Manuel et itinéraire du curieux dans le cimetière du Père la Chaise/Mœurs actuelles

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MŒURS ACTUELLES.


L’établissement de ces asiles funéraires, dernier refuge des hautes réputations, des grandes renommées, de l’opulence ; dernier terme de toutes les classes de la société ; lieu de repos des plus misérables après de longs mais infructueux travaux, a produit une révolution surprenante dans les sentimens et la conduite des Parisiens envers les personnages qui sous leurs yeux cessent de vivre. Les funérailles ne sont plus un mystère dont les familles connaissent seules les secrets, une cérémonie toute de parade sous un voile pieux ; le regret n’est plus condamné à se cacher sous l’ombre du toit domestique, un long souvenir honore également la mémoire de l’homme vertueux qui n’est plus, et le cœur de ceux qui lui survivent. L’ingratitude, l’irrévérence, l’oubli envers les morts dénotent des âmes froides, égoïstes, légères, dominées par leur intérêt personnel ; les hommages dont ils sont l’objet ne sont point circonscrits dans les momens de funérailles muettes, ils se perpétuent par l’érection de leurs tombeaux, par les épitaphes dont ils sont ornés, par les soins dont ils deviennent les objets, par les devoirs pieux dont ils sont incessamment le terme.

Les mœurs particulières de chaque, classe de la société, les inclinations, les penchans, le degré de la sensibilité de chaque personne se révèlent malgré lui-même, par sa contenance, par son regard, par ses discours, dans l’instant qu’il est présent à des obsèques, et la mesure du véritable mérite de chaque homme est facilement appréciée par les sentimens qu’il inspire à ceux qui raccompagnent quand ses restes disparaissent de la terre. Rien de plus varié que les scènes tristes dont ce lieu est sans cesse témoin ; toutes les vertus du cœur s’y déploient, tous les vices s’y aperçoivent. Un peuple brut s’y montre sans retenue ; il pleure amèrement celui qu’il regrette, il demeure froid vis-à-vis de celui qui vécut sans vertu et sans vice, ou bien qu’il connut de loin ; il est sévère pour celui dont il ne saurait estimer la vie. Ses sentimens toujours fortement prononcés expriment bien la conviction de son âme. L’observateur des mœurs ne s’étonne point de voir arriver dans la fosse commune le dissipateur, le joueur, le débauché, le fainéant ; durant toute leur vie ils se précipitèrent vers cet abîme ; mais il s’instruit de toutes les calamités humaines, en y voyant parvenir aussi l’homme de bien qui durant toute sa vie lutta sans succès contre le malheur ; le spéculateur indiscret qui croyant s’enrichir pour toujours se plongea lui-même dans la misère ; l’homme courant incessamment après le crédit, les emplois, la fortune, qui les vit toujours s’échapper de ses mains ; l’homme ruiné par des malheurs publias lui arrachant des biens dont il semblait ne devoir jamais être frustré ; alors il gémit ; mais il se rit de la dévotion se laissant pompeusement transporter en parade, sous le velours et des panaches, dans le cimetière, pour s’y faire enterrer très-humblement en plomb, près du cercueil de sapin dont le pauvre reçut la dernière aumône. Son cœur est profondément affecté en voyant couler sur le cercueil d’un père les pleurs d’orphelins désormais sans appui, sans ressources, sans pain ; en entendant les cris d’une mère réclamant en vain son enfant ; lorsqu’il est témoin de la désolation d’une veuve ; lorsqu’il voit dans une douleur amère ses amis et les pauvres eux-mêmes vivement regretter l’homme charitable dont le cœur excellent fit part aux indigent, même de son nécessaire. S’il voit l’indifférence, contrainte par l’usage de faire cortège dans les obsèques d’un compagnon de travail ou d’un voisin, montrer publiquement tout son ennui, il sent combien le cœur est loin du triste devoir dont le corps remplit l’apparence ; mais il frémit en apercevant les plus misérables des hommes conduits dans leur dernière demeure par les seuls ministres des convois ; ils ne possédèrent pas un parent, pas un ami : personne n’eut pitié de leur sort ; isolés sur la terre, leurs tristes jours furent sans consolations, sans douceur ; toujours nouvelles angoisses, tourmens nouveaux ; toujours malheur. Quelle calamité ! combien de nuances de sentimens divers se manifestent dans des funérailles, toutes également sans pompe, mais chacune différente par son objet ! le cœur y proportionne toujours son hommage ou son improbation au mérite de celui que l’on conduit dans la tombe, son action seule détermine de l’honneur ou du déshonneur essentiel des funérailles.

