Maman/Chapitres I-III

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Librairie Hachette et Cie. (p. 1-24).

Maman2

Pichon se mit à faire l’appel.


MAMAN

CHAPITRE PREMIER

M. Pichon. — Deux vues de la Silleraye. — Le capitaine Maulevrier

conquiert le cœur de M. Pichon.


Depuis six mois environ la guerre d’Italie était terminée et les troupes étaient rentrées en France.

Un beau matin, le Moniteur Universel, journal officiel de l’Empire, publia trois colonnes de nominations de percepteurs. Les nouveaux titulaires étaient tous d’anciens officiers, dont on récompensait ainsi les services. Les uns quittaient l’armée parce qu’ils avaient reçu des blessures graves, les autres parce que les fatigues de la campagne les avaient mis hors d’état de servir plus long temps.

Parmi ces derniers se trouvait le capitaine Gilbert, qui était nommé percepteur à la Silleraye (Indre-et-Loire).

Le capitaine Gilbert, qui était en congé à Paris, consulta la carte de l’état-major et constata que la Silleraye est sur la grande route de Tours à Châteauroux, mais bien plus près de Tours que de Châteauroux.

Il se souvint aussitôt que le capitaine Maulevrier, son ancien camarade de Saint-Cyr, était en garnison à Tours, et il lui écrivit pour le prier de pousser une reconnaissance jusqu’à la Silteraye, de prendre langue, et de lui louer une mai on. Il s’excusait de lui imposer cette corvée; mais il se ressentait encore des suites de la campagne, et, par ordre du médecin, se ménageait « comme une poule mouillée ».

Le capitaine Maulevrier reçut cette lettre un quart d’heure après le départ de la diligence de Châteauroux, sans quoi il serait parti le jour même; car, outre qu’il était l’obligeance en personne, il avait pour habitude de ne jamais remettre à demain ce qu’il pouvait faire aujourd’hui.

Si ce contretemps lui fit perdre vingt-quatre heures, il lui pro cura l’inestimable avantage de faire le voyage en compagnie d’un conducteur philosophe. Le service des diligences de Tours à Chateauroux, et vice versa, exigeait le concours de deux conducteurs qui faisaient la navette entre les deux villes, partaient aux mêmes heures et se croisaient à mi-chemin.

Le conducteur non philosophe était un grand Breton, décharné, taciturne et maussade, qui ne parlait qu’à ses chevaux, et pas toujours poliment. Le conducteur philosophe était un gros petit homme rougeaud, alerte, laconique ou bavard, selon les circonstances, et toujours un peu narquois, qui répondait au nom de Pichon.

Dans ce temps-là, les gros petits hommes rougeauds, alertes et narquois, abondaient dans cette belle province de Touraine; ce qui distinguait Pichon des autres, c’est qu’il était profondément marqué de la petite vérole, portait des boucles d’oreilles en argent, et n’avait à son service qu’un œil et demi au lieu de deux.

Soit caprice de la nature, soit effet de la maladie qui avait couturé le visage de M. Pichon, son œil droit était de moitié plus petit que son œil gauche. Quand son âme de conducteur se trouvait en équilibre parfait, Pichon ouvrait les deux yeux comme tout le monde, et promenait sur les choses, les bêtes et les gens, des regards distraits, bienveillants, un peu hautains peut-être, car il était, comme tous les conducteurs de diligences, pénétré de l'importance de ses fonctions.

Quand il se trouvait particulièrement satisfait de la vie, qu'il avait entendu une grosse plaisanterie tourangelle, décoché un bon mot ou empoché un bon pourboire, il fermait son œil droit, et vous regardait fixement de son œil gauche, où rayonnait une expression de bonhomie et de bonté.

Quand il avait des idées noires, qu'on parlait d'établir un chemin de fer entre Tours et Châteauroux, qu'un voyageur se faisait attendre, que l'administration lui imposait un cheval de mauvaise apparence ou de tempérament vicieux, son œil gauche se fermait d'instinct, son œil droit prenait une expression étrange et brillait d'un éclat presque insupportable.

C'était avec Pichon que les voyageurs réglaient le prix des places à l'arrivée. Quand ils oubliaient le pourboire, Pichon ne s'abaissait jamais jusqu'à le réclamer; mais il regardait son homme, de tout près, avec son demi-œil. Les plus ladres et les plus récalcitrants, sous l'empire d'une sorte de fascination, s'empressaient de mettre la main à la poche. Pichon, sans dire un seul mot de remerciement, fermait subitement l'œil terrible et ouvrait l'œil bienveillant, et les gens s'en allaient, persuadés qu'il les avait cordialement remerciés.

Pichon était originaire de la Silleraye. En sa qualité de Tourangeau, il méprisait profondément les gens du Berry, et ne le leur envoyait pas dire par un commissionnaire, car il était d'une franchise terrible. Aussi à Châteauroux l'appelait-on, par représailles, le Grêlé ou l'Œil et demi; à Tours, on l'appelait amicalement Pichon, et à la Silleraye, monsieur Pichon.

