Manifeste du parti communiste/Mermeix

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Manifeste du parti communiste
Traduction par Laura Lafargue.
La France socialisteF. Fetscherin et Chuit (p. 296-345).
II
LE MANIFESTE DE 1847


Nous croyons qu’il est bon, dans ce livre, de publier un document où les doctrines du parti communiste sont exposées avec autant de clarté que des Allemands pouvaient en apporter en un sujet aussi complexe, et en 1847.

Ce document est le Manifeste du parti communiste. Il fut élaboré par Karl Marx et Frédéric Engels, rédigé par eux, et adopté par le Congrès de l’Union des communistes tenu à Londres en 1847. L’Union des communistes fut, on l’a vu, la première ébauche de l’Internationale.

Dans le manifeste de 1847, on remarque avec étonnement des observations qui semblent n’avoir pu être faites au moment où écrivaient les rédacteurs. On dirait qu’ils ont eu la prescience des faits sur lesquels ils se fondent. En effet, en 1847, le progrès du machinisme n’était pas aussi avancé qu’aujourd’hui. Les moyens de communication étaient moins nombreux, plus coûteux, plus longs. Le marché n’était pas universel. La concentration des capitaux n’était pas accomplie. La petite industrie était encore prospère en de certaines régions où maintenant elle a disparu. Les économies des propriétaires n’avaient pas été absorbées par la spéculation ; ils ne s’étaient point encore trouvés dans la nécessité de recourir aux Sociétés de prêts hypothécaires, dont nous avons indiqué le rôle socialiste[1]. La machine, en 1847, n’avait pas déprécie comme aujourd’hui la valeur du travail ouvrier ou agricole.

Si Karl Marx et Fr. Engels écrivaient aujourd’hui le manifeste, ils ne peindraient pas la situation économique avec de plus noires couleurs. On peut donc faire au manifeste du parti communiste un reproche : il est pessimiste. Les deux socialistes ont décrit une société telle qu’elle serait à la veille d’une révolution nécessaire, et non pas la société de 1847, dans laquelle ils vivaient. La preuve qu’ils ont mal vu en 1847, qu’ils ont exagéré, c’est que la révolution, que causerait certainement un excès de mal comme celui qu’ils ont signalé, n’a pas éclaté.

Le manifeste est une pièce longue et d’une lecture qui ne réjouit pas. Il faut avoir l’esprit bien libre pour l’entreprendre. Ou considérera que ce document a été pensé par des Allemands, écrit en allemand, et que nous n’en publions que la traduction. Il y manque ce que des écrivains français n’auraient pas manqué d’y insérer, sept ou huit formules concises, très claires, résumant la doctrine communiste.

La pensée des rédacteurs s’éparpille en de longs paragraphes compacts, sans alinéas. Cette rédaction est bien germanique. Cependant, telle qu’elle est, c’est une pièce d’une haute éloquence.

Tel qu’il est, le manifeste est un document très important. Il contient en résumé tout le socialisme moderne ; ceux qui voudront connaître bien ce socialisme liront le manifeste du parti communiste. On peut dire qu’il est inédit en France. Quelques publications socialistes, à circulation minime, l’ont édité depuis deux ans. Mais presque personne ne l’a lu. Il avait donc sa place marquée dans ce livre, dont l’auteur s’est efforcé de ne rien avancer que des documents ne justifiassent.


LE MANIFESTE DU PARTI COMMUNISTE




Un spectre hante l’Europe, le spectre du communisme. Toutes les puissances de la vieille Europe se sont unies en une Sainte-Alliance pour traquer ce spectre : le Pape et le Czar, Metternich et Guizot, les radicaux de France et les policiers d’Allemagne.

Quelle est l’opposition qui n’a pas été accusée de communisme par ses adversaires au pouvoir ? Quelle est l’opposition qui, à son tour, n’a pas relancé à ses adversaires de droite et de gauche l’épithète flétrissante de communiste ?

Deux choses ressortent de ces faits :

Déjà le communisme est reconnu par toutes les puissances d’Europe comme une puissance. — Il est grand temps que les communistes exposent à la face du monde entier leur manière de voir, leur but et leurs tendances ; qu’ils opposent aux contes du spectre du communisme un manifeste du parti lui-même. Dans ce but, des communistes de diverses nationalités se sont réunis à Londres et ont rédige le manifeste suivant, qui sera publié en anglais, français, allemand, italien, flamand et danois.


I
BOURGEOIS ET PROLÉTAIRES


L’histoire des sociétés n’a été que l’histoire des luttes de classes.

Hommes libres et esclaves, patriciens et plébéiens, barons et serfs, maîtres de jurandes et compagnons en un mot, oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée ; une guerre qui toujours finissait par une transformation révolutionnaire de la société tout entière ou par la destruction des deux classes en lutte.

Dans les premières époques historiques, nous rencontrons presque partout une division hiérarchique de la société, une échelle graduée de positions sociales. Dans la Rome antique, nous trouvons des patriciens, des chevaliers, des plébéiens et des esclaves ; au moyen âge, des seigneurs, des vassaux, des maîtres, des compagnons et des serfs, et, dans chacune de ces classes, des gradations spéciales.

La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines de la société féodale, n’a pas aboli les antagonismes de classes. Elle n’a fait que substituer aux anciennes de nouvelles classes, de nouvelles conditions d’oppression, de nouvelles formes de lutte.

Cependant, le caractère distinctif de notre époque, de l’ère de la Bourgeoisie, est d’avoir simplifié les antagonismes de classes. Elle n’a fait que substituer aux anciennes de nouvelles classes, de nouvelles conditions d’oppression, de nouvelles formes de lutte.

La société se divise de plus en plus en deux grands camps opposés, en deux classes ennemies : la Bourgeoisie et le Prolétariat.

Des serfs du moyen âge naquirent les éléments des premières communes ; de cette population municipale sortirent les éléments constitutifs de la Bourgeoisie.

La découverte de l’Amérique, la circumnavigation de l’Afrique, offrirent à la bourgeoisie naissante de nouveaux champs d’action. Les marchés de l’Inde et de la Chine, la colonisation de l’Amérique, le commerce colonial, l’accroissement des moyens d’échange et des marchandises imprimèrent une impulsion extraordinaire au commerce, à la navigation, à l’industrie, et, par conséquent, un développement rapide à l’élément révolutionnaire de la société féodale en dissolution.

L’ancien mode de production ne pouvait plus satisfaire aux besoins qui croissaient avec l’ouverture de nouveaux marchés. Le métier entouré de privilèges féodaux fut remplacé par la manufacture. La petite bourgeoisie industrielle supplanta les maîtres de jurandes ; la division du travail entre les différentes corporations disparut devant la division du travail dans l’atelier même.

Mais les marchés s’agrandissaient sans cesse et avec eux la demande. La manufacture à son tour devint insuffisante : alors la machine et la vapeur révolutionnèrent la production industrielle. La grande industrie moderne supplanta la manufacture ; la petite bourgeoisie manufacturière céda la place aux industriels millionnaires, chefs d’armées de travailleurs, aux bourgeois modernes.

La grande industrie a créé le marché mondial, préparé déjà par la découverte de l’Amérique. Le marché universel accéléra prodigieusement le développement du commerce, de la navigation, de tous les moyens de communication. Ce développement réagit à son tour sur la marche de l’industrie, et à mesure que l’industrie, le commerce, la navigation, les chemins de fer se développaient, la Bourgeoisie grandissait, décuplant ses capitaux et refoulant à l’arrière-plan les classes transmises par le moyen âge.

Nous voyons donc que la Bourgeoisie est elle-même le produit d’une longue évolution, d’une série de révolutions dans les modes de production et de communication.

Chaque étape du développement parcouru par la bourgeoisie était accompagnée d’un progrès politique correspondant.

Etat opprimé par le despotisme féodal, association armée se gouvernant elle-même dans la Commune ; ici république municipale, là tiers état taxable de la monarchie ; puis, durant la période manufacturière, contrepoids de la noblesse dans les monarchies limitées ou absolues ; base principale des grandes monarchies, la bourgeoisie, depuis l’établissement de la grande industrie et du marché mondial, s’est enfin emparée du pouvoir politique, à l’exclusion des autres classes, dans l’Etat représentatif moderne. Le gouvernement moderne n’est qu’un comité administratif des affaires de la classe bourgeoise.

La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle essentiellement révolutionnaire.

Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens multicolores qui unissaient l’homme féodal à ses supérieurs naturels, elle les a brisés sans pitié, pour ne laisser subsister entre l’homme et l’homme d’autre lien que le froid intérêt, que le dur argent comptant. Elle a noyé l’extase religieuse, l’enthousiasme chevaleresque, la sentimentalité du petit bourgeois, dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d’échange ; elle a substitué aux nombreuses libertés si chèrement conquises, l’unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l’exploitation voilée par des illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, directe, brutale et éhontée.

