100%.png

Mansfield-Park

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Mansfield-Park (récit abrégé)
Bibliothèque britannique ou recueil extrait des ouvrages anglais periodiques et autres… (p. 1-138).
R O M A N S.
Mansfield-Park

Le succès assez général qu’a obtenu le roman de Pride and prejudice, Orgueil et préjugé, nous engage à en extraire un second du même auteur. — Nous reviendrons à la méthode employée précédemment pour quelques ouvrages du même genre ; celle de remplir l’intervalle des scènes qui méritent d’être traduites en entier, par un récit abrégé qui fasse suivre le fil des évènemens, et montre les personnages les plus intéressans sous les divers points de vue où l’auteur a voulu les placer[1].

(Trois sœurs assez mal partagées du côté de la fortune, mais douées de beauté, ont des chances fort différentes dans la loterie du mariage. Miss Ward l’aînée, a le bonheur de plaire à un riche Baronet, Sir Thomas Bartram. Elle devient sa femme, et partage avec lui la possession d’une riche terre nommée Mansfield-Park dans le comté de Northampton. Les espérances qu’une alliance aussi brillante donne à ses deux sœurs, miss Marie et miss Francis, ne se réalisent pas. L’une fait une folie d’amour en épousant Mr. Price, lieutenant de marine sans fortune, sans éducation, sans crédit, et se brouille avec sa famille à cette occasion. L’autre se trouve heureuse, après six ans d’attente trompée, de donner sa main à Mr. Norriss, le vicaire qui dessert la cure de Mansfield-Park.

L’opposition qui se trouvoit entre le caractère de lady Bartram et celui de mistriss Norriss, loin de nuire à la bonne intelligence, la favorisoit. Lady Bartram étoit une personne complétement apathique. Le soin de sa famille, composée de quatre enfans, deux fils et deux filles, ne l’occupoit guères. Elle croyoit avoir tout fait en appelant auprès d’elle une gouvernante bien recommandée, pour ses filles, et quant aux garçons, c’étoit l’affaire de Sir Bartram. Elle passoit sa vie assise ou couchée sur un sofa. Un petit chien favori étoit le seul objet de sa sollicitude, et lorsqu’elle avoit fait quelques festons ou quelques points de tapisserie dans la journée, elle étoit très-satisfaite de l’emploi de son temps. Mistriss Norris, au contraire, avoit une surabondance d’activité qui ne trouvoit son application que dans le ménage de lady Bartram, c’était elle qui se chargeoit d’en surveiller l’économie. Elle gouvernoit, et se mêloit de tout dans la maison de sa sœur, dont elle flattoit les enfans et grondoit les domestiques. Sir Thomas, qui étoit un homme de sens, auroit bien voulu que sa belle-sœur eût eu un peu de la paresse que sa femme avoit de trop, mais il aimoit la paix, et supportoit ce qu’il ne pouvoit changer.

Au bout de plusieurs années, pendant lesquelles mistriss Price n’avoit conservé presqu’aucune relation avec ses sœurs, elle essaya de rentrer en grace, et en communiquant à lady Bartram la naissance d’un neuvième enfant, dont elle lui demandoit d’être marraine, elle consultoit Sir Thomas sur la manière de placer son fils aîné âgé de onze ans. Cette lettre réveilla quelques sentimens d’affection et de pitié pour mistriss Price. On envoya une layette pour l’enfant, et un peu d’argent. Mistriss Norris se chargea d’écrire et de transmettre les avis demandés. Une fois qu’elle eut recommencé à s’intéresser à sa sœur, elle ne s’en tint pas là. Le désir de se faire valoir d’une réconciliation entière sans qu’il lui en coûtât rien, lui fit naître l’idée d’engager Sir Thomas à se charger d’un des enfans de sa sœur. Elle réussit à lever toutes les objections, à applanir toutes les difficultés. Mistriss Price consentit avec joie à confier à ses sœurs la petite Fanny, l’aînée de ses filles. Mistriss Norris prit tous les arrangemens relatifs, au voyage de l’enfant, et fut elle-même à sa rencontre jusqu’à la ville de Northampton. )

La petite fille arriva sans accident à Northampton. Elle y trouva sa tante, qui, avec son officieuse activité, fut charmée d’être la première à recevoir cette enfant et à la présenter à la famille.

Fanny Price avoit dix ans. Sa figure n’avoit rien de remarquable au premier coup-d’œil, quoique ses traits fussent agréables. Elle étoit un peu pâle, et plutôt petite pour son âge. Sa timidité, quoiqu’extrême, ne lui donnoit pas de la gaucherie. Le son de sa voix étoit fort doux, et quand elle parloit, sa physionomie étoit gracieuse.

Sir Thomas et lady Bartram l’accueillirent avec bonté. Le premier sur-tout, voyant qu’elle avoit grand besoin d’être encouragée, chercha de son mieux à la mettre à son aise, mais il avoit naturellement un air de gravité, qui inspirait le respect plutôt que la confiance, tandis que lady Bartram, sans se donner la moindre peine, et seulement avec un sourire bienveillant, fut d’abord pour sa nièce, la personne la moins redoutable de la famille.

Les jeunes cousins et cousines de Fanny montraient aussi l’intention de la bien recevoir. Les deux fils, âgés de seize et dix-sept ans, étoient à ses yeux des hommes faits. Il y eut quelqu’embarras dans la manière de leurs sœurs au premier moment, parce qu’elles se sentoient observées par Sir Thomas, qui leur avoit fait à cette occasion une leçon assez solemnelle. Cependant elles étoient trop accoutumées à l’indulgence ou à la flatterie de tout ce qui les entouroit pour avoir de la timidité, et celle de Fanny augmentant leur confiance, elles commencèrent à l’examiner de la tête aux pieds avec un air d’indifférence supérieure.

C’étoit une belle famille que celle de Sir Thomas. Les fils étoient grands et bien faits, les filles décidément jolies, et fort développées, ce qui rendoit le contraste aussi frappant sous les rapports extérieurs que sous ceux de l’éducation. La différence d’âge n’étoit cependant pas considérable. Julia n’avoit que douze ans, et Marie treize. La pauvre petite étrangère étoit aussi malheureuse que possible. Craintive et déconcertée, elle n’osoit lever les yeux, et répondoit à peine aux questions qu’on lui adressoit, tant elle avoit peur de ne pouvoir s’empêcher de pleurer. Mistriss Norris ne l’avoit entretenue tout le long du voyage que du bonheur extraordinaire auquel elle étoit appelée, et de la reconnoissance qu’elle devoit en concevoir. Fanny se reprochoit de ne pouvoir être contente, et n’en étoit que plus à plaindre. En vain Sir Thomas s’efforçoit de l’encourager ; en vain mistriss Norris répétoit que Fanny étoit une grande fille, bien raisonnable, et qui voudroit faire honneur à ses parens. Les caresses même de lady Bartram, qui lui fit place sur son sofa à côté du petit chien, ne purent surmonter sa tristesse. La vue d’une excellente tourte aux confitures n’eut pas plus d’influence : il fallut que son petit cœur se dégonflât : elle se mit à pleurer. Le repos paraissant le meilleur remède à son chagrin et à la fatigue d’un long voyage, on la fit mettre au lit, et le sommeil vint bientôt tarir ses

“ Ce commencement ne promet pas beaucoup, » dit mistriss Norris, quand Fanny eut quitté la chambre. “ Ce n’est pas faute de l’avoir exhortée chemin faisant, je vous en réponds. Je lui ai fait sentir sur-tout combien il étoit important que la première impression fût en sa faveur ; mais elle pourroît bien tenir un peu de sa pauvre mère, qui étoit fort boudeuse. Cependant, il ne faut pas nous rebuter ; au fond il est assez naturel qu’elle aît du chagrin d’avoir quitté ses parens : elle ne sait pas encore ce qu’elle gagne au change. Il faut lui donner le temps de se reconnoître. ”

Il fallut en effet du temps, et plus que mistriss Norris n’étoit disposée à en accorder, pour accoutumer Fanny à la nouveauté de sa situation et à l’éloignement de tous ceux qu’elle aimoit. Il y avoit bien chez les habitans de Mansfield une intention générale de la traiter avec amitié, mais elle avoit une sensibilité vive, et rarement elle étoit comprise.

Le lendemain de l’arrivée de Fanny, il y eut suspension complète de leçons. On imagina que ce seroit un moyen de la familiariser avec ses cousines, mais cela ne produisit pas grand’chose. Les demoiselles Bartram prirent une fort mince opinion de Fanny en voyant qu’elle ne savoit pas on mot de français, et ne paroissoit point comprendre le mérite d’un duo de piano qu’elles lui firent la faveur de lui jouer.

Enfin, lasses d’essayer en vain de l’égayer ou d’exciter son admiration, elles lui abandonnèrent généreusement les joujoux dont elle faisoient le moins de cas, et reprirent leurs passe-temps ordinaires.

Fanny ne trouvoit nulle part de quoi remplacer ce qu’elle avoit perdu en quittant sa famille. Le silence de lady Bartram, l’air imposant de son mari, les réprimandes de mistriss Norris augmentoient également sa timidité naturelle. Ses cousines répétoient souvent leurs remarques sur la petitesse de sa taille. Miss Lee, la gouvernante, ne cessoit de s’étonner de son ignorance, les domestiques faisoient des plaisanteries sur ses vêtemens ; enfin, la pauvre enfant, loin de se plaire dans les vastes et somptueux appartemens du château, craignoit toujours de salir ou de gâter les meubles et n’osoit toucher à rien. On se doutoit peu de tout ce qu’elle éprouvoit, mais le soir, quand elle étoit dans son lit, elle se livroit sans contrainte à son chagrin et s’endormoit rarement sans pleurer.

Un jour son cousin Edmond la trouva toute en larmes dans un endroit écarté du jardin. Edmond avoit un excellent naturel ; il s’approcha d’elle, et la pressa avec amitié de lui dire ce qui la chagrinoit. A toutes ses questions, sur la cause possible de ses pleurs, à toutes ses offres de services, elle répondoit, “ non , non, je vous assure , non , je vous remercie, » mais enfin quand il lui parla des parens qu’elle avoit quittés, le redoublement de ses sanglots lui fit comprendre qu’il avoit touché la corde sensible.

“ Vous regrettez, ma bonne petite Fanny, d’être séparée de votre maman, c’est bien naturel ; mais pensez pourtant que vous êtes ici avec de bons amis, qui désirent de tout leur cœur de vous rendre heureuse. Allons, faisons un petit tour de promenade ensemble, et nous causerons. „

Fanny se calma peu-à-peu. Edmond lui parla en détail de ses frères et sœurs. Il comprit que son frère William, l’aîné de la famille, et qui avoit un an de plus qu’elle, étoit celui qu’elle aimoit le mieux. C’étoit à lui qu’elle avoit recours toutes les fois qu’elle avoit besoin de protection contre la turbulence ou la malice des cadets, c’étoit lui qui plaidoit pour elle, quand il y avoit quelque grace à demander à sa mère, dont il étoit le favori ; c’étoit lui qui avoit témoigné le plus de regrets en la voyant partir.

“ Eh bien ! » dit Edmond , “ je gage qu’il vous écrira. „

“ Il me l’a bien promis, » répondit Fanny, “ mais il m’avoit recommandé d’écrire la première ; et je n’ai ni papier ni plume. „

“ Oh ! s’il ne tient qu’à cela, je vous donnerai tout ce qu’il vous faut. Serez-vous bien contente de pouvoir écrire à William ? „

“ Oh oui ! bien contente. Mais qui est-ce qui portera ma lettre à la poste ? „

“ Ne vous inquiéter pas de cela, ma petite cousine, j’en aurai soin ; elle ira avec les autres lettres, et elle ne coûtera rien à William, parce que papa l’affranchira. „

Fanny fut un peu en peine, de penser que la lettre passeroit sous les yeux de son oncle, mais elle en prit son parti. Edmond rentra à la maison avec elle, lui raya son papier, lui tailla sa plume, lui corrigea son ortographe, avec la complaisance d’un bon frère ; mais ce qui la toucha plus que tout le reste, fut un mot d’amitié qu’Edmond ajouta pour William de sa propre main. Il glissa en outre une demi guinée dans la lettre et se chargea de l’expédition.

Fanny ne savoit comment remercier son cousin, mais sa physionomie et quelques mots sans suite et sans arrangement, suffirent à Edmond pour comprendre que Fanny n’étoit point ingrate. De ce moment il fit plus d’attention à elle, et son intérêt s’accrut en trouvant qu’elle avoit un cœur excellent, et une intention constante de bien faire. Il s’établit entr’eux une relation qui remplaça un peu pour Fanny celle de son frère. Edmond l’encourageoit, l’avertissoit doucement, et la faisoie valoir auprès des autres.

Elle prit insensiblement plus de confiance en elle-même. Elle commença à oser lever les yeux devant Sir Thomas. La voix de sa tante Norris ne la faisoit plus tressaillir de crainte. Ses cousines trouvoient qu’une troisième compagne ajoutoit quelquefois aux plaisirs de leurs jeux, et convenoient que Fanny étoit assez bonne enfant. Tom, l’aîné des fils de Sir Bartram, avoit les dispositions assez ordinaires aux jeunes gens qui entrent dans le monde avec la perspective d’une grande fortune, et se croient nés pour jouir de la vie sans en supporter les obligations. Un enfant de l’âge de Fanny, ne pouvoit être pour lui qu’un jouet ; il étoit persuadé, que pourvu qu’il lui fît de temps en temps de petits présens, il avoit le droit de s’en moquer toutes les fois que cela pouvoit le divertir mieux qu’autre chose.

Sir Thomas et mistriss Norris s’applaudissoient mutuellement de la bonne œuvre qu’ils avoient faite, et commencèrent à espérer qu’elle leur donneroit, à tout prendre, plus de satisfaction que de peine. Fanny savoit lire, écrire, et coudre, mais son éducation n’avoit pas été plus loin, et ses cousines, voyant qu’elle ignoroit beaucoup de choses qui leur étoient depuis long-temps familières, en concluoient qu’elle n’avoit aucun talent. Elles arrivoient de temps en temps dans le sallon pour faire part à leur mère de leurs découvertes dans ce genre, et toujours avec de nouvelles exclamations. Imaginez donc, maman, que Fanny ne sait pas assembler les pièces de la carte d’Europe ! „ – “ Concevez-vous que Fanny ne connoisse pas les notes de musique ? » – « Fanny croit bonnement que le soleil tourne autour de la terre. Peut-on être plus bête ! „

“ Ma chère, » répondoit mistris Norris, d’un ton doctoral, “ cela est en effet bien ridicule, mais vous ne devez pas vous attendre à trouver beaucoup d’enfans développés au point où vous l’êtes. „

“ Mais, ma tante, c’est qu’on n’a pas d’idée de son ignorance. Savez-vous ce qu’elle nous disoit l’autre jour ? c’est que pour aller en Irlande on passoit à l’isle de Wight. Elle l’appelle l’isle tout court, comme s’il n’y en avoit point d’autre dans le monde. C’est pourtant de ces choses qu’on n’a pas besoin d’apprendre. Je me souviens que je savois tout cela long-temps avant d’avoir dix ans. A quel âge est-ce que je récitois déjà toute la chronologie des Rois d’Angleterre et les principaux évènemens de leur règne ?

“ Il est vrai, mes chères amies, que vous avez une mémoire étonnante, et votre pauvre cousine en a probablement fort peu. Vous ne devez vous apercevoir de cette différence que pour plaindre ceux qui n’ont pas reçu de la nature des talens aussi distingués que vous. La modestie, mesdemoiselles, relève l’éclat des plus brillantes qualités. „

C’étoit ainsi que mistriss Norris travailloit à former le jugement de ses nièces. Il n’est pas étonnant qu’avec des talens aussi précoces, et tant d’instruction prématurée, il y eût un déficit sur d’autres points. Le caractère avoit été un peu négligé. Elles ne savoient ce que c’étoit que générosité, connoissance de soi-même, devoirs envers les autres : on leur enseignoit tout, excepté ce qui pouvoit les rendre aimables et heureuses.

(Il se passe quelques années sans qu’aucun changement aît lieu dans la situation de Fanny. Mr. Norris meurt : il est remplacé dans ses fonctions par le Dr. Grant, qui vient avec sa femme prendre possession de la cure de Mansfield. Le fils aîné de Sir Thomas fait des dettes. Son père, pour réparer cette brèche dans sa fortune, et éloigner son fils de quelques liaisons dangereuses, prend le parti d’aller avec lui aux grandes Indes, soigner des propriétés qu’il a dans les colonies anglaises. Edmond se destine à l’église, et ses études l’éloignent de Mansfield une partie de l’année, mais il est toujours l’ami et le protecteur de Fanny ; et les temps de vacances qui le ramènent à la maison paternelle, sont les plus heureux pour Fanny. Maria Bartram fait la conquête d’un jeune homme riche et sot. L’idée de l’indépendance et de la fortune qu’elle acquerra par ce mariage lui fait illusion sur le peu d’amabilité de l’époux, et la chose se conclut au retour de Tom Bartram, chargé d’apporter le consentement de son père. Ce dernier est obligé de prolonger encore de quelques mois son séjour aux Indes).

Les choses en étoient là, et Fanny avoit atteint sa dix-huitième année lorsque la société du voisinage reçut une addition agréable par l’arrivée d’un frère et d’une sœur de mistriss Grant, la femme du nouveau vicaire. Flora et Henri Crawford, orphelins de bonne heure, avoient été élevés par un oncle riche. Il y avoit une grande différence d’âge entr’eux et mistriss Grant, qui les avoit perdus de vue depuis plusieurs années. Elle se faisoit un plaisir extrême de recevoir sa sœur chez elle, mais elle craignoit que l’habitude des plaisirs de Londres ne lui rendît bien insipide le séjour de la campagne. Miss Crawford de son côté, n’étoit pas sans quelqu’inquiétude à ce sujet, et elle fit promettre à son frère, qui l’accompagnoit et n’étoit pas beaucoup plus amateur qu’elle de la vie champêtre, de revenir bien vîte la chercher si elle s’ennnyoit.

On se revit de part et d’autre avec beaucoup de satisfaction. Miss Crawford fut charmée de trouver que sa sœur n’avoit ni la pédanterie d’une ménagère, ni la rusticité d’une campagnarde, et que le Dr. Grant se présententoit comme un gentilhomme.

Flora Crawford étoit remarquablement jolie. Son frère, sans avoir de beaux traits avoit une figure très-agréable. Tous deux prévenoient singulièrement en leur faveur par la grace et la vivacité de l’expression. Mistriss en fut enchantée dès le premier moment. Sa sœur sur-tout étoit pour elle un objet d’espérance et de sollicitude maternelles. Même avant son arrivée, elle s’étoit occupée de lui chercher un mari. Dans son opinion, rien n’étoit plus brillant pour miss Crawford, puisqu’entre toutes ses aimables qualités elle devoit apporter en dot à son époux, vingt mille livres sterling. Ses prétentions se dirigèrent donc tout naturellement sur le fils aîné du Baronet Sir Thomas Battram. Comme elle étoit très-communicative, il ne se passa pas plus de deux ou trois heures avant que Flora ne fût informée de ce projet.

Flora avoit vu Tom Bartram à Londres, et tout en plaisantant sur la prévoyante activité de sa sœur, elle saisit l’idée avec assez de vivacité. Henri ne tarda pas à pénétrer ce petit secret. “ Ensuite, » dit mistriss Grant, “ je vous dirai que j’ai pensé encore à une chose, qui, si elle réussissoit, ne me laisseroit plus rien à désirer. J’ai la passion de vous fixer tous deux dans ce pays, et j’ai dans l’esprit, mon cher frère, que vous seriez très-heureux d’obtenir la main de mis Julia Bartram. C’est une personne charmante, gaie, vive, remplie d’esprit. » Henri fit une inclination de tête et remercia mistriss Grant.

« Ah ma sœur, „ dit Flora, « si vous venez à bout de fixer les résolutions de ce jeune homme et de le déterminer au mariage, vous serez bien habile. Toute mon éloquence y a échoué. J’avois trois amies qui soupiroient pour lui. Les mères, les tantes s’en sont mêlées. Vous n’avez pas d’idée de tous les ressorts qu’on a fait jouer pour le prendre au piège. Il a une coquetterie abominable. Vos demoiselles Bartram pourroient bien y être attrappées, je vous en avertis ; elles ne seroient pas les premières. »

» Est-il possible ! „ interrompit mistriss Grant, « je crois qu’elle vous calomnie. „

„ Voilà une bonne ame ! « dit Henri, « qui ne se hâte point de croire le mal. Je suis prudent ; je ne veux pas hasarder mon bonheur par une résolution précipitée ; et c’est précisément parce que je respecte infiniment l’état du mariage que je veux attendre d’en être plus digne. „

„ Oui, oui ! croyez cela ! Regardez un peu son air hypocrite. – Je vous assure que c’est un véritable vaurien. Les leçons du général l’ont tout-à-fait perverti. „

„ J’ai tant va de ces jeunes gens, „ dit mistriss Grant, « professer de l’éloignement pour le mariage, que je ne m’y prends plus. Cela veut dire seulement qu’ils n’ont pas encore rencontré l’être prédestiné. „

Les nouveaux venus furent accueillis avec joie au château. La jolie figure de miss Crawford ne lui fit point de tort auprès des demoiselles Bartram. Elles avoient assez de beauté pour ne pas craindre la comparaison. Elles lui permettoient d’avoir des yeux noirs, animés et spirituels, un teint agréable quoiqu’un peu brun, et une tournure gentille parce que les avantages qui les distinguoient elles-mêmes étaient d’un genre différent.

