur de me cogner au ciel et d’accrocher les nuages (sage précaution), et j’aurais été débiter ma nouvelle production à tous mes amis et à tous mes ennemis, puis aux enfants à la mamelle et à leurs nourrices, puis aux chevaux et aux ânes, puis aux murailles et aux arbres, pour savoir un peu l’avis de la création sur ce dernier produit de ma veine.

Dans les cercles, j’aurais parlé avec les femmes d’un air doctoral, et soutenu des thèses de sentiment d’un ton de voix grave et mesuré, comme un homme qui en sait beaucoup plus qu’il n’en veut dire sur la matière qu’il traite, et qui n’a pas appris ce qu’il sait dans les livres ; — ce qui ne manque pas de produire un effet on ne peut plus prodigieux, et de faire pâmer comme des carpes sur le sable toutes les femmes de l’assemblée qui ne disent plus leur âge, et les quelques petites filles que l’on n’a pas invitées à danser.

J’aurais pu mener la plus heureuse vie du monde, marcher sur la queue du carlin sans trop faire crier sa maîtresse, renverser les guéridons chargés de porcelaine, manger à table le meilleur morceau sans en laisser pour le reste de la compagnie : tout cela eût été excusé en faveur de la distraction bien connue des amoureux ; et, en me voyant ainsi tout avaler avec une mine effarée, tout le monde eût dit en joignant les mains : — Pauvre garçon !

Et puis cet air rêveur et dolent, ces cheveux en pleurs, ces bas mal tirés, cette cravate lâche, ces grands bras pendants que je vous aurais eus ! comme j’aurais parcouru les allées du parc, tantôt à grands pas, tantôt à petits pas, à la façon d’un homme dont la raison est complétement égarée ! Comme j’aurais regardé la lune entre les deux yeux, et fait des ronds dans l’eau avec une profonde tranquillité !

Mais les dieux en ont ordonné autrement.

Je me suis épris d’une beauté en pourpoint et en bottes, d’une fière Bradamante qui dédaigne les habits de son sexe, et qui vous laisse par moments flotter dans les plus inquiétantes perplexités ; — ses traits et son corps sont bien des traits et un corps de femme, mais son esprit est incontestablement celui d’un homme.

Ma maîtresse est de première force à l’épée, et en remontrerait au prévôt de salles le plus expérimenté ; elle a eu je ne sais combien de duels, et tué ou blessé trois ou quatre personnes ; elle franchit à cheval des fossés de dix pieds de large, et chasse comme un vieux gentillâtre de province : — singulières qualités pour une maîtresse ! il n’y a qu’à moi que ces choses-là arrivent.

Je ris, mais certainement il n’y a pas de quoi, car je n’ai jamais tant souffert, et ces deux derniers mois m’ont semblé deux années ou plutôt deux siècles. C’était dans ma tête un flux et reflux d’incertitudes à hébéter le plus fort cerveau ; j’étais si violemment agité et tiraillé en tous sens, j’avais des élans si furieux, de si plates atonies, des espoirs si extravagants et des désespoirs si profonds, que je ne sais réellement pas comment je ne suis pas mort à la peine. Cette idée m’occupait et me remplissait tellement, que je m’étonnais qu’on ne la vît pas clairement à travers mon corps comme une bougie dans une lanterne, et j’étais dans des transes mortelles que quelqu’un ne vînt à découvrir quel était l’objet de cet amour insensé. — Du reste, Rosette, étant la personne du monde qui avait le plus d’intérêt à surveiller les mouvements de mon cœur, n’a point paru s’apercevoir de rien ; je crois qu’elle était elle-même trop occupée à aimer Théodore, pour faire attention à mon refroidissement pour elle ; ou bien il faut que je sois passé maître en fait de dissimulation, et je n’ai pas cette fatuité. — Théodore lui-même n’a point montré jusqu’à ce jour qu’il eût le plus léger soupçon de l’état de mon âme, et il m’a toujours parlé familièrement et amicalement, comme un jeune homme bien élevé parle à un jeune homme de son âge, mais rien de plus. — Sa conversation avec moi roulait indifféremment sur toute sorte de sujets, sur les arts, sur la poésie et autres matières pareilles ; mais rien d’intime et de précis qui eût trait à lui ou à moi.