La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les professions jusqu’alors réputées vénérables et vénérées avec crainte. Elle a fait du médecin, du juriste, du prêtre, du poète, du savant, des ouvriers salariés.

La bourgeoisie a arraché le voile de poésie touchante, qui recouvrait les relations de famille, et les a ramenées à n’être que de simples rapports d’argent.

La bourgeoisie a démontré que la brutale manifestation de la force du moyen âge, si admirée de la réaction, se complétait naturellement par la plus crasse paresse. C’est elle qui, la première, a prouvé ce que peut accomplir l’activité humaine : elle a créé bien d’autres merveilles que les pyramides d’Egypte, les aqueducs romains et les cathédrales gothiques ; elle a conduit bien d’autres expéditions que les antiques migrations de peuples et les croisades.

La bourgeoisie n’existe qu’à la condition de révolutionner sans cesse les instruments de travail, par conséquent le mode de production, par conséquent tous les rapports sociaux. La conservation de l’ancien mode de production était, au contraire, la première condition d’existence de toutes les classes industrielles précédentes. Ce bouleversement continuel des modes de production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation, cette insécurité éternelles, distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux traditionnels et profondément enracinés, avec leur cortège de croyances et d’idées admises depuis des siècles se dissolvent ; les idées et les rapports nouveaux deviennent surannés avant de se cristalliser. Tout ce qui était stable est ébranlé, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés enfin d’envisager leurs conditions d’existence et leurs relations mutuelles avec des yeux désillusionnés.

Poussée par le besoin d’un débouché toujours plus étendu, la bourgeoisie envahit le globe entier. Il faut que partout elle s’implante, que partout elle s’établisse et crée des moyens de communication.

Par l’exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au désespoir des réactionnaires, elle a enlevé à l’industrie sa base nationale. Les vieilles industries nationales sont détruites ou sur le point de l’être. Elles sont supplantées par de nouvelles industries dont l’introduction devient une question vitale pour toutes les nations civilisées ; industries qui n’emploient plus des matières premières indigènes, mais des matières premières venues des régions les plus éloignées, et dont les produits se consomment non seulement dans le pays même, mais dans tous les coins du globe. À la place des anciens besoins satisfaits par les produits nationaux naissent de nouveaux besoins exigeant, pour leur satisfaction, les produits des contrées les plus lointaines et des climats les plus divers. À la place de l’ancien isolement local et national se développe un trafic universel, une dépendance mutuelle des nations. Ce qui se passe dans la production matérielle se reproduit dans la production intellectuelle. Les productions intellectuelles d’une nation deviennent la propriété commune de toutes. L’exclusivisme et les préjugés nationaux deviennent de plus en plus impossibles ; et des diverses littératures nationales et locales se forme une littérature universelle.

Par le rapide perfectionnement de tous les instruments de production et des moyens de communication, la bourgeoisie entraîne dans le courant de la civilisation jusqu’aux nations les plus barbares. Le bon marché de ses produits est sa grosse artillerie pour battre en brèche les murailles de Chine et faire capituler les barbares les plus hostiles aux étrangers. Elle force toutes les nations, sous peine de mort, à adopter le mode de production bourgeois ; elle les force à introduire chez elles la soi-disant civilisation, c’est-à-dire à devenir bourgeoises. En un mot, elle modèle un monde à son image.

La bourgeoisie a soumis la campagne à la ville. Elle a bâti d’énormes cités ; elle a prodigieusement augmenté la population des villes aux dépens de celle des campagnes ; et, par là, elle a préservé une grande partie de la population de l’idiotisme de la vie des champs. De même qu’elle a subordonné la campagne à la ville, les nations barbares et demi-civilisées, aux nations civilisées, de même elle a subordonné les pays agricoles aux pays industriels, l’Orient à l’Occident.

La bourgeoisie supprime de plus en plus l’éparpillement des moyens de production, de la propriété et de la population. Elle agglomère les populations, centralise les moyens de production et concentre la propriété dans les mains de quelques individus, la conséquence fatale de ces changements était la centralisation politique. Des provinces reliées entre elles seulement par des liens fédéraux, ayant des intérêts, des lois, des gouvernements, des tarifs douaniers différents, furent réunies en une seule nation, sous un seul gouvernement, une seule loi, un seul tarif douanier, un seul intérêt national de classe.

La bourgeoisie, depuis son avènement à peine séculaire, a créé des forces productives plus variées et plus colossales que toutes les générations passées prises ensemble. La subjugation des forces de la nature, les machines, l’application de la chimie à l’industrie et à l’agriculture, la navigation à vapeur, les chemins de fer, les télégraphes électriques, le défrichement de continents entiers, la canalisation des rivières, des populations entières surgissant comme par enchantement, — quel siècle précédent aurait jamais rêvé que de pareilles forces productrices dormaient dans le travail social !

Voici donc le résumé de ce que nous avons vu : les moyens de production et d’échange, servant de base à l’évolution bourgeoise, sont créés dans le sein de la société féodale ; à un certain degré du développement de ces moyens de production et d’échange, les conditions dans lesquelles la société féodale produit et échange ses produits, l’organisation féodale de l’industrie et de la manufacture, en un mot les rapports de la propriété féodale, cessent de correspondre aux nouvelles forces productrices. Ils entravent la production au lieu de la développer. Ils se changent en autant de chaînes. Il faut les briser ; et ils se sont brisés.

À leur place s’éleva la libre concurrence avec une constitution sociale et politique correspondante, avec la domination économique et politique de la classe bourgeoise.

Sous nos yeux, il se produit un phénomène analogue. La société bourgeoise moderne, qui a mis en mouvement de si puissants moyens de production et d’échange ressemble à ces magiciens qui ne savaient plus dominer les puissances infernales qu’ils avaient évoquées. Depuis trente ans, au moins, l’histoire de l’industrie et du commerce n’est que l’histoire de la révolte des forces productrices contre les rapports de production modernes, contre les rapports de propriété qui sont les conditions d’existence de la bourgeoisie et de sa suprématie. Il suffit de mentionner les crises commerciales qui, par le retour périodique, mettent de plus en plus en question l’existence de la société bourgeoise. Chaque crise détruit régulièrement, non seulement une masse de produits déjà créés, mais encore une grande partie des forces productrices elles-mêmes. Une épidémie s’abat sur la société, qui, aux époques précédentes, eût semblé un paradoxe, c’est l’épidémie de la surproduction. La société se trouve subitement rejetée dans un état de barbarie momentanée : on dirait qu’une famine, qu’une guerre d’extermination lui enlève tous ses moyens de vie : l’industrie et le commerce semblent annihilés. — Et pourquoi. — Parce que la société a trop de civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d’industrie, trop de commerce. Les forces productrices dont elle dispose, n’assurent plus les conditions de la propriété bourgeoise ; au contraire, elles sont devenues trop puissantes pour ces conditions, qui deviennent des entraves ; et toutes les fois que les forces productrices sociales brisent les entraves, elles précipitent dans le désordre la société tout entière et menacent l’existence de la propriété bourgeoise. Le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses créées dans son sein. Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises ? D’une part, par la destruction forcée d’une masse de forces productrices ; d’autre part, par la conquête de nouveaux marchés et l’exploitation plus parfaite des anciens. C’est-à-dire qu’elle prépare des crises plus générales et plus terribles et réduit les moyens de les prévenir.

Les armes dont la bourgeoisie s’est servie pour abattre la féodalité se retournent aujourd’hui contre la bourgeoisie elle-même.

Mais la bourgeoisie n’a pas seulement forgé les armes qui doivent lui donner la mort ; elle a aussi produit les hommes qui doivent les manier — les ouvriers modernes, les Prolétaires.

Avec le développement de la bourgeoisie, c’est-à-dire du capital, se développe le Prolétariat, la classe des ouvriers modernes, qui ne vivent qu’à la condition de trouver du travail et qui n’en trouvent plus dès que leur travail cesse d’agrandir le capital. Les ouvriers, obligés de se vendre au jour le jour, sont une marchandise comme tout autre article du commerce ; ils subissent par conséquent, toutes les vicissitudes de là concurrence, toutes les fluctuations du marché.

L’introduction des machines et la division du travail ont dépouillé le travail de l’ouvrier de son caractère individuel et par suite de son attrait. Le producteur devient un simple rouage de la machine et on n’exige de lui qu’une opération simple, monotone et vite apprise. Il s’ensuit que les frais de production de l’ouvrier se réduisent aux dépenses de sa subsistance et de la propagation de sa race. Le prix du travail, comme celui de toute autre marchandise, est égal au coût de sa production. Donc, plus le travail devient répugnant plus les salaires baissent. Bien plus, la somme de travail s’accroît avec le développement de la machine et de la division du travail, soit par la prolongation de la journée de travail, soit par l’accroissement de l’intensité du travail, soit par l’accélération du mouvement des machines.