Quant à Henri, on commença par trouver qu’il n’avoit rien de remarquable que ses manières, qui étaient celles d’un homme comme il faut. Le jour suivant, on découvrit qu’il était mieux qu’on n’avoit cru d’abord : il avoit beaucoup de physionomie, les dents parfaitement belles, un ensemble gracieux. Enfin à la troisième entrevue, il fut jugé tout d’une voix le plus aimable jeune homme qu’on eût jamais connu. L’engagement de Marie ne laissoit pas lieu à rivalité entre les deux sœurs, en sorte que Julie regarda cette conquête comme lui étant réservée, et avant qu’Henri eût séjourné une semaine à Mansfield, elle étoit convaincue d’avoir une passion dans toutes les formes.

Les idées de Marie sur le sérieux de sa position étoient très-vagues. Elle préféroit n’y pas penser. Quel mal pouvoit-il y avoir à se plaire dans la société d’un homme aimable ? Tout le monde savoit que sa main étoit promise. Mr. Crawford n’avoit qu’à prendre garde à lui.

Mr. Crawford redontoit peu cette espèce de danger. Il voyoit qu’il seroit fort bien venu à faire sa cour à deux jolies femmes. Ses vues n’alloient pas au-delà ; et d’ailleurs ses notions de délicatesse dans ce genre n’étoient pas très-rigoureuses.

» Elles sont vraiment charmantes, vos demoiselles Bartram, „ dit-il à sa sœur, « après les avoir reconduites à leur voiture, un jour qu’elles avoient fait visite au presbytère.

„ Je savois bien, „ répondit mistriss Grant, « qu’elles vous plairoient beaucoup ; mais vous préferez Julia. „

» Il n’y a pas de doute, je préfère Julia. „

„ Parlez vous bien sérieusement ? on pourroit trouver Marie plus belle. „

» Il est certain que Marie a des traits plus réguliers, une tournure plus noble ; mais je préfère Julia, car cela est décidément convenable. „

» Je vous l’ai dit, mon frère, que vous finiriez par la préférer. „

„ Je fais bien mieux puisque je commence. „

„ D’ailleurs, mon cher, pensez toujours que Marie est engagée. Son cœur n’est plus libre. „

„ Eh bien, croiriez-vous qu’elle ne m’en plaît que mieux. Une femme engagée est une société beaucoup plus agréable qu’une demoiselle à marier. Elle a plus de confiance en elle-même, elle craint moins de se compromettre, et d’ailleurs on ne court pas les mêmes dangers à lui adresser des hommages. »

» Quant au danger, il n’y en a pas assurément. Mr. Rushworth est un trop bon parti pour qu’on le traite avec légèreté. „

» Flora a l’air de croire, „ dit Henri, « que miss Bartram n’en fait pas tout le cas qu’il mérite. Voilà comme vous vous jugez entre amies, vous autres femmes. Mais moi, je ne veux pas supposer qu’elle donne sa main sans son cœur. »

„ Vous êtes trop malin pour moi, „ dit mistriss Grant, « on ne sait jamais si vous êtes de bonne foi ; qu’en dites-vous, Marie ? Est-ce qu’il ne se moque point de nous ? „

» Je crois qu’il faut l’abandonner à sa perversité. Les bons conseils ne lui profitent pas. Il finira par être attrappé comme tous les autres. „

„ Comment ! tous les autres. „

„ Eh oui ! tous ceux qui se marient. »

„ Mais, ma chère, vous n’y pensez pas. „

» Mon Dieu, oui ! j’y pense. Il n’y a aucune affaire dans laquelle on courre plus de chance d’être attrapé. On ne, s’y engage qu’avec l’espoir d’y trouver son propre avantage sans s’embarrasser d’apporter sa part dans le lot commun. »

„ Ah, ma chère ! „ dit mi strias Grant en soupirant, « je crains que vous n’ayez été à une mauvaise école chez notre oncle le général. »

» Ma pauvre tante, „ répondit Flora, «n’étoit pas payée assurément, pour dire du bien de l’état conjugal ; mais je ne parle que d’après mes propres observations, et j’ai toujours vu faire plus de marchés que de véritables mariages. »

„ En vérité vous exagérez, ma sœur. Il y a beaucoup d’exceptions ; et les unions heureuses ne sont pas si rares que vous le dites. On sait bien qu’il y a partout le pour et le contre. L’état du mariage a ses épines, mais il faut en voir aussi les bons côtés. »

» Allons ! j’admire votre esprit de corps. Quand je serai mariée, je ferai bonne contenance comme une autre. „

» Vous ne valez pas mieux que votre frère, mon enfant , „ dit mistriss Grant, « mais vous deviendrez tous deux plus sages, si nous pouvons vous garder encore quelque temps. „

(Flora et Henri prolongent en effet leur séjour au presbytère, et ne pensent plus à retourner à Londres.

Henri fait de grands progrès dans les bonnes graces des demoiselles Bartram, et Flora, tout en jetant ses filets pour le frère aîné, trouve que le cadet vaut bien la peine qu’on fasse quelques frais pour lui plaire. Elle fait venir sa harpe de Londres et Edmond passe des matinées délicieuses à l’entendre. Elle prend la passion de monter à cheval, et Edmond l’accompagne dans ses promenades.

Fanny voudroit aimer miss Crawford, car elle a l’habitude de partager tous les sentimens de son cousin, et elle voit que sa société lui est fort agréable, mais cependant elle reçoit souvent des impressions défavorables à Flora, dont le petit manège de coquetterie ne lui échappe point, et dont la légéreté de principes la scandalise quelques fois.

L’époux de Marie, Mr. Rushworth, a des projets d’embellissemens pour sa terre de Sotherton située dans le voisinage de Mansfield. Il invite la famille Bartram et les Crawford à y passer une journée, pour avoir leur avis sur ses plans.

Fanny est de la partie, par grande faveur, car comme sa tante Bartram ne va jamais nulle part et que Fanny lui est trés-dévouée, c’est toujours elle qui est chargée de lui tenir compagnie. Mistriss Grant s’offre à la remplacer dans cette occasion et lady Bartram y consent).

Bientôt après le déjeûner, la calèche fut attelée. Henri en étoit le conducteur. Il y avoit deux places sur le siège, Mistriss Grant trouva moyen de faire accepter l’autre à Julia. Marie de fort mauvaise humeur de cet arrangement, monta dans la calèche et se piqua peu d’entretenir la conversation avec ses compagnons de voyage. La gaieté d’Henri et de sa sœur, dont elle entendoit souvent les éclats de rire, lui donnoit une certaine inquiétude qu’elle dissimuloit à peine.

Le temps étoit superbe ; le pays à parcourir charmant. Tout étoit nouveau pour Fanny. Elle jouissoit en silence et ne regrettoit que de n’avoir pas son cousin pour lui communiquer ses observations. Edmond à cheval, suivoit ou devançoit la voiture. Lorsqu’il passoit près de la portière, Fanny et Flora avançoient la tête de son côté, et disoient quelquefois toutes deux ensemble : « Le voilà ! „ C’étoit le seul point sur lequel elles se rencontrassent. Le spectacle de la nature qui avoit tant de charme pour Fanny, laissoit miss Crawford tout-à-fait indifférente. Le tour d’esprit de Fanny la portoit à la réflexion, celui de Flora à la plaisanterie ; en sorte que sans mistriss Norris, la conversation auroit été fort languissante. En approchant de Sotherton, cependant, la curiosité de Marie fut excitée sur ce qu’elle alloit voir. Mistriss Norris admiroit tout ce qu’on lui disoit appartenir à cette terre ; la vanité de Marie étoit flattée en pensant qu’elle en alloit devenir la maîtresse, et Fanny même étoit écoutée lorsqu’elle disoit son petit mot d’éloge.

On entra enfin dans une longue et belle avenue qui conduisoit au château. Rushworth se présenta pour recevoir les dames, sa mère les introduisit dans un sallon où une collation élégante étoit préparée. On parcourut ensuite les vastes appartemens du château où la richesse brilloit plus que le goût, et l’on finit par la chapelle qui en dépendoit.

Fanny dont l’imagination s’étoit montée sur des descriptions de chapelles gothiques fut fort déçue en ne trouvant ni ces inscriptions à moitié effacées, ni ces bannières que les vents agitent, et qui font entendre comme des gémissemens lugubres, ni ces tombeaux qui attestent la brièveté de la vie.

„ Je vous en fais mon compliment de condoléance, “ lui dit Edmond à qui elle se plaignit de ce mécompte, » mais ceci est moderne, et ne doit point ressembler aux chapelles qui appartenoient à des monastères ou à d’anciens seigneurs.

Mad. Rushworth commença alors à faire en détail l’histoire de la chapelle de Sotherton, de l’époque où elle avoit été bâtie, de celle où les bancs avoient été réparés, et les coussins de cuir noir, changés en coussins de velours cramoisi. » Autrefois, » dit-elle, « on y lisoit les prières en famille, mais Mr. Rushworth à abandonné cet usage. „

„ La civilisation fait tous les jours des progrès, » dit miss Crawford à Edmond, tandis que Mad. Rushworth s’éloignoit pour répéter son discours à ceux qui ne l’avoient pas entendu.

» Il me semble, » dit Fanny, » que ces dévotions de famille devoient avoir quelque chose de touchant et de respectable. C’étoit un lien de plus entre les pères et les enfans, les maîtres et les domestiques. »

„ Oui, „ répondit Flora, “ c’étoit fort beau ; mais croyez-vous de bonne foi que les pauvres femmes-de-chambres et les laquais, à qui on faisoit faire des exercices de piété, comme récréation après le travail, en fussent fort édifiés, tandis qu’ils voyoient leurs maîtres s’en dispenser sous les plus légers prétextes ? »

„ Ce n’est sûrement pas ainsi que Fanny l’entend, „ dit Edmond, “ l’exemple seul est efficace en pareil cas. „

» Pour moi, “ ajouta miss Crawford, » je trouve qu’il ne faut pas vouloir gouverner les consciences ; tolérance et liberté en matière de religion, c’est ma dévise, si les bonnes gens qui se croyoient obligés de venir à l’heure fixe, se mettre à genoux et bâiller sur ces galeries, avoient prévu qu’il viendrait un temps où l’on pourrait avoir la migraine à l’heure du service, ils auroient bien envié notre bonheur. Figurez-vous un peu combien de fois les miss Bridget de la famille sont venues ici avec des mines dévotes, tandis que leur imagination trottoit ailleurs ; sur-tout si le chapelain ne valoit pas la peine d’attirer leurs regards ; et j’imagine que c’étoit d’assez pauvres espèces que ces chapelains : encore pires que ceux d’aujourd’hui. „

Fanny rougit et regarda Edmond, comme pour l’inviter à répondre. Elle même étoit trop indignée de cette plaisanterie pour en dire son avis.

« Vous avez beaucoup de talent, mademoiselle, “ dit Edmond, » pour faire ressortir le côté plaisant des choses, et vous amusez toujours si vous ne persuadez pas ; mais croyez-vous que les dévotions particulières de ceux qui ne savent point se gêner dans l’observation du culte public, ni fixer leur attention à volonté, fussent plus sincères et plus ferventes ? »

„ Mais, oui. – Dans la retraite du cabinet on a moins d’objets de distraction, et puis l’épreuve n’est pas si longue. »

Julia vint alors interrompre leur conversation en disant : « Regardez donc Marie et son futur époux ! Les voilà au pied de la chaire comme si la cérémonie alloit s’accomplir. „

Henri s’approcha de l’oreille de Marie, et lui dit : “ Je n’aime pas vous voir si près de l’autel. »

Marie tressaillit involontairement et s’en éloigna quelques pas ; mais Julia continua sa plaisanterie. “ Qu’est-ce donc qui nous manqueroit, “ ajouta-t-elle, „ tous les parens sont rassemblés, les paroles données, les cœurs à l’unisson ; ce seroit charmant. – Et la bénédiction nuptiale qui est-ce qui la donneroit ? Voilà à quoi je ne pensois pas. Quel dommage, Edmond, que vous n’ayez pas encore pris les ordres ! »

A ces mots, miss Crawford, qui n’avoit point soupçonné qu’Edmond, fut destiné à L’église, parut extrêmement déconcertée. Fanny comprit la cause de son embarras et la plaignit véritablement.

„ Comment donc, „ dit Flora en s’efforçant de reprendre son assurance ordinaire. Vous allez entrer dans l’état ecclésiastique. „

„ Aussitôt que mon père sera de retour, » répondit Edmond, « à Noël probablement. „

» Si j’avois su cela, j’aurois parlé avec plus de respect de la confrairie, » dit miss Crawford, en s’acheminant vers la porte de la chapelle, “ tout le monde la suivit. La gaieté générale fut un peu obscurcie. Marie n’avoit point goûté les plaisanteries de sa sœur, et Flora sentoit qu’elle avoit fait une école avec Edmond.

On se dispersa dans les jardins. Flora découvrit l’entrée d’un bosquet très-agréable par sa fraîcheur, Edmond et Fanny l’y suivirent. Henri de son côté ne crut pas être trop indiscret en rompant le tête à tête de Marie et de Rushworth ; et sous prétexte de donner ses avis pour les embellissemens projettés, il les accompagna dans leur promenade. Julia, retenue par politesse auprès des deux dames, faisoit pénitence et rachetoit son triomphe du matin.

Fanny étoit peu accoutumée à marcher ; la séance dans les appartemens et la chapelle l’avoit déjà fatiguée ; elle proposa de s’asseoir ; mais bientôt miss Crawford, qui n’aimoit pas à rester long-temps en place, éleva une question sur l’espace à parcourir pour arriver à un certain endroit du bosquet, et ne voulut être persuadée qu’en jugeant par ses propres yeux. Elle emmena Edmond, en disant : “ Nous allons revenir, miss Price sera bien aise que nous la laissions reposer encore quelques momens. »

Un quart d’heure, vingt minutes se passèrent et Fanny toujours espérant les voir arriver, ne voulut pas risquer de les manquer en prenant un autre sentier. Enfin, elle entendit des voix, mais c’étoit Marie et ses deux adorateurs.

“ Miss Price, toute seule ! » sécriérent-ils. Fanny fit son histoire. “ Pauvre Fanny ! » dit Marie, “ ils sont bien impolis. Vous auriez beaucoup mieux fait de venir avec nous. „ Alors ils s’assirent, et la discussion sur ce qu’ils avoient vu, recommença. Marie goûtoit fort toutes les idées de Henri, et Rushworth, qui étoit accoutumé à adopter celles des autres, faisoit chorus. Après quelques minutes de conversation, Marie remarquant une grille en fer qui séparoit le bosquet du park, demanda s’il ne vaudroit pas mieux aller de ce côté là pour dominer une plus grande étendue de terrain et juger de l’effet des plans proposés. Henri saisit cette idée avec beaucoup de vivacité, et insista sur l’impossibilité de rien déterminer sans avoir vu le château de tous les points de vue environnans ; mais la grille étoit fermée. Rushworth regrettoit de n’avoir pas pris la clef, et se promettoit pour une autre fois de l’avoir en poche. La fantaisie de miss Bartrarn devint d’autant plus vive, que la chose paroissoit plus difficile, et il fallut enfin que Rushworth se décidât à aller chercher la clef.

“ Comment trouvez-vous Sotherton ? » dit Marie, quand il fut parti. “ Là, sans compliment, cela répond-il à ce que vous attendiez ? „

“ Mais, oui, pas mal. Il y a de la grandeur. C’est assez beau dans son genre, quoique ce ne fût peut-être pas celui que je préférerois. A vous dire le vrai, » ajouta-t-il en baissant un peu la voix, “ je ne reverrai plus cet endroit-ci des mêmes yeux. L’été prochain, tout y sera changé pour moi : et quelque que soient les embellissemens qu’on pourroit y faire, je n’y retrouverai pas le même plaisir. „

Après un moment d’embarras, Marie répondit : “ vous autres gens du monde, vous réglez votre opinion sur la mode, et si c’est une chose reconnue, que Sotherton a gagné à ces changemens, vous serez du même avis. „

“ Ce n’est pas là la question, » dit Henri en soupirant. “ D’ailleurs, je ne suis pas un homme du monde autant que vous le supposez ; malheureusement pour moi. Je n’ai pas, du moins, cette faculté si commode dans certains cas, d’oublier le passé et de commander au sentiment. „

Il y eut un moment de silence, puis Marie reprit. “ vous paroissiez bien gai ce matin pendant la route. Il m’a semblé qu’entre Julia et vous, c’étoit à qui riroit du meilleur cœur. „

“ Réellement ! avons-nous été si gais ?…. Oui, c’est vrai. Je m’en souviens à présent ; mais je vous jure que je serois bien embarrassé à dire de quoi nous avons ri…. Ah ! voici ce que c’est. Je faisois à votre sœur une histoire comique, d’un Irlandais qui étoit palfrenier chez mon oncle. – Elle aime beaucoup à rire, miss Julia. „

“ Vous la croyez plus gaie que moi. „

“ Plus aisée à amuser, du moins, par conséquent meilleure compagnie, » dit Henri en souriant d’un air significatif.” Je gage que je n’aurois point réussi auprès de vous de la même manière. „

“ Je suis naturellement aussi vive que ma sœur, mais vous comprenez, que dans ce moment-ci, toutes mes pensées ne sont pas couleur de rose. „

“ Ah, sans doute , je le comprends. Vous avez trop de sensibilité pour que la circonstance où vous êtes ne vous rende pas sérieuse. Mais rien au moins ne doit vous attrister. – La perspective qui s’offre à vous est des plus riantes. „

“ Ne parlons que de celle qui est en effet sous nos yeux, » interrompit Marie. “ Je meurs d’envie de m’élancer dans le parc. Cette barrière m’est insupportable. Je dis comme le serin de Sterne : je ne puis pas sortir. – La clef n’arrive point. » En même temps Marie s’avança vers la grille avec un air d’impatience.

Henri la suivit en disant. “ Je comprends que pour rien au monde vous ne voudriez franchir cet obstacle sans l’aveu et la protection de Rushworth, car, d’ailleurs, il ne seroit pas impossible de se passer de la clef. Il y a là un petit passage où, avec mon aide, vous traverseriez lestement de l’autre côté, si réellement vous en avez la fantaisie et qu’un léger scrupule ne vous arrête pas. „

“ Moi, du scrupule ! et pourquoi ? Mr. Rushworth n’a aucun droit à le trouver mauvais. Il va être ici dans l’instant, et nous serons encore en vue. Il ne peut manquer de nous atteindre. D’ailleurs, s’il tardoit, miss Price auroit la bonté de lui dire que nous avons pris les devants et qu’il nous trouvera là-bas, sous ce gros chêne. – Voyez-vous – vers cette éminence. „

Fanny, qui blâmoit l’étourderie de sa cousine, essaya de la retenir en lui disant : “ mais je vous assure que vous faites une imprudence, chère Marie, vous risquez de vous accrocher à ces pointes de fer. Tout au moins, votre robe est en danger d’être déchirée. – Croyez-moi, attendez encore un moment. „

Marie n’attendit pas même la fin du raisonnement de Fanny, et lui répondit de l’autre côté de la grille. “ Bien obligé de l’avis, chère Fanny ; mais voila qui est fait. Vous voyez que ma robe et moi, nous nous en sommes tirés à merveilles. „

Fanny se retrouva seule de nouveau avec des réflexions peu agréables. Marie et Crawford, ayant pris une route assez indirecte pour arriver au gros chêne, disparurent bientôt à ses yeux. Edmond et sa compagne ne revenoient point. Fanny auroit cru qu’ils étoient sortis du bosquet, si elle avoit pu se persuader que son cousin, ordinairement si bon et si attentif pour elle, l’eût complétement oubliée dans cette occasion.

Au milieu de sa rêverie, elle entendit des pas précipités et crut que c’étoit Rushworth, mais elle fut surprise de voir Julia toute essoufflée et toute rouge, qui s’écria, en la trouvant seule. “ Que faites-vous ici, Fanny ? – Et les autres, où sont-ils allés ? Je croyois Marie et Crawford avec vous. „

Fanny lui raconta ce qui s’étoit passé. “ Belle invention en vérité ! Y a-t-il longtemps ? on ne les voit plus. Mais ils ne peuvent pas être bien éloignés. Si Marie a passé, je passerai bien, moi ; et sans aide même. „

“ Mais, attendez donc un moment, Julia. Mr. Rushworth va venir avec la clef. „

“ Oh ! je ne m’embarrasse pas de cela. J’ai eu mon compte de la famille ce matin. Je viens d’échapper à la mère dans cet instant. Pendant que vous faisiez des idylles ici tout à votre aise, j’ai été en pénitence. Chacun son tour ! – Vous auriez bien pu, ma mignonne, rester un peu avec ces bonnes dames ; mais vous avez toujours soin de vous esquiver dans ces cas-là. „

Fanny sentit l’injustice de ce reproche, mais elle passoit à Julia ses momens de caprice, parce qu’ils ne duroient pas. “ N’avez-vous point vu Mr. Rushworth ? » lui dit-elle.