Dans la vie ordinaire, c'était un excellent homme, mais dans l'exercice de ses fonctions il se considérait comme une manière de souverain absolu. Le plus souvent, il écoutait, sans y prendre part, les conversations des voyageurs de l'impériale; mais il se croyait moralement tenu d'intervenir quand ils émettaient des idées fausses sur son attelage, sa voiture ou les pays que l'on traversait. Alors il s'exprimait en courtes sentences, qui avaient quelque chose de la brièveté et de l'autorité des oracles. Dans aucun cas il n'admettait la discussion: le commandant d'un navire ne discute pas avec ses passagers.

Quand on arrive à la Silleraye par la route de Tours, la petite ville se présente sous un aspect saisissant; la mesquinerie des bas quartiers est dissimulée par des groupes d'arbres et des rideaux de grands peupliers, et l'on n'aperçoit que la ville haute, bâtie au flanc d'un rocher qui fait face à la route de Tours. Or la ville haute se compose d'anciens ouvrages militaires en parfait état de conservation: remparts, tours rondes à créneaux, couronnées d'arbres, de maisons, de jardins. Du milieu de ce fouillis pittoresque s'élancent les clochers d'une église romane, les tourelles et les dentelures d'un château du seizième siècle, et la masse imposante d'une tour carrée, bâtie, dit-on, par les Romains.

Les voyageurs de l'impériale ne manquaient jamais de pousser des cris d'admiration.

Flatté dans son amour-propre, Pichon tournait vers eux son œil bienveillant pour les remercier de l'hommage qu'ils rendaient à sa ville natale. En même temps le sentiment du devoir et l'amour de la vérité le contraignait à leur dire:

« D'accord, c'est joli; mais pour juger la Silleraye, attendez que vous avez vu la ville basse. »

Les voyageurs naïfs lui demandaient si c'était encore plus joli que la ville haute. Pichon secouait la tête sans répondre, faisait le gros dos et allongeait mélancoliquement un coup de fouet inoffensif à ses bêtes.

Quand on arrive par la route de Châteauroux, on a devant soi le revers de la colline où est bâtie la ville haute; c'est une croupe arrondie lourdement, monotone, sans lignes, sans caractère, plantée de vignes et de noyers, derrière lesquels on aperçoit à peine le haut de la grande tour carrée qui produit l'effet d'une immense table de billard, et les pointes seulement des clochers romans. En revanche, on s'engage dès le début dans la ville basse qui contourne la colline, en suivant les bords de l'Indre. On perd de vue la rivière et la prairie, qui disparaissent derrière des murs de jardins, des maisons noires et humides, des moulins fatigués de leur métier, qui se penchent sur l'eau, comme pour en mesurer la profondeur, avant de s'y laisser choir une bonne fois pour toutes, afin d'en finir. Puis

Illustration from the book Maman
Il se mit à passer l’inspection des chevaux
ce sont des maisons qui vous tournent le dos, ayant affaire de l'autre côté, sur la rivière, puis de petites teintureries, puis de petites tanneries.

Les voyageurs de l'impériale se récriaient-ils sur la laideur de la Silleraye, Pichon, blessé dans son amour-propre et dans son patriotisme, tournait vers eux son demi-œil étincelant d'indignation, et leur disait d'un ton bourru: « Attendez, pour juger la Silleraye, que vous ayez vu la ville haute! »

Les plus effrontés baissaient les yeux et se regardaient entre eux, tout penauds, en rentrant la tête dans les épaules, comme s'ils avaient voulu se cacher sous la bâche, haussant les sourcils et abaissant les coins de la bouche. On ne pouvait faire entendre par une pantomime plus expressive que « ce gaillard-là n'était pas commode! »

Le capitaine Maulevrier se trouva un quart d'heure d'avance, rue Chaude, dans la cour de la diligence. Comme il faisait les cent tours pour tuer le temps, un palefrenier en manches de chemise, en pantalon de toile bleue et en sabots, fit sortir les chevaux de l'écurie. En sa qualité d'officier de cavalerie, le capitaine Maulevrier, qui tournait le dos en ce moment, fit volte-face au claquement de fers sur le pavé, et se mit machinalement à passer l'inspection des chevaux.

Tout à coup il s'avança de quelques pas, et dit en riant, au cheval de droite: « Eh bien! mon vieux Cambouis! qu'est-ce que tu fais ici? »

Le palefrenier, sans’ se fâcher d'ailleurs, fit observer au capitaine qu'il se trompait et que lui, palefrenier, ne s'était jamais appelé Cambouis!

Le cheval dressa les oreilles et fit entendre un petit hennissement.

« Ah! bon, je vois ce que c'est, dit le palefrenier d'un ton de bonne humeur; c'est ce pommelé-là que vous appelez Cambouis. Nous autres, nous l'appelons Coco; vous le connaissez donc?

