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Maladies de l’esprit/01

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Maladies de l’esprit
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MALADIES DE L'ESPRIT.




DE L'HALLUCINATION ET DES HALLUCINES.




I. Mémoire sur les fausses sensations, par M. Foville.

II. Fragmens psychologiques sur la Folie. — Du Traitement moral, par M. Leuret.

III. Histoire raisonnée des Hallucinations, par M. Brierre de Boismont.


I.

Quand on entre pour la première fois dans un établissement d’aliénés, on se croit le jouet d’un rêve pénible : une pitié douloureuse, un effroi glacial vous oppressent. La raison doute d’elle-même et ne trouve plus sa route dans ce monde nouveau dont toutes les images sont bouleversées. Les aliénés ne ressemblent pas aux infirmes qu’on rencontre dans les autres établissemens, et chez lesquels le corps languit : ici c’est l’hôpital de l’ame. Regardez autour de vous : dans ces créatures effacées, l’ombre de l’homme, souvent même celle de l’animal, se montre à peine. La figure du monde est voilée pour elles ; les élémens de l’intelligence sont rentrés dans le chaos. Est-il une douleur égale à cette douleur infinie ? Nous sommes ici dans la cité lamentable. L’esprit a précédé ces êtres humains dans la mort ; ils existent, et ils ne vivent déjà plus. Le médecin passe, il parle d’eux devant eux, et ces malades l’écoutent sans le comprendre. Quelquefois la vanité accourt à sa rencontre et se drape coquettement dans quelques haillons pour attirer des regards qui se détournent tristement. Souvent encore ce sont chez les femmes, les plus chastes vertus de leur sexe qui succombent dans une lutte douloureuse avec le délire. On les voit affecter des poses et des gestes cyniques. Ces actes, dont la volonté est absente, sont parfois accompagnés des rougeurs pénibles de la honte. Que faire à de semblables maux ? Le médecin assiste dans le plus grand nombre des cas, témoin triste et impuissant, à un désordre qu’il n’est point au pouvoir de l’homme de réparer. Le penseur trouve un attrait mêlé d’amertume dans la contemplation de ces infirmités morales que la main de Dieu semble couvrir à dessein d’un voile impénétrable. Une curiosité inquiète et grave, unie à une compassion immense, nous entraîne comme malgré nous sur le bord de cet abîme où s’agitent toutes les calamités de l’esprit, et d’où sortent des accens de colère, des plaintes et des gémissemens.

De tous les phénomènes de la folie, si sombre et si impénétrable elle-même, le plus mystérieux est encore l’ha1lucinaton. Un homme voit tout à-coup ce que les autres hommes ne voient pas, il entend ce qu’ils n’entendent pas, il touche ce que leur main ne saurait toucher. Dans cet état de choses, le monde réel est renversé. Jouet de ses sensations maladives, l’halluciné assiste à une existence qui n’est plus qu’une fable. Séquestré le plus souvent dans un établissement d’aliénés, il peuple cette solitude des fantômes de son délire. Autour de lui, les idées s’animent, prennent une forme ; des images dont l’existence est si vivement accusée à ses yeux, qu’elles masquent la présence de tous les objets réels, se montrent à son cerveau ébloui. Certes, une telle calamité mérite qu’on s’y arrête et qu’on l’envisage sérieusement. Ce n’est pas seulement la médecine, c’est la psychologie qui est intéressée à bien connaître ce phénomène, et les deux points de vue se touchent ici de trop près pour qu’il soit possible de les séparer. L’halluciné se montre aux yeux du moraliste ce qu’il est aux yeux du médecin, un malade sans doute, mais un malade d’un ordre supérieur, chez lequel le trouble des fonctions vitales s’élève directement jusqu’à l’ame. Le jour où la philosophie descendra avec son flambeau dans l’étude des affections mentales, elle rencontrera une ample matière à observations nouvelles. Comme dans une ville détruite on découvre çà et là des monuments qui portent l’empreinte du génie de la nation éteinte, ainsi dans ces grands ravages de la folie on retrouve partout sur les ruines de nos facultés la trace du principe immortel qui les animait.

De toutes les formes du délire, l’hallucination est peut-être celle qui, à notre avis, dévoile le mieux, par le trouble même des sensations, le principe moral de notre nature. L’halluciné communique avec des esprits ; il parle, si l’on ose ainsi dire, avec ses idées ; il habite un monde invisible où il transporte souvent toutes ses affections. L’excès d’une faculté quelconque prouve du moins l’existence de cette faculté. Quand le sévère Broussais, entraîné, vers les derniers temps de sa vie, à la doctrine de Gall, rencontrait sur le cerveau de l’homme l’organe de la surnaturalité, il s’étonnait ; la pensée du grand chef d’école, si souvent entachée de matérialisme, se demandait comment la nature avait pu mettre en nous une fonction sans usage, ou qui ne s’exerçait que sur des chimères. Sous ce rapport du moins il avait raison de s’étonner. Que serait une faculté sans objet, et comment le prévoyant auteur des choses aurait-il mis dans la tête de l’homme une force qui ne répondrait à rien ? C’est assurer notre ame de l’existence d’un monde invisible, que de lui en donner l’idée et de lui en faire sentir le besoin.

Plusieurs travaux récens témoignent de l’importance qu’attache de nos jours la science médicale à l’étude des hallucinations. L’examen de ces travaux nous permettra de préciser l’état actuel de nos connaissances sur quelques points relatifs à ces affections mystérieuses ; nous serons par là mieux préparé à considérer ce phénomène en lui-même, dans ses causes, dans ses formes, dans ses rapports avec l’histoire et avec la législation, dans ses changemens climatériques, enfin dans la résistance qu’il oppose aux divers traitemens.

Les hallucinations sont aussi anciennes que le genre humain ; mais voici à peine un demi-siècle qu’elles sont entrées dans la science. Rattachées à diverses causes surnaturelles, attribuées ici an principe du bien et là au principe du mal, elles ont rencontré des fortunes très diverses. Dans le premier cas, elles se trouvaient encouragées, honorées, consultées : dans le second, elles étaient réputées criminelles et encouraient toute la sévérité des lois. Au moyen-âge, ces phénomènes étaient rapportés tantôt à Dieu et tantôt au diable, quelque fois même à l’un et à l’autre, suivant les juges, les évènemens et les lieux : témoin Jeanne d’Arc, inspirée en-deçà du détroit, sorcière au-delà. La théologie avait partout devancé la médecine dans la connaissance des faits ; les procès-verbaux des cours de justice et les ouvrages des anciens casuistes contiennent des exemples d’hallucination fort bien décrits : on n’errait alors que sur l’interprétation des causes. En vain la médecine essayait-elle quelquefois de réclamer au nom des lumières. Comme les faits n’avaient pas encore été transportés sur leur véritable terrain ; le sol de la discussion tremblait à chaque pas. La théologie avait d’ailleurs entre les mains un dernier argument devant lequel la raison humaine se taisait : ce dernier argument était le bûcher. Tous les faits existaient, mais le lien qui devait les réunir à la science n’était pas encore trouvé. Il fallait, pour amener ce résultat, une révolution dans les idées. Le mouvement philosophique du dernier siècle, en renversant les barrières d’un monde surnaturel, remit la médecine en possession de son domaine. Disciple et continuateur du fameux Pinel, qui avait si largement ouvert la route, M. Esquirol est le premier qui ait nommé, décrit et analysé l’hallucination comme un des élémens de la folie [1].

Ce médecin célèbre s’avança timidement sur le nouveau théâtre de ses propres observations. Sans méconnaître la présence des hallucinations dans un grand nombre de maladies mentales, il ne sépara pas toujours assez nettement ce phénomène des autres élémens du délire, et ne lui attribua qu’une part trop faible dans les actes des aliénés. En veut-on un exemple ? Lorsque M. Foville succéda dernièrement à M. Esquirol dans le service de la maison royale de Charenton, il trouva chez les malades classés par son illustre devancier un nombre prodigieux de monomanes et très peu d’hallucinés. Or, à peine M. Foville eut-il appliqué dans cet établissement son contrôle aux différens cas de folie, que le nombre des monomanes diminua sensiblement ; ils ont aujourd’hui presque entièrement disparu, et le nombre des hallucinés a augmenté dans la proportion inverse. Ce désaccord entre deux hommes si considérables dans la science mérite une explication. M. Esquirol, quoique adversaire constant et amer de la doctrine de Gall, se laissa entraîner comme malgré lui aux idées du physiologiste allemand quand il admit toute une classe de délires agissant sur une seule faculté. On connaît la doctrine de l’homme que nous venons de citer. Le docteur Gall posa son doigt sur le cerveau et osa dire, après d’autres il est vrai, mais avec une force de conviction nouvelle : Ici l’on pense ! S’il se fût arrêté à cette proposition générale ; il eût rencontré peu de contradicteurs, mais il eût aussi peu remué la science. Gall s’avança plus loin : il traça sur le cerveau vingt-sept départemens dans lesquels il localisa les principales facultés de l’homme. M. Esquirol combattit la prétention de Gall à reconnaître sur le cerveau l’empreinte de nos dispositions morales ; mais il fléchit, à son insu, sous les idées dominantes de son adversaire, quand il conçut l’existence des monomanies. Une folie, circonscrite de manière à n’affecter qu’une faculté unique, suppose en effet dans le cerveau la présence de forces distinctes, solitaires, indépendantes les unes des autres. C’est cependant sur cette base, empruntée à la théorie de Gall, que M. Esquirol établit les impulsions soudaines de certains aliénés à détruire leurs semblables ou à se détruire eux-mêmes. Dans cette manière de voir, il se croyait en outre appuyé sur des faits. Tel homme a tué, sans provocation, sans cause connue, sans intérêt aucun : monomane suicide ! Tel autre a incendié sa maison ou celle de son voisin, sans motif : pyromane ! Ces autres insensés ont voulu commettre des viols, des incestes : monomanes érotiques ! C’est ainsi que M. Esquirol classait ses cas de folie sur les actes et sur les manifestations superficielles des aliénés.