“ Oui, oui ! je l’ai vu, courant à perdre haleine, le pauvre garçon ! Il n’a eu que le temps de nous dire pourquoi, et où nous le trouverions.

“ C’est dommage qu’il aît pris tant de peine pour rien. „

“ Quant à cela, c’est l’affaire de Marie. Je ne suis pas obligée de me punir pour ses sottises. La mère m’a assez ennuyée : il n’est pas juste que j’aie encore le fils sur les bras. „

En disant cela, Julia sauta légèrement de l’autre côté de la grille, sans écouter Fanny.

L’attente du retour de Rushworth, et le sentiment du tort de Marie occupa Fanny et l’empêcha de penser autant à celui d’Edmond. Elle cherchoit comment elle pourroit adoucir la communication qu’elle avoit à faire à Rushworth, lorsqu’elle le vit arriver. Il parut en effet, trés-mortifié, mais son regard seul exprima son mécontentement, et sa surprise.

“ Ils m’ont prié de vous dire, ajouta Fanny, “ que vous les trouveriez là-bas, vers cette petite éminence ou aux environs. „

“ Certes ! Je n’irai pas plus loin, » répondit Rushworth avec humeur. ” Je ne les aperçois point. Je suis horriblement fatigué. » Il s’assit à côté de Fanny et garda un morne silence. Enfin il lui dit : “ trouvez-vous, je vous prie „ que ce Crawford soit un personnage si distingué ? Il y a des gens qui le vantent d’une manière…. Pour moi, je ne vois rien en lui de si merveilleux. „

“ Je suis assez de votre avis , » dit Fanny ; “ il me semble qu’on exagère son mérite. »

“ On dit qu’il est bel homme, par exemple, » ajouta Rushworth, » je voudrois bien savoir ce qu’on peut admirer en lui. Je parie qu’il n’a pas cinq pieds neuf pouces. Ces Crawford ne nous vont point. Tout alloit mieux avant qu’ils vinssent ici. „

Un léger soupir de Fanny répondit à la tirade de Rushworth.

“ Si j’avois fait quelque difficulté d’aller chercher cette clef, » continua-t-il, “ on auroit pu dire que c’étoit ma faute, mais au moment où elle l’a voulu, je me suis mis à courir. „

“ Rien ne pouvoit être plus obligeant que votre procédé, et vous avez surement fait toute la diligence possible, mais il y a loin d’ici au château, et vous savez que lorsqu’on attend, les minutes semblent des quarts d’heure. „

Rushworth un peu calmé, se laissa enfin persuader d’aller chercher Marie ; et Fanny se mit aussi en mouvement pour retrouver ses premiers compagnons. Ils s’annoncèrent par des éclats de rire, et au détour d’un sentier, elle les rencontra. Il éfoit évident que le temps avoit passé pour eux d’une manière fort agréable, et qu’ils ne s’étoient point aperçus que leur absence eût été aussi longue.

L’heure du dîner rassembla les convives, et Fanny s’aperçut bientôt, en regardant Julia et Ruswhorth, qu’elle n’étoit pas la seule qui eût éprouvé des mécomptes dans cette journée.

Comme on avoit une course de dix milles à faire pour retourner à Mansfield-Park, l’intervalle qui suivit le dîner jusqu’au départ ne fut pas long. Mistriss Norris se fit pourtant un peu attendre, par ce qu’elle avoit saisi l’occasion de se faire de bons amis de la gouvernante et du jardinier, en sorte qu’elle emportoit force recettes, des œufs de faisans, des grains pour son jardin, et d’autres bagatelles de ce genre. Enfin on prit congé. Henri s’approcha de Julia, et lui dit : “ j’espère, obtenir de vous la même faveur que ce matin, si vous ne craignez pas que l’air soit trop frais à l’heure qu’il est. » Julia, surprise agréablement de cette proposition, ne se fit pas trop presser. Marie fit un peu la mine mais la conviction d’être au fond la personne préférée lui fit prendre cette petite mortification en patience.

“ Eh bien, Fanny, » dit mistriss Norris en entrant dans l’avenue de Mansfield-Park, “ avouez que voilà une réunion de plaisirs comme vous n’en avez eu guères dans votre vie. Vous pouvez nous remercier, votre tante Bartram et moi, pour vous avoir ménagé ce jour de fête. „

„ Mais vous même, ma tante, » dit Marie, « vous n’avez pas mal employé votre temps et vous revenez chargée d’une quantité de bonnes choses. – Ce que je sais du moins, c’est qu’il y a un certain panier qui m’a écorché le coude tout le long du chemin. „

„ Ah ! ce sont des plantes de bruyère que ce brave jardinier a voulu absolument me faire prendre, mais si cela vous gêne, ma chère, je vais le prendre sur mes genoux. – Fanny se chargera de ce petit paquet. – Prenez bien garde, mon enfant ; ne le laissez pas tomber. C’est un de ces petits fromages à la crème comme celui que nous avons mangé à dîner. – Cette pauvre mad. Whitaker, m’a tellement pressée d’en emporter un qu’il n’y a pas eu moyen de lui refuser. Quel trésor que cette femme pour madame Rushworth ! – On n’a pas d’idée de l’ordre et de l’économie qu’elle maintient dans la maison. – C’est là que les domestiques sont sur un bon pied. – Prenez garde au fromage Fanny. – Elle a mis dehors deux femmes-de-chambre qui se donnoient les airs de porter des robes de perkale blanche. – A présent donnez-moi seulement le panier. Je puis me tirer d’affaires toute seule. „

„ Qu’est-ce donc que vous avec encore attrapé là, ma tante ? » dit Marie.

» Attrapé ! ma chère. – Ce sont des œufs de faisans. Il a bien fallu les prendre. La bonne dame Whitaker les a mis de force dans la voiture, Quand elle a su que je vivois seule, elle m’a assuré que ces petites bêtes me seroient une ressource infinie. Je les ferai couver à la meilleure de mes poules, et si je réussis, vous en aurez dans votre basse-cour. „

Quand mistriss Norris eut cessé de parler, il y eut un silence complet. On étoit fatigué, et il auroit été difficile à chacun de dire si le plaisir ou la peine l’avoit emporté dans cette journée.


A la fin de l’été Tom Bartram amena à Mansfield-Park, une nouvelle connoissance, Mr. Yates, un de ces jeunes désœuvrés dont la seule recommandation est une fortune et des manières qui les placent parmi les gens du bon ton. Il faisoit partie d’une société dans laquelle on s’étoit fort occupé de jouer la comédie, mais la mort d’un parent avoit fait manquer la chose. Il en avoit encore la tête pleine lorsqu’il arriva à Mandfield-Park, où ses récits firent naître la fantaisie de ce genre d’amusement, Tom et ses sœurs furent les premiers à en faire la proposition ; Henri Crawford y applaudit vivement.

„ Je me sens en verve, „ dit-il « et je ne sais quel est le rôle que je n’accepterois pas avec plaisir ; depuis le monarque au valet, depuis le héros tragique au farceur de trétaux ; je suis prêt à tout essayer. Il me semble que rien ne nous manque ici de ce qui peut assurer le succès. Pour les rôles de femmes, du moins, je doute que dans toute l’Angleterre, on pût trouver une pareille réunion. Faisons quelques essais, ne fut-ce que des scènes détachées. – Nous n’avons pas besoin d’un théâtre. Il ne s’agit pas de faire effet, mais de nous amuser ; qu’en dites-vous ? »

„ Sans doute, „ dit Mr. Yates, «nous ferons les choses très – simplement. Deux ou trois décorations. Un barbouilleur d’enseigne peut vous faire cela. – Vous avez bien ici près un charpentier pour l’échaffaudage, n’est-ce pas ? „

„ Je crois, „ dit Marie, « qu’il faut nous contenter à moins encore. Si nous mettons des retards, les difficultés se multiplieront. J’adopte plutôt l’idée de Mr. Crawford ; cherchons des pièces qui n’exigent point d’appareil. „

„ Je ne suis pas de cet avis là, „ dit Edmond, qui commençoit tout de bon à prendre peur que la chose ne s’exécutât et qui en pressentoit tous les inconvéniens. » Je n’aime rien à demi, si nous faisons tant que de jouer la comédie, ayons, je vous prie, tout ce qui doit rendre le spectacle complet, théâtre, parterre, loges, orchestre, etc. il faut faire parler de nous ou ne pas s’en mêler. »

» Allons donc Edmond, „ dit Julia, « ne faites pas le mauvais plaisant. Au vrai, quand vous vous serez bien moqué de nous, vous serez charmé d’être des nôtres, car personne n’aime mieux le théâtre que vous. »

» J’en conviens, mais c’est la véritable comédie que j’aime, représentée par des acteurs qui ont fait de cette étude la principale affaire de leur vie, et non par des personnes, qui ont à combattre mille désavantages, et dont les qualités comme gens bien nés, sont autant de défauts comme acteurs. „

Une petite pause dans la conversation suivit la remarque d’Edmond. On reprit bientôt le sujet avec vivacité, et cependant on se sépara sans avoir rien décidé. Edouard espéroit encore parvenir à écarter cette idée, mais dès le soir même il fit un essai de son crédit qui lui en montra l’insuffisance. „

Il tisonnait le feu tout en méditant sur les moyens de faire échouer le projet de comédie. Lady Bartram étoit couchée sur son canapé et Fanny travailloit auprès d’elle. Tom entra dans le sallon, en s’écriant : “ Je viens de vérifier une chose, c’est que la salle de billard est précisément ce qu’il nous faut pour un théâtre. Les dimensions en sont parfaites, et la chambre de mon père qui est à côté, nous sera d’un grand secours. Il ne s’agit que d’établir la communication en enlevant les étagères des livres ; c’est l’affaire de cinq minutes que cette opération.

„ Tout cela est bon pour la plaisanterie, „ répondit Edmond.

» Parbleu ! non. Je parle très-sérieusement. Qu’est-ce qui te surprend là dedans. „

» Je pense qu’en général les comédies de société fourmillent d’inconvéniens, mais dans nos circonstances en particulier, je vois plusieurs raisons qui doivent nous interdire ce genre d’amusement. L’absence de mon père d’abord et les dangers auxquels il peut être exposé dans une longue traversée. Ensuite la position de Marie qui demande beaucoup de circonspection ; tout cela mérite d’être pesé. »

„ Tu prends toujours les choses si sérieusement. A t’entendre, on diroit que nous allons ouvrir une salle de spectacle et inviter toute la province. Ce n’est point cela, nous voulons seulement exercer nos talens dramatiques dans un très-petit cercle. On peut s’en fier à nous, je pense, pour choisir une pièce convenable, et je ne vois pas qu’il y ait plus de mal à emprunter le langage de quelqu’un de nos bons auteurs qu’à discourir sur des lieux communs. Quant à l’absence de mon père, ce seroit, à mon avis, une raison de plus, car ma mère a besoin de distraction dans un moment où elle peut avoir de l’inquiétude, et celle là lui seroit fort agréable. „ Cette réflexion dirigea naturellement les regards des deux frères vers lady Bartram, qui s’étoit endormie pendant la discussion, et ne paroissoit pas avoir grand besoin de donner le change à ses inquiétudes sur son mari. Edmond ne put s’empêcher de sourire. Tom éclata tout haut, en disant : « Il faut avouer que je n’ai pas été heureux dans le choix du moment pour argumenter de la sollicitude de ma mère. „

„ Qu’est-ce donc ? „ dit lady Bartram en s’éveillant, « vous faites bien du bruit, il me semble. Je ne dormois pas cependant. „

» Non, non, ma mère ; nous n’avons garde de le croire. „

Lady Bartram recommença à s’assoupir, et Tom continua en prenant toujours le ton plus haut et plus positif jusqu’à ce qu’il eût réduit son frère au silence. Quand il fut parti, Fanny qui n’avoit pas perdu un mot de la conversation et qui pensoit exactement comme son cousin, chercha à le tranquilliser en lui persuadant que les obstacles naîtroient de la chose même, et qu’elle ne s’exécuteroit point. Edmond ne l’espéroit pas et fit encore une tentative auprès de ses sœurs ; mais celles-ci eurent des argument tout aussi péremptoires que Tom à opposer aux représentations de leur frère, et se montrèrent aussi peu disposées à céder à l’autorité de la raison. Lady Bartram n’écouta qu’à demi le pour et le contre, en sorte que le nombre des voix l’emporta auprès d’elle. Julia convenoit que pour Marie il pouvoit y avoir quelque chose à dire, mais quant à elle-même c’étoit fort différent. Marie, de son côté, se regardoit déjà comme ayant acquis un certain degré d’indépendance de plus que sa sœur. Mistriss Norris, qui vouloit ménager également ses deux neveux, hasarda quelques légères objections, mais se rangea bientôt à l’avis général : elle prévoyoit avec plaisir combien elle alloit être nécessaire à la petite troupe pour tous les arrangemens matériels. Ce seroit un prétexte pour elle de s’établir pendant quelques jours chez sa sœur, ce qui lui feroit une économie à laquelle elle étoit fort sensible.

Edmond combattoit encore quoique avec peu d’espérance lorsqu’Henri arriva du presbytère apportant le consentement de sa sœur à se joindre au projet de comédie. Elle professoit un grand desir de faire ce qui conviendroit aux autres en se chargeant d’un rôle subalterne.

Marie regarda Edmond, comme pour lui dire : “ Et bien, mon frère, qu’en pensez-vous à présent, ceci ne change-t-il point votre manière de voir ? „

» Edmond, un peu embarrassé, s’attacha à louer la manière aimable dont miss Crawford se prêtoit aux convenances des autres, en renonçant à toutes prétentions pour elle-même.

La difficulté que Fanny avoit prévue, celle de trouver une pièce sur laquelle on tombât d’accord, arrêta cependant assez long-temps la marche des opérations. Le charpentier avoit déjà pris ses mesures, tout étoit ordonné pour l’arrangement du sallon, tandis qu’on délibéroit encore sur ce choix. Il falloit trouver une pièce où les acteurs fussent en petit nombre et où tous les rôles fussent agréables, en particulier ceux des femmes. On parcourut les divers théâtres et rien ne remplissoit toutes les conditions demandées. Enfin, la lassitude de l’indécision et la persévérance de Tom à dire plus de paroles et d’un ton plus haut que personne, fit prévaloir son choix. On se réunit pour la comédie, intitulée, Les vœux des amants. La distribution des rôles mit encore en évidence la jalousie réciproque des deux sœurs ; et toute l’adresse de Henri ne put empêcher que Julia, supplantée par Marie dans un rôle auquel toutes deux prétendoient, ne crut à un projet concerté entr’eux pour l’exclure. Sa défiance une fois excitée et son orgueil blessé, elle ne voulut entendre à aucun accomodement, et déclara qu’elle renonçoit à jouer. Fanny observoit en silence et s’amusoit assez de ce conflit de prétentions rivales plus ou moins bien dissimulées. Après que l’assemblée délibérante se fut séparée, elle eut la curiosité de lire la pièce, qui avoit été choisie. Elle avoit un sentiment fort délicat sur la décence qui doit être l’appanage des femmes, et ne pouvoit revenir de son étonnement en voyant quels étoient les rôles acceptés par ses cousines. Elle supposa qu’elles ne connoissoient pas bien ce à quoi elles s’engageoient, et attendoit impatiemment. Edmond pour le prévenir là dessus, mais Edmond fut absent toute la matinée.

Dans l’intervalle qui s’écoula jusqu’à son retour Rushworth arriva à Mansfield-Park. Il ne fut pas difficile à Marie de lui faire adopter le rôle qu’on lui avoit destiné, tout en ayant l’air de lui laisser un certain choix. Lorsqu’Edmond rentra, Rushworth courut à sa rencontre. « Tout va bien, lui dit-il, “ nous avons trouvé ce qui nous falloit. Nous jouerons Les vœux des amans. C’est moi qui fais le comte Cassel. Je parois d’abord avec un habit bleu de ciel et un manteau de satin orange. Ensuite, dans le dernier acte, j’aurai un costume de chasse, mais je n’ai pas encore décidé la couleur. „

Fanny regardoit son cousin et comprit se qui se passoit en lui, avant même qu’il s’écriât d’un air fort surpris, et en se tournant vers ses sœurs comme pour savoir s’il avoit bien entendu. « Les vœux des amans, dites-vous ? »

» Oui, » dit Mr. Yates. « Après toutes nos recherches nous avons trouvé que rien ne nous alloit mieux, et nous ne comprenons pas pourquoi nous y avons pensé si tard. Moi qui n’avoit entendu parler d’autre chose à Eclesford ; je ne sais où j’avois l’esprit. Nous avons déjà attribué à chacun son rôle. »

„ Et ceux des femmes ? „ dit Edmond en regardant Marie d’un air inquiet, Marie rougit et répondit ! „ Je fais le rôle d’Agathe, c’est celui que lady Morgan devoit avoir à Eclesford ; et nous avons donné celui d’Amélie à miss Flora, „ ajouta-t-elle en levant les yeux vers Edmond avec plus d’assurance, et en souriant à demi.

„ Je n’aurois pas cru, » dit Edmond, « que ce genre de comédie trouvât des approbateurs parmi nous. »

Rushworth, sans rien écouter, continua à parler de son rôle. “ Je parois trois fois sur la scène, et je prends la parole quarante-deux fois. Ce n’est pas peu de chose que ce rôle là. J’aimerois mieux cependant un costume plus simple. J’aurai une singulière tournure avec mon manteau de satin orange. »

Edmond ne lui répondit pas grand chose, mais un moment après, Tom étant appelé pour consulter avec le charpentier, fut suivi de Yates et de Rushworth. Il dit alors à sa sœur. « Je ne pouvois pas m’expliquer devant Mr. Yates sans faire la censure de ses amis d’Eclesford, mais à présent, ma chère Marie, permettez-moi de vous dire que cette pièce n’est point faite pour une société comme la nôtre. Je ne vous demande que de lire le premier acte avec ma mère et ma tante que voilà, et je suis sûr que vous y renoncerez. „

„ Je conviens, » dit Marie, « qu’il y a quelques petits retranchemens à faire dans le premier acte, mais rien n’est si facile, et alors tout le reste est parfaitement convenable. Vous voyez bien que miss Crawford n’a fait aucune objection. „

» J’en suis fâché, » répondit Edmond, mais dans ce genre de choses, c’est à vous à donner le ton. Si vous vous montrez scrupuleusement délicate, votre exemple raménera les autres. „

Marie fut flattée de l’influence que son frère attriboit à son opinion, mais elle représenta la difficulté de revenir en arrière sur ce qui avoit été arrêté définitivement. “ C’est justement ce que j’allois vous dire, » interrompit mistriss Norris. ” A présent que tout va être prêt et que l’on a déjà déboursé bien de l’argent, il seroit vraiment ridicule d’en rester là. Je ne connois pas la pièce, mais s’il y a, comme vous dites, des passages un peu scabreux, on les retranchera, et quant à Marie, puisque Rushworth doit en être, tout est dans l’ordre. Seulement, c’est bien dommage que mon neveu n’aît pas mieux su d’abord ce qu’il y avoit à faire pour le charpentier, car il y a eu une bonne demi journée perdue. La toile ira à merveilles, et je crois que nous aurons au moins une douzaine d’anneaux à renvoyer au marchand : il n’est pas nécessaire de les mettre si près les uns des autres. Parlez-moi d’avoir quelqu’un qui entende l’économie. Les jeunes gens ne sentent point la conséquence des choses ; ils jetteroient tout par les fenêtres, quand ils ont une fantaisie. „

Edmond vit bien qu’il étoit inutile de persister plus long-temps dans son opposition, et se consola en pensant qu’il avoit fait ce qui dépendoit de lui.

Le soir, lorsque la famille fut rassemblée, Henri et sa sœur arrivèrent, au grand contentement de la petite société. Miss Flora complimenta lady Bartram sur l’ennui qu’avoient dû lui donner toutes les discussions dramatiques, et en jetant un coup-d’œil sur Edmond, qui ne disoit rien, elle comprit qu’il n’approuvoit pas, mais elle n’en fit pas semblant. Ensuite s’approchant d’une petite table, autour de laquelle les jeunes gens étoient en conférence très-animée, toujours sur le même sujets elle écouta leur conversation, puis tout-à-coup, comme si une idée nouvelle se présentois à son esprit, elle les interrompit en disant. “ A propos, vous ne m’avez point dit qui doit faire le rôle d’Anhalt. Il est pourtant assez intéressant pour moi de savoir quel est l’heureux mortel parmi vous à qui mon cœur et ma main sont destinés au dénouement. „

On se regarda un moment sans répondre, et il fallut avouer qu’on n’y avoit pas encore pensé.