L’industrie moderne à transformé le petit atelier de l’ancien patron patriarcal en la grande fabrique du bourgeois capitaliste. Des masses d’ouvriers, entassés dans la fabrique, sont organisées militairement. Traités comme des soldats industriels, ils sont placés sous la surveillance d’une hiérarchie complète d’officiers et de sous-officiers. Ils ne sont pas seulement les esclaves de la classe bourgeoise, du gouvernement bourgeois, mais encore, journellement et à toute heure, les esclaves de la machine, du contre-maître et surtout du maître de fabrique. Ce despotisme est d’autant plus mesquin, plus odieux et plus exaspérant qu’il prend ouvertement le profit pour but unique.

Moins le travail exige d’habileté et de force, c’est-à-dire plus l’industrie moderne progresse, plus le travail des femmes est substitué à celui des hommes. Les distinctions d’âge et de sexe n’ont plus de signification sociale pour la classe ouvrière. Il n’y a plus que des instruments de travail dont le prix varie d’après l’âge et le sexe.

Quand l’ouvrier a subi l’exploitation du fabricant et qu’il a reçu son salaire en argent comptant, il devient alors la proie d’autres membres de la bourgeoisie, du petit propriétaire, du petit boutiquier, du prêteur sur gages.

La petite bourgeoisie, composée de petits industriels, de marchands, de petits rentiers, d’artisans et de paysans propriétaires, tombe dans le Prolétariat ; d’une part, parce que leurs petits capitaux ne leur permettant pas d’employer les procédés de la grande industrie, ils succombent dans leur concurrence avec les grands capitalistes ; d’autre part, parce que leur habileté spéciale est dépréciée par les nouveaux modes de production. De cette manière, le Prolétariat se recrute dans toutes les classes de la population.

Le Prolétariat passe par différentes phases d’évolution. Sa lutte contre la bourgeoisie commence dès sa naissance.

D’abord la lutte est engagée par des ouvriers isolés, puis par les ouvriers d’une même fabrique, ensuite par les ouvriers du même métier dans une localité contre le bourgeois qui les exploite directement. Ils ne se contentent pas de diriger leurs attaques contre le mode bourgeois de production, ils les dirigent contre les instruments de production : ils détruisent les marchandises étrangères qui leur font concurrence, brisent les machines, brûlent les fabriques et s’efforcent de reconquérir les conditions perdues d’artisans du moyen âge.

À ce moment du développement, le Prolétariat forme une masse disséminée sur tout le pays et désunie par la concurrence. Si parfois les ouvriers agissent en masse plus ou moins compactes, cette action n’est pas encore ce résultat de leur propre union, mais de celle de la bourgeoisie qui, pour atteindre ses propres fins politiques, est obligée de mettre en mouvement le Prolétariat tout entier et qui, pour le moment, possède encore le pouvoir. Ce qui caractérise cette phase de leur développement historique, c’est que les prolétaires ne combattent pas encore leurs ennemis à eux, mais les ennemis de leurs ennemis, c’est-à-dire les restes de la monarchie absolue, les propriétaires fonciers, les bourgeois non industriels et les petits bourgeois. Tout le mouvement historique est dirigé par la bourgeoisie, toute victoire remportée dans ces conditions est une victoire bourgeoise.

Mais le développement de l’industrie, non seulement grossit le nombre des prolétaires, mais les concentre en masses plus considérables : ils acquièrent des forces et acquièrent la conscience de ces forces. Les intérêts, les conditions d’existences des prolétaires s’égalisent de plus en plus, à mesure que la machine efface toute différence dans le travail et réduit presque partout le salaire à un niveau également bas. La croissante concurrence des bourgeois entre eux et les crises commerciales qui en résultent rendent les salaires de plus en plus incertains ; l’incessant perfectionnement des machines rend la position de l’ouvrier de plus en plus précaire ; les collisions individuelles entre l’ouvrier et le bourgeois prennent de plus en plus le caractère de collisions de deux classes. Les ouvriers commencent par se coaliser contre les bourgeois pour le maintien de leurs salaires. Ils forment même des associations permanentes, afin d’être prêts pour des luttes éventuelles. Çà et là, la résistance devient émeute.

Parfois les ouvriers triomphent ; mais leur triomphe est momentané. Le véritable résultat de leurs luttes est moins le succès immédiat, que la solidarité croissante des ouvriers. Cette solidarisation est facilitée par l’accroissement des moyens de communications, qui permettent aux ouvriers de localités différentes d’entrer en relations. Il ne reste plus qu’à les unir pour transformer ces luttes, qui revêtent partout le même caractère, en une lutte nationale, en une lutte de classes. Mais toute lutte de classes est une lutte politique. Et l’union que les bourgeois du moyen âge mettaient des siècles à établir avec leurs chemins vicinaux, les prolétaires modernes l’établissent en quelques années avec les chemins de fer.

L’organisation du prolétariat en classe et par suite en parti politique est sans cesse détruite par la concurrence que les ouvriers se font entre eux. Mais elle renaît toujours, et toujours plus forte, plus ferme, plus puissante. En profitant des divisions intestines des bourgeois, elle les oblige à garantir légalement certains intérêts de la classe ouvrière : par exemple, la loi de dix heures de travail en Angleterre.

Les divisions de la société favorisent de différentes manières le développement du prolélariat. La bourgeoisie vit dans un état de guerre perpétuelle ; d’abord contre l’aristocratie, puis contre cette catégorie de la bourgeoisie dont les intérêts entrent en contradiction avec les progrès de l’industrie, toujours enfin contre la bourgeoisie des pays étrangers. Dans toutes ces luttes elle est obligée de faire appel au prolétariat, d’user de son concours et de l’entraîner ainsi dans le mouvement politique. Par conséquent la bourgeoisie fournit au prolétariat les éléments de son progrès, c’est-à-dire des armes contre la bourgeoisie.

De plus, ainsi que nous venons de le voir, des parties constituantes de la classe dominante sont rejetées tout entières dans le prolétariat par le progrès industriel, ou sont menacées dans leurs conditions d’existence. Elles apportent au prolétariat de nombreux éléments de progrès.

En dernier lieu, au moment où la lutte des classes approche de sa crise, le mouvement de dissolution de la classe régnante et de la société tout entière prend un caractère si aigu et si violent, qu’une fraction de la classe régnante s’en détache, se rallie à la classe révolutionnaire, à la classe qui représente l’avenir. Autrefois une partie de la noblesse se rangea du côté de la bourgeoisie, de nos jours une partie de la bourgeoisie fait cause commune avec le prolétariat, principalement cette partie de la bourgeoisie pensante qui est parvenue à comprendre les lois et la marche du mouvement historique.

De toutes les classes actuellement adversaires de la bourgeoisie, le prolétariat seul est la classe vraiment révolutionnaire. Les autres classes se désagrègent et disparaissent par le fait de la grande industrie ; le prolétariat, au contraire, est son produit particulier. La classe moyenne, les petits fabricants, les détaillants, les artisans, les paysans, luttent contre la bourgeoisie parce qu’elle compromet leur existence en tant que classe moyenne. Par conséquent, ils ne sont pas révolutionnaires, mais conservateurs. Qui plus est, ils sont réactionnaires, ils s’efforcent de faire rebrousser chemin à l’histoire. S’ils agissent révolutionnairement, c’est par la crainte toujours présente de tomber dans le prolétariat ; ils défendent alors leurs intérêts futurs, et non leurs intérêts actuels ; ils renoncent à leur propre point de vue pour se placer à celui du prolétariat.

La voyoucratie des grandes villes, cette lie putréfiée des dernières couches de la société, est ça et là entraînée dans le mouvement par une révolution prolétarienne ; mais ses conditions de vie la prédisposent au contraire à se vendre à la réaction. Les conditions d’existence de la vieille société sont déjà détruites dans les conditions d’existence du prolétariat. Le prolétaire est sans propriété ; ses relations de famille n’ont rien de commun avec celles de la famille bourgeoise. Le travail industriel moderne, qui implique l’asservissement de l’ouvrier par le capital, de même en France qu’en Angleterre, qu’en Amérique qu’en Allemagne, a dépouillé le prolétaire de tout caractère national. Les lois, la morale, la religion, sont pour lui autant de préjugés bourgeois, derrière lesquels se cachent autant d’intérêts bourgeois.

Toutes les classes antérieures qui ont conquis le pouvoir ont essayé de consolider leur situation acquise en soumettant la société tout entière à leur propre mode d’appropriation. Les prolétaires ne peuvent s’emparer des forces productrices sociales qu’en abolissant leur propre mode d’appropriation et, par suite, le mode d’appropriation en vigueur jusqu’à nos jours. Les prolétaires n’ont pas à se préoccuper de garanties pour une propriété qui leur fait défaut, ils ont au contraire à détruire toute garantie privée existante.