Les mêmes faits, plus sévèrement analysés, ne donnèrent point à M. le docteur Foville les mêmes résultats. Il découvrit.que les actes des aliénés, rapportés par M. Esquirol à une certaine disposition du délire, reconnaissaient le plus souvent une autre cause, un autre mobile, l’hallucination. Cet homme s’est tué, d’accord ; mais était-ce pour obéir à une impulsion aveugle ou pour se soustraire au supplice de ses sensations faussées par la maladie ? M. Foville ne tarda pas à rencontrer une sensation fausse derrière la plupart de ces actes extraordinaires, que, dans l’ignorance de toute autre cause, on avait attribués à une force secrète de la nature. En voici un exemple récent : M…, d’un esprit distingué, employé dans une administration du gouvernement, se présente chez un de ses chefs, et lui tire à bout portant deux coups de pistolet ; il essaie ensuite de se détruire par le même moyen. Toutes ces balles manquent heureusement le but que la main leur marquait. Si cet homme fût tombé dans le service, de M. Esquirol, son arrêt était dicté d’avance : monomane homicide ! En remontant vers l’origine de la maladie, on arrive pourtant à un autre motif de détermination que le besoin de tuer. M… commence par sentir ses alimens empoisonnés. L’esprit travaille sur cette sensation, et les actes de la vie s’y conforme cet homme évite les tables d’hôte, se nourrit à l’écart d’alimens préparés par ses mains. Bientôt, comme la fausse sensation continue, il porte plus loin ses précautions ; il fait traire devant ses yeux le lait qu’il doit boire, ne mange presque plus que des fruits, et encore rejette ceux dont la peau est entamée. Voilà un homme particulier, bizarre ; nul n’ose encore dire : Voilà un fou. Comme tous les pays lui sont insupportables, il demande à changer continuellement de résidence, sans jamais s’en trouver mieux. Le mal n’était pas, en effet, dans tel ou tel pays ; il était dans le sens dépravé de ce malheureux, qui trouvait partout le goût du poison. M… s’était figuré plusieurs fois M. D…, son chef, comme l’auteur des attentats qui le suivaient de ville en ville. Il résiste durant deux années ; enfin, vaincu par les traitemens intolérables de son persécuteur, il se détermine à se faire justice. Il n’y a point ici de force interne de destruction en mouvement ; il y a une erreur des sens qui entraîne la volonté.

M. Foville n’eut pas de peine à recueillir un grand nombre de faits analogues. Dès-lors il fallut reconnaître l’importance des hallucinations et l’influence qu’elles exercent sur les déterminations du délire. Le phénomène, mieux compris, fut aussi mieux étudié. A côté des travaux du médecin en chef de Charenton, nous devons citer les ouvrages sur les maladies mentales de MM. Falret, Voisin et Lélut, où l’on trouve des faits intéressans d’hallucination liés aux différens genres de folie. Une nouvelle direction morale s’est dernièrement révélée sur le terrain de la médecine des aliénés ; à la tête de cette direction éminemment spiritualiste se place un homme remarquable, M. Leuret. Cet habile psychologue a traité de l’hallucination dans ses ouvrages sur la folie ; mais jusqu’au dernier livre de M. Brierre de Boismont, on n’avait pas isolé ce phénomène des autres symptômes du délire. C’est une tentative qui mérite d’être discutée. M. Brierre de Boismont est un partisan déclaré de la doctrine qui, en médecine comme en philosophie, nous parait devoir porter le nom de spiritualisme. En étudiant les causes, les formes et le rôle historique de l’hallucination, nous rencontrerons sur notre route les travaux de ces divers médecins. M. Leuret nous représentera dans cet examen le côté raisonnable et modéré des doctrines spiritualistes ; M. Brierre nous en montrera quelquefois les exagérations et les écarts.


I. – DES PRELUDES ET DES CAUSES DE L'HALLUCINATION

Les médecins physiologistes n’avaient point assez cherché, à notre avis, les racines de la folie dans l’état normal de l’homme. Pour nous en tenir ici à l’hallucination, il n’est pas douteux que l’analogue de ce phénomène existe dans l’état de raison, qu’il se manifeste journellement et qu’il forme même un des charmes de notre nature. Tout le monde sait que le cerveau renouvelle la présence des objets absens par l’image de ces objets. Il y a certaines circonstances qui favorisent le réveil de nos impressions anciennes, telles que la solitude, les ténèbres, la promenade. Nous retrouvons ce phénomène très marqué chez les poètes et les artistes. La nature portait sur les sens de Jean- Jacques Rousseau un enivrement qui se communiquait à l’ame ; ce n’étaient. bientôt plus les arbres, les ruisseaux, les rochers de l’Hermitage qu’il voyait, mais Saint-Preux, mais Sophie, et les autres figures de son invention [2]. Le plaisir que l’ame trouve dans l’exercice de cette faculté l’excite à en faire souvent usage. En imaginant de la sorte, nous ajoutons de la durée aux choses qui nous plaisent et qui ne sont plus. Ces fantômes de notre mémoire acquièrent une vie artificielle ; nous les arrangeons à notre manière et nous leur donnons dans nos rêves ce qui leur manquait autrefois pour nous séduire. Par une autre disposition familière à notre esprit, nous détachons de l’ensemble des grands objets certaines empreintes qui se fixent isolément dans le cerveau et qui servent à nous reproduire le tout. C’est ainsi que nous nous représentons une ville par un monument, une circonstance de la vie par un des détails accessoires qui s’y rattachent, une idée par le signe qu’elle a marqué dans notre mémoire. L’imagination est de la sorte une perpétuelle faiseuse d’hiéroglyphes. Si maintenant nous rapprochons ces actes ordinaires du cerveau des hallucinations propres à l’état de folie, nous trouverons que ces dernières diffèrent seulement par l’excès et par l’intensité du phénomène. Tandis que dans l’état de raison l’image conserve rarement la vivacité de l’original, le cerveau en délire donne au contraire à ses peintures une force plus grande que celle de la réalité même. La faculté de créer, la plus sublime de toutes, puisqu’elle nous égale en quelque manière à l’auteur des êtres, l’emporte tout à coup sur celle de percevoir, et s’égare si bien dans ses intempérances, que, pour avoir voulu rivaliser avec Dieu les hallucinés ne sont même plus des hommes.

Entre ces deux états nettement dessinés, il existe une condition intermédiaire qui marque comme le passage de l’un à l’autre En toutes choses, la question des limites est extrêmement délicate. Cette ligne, qui sépare l’état de raison de l’état de folie, oscille surtout quand elle touche le terrain des hallucinations. Ici tout s’agite, tout se confond, mais dans cette confusion même nous allons surprendre le lien fragile qui unit le phénomène sain au phénomène troublé. C’est surtout au début de la folie que se manifestent ces hallucinations mixtes qui sont comme les avant-coureurs du délire. L’esprit a encore la conscience que ce qu’il voit, ce qu’il entend, ce qu’il croit toucher n’existe point ; ces images qui le poursuivent et qui le tourmentent, il le sait filles de son cerveau malade. Dans certains cas, rares il est vrai, la folie s’arrête à cette limite décisive. L’halluciné sait qu’il a des visions, il n’a point la force de s’en délivrer ; mais il conserve encore assez de liberté pour ne point leur subordonner ses actions. S’il franchit ce pas, il est perdu. Ces existences qui se passent dans une sorte de clair-obscur, entre l’état de raison et l’état de folie, défient en quelque sorte la pénétration de l’observateur. De tels esprits obsédés rougissent eux-mêmes du sujet qui les agite, et le voilent autant qu’ils peuvent. Cet état de lutte entre l’esprit, encore assez libre, et l’hallucination, qui cherche à le posséder, a un équivalent dans les dernières crises qui amènent la solution de la folie.

M. Leuret nous racontait dernièrement un cas physiologique qui nous semble se rapporter à notre sujet. Cet habile médecin avait donné ses soins à un homme du monde, d’un esprit cultivé, mais dont les facultés avaient fait naufrage. Le docteur l’exhorta vivement à réunir toutes les forces qui lui restaient afin de dominer le délire. Il lui proposa de l’assister dans ce pénible effort. Le pauvre insensé eut des retours et des rechutes nombreuses. Le médecin fut contraint de lui enlever pour ainsi dire pièce à pièce toutes les imaginations du délire. A force de déchiremens et de combats ; le malheureux finit par se séparer entièrement de la partie aliénée de sa nature : « J’ai encore mes visions, disait-il au docteur, mais je ne m’y arrête plus ; je ne les crois plus. » Cet homme était encore malade, il n’était plus fou.

La science ne nous semble pas avoir encore nettement défini cet état flottant. M. Brierre de Boismont établit bien dans son livre une différence entre les hallucinations compatibles avec la raison et celles qui se trouvent liées à l’une des formes du délire ; mais nous croyons qu’il n’a tiré une ligne assez nette entre la faculté que nous avons tous de nous figurer les objets absens et le point où cette faculté dégénère en un excès morbide. Plus les nuances sont délicates, plus il importe de les fixer. On n’est point fou pour se représenter des images ; mais le jour où ces peintures du cerveau troublent les facultés de l’esprit au point de se montrer seules, immobiles, inséparables de notre nature, le jour ou ces sensations animées se détachent de notre moi pour revêtir une forme, une existence étrangère, ce jour-là l’hallucination se déclare. La ligne de démarcation nous semble donc toute tracée. Comme nos autres facultés, celle qui dirige notre imagination et, pour ainsi dire, notre vue sur des objets absens, porte en elle-même le germe de son désordre. Ce désordre commence où la liberté finit. Dès qu’il y a perte du sentiment du moi au point de confondre l’être qui se figure avec l’objet figuré et de prendre alternativement l’un pour l’autre, il existe sans aucun doute une altération grave. M. Brierre ne se montre point du tout décidé sur cette question, qui domine ici toutes les autres ; aussi a-t-il écrit un gros volume sans dire si l’hallucination est oui ou non une maladie. Tantôt c’est à ses yeux un phénomène presque normal, tantôt c’est une erreur de l’esprit humain, qui paie ainsi le tribut aux croyances de son siècle. Nous répondrons que d’abord un phénomène est normal ou il ne l’est pas. En second lieu, il y a dans l’hallucination plus qu’une erreur de l’esprit, il y a un fait. Les hallucinés ne croient pas seulement sentir ; ils sentent en effet, et d’une manière si vive, que le raisonnement échoue contre cette impression. Aussi le premier signe de leur convalescence se montre-t-il dans le changement de cette formule positive : « Je vois ; on me dit ; » en cette autre bien différente : « J’ai cru voir ; il m’a semblé entendre » Là est la limite.

De même qu’il existe des idées qui se font sensations, il existe des sensations qui se font idées. Dans le premier cas, il y a hallucination, et dans le second cas illusion.

Ce que nous venons de dire des préludes de l’hallucination s’applique aussi bien au phénomène de l’illusion, qui en est ordinairement le satellite. Les sens ne suffisent pas, comme nous l’avons vu, à juger des dispositions qu’ils marquent dans les objets ; il faut que le cerveau intervienne pour recevoir et pour corriger au besoin le témoignage des sens. Voilà l’état sain. Il arrive pourtant tous les jours que l’attrait de sentir et de transformer la sensation l’emporte en nous sur le jugement sans qu’il y ait pour cela perte de la liberté. L’enfant ne donne-t-il pas à ses jouets de la vie, des instincts et des volontés ? Les peuples anciens, qui sont les enfans des âges historiques, ne changent-ils point continuellement les objets inanimés, arbres, nuages, fontaines, en des figures d’hommes et de femmes ? Cette faculté diminue chez l’enfant et chez les nations avec les progrès de l’âge ; mais elle demeure très active chez certaines natures. C’est elle qui colore sans cesse nos sensations avec nos souvenirs, nos sentimens ou nos idées. Seulement, chez l’homme sain, il y a contre-épreuve et répression à l’instant même de la sensation fausse, tandis que chez l’illusionné c’est l’erreur qui l’emporte, qui domine et qui se fait maîtresse de l’intelligence.