“ Ils m’ont donné le choix, » dit Rushworth, “ entre Anhalt et le comte Cassel ; et j’ai été assez embarrassé ; mais miss Marie m’a conseillé le Comte, cependant je n’aime pas beaucoup à paroître dans un costume brillant. „

“ Vous avez parfaitement bien choisi, » répondit Flora en souriant de plaisir. “ Anhalt est un assez plat rôle. „

“ Le Comte parle quarante-deux fois. Ce n’est pas une bagatelle. Qu’en dites-vous ? „

“ Je ne m’étonne pas qu’il y aît eu peu d’empressement pour le rôle d’Anhalt. Cette Amélie dont vous m’avez chargée de faire le personage est une petite péronnelle si décidée : cela effraie un amant. „

“ J’aurois bravé ce danger-là, » dit Tom.

“ Si j’avois pu être à-la-fois le fermier et Anhalt, mais ils paroissent en même temps sur la scène. Cependant je ne sais pas s’il n’y aurait point moyen d’arranger encore cela. „

“ Votre frère devroit prendre ce rôle, » dit Mr. Yates à l’oreille de Tom. “ Croyez-vous qu’on ne pourroit pas le gagner ? „

“ Je ne l’essayerai surement pas, » répondit Tom.

Miss Crawford parla d’autre chose, et bientôt elle s’éloigna du groupe des acteurs et s’assit auprès de la table, en disant. “ Ils n’ont pas besoin de moi. Je les embarrasse parce qu’ils se croient obligés de me faire des compliments ; mais vous ; Mr. Edmond, qui êtes tout-à-fait en-dehors, vous nous donnerez un conseil désintéressé. C’est à vous que j’ai recours. Comment ferons-nous pour un Anhalt ? „

“ Mon avis, » dit Edmond, “ c’est que vous choisissiez une autre pièce. „

Je m’y rangerois volontiers, quoique le caractère d’Amélie me paroisse assez piquant, s’il est bien rendu et bien associé ; mais je suis déterminé à n’avoir point de volonté, et je doute qu’il fût facile de faire adopter votre conseil. „

Edmond se tut, et miss Crawford continua, “ Si vous aviez pu vous déterminer pour un rôle quelconque, je suppose que ç’auroit été pour celui d’Anhalt, car c’est un ecclésiastique, vous savez. „

“ Ce ne seroit pas cette circonstance qui me tenteroit ; je craindrois d’autant plus de m’en acquitter mal et de rendre ainsi le personnage ridicule. „

Miss Grawford dissimula un petit mouvement d’humeur, et se tourna vers mistriss Norris pour lui faire la conversation.

“ Fanny ! » s’écria Tom de l’autre extrémité du sallon, “ nous aurons besoin ici de votre complaisance. „

Fanny, qui étoit fort accoutumée à cette espèce d’appel et que ses cousines employoient souvent pour soulager leur paresse, pour mille petits services, se leva immédiatement, croyant qu’on alloit lui demander quelque chose de se genre.

“ Oh ! ne bougez pas de votre place, » lui dit Tom, “ ce n’est pas dans ce moment que nous avons besoin de vous ; mais nous vous mettons en réquisition pour notre troupe. Il faut absolument que vous fassiez le rôle de la fermière. „

“ Moi ! » s’écria Fanny, que la seule idée de se mettre au spectacle fit frémir. “ Pas pour tous les biens du monde ! „

“ Bon ! quel enfantillage ! pourquoi cela vous feroit-il peur ? C’est presque un rôle muet. Pourvu que vous figuriez quelques momens sur la scène, c’est tout ce qu’il en faut. „

“ Ah ! par exemple, » dit Rushworth, “ si vous avez peur d’avoir deux ou trois tirades à débiter, que seroit-ce, si vous aviez mon rôle à apprendre ! mot qui parle quarante-deux fois. „

“ Ce n’est pas la peine d’apprendre un rôle qui m’effraie, » dit Fanny, toujours plus déconcertée. “ Mais je n’ai sûrement aucun talent pour la comédie. „

“ C’est égal, » dit Tom, “ apprenez seulement le rôle par cœur : nous vous formerons pour le reste. Vous n’avez que deux scènes, et comme je suis le fermier, je vous soufflerai, et je vous ferai cheminer parfaitement. »

“ Non, non, je vous en conjure ; n’en parlons plus. Vous n’avez pas d’idée combien j’en suis incapable. „

“ Bah ! bah ! vous êtes beaucoup trop timide. Nous serons très-indulgens pour vous. On n’attend pas une perfection. Vous aurez une robe brune, un tablier blanc, une petite béguine bien avancée sur le front, nous vous peindrons quelques rides au visage, et vous aurez une excellente mine de bonne petite vieille. „

Fanny, encouragée par un regard d’Edmond, persista dans son refus ; cependant Tom insistoit toujours. Alors mistriss Norris dit à l’oreille de Fanny, mais assez haut pour être entendue de tout le monde.

“ Voilà bien des paroles pour peu de chose. Ne faites donc pas l’enfant. Il vous siéroit bien en vérité de refuser d’obliger vos cousines, qui ont tant de bontés pour vous. Allons donc, faites de bonne grâce ce qu’on vous demande, et que je n’en entende plus parler. „

” Ne la tourmentez pas ainsi, ma tante, „ dit Edmond. ” Vous voyez que cela lui fait du chagrin. Pourquoi ne se détermineroit-elle pas librement comme nous tous ? Il n’y a pas de justice à exiger d’elle une chose qui lui est désagréable. „

” Je n’exigerai rien, à la bonne heure ; mais je ne puis souffrir l’obstination, et je voudrais qu’on n’oubliât pas qui l’on est, et à qui l’on a à faire. „

Edmond étoit trop indigné pour répondre. Miss Crawford voyant que Fanny étoit prête à pleurer, prit un prétexte pour changer de place. Elle alla se mettre près d’elle, et lui dit à demi voix : “ je ne sais sur quelle herbe ils ont marché aujourd’hui. Ils sont tous insupportables. Croyez-moi, ne nous en embarrassons pas. Laissons-les dire et causons ensemble. » Alors elle trouva moyen d’intéresser Fanny en lui parlant de son frère, dont Edmond lui avoit fait l’éloge, et peu-à-peu elle lui fit oublier l’impolitesse de Tom, et la brutalité de mistriss Norris. Elle se fit ainsi une très-bonne note auprès d’Edmond, à qui cette attention aimable n’échappa point.

Fanny n’aimoit pas miss Crawford, mais son cœur toujours accessible à la bienveillance, fut touché de son procédé. Tom interrompit leur conversation au bout de quelques momens en disant à miss Flora qu’il voyoit bien qu’il seroit impossible de faire le rôle d’Anhalt en addition à celui du fermier, mais qu’il connoissoit dans le voisinnage quatre ou cinq jeunes gens très-présentables, qui demandoient instamment d’être reçus dans la société dramatique, et parmi lesquels, deux en particulier ne seroient point indignes de cette faveur. Miss Crawford regarda Edmond, espérant qu’il s’opposeroit à cette admission, mais il ne dit rien, et il fut convenu que dès le lendemain matin Tom iroit annoncer à Charles Madox que son offre étoit acceptée. Fanny soulagée momentanément par la politesse de Flora, retomba dans ses inquiétudes sur les persécutions du lendemain, quand elle fut retirée dans sa chambre. Elle ne se fioit pas assez à son propre jugement pour soutenir avec fermeté une résolution à laquelle la timidité avoit la plus grande part, et prévoyoit qu’il lui faudroit, pour refuser, une espèce de courage dont elle ne se sentoit pas capable. L’habitude de consulter Edmond lui avoit fait un besoin d’être approuvée par lui, et elle attendoit impatiemment de pouvoir lui en parler. Dès qu’elle fut levée, elle alla s’établir dans une chambre voisine de la sienne, qui servoit autrefois aux leçons, et qui étant abandonnée depuis que les demoiselles Bartram n’avoient plus de gouvernante, étoit devenue la propriété de Fanny. Mistriss Norris elle-même avoit acquiescé à cette prise de possession, en réservant la clause qu’on n’y feroit jamais de feu. Il y avoit une petite bibliothèque. Fanny y trouvoit des souvenirs doux, quoique mélangés, et une tranquillité rarement interrompue.

A peine cependant y eut-elle passé un quart d’heure, qu’elle entendit frapper doucement à la porte. C’étoit Edmond.

« Pourroais-je causer quelques momens avec vous, Fanny ? » lui dit-il.

» Oui, certainement. „

» Je voudrois vous consulter. J’ai besoin d’un bon conseil, et j’ai beaucoup de confiance dans votre jugement. »

„ Rien ne peut me flatter davantage, mais je crains que vous n’ayez trop bonne opinion de moi. »

„ Je suis dans une grande perplexité. Le projet de comédie m’inquiète véritablement, et je vois que les choses vont de mal en pire. Le choix de la pièce est aussi mauvais que possible ; et à présent ils ont encore inventé de s’associer un jeune homme que nous connoissons à peine. La familiarité qui s’introduit nécessairement dans les répétitions me paroît une chose très-fâcheuse pour de jeunes demoiselles, et je crois que nous devons faire tout ce qui est possible pour l’empêcher. N’êtes-vous pas de mon avis ? »

» Sans doute, mais que faire ? Votre frère est si déterminé. »

» J’y ai beaucoup pensé, et je ne vois qu’un seul moyen, c’est de prendre moi-même le rôle d’Anhalt. »

Fanny fut désagréablement surprise et ne put rien répondre. Edmond continua. « Je vous assure que cela me déplaît beaucoup. Je sais qu’on me taxera d’inconséquence. Après tout ce que j’ai dit contre ce projet, il y a quelque chose de ridicule à m’y joindre ; mais je vous en fais juge, ai-je quelque autre manière de prévenir un plus grand mal ? »

» Il ne s’en présente point à moi, » dit Fanny lentement et avec un peu d’hésitation, „ cependant… »

» Je vois bien, » interrompit Edmond, « que vous n’êtes pas convaincue ; mais réfléchissez y encore. Peut-être n’avez-vous pas pensé à tout ce qu’entraîne une semblable association. Ce jeune homme seroit reçu ici dans la plus grande intimité ; à toute heure. Cependant c’est un étranger pour miss Crawford. Quant à moi, j’avoue que l’idée de ces répétitions m’est odieuse. Je parle de miss Crawford parce qu’elle y est sur-tout intéressée, devant faire le rôle d’Amélie. Elle mérite qu’on ménage ses sentimens parce qu’elle sait entrer dans ceux des autres. Ne trouvez-vous pas que j’ai raison Fanny ? – Vous hésitez. „

» Je suis fâchée pour miss Flora, mais je le serois davantage de vous voir agir d’une manière si opposée à votre première résolution, et à ce que vous savez être la façon de penser de mon oncle. Ce sera un sujet de triomphe pour eux tous. J’avoue que j’aurois de la peine à en prendre mon parti. »

» Il faut savoir se mettre au-dessus des petites répugnances lorsqu’on a de fortes raisons d’agir. Si je ne me prête à rien, je serai mal placé pour m’opposer à quoique ce soit, mais au contraire cet acte de complaisance m’acquerra le droit d’avoir voix en chapitre, et je l’employerai à restreindre beaucoup le nombre des auditeurs. Il me semble que cela vaut la peine d’entrer en considérations. »

» J’en conviens, mais… „

» Mais, il y a quelque chose en vous qui résiste à la persuasion ; et cela ébranle beaucoup la mienne. Cependant comment se résoudre à laisser partir Tom ? Il est si peu difficile, sur le choix de ses amis. Ce Charles Madox n’est peut-être point un homme fait pour être admis dans notre société. J’aurois cru que vous partageriez tout-à-fait mon sentiment par rapport à miss Crawford. Elle fut si aimable pour vous hier au soir. Je lui en ai su un gré infini. ».

» Il est sûr que votre détermination lui fera un très-grand plaisir, „ dit Fanny en s’efforçant d’accompagner ces mots d’une expression de consentement. « Elle auroit voulu en dire davantage mais elle ne savoit feindre, dans aucune nuance, et Edmond étoit trop occupé de son idée pour s’apercevoir de ce qui manquoi à l’approbation de Fanny. „

„ Je vais donc au Presbytère, » continua-t-il, « d’abord après déjeuner, puisque vous trouvez que je ne puis pas faire autrement. De deux maux il faut choisir le moindre. Cette idée m’a tenu éveillé toute la nuit, mais j’avois besoin que vous m’approuvassiez. Je vous ai ennuyée bien long-temps de mon indécision. Vous allez reprendre votre lecture qui vaudra beaucoup mieux. Je vous envie ce joli petit établissement, vous êtes bien tranquille ici, mais je crains que vous n’y ayez froid. N’allez pas vous enrhumer. »

Fanny étoit bien loin de la disposition qui lui aurois permis de lire avec intérêt. Edmond venoit de bouleverser toute ses idées. Elle voyoit dans chaque mot qu’il avoit prononcé l’influence de miss Crawford. Ce qui la concernoit elle-même ne l’occupoit guères. Tout lui étoit désagréable dans la perspective de cette comédie, et ce n’étoit pas son amour-propre qui pouvoit en souffrir le plus. Ainsi que Fanny l’avoit prévu, la résolution d’Emond fut un sujet de triomphe pour son frère et pour Marie. Ils se conduisirent pourtant assez bien, et ne trahirent leur joie que par quelques sourires et des coups d’œil à la dérobée, Marie sur-tout, qui devinoit le secret de ce changement, rioit sous cape en voyant le grave Edmond entraîné, en dépit de tous ses raisonnemens, par l’influence d’un joli visage hors de la route qu’il s’étoit prescrite.

On feignit de sentir comme lui les inconvéniens qui auraient résultés de l’admission d’un étranger dans une réunion d’amis, et tout le monde fut de bonne humeur. Mistriss Norris offrit ses services pour le costume, Mr. Yates assura que le rôle d’Anhalt étoit susceptible d’un grand déploiement d’énergie, et Ruthworth se mit à compter combien de fois Edmond devoit prendre la parole.

Le plaisir que causa la nouvelle de son consentement ne fut pas moins vif au Presbytère qu’au Château. Miss Flora l’en récompensa par un redoublement d’amabilité pour lui ; et le désir d’entrer dans les convenances de chacun lui fit inventer d’engager mistriss Grant à se charger du rôle que Fanny avoit refusé. Celle-ci auroit été parfaitement contente de cet arrangement si ce n’avoit été pour Edmond une nouvelle occasion de louer avec chaleur l’obligeance et l’esprit conciliant de miss Crawford. Pendant toute cette journée, Fanny vit avec une espèce d’envie la gaieté générale, l’activité des préparatifs, l’importance que chacun acquéroit aux yeux de tous par le besoin réciproque de s’entendre. Elle seule restoit en dehors de cet intérêt. On n’avoit rien à lui dire. On ne s’apercevoit pas de son absence. S’il y avoit eu de la sympathie entr’elle et Julia, elles se seroient rapprochées dans cette occasion où les circonstances devoient mettre quelqu’analogie dans leurs sentimens, mais il n’y en avoit aucun dans leurs caractères. Julia qui se croyoit trahie avoit le cœur profondément ulcéré. Elle éprouvoit des mouvemens de haine dont l’ame douce de Fanny n’étoit point susceptible.

Quelques jours se passèrent encore dans l’agitation des préparatifs, et Fanny s’aperçut bientôt que tout n’étoit pas plaisir, même pour ceux qui paroissoient avoir atteint le but de tous leurs vœux.

Malgré les représentations d’Edmond, son frère avoit fait venir de la ville un peintre de décoration. Cette fantaisie devenoit très-couteuse et Tom fut le premier à s’impatienter des retards qui en résultoient.

Chacun des acteurs trouvoit matière à critiquer chez ses confrères. Fanny recevoit toutes les confidences de ce genre. Au dire de Henri Mr. Yates chargeoit ridiculement. Celui-ci trouvoit qu’on avoit beaucoup exagéré le talent de Crawford. Tom débitoit trop vîte et brédouilloit au point d’en être inintelligible. Mistriss Grant ne savoit pas garder son sérieux, et le pauvre Rushworth fatiguoit le souffleur plus que tous les autres ensemble : il est vrai que Marie n’avoit jamais le temps de répéter les scènes qu’elle avoit avec lui.

Dans le fait, Fanny fut peut-être la seule qui trouvât dans tout cela plus d’amusement qu’elle n’en avoit attendu. Henri étoit véritablement acteur ; Marie jouoit fort bien son rôle, et Fanny trouvoit même quelquefois qu’elle y mettoit trop d’expression.

On n’avoit encore répété que les deux premiers actes et c’étoit dans le troisième qu’Edmond et Flora avoient ensemble un dialogue fort intéressant dont l’amour et le mariage faisoient le principal sujet. Fanny l’avoit lu plusieurs fois, et le cœur lui battoit en pensant au moment où elle l’entendroit sur le théâtre. Le jour où cette répétition devoit avoir lieu, Fanny s’étoit retirée dans sa petite bibliothèque. Elle s’efforçoit d’y faire provision de philosophie et de générosité lorsqu’elle entendit frapper doucement à sa porte. Elle crut que c’étoit Edmond, mais elle fut surprise de voir Flora.

„ Ne suis-je point indiscrète en venant interrompre votre solitude, ma chère miss Price, » dit-elle en entrant, Fanny, un peu déconcertée tâcha cependant de recevoir de bonne grâce cette visite inattendue.

» Je viens ici pour vous demander un service d’amie. Auriez-vous la bonté de me faire réciter cette longue scène du troisième acte. Voilà mon livre que j’ai apporté, et vous serez toute aimable de vouloir bien m’entendre. J’avois compté répéter cette scène avec Edmond, ici, à nous deux seulement, mais je ne l’ai point trouvé sur mon chemin, et à présent, j’en suis bien aise, car en vérité j’ai besoin de m’aguerrir un peu à l’avance. Il y a des passages qui sont assez vifs. Connaissez-vous bien la pièce ? „ dit-elle en ouvrant le livre, « tenez, voyez ceci…… et cela encore…… D’abord je n’y avois pas fait grande attention, mais sur ma parole, c’est un peu fort. Je ne sais vraiment pas comment je pourrai lui dire cela en face. – En auriez-vous le courage ? Au reste, vous êtes sa cousine, c’est tout différent. Il faut que vous vous mettiez là, vis-à-vis de moi. Je me représenterai que c’est Edmond. Cela me familiarisera avec la réalité. – Vous lui ressemblez un peu à votre cousin. „

» Moi, vraiment ! – Trouvez-vous ? Allons je ferai de mon mieux pour le suppléer. »

» Prenons deux chaises et plaçons nous comme sur le théâtre. C’est ici, dit-on, que s’est faite l’éducation de la famille. Ah ! les bonnes chaises d’école ! Il me semble que je vois des petites filles qui tout en apprenant leur leçon frappent des talons contre les bâtons de traverse. La prudente institutrice ne croyoit pas qu’elles servissent jamais à figurer sur la scène. Je me représente que sir Thomas arrivât des Indes à l’heure qu’il est, il seroit plus surpris qu’édifié. Il n’y a pas un coin de la maison qui ne résonne de comédie. Yates tempête dans la salle à manger. Henri et Marie sont sur les planches. — Si ceux là ne savent pas leur affaire, il y aura du malheur. — Comme je passois vers la porte avec Rushworth, nous les avons justement trouvés au moment critique, c’étoit l’endroit où l’on est convenu de ne pas s’embrasser. Le pauvre garçon faisoit une assez triste mine, et moi j’ai vîte cherché un prétexte pour l’emmener. A présent, à notre affaire. „

Lorsqu’elles eurent commencé la scène, Edmond arriva. Il venoit demander à Fanny le même service que Flora. Cette rencontre parut agréable à tous trois et valut à Fanny des éloges très-animés sur sa complaisance. Cependant le plaisir qu’elle en ressentit fut de courte durée. Le moment de l’épreuve approchoit, et Fanny pensoit qu’elle alloit devenir pour eux un personnage bien insignifiant. Edmond pressa Flora de répéter avec lui. Elle fit quelques façons, mais au fond du cœur elle en mouroit d’envie. Fanny fut priée de faire ses observations, de donner ses conseils, et de critiquer sans ménagemens. Hélas ! elle en étoit si peu capable que la tâche de souffleur étoit déjà trop forte pour elle. Sa distraction fut mise sur le compte de l’ennui et de la fatigue. On lui fit mille excuses de l’avoir dérangée. Elle répondit par des complimens et fit bonne contenance jusqu’au bout ; mais il lui en avoit plus coûté qu’elle ne l’avoit cru d’avance ; et plus que personne, du moins elle l’espéroit, ne pouvoit jamais le soupçonner.