L’étude de l’homme dans ces graves circonstances semble moins facile pour les classes plus relevées dans la société. Leur politesse s’est accoutumée à cacher ses sentimens réels sous le voile des égards, sous l’apparence des convenances, sous lé masque d’un cérémonial obligé. S’il était possible de demeurer dans ces termes, jamais on ne saurait pénétrer les cœurs ; mais si les bouches se taisent, si elles se condamnent même à prononcer un éloge que leur conscience dément, la contenance, les actions, les regards de chacun trahissent leurs véritables sentimens. Ils sont connus dès que l’on porte sur eux un coup d’œil attentif. L’ostentation se trahit dans ces lugubres cérémonies en faisant parade de jactance ; une honteuse parcimonie trahit l’avarice, des collatéraux se trahissent par la secrète joie dont leurs yeux brillent lorsqu’ils héritent d’un parent lointain. Une pompe décente est un juste hommage pour la mémoire, de l’homme de bien ; mais son éclat éblouissant la multitude ne saurait couvrir le vice du manteau de l’honneur ; il ne saurait communiquer aucun mérite à l’homme sans talent, sans vertu ; il devient même quelquefois ridicule par le personnage qui semble en être l’objet ; la malignité publique l’estime pour lors l’enseigne des trésors tombés dans de nouvelles mains s’applaudissant d’être en un moment devenues riches. Souvent il est moins facile de connaître les sentimens de ceux qui forment ou qui dirigent un cortège funèbre. Mais on augure mal du personnage devant lequel tous demeurent froids en le conduisant au tombeau : S’il n’eut pas en partage des vices grossiers, il ne posséda pas des vertus singulières. On plaint le père ou les enfans lorsqu’il n’est point répandu de larmes sur le cercueil du père de famille ; l’un ou les autres sont peu dignes d’estime ; les cœurs sont de glace en entendant un vain éloge s’efforcer de vanter un mérité de bas aloi ; la froideur universelle contredit un flux de mots sans vérité ; mais le moindre trait touchant fait regretter tout d’une voix le mortel qui dans un moment disparaîtra de la terre des vivans. Chacun se plaît en entendant regretter l’homme de bien pour sa vertu, un négociant pour son antique probité, un manufacturier pour son active industrie, l’érudit pour ses travaux, le littérateur pour ses productions, le magistrat pour son intégrité, pour ses lumières ; le guerrier pour sa haute vaillance et son dévoûement à la patrie, le savant pour ses découvertes ; mais lorsque son génie fut admiré par la jeunesse, elle témoigne par toute l’ardeur du premier âge quel immense regret lui inspire le maître qu’elle se flattait de voir ouvrir une nouvelle route dans la carrière des sciences où si peu d’hommes posent des lois.

Le regret des élèves du docteur Béclard fût sans mesure lorsqu’il fut enlevé dans la force de l’âge, dans toute la puissance du génie, à l’espoir, des plus étonnantes découvertes : le sentiment exalté de leur douleur, de leur reconnaissance, de leur admiration, devint dans ses obsèques de l’enthousiasme. L’École de Médecine reconnaissait en lui son professeur le plus illustre ; il promettait dans cette science si importante pour l’homme, un législateur, un émule de Bichat. Un coup imprévu le terrasse, il succombe ; tous les élèves de l’École accompagnent ses funérailles ; ils le devaient à leur maître ; mais un mérite transcendant réclame des honneurs non vulgaires. Cette jeunesse s’indigne de voir des animaux s’apprêter à transporter servilement dans leur dernière demeure des dépouilles naguère brûlantes du feu du génie ; c’est au respect, c’est à l’amour, c’est à la reconnaissance qu’il appartient seulement de rendre ce pieux devoir, ce dernier et triste office ; animés de ce sentiment, ils chargèrent eux-mêmes leurs épaules de ce fardeau précieux pour leurs cœurs. Paris les admire le portant durant cinq quarts de lieue comme tin trophée ; eux-mêmes déposent le corps de leur maître dans la fosse, les yeux baignés de larmes, le front baigné de sueur.