Les causes des erreurs de la sensibilité sont si nombreuses, si variées, qu’il est impossible de les prévoir toutes et de les renfermer dans un cercle. Durant les siècles où ces phénomènes se liaient au mouvement général de la société, il était plus facile de remonter à l’origine du désordre. Aujourd’hui, c’est dans les lectures et les occupations d’un individu qu’on retrouve les matériaux de ses visions. J. Brierre assigne pour cause générale aux hallucinations la chute originelle de l’homme, qui lui a fait perdre la connaissance de Dieu et de soi-même. En vérité, c’est remonter beaucoup trop loin ; laissons ces origines nuageuses, que la physiologie sérieuse repousse, et contentons-nous de regarder la folie comme inséparable de nos facultés dans l’état actuel des choses. Les facultés morales les plus élevées sont également les plus délicates, celles dont les fonctions se troublent et se dérangent le plus aisément. Il en est de même à peu près dans l’ordre physique : c’est l’organe de la vue qui se montre plus sujet que d’autres à des défaillances.

Nous croyons pouvoir diviser les causes de l’hallucination en deux ordres, les causes extérieures et les causes intérieures.

Les premières sont innombrables, elles comprennent tous les objets sensibles qui frappent l’imagination et qui, à un moment donné, deviennent, sous une forme ou sous une autre, les instrumens du délire. Les secondes, les causes intérieures ; résident dans nos sentimens, dans nos idées, dans notre caractère. L’influence du moral sur le physique, comme cause dominante des hallucinations et des illusions, quoique niée par plusieurs médecins, nous parait manifeste. N’y a-t-il pas des jours où, sous l’empire de nos dispositions morales, les objets changent, pour ainsi dire, de forme à nos yeux ? Quand nous sommes occupés d’une idée triste, nous donnons à toute la nature la figure de notre tristesse. Ce ne sont ni les arbres, ni les fleurs, ni les paysages, qui ont changé ; c’est la partie morale de notre être qui se trouve affectée, et cette partie morale affectée répand sur les sensations une sorte de voile qui obscurcit tout autour de nous. Le langage vulgaire a consacré cet état de l’ame dans une formule naïve : on dit voir tout en noir. Il existe en effet dans le cerveau, et selon nous plus haut que le cerveau, dans l’ame de l’homme, une sorte de principe colorant de ses sensations, qui modifie par elles le monde extérieur.

La mélancolie nous prédispose sans aucun doute à l’illusion, Car elle tend sans cesse à dénaturer la forme du monde réel. Quand l’ame est triste, elle donne à tous les objets extérieurs un sens tiré de ses rêveries. Alors le moindre bruit nous trouble et nous inquiète. Nous cherchons partout notre destinée écrite sur la figure des arbres, des nuages, des étoiles. Ces illusions commencées finissent, dans l’état sain, avec la cause qui les a fait naître. Il n’en est pas de même pour le malade visionnaire. Un homme qui remplissait dans la société des fonctions graves n’aperçoit bientôt plus autour de lui que des signes et des présages. Rencontre-t-il sur son chemin un tas de pierres, une élévation de terrain, la vue de ce tertre apporte à son cerveau troublé l’idée d’une tombe. Tout se transforme ainsi en objets imaginaires, que notre homme regarde comme des pronostics et auxquels il attache une influence sur tous les actes de sa vie. Un jour, en traversant un passage, il coudoie à sa gauche un magasin de deuil ; on devine l’effet de tout ce noir sur une imagination alarmée. Il s’éloigne à grands pas de ce magasin, quand ses yeux lui présentent au-dessus d’une autre boutique le fatal n° 13. Voilà notre malheureux pris entre Carybde et Scylla. Il n’ose passer ni devant l’un ni devant l’autre de ces deux monstres créés par son délire. Il va, vient, revient, et cela jusqu’au soir, sans pouvoir sortir de ce terrible délire. Cependant le garde du passage remarquait avec quelques marchands cet homme qui errait depuis des heures comme une ombre en peine. La nuit s’avance, on va fermer la grille du passage. Notre visionnaire ne peut malgré tout se déterminer à franchir l’obstacle moral qui retient sa marche comme par un fil. On l’arrête, et, sur ses réponses, on l’envoie à Bicêtre. Nous ne sommes pas bien certain si M. Leuret, qui nous a communiqué ces faits, regarde un tel malade comme illusionné. Ce cas du moins pourrait servir à marquer l’influence d’une idée fixe sur l’image que nous nous formons des objets extérieurs.

L’excès du sentiment religieux est encore, malgré le déclin des croyances, une cause assez fréquente d’illusions. En forçant le lien qui unit le monde visible au monde invisible, le mystique se fait un Dieu à lui, un Dieu présent à tous ses actes. Quand l’esprit est dans cette disposition, il suffit d’un bruit, d’un accident de lumière, d’un rien, pour que les idées apparaissent au cerveau sous une forme sensible. Ces visionnaires donnent à la Divinité un corps, une voix ; ils l’accommodent d’un vêtement. Une telle image est prise le plus souvent dans les livres, dans les tableaux, dans les statues, dont le cerveau a conservé l’impression. L’égoïsme est également une cause notable d’erreurs. Nous avons vu dans un établissement d’aliénés une femme du monde, très amoureuse d’elle-même, qui, pour avoir lu un ouvrage de médecine, tombé par hasard sous sa main, croyait sentir en elle toutes les maladies décrites, dans ce livre.

L’ame participe de la nature des objets auxquels elle s’unit, et cela si intimement qu’elle finit souvent par s’y confondre. L’habitude qu’ont tous les esprits vifs d’employer des figures dans le langage constate l’existence d’une faculté sujette chez l’homme à des écarts et à des erreurs. Peu à peu ces mouleurs d’idées sont entraînés à leur donner une forme sensible, matérielle, vivante ; leur verbe se fait chair. L’association de nos idées avec les signes sensibles étant reconnue comme une source abondante d’erreurs, on comprend que les esprits inquiets, poétiques, exaltés, soient plus enclins que d’autres à se laisser tromper par le continuel mirage de leur cerveau. L’enthousiasme, qui n’est souvent que la passion d’une idée, peut encore devenir, comme toute passion forte, une cause fréquente de désordres pour les organes de la sensibilité. L’hallucination se montre en quelque sorte, sous ce point de vue, un phénomène artiste.

Tout en croyant utile de maintenir en théorie la division des causes physiques et des causes morales, nous devons dire qu’en fait elle s’efface très souvent. Chez les malades. L’homme n’est pas séparément un corps et une ame. C’est, selon le langage de Montaigne, un être ondoyant et divers. Il s’ensuit que les causes de la folie participent en général du caractère mixte de notre nature.


III. – DES FORMES DE L'HALLUCINATION.

Quoique les hallucinés se montrent le plus souvent confondus dans les hospices et les établissemens particuliers avec les autres fous, ils présentent une physionomie singulière qui les fait aisément reconnaître. Ces altérations mystérieuses frappent volontiers un sens unique. Si c’est l’ouïe qui est affectée, les malades entendent des voix. Ce n’est pas, comme chez nous, l’agitation de l’air qui frappe leur oreille, c’est leur idée qui parle en quelque sorte à l’organe de l’ouïe et qui le trouble au point de lui faire attribuer à une cause étrangère ce qui vient de la personne même. Quelquefois les hallucinés rapportent ces voix à des êtres qu’ils connaissent, d’autres fois ils en ignorent la cause, ou bien encore ils les attribuent à des esprits. L’état de l’organe ne fait rien à ces bruits intérieurs. Il existe à la Salpétrière une femme complètement sourde qui entend ses voix et qui leur répond toute la journée. Quelques malades donnent à ces bruits des noms qui en caractérisent la nature. Ce sont des invisibles, des babillardes ; une femme de la maison royale de Charenton se plaignait devant nous au docteur Foville de ses sylphidemens. C est surtout dans les folies religieuses, exaltées, que les voix jouent un rôle considérable. L’ame dans ce cas-là se représente en quelque sorte à elle-même si vivement, qu’elle se prend pour une autre personne distincte, et, ne trouvant rien dans le monde au-dessus d’elle que Dieu, elle met sur le compte de la Divinité ses propres inspirations. La docilité des hallucinés aux avertissemens que leur donnent ces voix est à peine croyable. Une jeune fille, pour obéir aux ordres qui lui étaient donnés, a essayé de tuer sa mère. Une autre s’est privée de parler durant cinq années entières, parce qu’on lui avait dit de garder le silence. On voit dans les salles du même hospice de jeunes filles pleines de santé qui refusent toute espèce d’alimens, parce que leurs voix leur ont défendu de manger. Les erreurs de la vue ne sont pas moins singulières. Tel malade marche à grands pas, vocifère, lance à droite et à gauche des coups qui n’atteignent que l’air ; vous avez sous les yeux un halluciné qui cherche à repousser l’ennemi acharné à sa poursuite. Une observation importante, c’est que la vision paraît quelquefois se former graduellement. Le malade sent autour de lui, dans les commencemens, la présence d’un être vague ; on lui parle à l’oreille, il voit quelque chose, il ne distingue encore rien de bien clair. Peu à peu ce chaos se débrouille, les images se forment, mais d’une manière si nette et si vive, qu’il peut parfaitement les décrire. « Ma glace est encore trouble, me disait un de ces malheureux ; attendez un instant, cela commence à paraître. » Les visions ne tardaient pas en effet à se dessiner, avec une intensité si grande, qu’elles finissaient par masquer les objets présens, réels, ou par leur donner leur figure. Les sens du toucher, de l’odorat, du goût, présentent de même mille altérations. Quelques femmes nagent dans les parfums, d’autres sont poursuivies par des odeurs insupportables dont elles ignorent la cause. Quand plusieurs sens sont hallucinés à la fois, le malade n’a plus aucun lien avec le monde extérieur ; il vit d’une existence à lui, cherchée le plus souvent dans ses souvenirs, dans les impressions anciennes, dans les images du monde où il a passé ses jours.

Une première division est à établir dans les formes des hallucinations : il y a tel cas où ce phénomène est la cause première du délire et lui impose en quelque sorte son influence ; il est d’autres cas où sa marche est subordonnée à la maladie dont il est un des mille accidens.

En visitant les établissemens d’aliénés, nous avons rencontré nous-même trois cas où l’hallucination existait comme élément primitif du délire. Le premier était une fille de vingt-huit ans, qu’on montrait comme un exemple de substitution de sexe. Elle se croyait homme. En l’interrogeant avec patience et en nous dirigeant, d’après ses réponses, à travers les détours de ce sombre labyrinthe du délire où les médecins ne suivent pas toujours assez loin les traces de leur malade, nous remontâmes jusqu’à la cause d’une telle erreur. Cette fille, qui était jolie, avait toujours mené une vie irréprochable, lorsqu’à vingt-deux ans, elle tomba entre les mains de jeunes débauchés qui abusèrent de sa faiblesse. La malheureuse essaya de se défendre ; puis, voyant toute résistance impossible, et sentant tomber ses vêtemens sous l’étreinte de ses ravisseurs, elle eut recours à un artifice qui sauva sa pudeur, mais qui lui coûta la raison. Pour couvrir l’opprobre de sa nudité, elle s’imagina être changée en homme. Depuis ce moment, elle parle et raisonne comme si elle n’avait jamais été femme. Nous ne pûmes nous défendre d’une véritable compassion pour cette pauvre folle si intéressante, qui n’avait changé de sexe que pour conserver l’honneur du sien.

