Maison rustique du XIXe siècle/éd. 1844/Livre 1/ch. 19

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Texte établi par Jacques Alexandre BixioLibrairie agricole (Tome premierp. 528-568).
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CHAPITRE XIX. — des maladies et des attaques auxquelles les végétaux cultivés sont sujets, et des moyens d’y remédier.

Les chapitres précédens, qui développent d’ine manière aussi complète et aussi claire qu’il nous a été possible de le faire, les principes théoriques et pratiques de la culture des plantes qui font l’objet principal de l’agriculture européenne, ne suffisent pas encore pour assurer au cultivateur la récompense de ses travaux : les végétaux cultivés sont sujets aux attaques de maladies organiques et d’agens extérieurs qui compromettent plus ou moins gravement leur développement ou leur existence ; un grand nombre de plantes parasites, souvent presque imperceptibles, des végétaux plus ou moins inutiles ou nuisibles, non seulement absorbent, au détriment des bonnes plantes, les sucs nourriciers du sol, mais encore développent chez celles-ci des affections maladives fort redoutables ; enfin, une foule d’animaux de toutes les classes vivent aux dépens des diverses parties du végétal, et menacent continuellement de détruire nos récoltes, depuis l’instant où le laboureur les a confiées à la terre et même encore après qu’il les a rentrées dans ses greniers. Il faut donc indiquer aux cultivateurs les moyens sanctionnés par l’expérience, que l’état actuel de nos connaissances nous offre, pour nous mettre à l’abri de ces divers agens destructeurs, ou du moins diminuer leurs ravages.

Sect. Ire. Des maladies organiques et agens externes. 
 ib.
§ Ier. Lésions accidentelles. 
 ib.
§ 2. Lésions internes. 
 530
§ 3. Lésions externes ou blessures. 
 531
Sect. II. Des plantes nuisibles en agriculture. 
 533
Art. Ier. Plantes nuisibles aux céréales. 
 534
§ Ier. Des parasites internes. 
 ib.
§ 2. Plantes nuisibles par leur voisinage. 
 540
Art. II. Plantes nuisibles aux herbages. 
 ib.
§ Ier. Des mauvaises herbes. 
 ib.
§ 3. Plantes parasites externes. 
 542
Art. II. Plantes nuisibles aux cultures économiques, industrielles et forestières. 
 543
Sect. III. Des animaux nuisibles en agriculture. 
 544
Art. Ier. Des mammifères nuisibles. 
 545
§ Ier. Carnassiers : Hérisson, Taupe, Fouine, Putois, Belette, Loutre, Loup, Renard. 
 ib.
§ 2. Rongeurs : Rat, Souris, Mulot. 
 549
Art. II. Des oiseaux nuisibles. 
 551
Art. III. Des mollusques nuisibles. 
 554
Art. IV. Des insectes nuisibles. 
 555
Partie Ire. Tableau des insectes nuisibles. 
 ib.
§ Ier. Insectes destructeurs des céréales. 
 ib.
§ 2. Insectes attaquant les cultures potagères et autres. 
 556
§ 3. Insectes dévastateurs des arbres fruitiers. 
 558
§ 4. Insectes nuisibles aux prairies. 
 559
§ 5. Insectes attaquant les provisions. 
 ib.
§ 6. Insectes nuisibles aux bestiaux. 
 561
§ 7. Insectes et crustacés attaquant les poissons. 
 563
Partie. II. Description des espèces les plus nuisibles, et des moyens qu’on peut opposer à leurs ravages. 
 ib.
§ Ier. Calandre du blé ou charançon. 
 ib.
§ 2. Alucite des grains 
 564
§ 3. Cadelle ou troglossite mauritanique. 
 565
§ 4. Hannetons, vers-blancs ou mans. 
 566
§ 5. Sauterelles et criquets. 
 567
§ 6. Courtilières. 
 568


Section 1re. — Des maladies organiques et agens externes.