Tous les mouvements historiques ont été, jusqu’ici, des mouvements de minorités au profit de minorités. Le mouvement prolétarien est le mouvement spontané de l’immense majorité au profit de l’immense majorité. Le prolétariat, dernière couche de la société officielle, ne peut s’élever sans bouleverser toutes les couches supérieures de cette société.

La lutte du prolétariat contre la bourgeoisie, bien qu’elle ne soit pas au fond une lutte nationale, en revêt cependant la forme. Le prolétariat de chaque pays doit commencer par en finir avec sa propre bourgeoisie.

En esquissant à grands trais les phases du développement prolétarien, nous avons suivi pas à pas l’histoire de la guerre civile plus ou moins occulte qui déchire la société, jusqu’au moment où éclate en une révolution et que le prolétariat impose sa domination par l’écrasement de la bourgeoisie.

Toutes les sociétés antérieures, nous venons de le voir, ont reposé sur l’antagonisme de la classe oppressive et de la classe opprimée. Mais pour pouvoir opprimer une classe, il faut au moins lui garantir les conditions d’existence qui lui permettent de vivre en esclave. Le serf, en pleine féodalité, parvenait à se faire membre de la Commune ; le bourgeois embryonnaire du moyen âge atteignait la position de bourgeois, sous le joug de l’absolutisme féodal. L’ouvrier moderne, au contraire, au lieu de s’élever avec le progrès de l’industrie, descend toujours plus bas, au-dessous même du niveau des conditions vitales de sa propre classe. Le travailleur tombe à la charge de la société, et le paupérisme s’accroît plus rapidement encore que la population et la richesse. Il est donc manifeste que la bourgeoisie est incapable de remplir le rôle de classe régnante et d’imposer à la société, comme loi suprême, les conditions d’existence de sa classe. Elle ne peut plus régner, parce qu’elle ne peut plus assurer l’existence à son esclave, même dans les conditions de son esclavage, parce qu’elle est obligée de le laisser tomber dans une situation si précaire qu’elle doit le nourrir au lieu d’en être nourri. La société ne peut plus exister sous sa domination, ce qui revient à dire que son existence est désormais incompatible avec celle de la société.

La condition essentielle d’existence et de suprématie pour la classe bourgeoise est l’accumulation de la richesse dans des mains privées, la formation et l’accroissement du capital ; la condition du capital est le salariat. Le salariat repose exclusivement sur la concurrence des ouvriers entre eux. Le progrès industriel, dont la bourgeoisie est l’agent passif et inconscient, remplace l’isolement des ouvriers par leur union révolutionnaire au moyen de l’association. Le développement de la grande industrie sape sous les pieds de la bourgeoisie le terrain même sur lequel elle a établi son système de production et d’appropriation.

La bourgeoisie produit avant tout ses propres fossoyeurs. Sa chute et le triomphe du prolétariat sont également inévitables.

II
PROLÉTAIRES ET COMMUNISTES


Quelle est la l’attitude des communistes vis-à-vis des prolétaires pris en masse ?

Les communistes ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers.

Ils n’ont point d’intérêts distincts de ceux du prolétariat tout entier.

Ils ne proclament point de principes qu’ils voudraient imposer au mouvement ouvrier.

Les communistes ne se distinguent des autres partis prolétariens que sur deux points : dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts communs du prolétariat entier, sans distinction de nationalité ; et dans les différentes phases évolutives de la lutte entre prolétaires et bourgeois, bien que n’acceptant aucune de ces phases comme définitive, ils défendent toujours la cause du mouvement général.

Pratiquement, les communistes sont donc la partie la plus résolue, la plus avancée des partis ouvriers de tous les pays ; théoriquement, ils se distinguent avantageusement du reste du prolétariat par leur intelligence nette des conditions, de la marche et du but du mouvement prolétarien.

Le but immédiat des communistes est le même que celui de toutes les fractions du prolétariat : organisation des prolétaires en parti de classe, destruction de la suprématie bourgeoise, conquête du pouvoir politique par le prolétariat.

Les propositions théoriques des communistes ne reposent nullement sur des idées et des principes inventés ou découverts par tel ou tel réformateur.

Elles ne sont que l’expression générale des conditions réelles d’une lutte de classe existante, d’un mouvement historique évoluant sous nos yeux. L’abolition d’une forme donnée de la propriété n’est pas le caractère distinctif du communisme.

La forme de la propriété a subi de constants changements, de continuelles transformations historiques. La Révolution française abolit la propriété féodale en faveur de la propriété bourgeoise.

Le caractère distinctif du communisme n’est pas l’abolition de la propriété en général, mais l’abolition de la propriété bourgeoise.

Or, la propriété privée bourgeoise est la dernière et la plus parfaite expression de la production et de l’appropriation des produits sur la base des antagonismes de classes, de l’exploitation des uns par les autres.

En ce sens, les communistes peuvent résumer leur théorie dans cette proposition : abolition de la propriété privée.

On nous a reproché, à nous autres communistes, de vouloir abolir la propriété personnelle acquise par le travail, la propriété qui est la garantie de toute liberté, de toute activité de toute indépendance.

Par propriété acquise par le travail, entend-on la propriété du petit bourgeois, du petit paysan, antérieure à la propriété bourgeoise ? Nous n’avons que faire de l’abolir, le progrès de l’industrie l’a déjà abolie, ou est en train de l’abolir.

Ou bien veut-on parler de la propriété privée, de la propriété bourgeoise moderne ?

Mais est-ce que par son travail salarié le prolétaire acquiert de la propriété ? Nullement, il crée le capital, c’est-à-dire la propriété qui exploite le travail salarié, et qui ne peut s’accroître qu’à la condition de créer du nouveau travail salarié, afin de l’exploiter encore. Dans sa forme présente, la propriété se meut entre les deux termes antinomiques : capital et travail salarié. Examinons les deux côtés de cet antagonisme.

Être capitaliste signifie occuper non seulement une position personnelle, mais encore une position sociale dans le système de la production. Le capital est un produit collectif ; il ne peut être mis en mouvement que par les efforts combinés d’une masse d’individus : en dernier lieu, il exige même pour son fonctionnement les efforts combinés de tous les individus de la société.

Le capital n’est donc pas une force personnelle, mais une force sociale.

Dès lors, quand le capital est transformé en propriété commune, appartenant à tous les individus dé la société, ce n’est pas une propriété personnelle qui est transformée en propriété sociale ; il n’y a que le caractère social de la propriété qui soit transformé : il perd son caractère de propriété de classe.

Arrivons au travail salarié.

Le prix moyen du travail salarié est le minimum du salaire, c’est-à-dire la somme des moyens d’existence dont l’ouvrier a besoin pour vivre en ouvrier. Par conséquent, ce que l’ouvrier salarié s’approprie par son activité est tout juste ce qui lui est nécessaire pour entretenir son existence. Nous ne voulons en aucune façon abolir cette appropriation personnelle des produits du travail indispensable à l’entretien de l’existence : cette appropriation ne laissant derrière elle aucun profit net qui donne du pouvoir sur le travail d’autrui. Ce que nous voulons, c’est supprimer les misères de cette appropriation, qui font que l’ouvrier ne vit que pour accroître le capital, et ne vit que dans la mesure exigée par les intérêts de la classe régnante.

Dans la société bourgeoise, le travail vivant n’est qu’un moyen d’accroître le travail accumulé. Dans la société communiste, le travail accumulé ne sera qu’un moyen d’élargir et d’embellir l’existence des travailleurs.

Dans la société bourgeoise, le passé domine le présent ; dans la société communiste, c’est le présent qui dominera le passé. Dans la société bourgeoise, le capital est indépendant et personnel, tandis que l’individu agissant est dépendant et privé de personnalité.

Et c’est l’abolition d’un pareil état de choses que la bourgeoisie flétrit comme l’abolition de la personnalité et de la liberté. En cela elle n’a pas tort. Car il s’agit effectivement de l’abolition de l’individualité, de l’indépendance et de la liberté bourgeoises.

Par liberté, dans les conditions actuelles de la production bourgeoise, on entend la liberté du commerce, le libre échange.

Mais abolissez le trafic, et vous abolissez du même coup le trafic libre. Au reste, toutes les belles phrases sur le libre-échange, de même que toutes les forfanteries libérales de nos bourgeois, n’ont un sens que par opposition au commette entravé, au bourgeois asservi du moyen âge ; elles n’en ont aucun lorsqu’il s’agit de l’abolition du trafic, de l’abolition des rapports de la production bourgeoise et de la bourgeoisie elle-même.

Vous êtes épouvantés parce que nous voulons abolir la propriété privée. Mais, dans votre société actuelle, la propriété privée est abolie pour les neuf dixièmes de ses membres. C’est précisément parce qu’elle n’existe pas pour les neuf dixièmes, qu’elle existe pour vous. Vous nous reprochez donc de vouloir abolir une propriété qui ne peut se constituer sans priver l’immense majorité de la société de toute propriété.