Dans un autre établissement particulier, nous vîmes un homme de trente-deux ans qu’on définissait ainsi : aliénation mentale entée sur une imbécillité. Cette étiquette, apposée en quelque sorte au malade, nous étonna. Nous fîmes des recherches nous interrogeâmes sa famille ; nous le pressâmes lui-même de questions, et nous découvrîmes que ce jeune homme était devenu imbécile à la suite d’une hallucination de l’ouïe. Né d’une famille riche, il avait fait des études ; il suivait à Paris ses cours de droit, et avait déjà passé deux examens, quand un jour il entendit des voix qui lui ordonnaient de devenir bête. Dès-lors ce fut une lutte terrible entre son intelligence et cette force occulte qui voulait l’anéantir. Allait-il parler, les voix lui disaient de se taire ; étudier, les voix lui disaient de fermer son livre ; méditer, écrire, les voix lui disaient de s’aller promener. Elles le poussaient sans cesse à tout ce qui pouvait l’abrutir. Enfin, il suivit si bien leurs conseils, que notre pauvre jeune homme devint à la lettre ce que les voix voulaient qu’il fût. Les parens, étonnés de la subite décadence des facultés mentales de leur fils, attribuèrent d’abord ce résultat au désordre de ses mœurs. On se trompait. Ce désordre n’était qu’une conséquence ; la cause était dans une erreur de l’ouïe qui l’entraînait à commettre toutes sortes d’actions dégradantes. La maladie avait été mal étudiée, et le diagnostic était faux ; il eût fallu dire : Imbécillité greffée sur une hallucination.

Le troisième cas se rapporte à un commissionnaire. Cet homme se chargeait pour rien des fardeaux les plus pesans, et les conservait tout le jour sur son dos. On n’avait vu dans cet acte qu’une extravagance ; nous soupçonnâmes qu’il pouvait bien y avoir la une hallucination. Notre doute fut bientôt confirmé. Cet homme croyait porter des trésors. Plus sa charge était lourde, plus il suait, peinait, soufflait, et plus il se montrait content, car c’était une preuve que ses richesses étaient considérables. Nous découvrîmes ce portefaix dans un hospice, où il marchait continuellement le long des arbres, le dos courbé. Quand on l’occupait aux soins de la maison, il s’y prêtait de bon cœur, mais avec un visage triste, tandis que, quand on l’employait à porter quelque fardeau, il s’en chargeait avec une joie extrême. A force de placer sur ses épaules le bien et les effets des autres, le pauvre homme avait fini par y sentir le poids de sa propre fortune.

Les hallucinés de la seconde classe, c’est-à-dire ceux chez lesquels l’hallucination n’est qu’une dépendance du délire général, sont sans contredit les plus nombreux. C’est surtout chez ces derniers que la forme du phénomène oppose à l’étude une résistance qui vient de son intarissable variété. Le seul ordre que nous ayons pu observer dans un tel désordre, c’est que chez certains malades les images se renouvellent dans le délire d’une manière décousue et agitée, tandis que chez d’autres elles s’arrêtent devant le cerveau fixes, immobiles, inexorables. Le plus souvent les hallucinations et les illusions se transforment perpétuellement les unes dans les autres. Le malade crée tout autour de ses fausses sensations un monde imaginaire ; les hommes deviennent des animaux, les animaux des hommes ; il confond une personne avec une autre et revêt tous ces objets de figures chimériques. Ce voile jeté sur la nature en trouble si bien les formes, que le monde extérieur a beau poser devant les yeux du malade, c’est toujours en lui-même qu’il voit.

Quand l’hallucination suit la trace générale du délire, elle se plaît le plus souvent à renouveler la présence d’objets assortis à la nature même de la maladie. Chez les femmes hystériques, par exemple, le cerveau est très souvent assiégé d’images fort incommodes. Presque toutes celles que nous avons rencontrées dans l’hospice de la Salpêtrière et ailleurs se plaignent d’avoir autour d’elles des hommes, il faut le dire, fort peu vêtus. La femme d’un officier, atteinte de monomanie d’orgueil, prend les autres femmes qui l’entourent pour des duchesses ; elle croit le docteur Falret un grand seigneur qui s’amuse à se faire passer pour médecin. La forme de l’hallucination présente aussi quelquefois un contraste étrange avec les causes qui l’ont amenée. Nous avons vu un pauvre diable d’Auvergnat qui, pour avoir souffert plusieurs jours de la faim, et pour avoir convoité en silence les alimens qu’il voyait étalés à la vitre des traiteurs, croit toujours être assis devant une table chargée de mets. Le plus singulier est que cet homme exécute à vide, durant des heures entières, un mouvement mécanique des mâchoires. On a également observé qu’il y avait beaucoup plus de délires érotiques parmi les filles sages que parmi les filles de mauvaise vie. Ces dernières ont, au contraire, des visions angéliques. Ne pouvons-nous rapprocher ce fait du sommeil des trappistes, si horriblement troublé de rêves obscènes et criminels- ? C’est, dans les deux cas, la nature qui prend sa revanche.

Une autre division moins importante, mais fondée aussi sur la nature du phénomène, servira à nous diriger dans ce dédale : tantôt c’est le caractère ou l’éducation d’une personne qui moule la forme des images créées par son cerveau ; tantôt c’est la société où l’on vit qui marque sur ces images l’empreinte des évènemens ou des doctrines du siècle.

Les hallucinations d’une personne instruite ne sont pas celles d’une personne ignorante. Souvent même la forme du phénomène porte la trace immédiate des études favorites de l’homme halluciné. Nous avons rencontré dans un établissement d’aliénés un prêtre qui, pour avoir appliqué trop ardemment son intelligence au mystère de la sainte Trinité, avait fini par voir autour de lui tous les objets triples : il se figurait être lui-même en trois personnes, ne parlait jamais de son moi qu’au pluriel et voulait qu’on lui servit à table trois couverts, trois plats, trois serviettes. Comment définir cette affection mentale ? N’est-ce pas ici l’idée fixe de l’individu qui s’imprime aux sensations et qui leur communique en quelque sorte son image ?

Quand ce n’est pas une idée qui marque la forme de l’hallucination, c’est un sentiment. Dans un autre établissement d’aliénés, un jeune homme de vingt-huit ans croyait humer continuellement l’odeur de la corne qu’on brûle au pied des chevaux. Le sens trouvait à cette odeur un plaisir extrême. Une pareille erreur du nerf olfactif avait paru au chef de l’établissement une de ces mille bizarreries du délire que rien n’explique. Le hasard nous fit découvrir que cet halluciné, à l’âge de dix-huit ans, avait aimé dans son village la fille d’un maréchal ferrant qui était très belle. La sensation de l’odorat s’était de la sorte identifiée avec l’objet aimé, si bien qu’avant sa maladie on avait surpris plusieurs fois ce jeune homme à l’entrée des forges, regardant d’un œil enflammé les chevaux dont on brûlait la corne. Nul parfum au monde ne pouvait valoir pour lui cette odeur grossière, car il ne la respirait pas avec le nez, mais avec le cœur.

Il y a d’autres cas où l’hallucination est un écho de la mémoire. M. Leuret nous a communiqué un fait qui se rapporte à cette classe de malades. Un vieux prêtre, auquel il donnait des soins, entendait des voix qui lui racontaient toutes les circonstances de sa vie. Ces voix lui redisaient les noms de personnes qu’il avait connues et oubliées depuis long-temps. Souvent ces voix parlaient bas ; il prêtait l’oreille : « Comment ? plaît-il ? » La voix répétait le nom. Quand elle avait mal prononcé, elle se reprenait. Le vieillard, qui était un peu sourd, écoutait jusqu’à ce que le mot fût bien formé dans son oreille. Cette confession générale importunait fort notre pauvre abbé, qui avait çà et là sur la conscience d’anciens péchés que les voix lui rappelaient impitoyablement. M. Leuret déploya envers la maladie une sévérité qui irritait fort le malade. Ce dernier s’emportait avec une sorte de rage contre la main qui voulait le guérir. Un jour, notre halluciné entre dans la chambre du médecin avec un visage transformé : « Je viens de retrouver toute ma tête, dit le vieillard ; je ne sais combien de temps durera ce nouvel état, et j’ai tenu à vous voir pour vous témoigner que je n’avais pas mauvais cœur. Mon délire m’a souvent emporté à des injures et à de faux jugemens ; mais si le fou vous calomnie, l’homme sain vous rend justice et vous demande pardon pour l’autre. Dût ce retour à la santé finir bientôt, je remercie le ciel de me l’avoir envoyé pour me montrer à vous tel que je suis. » Le médecin et le malade s’embrassèrent avec effusion, mais ce fut pour la dernière fois. Avant la fin de la journée, le vieillard était repris par un délire qui ne le quitta plus. Qu’avait donc été ce court instant si pathétique ? Un éclair de raison entre deux obscurités.

L’humeur plus ou moins sombre des malades influe encore d’une manière très sensible sur la forme des hallucinations créées par le délire. Quelquefois leur cruelle imagination invente sur eux-mêmes les supplices les plus révoltans. Une femme que nous avons vue dans le service du docteur Falret se figurait être désossée, et, comme il fallait donner un emploi à ces pauvres os tirés de son corps, elle croyait qu’on les avait mis bouillir sur le feu dans une marmite. Il n’est pas de souterrain de l’inquisition comparable à une salle d’aliénés, car, il faut bien le redire, tous ces maux imaginaires sont réels pour ceux qui les ont créés. Les erreurs des sens ne revêtent pas toujours, heureusement, des formes si inhumaines. Il est impossible de ne point admirer la main de la nature jetant le voile des illusions sur l’esprit de certains malades pour leur dérober la triste connaissance de leur état. Demandez à ces fous paralytiques, infirmes, gâteux, qui tombent en lambeaux, comment ils se trouvent, vous verrez se former sur leur figure effacée un dernier sourire : — Bien monsieur, vous répondront-ils avec une bouche de travers, très bien ! — Ces malheureux, dont l’existence est moins que le néant, nagent souvent dans toutes sortes de visions délicieuses.