Les plantes, aussi bien que les animaux, sont sujettes à des désordres et à des infirmités qui peuvent altérer leur santé, les empêcher de remplir le but qu’on se proposait en les cultivant, et même amener leur fin prochaine. Mais, il faut l’avouer, si la médecine appliquée à l’espèce humaine est encore un art empirique, bien souvent trompé par la variété infinie des maladies, la pathologie végétale est encore tout-à-fait dans l’enfance, aussi bien pour la connaissance des affections maladives que pour celle des moyens curatifs. Les cultivateurs ont recueilli quelques faits isolés, incomplets, ont proposé quelques remèdes empiriques ; un petit nombre de physiologistes ont cherché à en former un corps de doctrine : M. Tessier dans son Traité des maladies des grains, Bosc, dans le Cours d’agriculture, M. De Candolle, dans sa Physiologie végétale, d’une part ; Duhamel, Plenck, Wildenow, Smith, Ré, M. de Mirbel, M. Turpin, de l’autre, se sont plus ou moins occupés de ce sujet difficile, mais il laisse encore beaucoup à désirer. Réduits à ne point en former un ensemble satisfaisant, nous ne pourrons ici donner que quelques généralités sur les lésions accidentelles, internes et externes des végétaux, et indiquer quelques pratiques suivies de succès dans plusieurs maladies spéciales.

§ 1er. — Des lésions accidentelles.

Les cultivateurs savent combien la succession favorable ou défavorable du temps concourt au succès ou aux mauvaises chances de l’agriculture. A vrai dire, chez la plante, d’une organisation infiniment plus simple que l’animal, attachée d’ailleurs au sol qui l’a vue naître, et privée ainsi des moyens de fuir les agens nuisibles, l’histoire des maladies n’est presque qu’une simple conséquence de l’influence des agens extérieurs, tels que le sol, l’eau, l’air, la chaleur, la lumière, l’électricité (Voir le chap. I de ce livre) ; et de plus, sous le point de vue pratique, c’est particulièrement sur cette influence qu’il est utile d’appeler l’attention du cultivateur.

Les effets de la température sont les plus importans, parce que les conséquences en sont plus graves. Chacun connaît les fâcheux accidens de plusieurs genres qui résultent des gelées, non seulement pour les végétaux exotiques ou imparfaitement acclimatés, mais encore pour les plantes indigènes ou cultivées de temps immémorial. Il existe quelques moyens généraux de diminuer les fâcheux effets de la gelée sur les plantes : 1° On peut, au moyen de paillassons, de toiles, de treillis, de simples canevas, de paillis grossiers en litières ou en fougères, abriter les végétaux du rayonnement nocturne, et par suite du dépôt de la rosée qui, lorsque la température de l’air n’est que de peu de degrés supérieure à 0°, se transforme en gelée Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/543 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/544 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/545 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/546 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/547 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/548 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/549 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/550 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/551 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/552 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/553 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/554 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/555 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/556 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/557 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/558 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/559 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/560 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/561 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/562 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/563 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/564 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/565 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/566 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/567 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/568 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/569 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/570 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/571 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/572 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/573 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/574 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/575 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/576 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/577 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/578 Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/579 longueur sur une et demie de largeur. Il se pose sur les grains de blé pour y pondre, mais il ne les ronge aucunement en son état complet ; il dévorerait plutôt alors ses semblables que d’y toucher, et même il attaque en cet état les teignes du blé devenues papillons ; cependant ce ténébrion est vorace de mie de pain.

Si l’on empêchait la Cadelle en larve de s’attacher aux murs et aux planchers des greniers, elle ne pourrait trouver les localités propres à sa transformation et périrait, selon la remarque du même naturaliste. Les poules sont si friandes de ces bestioles, disait Olivier de Serres, qu’elles mangent ces animaux-là jusqu’au dernier, ne touchant au blé tant qu’ils durent.