Le soir on illumina le théâtre, et une répétition dans les formes commença. Au milieu d’une déclaration d’amour faite avec beaucoup de naturel par Henri, et lorsqu’il pressoit tendrement la main de Marie contre son cœur, Julia entra avec une physionomie toute renversée, en disant : « Voilà papa qui arrive. „

Le sentiment d’être pris en faute fut malheureusement pour les enfans de sir Thomas celui qui se manifesta le premier. Ils se regardèrent les uns les autres sans pouvoir prononcer une parole. Henri cependant ne perdit point la tête. Il profita du trouble général pour retenir la main de Marie. Julia qui s’en aperçut, devint aussi rouge qu’elle avoit été pâle un moment auparavant, et sortit en disant : « Pour moi du moins, je ne crains pas les regards de mon père. „

Ses frères la suivirent il n’y avoit pas à hésiter. Marie s’achemina après eux, sans faire attention à Rushworth qui lui avoit déjà demandé dix fois ce qu’il devoit faire. Une seule chose l’occupoit. Elle n’avoit plus de doute sur la passion de Henri ; et le déplaisir de son père ne la touchoit que foiblement.

Fanny resta avec les Crawford et M. Yates. Ses cousins n’avoient pas eu le temps de songer à elle ; et son extrême timidité la retenoit. Toute sa sollicitude se portoit sur Edmond. L’idée qu’il avoit encouru le mécontentement de son père, et seroit confondu dans le blâme que les autres avoient mérité, lui faisoit une peine infinie. Elle plaignoit aussi son oncle en pensant au trouble que cet incident mêleroit à des momens qui auroient pu être si doux pour lui et pour sa famille. Tandis qu’elle étoit tremblante d’émotion, les Crawford faisoient leurs doléances sur cette interruption ; aussi désagréable qu’inattendue. Mr Yates se flattoit encore que ce ne seroit qu’un retard, mais les Crawford, qui savoient mieux à qui ils avoient affaire, ne doutoient point de la clôture finale du théâtre.

Ils se retirèrent sans prendre congé, et proposèrent à Mr. Yates de les accompagner au Presbytère. Celui-ci ne voyoit aucune raison de croire qu’il ne fut pas très-bien venu auprès de sir Thomas, et attendoit seulement pour se faire présenter à lui que la première vivacité des embrassemens fût passée. Fanny un peu remise de son trouble, et craignant qu’une plus longue absence ne fut prise en mauvaise part, se leva pour aller rejoindre ses parens. Arrivée à la porte du sallon, elle eut besoin de courage pour l’ouvrir ; mais en entrant, elle entendit sir Thomas prononcer son nom avec un accent de bonté qui dissipa ses craintes. « Où donc est ma petite Fanny ? „ disoit-il. « Pourquoi ne la vois-je point parmi vous ? „ Elle s’avança vers lui, et il l’embrassa tendrement en observant avec plaisir combien elle étoit développée et embellie. Le cœur de Fanny battoit de joie et de reconnoissance, jamais son oncle ne lui avoit témoigné autant d’affection. Il s’informa avec intérêt de ses parens et sur-tout de son frère William. Fanny trouva que son oncle étoit fort changé. Les fatigues d’un long voyage l’avoient vieilli plus encore que le cours des années. Elle éprouva une espèce de remords de n’avoir pas eu jusqu’alors autant d’attachement pour lui qu’elle l’auroit dû, et s’affligeoit en prévoyant qu’il ne trouveroit pas dans son intérieur le repos et les jouissances domestiques dont il étoit privé depuis si long-temps. On se rassembla autour du feu. Sir Thomas se félicita d’avoir trouvé toute sa famille réunie quoiqu’il ne fût point attendu. Rushworth avoit été accueilli par lui comme en faisant déjà partie. Sa figure n’avoit rien que de prévenant, en sorte que le premier abord fut tout à fait en sa faveur. Lady Bartram qui ne voyoit jamais rien au-delà de ce qu’on vouloit lui faire voir, étoit parfaitement contente et tranquille. Son temps avoit été bien employé ; elle pouvoit montrer à son mari un meuble de tapisserie qu’elle avoit fait pendant son absence, et ne doutoit point qu’il n’eût également lieu d’être satisfait du compte qu’il recevroit de tout ce qui s’étoit passé chez lui.

Mistriss Norris n’avoit pas une sécurité aussi entière, et quoique sa pénétration n’allât pas bien loin, elle entrevoyoit que sur quelques points, son beau-frère pourroit avoir du mécontentement ; aussi s’applaussissoit-elle beaucoup de la présence d’esprit avec laquelle elle avoit fait disparoître le manteau de satin orange qu’elle essayoit sur ses épaules, au moment de l’arrivée ; mais elle ne pouvoit se consoler de n’avoir pas été la première à répandre la nouvelle dans la maison, ni de ce que sir Thomas ne vouloit pas dîner, malgré ses instances réitérées, ce qui lui auroit donné le plaisir de mettre la cuisine sans dessus dessous et de harceler les domestiques.

Lorsque l’échange des questions et des réponses réponses fut un peu ralenti, lady Bartram qui étoit en train de causer plus qu’elle n’eût fait depuis des années, répandit de nouveau la consternation parmi ses enfans en disant. « Vous ne devinerez pas, mon ami, à quoi toute cette jeunesse s’est amusée dernièrement ; à jouer la comédie. Vous n’avez pas d’idée du mouvement que cela a mis dans la maison. Au reste, je ne m’en suis pas beaucoup mêlée, mais j’ai pourtant dit mon mot par-ci par-là. „

» Réellement, » répondit sir Thomas, « et quelle pièce ont-ils représentée ?

» Moi, je ne me souviens jamais du titre des ouvrages. Dites donc à votre père. »

„ Oh cela n’est point pressé, » interrompit Tom d’un air indifférent. « Ce n’est pas le moment d’ennuyer mon père de ces bagatelles. En deux mots voici ce que c’est ; l’automne a été si pluvieuse que nous avons eu l’idée de jouer quelques scènes entre nous pour égayer ma mère et faire passer le temps. Croiriez-vous que depuis le trois de ce mois il n’y a pas eu un jour où j’aie pu prendre mon fusil ; et même jusqu’alors nous n’avions pas fait grand chose, car nous avons voulu avant tout, vous ménager le plaisir de la chasse ; le gibier a été respecté, et vous trouverez vos bois pour le moins aussi bien peuplés qu’ils l’étoient avant votre départ. »

Tom réussit de cette manière à détourner la conversation, mais ce ne pouvoit être qu’un répit, car bientôt après sir Thomas se leva en disant qu’il se faisoit un vrai plaisir de retrouver sa chambre à coucher et toutes ses anciennes habitudes. À ces mots les alarmes se renouvelèrent. Sir Thomas sortit du sallon sans que personne eût le courage de le suivre. Edmond fut le premier qui se mit en mouvement ; et Tom se rappelant que Yates étoit resté seul sur le théâtre, courut le chercher, comptant un peu sur la volubilité de son éloquence pour soutenir le premier choc de la surprise. Il arriva tout à point pour voir la rencontre de son père et de son ami. Le premier avoit été attiré dans la salle du spectacle par la déclamation bruyante de Yates qui se démenoit en long et en large sur le théâtre, pour donner le change à sa mauvaise humeur.

Un spectateur indifférent auroit pu rire de la scène qui frappa les regards de Tom. La figure imposante de sir Thomas, produisit sur Yates la métamorphose la plus subite et la plus comique. L’emphase du rôle factice fit place à la politesse un peu gauche d’un homme qui se sent embarrassé de sa position, et qui s’indigne de pouvoir être déconcerté par quoique ce soit.

Tom cependant étoit moins disposé à plaisanter qu’à l’ordinaire. Il s’avança et présenta Yates comme son ami particulier. Sir Thomas fut peu satisfait de voir ce nouveau personnage ajouté à la liste nombreuse des amis particuliers de son fils ; mais il avoit trop d’usage du monde pour laisser voir son mécontentement. D’ailleurs, il ne vouloit pas que ce jour, qui le rendoit à sa famille, fût marqué par des témoignages de désapprobation. Il se contint même assez pour écouter un moment le bavardage de Yates, qui avoit repris son assurance accoutumée, et faisoit remarquer à Sir Thomas le goût et la convenance avec lesquels l’arrangement du théâtre avoit été exécuté. Il ne s’en tint pas là, et accompagnant Sir Thomas au sallon, il reprit 1e sujet que celui-ci auroit voulu écarter, et dit précisément tout ce qu’il auroit fallu taire. Les regards de Sir Thomas, qui se portoient alternativement sur ses fils et sur ses filles, disoient assez ce qu’il pensoit. Fanny se tenoit à l’écart, mais elle n’interprêtoit que trop bien ce langage. Il lui sembloit que les reproches de son oncle s’addressoient plus particulièrement à Edmond, comme à celui dans la sagesse duquel il avoit mis toute sa confiance. Yates ne s’apercevoit de rien. On avoit beau lui faire des signes, tousser, essayer de l’interrompre, il alloit toujours son train. Après avoir raconté l’origine et les progrés de ce plan de comédie, il ajouta. “ Le fait est, monsieur, que nous étions sur le point de faire une répétition générale lorsque tous êtes arrivé. Le commencement alloit bien et promettoit beaucoup. La dispersion d’une partie des acteurs empêche que nous ne reprenions la chose pour aujourd’hui, mais demain, si vous nous faites l’honneur d’assister à notre représentation, nous serons tous animés d’un nouveau zèle. Cependant nous réclamons votre indulgence, car nous n’en sommes qu’à notre coup d’essai. „

“ Vous me trouverez fort disposé à accorder mon indulgence, répondit Sir Thomas, avec un calme sérieux ; “ mais c’est à condition qu’il ne sera plus question de comédie. » Il ajouta d’un ton plus doux : “ je reviens chez moi pour être heureux, et on ne l’est point sans indulgence. » …

Le lendemain, Edmond eut une conversation avec son père, qui rétablit entr’eux la confiance la plus intime, mais Sir Thomas eut lieu de se convaincre toujours davantage des inconvéniens graves qu’entraîne le genre d’amusement que ses enfans avoient adopté ; sur-tout en égard à la position de Marie.

“ Nous avons tous participé plus ou moins, » dit Edmond, “ au tort que vous nous reprochez. Fanny seule en est absolument exempte. Son jugement et sa conduite ont été toujours d’accord. Elle ne trompera point vos espérances, mon père, et vous trouverez en elle tout ce que vous pouvez désirer pour l’enfant de votre adoption. „

Sir Thomas n’essaya pas de raisonner avec les autres sur un sujet dont il était plus impatient que personne d’effacer le souvenir, et fit mettre tout de suite la main à l’œuvre pour rétablir chaque chose à sa place dans la maison. Il se flatta que cette leçon indirecte leur suffirait, et crut plus prudent de ne pas mettre leur sincérité à l’épreuve en cherchant à approfondir les choses.

(Le départ de Henri, deux jours après le retour de Sir Thomas, détruit les espérances dont Marie s’étoit follement bercée. Jolia se console par la certitude que Marie ne sera pas plus heureuse qu’elle, et la cessation de cette cause de rivalité rapproche les deux sœurs. La présence de Sir Thomas change beaucoup la manière de vivre de sa famille. Il n’accorde pas assez aux goûts et aux habitudes de la jeunesse. Les relations de voisinage sont presqu’entièrement supprimées. Cette privation est vivement sentie par les demoiselles Bartram. Sir Thomas s’aperçoit bientôt que Rushworth est un homme extrêmement borné, et que Marie n’a aucune considération pour lui. Il juge de son devoir d’interroger sa fille, déterminé qu’il est à rompre le mariage, si cet entretien confirme ses craintes. Marie hésite un moment, mais elle se décide à persister. L’idée que Crawford pourroit se croire la cause de cette rupture, humilie son orgueil, et un desir impatient d’indépendance l’emporte sur tout autre sentiment. Elle dissimule si bien les vrais motifs de sa détermination, que son père se persuade, qu’à tout prendre, ce mariage convient à sa fille.

Marie quitte sans regret la maison paternelle, et Julia l’accompagne aux eaux de Brighton.

Fanny acquiert de l’importance et de l’intérêt dans la maison par l’absence de ses cousines. Flora lui fait beaucoup de prévenances et s’insinue dans son amitié, en dépit de son jugement, qui condamne souvent les opinions de Flora. Henri revient passer quelques jours à Mansfield. Edmond et Fanny se trouvent chez mistriss Grant au moment

de son arrivée).

Fanny se représentoit que Mr. Crawford seroit fort occupé du souvenir de ses cousines, mais il parut aussi gai qu’à l’ordinaire, et s’informa d’elles avec le ton de politesse générale qu’on a pour de simples connoissances. Cependant, lorsqu’Edmond et Mr. Grant furent engagés dans une conversation particulière, et tandis que Mistriss Grant faisoit le thé, il s’approcha de Flora, et avec un regard significatif qui déplut à Fanny, il lui dit : “ J’apprends que Rushworth et sa charmante épouse sont à Brighton : il faut convenir qu’il est heureux, cet homme là. – Et Julia est avec eux ? „

“ Oui, » répondit sa sœur ; il y a environ quinze jours qu’ils sont partis. „

“ J’imagine que Mr. Yates les suivra de près. „

“ Oh ! nous n’avons pas entendu parler de Mr. Yates. Je ne pense pas qu’il joue un grand rôle dans les lettres de ces dames. Qu’en dites-vous, mistriss Price ? Croyez-vous que Julia aime à le rappeler au souvenir de son père ? „

“ Pauvre Rushworth ! » interrompit Henri. “ Il a perdu l’occasion de dire ses quarante-deux tirades. – Je doute que sa belle Marie soit jamais curieuse de les entendre. – Quel dommage quelle soit si mal associée ! elle lui est beaucoup trop supérieure. » Ensuite il s’adressa à Fanny avec une attention gracieuse et lui dit. “ J’espère que Rushworth aura su aprécier comme il le devoit votre extrême bonté pour lui. Je ne puis vous dire combien j’admirois la complaisance avec laquelle vous l’aidiez à apprendre son rôle. Si vous n’avez pas réussi à lui communiquer un peu du superflu de votre esprit pour suppléer à ce que la nature lui a refusé, ce n’est pas manque de bienveillance de votre part. „

Fanny rougit et ne répondit rien.

“ Tout cela a passé comme un songe agréable, » ajouta Henri. « Mais je me rappellerai toujours nos essais dramatiques avec un plaisir infini. Il y avoit tant d’intérêt ! nous étions si animés, si gais ! Chaque heure du jour amenoit quelque occupation, quelque espérance, avec ce léger mélange de difficulté, qui rend tout plus piquant. – Je n’ai jamais été plus heureux. „

“ Jamais plus heureux ! » dit Fanny en elle-même ; “ heureux ! en agissant contre votre conscience, en poursuivant un plaisir passager, aux dépends du bonheur d’autrui. Oh ! quelle perversité ! „

“ Nous avons été chanceux, continua-t-il, en baissant la voix pour n’être pas entendu d’Edmond, et sans se douter de l’impression qu’il faisoit sur Fanny. “ Une semaine de plus, et tous nos projets s’accomplissoient. J’aurois été bien loin de vouloir du mal à Sir Thomas, mais si nous avions disposé à Mansfiel des vents d’équinoxe, nous aurions pu très-innocemment retarder un peu la course de son vaisseau, et prolonger d’autant le calme dont nous jouissions.

Henri s’arrêta alors comme pour attendre une réponse. Fanny auroit voulu s’en dispenser, mais elle prit courage et lui dit, sans oser pourtant le regarder en face. “ Quant à moi, monsieur, je pense qu’il étoit temps que mon oncle arrivât ; et puisqu’il devoit en avoir du chagrin, il est fort heureux que les choses ne fussent pas plus avancées. „

Après avoir exprimé son opinion d’une manière aussi tranchée, Fanny rougit de sa propre hardiesse. Henri en fut surpris ; il la regarda d’un air de reflexion, et comme s’il eût reconnu qu’il avoit parlé légérement, il reprit avec gravité. “ Je crois que vous dites vrai, miss Price. Tout cela étoit charmant, mais nous commencions à oublier un peu les leçons de la prudence. „

Alors Henri changea la conversation et prit un ton de galanterie, auquel Fanny donna peu d’encouragement. „

Miss Crawford, que son esprit d’observations n’abandonnoit jamais, n’avoit point perdu de vue Edmond pendant son entretien avec le Dr. Grant.

” Ces messieurs, dit-elle, » me paroissent engagés dans une discussion bien intéressante. „

” La plus intéressante possible, » répondit Crawford, ” car il s’agit des moyens de s’enrichir. Le docteur donne d’excellentes instructions à ce jeune homme sur la régie de son futur bénéfice ; j’ai entendu qu’il en étoit déjà question à table. Le moment n’est pas éloigné où il devait entrer en fonctions, et je suis charmé d’apprendre qu’il fait une bonne affaire. Un revenu de 700 liv. sterl. Pour un cadet de famille, cela ne va pas mal ; et puis fort peu de peine. J’imagine qu’il s’en tirera avec trois ou quatre sermons par année dans les grandes solemnités. „

“ C’est une chose curieuse, » dit Flora en riant, “ de voir comme les gens qui ont leur fortune faite sont modérés dans l’estimation des besoins d’autrui. Je crois qu’il faudroit retrancher beaucoup de vos fantaisies, si vous étiez réduit à 700 livres de rente. „

“ Cela est vrai, mais tout est comparatif : les habitudes font une grande différence ; et je dis que pour un second fils, même de Baronet, c’est une fortune très-honnête. „

Flora dissimula l’intérêt qu’elle prenoit à cette question, sous un air d’indifférence, et bientôt la conversation devint générale.

“ Mon cher Edmond, » dit Henri, “ comptez que je viendrai tout exprès entendre votre premier sermon. Je me fais un devoir d’encourager les talens naissans. Quand est-ce que vous nous mettrez à même d’en juger ? Voilà miss Price qui se joindra à moi, j’en suis sûr, pour applaudir à vos succès. Personne n’aura moins de distractions qu’elle ; et puis, nous prendrons des notes pour consigner les plus beaux passages dans nos tablettes. Ne manquez donc pas de m’avertir lorsque vous prêcherez. „

“ Je m’en garderai bien, » dit Edmond. “ Vous me déconcerteriez beaucoup, et qui pis est, je saurois que vous en avez l’intention, ce qui me seroit plus pénible de votre part que de tout autre. „

Si cette manière de répondre à une moquerie ne désarme pas la malice, pensoit Fanny, il faut qu’elle soit bien invétérée.

Flora ne pardonnoit point à Edmond sa persévérance dans une carrière dont elle avoit cherché à le dégoûter par tous les moyens en son pouvoir. Elle lui avoit même laissé comprendre qu’elle ne se décideroit jamais à épouser un ecclésiastique, et son amour-propre blessé combattait fortement le penchant qui l’entraînoit vers Edmond. Elle résolut de jouer l’indifférence, et de ne pas sacrifier les calculs de la raison à un sentiment romanesque.

Le lendemain, Henri annonça l’intention de passer une quinzaine de jours à Mansfield, et de faire venir ses chiens pour chasser. En cachetant un billet, par lequel il donnoit cette commission à ses gens, il se retourna vers Flora, et voyant qu’elle étoit seule dans le sallon, il lui dit : “ j’ai aussi une autre espèce de chasse en vue. Devinez un peu à quoi je compte employer mes loisirs, car je suis trop paresseux pour courir tous les jours avec ma meute. „

“ Mais en vérité je ne sais pas trop. Vous ne pourriez rien faire de mieux, mon cher frère, que de vous promener beaucoup avec moi, tantôt à pied, tantôt à cheval. „

“ Assurément, ma chère sœur, ce projet là m’est fort agréable ; mais ce n’est pas ce que j’entends. Il faut un nouvel aliment à l’activité de mon esprit. Mes facultés s’engourdissent dans le repos. Un peu d’amour me réveilleroit, et j’ai jeté les yeux sur Fanny Price. „

“ Bon ! quelle folie ! ne vous suffit-il pas d’avoir tourné la tête à ses deux cousines ? „

“ Non ; celle-ci a beaucoup plus d’attrait pour moi. Vous n’avez point d’yeux vous autres femmes pour ces sortes de choses. Vous avez vu Fanny tous les jours, et vous ne vous êtes pas aperçu de l’étonnant développement de graces et de beauté qui s’est fait chez elle depuis six semaines. c’est inouï ce qu’elle a gagné. A peine l’avois-je regardée, moi ; mais à présent c’est une charmante figure, pleine d’expression ; une tournure élégante, les mouvemens les plus agréables ; un ensemble délicieux. Elle a grandi de deux pouces au moins depuis le mois d’octobre.