En un mot, vous nous accusez de vouloir abolir votre propriété à vous. Et, en effet, c’est bien là notre intention.

Du moment que le travail ne peut plus être transformé en capital, en argent, en propriété foncière bref, en pouvoir social capable d’être monopolisé, c’est-à-dire du moment que la propriété individuelle ne peut plus être convertie en propriété bourgeoise, vous vous empressez de déclarer que l’individualité est supprimée.

Vous avouez donc que lorsque vous parlez de l’individu vous n’entendez parler que du bourgeois. Et cet individu-là, il est vrai, nous voulons le supprimer.

Le communisme n’enlève à personne le pouvoir de s’approprier sa part des produits sociaux, il n’ôte que le pouvoir de s’assujétir, à l’aide de cette appropriation, le travail d’autrui.

Vous prétendez encore qu’avec l’abolition de la propriété privée toute activité cesserait, qu’une paresse générale s’emparerait du monde. Si cela était, il y a beau jour que la société bourgeoise serait morte de fainéantise, car ceux qui y travaillent ne gagnent pas, et ceux qui y gagnent ne travaillent pas. Toute l’objection se réduit à cette tautologie, qu’il n’y a pas de travail salarié là où il n’y a pas de capital.

Les accusations portées contre le mode communiste de production et d’appropriation des produits matériels, ont été également portées contre la production et l’appropriation intellectuelles. De même que, pour le bourgeois, l’abolition de la propriété de classe est l’abolition de toute propriété, de même l’abolition de la culture intellectuelle de classe est l’abolition de toute culture intellectuelle.

La culture dont il déplore la perte signifie pour l’immense majorité le façonnement à devenir machine.

Mais cessez de nous critiquer tant que vous jugerez l’abolition de la propriété privée d’après vos notions bourgeoises de liberté, de culture, de droit, etc. Vos idées sont elles-mêmes les produits des rapports de la production et de la propriété bourgeoises, comme votre droit n’est que la volonté de votre classe érigée en loi, et comme cette volonté est elle-même créée par les conditions matérielles de la vie de votre classe.

La conception intéressée qui vous fait voir dans vos rapports de production et de propriété non des rapports transitoires dans le progrès de la production, mais des lois éternelles de la nature et de la raison, cette conception illusoire, vous la partagez avec toutes les classes jadis régnantes et disparues aujourd’hui. Ce que vous concevez pour la propriété antique, ce que vous concevez pour la propriété féodale, vous ne le comprenez plus pour la propriété bourgeoise.

Abolir la famille ! Même les plus radicaux s’indignent de cette exécrable intention des communistes.

Quelle est la base de la famille bourgeoise de notre époque ? Le capital, le gain individuel. La famille n’existe à l’état complet que pour la bourgeoisie, mais elle trouve son complément dans la prostitution publique et dans la suppression des relations de famille pour le prolétaire.

La famille du bourgeois disparaît naturellement avec la disparition de son complément nécessaire, et l’un et l’autre disparaissent avec l’abolition du capital. Nous reprochez-vous de vouloir abolir l’exploitation des enfants par leurs parents ? Nous avouons le crime.

Vous prétendez que nous brisons les liens les plus chers en substituant à l’éducation domestique l’éducation sociale.

Est-ce que votre éducation n’est pas, elle aussi, déterminée par la société, par les conditions sociales dans lesquelles vous élevez vos enfants, par l’intervention directe ou indirecte de la société à l’aide des écoles, etc. ? Les communistes n’inventent pas l’influence de la société sur l’éducation, ils en changent seulement le caractère, ils arrachent l’éducation à l’influence de la classe régnante.

Les déclamations bourgeoises sur la famille et l’éducation, sur les tendres liens qui unissent les enfants aux parents, deviennent d’autant plus écœurantes qu’avec la grande industrie toutes les relations familiales sont de plus en plus détruites pour les prolétaires, et que les enfants sont de plus en plus transformés en simples objets de commerce, en simples instruments de travail.

Mais de la bourgeoisie tout entière s’élève une clameur : vous autres communistes, vous voulez introduire la communauté des femmes !

Pour le bourgeois, sa femme n’est qu’un simple instrument de production. Il entend dire que les instruments de production seront mis en commun et il conclut naturellement qu’il y aura communauté des femmes.

Il ne soupçonne pas qu’il s’agit précisément de donner à la femme un autre rôle que celui de simple instrument de production.

D’ailleurs, rien de plus comique que l’horreur ultramorale qu’inspire à nos bourgeois la prétendue communauté officielle des femmes chez les communistes. Les communistes n’ont pas besoin d’introduire la communauté des femmes. Elle a presque toujours existé.

Nos bourgeois, non contents d’avoir à leur disposition les femmes et les filles de leurs prolétaires, sans parler de la prostitution officielle, trouvent un plaisir singulier à se cocufier mutuellement.

Le mariage bourgeois est, en réalité, la communauté des femmes mariées. Tout au plus pourrait-on accuser les communistes de vouloir mettre à la place d’une communauté des femmes hypocrite et dissimulée, une autre qui serait franche et officielle. Il est évident, du reste, qu’avec l’abolition des rapports de production actuels, la communauté des femme qui en dérive, c’est-à-dire la prostitution officielle et non officielle, disparaîtra.

On accuse les communistes de vouloir abolir la patrie, la nationalité.

Les ouvriers n’ont pas de patrie. On ne peut leur enlever ce qu’ils n’ont pas. Comme le prolétariat de chaque pays doit, en premier lieu, se constituer en classe nationale chez soi, dans ses propres limites nationales, il est par là national lui-même, quoique nullement dans le sens bourgeois.

Les démarcations et les antagonismes nationaux des peuples disparaissent déjà de plus en plus avec le développement de la bourgeoisie, la liberté du commerce et le marché mondial, avec l’uniformité de la production industrielle et les manières de vivre qui en résultent. L’avènement du prolétariat les fera disparaître plus vite encore. L’action commune des différents prolétariats, du moins dans les pays civilisés, est une des premières conditions de leur émancipation.

Abolissez l’exploitation de l’homme par l’homme, et vous abolissez l’exploitation d’une nation par une autre nation.

Lorsque l’antagonisme des classes, à l’intérieur des nations, aura disparu, l’hostilité de nation à nation disparaîtra.

Quant aux accusations portées contre les communistes, au nom de la religion, de la philosophie et de l’idéologie, elles ne méritent pas un examen approfondi.

Est-il besoin d’une grande intelligence pour comprendre que les conceptions, les notions et les vues, en un mot, que la conscience des hommes se modifie elle aussi, avec leurs relations sociales, avec leur existence sociale ?

Que nous prouve l’histoire de la pensée, si ce n’est que la production intellectuelle se transforme avec la production matérielle ? Les idées régnante d’une époque n’ont jamais été que les idées de la classe régnante.

Lorsqu’on parle d’idées qui révolutionnent une société tout entière, on énonce seulement le fait que, dans le sein d’une vieille société, les éléments d’une société nouvelle se sont formés et que les vieilles idées se dissolvent avec la dissolution des anciennes relations sociales.

Quand l’ancien monde était à son déclin, les vieilles religions furent vaincues par la religion chrétienne : quand, au xviiie siècle, les idées chrétiennes cédèrent aux idées philosophiques, la société féodale livrait son dernier combat à la bourgeoisie alors révolutionnaire. Les idées de liberté de conscience et de religion proclament seulement le règne de la libre concurrence dans le domaine de l’intelligence.

« Oui, dira-t-on, il est entendu que les idées religieuses, morales, philosophiques, politiques et juridiques se modifient dans le cours du développement historique. La religion, la morale, la philosophie, la politique, le droit se sont maintenus à travers ces perpétuelles transformations.

Mais il y a de plus des vérités éternelles, telles que la liberté, la justice, etc., qui sont communes à toutes les conditions sociales. Or le communisme abolit les vérités éternelles, et, en cela, il est en contradiction avec tout le développement historique antérieur. »

À quoi se réduit cette objection ? L’histoire de toutes les sociétés passées se meut au milieu des antagonismes des classes, qui ont revêtu des formes différentes à différentes époques.

Mais quelle que soit la forme prise par l’antagonisme, l’exploitation d’une partie de la société par l’autre est un fait commun à tous les siècles passés. Donc, rien d’étonnant à ce que la conscience de tous les âges, en dépit de toute divergence et de toute diversité, se soit toujours mue dans de certaines formes communes, dans des formes de conscience qui ne se dissoudront complètement qu’avec l’entière disparition de l’antagonisme des classes.

La révolution communiste est la rupture la plus radicale avec les rapports de propriété traditionnelle, rien d’étonnant donc à ce que, dans le cours de son développement, elle rompe de la façon la plus radicale avec les vieilles idées traditionnelles.