Parmentier, qui avait observé la cadelle, mais non l’insecte parfait, a vu qu’elle se sert de ses deux crochets abdominaux pour s’accrocher et se suspendre, ou pour se défendre contre d’autres cadelles ; c’est donc une espèce insociable ; on croit même qu’elle attaque les fausses-teignes et les larves des alucites ou celles des charançons du blé ; en ce sens, elle serait moins à redouter [1].

On s’est aperçu que cette larve et l’insecte cherchant la chaleur, viennent jusque dans le lit des personnes qui couchent près des greniers a blé, et qu’ils mordent même vivement le corps de l’homme ; toutefois il n’en résulte aucun accident.

§ IV. — Hannetons, Vers-Blancs ou Mans.

L’abondance, malheureusement trop commune, de ces scarabéides, nous dispense de les décrire. De tous les insectes herbivores, ce sont peut-être les plus funestes par leur voracité. A l’état de larves, ce sont ces gros vers-blancs souterrains qui rongent pendant deux, ou même jusqu’à quatre années consécutives, les plus tendres racines des plantes et les plus dures des arbres. Pendant l’hiver, ces larves, ramassées et s’enfonçant profondément ensemble, vivent à demi engourdies et sans manger, mais, remontant au printemps, elles dévorent tout sous terre dans les temps chauds ; puis, se transformant en nuées immenses, ces coléoptères, après leur noviciat inférieur, viennent ravager le feuillage de tous les végétaux.

Les espèces diverses de hannetons, outre le vulgaire, sont aussi nombreuses que dévastatrices. Engourdis, pendant le jour, dans la chaleur et la sécheresse, à peine le soir arrive qu’ils s’élancent étourdiment (leur nom vient, dit-on, de ala et tonus, ale-ton, à cause du bruit de leurs ailes) et s’entre-heurtant, se culbutant, mâles et femelles, vont rongeant et s’accouplant lourdement, inconsidérément ; leur accouplement dure vingt-quatre heures environ ; le mâle est plus petit que la femelle, et il succombe bientôt sans manger et traînant après cet effort. La femelle dépose ses œufs, d’un jaune clair et un peu alongés, dans la terre qu’elle creuse en la fouillant de ses pattes de devant, jusqu’à un demi-pied de profondeur ; elle périt ensuite. Six semaines après, il éclôt des vers d’un blanc sale ; ces larves molles, ridées, à six pattes, à tête grosse et écailleuse, à treize segmens, sont détestées des jardiniers sous le nom de vers-blancs ou mans ; ils vivent ainsi enterrés pendant trois à quatre années, se changeant alors en nymphe pour devenir hannetons.

Dans leur état de larve, pour passer à celui de nymphe, elles se construisent sous le sol une case unie, tapissée de fils de soie et de leurs excrémens ; ramassées en masse globuleuse, et se gonflant, elles perdent leur peau pour prendre l’enveloppe de nymphe, sous laquelle se dessinent déjà toutes les parties de l’insecte parfait. Dès le mois de février, le hanneton déchire cette coque ou enveloppe et en sort encore mou, humide ; il passe en cet état quelque temps pour se fortifier, puis, à l’approche des beaux jours, invité par la chaleur, il s’élance de ces limbes souterraines ; le contact de l’air le raffermit et colore sa robe à l’état parfait.