Peut-être les motifs qui l’obligeaient à ce travestissement n’existent-ils plus, et va-t-il bientôt reprendre le vêtement qui lui convient : c’est ce que j’ignore ; toujours est-il que la Rosalinde a prononcé certains mots avec des inflexions particulières, et qu’elle a appuyé d’une manière très-marquée sur tous les passages du rôle qui avaient une signification ambiguë et qui se pouvaient détourner dans ce sens-là.

Dans la scène du rendez-vous, depuis l’instant où elle reproche à Orlando de n’être pas arrivé deux heures avant, comme il sied à un véritable amoureux, mais bien deux heures après, jusqu’au douloureux soupir qu’effrayée de l’étendue de sa passion, elle pousse en se jetant dans les bras d’Aliéna : « Ô cousine ! cousine ! ma jolie petite cousine ! si tu savais à quelle profondeur je suis enfoncée dans l’abîme de l’amour ! » elle a déployé un talent miraculeux. C’était un mélange de tendresse, de mélancolie et d’amour irrésistible ; sa voix avait quelque chose de tremblant et d’ému, et derrière le rire on sentait l’amour le plus violent prêt à faire explosion ; ajoutez à cela tout le piquant et la singularité de la transposition et ce qu’il y a de nouveau à voir un jeune homme faire la cour à sa maîtresse qu’il prend pour un homme et qui en a toutes les apparences.

Des expressions qui eussent paru ordinaires et communes dans d’autres situations prenaient dans celle-ci un relief particulier, et toute cette menue monnaie de comparaisons et de protestations amoureuses, qui a cours sur le théâtre, semblait refrappée avec un coin tout neuf ; d’ailleurs les pensées, au lieu d’être rares et charmantes comme elles le sont, eussent-elles été plus usées que la soutane d’un juge ou la croupière d’un âne de louage, la façon dont elles étaient débitées les eût fait trouver de la plus merveilleuse finesse et du meilleur goût du monde.

J’ai oublié de te dire que Rosette, après avoir refusé le rôle de Rosalinde, s’était complaisamment chargée du rôle secondaire de Phœbé ; Phœbé est une bergère de la forêt des Ardennes, éperdument aimée du berger Sylvius, qu’elle ne peut souffrir et qu’elle accable des plus constantes rigueurs. Phœbé est froide comme la lune dont elle porte le nom ; elle a un cœur de neige qui ne fond point au feu des plus ardents soupirs, mais dont la croûte glacée s’épaissit de plus en plus et devient dure comme le diamant ; mais à peine a-t-elle vu Rosalinde sous les habits du beau page Ganymède, que toute cette glace se résout en pleurs et que le diamant devient plus mou que de la cire. L’orgueilleuse Phœbé, qui se riait de l’amour, est amoureuse elle-même ; elle souffre maintenant les tourments qu’elle faisait endurer aux autres. Sa fierté s’abat jusqu’à faire toutes les avances, et elle fait porter à Rosalinde, par le pauvre Sylvius, une lettre brûlante qui contient l’aveu de sa passion dans les termes les plus humbles et les plus suppliants. Rosalinde, touchée de pitié pour Sylvius, et ayant d’ailleurs les plus excellentes raisons du monde pour ne pas répondre à l’amour de Phœbé, lui fait essuyer les traitements les plus durs et se moque d’elle avec une cruauté et un acharnement sans pareils. Phœbé préfère cependant ces injures aux plus délicats et plus passionnés madrigaux de son malheureux berger ; elle suit partout le bel inconnu, et à force d’importunités, ce qu’elle en peut tirer de plus doux est cette promesse que, si jamais il épouse une femme, à coup sûr ce sera elle ; en attendant, il l’engage à bien traiter Sylvius et à ne pas se bercer d’une trop flatteuse espérance.