Mais ne nous occupons plus des objections bourgeoises contre le communisme.

Ainsi que nous l’avons vu plus haut, la première étape dans la révolution ouvrière est la constitution du prolétariat en classe régnante, la domination de la démocratie.

Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour arracher graduellement tout capital à la bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de production dans les mains de l’État, c’est-à-dire du prolétariat organisé en classe régnante, et pour augmenter le plus vite possible la masse des forces productrices disponibles.

Et ceci, naturellement, ne pourra être accompli au début que par une action despotique à l’égard des droits de propriété et des rapports de production bourgeoise, c’est-à-dire par la prise de mesures qui, au point de vue économique, paraîtront insuffisantes et insoutenables, mais qui sont indispensables comme moyens de révolutionner le mode de production tout entier.

Ces mesures varieront sans doute d’après les différents pays.

Pour les pays les plus avancés, les mesures suivantes pourront assez généralement être applicables :

1. Expropriation de la propriété foncière et confiscation de la rente foncière au profit de l’État.

2. Impôt fortement progressif.

3. Abolition de l’héritage.

4. Confiscation de la propriété de tous les émigrants et de tous les rebelles.

5. Centralisation du crédit dans les mains de l’État, par le moyen d’une banque nationale avec le monopole exclusif.

6. Centralisation, dans les mains de l’État, de tous les moyens de transport.

7. Augmentation des manufactures nationales et des instruments de production dans les mains de l’État, défrichement des terrains incultes et amélioration des terres cultivées d’après un système général.

8. Travail obligatoire pour tous, organisation d’armées industrielles, particulièrement pour l’agriculture.

9. Combinaison du travail agricole et industriel, mesures tendant à la fusion graduelle de la ville et de la campagne.

10. Éducation publique et gratuite de tous les enfants, abolition du travail des enfants dans les fabriques tel qu’il est pratiqué aujourd’hui. Combinaison de l’éducation avec la production matérielle, etc., etc.

Les antagonismes des classes une fois disparus dans le cours du développement, toute la production concentrée dans les mains des individus associés, le pouvoir public perd son caractère politique. Le pouvoir politique, à proprement parler, est l’organisation du pouvoir d’une classe pour l’oppression d’une autre. Si le prolétariat, dans sa lutte contre la bourgeoisie, se constitue forcément en classe, s’il s’érige par une révolution en classe régnante et, comme classe régnante, détruit violemment les anciens rapports de production, il détruit, en même temps que ces rapports de production, les conditions d’existence de l’antagonisme des classes, il détruit les classes en général et, par là, sa propre domination comme classe.

À la place de l’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, surgit une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement pour tous.

III
LITTÉRATURE SOCIALISTE ET COMMUNISTE
I. Le Socialisme réactionnaire.
a. Le Socialisme féodal.

Par leur position historique, les aristocraties française et anglaise se trouvèrent appelées à lancer des libelles contre la société bourgeoise. Dans la révolution française de 1830, dans le mouvement réformiste anglais, elles avaient succombé une fois de plus sous les coups du parvenu abhorré. Pour elles, il ne pouvait plus désormais être question d’une lutte politique sérieuse, il ne leur restait plus que la lutte littéraire. Mais, dans le domaine littéraire, la vieille phraséologie de la restauration était devenue impossible. Pour se créer des sympathies, il fallait que l’aristocratie fit semblant de perdre de vue ses propres intérêts et qu’elle dressât son acte d’accusation contre la bourgeoisie dans le seul intérêt de la classe ouvrière exploitée. Elle se ménagea de la sorte la satisfaction de pouvoir accabler ses nouveaux maîtres de railleries et d’injures, et de fredonner à ses oreilles des prophéties grosses de malheur.

C’est ainsi que naquit le socialisme féodal, mélange de jérémiades et de pasquinades, d’échos du passé et de vagissements de l’avenir. Si parfois sa critique mordante et spirituelle frappa au cœur la bourgeoisie, son impuissance absolue à comprendre la marche de l’histoire moderne finit toujours par le rendre ridicule.

En guise de drapeau, ces messieurs arboraient la besace du mendiant, afin d’attirer à eux le peuple ; mais dès que le peuple accourut, il aperçut leurs derrières ornés de l’antique blason féodal et se dispersa avec d’irrévérencieux éclats de rire.

Une partie des légitimistes français et la jeune Angleterre ont réjoui le monde de ce spectacle.

Quand les champions de la féodalité démontrent que leur mode d’exploitation diffère de celui de la bourgeoisie, ils oublient seulement d’ajouter qu’ils exploitaient dans des conditions et des circonstances tout à fait différentes et aujourd’hui surannées. Quand ils prouvent que sous leur domination le prolétariat moderne n’existait pas, ils oublient seulement de dire que la bourgeoisie moderne est précisément un rejeton fatal de l’ordre social féodal.

Ils cachent si peu, d’ailleurs, le caractère révolutionnaire de leur critique, que leur premier chef d’accusation contre la bourgeoisie est justement d’avoir créé sous son régime une classe qui fera sauter tout l’ancien ordre social.

Encore n’est-ce pas tant d’avoir produit un prolétariat qu’ils imputent à crime à la bourgeoisie, que d’avoir produit un prolétariat révolutionnaire.

Dans la pratique politique ils prennent donc une part active à toutes les mesures violentes contre la classe ouvrière. Et dans la vie de tous les jours ils s’arrangent, nonobstant leurs discours boursouflés, pour récolter les fruits dorés, et pour troquer toutes les vertus chevaleresques, l’honneur, l’amour et la fidélité, contre de la laine, du sucre et de l’eau-de-vie.

De même que le prêtre et le seigneur féodal marchèrent jadis la main dans la main, de même voyons-nous aujourd’hui le socialisme clérical marcher côte à côte avec le socialisme féodal.

Rien n’est plus facile que de couvrir d’un vernis de socialisme l’ascétisme chrétien. Le christianisme, lui aussi, ne s’est-il pas élevé contre la propriété privée, le mariage, l’Etat ? Et à leur place n’a-t-il pas prêché la charité et les guenilles, le célibat et la mortification de la chair, la vie monastique et l’Eglise ? Le socialisme chrétien n’est que de l’eau bénite avec laquelle le prêtre consacre le courroux de l’aristocratie.

b. Le Socialisme des petits bourgeois.

L’aristocratie féodale n’est pas la seule classe supplantée par la bourgeoisie ; elle n’est pas la seule classe qu’on ait vu s’étioler et dépérir dans la société bourgeoise moderne. Les petits bourgeois et les petits paysans du moyen âge étaient les précurseurs de la bourgeoisie moderne. Dans les pays les plus arriérés quant au commerce et à l’industrie, cette classe continue à végéter à côté de la bourgeoisie qui s’épanouit.

Dans les pays acquis à la civilisation moderne, il se forme une nouvelle couche de petits bourgeois. Cette classe oscille entre le prolétariat et la bourgeoisie, et, comme élément complémentaire de la bourgeoisie, elle se constitue toujours de nouveau. Mais les individus qui la composent se voient sans cesse précipités dans le prolétariat par suite de la concurrence, et, qui plus est, avec la marche progressive de la grande industrie, ils voient approcher le moment où ils disparaîtront entièrement comme partie intégrante de la société moderne, et où ils seront remplacés dans les manufactures, dans le petit commerce et dans l’agriculture, par des contremaîtres, des garçons de boutique et des laboureurs.

Dans les pays comme la France, où les paysans constituent bien au delà de la moitié de la population, il était naturel que des écrivains, prenant fait et cause pour le prolétariat contre la bourgeoisie, critiquassent le régime bourgeois et défendissent le parti ouvrier au point de vue du petit bourgeois et du paysan. C’est ainsi que se forma le socialisme du petit bourgeois. Sismondi est le chef de cette littérature, aussi bien pour l’Angleterre que pour la France.

Ce socialisme analysa avec beaucoup de pénétration les contradictions qui ressortent des rapports de production modernes. Il dévoila les panacées hypocrites des économistes. Il établit d’une façon irréfutable les effets meurtriers de la machine et de la division du travail ; il démontra la concentration des capitaux et de la propriété foncière, la surproduclion, les crises, la destruction fatale des petits bourgeois et des paysans, la misère du prolétariat, l’anarchie dans la production, la criante disproportion dans la distribution des richesses, la guerre d’extermination que les nations se font entre elles au moyen de la concurrence, la dissolution des vieilles mœurs, des vieilles relations familiales et des vieilles nationalités. Au fond, toutefois, ce socialisme des petits bourgeois ne fait que tendre soit à rétablir les anciens moyens de production et d’échange, et, avec eux, les rapports de propriété surannés et toute la société surannée, soit à renfermer les moyens modernes de production et d’échange dans le cadre étroit des anciens rapports de propriété qui avaient été brisés, et fatalement brisés par eux.

Le système des corporations pour les métiers des villes, et l’agriculture patriarcale pour la campagne, voilà son dernier mot.