Tels sont les dégâts causés par ces insectes qu’ils suffisent en peu de jours pour dépouiller les forêts de leur verdure. C’est au [oint qu’ils deviennent un véritable fléau ; jardins, vergers, pépinières, prairies, moissons, pommes-de-terre, betteraves, tout est dévasté par leur voracité. Il s’est élevé de tous côtés un cri d’alarme ; les jardiniers, les maraîchers sont ruinés ; voyez surtout les arbres et les plantes d’ornement, dans les terres de bruyère qu’attaque le ver-blanc, et les terrains les mieux peuplés et ameublis ; ces précieuses cultures deviennent le théâtre de prédilection pour les ravages des hannetons ; ils y viennent pondre de toutes parts. Les jardins d’agrément, les végétaux les plus délicats sont le plus horriblement maltraités ; les arbres à fruit saccagés dans leurs racines restent deux années sans produire. Dans notre climat, les hannetons sortent hors de terre en légions infernales à la mi-avril ; ils s’accouplent une ou deux semaines après ; leurs œufs éclosent au bout de vingt à trente jours. La première année, le ver blanc cause des dégâts moins sensibles, mais la seconde année, il s’enfonce au mois de juin pour changer de peau : il remonte ensuite affamé et dévorant jusqu’aux piquets de bois, à défaut de toute racine. Le froid qui le force à s’enfoncer de nouveau, en octobre, le laisse ensuite reparaître la troisième année, pour commettre des ravages incalculables ; car il est devenu plus fort et plus vorace jusqu’à sa transformation.

Malgré de nombreux ennemis qui s’engraissent aussi de ces vers-blancs, comme les taupes, les hérissons, les rats, et plusieurs oiseaux, tels que les corbeaux qui les déterrent avec plaisir, il en reste toujours trop, car ils se multiplient d’autant plus que les cultures sont plus riches. C’est pour cela qu’ils font le désespoir des plus opulentes récoltes du jardinage.

Les meilleurs moyens de destruction du ver-blanc consistent : 1° à recueillir avec soin, au moment du labour et des binages, toutes les larves mises à découvert ; 2° à garnir pendant toute la belle saison, de plants de Page:Maison rustique du XIXe siècle, éd. Bixio, 1844, I.djvu/581

Les sauterelles criquets (Acrydium migratorium, Oliv.), ont près de deux pouces de longueur, une tête verte ou brune, tronquée en devant ; il y a sur le front une ligue et de chaque côté une autre, également noirâtres ; les mandibules sont d’un noir bleu ; le corselet, brun ou verdâtre, est comprimé sur les flancs, avec deux lignes sur le dos et une tache de côté. Le ventre brun-gris tacheté porte une bande brunâtre sur ses côtés. Les élytres brun-clair sont marbrées de noir, et les ailes transparentes ont une teinte verdâtre ; les jambes rougeâtres, les pattes brunâtres et les grosses cuisses tachetées de noir complètent l’aspect de cette sauterelle de passage. On la rencontre en quelques parties de la France ; elle se laisse difficilement saisir. D’autres espèces offrent plusieurs rapports avec elle ; comme les Acrydium lineola, tataricum, italicum, biguttulum, si commun avec le stridulum, dont le cri ennuyeux semble sortir de partout dans les terrains secs et pierreux, et qui est notre criquet vulgaire.

Ces insectes marchent mal et lentement, mais sautent et volent très-bien. On ne peut trop redouter les légions innombrables qui émigrent en troupes si extraordinaires dans certains pays de l’Orient, de l’Afrique et de la Tartarie, dévastant, plus que ne ferait la flamme, toute la végétation des contrées au’ils parcourent, sans que les millions d’individus qu’on s’efforce d’écraser puissent porter remède à un tel fléau.