Rosette s’est acquittée de son rôle avec une grâce triste et caressante, un ton douloureux et résigné qui allait au cœur ; — et lorsque Rosalinde lui dit : « Je vous aimerais, si je pouvais, » les larmes furent au moment de déborder de ses yeux, et elle eut peine à les contenir, car l’histoire de Phœbé est la sienne, comme celle d’Orlando est la mienne, à cette différence près que tout se dénoue heureusement pour Orlando, et que Phœbé, trompée dans son amour, au lieu du charmant idéal qu’elle voulait embrasser, en est réduite à épouser Sylvius. La vie est ainsi disposée : ce qui fait le bonheur de l’un fait nécessairement le malheur de l’autre. Il est très-heureux pour moi que Théodore soit une femme ; il est très-malheureux pour Rosette que ce ne soit pas un homme, et elle se trouve jetée maintenant dans les impossibilités amoureuses où j’étais naguère égaré.

À la fin de la pièce, Rosalinde quitte pour des vêtements de son sexe le pourpoint du page Ganymède, et se fait reconnaître par le duc pour sa fille, par Orlando pour sa maîtresse ; le dieu Hymenæus arrive avec sa livrée de safran et ses torches légitimes. — Trois mariages ont lieu. — Orlando épouse Rosalinde, Phœbé Sylvius, et le bouffon Touchstone la naïve Audrey. — Puis l’épilogue vient faire sa salutation, et le rideau tombe…

Tout cela nous a extrêmement intéressés et occupés : c’était en quelque sorte une autre pièce dans la pièce, un drame invisible et inconnu aux autres spectateurs que nous jouions pour nous seuls, et qui, sous des paroles symboliques, résumait notre vie complète et exprimait nos plus cachés désirs. — Sans la singulière recette de Rosalinde, je serais plus malade que jamais, n’ayant pas même un espoir de lointaine guérison, et j’aurais continué à errer tristement dans les sentiers obliques de l’obscure forêt.

Cependant je n’ai qu’une certitude morale ; les preuves me manquent, et je ne puis rester plus longtemps dans cet état d’incertitude ; il faut absolument que je parle à Théodore d’une manière plus précise. Je me suis approché vingt fois de lui avec une phrase préparée, sans pouvoir venir à bout de la dire, — je n’ose pas ; j’ai bien des occasions de lui parler seul ou dans le parc, ou dans ma chambre, ou dans la sienne, car il vient me voir et je vais le voir, mais je les laisse passer sans m’en servir, bien que l’instant d’après j’en éprouve un regret mortel, et que j’entre contre moi-même en des colères horribles. J’ouvre la bouche, et malgré moi d’autres mots se substituent aux mots que je voudrais dire ; au lieu de déclarer mon amour, je disserte sur la pluie et le beau temps ou telle autre stupidité pareille. Cependant la saison va finir, et bientôt l’on retournera à la ville ; les facilités qui s’ouvrent ici favorablement devant mes désirs ne se retrouveront nulle part : — nous nous perdrons peut-être de vue, et un courant opposé nous emportera sans doute.

La liberté de la campagne est une chose si charmante et si commode ! — les arbres même un peu effeuillés de l’automne offrent de si délicieux ombrages aux rêveries du naissant amour ! il est difficile de résister au milieu de la belle nature ! les oiseaux ont des chansons si langoureuses, les fleurs des parfums si enivrants, le revers des collines des gazons si dorés et si soyeux ! La solitude vous inspire mille voluptueuses pensées, que le tourbillon du monde eût dispersées ou fait envoler çà et là, et le mouvement instinctif de deux êtres qui entendent battre leur cœur dans le silence d’une campagne déserte, est d’enlacer leurs bras plus étroitement et de se replier l’un sur l’autre, comme si effectivement il n’y avait plus qu’eux de vivants au monde.