L’hallucination est souvent le reflet de la vie publique d’un individu, de ses opinions et de ses souvenirs politiques. Nous connaissons un ancien officier de la cour de Charles X chez lequel les erreurs des sens, qui sont nombreuses, paraissent tenir à un arrêt de la mémoire et des autres facultés. Interrogez cet homme surtout ce qui a précédé 1830, il vous répondra très sensément ; si vous faites un pas de plus, il déraisonnera. Cet halluciné s’habille tous les jours pour le service de son roi, il le voit à la messe, il parle de Madame et de la duchesse de Berri, auxquelles il trouve toujours le même visage qu’il y a quinze années. Les hallucinations, de cet officier consistent toutes en une erreur de temps, car ce qu’il croit faire maintenant, il le faisait ; ce qu’il croit voir, il le voyait. La folie de cet homme, qui est lui-même une horloge arrêtée, n’est guère qu’un anachronisme.

Les époques revivent par leurs signes, et ce sont ces signes qui deviennent plus tard les élémens de nos fausses sensations. Un jeune homme se figure avoir l’image d’un aigle gravée sur le dos. Cette forme d’hallucination tenait sans aucun doute aux réminiscences de l’empire. Notre visionnaire confie son erreur à sa mère ; celle-ci cherche d’abord à la combattre. Le fils insiste ; il parle avec l’entraînement de la conviction, et, pour dernier argument, montre à sa mère la place où l’aigle a dû marquer son empreinte. « Eh bien ! lui dit-il, vois. » La malheureuse regarde et s’écrie : « Tu as raison ! » Elle avait vu l’aigle. M. Foville nous a montré ces deux malades à la maison royale de Charenton. On devine par là que la nature et la forme des hallucinations se communiquent.

Un point de vue intéressant que M. Brierre de Boismont a négligé dans son livre et que nous ne pouvons qu’indiquer ici, c’est l’influence exercée par certaines associations secrètes ou religieuses sur leurs adeptes. Parmi les gnostiques, les rose-croix, les francs-maçons, les alchimistes, on comptait beaucoup d’hallucinés. Il y aurait ici matière à de très curieuses études qui révéleraient le rôle volontaire que l’imagination exerce dans les erreurs des sens. M. Brierre est d’ailleurs sur la trace de cette idée quand il rapporte dans son ouvrage aux formes de l’hallucination tous ces faits extraordinaires qui composent, pour ainsi dire, le côté fantastique et comme la magie de la science : nous voulons parler surtout des apparitions. Les ombres, les spectres, les revenans, tiennent à une loi très simple de la nature. Un homme a promis à son ami de revenir, après sa mort, pour l’informer de ce qui se passe dans l’autre monde. Un autre a juré, en expirant, de tourmenter sur la terre son ennemi. Ces menaces ou ces promesses deviennent inséparables du souvenir de la personne morte. C’est un germe déposé dans la mémoire ; ce germe mûrit et finit par éclater un jour en une hallucination. M. Brierre serait tenté de voir dans certains cas, sur de semblables faits, la trace du doigt de Dieu. Il faut vraiment écarter de la science cette manière de voir, qui nous ramènerait à toutes les croyances puériles du moyen-âge. Concevons de la Divinité une idée plus grande, et ne la faisons pas intervenir dans les fantômes de notre raison malade.

Est-il raisonnable de ranger sous la même loi surnaturelle les visions soudaines qui ont quelquefois attribué à la conversion des saints ? Nous ne saurions encore y voir qu’un phénomène naturel. Il y a des images qui creusent silencieusement leur empreinte dans le cerveau ; elles paraissent dormir, quand un jour elles se renouvellent tout à coup et se montrent aux yeux de l’ame, qui les prend pour une illumination d’en haut. Nous croyons que M. Brierre n’aurait eu qu’à consulter ses propres connaissances pour faire justice de toute autre explication. Ne remarque-t-il pas lui-même qu’il existe un état physiologique, connu de tous les voyageurs, durant lequel on semble voir avec les sentimens plutôt qu’avec les yeux ? L’homme se trace alors des lieux une image tellement rapide et tellement nette, que les sens paraissent comme doublés. Un autre effet non moins surprenant est celui qui se produit dans les songes. Il se fait quelquefois, pour ainsi dire, des éclaircies de mémoire. L’ame, comme éveillée par le sommeil des sens, jette dans le cerveau une vive lumière sur des groupes (10 souvenirs depuis long-temps effacés, qui se colorent subitement. Il y a un équivalent de ce phénomène dans les réminiscences des aliénés. M. Leuret nous a raconté qu’une fille du peuple prononça dans son délire un grand nombre de mots latins. Elle avait été servante dans la maison d’un curé, où elle avait sans doute entendu parler cette langue morte ; mais, hors de son délire, elle n’avait nulle idée du latin, et sans doute une très faible du français.


IV. – LES ANCIENS VISIONNAIRES. – LES HALLUCINES AU POINT DE VUE LEGAL.

Les visions que nous venons d’analyser chez les malades, nous les retrouvons chez tous les démoniaques, les sorciers, les pythonisses. Les mêmes effets doivent nécessairement dériver de la même cause. Le diable passait, au moyen-âge, pour le père des illusions. En effet, quand il donne un écu, c’est une feuille sèche : toujours l’apparence de la chose pour la chose, même. Il n’est guère d’établissement d’aliénés où il ne se rencontre au moins un malade qui passe toute la journée dans les cours à ramasser des cailloux ou des coquillages, qu’il prend pour des diamans, des antiquités, des pièces de monnaie. Quelques-uns serrent précieusement des morceaux de papier qu’ils regardent comme les titres de leurs châteaux en Espagne. On le voit, le caractère de l’illusion est exactement le même ; la folie paie tous ses enfans comme le diable payait autrefois ses affidés, en monnaie creuse, en assignats de l’enfer. Les historiens se sont souvent montrés surpris de l’opiniâtreté que les sorciers, hommes et femmes, déployaient au milieu des supplices. Cette circonstance n’a rien qui étonne le physiologiste. Nous retrouvons ce même entêtement chez tous les hallucinés. La cause en est bien simple : nous avons déjà dit que les hallucinés ne croient pas sentir ; ils sentent réellement. Comment faire désavouer à un homme ce que ses yeux ont vu, ce que son oreille a entendu, ce que ses mains ont touché ? Quand Pascal dit : « Je crois volontiers les histoires dont les témoins se font égorger, » ce grand philosophe s’engage, sans le savoir, à croire au témoignage de véritables fous. Les hallucinés ont été littéralement témoins de ce qu’ils racontent. S’ils disaient autrement, ils mentiraient. Aussi, toutes les fois que l’histoire nous présente l’existence d’une hallucination combattue par la société, nous pouvons être assurés de voir aussitôt les roues les bûchers, les croix s’élever de toutes parts, sans que tous ces tourmens arrachent au malheureuses victimes le désaveu de leurs visions. La pensée de Pascal n’est donc vraie que dans certaines limites. Sans doute l’esprit n’est jamais intéressé à se dévouer pour une erreur dont il a conscience ; mais les sens peuvent l’avoir trompé, et il agit alors comme si l’impulsion était véritable. La brutalité des cours de justice envers les sorciers a été vraiment révoltante, surtout quand on songe que ces hommes se montraient de bonne foi, et qu’ils étaient, pour ainsi dire, allés au sabbat sans leur volonté. Telle est, du reste, la marche de toutes les doctrines qui exaltent l’imagination des masses : elles produisent des fous, et ces fous engendrent des martyrs.

Ce ne sont pas seulement les sorciers, les oracles, les devins, les illuminés, qui se trouvent rattachés par l’étude à la famille des hallucinés. Si les hommes de nos jours qui croient communiquer avec un esprit sont fous, Socrate, qui entendait une voix et qui croyait à l’assistance de son démon familier, qu’était-il ? M. Lélut a consacré un livre à l’examen de cette question ; sa réponse est : oui, Socrate était atteint de folie. M. Leuret a porté plus loin son investigation ; il a étendu son criterium aux prophètes. MM. Lélut et Leuret se montrent logiques, car, après avoir admis l’hallucination sur les indices fournis par l’histoire et l’Écriture, ils concluent courageusement à la folie. On n’en peut dire autant de M. Brierre, qui admet les mêmes indices, du moins en ce qui regarde Socrate, Luther, Jeanne d’Arc, Loyola, et qui n’aboutit à aucune solution. Que ces hommes-là aient été les représentans d’une idée, qu’ils aient été hallucinés par dévouement, par enthousiasme, que l’état de la société concourût à leur fournir les élémens d’une telle erreur, j’en conviens ; mais, encore une fois, ce n’est pas là détourner de leur tête le soupçon de folie. Une cause ne nie pas un effet, elle l’affirme. Nous ne dirons point d’un autre côté avec M. Lélut : « L’humanité, qui s’enorgueillissait naguère des prodiges d’une raison sublime et créatrice, n’a plus qu’à se voiler la tête pour pleurer la perte, désormais irréparable, d’un de ses plus glorieux enfans. » Non, l’humanité ne se voilera pas la tête, car Socrate n’est pas déchu pour cela du trône de la philosophie. C’est surtout dans les écarts de la nature qu’on retrouve plus visible l’impression de la main de Dieu ; soit qu’elle élève les hommes, soit qu’elle les abaisse, elle a soin de les revêtir de traits et de caractères singuliers qui annoncent son dessein en les créant. Tous les anciens visionnaires ont puisé dans l’erreur même de leurs sens une force de volonté incomparable, une confiance sans bornes ; moins fous, ils eussent sans doute été moins grands. Qui sait, en effet, si la folie n’est point un moyen violent, une épreuve douloureuse dont se sert quelquefois la Providence pour mettre la raison humaine sur la trace de vérités occultes et supérieures ?

M. Brierre affirme qu’on ne retrouve plus rien de pareil aux anciens visionnaires chez les aliénés de nos établissemens. Pour juger ce que vaut cette assertion, il faut la soumettre à l’expérience. Il convient d’abord de remarquer qu’on ne reçoit guère dans les établissemens d’aliénés que des hommes dont la raison est tout-à-fait obscurcie. Est-il ensuite bien exact de prétendre que, même chez ces fous séquestrés, la maladie n’augmente jamais la mesure des facultés intellectuelles ? Nous avons tous en nous-mêmes des pensées qui ne sont pas présentes à notre connaissance. Il suffit quelquefois d’une excitation quelconque pour que ces idées se révèlent. Ceci explique comment les hallucinés prêtent souvent à leurs voix un langage très au-dessus de leur portée. Une vieille femme de la Salpêtrière se croit tourmentée par des diables qu’elle entend et qu’elle sent. M. Esquirol lui avait promis de les chasser. Ces diables disent à la femme : « Si M. Esquirol nous chasse, nous sortirons en effigie. » Notre pauvre femme ne comprend point ce dernier terme ; elle demande alors à M. Leuret ce que cela signifie de sortir en effigie et si cela veut dire tout de suite. Nous avons vu nous-même, il y a deux ans, une jeune Irlandaise qui, au milieu de ses accès, prêchait comme O’Connell. Il est hors de doute que dans des temps de foi et d’ignorance on eût attribué à une cause surhumaine les discours de cette folle inspirée.