Arrivé au dernier degré de son développement, ce socialisme ne sait plus que verser de lâches pleurs.

c. Le socialisme allemand ou le « Vrai socialisme. »

La littérature socialiste et communiste de la France, née sous la pression d’une bourgeoisie régnante, est l’expression littéraire de la révolte contre ce règne. Elle fut introduite en Allemagne au moment où la bourgeoisie commençait sa lutte contre l’absolutisme féodal.

Des philosophes, des demi-philosophes et des beaux esprits allemands se jetèrent avidement sur cette littérature, mais ils oublièrent que les relations sociales de la France n’avaient pas été importées en Allemagne en même temps que sa littérature. Par rapport aux conditions allemandes, la littérature française perdit toute signification pratique immédiate et prit un caractère purement littéraire. Elle ne devait plus paraître qu’une spéculation oiseuse sur la réalisation de l’être humain. C’est ainsi que, pour les philosophes allemands du XVIIIe siècle, les revendications de la première révolution française n’avaient que le sens d’être les revendications de la raison pratique en général, que la manifestation de la volonté des bourgeois révolutionnaires de France n’était à leurs yeux que la manifestation des lois de la volonté pure, de la volonté telle qu’elle doit être, de la volonté humaine par excellence.

Le travail des littérateurs allemands se bornait à mettre d’accord les idées françaises avec leur vieille conscience philosophique, ou plutôt à s’approprier les idées françaises en les accommodant à leur point de vue philosophique.

Cette appropriation se fit de la même manière qu’on s’assimile une langue étrangère, par la traduction.

On sait de quelle façon les moines superposèrent sur les manuscrits des auteurs classiques du paganisme les absurdes légendes des saints catholiques. Les gens de lettres allemands agirent en sens inverse à l’égard de la littérature française. Ils insinuèrent leurs non-sens sous l’original français. Par exemple, à la place de la critique française de l’argent, ils écrivent : aliénation de l’être humain, à la place de la critique française de l’état politique bourgeois, ils écrivirent annihilation du règne de l’universalité abstraite.

Cette interpolation de la phraséologie philosophique au milieu des théories socialistes françaises, ils la baptisèrent « Philosophie de l’action », « Vrai socialisme », « Science allemande du socialisme », « Base philosophique du socialisme », etc.

De cette façon on émascula complètement la littérature socialiste et communiste française.

Et parce qu’elle cessa, entre les mains des Allemands, d’être l’expression de la lutte d’une classe contre une autre, le philosophe allemand se félicita de s’être élevé au dessus de l’étroitesse française, d’avoir revendiqué, non pas de vrais besoins, mais « le besoin du vrai », d’avoir défendu, non pas les intérêts du prolétaire, mais « les intérêts de l’être humain, de l’homme en général », de l’homme qui n’appartient à aucune classe ni a aucune réalité et qui n’existe que dans les brouillards de la fantaisie philosophique.

Ce socialisme allemand, qui prenait si solennellement au sérieux : ses maladroits exercices d’écolier et qui les tambourinait si insolemment, perdit cependant petit à petit son innocence de pédant.

La lutte de la bourgeoisie allemande et principalement de la bourgeoisie prussienne contre la monarchie absolue et féodale, en un mot, le mouvement libéral devînt plus sérieux.

De sorte que le vrai socialisme eut l’occasion d’opposer les réclamations socialistes au mouvement politique. Il put lancer les anathèmes traditionnels contre le libéralisme, contre l’état représentatif, contre la concurrence bourgeoise, contre la liberté bourgeoise de la presse, contre le droit bourgeois, contre la liberté et l’égalité bourgeoises ; il put prêcher aux masses qu’elles n avaient rien à gagner, mais qu’elles avaient au contraire tout à perdre à ce mouvement bourgeois.

Le socialisme allemand oublia, au moment voulu, que la critique française, à laquelle il faisait niaisement écho, présupposait la société bourgeoise moderne avec ses conditions matérielles d’existence et une constitution politique correspondante, présupposait enfin une série de conquêtes qui pour l’Allemagne restent encore à faire.

Les gouvernements absolus de l’Allemagne, avec leur cortège de prêtres, de pédagogues, de hobereaux et de bureaucrates, se servirent de ce socialisme comme d’un épouvantail pour effrayer la bourgeoisie grandissante.

Il forma l’affadissant complément des terribles coups de fouets et des balles avec lesquels ces mêmes gouvernements écrasèrent les soulèvements des ouvriers allemands.

Si le vrai socialisme devint ainsi un arme entre les mains des gouvernements, il représentait directement, en outre, un intérêt réactionnaire, l’intérêt des petita bourgeois. La classe des petits bourgeois, transmise par le XVIe siècle et depuis lors sans cesse renaissante, constitue, pour l’Allemagne, la vraie base sociale des conditions existantes.

La maintenir est maintenir les conditions allemandes actuelles avec la domination industrielle et politique de la bourgeoisie : cette classe de petits bourgeois entrevoit sa destruction d’une part par la concentration des capitaux, d’autre part par la formation d’un prolétariat révolutionnaire. Le vrai socialisme était une pierre qui tuait ces deux oiseaux à la fois. Il se propagea comme une épidémie.

Le vêtement tissé avec les fils immatériels de la spéculation, brodé des fleurs du bel esprit et saturé d’une rosée sentimentale, le vêtement hyperphysique dans lequel les socialistes allemands enveloppèrent leurs quelques maigres vérités éternelles, fut une réclame qui activa la vente de leur marchandise auprès de ce genre de clients.

De son côté le socialisme allemand comprit de mieux en mieux que sa vocation était d’être le représentant grandiloquent de cette petite bourgeoisie.

Il proclama la nation allemande la nation normale et le philistin allemand l’homme normal. Il donna à toutes leurs infamies un sens mystique, un sens socialiste et élevé qui les faisaient paraître le contraire de ce qu’elles étaient. Il tira la dernière conséquence en s’élevant contre la tendance « brutalement destructive » du communisme et en se déclarant au-dessus de tous les partis et de toutes les luttes de classe.

À quelques exceptions près, toutes les publications soi-disant socialistes et communistes qui circulent en Allemagne appartiennent à cette sale et énervante littérature.

2. Le socialisme conservateur on bourgeois.

Une partie de la bourgeoisie cherche à porter remède aux maux sociaux dans le but d’assurer l’existence de la société bourgeoise.

Dans cette catégorie se rangent les économistes, les philanthropes, les humanitaires, les améliorateurs du sort de la classe ouvrière, les organisateurs de la bienfaisance, les protecteurs des animaux, les fondateurs des Sociétés de tempérance, les réformateurs en chambre de tout acabit. Et l’on est allé jusqu’à élaborer ce socialisme bourgeois en systèmes complets.

Citons, comme exemple, la Philosophie de la misère de Proudhon.

Les socialistes bourgeois veulent conserver les conditions de vie de la société moderne sans les dangers et les luttes qui en découlent fatalement. Ils veulent la société actuelle, mais avec élimination des éléments qui la révolutionnent et la dissolvent. Ils veulent la bourgeoisie sans le prolétariat. La bourgeoisie, comme de juste, se représente le monde où elle domine comme le meilleur des mondes possibles. Le socialisme bourgeois élabore cette représentation consolante en système ou en demi-système. Lorsqu’il somme le prolétariat de réaliser ses systèmes et de faire son entrée dans la nouvelle Jérusalem, il ne fait pas autre chose au fond que de l’engager à s’en tenir à la société actuelle, mais à se débarrasser des haineuses conceptions qu’il nourrit à son égard.

Une seconde forme de ce socialisme, moins systématique, mais plus pratique, essaya de dégoûter les ouvriers du tout mouvement révolutionnaire en leur démontrant que ce n’était pas tel ou tel changement politique, mais seulement une transformation des rapports de la vie matérielle et des conditions économiques qui pouvaient leur profiter. Notez que par transformation des rapports matériels de la société, ce socialisme n’entend pas parler de l’abolition des rapports de production bourgeois, abolition qui n’est possible que par des moyens révolutionnaires, mais simplement de réformes administratives s’accomplissant sur la base même de la production bourgeoise et qui, par conséquent, ne touchent pas aux relations du capital et du salariat, mais qui, dans le meilleur cas, ne font que diminuer les frais de sa domination et simplifier l’administration de l’Etat pour la bourgeoisie.

Le socialisme bourgeois n’arrive à sa vraie expression que là où il devient une simple figure de rhétorique.

Libre-échange ! dans l’intérêt de la classe ouvrière ; droits protecteurs ! dans l’intérêt de la classe ouvrière ; prisons cellulaires ! dans l’intérêt de la classe ouvrière : voilà son dernier mot, le seul mot dit sérieusement par le socialisme bourgeois.

Car le socialisme bourgeois se résume dans l’affirmation que les bourgeois sont bourgeois dans l’intérêt de la classe ouvrière.