“ C’est qu’alors vous la voyiez à côté de ses cousines, qui sont de grandes femmes ; et puis elle se met avec plus de goût. Voilà, je gage, tout le secret de ce merveilleux changement. Moi, je l’ai toujours trouvée assez jolie. Ses yeux sont d’un brun un peu trop clair, mais elle a un sourire fin ; elle gagne à être vue souvent. Vous pensiez à autre chose cette automne. A présent que vous n’avez personne qui mette en jeu votre imagination, vous vous avisez de découvrir dans Fanny mille perfections qui n’existent que dans votre tête. „

Henri ne répondit à cette accusation qu’en souriant, mais un moment après, il dit à sa sœur. “ Je ne sais point encore comment je m’y prendrai avec miss Fanny. Dites-moi un peu quel est son caractère. Hier, il m’a été impossible de la faire parler. Jamais je ne me suis donné autant de peine pour plaire avec si peu d’effet. J’en suis vraiment piqué. Ses regards semblent me dire : “ je ne veux pas vous aimer. – Nous verrons si elle soutiendra la gageure. „

“ Que les hommes sont enfans ! » dit Flora. “ Il leur faut des jouets toute leur vie. Prenez garde cependant, que cela ne devienne pas sérieux. Un léger essai de coquetterie pourra lui faire du bien, à la bonne heure ; mais je vous avertis que je ne veux pas que vous la rendiez malheureuse, car c’est la meilleure petite créature qui existe, et qui a tout plein de sensibilité, „

“ Ce qui peut vous tranquilliser, » répondit Henri, “ c’est que je n’ai que quinze jours à lui donner. Vous voyez bien que cela ne suffit pas pour la faire mourir de chagrin, ou autrement, elle auroit un cœur si tendre que rien ne pourroit le sauver. Non, croyez-moi, je n’ai point de mauvais desseins. Je veux seulement qu’elle me regarde avec complaisance, qu’elle me sourie tout en rougissant, qu’elle ménage pour moi une place à ses côtés, et que je la voie tressaillir de joie, quand je m’approcherai d’elle. Je veux qu’elle sympathise à mes plaisirs et à mes peines, qu’elle s’efforce de me retenir à Mansfield, et qu’à mon départ, elle croie qu’il n’y a plus de bonheur pour elle. — Voilà simplement ce que je demande. „

“ Admirable modération, » dit Flora. “ Allons, je vois que je puis l’abandonner à son sort sans scrupule. „

Fanny avoit heureusement au fond du cœur un préservatif plus efficace que les recommanditions de miss Crawford. Sans cela, il n’est pas bien sûr que son jugement eût été à l’épreuve de la séduction d’un homme qui avoit mille moyens de plaire, et beaucoup de discernement pour les employer à propos.

(William Price, le frère aîné de Fanny, qui a été placé dans la marine, obtient un congé après sept ans de service pour venir voir ses parens. Il écrit à sa sœur en lui annonçant sa visite, et suit de près sa lettre. Fanny acquiert un nouveau mérite aux yeux de Henri par son amitié pour William. Celui-ci est un jeune homme d’un caractère énergique et loyal, qui inspire beaucoup d’estime et une sorte de respect à Henri. Il envie cette fraîcheur de sentiment, cette vigueur d’ame, que les habitudes et les maximes du monde affoiblissent et détruisent. Sir Thomas voit avec plaisir l’impression que sa nièce paroît faire sur Mr. Crawford. Il imagine de donner un bal à la jeunesse du voisinage pour introduire Fanny dans la société et lui donner l’usage du monde, qu’elle n’a pu acquérir jusqu’alors. Quoique cette circonstance donne lieu à quelques développemens qui ne sont pas étrangers à l’intérêt, nous supprimons les détails de la fête, qui ressemblent assez à ceux qu’on trouve dans tous les romans d’aujourd’hui. Le lendemain du bal, William et Henri partent ensemble pour Londres ; ce dernier fait un mystère à sa sœur du but de cette course. Edmond va passer une semaine chez un de ses amis. Fanny éprouve un grand vide en son absence, mais aussi une espèce de soulagement, en voyant qu’Edmond n’est pas complètement sous le charme d’une femme qu’elle ne croit pas faite pour le rendre heureux. Flora, en revanche, commence à craindre qu’il ne lui échappe, et regrette de ne l’avoir pas assez ménagé. – Henri revient au bout de peu de jours).

Le lendemain de son retour au presbytère, Henri alla faire visite chez lady Bartram. Il avoit dit à sa sœur qu’il n’y resterait que dix minutes, mais au bout d’une heure il n’étoit point encore revenu. Flora, qui l’attendoit dans le jardin, ne comprenoit rien à ce retard. Lorsqu’enfin elle le vit arriver, elle courut à sa rencontre et fut fort étonnée en apprenant qu’il avoit passé tout ce temps avec lady Bartram et Fanny.

Il avoit l’air absorbé, et au lieu de répondre aux questions de Flora, il la prit par le bras et continua à marcher avec elle sans rien dire. Après quelques momens de silence, il s’écria : « jamais je n’avois trouvé Fanny si charmante !…. Seriez-vous bien surprise, ma sœur, si je vous disois que je suis décidé à l’épouser ? „

Flora eut en effet besoin que son frère lui répétât bien positivement que telle étoit sa résolution, pour y croire tout-à-fait. Mais cette idée, quoique nouvelle, lui fit une impression agréable. Sous plusieurs points de vue, elle pouvoit favoriser ses propres desseins.

“ Oui, ma sœur, » ajouta Henri, “ je vous avoue que je suis pris au piège que je voulois tendre à cette aimable Fanny. Elle a fait de moi un autre homme. Je n’ose encore espérer d’avoir fait de grands progrès dans son cœur ; mais le mien est fixé pour la vie. „

“ Il faut convenir, » dit Flora, « que cette petite fille est née sous une heureuse étoile. Miss Price ne devoit assurément pas s’attendre à un mariage aussi avantageux ; mais cela n’empêche pas que votre choix ne soit fort bon, et je vous assure que je croîs à votre bonheur presqu’autant que je le désire. Vous aurez là un petit ange de douceur, toute reconnoissance connoissance et dévouement : cela vous va on ne peut pas mieux. – Quelle joie dans sa famille ! Je me représente les exclamations de mistriss Norris. – Mais dites-moi donc tout ; il me reste mille choses à savoir ; cela me paroit si curieux. – Quand avez-vous commencé à y penser sérieusement ? »

Il auroit été difficile à Henri de répondre à cette question, quoiqu’il lui fût agréable de rechercher la trace de ses premières imressions, mais Flora ne lui en laissa pas le temps et l’interrompit au milieu de ses souvenirs en lui disant. “ Je gage que je sais à présent pourquoi vous avez été à Londres. Vous vouliez consulter l’amiral. „

“ Non, non, ma sœur. Vous n’avez pas deviné. Mon oncle est la personne du monde que je consulterois le moins sur une pareille affaire. Il déteste le mariage et ne suppose pas qu’il puisse être autre chose qu’un calcul de fortune. Cependant je suis persuadé que s’il connoissoit Fanny, elle le convertiroit ; car elle réalise précisément l’idéal de perfection dont il nie l’existence. Je ne lui ferai part de mon mariage que lorsque je serai engagé irrévocablement. „

« Enfin, si ce n’est pas le secret de votre voyage à Londres, du moins Fanny y est pour quelque chose. Ma curiosité ne va pas plus loin ; mais vous n’avez pas d’idée combien tout cela m’intéresse. J’en aurai pour long-temps à m’étonner et à faire des questions. Qui auroit jamais cru que le séjour de Mansfield déciderait de votre sort !…. Mais en vérité plus j’y pense, et plus j’approuve votre choix. Vont êtes assez riche pour prendre une femme sans dot. La famille est honorable. – La nièce de Sir Thomas te présentera fort bien dans le monde comme l’épouse de Henri Crawford. – Mais, dites-moi où en sont les choses ? est-elle préparée à ce haut degré de félicité ? „

“ Elle n’en sait encore rien. „

“ Qu’attendez-vous donc ? „

“ Je saisirai la première occasion. Cela n’est pas si facile qu’avec ses cousines. Cependant je n’ai pas de doute sur le résultat. „

“ Oh ! je le croit bien. En supposant même qu’elle n’aît pas déjà de l’inclination pour vous, ce qui n’est guères probable, elle sera profondémeht touchée et reconnoissante d’une préférence aussi flatteuse. Cependant, je suis convaincue que s’il y a une femme au monde qui soit supérieure à des motifs d’ambition, c’est Fanny. Si elle étoit sûre de ne pas vous aimer, elle vous refuseroit ; mais comment ne vous aimeroit-elle pas ?…

“ Henri ne demandoit pas mieux que de parler de Fanny. Sa sœur l’écoutoit avec plaisir, ensorte que l’entretien fut long et animé. La beauté, la grace, la bonté de Fanny étoient des sujets inépuisables. Il avoit observé mille traits de délicatesse, de modestie, de candeur ; mais ce qui lui plaisoit sur-tout en elle, c’étoit la douceur de son caractère. Quel est l’homme, en effet, qui ne met pas la douceur au premier rang des attributs d’une femme ? L’affection de Fanny pour son frère montroit qu’elle étoit capable d’une vive sensibilité. La possession d’un cœur si tendre devoit être d’un prix inestimable. Son esprit étoit prompt, son jugement sûr ; ses manières et tout l’ensemble de sa personne offroient l’image d’une ame pure et prouvoient un goût délicat. Mais ce qui mettoit le sceau à tant de qualités, et ce dont Henri avoit trop de sens pour ne pas aprécier tout l’avantage, c’étoit la rectitude des principes de Fanny. Il avoit peu réfléchi sur des objets sérieux. Ses notions de morale étoient vagues, cependant il sentoit obscurément, que l’élévation d’ame, le respect du devoir, la droiture du caractère, étoient chez Fanny le résultat de ces principes religieux qu’il connoissoit à peine.

“ J’aurois, » disoit-il, « une confiance entière et illimitée pour une telle femme, et c’est à mes yeux la base la plus sûre du bonheur conjugal. „

Flora partageoit l’opinion de son frère sur Fanny. “ Je conviens, » disoit-elle, « que je n’aurois pas deviné qu’elle vous inspireroit un pareil attachement, mais je ne doute point qu’elle ne le mérite. – Voyez comme tout cela a bien tourné. Vos intentions en commençant n’étoient assurément pas des meilleures. „

“ Je ne connoissois pas cette excellente créature : c’est là ma seule excuse ; mais elle n’aura jamais lieu de se plaindre du hasard qui l’a placée en mon chemin. Je la rendrai parfaitement heureuse : elle n’a pas été gâtée jusqu’à présent, la pauvre petite ! Je ne l’éloignerai pas de sa famille. Je louerai une habitation dans le voisinage de Mamfield, j’affermerai ma terre d’Everingham pour quelques années. „

“ Eh bien ! c’est charmant, » dit Flora, « nous vivrons tous réunis. »

Cette exclamation ne lui eut pas plutôt échappé, qu’elle auroit voulu la reprendre, mais Henri n’y vit pas finesse. Il comprit seulement qu’elle parloit de son séjour au presbytère, et répondit en lui disant qu’il espéroit bien qu’elle partageroit son temps entre sa sœur et lui.

“ Je suppose, » dit Flora, « que vous passerez les hivers à Londres et que vous y aurez une maison à vous. Je regarde comme une circonstance très-heureuse pour votre entière conversion, que vous ne viviez plus sous l’influence immédiate de notre oncle : encore quelques années et vous étiez perdu sans ressources. »

“ Je connois les torts de mon oncle, mais il est bon : il m’a tenu lieu de père. Ne donnez pas à Fanny des préventions contre lui, car je désire beaucoup qu’il s’établisse entr’eux une relation douce. »

Flora ne croyoit pas que cela fût possible, mais elle s’abstint de le dire, et ajouta seulement une réflexion sur le sort de sa tante défunte, en exprimant l’espérance que celui de Fanny seroit bien différent. Henri protesta avec chaleur, que son vœu le plus cher étoit de la rendre parfaitement heureuse, et revint avec complaisance sur les impressions qu’il avoit reçues dans cette dernière visite.

“ J’aurois voulu que vous la vissiez ce matin, chère Flora, si douce et si complaisante pour cette stupide lady Bartram, à qui elle consacre tous ses momens sans jamais avoir l’air d’y attacher aucun mérite, tant la reconnoissance et le dévouement lui sont naturels. Elle a une grace inimitable dans l’arrangement de ses cheveux. Ce matin, une boucle échappée tomboit sur son front, et vous n’avez pas d’idée du joli mouvement qu’elle faisoit de temps en temps pour la rejeter en arrière. Elle écrivoit un billet, et ne perdoit point cependant le fil de la conversation. Elle écoute avec esprit ; elle rougit aisément, et cela donne beaucoup de variété à sa physionomie. „

“ Je suis ravie, » dit Flora en souriant, “ de vous voir si complètement amoureux. Mais que diront Marie et Julia ? „

“ Je me soucie peu de ce qu’elles pourront dire ou penser. Elles comprendront à présent, la différence qu’il y a entre les agrément qui séduisent, et les qualités qui attachent. Je souhaite que cette découverte leur soit utile. Elles verront leur cousine traitée par tout le monde avec les égards qu’elle mérite, et je voudrois qu’elles pussent avoir honte de leur conduite passée vis-à-vis d’elle. Elles seront piquées au vif. Je m’attends au ressentiment de mistriss Rushworth. Son orgueil sera blessé ; mais je ne suis pas assez fat pour imaginer que son chagrin soit de longue durée. – Combien il me sera doux de voir ma Fanny honorée de tout ce qui l’entoure ; de penser que c’est moi qui l’aurai tirée de cet état de dépendance, d’infériorité, d’isolement, pour la placer dans un rang où tout son mérite puisse être aprécié. »

“ C’est fort bien, » répondit Flora, “ mais permettez-moi de vous dire que vous chargez un peu le tableau de sa situation présente pour faire ressortir la brillante perspective qui l’attend. Son cousin Edmond est pour elle un ami véritable.

“ Oui, cela peut être. Edmond se conduit bien avec elle. Sir Thomas aussi, à sa manière ; c’est-à-dire, avec l’exigeance et le ton sentencieux d’un oncle riche, qui est accoutumé à dominer. Mais Edmond et Sir Thomas que feroient-ils pour elle en comparaison de moi, qui la comblerai de tous les biens qui peuvent embellir l’existence d’une femme. »

(Henri étoit allé à Londres solliciter de l’avancement pour William, mais il n’avoit pas attendu le résultat de ses démarches, et c’est à Mansfield qu’il reçoit la lettre dans laquelle on lui annonce la promotion de William au grade de lieutenant. Il court porter cette nouvelle à Fanny, dont la joie, la reconnoissance et le trouble sont interprétés par lui comme des signes favorables à son amour. Il lui fait une déclaration très-animée, qui met Fanny dans une pénible alternative entre le sentiment de l’obligation que son frère vient de contracter, et le chagrin de devoir un tel service à des sentimens auxquels elle ne peut répondre. D’ailleurs, la conduite plus que légère de Henri avec ses cousines lui laisse une extrême défiance. Elle soupçonne qu’il tend un piège à sa vanité et ne sait quel ton elle doit prendre avec lui. Ses expressions douteuses, entre-coupées, ne détrompent point tout-à-fait Henri, mais au milieu de ses protestations, il entend la voix de son oncle, et sous prétexte d’aller lui apprendre l’avancement de William, elle s’échappe, et ne reparoît que lorsqu’elle s’est assurée que Crawford est parti. Celui-ci ne se tient point pour battu et revient le lendemain faire sa demande en forme à Sir Thomas).

Fanny qui aperçut Henri Crawfprd à quelques pas du château, s’enfuit précipitamment dans sa chambre. Au bout d’une demi heure, elle commençoit à espèrer que sa visite ne la regardoit pas, lorsqu’elle entendit quelqu’un dans l’escalier ; elle reprit toutes ses terreurs. C’étoit son oncle ; mais avant de dire à Fanny le sujet qui l’amenoit, il remarqua avec surprise qu’il n’y avoit point de feu à la cheminée quoique le temps fût très-froid.

Fanny n’avoit aucune envie de se plaindre de sa tante Norris, mais malgré ses ménagemens, il fut évident pour sir Thomas que c’étoit une économie de sa belle-sœur.

« Je reconnois là, » dit-il, « un systême de votre tante, qui est bon en lui-même, mais dont elle a fait dans ce cas-ci une application peu judicieuse. Elle pense qu’il est nuisible pour les jeunes gens d’être élevés d’une manière trop délicate. Je me suis bien aperçu quelquefois qu’elle pousseroit cela un peu loin à votre égard ; mais vous avez surement, ma chère enfant, un trop bon esprit pour en vouloir à votre tante. Vous comprendrez qu’il pouvoit lui paroître sage de vous préparer de bonne heure à la médiocrité de fortune qui devoit être votre lot. Soit que les événemens justifient ou non ce calcul, vous reconnoîtrez l’avantage des habitudes d’économie qui réhaussent le prix de l’aisance et apprennent à s’en passer. „

Ce petit préambule donna à Fanny le temps de se remettre.

„ Voulez-vous que nous causions un moment ensemble, “ lui dit-il avec un léger sourire « Vous ne savez peut-être pas que j’ai eu ce matin la visite de Mr. Crawford. N’êtes-vous point préparée, maintenant à ce que je viens vous dire ?

Sir Thomas vit Fanny si embarrassée à répondre qu’il n’insista pas. “ Mr. Crawford, continua-t-il, est venu me déclarer ses sentimens pour vous et le vœu d’obtenir votre main. Cette offre et la manière dont il la présentée, sont également flatteuses. Après cette communication, que Fanny écouta en silence, il entra dans les détails de l’entretien qu’il avoit eu avec Mr. Crawford, dont il avoit été parfaitement content. Il étoit tellement persuadé du plaisir que Fanny prenoit à l’entendre qu’il ne s’étonna point de ce qu’elle le laissoit parler sans l’interrompre. Enfin il se leva en lui disant : “ A présent, ma chère nièce, j’ai rempli la première et la plus importante partie de ma mission. Je vous ai montré les choses telles que je les vois, c’est-à-dire, comme présentant des avantages à la fois solides et brillans. Il ne me reste qu’à vous engager à descendre avec moi dans ma chambre, où vous trouverez quelqu’un dont l’éloquence sera surement encore plus persuasive que la mienne. „

L’impression de ces dernières paroles sur Fanny fut bien différente de celle que son oncle en attendoit, mais l’étonnement fut à son comble lorsqu’enfin forcée de s’expliquer tout-à-fait, elle manifesta une répugnance extrême à voir Mr. Crawford. “ Dispensez-moi, je vous en conjure, de cette entrevue, s’écria-t-elle. Il doit connoître ma façon de penser, à moins qu’il n’aît voulu se faire illusion. Je lui ai dit hier sans déguisement, que sa demande ne m’étoit pas agréable, et qu’il m’étoit impossible de répondre à ses sentimens. »

» Je crois que nous ne nous entendons pas, » dit sir Thomas en se rasseyant, « car je ne peux donner à ce que vous me dites, aucune interprétation qui aît le sens commun. Je sais qu’il vous a parlé hier de ses intentions, et je conçois qu’une première déclaration à laquelle vous ne vous attendiez probablement pas, vous aît jetée dans un embarras très-naturel à votre âge. Ce qu’il m’a dit de votre modestie, à cette occasion, m’a fait grand plaisir, et je vous ai bien reconnue là ; mais à présent qu’il s’adresse à vous par mon organe et avec mon approbation, je ne puis imaginer quel est le scrupule qui vous arrête. »

“ Vous êtes dans l’erreur, mon cher oncle. – En vérité, Mr. Crawford vous a induit en erreur s’il vous a dit que ma réponse pût être prise comme un encouragement. Je ne me rappelle pas exactement quelles ont été mes expressions, mais elles ne pouvoient lui laisser aucun doute sur le fond de ma pensée. Il est vrai que je ne prévoyois pas sa démarche d’aujourd’hui, sans quoi je l’aurois prévenue. Je l’ai toujours vue si léger que j’ai mis peu d’importance à ses paroles.

« Enfin, » dit sir Thomas, « quel peut être le résultat de tout cela ? Votre intention n’est surement pas de refuser Mr. Crawford. „

« Pardonnez-moi, monsieur, c’est bien ce que j’ai voulu dire. „

« Refuser Mr. Crawford ! par quelle raison ? sous quel prétexte ? „

« Parce que je sens que je ne puis l’aimer. „

« Cela est bien étrange ! Il y a quelque chose la dedans qui dérange toutes mes idées. Il se présente pour vous un établissement le plus avantageux à tous égards qu’il soit possible d’imaginer ; figure, esprit, fortune, réputation, Mr. Crawford réunit tout ce qui peut captiver le goût et décider le jugement. Ses alentours sons agréables, vous êtes liée avec sa sœur. J’aurois cru sur-tout que le service qu’il a rendu à votre frère seroit une puissante recommandation auprès de vous : il est fort douteux que mon crédit eût obtenu le même succès pour William. „

« Je vous assure que j’en suis bien reconnoissante, dit Fanny toujours plus embarrassée de la bizarrerie apparente de sa conduite.