— Si je le connais! répondit en souriant le capitaine; il sort de mon escadron, il n'y a pas plus de huit jours qu'il a eu l'oreille fendue! »

Et il se mit à tapoter le cou du cheval, qui se laissait faire en soufflant de plaisir.

« C'est une bête qui n'a pas grande apparence, reprit le capitaine, ce qui ne l'empêche pas d'avoir beaucoup de fond. Celui qui l'a achetée a fait une bonne emplette, car je sais qu'elle n'a pas été vendue cher. »

Le palefrenier adressa un signe de tête à deux personnes qui se tenaient derrière le capitaine. La première de ces personnes était Pichon, qui promenait du cheval au capitaine et du capitaine au cheval son œil gauche qui riait de plaisir. La seconde personne était le directeur-propriétaire de l'entreprise des diligences.

« Vous ne vouliez pas me croire, dit Pichon à son supérieur; vous voyez que vous pouvez toujours avoir confiance en moi pour les achats.

— C'est vrai, » répondit en souriant le supérieur, et la figure de Pichon devint toute rouge de satisfaction, et Pichon lança un regard de profonde reconnaissance au capitaine.

Cependant les chevaux étaient attelés, les voyageurs attendaient le départ, les mains embarrassées de paquets. Pichon prit sa feuille de route et se mit à faire l'appel.

A mesure qu'il énumérait les noms, les voyageurs se hissaient dans le coupé ou dans la rotonde, la tête en avant, tout rouges de l'effort qu'ils venaient de faire, mais souriant de béatitude et de soulagement à l'idée qu'ils étaient enfin casés et sûrs de partir.

Impériale, une place, M. Maulevrier, dit la voix de Pichon.

— Présent, répondit le capitaine, et il grimpa lestement sur la banquette d'impériale.

—Ah! c'est vous, dit familièrement Pichon; et il accompagna ces paroles d'un de ses sourires les plus flatteurs. Le capitaine avait conquis son cœur, qui n'était point du tout facile à conquérir.
« Il est assis à sa porte. »


CHAPITRE II

La ville morte. — M. Pichon dîne en tête à tête avec le capitaine Maulevrier, et lui fait d'étranges confidences.

Tout le temps que la diligence roula sur le pavé de la ville, le capitaine et le conducteur gardèrent le silence. Mais à peine la voiture fut-elle engagée sur l'avenue de Grammont, que Pichon raconta à son voisin pourquoi et comment il avait acheté Cambouis, les objections du patron, et la certitude où il était, lui, que le cheval était bon.

La conversation, interrompue un moment par la rencontre d'une véritable caravane de paysannes, qui venaient au marché, dans des voitures à ânes, reprit à la montée de la côte.

« Alors, demanda Pichon avec bienveillance, vous vous rendez à la Silleraye?

— Mon Dieu oui! répondit poliment le capitaine.

— Est-ce pour y demeurer, monsieur?

— Mon Dieu, non! »

Pichon rumina longuement ces deux réponses en regardant les croupes de ses chevaux; puis, au bout de vingt minutes, il reprit:

« Tel que vous me voyez, je suis de la Silleraye.

— Ah! » répondit le capitaine.

Nouvelle contemplation de vingt minutes, au bout desquelles Pichon se hasarda à dire: « Je suis de la Silleraye, et je m'en vante.

— A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère!

— Vous dites? demanda Pichon d'un air soupçonneux.

— Je dis qu'un homme de cœur aime toujours son pays. »

Ayant examiné cette pensée sous toutes ses faces et n'y ayant trouvé rien de suspect, Pichon se risqua à dire:

« Je suis de la Silleraye, et je m'en vante parce que ce sont tous des braves gens dans ce pays-là; mais, ajouta-t-il d'un ton confidentiel, je ne voudrais pas être condamné à y vivre toujours, toujours.

— Pourquoi donc? demanda le capitaine d'un air surpris.

— C'est un peu mort!

— Bah! reprit le capitaine en riant, c'est mort comme toutes les petites villes, je suppose.

— Non, non, dit gravement Pichon, c'est plus mort que toutes les petites villes. Buzançais, Chàtillon, Loches, Cormery ne sont pas des ports de mer bien bruyants, mais ce n'est pas si mort que la Silleraye.

— A quoi attribuez-vous cela?

— Il y en a qui disent que c'est un sort que l'on a jeté sur la ville, mais moi, je ne crois pas à ces sottises-là. D'autres prétendent que c'est parce que la ville est coupée en deux, ville haute et ville basse; mais je connais des villes coupées en deux qui ne sont pas mortes. Non, non, ce doit être autre chose que cela. Quand nous entrerons à la Silleraye, et que nous ferons un vacarme infernal sur les pavés pointus, vous verrez si un seul individu regarde par la fenêtre ou accourt sur le pas de sa porte.

— C'est à ce point-là?