3. — Socialisme et communisme critico-utopique.

Nous ne traitons pas ici de la littérature qui, dans toutes les grandes révolutions modernes, a formulé les revendications du prolétariat (les écrits de Babœuf, etc.).

Les premiers essais du prolétariat tentés pendant une période d’effervescence générale, pendant la période du renversement de la société féodale, pour faire immédiatement prévaloir ses propres intérêts de classe, devaient nécessairement échouer d’abord, à cause de l’état embryonnaire du prolétariat lui-même, ensuite par l’absence des conditions matérielles de son émancipation, qui ne sont produites que par l’ère bourgeoise. La littérature révolutionnaire de ces premiers mouvement du prolétariat cache nécessairement un fond réactionnaire. Elle préconise un ascétisme général et un grossier égalitarisme.

Les systèmes socialistes et communistes proprement dits, les systèmes de Saint-Simon, de Fourier, de Owen, etc., font leur apparition dans la première période de la lutte entre le prolétariat et la bourgeoisie, période décrite plus haut. (Voir Bourgeoisie et Prolétariat.)

Les inventeurs de ces systèmes se rendent bien compte de l’antagonisme des classes, ainsi que de l’action des éléments dissolvants dans la société dominante elle-même. Mais ils ne voient encore du côté du prolétariat ni une action historique spontanée, ni un mouvement politique qui lui soit propre.

Comme le développement de l’antagonisme des classes marche de pair avec le développement de l’industrie, ils ne trouvent pas non plus les conditions matérielles de l’émancipation du prolétariat, mais se mettent en quête d’une science sociale, de lois sociales, afin de créer ces conditions.

À la place donc de l’action sociale, force leur est de mettre leur activité cérébrale personnelle ; à la place des conditions historiques de l’émancipation, des conditions fantastiques ; à la place de l’organisation naturelle et graduelle du prolétariat en classe, une organisation de la société fabriquée de toute pièce par eux-mêmes. La future histoire du monde se résout pour eux dans la propagande et la mise en pratique de leurs plans de société.

Dans leurs plans, toutefois, ils ont la conscience de défendre avant tout les intérêts de la classe ouvrière, parce qu’elle est la classe la plus souffrante.

La classe ouvrière n’existe pour eux que sous cet aspect de la classe la plus souffrante.

Mais, ainsi que le comportent la forme peu développée de la lutte des classes et leur propre position sociale, ils se considèrent bien au dessus de tout antagonisme des classes. Ils désirent améliorer les conditions matérielles de la vie pour tous les membres de la société, même des plus fortunés. Par conséquent ils font appel à la société tout entière sans distinction, ou plutôt ils s’adressent de préférence à la classe régnante. Car il s’agit seulement de comprendre leur système pour reconnaître aussitôt que c’est le meilleur de tous les plans possibles de la meilleure des sociétés possibles.

Ils repoussent donc toute action politique et surtout toute action révolutionnaire ; ils cherchent à atteindre leur but par des moyens paisibles et essayent de frayer un chemin au nouvel évangile social par la force de l’exemple, par des expériences en petit qui nécessairement sont condamnées à l’insuccès.

La peinture fantastique de la société future, dans une période où le prolétariat, peu développé encore, envisage sa propre position d’une manière fantastique, correspond aux premières aspirations prophétiques et indéfinies des ouvriers vers une complète transformation de la société.

Mais les écrits socialistes et communistes renferment aussi des éléments critiques. Ils attaquent la société existante à ses bases. Ils ont fourni, par conséquent, dans leur temps, des matériaux d’une grande valeur pour l’instruction des ouvriers. Leurs propositions positives relatives à la société future telle que la fusion de la ville et de la campagne, l’abolition de la famille, du gain privé et du travail salarié ; la proclamation de l’harmonie sociale, de la transformation de l’Etat en une simple administration de la production ; toutes ces propositions ne font qu’exprimer la disparition de l’antagonisme des classes ; antagonisme qui commence seulement à se dessiner, et dont les faiseurs de systèmes ne connaissent encore que la première phase informe et indéterminée. Aussi ces propositions n’ont-elles encore qu’un sens purement utopique.

L’importance du socialisme et du communisme critico-utopiste est en raison inverse du développement historique. À mesure que la lutte des classes s’accentue et prend une forme, ce fantastique dédain pour la lutte, cette fanatique opposition à la lutte, perdent toute valeur pratique, toute justification théorique. C’est pourquoi si, sous bien des rapports, les fondateurs de ces systèmes étaient des révolutionnaires, les sectes formées par leurs disciples sont toujours réactionnaires ; car ces disciples s’obstinent à opposer les vieilles conceptions des maîtres à révolution historique du prolétariat. Ils cherchent donc, au nom de la logique, à émousser la lutte des classes et à harmoniser les antagonismes. Ils rêvent toujours la réalisation expérimentale de leurs utopies sociales, l’établissement de phalanstères isolés, la création de colonies à l’intérieur, et la fondation de petites Icaries — édition in-douze de la nouvelle Jérusalem ; — mais pour arriver à bâtir tous ces châteaux en Espagne, ils se voient forcés de faire appel à la philanthropie des sacoches et des cœurs bourgeois.

Petit à petit, ils tombent dans la catégorie des socialistes réactionnaires ou conservateurs, dépeinte plus haut, et ne s’en distinguent plus que par un pédantisme plus systématique et par une foi superstitieuse dans l’efficacité miraculeuse de leur science sociale.

Ils s’opposent donc avec acharnement à tout mouvement politique de la classe ouvrière, qui ne peut provenir que de son parfait manque de foi dans le nouvel évangile.

Les Owenistes en Angleterre, les Fouriéristes en France réagissent, là contre les Chartistes, ici contre les Réformistes.

4. — Position des communistes
vis-à-vis des différents partis de l’opposition
.

D’après ce que nous avons dit plus haut (voir section II), la position des communistes vis-à-vis des partis ouvriers, déjà constitués, s’explique d’elle-même, et partant, leurs relations avec les chartistes en Angleterre, et avec les réformateurs agraires dans l’Amérique du Nord.

Les communistes combattent pour les buts et les intérêts immédiats de la classe ouvrière, mais en défendant le mouvement du présent, ils représentent en même temps le mouvement de l’avenir. En France, les communistes se rallient au parti démocratique-socialiste, contre la bourgeoisie conservatrice et radicale, tout en se réservant le droit de critiquer les phrases et les illusions léguées par la tradition révolutionnaire.

En Suisse, ils appuient les radicaux, sans méconnaître que ce parti se compose d’éléments contradictoires, moitié de démocrates socialistes, dans l’acception française du mot, moitié de bourgeois radicaux.

En Pologne, les communistes soutiennent le parti qui voit dans une révolution agraire la condition de l’affranchissement national, c’est-à-dire le parti qui fit la révolution de Cracovie en 1846.

En Allemagne, le parti communiste combat avec la bourgeoisie toutes les fois que la bourgeoisie agit révolutionnairement à l’égard de la propriété foncière féodale et de la petite bourgeoisie.

Mais jamais, à aucun instant, ce parti ne néglige de développer chez les ouvriers une conscience claire et nette de l’antagonisme profond qui existe entre la bourgeoisie et le prolétariat, afin que, l’heure venue, les ouvriers allemands sachent convertir les conditions sociales et politiques créées par le régime bourgeois, en autant d’armes contre la bourgeoisie, afin que, sitôt les classes réactionnaires de l’Allemagne détruites, la lutte puisse s’engager entre la bourgeoisie elle-même.

C’est sur l’Allemagne surtout que les communistes dirigent leur attention, parce que l’Allemagne se trouve à la veille d’une révolution bourgeoise, et parce qu’elle accomplira cette révolution dans des conditions plus avancées de la civilisation européenne et avec un prolétariat infiniment plus développé que l’Angleterre et la France n’en possédaient au dix-septième et au dix-huitième siècles, et que, par conséquent, la révolution bourgeoise allemande ne saura être que le court prélude d’une révolution prolétarienne.

En somme, les communistes appuient partout tout mouvement révolutionnaire contre l’état de choses sociales et politiques existant.

Dans tous ces mouvements, ils mettent en avant la question de la propriété, quelle que soit la forme plus ou moins développée qu’elle ait revêtue, comme la question fondamentale du mouvement.

Enfin, les communistes travaillent à l’union et à l’entente des partis démocratiques de tous les pays.

Les communistes ne s’abaissent pas à dissimuler leurs opinions et leurs buts. Ils proclament hautement que ces buts ne pourront être atteints sans le renversement violent de tout ordre social actuel.

Que les classes régnantes tremblent à l’idée d’une révolution communiste. Les prolétaires n’ont rien à y perdre, hors leurs chaînes : Ils ont un monde à gagner.

Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !





FIN
  1. Voir le chapitre : Recrutement révolutionnaire.