Souvent ces insectes sont poussés par les vents ; et au coucher du soleil, ils s’abattent comme une averse d’orage, en telles niasses que les arbres se courbent sons leurs poids. Une fois les campagnes ravagées, les sauterelles ne trouvant plus rien, périssent de faim par millions, et cependant leurs femelles déposent leurs œufs en quantité incalculable. Leur fécondité en effet est si énorme, que parmi les lieux où elles s’abattent, l’on peut remplir des sacs, des muids entiers de leurs œufs dans une médiocre étendue de terrain. En 1613, un passage de sauterelles aux environs d’Arles, dévasta jusqu’à la racine plus de quinze mille arpens de blé en peu de jours ; malgré des nuées d’étourneaux ou d’autres oiseaux accourus, comme guidés par la Providence, pour les attaquer, on recueillit au-delà de trois mille boisseaux des seuls œufs ; chacune de ces mesures aurait donné près de deux millions de sauterelles, ce qui en fait environ six milliards. Ces sauterelles entraient jusque dans les granges et les greniers pour tout ravager. En 1780, à Boutzida, en Transylvanie, il fallut commander des régimens pour ramasser des sacs de sauterelles ; quinze cents personnes furent chargées de les écraser, de les brûler, de les enterrer ; il n’y paraissait pas de diminution jusqu’à ce qu’un froid aigu les frappa ; mais le printemps suivant, il se leva de nouvelles légions ; il fallut taire lever le peuple en masse pour détruire cette peste, et malgré tant d’efforts, une multitude de pays furent rongés à nu. On poussait avec de grands balais dans des fosses les masses de ces insectes qu’on étouffait ou brûlait en les retenant par des toiles tendues.

Dans plusieurs contrées d’Orient, après que ces insectes ont tout ravagé, les peuples désolés se jettent sur ces ennemis et les dévorent à leur tour. Les Bédouins les font griller à petit feu ; d’autres nations les font sécher, les réduisent en farine et en font une sorte de pain. On en vend au marché à Bagdad. Des Arabes acrydophages en tirent leur nourriture et les conservent dans du beurre, qui sert à les frire ensuite. D’autres les apprêtent avec de la saumure. Un homme en peut manger deux cents par repas ; leur chair a, dit-on, le goût du pigeon. Des enfans de nos contrées méridionales mangent parfois les cuisses de ces sauterelles.

Enfin, quand ces insectes, en masse, viennent à périr dans une contrée, leurs corps entassés se putréfient ; l’odeur infecte qui s’en exhale peut engendrer des épidémies ; les eaux qui en sont corrompues ont déterminé des maladies pestilentielles, soit pour les bestiaux, soit pour l’homme.

Les étés chauds et humides sont favorables à la multiplication des sauterelles ; les temps secs et sereins concourent à leurs voyages. Telle est leur facilité pour ronger les tiges de blé ou d’orge qu’elles semblent les avaler dans leur longueur ; on les a vues attaquer les gros arbres à défaut d’autre nourriture.

Il parait toutefois que d’immenses fumigations avec le soufre, les résines brûlantes, l’acide muriatique (hydrochlorique en vapeur) éloignent ces insectes comme plusieurs autres.

§ VI. — Des courtilières.

Ce sont d’autres orthoptères remarquables par leurs sortes de mains fouisseuses, par leur habitation souterraine et leur vie nocturne, mais très-dommageables parce qu’elles rongent les racines des plantes potagères et pondent jusqu’à trois ou quatre cents œufs luisans, jaunes, dans un terrier bien préparé. Ces œufs éclosent au bout d’un mois, et les jeunes courtilières gris-blanchâtres fourragent déjà les plates-bandes et les carrés les mieux cultivés. Cependant elles détruisent aussi des insectes malfaisans et des plantes inutiles, comme elles deviennent une proie très-friande pour les taupes. En plaçant des vases plats remplis d’eau près des nids de courtilières, celles-ci venant pour se désaltérer, s’y noient souvent. Ces nids se reconnaissent à un renflement du terrain et à la langueur des plantes qui croissent dessus. On peut creuser rapidement à la bêche pour enlever la couvée presque entière. L’eau de savon noir, l’huile rance, les dissolutions de foie de soufre surtout, éloignent ces insectes ; on en a purgé ainsi une garancière qui en contenait peut-être cent mille individus.

Nous avons vu dans la première partie de cet article, qu’il existe beaucoup d’autres insectes plus ou moins nuisibles à l’agriculture, mais nous avons dû nous borner à l’histoire des plus dangereux par leurs ravages.

J. J. Virey.

FIN DU TOME PREMIER.

  1. Parmentier, Traité théorique et pratique sur la culture des grains, tom. 2, p. 355 et suiv.