« Il est impossible, » continua sir Thomas, „ que vous n’ayez pas vu en dernier lieu combien Mr. Crawford étoit occupé de vous. Ses attentions étoient extrêmement marquées. Votre manière de les recevoir a été parfaitement convenable, je me plais à vous rendre cette justice, mais, assurément vous n’aviez pas l’air d’en être importunée. – Je suis tenté de penser, mon enfant, que vous ne connoissez pas bien vous-même l’état de votre cœur. „

« Oh, ne le croyez pas, monsieur. Dans aucun moment je n’ai vu avec plaisir qu’il s’occupât de moi. „

Sir Thomas regardoit sa nièce avec une surprise croissante. « Ceci passe ma compréhension, » dit-il, « c’est une véritable énigme pour moi. „

Il s’arrêta là en fixant sa nièce, comme pour pénétrer dans les replis de sa pensée. “ Il n’y auroit qu’une supposition…, mais un instant de réflexion la rend tout-à-fait improbable. »

Fanny trembloit d’avoir à soutenir un examen plus approfondi, et sans bien savoir ce qu’elle avoit à cacher, elle craignoit une découverte. Sir Thomas commandant à son impatience, reprit avec beaucoup de sang-froid. “ Indépendamment de l’intérêt que le choix de Mr. Crawford doit lui mériter, c’est un désir louable dans sa position que celui de se marier jeune. Il y a beaucoup d’avantage, à ce qu’un homme qui a une fortune honnête se marie lorsqu’il a atteint l’âge de vingt-cinq ans, et je vois avec peine que mon fils aîné ne paroisse point encore disposé à choisir une femme. »

Ici le Baronet jeta un coop-d’œil scrutateur sur Fanny, puis il continua. “ Edmond est dans des circonstances différentes. Il doit penser au mariage, et si je ne me trompe, il a déjà formé quelque vœu à cet égard. Ne le croyez-vous pas comme moi, ma chère ? „


“ Oui, mon oncle, » dit Fanny à demi voix, mais avec assez de calme pour écarter de l’esprit de Sir Thomas un soupçon qui commençoit à s’élever.

La difficulté d’expliquer ce refus n’en devenoit que plus grande, et rassuré sur ce point, il étoit moins disposé à pardonner ce qui lui sembloit un caprice inexcusable. Il se leva et fit deux ou trois tours dans la chambre, puis il lui dit avec une expression qui commençoit à devenir sévère. “ Avez-vous quelque raison d’avoir mauvaise opinion du caractère de Mr. Crawford ? „

“ Non pas précisément, » dit Fanny, mais elle n’osa pas ajouter ce qu’elle pensoit de ses principes, car elle ne pouvoit le faire sans rendre compte à son oncle de ses observations, et sans jeter en même temps du blâme sur ses cousines. Sir Thomas prit un air plus grave encore, et s’arrêtant vis-à-vis de Fanny, il lui dit : « je vois qu’une plus longue discussion seroit également inutile et pénible ; mais il me semble qu’il est de mon devoir de vous faire sentir ce que votre conduite dans cette occasion a de répréhensible. J’attendois tout autre chose de vous. Jusqu’ici, vous m’aviez paru exempte de cette présomption, de cet esprit d’indépendance qui font des progrès efrayans parmi notre jeunesse, et qui, cher les femmes sur-tout, sont des défauts si choquans ; mais je vois que vous croyez pouvoir vous passer de conseils et vous décider par vous-même dans l’affaire la plus importante de votre vie, sans aucun égard à l’opinion de ceux que vous deviez naturellement prendre pour guides et qui ont quelques titres à votre confiance. „

Vous ne faites entrer pour rien dans votre détermination l’avantage de votre famille, les intérêts de vos frères et sœurs. Mr. Crawford est en homme bien né, d’un esprit distingué, d’un caractère aimable ; il a pour vous l’attachement le plus vif et le plus désinteressé ; et parce que vous n’éprouvez pas précisément l’espèce de sentiment qu’une imagination exaltée vous représente comme nécessaire au bonheur, vous rejetez sans examen, sans même prendre le temps d’y réfléchir, l’offre d’un établissement supérieur à tous égards à ce que vous aviez lieu d’espérer, et tel qu’il ne s’en présentera probablement jamais d’autre.

Si Mr. Crawford avoit demandé la main d’une de mes filles, je n’aurois point hésité à la lui accorder, et j’aurois été fort surprit que l’une ou l’autre de vos cousines eût refusé une offre pareille ; mais si elle l’avoit fait sans aucune attention, sans aucune déférence à mes avis, j’aurois regardé cela comme un manque d’affection et de respect, qui m’auroit été fort sensible. Je sais que je ne dois pas exiger de vous tout ce que comporte le devoir filial, mais, Fanny, je doute que votre cœur vous acquitte tout-à-fait du reproche d’ingratitude. „

Lorsque Sir Thomas en fut là de son chapitre d’accusations, et que le terrible mot d’ingratitude eut été prononcé, la pauvre Fanny pleuroit si amèrement, que la sévérité de son oncle en fut adoucie. “ Vous pleurez, mon enfant. Je comprends votre chagrin, mais j’espère que vous sentez les motifs qui ont dicté ce que je viens de vous dire, et je souhaite de tout mon cœur que vous n’ayez pas le tourment des regrets, quand il sera trop tard pour réparer l’effet d’une résolution précipitée. „

“ Je sens, » dit Fanny toujours en sanglottant, “ combien je dois avoir de tort à vos yeux ; mais il m’est impossible – tout-à-fait impossible. – Je ne pourrois faire son bonheur, et je serois moi-même malheureuse. „

Sir Thomas vit qu’il falloit laisser passer ce moment d’agitation un peu nerveuse, et sans croire que Crawford dût désespérer d’un changement favorable, il eut l’air d’être convaincu de l’inutilité de ses efforts.

“ Allons, mon enfant, » lui dit-il, “ séchez vos larmes, et tâchez de vous tranquilliser. Je vois bien qu’il faut que je me charge de votre réponse à Mr. Crawford, quoique j’eusse fort desiré que vous la fissiez vous-même. – Nous l’avons tenu trop long-temps en suspens. Allez faire un tour dans le jardin pour effacer la trace de vos larmes, et si cela peut vous soulager, je vous promets que la chose restera ignorée de vos tantes : il est inutile d’en parler à qui que ce soit. „


(Flora continue à ménager adroitement Edmond, qu’elle aime au fond du cœur plus qu’elle ne s’en doute elle-même, et se flatte toujours qu’il lui fera le sacrifice d’une vocation qui ne peut s’accorder avec les plans de vie qu’elle a formés. Edmond, attiré par le charme de l’esprit et d’un naturel aimable, craint que ces heureux dons ne soient gâtés par l’effet d’une mauvaise éducation et de l’absence des principes religieux.

Il ne peut se déterminer à faire une démarche qui l’engageroit irrévocablement et cherche à s’appuyer du jugement de Fanny, à qui il fait des demi confidences, dont elle voudroit bien être dispensée. Enfin Crawford et sa sœur quittent Mansfield pour un temps sans avoir renoncé à leurs espérances et à leurs projets.

Sir Thomas regrette vivement pour sa nièce l’établissement qui lui étoit offert ; il imagine qu’un peu de séjour dans la maison paternelle pourra servir de correctif à cette disposition romanesque à laquelle il attribue son refus. Il pense que la privation des douceurs de la vie dont elle a joui chez lui pendant plusieurs années, lui fera mieux apprécier les avantages de la fortune, et lui donnera la prévoyance qui lui manque.

Fanny accepte avec joie et reconnoissance la proposition que lui fait son oncle de l’envoyer passer deux mois à Portsmouth chez ses parens ; et son frère qui doit s’y embarquer l’accompagne).

Le mouvement du voyage, plaisir nouveau pour Fanny, et le bonheur d’être avec William, adoucirent les regrets du départ. Lorsqu’à la première poste, il fallut renvoyer l’équipage de sir Thomas, Fanny fit ses adieux au bon vieux cocher, et le chargea de ses souvenirs pour toute la famille sans trop d’attendrissement.

Pour William, il étoit d’une gaité folle, il trouvoit partout des sujets de plaisanterie, et l’on peut croire que la conversation entre le frère et la sœur ne manquoit pas non plus d’objets d’intérêt. Celui sur lequel William revenoit avec le plus de complaisance c’étoit son admiration pour la Sally, bâtiment sur lequel il devoit faire sa première expédition, comme sous-lieutenant. Il la voyoit déjà engagée dans quelque action glorieuse, à la suite de laquelle il obtenoit de l’avancement ; il avoit sa part dans quelque bonne prise et l’employoit à acheter une jolie petite chaumière, où Fanny et lui finiraient doucement leurs jours ensemble. Il savoit qu’elle avoit refusé la main de Crawford ; mais quoiqu’il déplorât son indifférence pour un homme dont sa reconnoissance lui exageroit le mérite, il étoit trop ami de la liberté pour ne pas approuver l’usage que sa sœur en avoit fait, et il s’étoit même abstenu de lui en parler.

Fanny, cependant, ne pouvoit pas se flatter que Crawford eût renoncé à ses espérances. Elle ne recevoit pas une lettre de Flora où il n’y eût quelques lignes de lui qui trahissoient sa confiance dans l’avenir. Cette correspondance, ainsi que Fanny l’avoit prévu, étoit souvent une occasion de peine, indépendamnant de la facilité qu’elle donnoit à Henri pour renouveler ses protestations de constance ; car Flora avoit un style charmant ; elle exprimoit son attachement pour Fanny de la manière la plus aimable, et Edmond trouvoit toujours moyen de se faire lire ces lettres ; il falloit qu’elle vit le plaisir avec lequel il écoutoit, qu’elle entendît l’éloge mille fois répété de son esprit, de sa sensibilité, de sa grâce. Fanny comprenoit bien que Flora ne faisoit pas tant de frais pour elle seule, et cette idée lui faisoit espérer que lorsqu’elle ne seroit plus à Mansfield la correspondance seroit moins vive.


Les jeunes voyageurs firent leur route sans accident et arrivèrent à Portsmouth à la fin du second jour. Fanny étoit fort émue ; un mélange confus de souvenirs, d’espérances, de doutes, l’agitoient intérieurement. La voiture s’arrêta dans une rue étroite. Une servante qui attendoit à la porte de la maison où logeoit la famille Price, s’avança avec empressement, et au lieu d’aider les voyageurs à descendre, elle se hâta de dire à William que la Sally étoit sortie du port, et qu’un des officiers de l’équipage étoit venu le chercher. A peine eut-elle le temps de faire sa commission, qu’un jeune garçon de onze ans, accourut tout essoufflé et la poussant de côté pour se faire place, il s’écria. “ Te voilà bien à propos. Il y a une heure que nous t’attendons. Sais-tu que la Sally a été lancée ce matin ; on ne peut rien voir de plus beau. Mr. Campbell est venu ici à quatre heures te demander. Il va joindre la Sally ce soir, et il espéroit que tu serois arrivé pour aller avec lui ; on croit qu’on aura les ordres demain ou après demain. » Pendant tout ce discours, William descendit de voiture et donna la main à Fanny. Elle embrassa son jeune frère, qui jusqu’à ce moment avoit été trop occupé de son idée pour faire grande attention à elle. Il faut dire à sa justification, que c’étoit pour lui un objet du premier intérêt, car il devoit accompagner William comme matelot. Après avoir traversé une allée étroite, Fanny se trouva dans les bras de sa mère, qui l’accueillit fort tendrement, et dans les traits de laquelle il lui fut doux de revoir l’image de sa tante Bartram. Susanne et Betty ses deux sœurs se précipitèrent à sa rencontre. La première étoit une jolie personne de quatorze ans, grande et bien faite, l’autre un enfant de cinq ans, la cadette de la famille.

On la fit entrer dans une chambre si petite, qu’elle ne crut point d’abord que ce pût être là qu’on se réunissoit, mais elle s’applaudit de n’avoir pas manifesté son doute, lorsqu’elle vit qu’on étoit en effet dans le sallon de compagnie. Mad. Price n’avoit au reste pas le temps d’observer les impressions de sa fille. Après le premier moment donné à Fanny, elle retourna à la porte de la rue pour recevoir William, et lui répéter l’histoire de la Sally, qu’il avoit déjà entendue deux fois, « Nous sommes pris au dépourvu, » ajouta-t-elle, « trois jours plus tôt que nous n’avions compté. Je suis dans un souci terrible pour la pacotille de ton frère Samuel. Jamais tout ne sera prêt à temps, car les ordres peuvent arriver demain. Cette idée me bouleverse. Et ne faut-il pas que tu te rendes à Spithead aussi ? – Moi qui comptois que nous passerions notre veillée si tranquillement ! – et puis tout arrive à-la-fois. „

William avec sa gaieté ordinaire, tâcha d’écarter l’idée de ce qui pouvoit troubler le plaisir de la réunion, et ramena sa mère auprès de Fanny, en disant. “ Venez, venez ! vous n’avez presque pas vu cette chère petite. „

Ils rentrèrent ensemble, et Mad. Price, après avoir embrassé de nouveau sa fille et témoigné le plaisir de la revoir, commença à s’occuper des moyens de réparer les fatigues du voyage. “ Pauvres enfans ! » dit-elle. “ Vous devez être bien las. Que voulez-vous prendre ? Si l’on avoit su le moment de votre arrivée, on auroit préparé quelque chose ; mais, comme je disois à Susanne, qui sait ce qu’ils aimeront le mieux, de manger un morceau ou de boire du thé ? Enfin à présent, vous n’avez qu’à dire ; on fera comme on pourra. Nous sommes mal dans ce quartier-ci, parce que nous n’avons rien à portée. „ Ils assurèrent tous deux, qu’ils préféroient beaucoup le thé à toute autre chose. “ Eh bien ce sera plus tôt fait. Cours vîte, Betty mon enfant, dis à Rebecca de mettre chauffer l’eau et de tout préparer. C’est dommage que la sonnette soit gâtée, mais Betty est une bonne petite messagère. „

Betty alla et revint lestement, toute glorieuse d’être traitée comme une grande fille, devant cette belle demoiselle qui étoit sa sœur.

“ Quel pauvre feu nous avons là, »continua Mad. Price. “ Je gage que vous êtes transis de froid. À quoi Rebecca s’est-elle donc amusée ? moi qui lui avois tant recommandé de mettre du charbon dans la grille ! – Susanne, ma fille, tu aurois dû y faire attention. „

« Mais, maman, est-ce que je peux être partout ? » dit Susanne. « Vous savez bien qu’il a fallu que je transportasse mes effets dans l’autre chambre pour faire place à ma sœur. Rebecca n’a pas voulu me donner seulement un coup de main. „

La discussion fut interrompue par l’arrivée du cocher, qui venoit se faire payer ; ensuite il y eut une dispute entre Samuel et Rebecca sur la manière de transporter la malle de Fanny au second étage ; enfin on entendit la voix de Mr. Price, qui se plaignoit, dans un langage fort énergique, de trouver le bagage des voyageurs dans l’entrée étroite et obscure de l’escalier, et demandoit en vain qu’on apportât de la lumière. Fanny se leva pour aller à sa rencontre, mais on ne voyoit pas clair, et elle se rassit tristement en attendant que son père eût le temps de penser à elle. Il fallut entendre pour la troisième fois toute l’histoire de la Sally, entremêlée de beaucoup d’exclamations, pour ne pas dire de juremens à la façon des marins. William attendoit impatiemment que son père eût fini de parler pour lui présenter Fanny, qu’il paroissoit avoir complètement oubliée. Il l’embrassa cordialement en disant. “ La voilà, ma foi, grande, comme père et mère ; dans quatre jours, il faudra déjà penser à la marier. „ Ensuite il recommença la conversation avec son fils et ne s’occupa pas plus de Fanny que si elle ne les eût jamais quittés.

Il se passa près d’un quart d’heure avant qu’il fût possible d’obtenir de la complaisance de Rebecca qu’elle apportât une chandelle ; et comme l’espérance d’avoir du thé paroissoit encore assez éloignée, William se décida à monter dans sa chambre et à faire tous ses préparatifs pour revenir ensuite boire le thé tout à son aise avec Fanny. Au moment où il sortoit, deux petits polissons de huit et neuf ans , à faces colorées, se précipitèrent dans la chambre, pour voir leur nouvelle sœur et annoncer que la Sally étoit en rade. Ils revenoient de l’école, avec des habits troués et des souliers couverts de boue. Tommy, le plus jeune de ces deux enfans, étoit né depuis le départ de Fanny ; mais elle avoit vu Charles tout petit et se souvenoit d’avoir souvent aidé sa mère à le soigner ; celui-ci avoit un degré d’intérêt de plus à ses yeux ; elle auroit voulu le retenir quelques momens ponr le bien regarder, mais Charles n’étoit pas d’humeur à se laisser caresser, et aprés le premier embrassement, il s’échappa pour courir et faire du tapage dans la maison ; aussi la pauvre Fanny, qui n’étoit pas accoutumée à un tel vacarme, en eut bientôt la tête rompue.

Elle avoit vu alors toute la famille, excepté deux frères, qui étoient pour l’âge entr’elle et Susanne. L’un étoit commis dans un bureau du gouvernement, et l’autre contre-maître sur un vaisseau de la Compagnie.

Au tintamarre que faisoient Charles et Tom, se joignit bientôt une confusion de voix qui se répondoient d’un étage à l’autre. William se plaignoit de ne pas retrouver un de ses effets à la place où il l’avoit laissé ; il accusoit Rebecca de ce désordre, et Rebecca rejetoit la faute sur Betty. Mad. Price avoit oublié une réparation essentielle à l’habit de William, et s’en excusoit sur le trouble occasionné par le prochain départ de Samuel. Tous parloient à-la-fois et crioent à tue-tête. Ce logement étoit si petit, et les planchers si minces, qu’on ne perdoit pas une parole de ce qui se disoit d’un bout de la maison à l’autre.

Fanny étoit restée avec son père, mais elle avoit tout le loisir de se livrer à ses réflexions, car il lisoit une gazette, et s’étoit emparé de la seule lumière qu’il y eût dans la chambre. Elle se retrouvoit dans cette maison paternelle, qu’elle avoit tant désiré de revoir, au milieu de tous ceux qu’elle aimoit sans les connoître, et elle n’éprouvoit point le bonheur qu’elle s’étoit promise de cette réunion. Sa présence ne sembloit pas y avoir apporté la joie dont elle s’étoit flattée. Il étoit bien naturel que les intérêts de William l’emportassent de beaucoup sur les siens dans le cœur de ses parens : elle en avoit été séparée depuis sa première enfance, et l’affection ne se nourrit que par les soins réciproques. Elle se reprochoit de n’être pas raisonnable sur ce point ; mais si du moins on lui avoit parlé de Mansfield ! si l’on s’étoit seulement informé de ces chers amis qui avoient tant de droits à la reconnoissance de toute la famille ! Peut-être se hâtoit-elle trop de juger. Dans ce moment, un seul objet absorboit toute la sollicitude de ses parens.

Le tête-à-tête silencieux de Fanny et de son père étoit interrompu de temps en temps par les brusques entrées des enfant, qui se poursuivoient en renversant tout sur leur passage. Alors Mr. Price impatienté, quittoit sa lecture pour gronder et menacer, mais les petits drôles paroissoient accoutumés à ce langage et n’en tenoient compte. Lorsqu’ils furent las de courir et de sauter ils vinrent s’asseoir, mais les espiègleries continuèrent sourdement, et la présence de leur père n’empêchoit pas qu’il n’y eût même par momens, des explosions bruyantes de gaieté ou de malice.


Enfin l’arrivée du thé, dont Fanny commençoit à désespérer, vint faire une agréable diversion. Susanne, tout en se donnant du mouvement pour faire bouillir l’eau et préparer les beurrées, cherchoit à deviner si Fanny, accoutumée aux usages d’une maison opulente, ne trouvoit point ces petits offices un peu trop bourgeois. Cependant elle étoit bien aise de montrer son adresse et son activité. “ Si je n’avois pas été moi-même à la cuisine, “ dit-elle, « je crois que nous aurions attendu le thé jusqu’à demain. Rebecca ne fait jamais rien qu’on ne la talonne. Ma pauvre sœur doit avoir pourtant bien besoin de prendre quelque chose. „

Le calme se rétablit ainsi peu-à-peu dans la maison. Mad. Price et Betty vinrent s’asseoir auprès de la table à thé. William rentra avec son uniforme de lieutenant. Sa figure étoit plus noble et plus gracieuse encore sous ce nouveau costume. Fanny se leva toute émue ; elle le contempla un moment en silence, puis jetant les bras autour de son cou avec une effusion de sentimens mêlés de plaisir et de peine, elle pleura sans pouvoir s’en empêcher, mais bientôt craignant de paroître triste, elle essuya ses larmes, et s’amusa à regarder en détail les différens ornemens de l’habit de son frère. La promesse qu’il fit de revenir tous les jours à terre, jusqu’à-ce que la Sally mît à la voile ; et de conduire ses sœurs à Spithead avant son départ, ramena la gaieté générale.

Peu après, Mr. Campbell, chirurgien de l’équipage, et ami de William, vint le chercher. Graces à l’empressement de Susanne, il y eut moyen d’avoir une chaise et une tasse de thé pour Mr. Campbell. La conversation de ces messieurs s’anima et devint bruyante. Le moment du départ arriva ; William fit ses adieux ; tout le monde se mit en mouvement, car les trois petits garçons voulurent accompagner leur frère , malgré les objections de Mad. Price, et leur père sortit en même temps pour aller tendre la gazette à un voisin.