L’hallucination excite et accroît nos forces intellectuelles, nous la trouvons mêlée au sommeil, et c’est à sa présence qu’il faut attribuer dans certains cas des jets de lumière soudaine qui nous trompent sur la source de nos idées. Un célèbre écrivain anglais rêve une nuit qu’il discute avec un inconnu sur un point très ardu de philosophie, et que, dans le courant de la controverse, son adversaire lui adresse un raisonnement invincible. Réveillé en sursaut, il cherche une réponse à ce même argument et n’en trouve aucune. L’impression de ce rêve survit au sommeil et rend notre philosophe triste durant plusieurs jours. Il fallut qu’un ami, auquel il confia le sujet de son chagrin, le consolât en lui disant : « Mais cet adversaire qui vous a vaincu, c’est vous-même ; cette pensée qui vous confond est la vôtre. » Il en est de ce rêve comme des luttes théologiques qu’engageait Luther avec le diable. Le puissant réformateur demeurait quelquefois si accablé sous les objections de son contradicteur imaginaire, qu’il ne trouvait d’autre moyen pour se tirer d’embarras que de rompre brusquement la controverse, en lui tournant le dos, avec une grosse injure latine que nous n’osons pas traduire. Luther, dans ces momens-là, se battait lui-même et ne s’en tenait pas moins mortifié pour cela de sa défaite. On voit par ces faits comment, dans le cas d’hallucination, l’ame aux prises avec elle-même, et étonnée d’une puissance de raisonnement qu’elle ne se connaissait pas, désassocie son moi et met ses propres éclairs de génie sur le compte d’un être imaginaire. En fournissant à l’esprit de nouveaux élémens, l’hallucination le met en état de s’exercer avec de nouvelles forces, et accroît ainsi le domaine de ses idées.

Si, comme l’assure d’ailleurs M. Brierre, les hallucinés d’aujourd’hui ne sont capables de rien de grand, n’est-ce pas là une suite de l’état actuel de la société ? Ces visions qu’autrefois on cherchait, on provoquait, maintenant tous les esprits élevés les écartent et les fuient. Loin de passer pour des faveurs célestes, nous savons qu’elles nous rendraient à cette heure la fable du monde, et qu’elles nous enverraient aux petites-maisons. Il existe dans cette crainte un frein moral qui nous empêche de nous livrer aux premiers écarts de notre imagination malade. De telles erreurs n’atteignent donc plus guère aujourd’hui que des esprits faibles ou ordinaires. Quand ces mêmes visions étaient au contraire des instrumens de puissance sur les masses, on s’y abandonnait avec une sorte d’amour. La vision éteinte, l’impulsion continuait. Cette impulsion était d’autant plus forte que la société n’y faisait pas résistance, et que la source en était plus généreuse. Quand l’hallucination décalquait autour d’elle les empreintes de son siècle, quand elle avait son point de départ dans le dévouement, elle produisait nécessairement de plus grandes choses que de nos jours, où elle revêt les livrées d’un homme et de son égoïsme. Luther qui s’imagine avoir le démon pendu à son cou, Jean-Jacques Rousseau qui voit partout des amis malfaisans occupés à lui nuire, n’est-ce pas le même homme sous l’influence de deux époques différentes ? Dans le premier cas seulement, la vision est impersonnelle et désintéressée ; si Luther dispute avec l’ennemi du genre humain, c’est pour lui dérober des lumières utiles à son siècle. On conçoit qu’alors cette erreur d’un cerveau fatigué puisse être féconde en grands résultats. Dans le second cas, au contraire, ces visions mesquines, tracassières, mornes, obscurcissent le déclin d’une belle intelligence et la poussent à la folie mélancolique, peut-être même au suicide.

L’influence des croyances religieuses sur les doctrines médicales et sensible dans l’ouvrage de M. Brierre de Boismont. Deux ordres d’idées partagent aujourd’hui les esprits, l’ordre de foi et l’ordre de science ; l’auteur a essayé de les réunir. Cette tentative nous semble au moins prématurée. Dans l’état présent des choses, il y a de l’inconséquence à soutenir qu’un phénomène naturel dans un cas puisse devenir surnaturel dans un autre ; or, c’est précisément là que M. Brierre de Boismont est conduit par ses idées catholiques. Pour éviter de confondre les hallucinations de la folie avec les visions racontées par l’histoire profane, et ces dernières avec les apparitions de l’Ecriture sainte, l’auteur établit des différences arbitraires qui ne nous semblent motivées que par les besoins de sa conscience. Sans doute l’hallucination a pu agir d’une manière très variée, elle a revêtu différentes formes et donné des impulsions souvent contraires, suivant les circonstances où elle s’exerçait ; mais, quant au fait, il est et demeure rigoureusement le même, c’est-à-dire un phénomène naturel très voisin de la folie, et qui y tombe même nécessairement sans entraîner toujours l’intelligence.

Ce ne sont pas seulement les hommes de génie qu’il convient de ranger dans la classe des hallucinés, ce sont aussi quelquefois les grands criminels. Nous mettons ici le pied sur un terrain délicat, sur une question médico-légale qui intéresse l’histoire et la société. Il arrive journellement que des esprits illusionnés donnent aux actes ou aux personnes qu’ils ont sous leurs yeux la figure des monstres qui sont dans leur cerveau. Un homme, se trouvant dans une diligence, entre deux voyageurs qui se passaient de temps en temps une tabatière, s’imagine voir entre leurs mains une boîte de poudre vénéneuse dont ils veulent lui faire respirer l’essence ; ému par le sentiment de sa propre conservation, il se jette sur ces deux infortunés, et les tue à coups de couteau Nous avons rencontré ce fou à Bicêtre, dans la division de M. Voisin ; il se croit maintenant le verbe de Dieu. Comme nous lui reprochions le meurtre des deux voyageurs : « Je ne les ai pas tués, nous a-t-il répondu, je les ai seulement chagrinés ; le monde saura d’ailleurs un jour ce que j’en ai fait. » De tels êtres sont trop dangereux pour qu’on les rende jamais à la société.

Il y a d’autres cas où les hallucinés sont poussés à commettre des actions monstrueuses par une force irrésistible. Une mère regarde dormir son enfant dans un berceau ; elle le contemple avec une joie et une tendresse infinies ; tout à coup passe comme un éclair au milieu de la sérénité de son ame cette idée étrange : si je le tuais ! La mère écarte avec horreur cette image abominable ; elle aime son enfant, elle est prête à donner sa vie pour lui épargner une larme et pour le sauver d’un danger. Cependant l’idée chassée ne se tient point pour battue ; elle profite du trouble même qu’elle a causé pour revenir à la charge ; elle assiége le cerveau de cette pauvre femme par tous les côtés faibles, elle prend un corps, une voix ; elle lui crie aux oreilles : « Il faut tuer ton enfant ! il faut tuer ton enfant, ! » La malheureuse repousse cette voix comme elle a éloigne l’idée, mais plus faiblement. Une nuit, au milieu du repos et des ténèbres, seule près de son nouveau-né qui dort, elle entend la voix qui parle avec instance, une force inconnue lui pousse le bras ; elle tombe effrayée sur les deux genoux : « Mon Dieu, mon Dieu, ne me faites pas commettre une action horrible ! Voyez comme il dort dans son berceau ; on dirait un ange ou l’enfant Jésus. » Tout se tait ; elle se recouche, et essaie de rappeler le sommeil. « Non, reprend la voix, non, cela ne finira pas ainsi : lève-toi, prends cette arme, et fends la tête de ton enfant. » La malheureuse mère est saisie d’effroi, elle veut s’enfuir, une puissance invincible la retient et la pousse sans cesse vers l’enfant endormi. D’une main tremblante elle ramasse la hache qui est dans un coin de la chambre, et recule. « Achève, dit la voix, frappe ! frappe ! » Le visage de cette femme est noyé de pleurs ; pâle, effarée, tremblante, elle immole alors ce qu’elle aime le plus au monde. A peine cette femme a-t-elle obéi, que l’hallucination se dissipe ; réveillée comme en sursaut de son état d’aveuglement par cette affreuse secousse, la pauvre mère étend ses bras et reconnaît alors ce qu’elle a fait. La raison revient toujours en pareil cas pour éclairer d’une lueur sinistre et tardive les actes irréparables du délire.

Des faits de la nature de celui que nous venons de raconter se renouvellent constamment. Il n’y a pas un demi-siècle que la loi confondait dans ses châtimens tous les auteurs de ces actes coupables, sans remonter à la source de ces actes, sans s’informer de l’état mental de l’homme qui les avait commis. Aujourd’hui la science ne cesse d’intercéder pour ces malheureux instrumens d’un crime involontaire et de disputer leurs têtes à la justice. Les caractères de la folie ne se prononcent pas toujours nettement ; il y a ici comme partout des demi-teintes, des nuances effacées. Un homme n’est point complètement aliéné ; mais il a déjà perdu le contrôle moral de ses actions. Ces consciences, très peu libres, assistent dans le monde au jeu des passions, se mêlent au mouvement de la société qui les entraîne, passent journellement sous mille influences diverses ; pour peu qu’une idée fixe, une erreur des sens s’empare de ces esprits douteux, elle les domine sans réserve. Ce n’est pas d’aujourd’hui que les physiologistes ont reconnu dans les organes de l’homme, dans ses membres, une autre loi que celle de la volonté. La folie développe outre mesure cette fatalité des sens qui tend sans cesse à entreprendre contre la liberté de l’homme. Ces esprits dominés ne s’appartiennent plus ; ils sont à l’hallucination qui les gouverne ; ils agissent sous la loi du délire qui pervertit tous leurs sentimens. Un homme d’une grande dévotion se croit tout à coup possédé du diable ; il ne songe plus dès-lors qu’à conformer ses actions à cette nouvelle destinée. Le sentiment religieux se tourne dans son cœur en rage, en désespoir ; son esprit malade se nourrit de pensées infernales ; il veut recommencer Judas. Le voilà donc qui se dispose à communier en état de péché mortel, afin de trahir et de crucifier Dieu dans son cœur. M. de Lamennais a connu cet homme, chez lequel évidemment la maladie avait créé une seconde nature. Nous laisserons les théologiens disputer entre eux pour savoir si derrière ce grand trouble le principe immortel de notre nature était demeuré indépendant ; les manifestations du moins étaient viciées, et ce sont les manifestations que juge la loi humaine.

« Il y a encore, nous disait le docteur Voisin ; dans nos prisons, dans nos bagnes et jusque sur nos échafauds des hommes dont la vraie place serait dans nos hospices ou dans nos maisons de santé. La science finira par amener dans l’exercice de nos lois des réformes nécessaires. Avant de punir un homme, il faudrait connaître la part de liberté qui lui a été dévolue par la nature. » M. Brierre de Boismont a soutenu à peu près dans son ouvrage les mêmes idées. Nous ne savons trop si le moment est venu de discuter ces problèmes effrayans devant lesquels tremble toute l’ancienne échelle de la pénalité. Toujours est-il que la conscience ne peut, sans frémir, agiter de pareils doutes ; car à ces doutes est attachée la vie ou la mort d’un homme. Nous nous bornerons à conclure pour le présent qu’une enquête médico-légale devrait être appliquée à la plupart des auteurs de ces crimes dont la nature intéresse à la fois la science et la justice ; autrement, la société punit souvent ceux qu’elle devrait, guérir.