— Parole d'honneur, c'est à ce point-là. Tenez, après les premières maisons, il y a une ruelle qui descend au bord de l'Indre, je vous préviendrai quand nous y arriverons. Que jamais je ne boive un verre de bon vin si nous ne voyons pas, au bout de la ruelle, assis sur une grosse pierre, au bord de l'Indre, un individu en chapeau de paille qui regarde couler l'eau. Depuis tantôt vingt ans, à la même heure, je le retrouve à la même place. Eh bien! je ne connais pas sa figure. Depuis vingt ans il ne s'est pas retourné une seule fois au bruit de la diligence; et pourtant, ajouta-t-il avec orgueil, on peut dire que c'est une diligence bien conformée, et qui fait autant de bruit qu'une autre!

— Je suis curieux de voir ce bonhomme en chapeau de paille, dit le capitaine, qui s'amusait beaucoup des réflexions du conducteur.

— Vous le verrez, soyez tranquille, à moins pourtant qu'il ne soit mort depuis avant-hier. Dans ce cas, je ne suis pas responsable, il y a force majeure.

— Bien entendu.

— A quatre maisons de la ruelle, il y a un perruquier, poursuivit le conducteur. Ce qu'il fait en hiver on les jours de pluie, je n'en sais rien; mais toutes les fois que je passe (sauf le samedi où je le vois qui rase des individus), il est assis à sa porte, sur une chaise de paille, dont le dossier est renversé contre le mur. Il lit je ne sais quoi, ou du moins il fait semblant de lire, car c'est toujours le même livre. Quand je passe, il ne bouge pas plus qu'un chenet de cuisine. Quelquefois je m'amuse à laisser traîner la mèche de mon fouet sur son livre. Il ne se fâche pas (personne ne se fâche à la Silleraye), il lève la tête, sourit, et se remet à lire. Qu'est-ce que vous dites de cela?

— Je dis que c'est fort singulier.

— Singulier est le mot, reprit Pichon avec un signe d'approbation. Et ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'ils sont tous comme cela. Maintenant, voudrez-vous encore faire attention à une chose que je vais vous dire?

— Je vous promets de faire attention à tout ce que vous me direz; vous ne sauriez croire combien vos observations m'intéressent.

—Vous ne verrez pas un seul chien chercher sa vie au coin des bornes, ou courir après la voiture, ou même se risquer dans la rue; vous ne verrez pas un seul chat se promener sur les toits ou passer d'une maison à une autre. Tous les chiens de la Silleraye dorment dans leurs niches, et tous les chats sont pelotonnés dans les conduits d'évier où ils se chauffent au soleil, les yeux fermés.

— Je vous assure, dit le capitaine avec le plus grand sérieux, que j'aurais fait le voyage de la Silleraye rien que pour voir ce que vous m'annoncez. »

« Attention! » cria le conducteur quand la diligence eut dépassé la petite guérite de l'octroi.

L'une après l'autre, toutes les prédictions du conducteur se trouvèrent réalisées.

« Ah! s'écria le capitaine, voici enfin quelqu'un qui regarde la diligence!

— C'est le pharmacien, répondit Pichon, en regardant le pharmacien avec une sorte de commisération. On voit bien qu'il n'est pas du pays, lui. Il y ajuste trois mois qu'il est installé. Dans trois mois d'ici, il aura décampé, ou bien il dormira, comme les autres.

— De quels autres parlez-vous? demanda le capitaine tout surpris, et pourquoi ce pharmacien décamperait-il?

— Pourquoi il décamperait?

— Oui!

— Parce qu'il ne pourra pas s'en empêcher; parce que les étrangers ne peuvent pas vivre ici; parce qu'ils y étouffent d'ennui, à moins cependant qu'ils ne soient nés avec la vocation, alors ils s'endorment tout doucement, comme les gens du pays, et on ne les distingue plus du reste de la population. Dans cette diligence où nous sommes, qui est encore presque neuve, j'ai amené et remmené trois conservateurs des hypothèques, deux gardes généraux et je ne sais combien d'employés de l'enregistrement; ils étaient comme enragés d'ennui, et ils ne se gènaient pas pour le dire. Ce n'était guère flatteur pour mon pays, mais je ne pouvais pas leur en vouloir.

— Vous me surprenez étrangement.

—Je savais bien que je vous surprendrais. Maintenant, si vous voulez que je vous dise mon idée... attention, ça va tourner un peu brusquement; il faut que je dépose les dépêches au bureau de la poste. Tenez, ajouta-t-il tout bas, en fourgonnant dans le coffre pour atteindre le sac aux dépêches, sur trois employés de la poste, il y en a deux qui sont là depuis quinze jours et que je remmènerai dans quatre mois et demi; le vieux est du pays, il y mourra tranquillement. » Ayant adressé un signe de tête au capitaine, comme pour confirmer ses propres paroles, Pichon s'occupa du service des dépêches.