Une seule des écoles de Paris avait décerné de telles obsèques à l’un de ses maîtres ; quelle douleur devait manifester la capitale lorsque la France entière perdît le plus illustre défenseur de ses droits ! Le général Foy périt victime de son dévoûment pour la patrie. Toute la France avait admiré son courage, sa vertu, son génie s’appuyant sur la Charte, immortel ouvrage de la sagesse de Louis XVIII, comme derrière un impénétrable bouclier, pour défendre, par les accens de sa haute éloquence, le troue, les lois, la fortune publique, les droits de tous contre leurs faux amis et leurs véritables ennemis. Durant une lutte difficile, toujours il se montra combattant pour la raison, pour la justice, pour l’avantage de son pays ; il déploya un courage pareil à celui qui, pendant vingt années de combats, lui fit prodiguer son sang pour la patrie. Pendant une vie tout entière consacrée à ses devoirs, il avait préféré leur accomplissement à sa propre fortune, aux faveurs du pouvoir, à sa propre vie. Il n’avait rapporté des triomphes de la guerre, que des couronnes de lauriers ; des triomphes de la tribune, que des couronnes civiques ; mais l’admiration unanime de la France pour son courage, pour son génie, pour sa vertu. Le général Foy meurt ; à l’instant Paris se couvre de deuil ; les affaires cessent ; chacun s’occupe uniquement de cette perte immense ; tous s’empressent de rendre à son illustre mémoire des honneurs proportionnés à un mérite qui, durant ses travaux législatifs, ne connut rien d’égal. Au moment indiqué pour ses funérailles, une multitude immense remplit spontanément les rues voisines de sa demeure. Son zèle n’est point ralenti par l’intempérie d’une saison avancée, par des pluies tombant à chaque moment par torrent, par un sol devenu froid et humide. Soixante mille hommes de tout rang, de tout âge, de tout sexe, de toute condition, depuis les personnages les plus éminens jusqu’aux derniers du peuple, forment l’immense cortège de son cercueil ; la jeunesse française le supporte sur ses épaules ; l’élite de la société l’environne, marchant à pied, tête nue, comme le peuple. Plus de cent mille hommes attendent cette pompe civique sur les boulevards, depuis la rue Montmartre jusqu’à la porte Saint-Antoine. A son passage, ils saluent respectueusement les restes de l’orateur fameux, du grand citoyen, du député fidèle à son mandat, de l’homme de bien. Un ordre parfait règne dans cette affluence réunie dans ce moment solennel par le sentiment unanime du respect et du regret. Une foule non moins considérable, animée du même esprit, attendait depuis le milieu du jour l’arrivée des restes du général Foy dans le séjour des morts. Rien ne put décourager sa constance durant la plus longue attente. Personne ne voulut quitter un poste regardé dans ce moment comme celui de l’honneur et du devoir. Chacun voulait saluer du dernier adieu cet homme véritablement illustre. Le cortège commença seulement à pénétrer dans l’enceinte funéraire à plus de six heures du soir, lorsqu’une profonde nuit avait succédé, le dernier jour de novembre, à une journée froide et pluvieuse. Ses collègues, ses amis, ses compagnons d’armes, en célébrant dignement, par d’éloquens discours, la mémoire du grand citoyen, furent seulement les échos de l’opinion française, répondant à leur voix par ce cri unanime : Honneur, éternel honneur au général Foy. Au moment où M. Casimir-Périer fit entendre ces paroles : « La mort arrache à l’inexpérience de ses fils, un guide qui ne leur laisse peut-être que son nom, et une femme forte pour mère, qui fera des efforts pour remplacer un tel appui, un tel maître. Ah ! si ce soupçon qui m’afflige me révélait la vérité, la France le saurait bientôt, la France est reconnaissante, elle adopterait la famille de son défenseur. » Cent mille voix répondirent : Oui, la nation les adoptera, les dotera ! et la France a noblement acquitté sa dette par une souscription volontaire d’un million formé de la splendide offrande du riche et du denier du pauvre ; maintenant un monument magnifique, érigé par la reconnaissance des Français, perpétue pour les races futures sa noble image ; le burin de l’histoire dans ses annales immortelles a gravé ses actions ; sa pensée elle-même vivra dans la postérité par ses discours dans lesquels elle, admirera la profondeur de cet orateur puissant par son éloquence, plus puissant encore par sa vertu.

