Manuel et itinéraire du curieux dans le cimetière du Père la Chaise/Coup d’œil général sur les monumens des beaux-arts

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COUP D’ŒIL GÉNÉRAL SUR LES MONUMENS DES BEAUX-ARTS.


Les sites magnifiques de cette enceinte convièrent les hommes opulens à réclamer des arts d’embellir les derniers asiles de leurs parens. Le génie ne fut plus contraint de resserrer sa pensée dans l’espace étroit de chapelles élevées dont il lui était seulement permis d’orner une des faces par un mausolée. Il pouvait leur donner la perfection d’un monument dont on admire de toutes parts le style, les proportions, les ornemens, la beauté. Chacun choisit la position la plus favorable à l’exécution de sa pensée. Heureux celui qui sut l’étudier avant d’arrêter ses projets ! Non moins heureux celui qui ne fut point contrarié par le faux goût ou par la parcimonie des familles !

Dès que l’on parcourt ce champ où dorment du long sommeil tant de Français, on est surpris d’y voir toutes les formes des tombeaux usités chez tous les peuples du monde, depuis la pyramide élevée par l’orgueil égyptien pour annoncer réellement davantage l’humiliation, profonde des princes qui les firent ériger pour n’y occuper dans l’immobilité qu’un triste et étroit réduit, jusqu’à la corbeille de fleurs sous laquelle le Turc ou le Persan attend dans l’Orient l’instant du réveil éternel. On aperçoit l’un près de l’autre le sarcophage égyptien décoré de ses orillons, le stèle des Grecs, leurs cénotaphes, leurs monumens, la borne antique des Romains et leurs mausolées reproduits sur le sol français, les columbariums des anciens v dans des chapelles mortuaires et dés caveaux, les ordres grecs auprès d’ogives arabes, la feuille d’acanthe et le triglyphe non loin de rinceaux de feuillage champêtre, l’urne cinéraire et la forme hideuse d’une vile bière, le sable ailé des Égyptiens, les flambeaux renversés, l’oiseau de la mort, des têtes de contrition, des croix de toutes les formes, des couronnes de chêne et de myrte, des boutons de roses, des pensées au triste souvenir, le pélican nourrissant ses petits de son sang, l’humble pierre tumulaire au pied du mausolée superbe, le granit cédant avec peine au marteau près du marbre le mieux poli, l’image d’hommes illustres près de la figure d’un personnage inconnu, le marbre briller sur plus de mille tombeaux, la fonte façonnée en monumens funèbres, une cabane de chaume servir à une mère pour abriter les restes de son fils ; enfin il exista une telle variété dans la forme et l’ordonnance des trente mille monumens ou pierres tumulaires de cette enceinte, que l’on y compte cent cinquante-neuf genres de petits tombeaux, tandis que dans plus de six cents mausolées ou maisons mortuaires il n’y a rien d’absolument pareil. Cependant toutes les productions des arts ne sont pas dignes d’être admirées dans ce lieu funéraire ; le bizarre, la laideur, la difformité s’y montrent près de la beauté, de l’élégance ; leurs défauts eux-mêmes font apprécier tout le prix de ce qui est véritablement beau, admirable, parfait. Ainsi le désordre produit quelquefois le sublime ; l’art emploie les ombres pour donner plus d’éclat à ses effets magiques : le grand artisan du monde, rapproche souvent l’épouvantable des chefs-d’œuvre sortis de ses mains souveraines.

Les hommes éclairés dans les arts remarqueront toujours les tombeaux d’Abélard et d’Héloïse, du comte Monge, de la famille Hennecart ; les chapelles sépulcrales de madame de Bassano, de la famille de M. le maréchal Macdonald, de M. Bazouin, de la famille Vigier, de la famille Houdaille, de la famille Morainville ; les monumens du duc de Decrès, du comte de Bourcke, des maréchaux Lefebvre, Masséna, Pérignon ; du général Foy ; la masse imposante du mausolée de madame Démidoff ; la croix de marbre du sépulcre de MM. de Saulx-Tavannes ; le monument de fonte placé sur la sépulture dé M. Chagot, propriétaire de la fonderie dû Creusot. Leur goût apercevra beaucoup de beautés de détails dans la sculpture d’ornemens ; il examinera les effets de monumens pareils placés dans des positions différentes, sous des abris, sur des plans inclinés, sur des surfaces planes, adossés à des pentes rapides, ou recevant des charmes particuliers d’un feuillage prochain. Souvent il sera surpris de découvrir un chef-d’œuvre sur la plus modeste pierre, comme il ne manquera point d’admirer sur le plateau de là chapelle le bas-relief exquis dont est décorée la sépulture de madame Heim. Il sera satisfait en voyant ouvert par cet établissement une nouvelle carrière aux artistes, une nouvelle route à l’industrie[1], un nouvel aliment au commerce. Il se persuadera qu’une cité opulente pouvait seule donner cet illustre exemple[2], dont l’influence devait s’étendre sur la France entière.



  1. Vingt marbrier sont occupa continuellement, dans les environs et sur la route de ce cimetière, à façonner des monument funéraires. On remarque dans leur nombre MM. Schwind père et fils, Lavaux, Bauche, Gaillard, Pansé, Deutsch ; ils emploient de nombreux ouvriers et fournissent des tombeaux pour les département et même au-delà des mers. M. Dufour, serrurier, fabrique des grilles qui servent à entourer les tombeaux. De nombreux entrepreneurs concourent avec eux pour la confection de ces travaux, dont la valeur annuelle pour ce cimetière s’élève à prés de 300,000 francs.
  2. La dépense générale des habitans de Paris pour la confection des tombeaux dans ce lieu funéraire est très-considérable dans son universalité, mais elle a été faite pour la plus grande partie par l’opulence, car si l’on a dépensé pour le tombeau de madame Démidoff 120,000 fr., le père de famille, forcé par sa position à la plus sévère économie, a déboursé pour une sépulture perpétuelle 353 fr. 23 c. ainsi répartis : achat de deux mètres de terrain, 268 fr. 23 c. ; entourage en bois, 25 fr. ; pierre tumulaire debout avec gravure d’une inscription de 250 lettres, 40 fr. premiers frais d’un petit jardin, plantation de quatre sapinettes avec quelques fleurs, 20 fr. L’achat d’une fosse temporaire étant seulement de 50 fr., on ne dépense alors que 135 fr. ; attendu la concurrence, la dépense peut encore être moindre, mais on risque d’être fort souvent abusé.