« Voilà qui est fait, reprit-il en regrimpant sur son siège, l'Hôtel de la Poste est à deux pas; tenez, nous voilà arrivés; attention à votre tête en passant sous la voûte! »

La voûte franchie, la voiture se trouva dans une cour complètement déserte, ce qui surprit le capitaine; car dans toutes les petites villes et même dans tous les bourgs qu'il connaissait (et il en connaissait beaucoup), les flàneurs assistent toujours très volontiers au spectacle périodique et gratuit de l'arrivée de la diligence.

Pichon ne parut ni surpris ni scandalisé. Il descendit lestement de son siège et alla faire claquer son fouet devant la porte ouverte de l'écurie.

Un palefrenier, qui venait de faire un bon somme, arriva sans se presser, en se détirant les bras et en bâillant sans vergogne; il avait les yeux bouffis et les cheveux parsemés de brins de paille. Il adressa, en manière de bienvenue, un sourire languissant à M. Pichon, et se mit en devoir de dételer les chevaux.

Un gros chien apparut à son tour sur le seuil de l'écurie, bâilla profondément à plusieurs reprises, flaira sans curiosité le pantalon de l'étranger, se laissa caresser avec la plus parfaite indifférence, et, n'ayant point de chevaux à dételer, retourna se coucher en rond sur la paille.

Une servante de bonne mine, en tablier blanc, avec une serviette sur le bras gauche, s'avança de quelques pas dans la direction des voyageurs.

« Si quelqu'un dîne? » demanda-t-elle d'une voix chantante, sans s'adresser à personne en particulier. Trouvant sans doute qu'elle avait été suffisamment explicite, elle disparut, en traînant ses pieds dans des savates trop larges.

« Monsieur Pichon, dit le capitaine, en prenant M. Pichon à part, je suis très curieux de savoir quelle est votre idée sur tout ce qui se passe à la Silleraye. J'ai donc l'honneur de vous inviter à dîner avec moi. J'espère qu'on trouvera un petit coin où nous serons seuls et où nous pourrons causer à notre aise. Je vous connais assez maintenant pour savoir que vous n'aimeriez pas à faire vos confidences en pleine table d'hôte. C'est oui, n'est-ce pas? et il lui tendit la main. —C'est oui, répondit M. Pichon, en rougissant de plaisir et d'orgueil. Vous êtes bien honnête! vous m'avez plu tout de suite. Sophie, ici! Allons, plus vite; à qui est-ce que je parle? »

Sophie apparut à la porte de la salle à manger, tenant toujours sa serviette sur son bras.

« Vite, ma fille, deux couverts dans la petite salle.

— Et la table d'hôte? » objecta Sophie.

M. Pichon, sans dire un mot, la regarda fixement de son demi-œil, et aussitôt elle se mit en devoir d'obéir. Mais auparavant elle leva les deux bras en l'air, comme pour dire: « La table d'hôte se tirera de là comme elle pourra, je m'en lave les mains. »

La table d'hôte, cependant, après une assez longue attente, se mit à témoigner son impatience, en battant la charge avec les manches des couteaux sur les assiettes. Deux commis-voyageurs imitaient le cri de l'âne et le chant du coq avec une rare perfection.

Le maître de l'hôtel, un grand bel homme avec des joues roses et des favoris mousseux, se leva du canapé où il dormait les yeux ouverts et s'en alla demander à la table d'hôte si c'était raisonnable de faire un vacarme pareil; la table d'hôte à son tour demanda à l'hoMme aux joues roses si c'était raisonnable de faire attendre des voyageurs pressés par l'heure. L'homme aux joues roses, ne sachant que répondre, referma tranquillement la porte et vint consulter sa femme.

Sa femme acheva sans se presser la page qu'elle lisait dans un roman de cabinet de lecture, et calma la table d'hôte en déclarant que le feu n'était pas à la maison, que l'on avait du temps devant soi, et que M. Pichon avait formellement promis d'attendre que la table d'hôte eût achevé de dîner. Là-dessus, l'hommc rose retourna à son canapé et la maîtresse du logis à son roman.

Cependant M. Pichon, qui était un homme de ressource, simplifia les choses en aidant Sophie. Quand la table fut mise dans la petite salle, il congédia la servante et déclara qu'il connaissait très bien le chemin de la cuisine.

Tout en faisant le service, il ne perdait pas un coup de dent, et trouvait encore moyen de parler.

« Eh bien! monsieur, dit-il après le potage, revenons à nos moutons; pourquoi partout, excepté à la Silleraye, voit-on des chiens dans les rues? — Mais, répondit le capitaine en lui versant à boire, c'est sans doute parce qu'ils vont chercher leur vie à droite et à gauche, parce qu'ils ont besoin de prendre de l'exercice, parce qu'ils sont curieux de savoir ce qui se passe dans le monde. C'est pour cela, je suppose, qu'on les voit fouiller dans les tas d'ordures, courir après les voitures, ou se réunir à quatre ou cinq pour se raconter les cancans du jour.