Les funérailles du général Foy présentèrent un fait unique dans les annales françaises ; mais pour être moins illustres, de nombreuses obsèques dans le cimetière du P. La Chaise sont encore remarquables. Plus d’une fois les vétérans de la victoire y vinrent en foule conduire leurs plus illustres capitaines ; une multitude accompagna les restes du poète Delille ; elle afflua au moment où Grétry entra dans la tombe : les savans, les littérateurs, les artistes y sont toujours suivis d’un cortège et de louanges proportionnées à leur mérite. Leurs vies politiques donnèrent beaucoup d’éclat aux obsèques de Camille Jordan, de Stanislas Girardin, de Manuel dont les talens occupèrent l’attention de la France à la tribune législative. Une entière dissidence entre la sévérité de la discipline ecclésiastique et l’opinion du plus grand nombre censurant sa rigidité, fit affluer la multitude à l’enterrement de mademoiselle Raucourt, aux obsèques de l’infortuné Manuel, agent de change, déplorable victime d’un combat singulier. De tels événemens sont peu communs, mais mille, circonstances particulières impriment un caractère spécial à des cérémonies funèbres dont la pompe est pareille. L’observateur y recueille toujours quelques traits des mœurs publiques. Il les découvre encore dans les égards des familles envers leurs proches ensevelis dans la profondeur des sépulcres ; quelquefois il lui faut gémir sur un déplorable abandon, plus souvent il les voit recevoir les seuls hommages commandés par l’usage ; il aperçoit la vanité érigeant des monumens trop fastueux pour leur objet, près des tombeaux où règne une sévère convenance, où domine le tendre sentiment de l’esprit de famille, où la vertu modeste règne sans faste, où le cœur ressent la douce impression du respect, de la reconnaissance, de l’amour dont ils sont l’hommage. Il aperçoit les créations de l’orgueil, les fils de la vanité, livrés à la stérile et froide admiration de la multitude pour leur structure, à la critique des hommes sensés, dédaignés par des proches qui ne les visitèrent jamais, tandis que vers des monumens modestes, sans cesse il est témoin des plus illustres exemples de ce que l’amour maternel, la tendresse conjugale, la piété filiale, l’affection paternelle, même dans un délirant regret, savent produire d’exemplaire, de touchant, d’admirable ; il considère le pauvre par centaine prosterné devant l’humble croix de bois que plantèrent ses mains sur le triste sépulcre de se» proches ; une mère pleurant sur le berceau dans lequel reposait naguère son enfant, maintenant transformé par son indigence en un précieux monument de son regret ; un père, les yeux pleins de larmes, considérant les jouets dont s’amusait hier son fils, devenus les tristes, gages de son douloureux souvenir ; son cœur est ému profondément, ses yeux se remplissent de douces larmes : si le plaisir est enivrant, une tendre mélancolie possède aussi son charme. Jaloux de connaître le cœur humain dans toute son action vis-à-vis des proches et des amis dont la mort lui ravit la présence, l’esprit s’occupe d’examiner les épitaphes gravées sur tant de monumens ; l’absence de tout sentiment imprima sur la plupart, une formule excellente par elle-même, mais, par sa trivialité, devenue tout au moins insignifiante, et trop souvent soupçonnée d’un évident mensonge vis-à-vis des personnages auxquels indistinctement elle s’applique ; il voit le faux bel esprit stigmatiser plus d’une tombe ; un chagrin, sans retenue dans son expression, fatiguer le sentiment ; l’absence de toute douleur indigner ; plus d’un tombeau deshonoré par l’ignorance, par la vanité, par l’orgueil, par la platitude et même par une bêtise amère ; et parmi cette multitude il aperçoit des chefs-d’œuvre d’un goût exquis, de convenance parfaite, de diction pure, de sentimens délicieux, de vérités sensibles au cœur, peut-être plus nombreux que dans aucun autre lieu funèbre. Ainsi l’observateur pénètre par une longue et continuelle étude dans l’âme de la génération parmi laquelle il vit, et de la considération des actions particulières, il déduit les mœurs générales de son temps. Neuf années d’une continuelle étude de ce lieu funéraire nous ont beaucoup appris, nous avons tâché d’y voir tout, et surtout de le bien voir sans prévention, comme sans partialité ; nous nous efforcerons bientôt de peindre les mœurs actuelles de Paris, considérées sous cet aspect infiniment honorable pour un siècle qui donne l’exemple d’un respect profond pour la mémoire et la cendre de ses ancêtres, voués pour la plupart autrefois à l’oubli dès qu’ils entraient dans la nuit des tombeaux [1].



  1. Cet ouvrage, dont nous venons d’indiquer sommairement l’objet et la manière, dont nous avons recueilli les traits, par une étude longue et fastidieuse des plus tristes objets, dont à présent nous revoyons seulement les portraits pour les coordonner et les comparer aux mœurs de tous, les peuples dans les funérailles et leurs usages, vis-à-vis des restes et de la mémoire des morts, formera deux volumes, in-12 qui paraîtront durant ce printemps chez les mêmes libraires, sous ce titre : L’Hermite du P. La Chaise, considérant les mœurs du temps présent dans les obsèques de toutes les classes de la société, depuis le convoi du pauvre jusqu’aux plus illustres funérailles, et dans les honneurs de toute espèce rendus à la mémoire de nos contemporains.