J’ai été me promener ce matin ; le temps était doux et humide, le ciel ne laissait pas entrevoir le moindre losange d’azur ; cependant il n’était ni sombre ni menaçant. Deux ou trois tons de gris de perle, harmonieusement fondus, le noyaient d’un bout à l’autre, et sur ce fond vaporeux passaient lentement des nuages cotonneux semblables à de grands morceaux d’ouate ; ils étaient poussés par le souffle mourant d’une petite brise à peine assez forte pour agiter les sommités des trembles les plus inquiets : des flocons de brouillards montaient entre les grands marronniers et indiquaient de loin le cours de la rivière. Quand la brise reprenait haleine, quelques feuilles rougies et grillées s’éparpillaient tout émues, et couraient devant moi le long du sentier comme des essaims de moineaux peureux ; puis, le souffle cessant, elles s’abattaient quelques pas plus loin : vraie image de ces esprits qu’on prend pour des oiseaux volant librement avec leurs ailes, et qui ne sont, au bout du compte, que des feuilles desséchées par la gelée du matin, et dont le moindre vent qui passe fait son jouet et sa risée.

Les lointains étaient tellement estompés de vapeurs, et les franges de l’horizon tellement effilées sur le bord qu’il n’était guère possible de savoir le point précis où commençait le ciel et où finissait la terre : un gris un peu plus opaque, une brume un peu plus épaisse, indiquaient d’une manière vague l’éloignement et la différence des plans. À travers ce rideau, les saules, avec leurs têtes cendrées, avaient plutôt l’air de spectres d’arbres que d’arbres véritables ; les sinuosités des collines ressemblaient plutôt aux ondulations d’un entassement de nuées qu’au gisement d’un terrain solide. Les contours des objets tremblaient à l’œil, et une espèce de trame grise d’une finesse inexprimable, pareille à une toile d’araignée, s’étendait entre les devants du paysage et les fuyantes profondeurs ; aux endroits ombrés, les hachures se dessinaient en clair beaucoup plus nettement, et laissaient voir les mailles du réseau ; aux places plus éclairées, ce filet de brume était insensible, et se confondait dans une lueur diffuse. Il y avait dans l’air quelque chose d’assoupi, d’humidement tiède et de doucement terne qui prédisposait singulièrement à la mélancolie.

Tout en allant, je pensais que l’automne était venu aussi pour moi, et que l’été rayonnant était passé sans retour ; l’arbre de mon âme était peut-être encore plus effeuillé que les arbres des forêts ; à peine restait-il à la plus haute branche une seule petite feuille verte qui se balançait en frissonnant, toute triste de voir ses sœurs la quitter une à une.

Reste sur l’arbre, ô petite feuille couleur d’espérance, retiens-toi à la branche de toute la force de tes nervures et de tes fibres ; ne te laisse pas effrayer par les sifflements du vent, ô bonne petite feuille ! car, lorsque tu m’auras quitté, qui pourra distinguer si je suis un arbre mort ou vivant, et qui empêchera le bûcheron de m’entailler le pied à coups de hache et de faire des fagots avec mes branches ? — Il n’est pas encore le temps où les arbres n’ont plus de feuilles, et le soleil peut encore se débarrasser des langes de brouillard qui l’environnent.

Ce spectacle de la saison mourante me fit beaucoup d’impression. Je pensais que le temps fuyait vite, et que je pourrais mourir sans avoir serré mon idéal sur mon cœur.

En rentrant chez moi, j’ai pris une résolution. — Puisque je ne pouvais me décider à parler, j’ai écrit toute ma destinée sur un carré de papier. — Il est peut-être ridicule d’écrire à quelqu’un qui demeure dans la même maison que vous, que l’on peut voir tous les jours, à toute heure ; mais je n’en suis plus à regarder ce qui est ridicule ou non.

J’ai cacheté ma lettre non sans trembler et sans changer de couleur ; puis, choisissant le moment où Théodore était sorti, je l’ai posée sur le milieu de la table, et je me suis enfui aussi troublé que si j’avais commis la plus abominable action du monde.