— Vous y êtes, reprit Pichon, en regardant son amphitryon avec toute la bienveillance que pouvait exprimer son œil gauche, largement ouvert. Eh bien! monsieur, les chiens de la Silleraye ne sortent pas»de chez eux parce qu'on les nourrit trop bien au logis; ils deviennent lourds de corps et ne tiennent plus à courir, et lourds d'esprit, ce qui les empêche d'être curieux. Les chats, c'est la même chose, et les personnes aussi.

— Vraiment?

— Je connais bien les gens d'ici, allez! Voyez-vous, monsieur, la vie est trop bonne et trop douce et trop facile à la Silleraye, pour les bêtes et pour les gens. On y a tout pour rien, faute de débouchés. Quelquefois je me dis que je voudrais voir un bon chemin de fer qui leur ôterait les morceaux de la bouche, et les forcerait de se remuer un peu pour vivre. Et cependant, monsieur, ce ne serait pas mon intérêt, à moi, de voir établir un chemin de fer; car les diligences seront remisées du coup et les conducteurs aussi. Il n'y a pas de mendiants ici, les gens de métier travaillent à la douce, sans se presser. Ils ont tous un jardinet derrière leur maison, ou au moins un petit coin de vigne sur le coteau. Chacun s'endort tranquillement sous sa vigne et sous son figuier, sans s'inquiéter de ce que fait le voisin. On se connaît de porte à porte, tout au plus; mais il n'y a jamais ni réunions, ni assemblées, ni danses.

— C'est incroyable.

— C'est incroyable, mais c'est vrai. Les gens de la haute ville, tous rentiers, quelques-uns très riches, ne se voient pas plus entre eux que ceux de la basse ville; ils ont des maisons trop commodes, de trop jolis jardins sur les remparts, en trop bon air, avec une trop belle vue. Pourquoi se dérangeraient-ils? Vous, monsieur, qui êtes un homme instruit, décoré, vous vous dites peut-être: Voilà des idées de conducteur!... mais songez que depuis vingt ans je rumine ces choses-là dans ma tête pendant que je roule de Châteauroux à Tours et de Tours à Châteauroux; plus je les rumine, plus je crains d'avoir raison; il y a des jours où cela me rend tout grognon, surtout dans la partie de mon parcours qui traverse le Berry. »

Le capitaine lui répondit très sérieusement:

« Je ne connais pas assez l'état des choses pour savoir si vous avez absolument raison; mais tout ce que vous me dites me paraît fort vraisemblable.

— Et pénible donc! Figurez-vous que la Silleraye se dépeuple; les garçons qui partent pour leur sort ne reviennent plus, une fois leur congé terminé; ils aiment mieux vivre n'importe où qu'ici. Les fils de famille, quand on ne les marie pas tout jeunes, se sauvent à Paris ou ailleurs. Aussi la plupart des jeunes filles ne trouvent point à se marier, et par moquerie l'on appelle la Silleraye la ville aux tantes. comme c'est agréable pour moi, qui aime mon pays quand même, d'entendre ces plaisanteries-là sur tout mon parcours. Quand vient l'époque des vacances, j'ai un autre crève-cœur. Tout le long du chemin, je dépose des jeunes gens en uniforme, qui viennent des écoles et qui seront plus tard des ingénieurs, des généraux, des savants, tout ce qu'il y a de beau enfin! Jamais il n'est rien sorti de la Silleraye. Est-ce qu'il est permis à un coin de la France de ne rien donner au pays, de ne rien faire pour lui?

— Cette observation me frappe beaucoup, dit le capitaine, et je suis absolument de votre avis.

— Voyez-vous un remède?

— Non, je n'en vois pas.

— Est-ce que le gouvernement n'aurait pas le droit de...?

— Le gouvernement n'y peut rien. »

Il regardait d'un œil bienveillant un gros chat.


CHAPITRE III
Monsieur et madame Tambourin.— Un itinéraire.

M. Pichon, ayant extrait une grosse montre d'argent des profondeurs de son gousset, jeta un coup d'œil sur les aiguilles et se leva brusquement.

« Oh! oh! s'écria-il, vingt minutes de retard, sans compter le temps d'atteler. N'importe! je ne regrette pas les vingt minutes de retard, et je me sens tout soulagé d'avoir dit une bonne fois ce que j'avais sur le cœur depuis des années. Sans vous commander, mon capitaine, est-ce que vous comptez rester longtemps à la Silleraye?

— Non, répondit le capitaine, le temps de louer une maison pour des amis à moi.

— Louer une maison à la Silleraye! Mais vous pourriez passer ici des années sans trouver une maison à louer. Il y a longtemps qu'on n'y bâtit plus; chacun vit dans sa maison, et, sauf quelques chambres garnies où les petits employés se remplacent, et qui sont toujours retenues d'avance par le successeur, vous ne trouveriez pas... Tambourin! » cria-t-il d'une voix de stentor par la porte entrebâillée.