Fanny se flattoit qu’un peu de repos alloit succéder à tant d’agitation, mais la table à thé ne put être débarrassée qu’après que Rebecca en eut été sollicitée à plusieurs reprises ; et Mad. Price parcouroit la chambre en cherchant une manche de chemise que Betty découvrit enfin dans un tiroir de la cuisine, ensorte que rien ne paroissoit plus devoir troubler la tranquillité de la soirée. Mistriss Price eut alors le loisir de s’occuper de sa fille aînée, et de la questionner sur ses parens de Mansfield-Park. Un des premiers points sur lesquels sa curiosité s’exerça fut le gouvernement des domestiques. C’étoit le sujet éternel de ses doléances, et ce chapitre une fois entamé, il y en eut pour long-temps, car il la ramena sur ses griefs particuliers à l’égard de Rebecca, Susanne et Betty eurent chacune leur mot à dire, ensorte qne Fanny, tout en soupçonnant que les torts n’étoient pas entièrement du côté de la servante, s’étonnoit qu’on pût garder une personne qui n’avoit aucune des qualités d’un bon domestique.

En regardant Betty, Fanny se rappela une autre petite sœur qu’elle avoit laissée à-peu-près au même âge, et qui étoit morte depuis son départ. Ce souvenir lui étoit encore fort sensible, et elle auroit craint de rien dire qui pût réveiller l’idée de cette perte. Tandis qu’elle en étoit occupée, Betty lui montra de loin quelque chose qu’elle tenoit dans une main, en se cachant de Susanne avec l’autre, mais elle l’aperçut et s’élança vers la petite pour lui arracher ce qu’elle réclamoit comme lui appartenant. C’étoit un petit couteau d’argent. Betty se réfugia auprès de sa mère, qui la protégeoit toujours à tort et à droit contre Susanne. Celle-ci fut réduite à faire valoir ses droits, en disant que sa petite sœur Marie lui avoit fait présent de ce couteau à son lit de mort, et qu’il étoit bien dur qu’on ne lui permit pas de s’en servir, tandis que Betty trouvoit toujours moyen de le prendre, et qu’elle ne manqueroit pas de le gâter. Cette dispute ainsi que le ton de Susanne, firent une impression doublement pénible sur Fanny ; “ mon Dieu ! Susanne , » dit Mad. Price, “ que tu es ennuyeuse. N’aurez-vous jamais fini de vous chamailler pour ce malheureux couteau ? Aussi pourquoi vas-tu le toucher, Betty ? Tu sais bien que ta sœur gronde toujours. Je vois qu’il faudra que je le cache tout-à-fait, et alors vous ne l’aurez ni l’une ni l’autre. La pauvre Marie ne savoit guères quelle pomme de discorde elle jetoit entre vous deux, lorsqu’elle me le donna à garder deux heures avant d’expirer. – Pauvre chère ame ! Elle aimoit tant ce petit couteau, qu’elle vouloit l’avoir sous son chevet pendant tout le temps de sa maladie. A peine pouvoit-on encore l’entendre, lorsqu’elle me dit : il faut donner mon couteau à ma sœur Susanne, pour qu’elle se souvienne toujours de moi. – Hélas, mon Dieu ! ce fut sa dernière parole ; mais je dis toujours qu’elle est bien heureuse d’avoir été retirée de ce monde. C’étoit sa marraine, feue Mad. l’amirale Maxwell, qui le lui avoit donné, ce couteau – Pour toi, ma pauvre Betty, tu n’as pas le bonheur d’avoir une aussi bonne marraine. La tante Norris ne pense guères à toi. „

Fanny n’avoit en effet apporté de sa part à sa filleule que des complimens, et la recommandation d’être bien sage. Il est vrai qu’il avoit été question un moment de lui envoyer un vieux livre de prières, mais sur un plus mûr examen de la chose, ce mouvement de générosité s’étoit ralenti.


Fanny commençoit à avoir un besoin pressant de repos. La proposition que lui fit Susanne de la conduire dans sa chambre à coucher, lui fut très-agréable ; et tandis que Betty pleuroit pour qu’on lui permît de veiller encore un peu, elle s’échappa avec Susanne. Au même moment ses trois frères rentrant à-la-fois, mirent tout en rumeur de nouveau en demandant du pain et du fromage. Mr. Price de son côté appeloit Rebecca pour avoir un verre de rum, mais Rebecca étoit partout ailleurs que là où elle devoit être.

Si Fanny avoit pu rendre un compte bien sincère de ses impressions dans la première lettre qu’elle écrivit à sa tante Bertram le lendemain de son arrivée à Portsmouth, sir Thomas n’auroit pas cru la cause de Henri tout-à-fait désespérée, et il se seroit applaudi de sa propre sagacité. Cependant une nuit de repos, une belle matinée, l’absence des trois petits garçons, et l’espérance de revoir bientôt William avaient donné à Fanny une disposition d’esprit très-différente de celle de la veille.


Les jours suivans se passèrent tristement, et avant la fin de la semaine, William étoit parti sans qu’aucun des projets qu’ils avoient faits pour adoucir le chagrin de la séparation, eût pu se réaliser. Non-seulement William n’avoit point mené ses sœurs à Spithead, mais il n’avoit pu venir à terre que deux fois, et d’une manière si fugitive que Fanny n’avoit pas eu un moment pour causer avec lui. Elle avoit eu à décompter presque sur tous les points qui lui tenoient le plus au cœur, excepté l’attachement de ce bon frère dont la dernière pensée en quittant ses parens avoit été pour elle. Il revint même sur ses pas pour dire encore : « Je vous recommande notre chère Fanny, ma mère ; elle est fort délicate, elle a besoin de plus de ménagemens que nous autres ; ayez en bien soin je vous en prie. »

Fanny ne pouvoit pas se dissimuler que beaucoup de choses dans la maison de ses parens étoient fort différentes de ce qu’elle auroit désiré. Le désordre et le bruit y régnoient constamment. La subordination y étoit souvent méconnue. Rien ne s’y faisoit à propos et avec soin. Fanny savoit bien que la profession de son père ne lui avoit pas permis d’acquérir les avantages d’un esprit cultivé, ni les manières d’un homme du monde, mais il étoit plus grossier, plus négligent sur les devoirs de père, moins instruit que ne le comportoient les circonstances où il avoit vécu. Il n’avoit d’autre conversation que celle qui avoit rapport à son métier, d’autre lecture que les papiers publics et l’almanach de la marine, d’autre plaisir que de fumer et de boire.

Elle sentoit qu’elle ne feroit aucun progrès dans son affection. Lorsqu’il lui adressoit la parole, ce qui lui arrivoit rarement, c’étoit pour lui faire quelque plaisanterie de mauvais goût.

Fanny avoit éprouvé un mécompte bien plus sensible encore par rapport à sa mère, car elle s’étoit promise de grandes jouissances dans cette nouvelle relation, et chaque jour détruisoit quelqu’une de ses espérances. L’instinct maternel de Mad. Price s’étoit reveillé au premier moment, mais comme sa tendresse n’avoit pas d’autre source, elle s’étoit bientôt refroidie. Ses affections habituelles et ses nombreuses occupations avoient repris leurs cours et absorboient toutes ses facultés. D’ailleurs ses filles n’avoient jamais eu dans son cœur la même part que set fils. Betty étoit la seule pour laquelle elle eut du foible. William flattoit son orgueil maternel, les autres occupoient toute sa sollicitude, et faisoient sa joie ou son tourment.

Ses journées se passoient dans un mouvement continuel, et pourtant elle restoit en arrière sur mille objets. Elle sentoit la nécessité d’épargner, mais elle étoit mauvaise économe parce qu’elle manquoit de régularité et de jugement. Sans cesse mécontente de ses domestiques, elle ne savoit point les diriger, et soit qu’elle les reprît ou qu’elle supportât leurs défauts, elle n’obtenoît d’eux ni égards ni respect. Si elle eût été appelée à mener la vie d’une dame de château, elle auroit représenté au moins aussi bien que lady Bertram avec laquelle elle avoit beaucoup de rapport, mais elle n’avoit point naturellement les goûts et la capacité qu’exigeoient la situation où un mariage imprudent l’avoit jetée, et Mad. Norris auroit été à sa place une mère de famille plus respectable.

Fanny desiroit fort se rendre utile à sa mère et contribuer pour sa part à l’avantage commun de la famille. Elle auroit été très-fâchée de laisser croire que son éducation ne l’avoit pas rendue propre à tous les soins dont s’occupoient sa mère et sa sœur. Elle se mit à travailler fort assiduement pour le trousseau de Samuel. Elle se levoit matin et se couchoit tard, en sorte qu’avec son aide tout fut à-peu-près achevé ; mais elle ne comprenoit pas comment on auroit fait sans elle.

Quoique Samuel fût assez indiscipliné et peu sociable, elle le regretta, car il avoit plusieurs bonnes qualités. Il étoit susceptible de gagner beaucoup par un traitement raisonnable. Susanne ne manquoit pas de sens, mais ses avertissemens n’étoient pas toujours donnés à propos, ni appuyés d’une autorité suffisante. Fanny avoit déjà obtenu davantage en employant avec tact le raisonnement et la persuasion. En revanche ses tentatives pour aprivoiser un peu Tom et Charles furent si parfaitement inutiles qu’elle perdit le courage de continuer cette tâche. Heureusement pour la paix intérieure, ils passoient la plus grande partie du jour à l’école, mais l’arrivée du dimanche lui causoit un véritable effroi. Elle n’avoit guères plus de succès avec la petite Betty. C’étoit un enfant gâté dans toute l’étendue du terme ; elle ne haïssoit rien tant que son alphabet ; son séjour favori étoit celui de la cuisine, ce qui n’empêchoit pas qu’elle ne se plût à rapporter à sa mère tout ce qui s’y faisoit de mal.

Quant à Susanne, Fanny ne savoit pas bien encore qu’en penser. Son ton et ses procédés avec sa mère étoient en général très-peu convenables, quoiqu’il fût vrai que la raison étoit souvent de son côté. Elle manquoit essentiellement de douceur, et Fanny dont le caractère et les habitudes étoient si opposés à ce défaut, ne pouvoit lui pardonner ses violences avec ses frères et sa petite sœur, tout en convenant que sa patience étoit mise à de terribles épreuves.

Fanny avoit eu raison de croire que miss Crawford mettroit moins de vivacité dans sa correspondance lorsqu’Edmond ne seroit plus à portée de lire ses lettres ; mais ce qu’elle n’avoit pas prévu, c’est que son changement de situation les lui feroit désirer. La privation de tout plaisir de société, les rapports qu’elle avoit si long-temps entretenus avec Flora, et qui étoient liés à ses plus chers intérêts, donnoient un pris tout nouveau à cette relation, dans l’espèce d’exil où elle vivoit. Elle eut donc un mouvement de joie très-vif en voyant arriver une lettre de Flora et se seroit abonnée volontiers à en recevoir une semblable chaque semaine, quoiqu’elle ne lui apprit rien de fort intéressant.

Cependant Fanny trouva bientôt une véritable source de jouissances dans une connoissance plus approfondie de Susanne, et dans la conviction de lui être utile. En l’observant d’une manière suivie, elle vit qu’il y avoit de grandes ressources dans la bonté de son cœur et dans la droiture de son jugement. C’étoit une tâche bien nouvelle pour Fanny que d’avoir à diriger quelqu’un, elle qui avoit une opinion si modeste d’elle-même qu’à peine se fioit-elle à ses propres lumières pour ce qui la regardoit, mais Susanne lui montroit de la confiance et un grand désir d’obtenir son approbation. Elle résolut de mettre ces heureuses dispositions à profit pour l’avertir avec amitié de ce qui lui paroissoit repréhensible dans sa conduite et dans ses manières. Susanne cherchoit la vérité de bonne foi, et Fanny avoit la satisfaction de voir souvent le bon effet de ses conseils. Lorsqu’elle considérait l’éducation que sa sœur avoit reçue et l’ensemble des circonstances, elle admiroit qu’elle pût avoir conservé, au milieu de tant d’erreurs et de négligence, un esprit aussi sain et des intentions aussi droites.

Peu-à-peu il s’établit entre les deux sœurs une douce intimité et des communications plus étendues. Elles s’arrangèrent pour passer ensemble leurs matinées dans une chambre de l’étage supérieur, où elles étoient assez tranquilles. Susanne avoit de l’esprit naturel, Fanny regrettoit qu’il n’eût point été cultivé. Il n’y avoit pas de livres dans la maison, mais elle pouvoit disposer d’une petite somme que son oncle lui avoit donné en partant. Elle n’avoit encore fait usage de cet argent que pour acheter un joli couteau à Betty, afin qu’elle n’enviât plus celui de sa sœur. Elle se trouva donc assez riche pour s’abonner à un magasin littéraire et commencer avec Susanne un petit cours de lectures bien choisies.

Si Susanne devoit en retirer de l’avantage, il ne convenoit pas moins à Fanny d’avoir une distraction aux souvenirs et aux inquiétudes qui auroient pu troubler son repos, car elle avoit reçu une lettre de sa tante, qui disoit Edmond prêt à partir pour Londres. Il avoit annoncé à Fanny qu’il lui écriroit lorsqu’il auroit quelque chose de bien intéressant à lui apprendre. Elle n’avoit que trop compris ce que cela signifioit, et l’heure de la poste n’arrivoit jamais sans lui donner une vive émotion.

Il y avoit une semaine qu’Edmond dévoit être à Londres, et elle n’avoit rien reçu de lui. Elle faisoit plusieurs suppositions, qui tour-à-tour paroissoient fort probables : ou son départ avoit été retardé, ou il n’avoit pas encore vu miss Crawford, ou bien peut-être, il étoit dans les transports d’un bonheur trop grand pour pouvoir écrire.

(Tom Bartram fait une chute de cheval, dont les suites font craindre une maladie de langueur. Edmond se dévoue à le soigner et ajourne son projet de mariage. Il est d’ailleurs fort ébranlé dans ses résolutions par ce qu’il a vu de miss Crawford à Londres, où tout lui paroît avoir une influence fatale sur sa moralité. Crawford est attiré de nouveau par la coquetterie de Mad. Rushworth, qu’il revoit à Londres, et il l’enlève pendant une absence que fait son mari. Peu de jours après, Julia s’enfuit en Ecosse et se marie avec Mr. Yates. Sir Thomas, frappé à-la-fois de tous les coups les plus sensibles, se rend à Londres pour chercher la trace des fugitifs. Edmond l’y accompagne et va ensuite à Portsmouth, prendre Fanny pour la ramener auprès de lady Bartram. Susanne est invitée à la suivre, au grand contentement des deux sœurs. La tristesse d’Edmond pendant et après le voyage, paroît trop naturelle à Fanny pour qu’elle en suppose d’autres raisons que celles dont elle a connoissance. Il a cependant un chagrin qu’elle ignore, et ce n’est qu’au bout de quelques jours, qu’il lui en fait la confidence. Il a revu Flora, dans le moment où profondément affligé de l’opprobre dont sa sœur vient de se couvrir, il cherche une ame qui sympathise avec la sienne. Il ne trouve, au contraire, que légèreté, sécheresse, calcul d’intérêt dans la manière dont elle considère cet événement. Les mots d’extravagance, de sottise, de duperie, sont les seuls qu’elle emploie pour qualifier 1a conduite de son frère et de Marie. Il voit avec évidence que le respect humain est la seule règle de son opinion, qu’elle redoute les arrêts du monde, et non ceux de la conscience ; et que si la faute avoit pu rester cachée, elle l’auroit trouvée excusable. Edmond est révolté de ce langage. Elle s’en aperçoit, et tâche de raccommoder la chose avec son adresse ordinaire, mais le charme est rompu, et Edmond la quitte, bien déterminé à ne plus la revoir. Cependant il regrette son illusion, plus encore que la perte de ses espérances. Il déploré qu’une femme née avec des dispositions si heureuses aît été gâtée par l’exemple et les maximes d’un monde corrompu).

Quoique le cœur de Fanny fût toujours ouvert à une tendre sympathie pour les peines de ses amis, quoique celles d’Edmond en particulier la touchassent sensiblement, il étoit impossible qu’elle se refusât au sentiment du bonheur qui lui étoit rendu.

Elle se retrouvoit à Mansfield ; elle étoit utile aux objets de son affection ; elle en étoit aimée. Elle n’avoit plus de persécutions à craindre de la part de Henri ; mais quand elle n’auroit pas eu tous ces sujets de satisfaction, une seule chose changeoit son existence : Edmond n’étoit plus subjugué par miss Crawford.

La douleur de Sir Thomas étoit aggravée par de tristes retours sur quelques erreurs dans sa conduite comme père, auxquelles il attribuoit une partie des malheurs de sa famille. Il s’accusoit de foiblesse à l’égard de Mad. Norris, à laquelle il avoit laissé exercer dans sa maison une influence dont il auroit dû prévoir les suites. Il s’étoit accoutumé à elle comme à un mal pour ainsi dire nécessaire ; et il s’étoit beaucoup trompé, en croyant que sa propre sévérité, opposée à l’excessive indulgence de sa belle-sœur, en corrigeroit le mauvais effet. Le résultat avoit été, que ses enfans, contraints en sa présence, ne lui laissoient pas connoître leur véritable caractère, et que la flatterie de leur tante avoit d’autant plus de prise sur eux.

Sir Thomas se reprochoit aussi d’avoir cédé à des considérations d’un ordre secondaire lorsqu’il avoit permis que sa fille épousât Rushworth, malgré la conviction qu’il avoit acquise de ce qui leur manquoit à tous deux pour former une union solide et honorable.

Il reconnoissoit que l’éducation de ses filles avoit été superficielle. On leur avoit enseigné la théorie de la religion, mais on n’avoit pas mis assez d’importance à la leur rendre utile et chère dans la pratique. Le temps seul pouvoit adoucir l’amertume de ces réflexions par rapport à Marie ; mais Sir Thomas trouva dans ses autres enfans des compensations, plus grandes, qu’il ne l’avoit espéré. Julia, hnmiliée par le sentiment de sa faute, reconnut le besoin qu’elle avoit du pardon et de l’amitié de ses parens. Son mari étoit un homme fort léger, mais il mit beaucoup de prix à regagner l’estime de son beau-père, et y réussit en se conduisant d’après ses conseils. Tom apprit à réfléchir pendant la maladie sérieuse à laquelle il échappa. Il devint meilleur, car la souffrance lui enseigna à sentir pour les autres, et il s’attacha à rendre son existence utile.


Marie parut long-temps inaccessible à tout sentiment de repentir. Elle vécut avec Henri tant qu’elle eut l’espérance de l’épouser ; mais lorsqu’elle comprit qu’il falloit y renoncer, son humeur s’aigrit, sa passion changea en haine ; la punition des coupables se trouva dans la relation même à laquelle ils avoient tout sacrifié ; et ils se séparèrent volontairement.

Mad. Norris, dont l’aveugle partialité pour sa nièce sembloit augmenter à mesure que celle-ci se rendoit moins digne d’estime, intercéda pour obtenir son pardon et la réconcilier avec sa famille ; mais Sir Thomas auroit cru donner une espèce de sanction au vice en recevant Marie dans la demeure paternelle après un égarement aussi coupable. Cependant il étoit disposé à faire pour elle tout ce qui pouvoit se concilier avec le respect pour la morale publique, et garantir sa fille de nouveaux dangers en lui donnant les moyens de revenir au bien. Mad. Norris offrit de la suivre dans une province éloignée ; et on adopta ce parti, quoiqu’il ne fût peut-être pas autant du goût de la nièce que de celui de la tante.


C’est une injustice, sans doute, que, dans nos mœurs, le complice d’un tel désordre ne porte point une part proportionnée du blâme public ; mais Henri Crawford étoit de caractère à trouver dans ses propres réflexions un terrible châtiment de sa faute. Le sentiment d’avoir payé d’ingratitude l’hospitatité d’une famille respectable, d’y avoir porté le trouble et la douleur, et perdu ainsi l’espérance d’unir son sort à la personne qui seule pouvoit le rendre heureux, étoit pour lui un supplice cruel.

Après ce qui s’étoit passé, la relation de voisinage entre les familles Grant et Bartram devenoit pénible à soutenir. Les premiers firent une absence prolongée à dessein, et le docteur obtint un bénéfice à Westminster, qui l’éloigna pour toujours de Mansfield. Mad. Grant put alors offrir de nouveau un asyle à sa sœur. Flore en avoit assez de ses amis de Londres, de la vanité, de l’ambition. Le séjour de Mansfield lui avoit donné l’idée du bonheur domestique ; et dans le nombre des hommes que tentoient sa jolie figure et ses vingt mille livres sterling, aucun ne lui fit oublier Edmond. Celui-ci, à force de répéter à Fanny que jamais il ne trouverait une autre Flora, vint à découvrir que celle à qui il adressoit les plaintes d’un cœur déçu dans ses espérances, lui convaindroit peut-être beaucoup mieux. Il commença à croire, et réussit aisément à persuader à Fanny, que cette vive amitié de sœur qu’elle lui portoit, seroit une très-bonne base d’amour conjugal.

  1. Les
    parties résumées, entre parenthèses, sont en bleu
    et celles traduites en noir (couleur par défaut).