V. – DU TRAITEMENT DE L'HALLUCINATION.

Le traitement des hallucinations doit avoir pour base la connaissance philosophique de l’homme. Nos maladies participent de notre double nature : elles sont tantôt physiques, tantôt morales, et le plus souvent mêlées. Les deux doctrines rivales que nous avons vu partager les écoles anciennes et modernes, nous les retrouvons en présence sur le terrain de la médecine pratique. Le matérialisme et le spiritualisme ont calqué chacun leur traitement sur les idées qu’ils se faisaient de l’homme malade. Les médecins qui n’ont cru reconnaître dans la folie qu’un désordre du cerveau se sont arrêtés à l’emploi des moyens physiques. Cette méthode nous semble au moins insuffisante. Il nous souvient d’avoir rencontré dans un établissement particulier un aliéné qui s’imaginait être roi. Cette erreur était fondée sur une hallucination de la vue. Notre pauvre malade se figurait assister tous les soirs, dans son château, à une cérémonie durant laquelle tous ses sujets venaient, l’un après l’autre, lui baiser la main. Il avait été, pour cette orgueilleuse erreur, sévèrement purgé, saigné et médicamenté. A peine pouvait-il se tenir debout durant la visite du médecin, car deux larges vésicatoires avaient mis à nu la partie la plus sensible des jambes. On menaçait de lui poser un troisième vésicatoire sur le bras. — Eh ! mon Dieu ! s’écria le malade avec un accent de raison qui nous frappa, quand vous me couvririez de plaies vives, m’empêcherez-vous de voir ce que je vois ? Un vésicatoire de plus ou de moins sur le bras ne changera rien à mes idées ; ce sont ces idées qu’il faut combattre, si vous les trouvez fausses. Autrement, vous me faites mal, et voilà tout. Cela ne prouve rien de me martyriser comme vous faites. Dites-moi donc au moins que je me trompe, et trouvez un moyen de me le montrer. – Je me demandai intérieurement lequel de ces deux hommes était le médecin et lequel était le fou.

La médecine, entraînée par Gall, par Broussais et par Georget sur la trace du matérialisme, en était là, quand un homme d’une volonté ferme, opiniâtre, d’une conviction inébranlable, d’une perspicacité de tact singulière, annonça qu’il allait guérir les hallucinations sans saignées, sans purgatifs, sans moxas, rien que par l’emploi d’un traitement moral, c’est-à-dire par les idées et les passions. Il y eut émeute. M. Leuret fut déclaré digne de prendre la place de ses malades. Des attaques d’une violence inouïe fondirent comme la grêle sur ce médecin orgueilleux qui voulait redresser par le raisonnement les idées contrefaites et les sentimens déviés. Cependant les guérisons vinrent, les opinions se calmèrent, et nous vîmes tomber une à une les armes par lesquelles on s’efforçait de le combattre. C’est qu’en effet ce médecin philosophe avait entre les mains un levier d’une puissance énorme et trop long-temps méconnue. Nous ne parlerons pas ici des moyens dont M. Leuret s’est servi avec éclat pour frapper les malades d’une terreur bienfaisante, et les réduire, en quelque sorte, de vive force à la raison. On a trop abusé de cette louange perfide ; on a trop souvent représenté M. Leuret comme un génie sombre et dur, dont la main tient sans cesse la douche suspendue sur la tête effarée des malades. Il est vrai que le médecin de Bicêtre a plusieurs fois déployé une violence préférable, selon nous, à cette fausse et cruelle miséricorde qui entretient les malades dans leur funeste état ; mais nous tenons à montrer qu’il sait varier l’emploi de ses moyens et calculer le remède sur la nature des personnes.

Une femme du monde, grande théologienne, s’imaginait avoir sur elle des signes de malédiction divine. M. Leuret arrive chez cette dame ; il la trouve fort concentrée dans ses idées. Cette malheureuse ne cesse de parler de son état ; elle se croit indigne, repoussée de Dieu, damnée. M. Leuret la laisse divaguer tout à son aise. — J’étais venu, lui dit-il enfin, pour vous entretenir de votre mari, de vos enfans ; mais je vois que vous êtes au-dessus de cela. Continuez, madame, de vous livrer à vos rêveries égoïstes. — A ces mots, il se retire, content de lui avoir, pour ainsi dire ; jeté un premier hameçon dans le cœur. Le lendemain, M. Leuret retourne chez cette femme ; il la trouve plus inquiète que la veille. Elle demande des nouvelles de sa famille ; ces nouvelles sont mauvaises. Elle s’alarme, se trouble. Survient une de ses amies qui lui propose de faire une neuvaine ; il s’agit d’arracher à la mort des têtes bien chères. La pauvre folle consent à réciter tous les soirs une prière convenue. Le dixième jour, elle reçoit de son mari une lettre écrite d’une main tremblante : « Je viens d’échapper à un grand danger ; j’ai fait une maladie très grave. Les médecins m’avaient tous condamné ; mais hier, à huit heures du soir, un vrai miracle s’est opéré en moi ; je me suis, pour ainsi dire, senti revenir à la vie. Quoique encore faible, je me porte beaucoup mieux ; je suis sauvé. Nos enfans qui ont été comme moi fort malades, sont aussi rétablis. C’est une faveur inespérée du ciel. » L’effet de cette lettre fut tel qu’on l’avait prévu. La malade ne manqua pas, de réfléchir sur ce qu’elle venait d’apprendre et d’en tirer cette conséquence : Je ne suis donc pas tout-à-fait réprouvée, puisque Dieu m’écoute. De ce jour, la guérison fut certaine. Nous n’avons pas besoin de dire que l’amie était mise en avant par le médecin, et que la maladie du mari, la lettre, le miracle, étaient autant de moyens concertés. Un pareil traitement exige les ressources d’un esprit très ingénieux, et sous ce rapport du moins la méthode de M. Leuret court grand risque de trouver peu de prosélytes.

On voit qu’ici le médecin n’a point attaqué de front l’objet de la folie ; il a pris un détour, il est entré, pour ainsi, dans la place comme par surprise. Il n’est pas toujours nécessaire de recourir à ces ménagemens. La folie, celle de l’orgueil surtout, est envahissante ; si vous ne l’arrêtez tout court, en lui présentant une limite brusque, il est à craindre qu’elle ne se répande et ne gagne sans cesse du terrain. M. Leuret se montre sans pitié pour toutes les illusions, quelles qu’elles soient. Comme la volonté est un des organes de la croyance, il oblige ses malades à parler et à agir en sen inverse de leur manière de voir. C’est dans de pareils cas que M. Leuret s’est servi avec avantage de la contradiction. L’emploi des moyens énergiques demande une grande connaissance du cœur de l’homme. Il faut un coup d’œil prompt et juste pour que l’aliéné, sentant toutes ses ruses percées à jour par la sagacité du médecin, se reconnaisse le plus faible et cède à l’ascendant de la raison. La contradiction est bonne ; la diversion est meilleure. La plupart des hallucinations tiennent à des passions délicates que l’on réveille non-seulement quand on les flatte, mais encore quand on les choque ; il vaut mieux les laisser dormir. Ceux qui contredisent perpétuellement les fous hallucinés ne songent pas qu’ils ne peuvent les irriter de la sorte sans leur rappeler vivement l’objet de leur délire ; ainsi l’on incruste trop souvent ce qu’on voulait effacer. Nous assistions à la visite d’un médecin qui demandait à une malade, avec ironie : « Eh bien ! sommes-nous toujours la princesse de *** ? — A force, répondit-elle, de revenir toujours sur le même sujet, vous graveriez chez nous des idées que nous n’avons pas, ou que nous n’avons eues qu’en passant. » Le docteur, homme d’un grand sens, tomba lui-même d’accord avec elle, et reconnut la sagesse de cette observation. M. Brierre de Boismont reproche au système de diversion morale que l’on ne saurait l’appliquer dans tous les cas. Cette objection ne nous semble pas suffisamment fondée. Nous ne croyons pas qu’il soit impossible de faire travailler hors d’un hospice les malades de l’intelligence ; nous avons vu dans le riche et bel établissement de Vanvres des gentilshommes aliénés qui remuaient bravement la terre avec la bêche. Or, le travail des mains est une diversion au images du délire. Quand les mains ne veulent point s’occuper, il faut intéresser la tête. Plus le malade appartient à une classe cultivée, plus il offre de prise au médecin pour varier la nature des distractions. M. Leuret s’est fait plus d’une fois l’instituteur de ses malades ; les leçons de cet habile médecin n’avaient alors qu’un but, guérir l’esprit en l’ornant.

Un homme qui remplissait dans le monde des fonctions honorables s’imagine un jour avoir du poison dans la poitrine. La source d’une telle illusion était dans la défense qui lui avait été faite, par une caution hygiénique, d’embrasser trop souvent son enfant nouveau-né. A force de raisonner sur son erreur, notre malade arrive à cette conséquence : « Ce poison que j’ai dans la poitrine coule avec mon sang dans mes membres, et je puis le communiquer. » Dès-lors il n’ose plus ouvrir les portes, car sa main empoisonnerait le bouton de cuivre de la serrure, et ceux qui y toucheraient après lui seraient perdus. Lui sert-on sur son assiette des artichauds, du poisson, il mange toutes les feuilles, il mange les arêtes, au risque de s’étrangler. Les détritus pourraient en effet causer la mort de ceux qui les manieraient par hasard en nettoyant l’assiette. Un tel état était insupportable. Quand le malade arrive à Bicêtre, M. Leuret lui dit : « Vous prétendez être un homme dangereux pour vos semblables, votre contact seul empoisonne tout autour de vous ; c’est bien. Vous êtes ici dans une maison dont je suis le médecin. Je vous ordonne d’agir comme si vous étiez en bonne santé. S’il arrive des malheurs, votre conscience en sera déchargée ; je prends tout sous ma responsabilité. » Le malade, ayant cette assurance, ne se surveilla plus : «  Tant pis pour vous, dit-il au médecin, cela retombera sur votre tête ! » Il commence alors d’agir convenablement ; mais M. Leuret ne tarde point à s’apercevoir que la conduite de cet homme, quoique régulière, est toute passive. Il agissait comme un instrument dans la main de l’ouvrier qui le dirige. M. Leuret cessa alors de lui donner aucun conseil : notre homme s’emporta ; même silence : Ce refus amena une crise, à la suite de laquelle M. Leuret lui adressa une exhortation très vive : « Soyez homme, enfin ! C’est se dégrader au-dessous de la brute que d’aliéner ainsi sa volonté. Vous avez vu que vous aviez touché ici tous les objets à votre portée et qu’il n’en était résulté aucun inconvénient. Vous étiez donc dans l’erreur. Ayez le courage d’agir en conséquence. » Ces mots firent leur effet. Pour achever d’enlever le malade aux préoccupations de son délire, M. Leuret lui fit suivre un cours de physique. Dès les premières leçons, cet homme y prit un intérêt très vif qui assura sa guérison ; il avait du moins gagné quelque chose à être fou puisqu’il recouvra sa raison accrue de nouvelles connaissances. Les travaux intellectuels sont d’ailleurs favorables à la guérison que les travaux du corps, car les mains occupées n’empêchent pas toujours l’esprit de divaguer. Comme l’hallucination se montre le plus souvent entée sur une idée, sur un sentiment, sur une passion, c’est cette idée qu’il faut combattre ; c’est ce sentiment ou cette passion qu’il faut déjouer ; voilà toute la base du traitement moral.