Au bout d'une minute Tambourin apparut, sous les espèces et apparences de l'homme aux joues roses et aux favoris mousseux. Pour répondre à l'appel de son nom, il avait évidemment interrompu son repas, car son menton et ses favoris reposaient sur une serviette nouée derrière le cou, et il tenait à la main un os de poulet qu'il avait emporté par mégarde.

S'étant aperçu de son étourderie, Tambourin jeta tranquillement son os de poulet dans la cheminée, et, pour se donner une contenance, essuya ses doigts l'un après l'autre à sa serviette.

« Tambourin, reprit M. Pichon, est-ce que vous connaissez une maison à louer à la Silleraye? »

Tambourin avança la lèvre inférieure et regarda le plafond. Après une demi-minute de méditation profonde, il alla tranquillement à la porte et cria d'une voix flûtée: « Aglaé! »

Aglaé, autrement dit Mme Tambourin, entra quelques instants après en faisant une belle révérence de pensionnaire, et en se frottant les mains d'un mouvement doux et lent.

« Pichon, lui dit son mari, désire savoir s'il y aurait par hasard une maison à louer à la Silleraye.

— Oui, il y en a une, répondit Mme Tambourin, mais c'est tout comme s'il n'y en avait pas.

— Comment cela? demanda M. Pichon avec impatience.

—Oh! mon Dieu! c'est bien simple, répondit Mme Tambourin d'un voix traînante, le percepteur s'en va.

— Déjà! s'écria M. Pichon en adressant un clignement de l'œil gauche au capitaine.

— Oh! mon Dieu, oui, déjà! répondit Mme Tambourin d'un air accablé. Avisant une chaise à sa portée, elle se laissa tomber dessus avec un soupir. Tambourin suivit machinalement son exemple. Assis sur une chaise basse, les jambes écartées, les deux mains sur les genoux, avec la serviette nouée dans le dos, il avait l'air d'attendre que quelqu’un de la compagnie voulût bien lui faire la barbe.

Tambourin regarda le plafond. Tambourin regarda le plafond.

« Je ne sais pas ce qu’ils ont tous, reprit mélancoliquement Mme Tambourin, mais c’est à qui se sauvera de la Silleraye, comme si c’était une ville pestiférée. Je vois encore d’ici l’arrivée de ce percepteur et de sa petite femme. Ils étaient tout feu et tout flamme. Ils n’avaient jamais vu une aussi jolie petite ville que la Silleraye ! Ils y finiraient certainement leurs jours. Madame ne parlait que de dessiner tout ce qu’elle voyait. Ils feraient des courses dans la forêt ; ils s’amuseraient comme tout ! Au bout d’un mois, madame avait des attaques de nerfs, et monsieur rudoyait les contribuables, comme si c’était leur faute à eux. Picois me disait…

— Pardon, madame, dit poliment le capitaine, est-ce que leur maison est louée ?

— D’après les usages du pays, répondit Mme Tambourin, le percepteur cède son bail à son successeur ; et à moins que son successeur ne se fasse bâtir une maison tout exprès, il prendra celle-là.

— C’est justement son successeur qui m’a chargé de lui louer une maison. S’il n’y a que celle-là de vacante, mon choix sera bien vite fait. Il faut néanmoins que je voie la maison et même un peu la ville pour renseigner mon ami.

— Est-ce qu’il est marié, votre ami ? demanda Mme Tambourin.

— Marié et père de famille, répondit le capitaine.

— Alors, tant pis pour l’autre ! dit Mme Tambourin.

— Pourquoi tant pis pour l’autre ? demanda le capitaine d’un air surpris.

— Parce que si votre ami est marié et père de famille, il est sûr et certain qu’il a son mobilier.

— Je ne comprends pas.

— Le percepteur qui s’en va a fait des folies pour meubler sa maison, et maintenant le voilà bien embarrassé. Le gouvernement, qui n’aime pas les gens capricieux, lui a accordé son changement ; mais, pour le punir, il l’envoie à l’autre bout de la France ; et plutôt que de trimballer ses meubles à deux cents lieues d’ici, il les aurait cédés presque pour rien. Picois me disait…

— Permettez, madame, reprit vivement le capitaine, je crois que les choses s’arrangeront plus facilement que vous ne le supposez. Mon ami est un officier qui prend sa retraite tout jeune, à la suite des fatigues qu’il a endurées pendant la campagne d’Italie. En sa qualité d'officier, il a couru de garnison en garnison et son mobilier est hors de service; je le sais parce qu'il m'a demandé de lui décrire la maison pour se commander des meubles. Si l'ancien percepteur est raisonnable, et que le mobilier me convienne, je crois que nous conclurons facilement.