Quand les procédés ordinaires ont échoué sur un malade, M. Leuret l’attaque par sa passion même, tout en se ménageant, bien entendu, un moyen de la détruire plus tard. Il y avait dernièrement à Bicêtre un aliéné qui s’isolait de ses camarades et des employés de la maison, vivait d’une manière bizarre, refusait de coucher dans un lit, de manger à table, de changer de linge, concentré qu’il était dans l’adoration de lui-même. Après avoir examiné la nature de cette folie, M. Leuret reconnut qu’il n’aurait prise sur son malade que par un seul mobile, celui de l’orgueil. Il résolut donc de l’aborder de ce côté-là. Notre homme modelait, dans ses loisirs, de petits ouvrages en terre. M. Leuret commença par témoigner pour ces ébauches une admiration excessive. Quand il eut trouvé accès par cette ouverture dans le cœur du malade, il essaya de lui donner, sous forme de réflexions, quelques petits conseils. « Je m’étonne, disait-il à voix basse, qu’un homme de mérite, un sculpteur distingué, couché par terre comme un animal : cela ne me semble pas digne. » Le médecin gagnait ainsi chaque jour du terrain dans l’esprit de son malade, par l’estime qu’il professait pour les talens de l’artiste. Ce dernier ne tarda point à lui accorder sa confiance. Son amour-propre flatté faisait volontiers le sacrifice de quelques ridicules, pourvu qu’on lui accordât en retour les éloges qu’il croyait lui être dus. M. Leuret délivra ainsi peu à peu son malade de toutes les fausses habitudes créées par cette monomanie d’orgueil. Notre aliéné consentit à coucher dans un lit, à dîner au réfectoire, à renouveler ses vêtemens, et s’en trouva mieux. Quand le docteur fut certain de l’avoir rattaché par le bien-être à la vie commune, il comprit que le moment était venu de détruire la passion qu’il avait flattée jusque-là. M. Leuret se sertit pour cela d’une main étrangère. Il proposa un jour à son malade de faire venir un sculpteur en renom pour juger ces mêmes ouvrages que lui, médecin, admirait, disait-il, sans beaucoup s’y connaître. Cette offre fut acceptée : notre aliéné se faisait trop illusion sur son mérite pour craindre le contrôle d’un homme de l’art. A l’heure de la visite, M. Leuret arrive donc avec l’artiste annoncé. On lui montre les figures exécutées en terre, et M. Leuret, d’un ton sérieux, lui demande son avis. Le malade attend, comme on le pense bien, la réponse avec une anxiété visible. L’étranger se contente de hausser les épaules. M. Leuret insiste. Même silence de l’artiste, même geste de dédain. Le docteur cependant veut le pousser à bout : « Quel prix pourrait-on au moins retirer de ces statuettes ? — Pas un centime, » répond brutalement l’artiste. On comprend qu’à un tel choc l’idole d’orgueil de notre pauvre fou dut tomber de sa base. En effet, à dater de ce jour, le malade abandonne ses ébauches, se livre avec ses compagnons aux travaux des champs, et bientôt il sort parfaitement guéri de l’hospice de Bicêtre.

Nous ne saurions passer sous silence un mode de traitement applicable aux illusions, qui remonte à Ambroise Paré, et qui a été renouvelé dans ces derniers temps par M. Esquirol. Ce système consiste à faire semblant d’entrer dans l’erreur des malades, pour arriver ainsi à la guérir. Toutefois, de tels moyens ne présentent qu’une efficacité relative et toujours incomplète. En passant par-dessus l’erreur de l’aliéné, qui reste intacte, un tel procédé court toujours le risque de voir cette erreur se renouveler. La racine reste ; et sur cette racine d’autres végétations malsaines peuvent se reproduire incessamment. L’opération serait donc sans cesse à recommencer. Que si le malade vient en outre à découvrir par hasard la ruse du médecin, tout est perdu. Sa position se trouve singulièrement aggravée, car il n’aura plus aucune confiance, à l’avenir, dans un homme qui l’a trompé. A moins de cas exceptionnels, où toutes les autres voies de conviction ou même de contrainte ont été tentées inutilement, nous croyons donc qu’un tel moyen de traitement doit être rejeté. C’est dans la bonne foi, et non dans une feinte quelquefois heureuse, qu’il faut chercher des armes pour combattre radicalement l’erreur des malades. Encourager le délire, c’est protéger l’incendie ; vous couvrirez le feu sur certains points, mais la flamme éclatera sur d’autres, et vous n’aurez rien fait.

Non-seulement il ne faut pas condescendre aux imaginations de la folie, mais il importe, au contraire, d’éloigner de l’esprit et des yeux du malade, le jour, la nuit même, s’il était possible, les idées ou les objets qui tendent à renouveler la trace de ses visions délirantes. Le lien des songes et des hallucinations est surtout sensible dans les premiers temps de la convalescence. M. Leuret nous a dit avoir rencontré des cas où un rêve seul faisait évanouir tout le travail du médecin. On juge par là combien est délicate la mission de l’homme voué par état à guérir les infirmes de l’intelligence. A la fois prêtre, philosophe et anatomiste, il doit tour à tour confesser, éclairer et traiter ses malades. Un fait que nous avons d’ailleurs reconnu, c’est que les médecins les plus opposés en apparence au traitement moral l’appliquaient à leur insu, et comme malgré eux, dans leur service, tant ce traitement est Indiqué par la nature même de la maladie.

M. Brierre se déclare pour un traitement mixte tantôt physique, tantôt moral, le plus souvent l’un et l’autre. Ce parti est sans doute le plus sage. M. Foville a rétabli le calme le plus parfait chez des hommes que des hallucinations de l’ouïe avaient poussés aux plus horribles tentatives. Il lui avait suffi de traiter le sens spécialement affecté pour obtenir cet heureux changement. Nous avons vu nous-même dans le service du docteur Falret une jeune Italienne qui s’était montrée, durant un jour et une nuit, fort tourmentée de la présence de trois hommes nus. Un simple bandeau appliqué sur les yeux de cette fille fit cesser la vision importune.

M. le docteur Moreau a également, dans ces dernières années, appliqué certains narcotiques au traitement des hallucinations. Son procédé présente une manière d’affinité avec l’homœopathie. Le datura stramonium, s’est dit ce médecin distingué, le hachich, l’opium, provoquent dans l’état sain des hallucinations ; ces mêmes substances ne pourraient-elles pas les guérir ? Il paraît que ce traitement a obtenu quelque succès entre les mains de l’auteur ; mais jusqu’ici il n’a pas réalisé, que nous sachions, les mêmes résultats entre les mains de ses confrères. Nous avons suivi nous-même dernièrement l’emploi du hachich sur trois hallucinés ; le résultat de l’absorption de cette substance fut de changer les visions ordinaires de ces malades en d’autres visions. Le fait est sans doute curieux, mais il nous semble très loin d’être concluant. Déplacer la nature de la folie, ce n’est pas la guérir.

La conclusion de cette étude est marquée par le but même que nous nous sommes proposé en commençant. Le fou, comme objet d’observation, appartient aussi bien au moraliste et au philosophe qu’au médecin. C’est dans l’analyse des facultés de l’homme, que la science doit chercher le germe des altérations qui les défigurent. D’un autre côté, l’examen des désordres de la folie est appelé à jeter par le contraste une vive lumière sur l’exercice des forces intellectuelles de notre nature. Cet examen nous apprend que l’homme moral est composé, comme l’homme physique, de membres distincts, de facultés diverses, et que chacune de ces facultés a ses maladies propres. Dans l’hallucination, c’est la faculté sensitive et créatrice d’images qui est lésée. Fait à la ressemblance de la Divinité, l’homme porte la trace de son auteur jusque sur ses infirmités et ses faiblesses. L’halluciné a voulu créer comme Dieu ; seulement, au lieu de faire des mondes, des réalités, des êtres, il a produit des chimères que son esprit égaré poursuit désormais dans les brouillards du délire.

Si la philosophie gagne à descendre sur le terrain des maladies mentales pour se faire une connaissance exacte de l’homme, il y a d’un autre côté avantage pour la science à s’élever vers la philosophie. Ce sont les doctrines du XVIIIe siècle qui dans la personne de Pinel ont créé la médecine des aliénés. La philosophie est destinée à exercer de nos jours une influence non moins décisive sur les progrès de cette science encore informe. Ce n’est pas seulement en tourmentant la matière morte qu’on découvrira les lois de la vie ; il y a dans l’analyse des maladies mentales en particulier tels points délicats que le scalpel seul n’atteindra jamais. Sans négliger l’observation des faits, la médecine a déjà entraîné une partie de la science médicale dans cette voie. S’il existe encore des médecins vraiment matérialistes, c’est-à-dire qui rapportent aux organes seuls la cause productrice de nos idées, ce n’est plus dans les régions élevées de la science qu’il faut les chercher. La lumière s’est faite à travers les ténèbres que l’esprit de système opposait froidement à la vérité. Ce n’est pas seulement dans l’analyse des désordres de la folie que le spiritualisme a changé depuis ces derniers temps les méthodes reçues, c’est aussi dans la pratique. Il devient de jour en jour plus manifeste que la première condition du traitement des aliénés est dans la connaissance du cœur humain.

Il ne faut pas maintenant que la science outrepasse les limites raisonnables du spiritualisme. Sans méconnaître le mérite des travaux publiés par un médecin recommandable, nous avons cru devoir nous élever contre une tendance qui ne va à rien moins qu’à confondre deux élémens incompatibles. La théologie n’a rien à voir dans la médecine. Des dogmes formidables que la raison ne doit pas même examiner ne sauraient entrer sous aucun prétexte dans le domaine de la science. La médecine physiologique s’appuie de nos jours sur le raisonnement, sur l’expérience, sur l’observation. Née, comme nous l’avons dit, du libre exercice de l’esprit humain, la science conserve avec la philosophie des liens étroits qu’elle ne peut rompre sans se déchirer elle-même. Tout en travaillant à se dégager du sensualisme qui a obscurci la fin du dernier siècle, la médecine des maladies mentales, en particulier, gardera la méthode sévère de l’examen qui, seule, dans l’ordre des idées comme dans celui des faits, peut conduire sûrement l’esprit à la vérité.


ALPHONSE ESQUIROS.

  1. Mémoires publiés en 1817 et en 1832.
  2. Confessions, liv. IX.