— Raisonnable! s'écria Mme Tambourin, en hochant la tête d'une manière significative; je vous réponds qu'il sera trop heureux d'en finir, n'importe à quel prix. Picois me disait... »

Ici, le palefrenier passa sa tête hérissée dans l'entrebâillement de la porte, et coupa la parole à Mme Tambourin, en déclarant « qu'elle était attelée, et que le monde était dedans ».

« Capitaine, dit le conducteur d'un air mystérieux, je voudrais bien vous dire un mot. »

Le capitaine le suivit dans un coin de la cour et M. Pichon lui dit d'un air embarrassé: « Après tout, je puis m'être trompé en vous disant ce que vous savez; dans tous les cas, c'est entre nous; je ne voudrais pas que votre ami prît la ville en grippe avant de la connaître. D'ailleurs un officier qui en a vu de toutes les couleurs ne sera pas si difficile qu'un freluquet qui arrivait tout droit de Paris, et si sa femme est raisonnable, ayant des enfants à élever, elle ne prendra certainement pas des airs dégoûtés et ennuyés, comme la petite dame à lorgnon du freluquet.

— Je vous promets, répondit chaleureusement le capitaine, de ne pas leur dire un mot de ce que vous m'avez fait l'honneur de me confier.

— Merci, reprit M. Pichon en lui serrant vigoureusement la main, parce que, voyez-vous, je ne voudrais pas avoir cela sur la conscience. »

Et le brave homme grimpa lestement sur son siège, se disant que pour sûr « ils le mettraient à l'amende, à cause du retard, mais qu'il s'en souciait comme d'une guigne, et que si c'était à refaire, il recommencerait sans scrupule ».

Quand le capitaine rentra dans la petite salle, il fut surpris d'y retrouver M. et Mme Tambourin. Il s'excusa d'avoir interrompu leur dîner, mais madame déclara qu'ils avaient bien le temps, et monsieur que cela ne faisait rien du tout. En réalité, madame, supposant que le voyageur aurait encore des renseignements à demander, avait mieux aimé rester tranquillement assise que d'avoir à se déranger une seconde fois. Monsieur n'avait pas bougé, uniquement parce que madame ne bougeait pas. Il avait toujours sa serviette nouée derrière le cou; ses deux mains étaient toujours posées à plat sur ses genoux; il attendait toujours, avec son air doux et résigné, que quelqu'un voulût bien lui faire la barbe. Pour charmer ses loisirs, il regardait d'un air bienveillant un gros chat obèse qui s'était hissé sur la table et faisait rafle des restes, en choisissant les morceaux.

« Vous avez sans doute à la Silleraye un bureau télégraphique? demanda le capitaine.

— Oui, monsieur! répondit l'homme aux joues roses, non sans un certain orgueil.

— Où est-il?

— Presque en face, dans la maison du coin.

— Jusqu'à quelle heure est-il ouvert?

— Jusqu'à neuf heures.

— Dans quelle partie de la ville demeure le percepteur?

— Dans la ville haute.

— Par où faut-il passer?

— Vous avez deux chemins, » commença l'homme aux joues roses; mais sa femme l'interrompit pour lui faire observer qu'il pourrait bien se lever, conduire le voyageur jusqu'à la porte cochère et lui indiquer les deux chemins.

L'homme aux joues roses se leva, en s'y reprenant à deux fois, comme un homme accablé de fatigue, mais sans cesser de sourire et sans se permettre la moindre observation. Il conduisit le voyageur jusque sur le trottoir et reprit sa phrase:

« Vous avez deux chemins. Ou bien vous tournez à gauche et vous passez sous la voûte de l'hôtel de ville; vous attrapez la grande rue qui monte en pente douce jusqu'à la porte du château, une grande porte flanquée de deux tours rondes; on bien vous suivez la rue d'en face jusqu'à un endroit où il y a une promenade de tilleuls et une fontaine avec un bonhomme dessus. Vous passez derrière la fontaine, et vous vous trouvez en face de l'Escalade. L'Escalade est un escalier de pierre qui vous mène aussi devant la porte du château. Une fois là, vous passez sous la voûte, vous montez toujours, et vous tournez à droite; alors vous vous trouvez sur le donjon; c'est encore une promenade plantée de tilleuls. Tout autour de vous il y a des murs de jardins et à gauche une rangée de maisons; vous verrez une plaque en cuivre sur la porte du percepteur. Si vous devez rester longtemps là-haut, la nuit sera venue quand vous redescendrez; vous ferez bien de ne pas prendre l'Escalade, qui n'est pas toujours très bien éclairée. »

Il débitait tout cela d'une voix flûtée, lente, monotone, avec un air d'ennui chronique et de douce bienveillance. Il avait toujours sa serviette autour du cou, et les très rares indigènes qui passaient devant l'hôtel n'avaient pas même l'air de s'en apercevoir.

« Mille fois merci, répondit le capitaine; allez achever votre dîner, je vous en prie. »

L'homme aux joues roses resta encore quelque temps planté sur le trottoir à rêvasser, et finit par aller rejoindre sa femme qui s'était remise à table.