Manuel et itinéraire du curieux dans le cimetière du Père la Chaise/Régime du Cimetière

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RÉGIME DU CIMETIÈRE.


Tout autrefois était confusion, désordre, irrévérence envers, la cendre des morts dans les lieux funéraires de Paris. Une main ennemie du souvenir de nos devanciers semblait s’être efforcée d’y accumuler tout ce qui était capable d’y inspirer l’épouvante et l’horreur. Lieux étroits, hideux, fétides, où le soleil luisait à peine ; fosses larges et profondes dans lesquelles on entassait les cadavres du pauvre par centaines, en leur refusant la terre et même souvent le plus ignoble cercueil ; murailles exhaussées, devant lesquelles on entassait des milliers d’ossemens arrachés du sein de la terre avant d’être réduits en poussière ; nuls monumens, presque aucunes marques du souvenir ; tels étaient les réduits auxquels on donnait dans Paris le nom de cimetière ; l’effroi du pauvre, il osait à peine y poser le pied dans l’instant des enterremens ; l’épouvante du riche, il n’osait pas même y porter son regard.

Tout devint ordre, décence, respect envers la cendre des morts dans le régime et la tenue[1] des nouveaux cimetières, par les sages mesures et les soins constans de M. le comte Chabrol de Volvic, maintenant préfet du département de la Seine.

Autrefois le convoi du pauvre était estimé un acte de charité ; cependant cet acte charitable s’accomplissait sans nulle décence. En toute hâte, les restes du pauvre étaient conduits à l’église, où très-hâtivement on récitait à voix basse quelques prières ; de là il était au plus vite porté dans le cimetière. Avant de le précipiter dans le cloaque profond où durant plusieurs mois on entassait ses débris par centaines, il était dépouillé du cercueil banal employé pour son transport ; sa mémoire et ses restes disparaissaient en même temps de la terre. Maintenant le convoi du pauvre est estimé une dette publique envers le malheureux : ses sueurs et ses travaux utiles à la cité, mais infructueux pour lui-même, n’ont pas pu l’affranchir de la misère ; elle lui doit tenir compte de l’avantage qu’elle en tira. L’administration municipale accomplit avec décence ce pieux devoir envers plus de douze mille indigens[2] Chaque aimée cette dépense s’élève à plus de 100,000 francs qu’elle paie à l’entreprise des pompes funèbres[3] ; mais elle a produit une amélioration singulière dans les mœurs publiques. Si un médecin constate le décès du pauvre ; si elle lui fournit gratuitement un cercueil ; si elle fait transporter à pas lents ses restes par un char jusque dans les cimetières ; si un ordonnateur veille sur la décence de tous les convois qu’il accompagne ; si les corps sont rangés les uns près des autres sans aucun intervalle, mais jamais les uns au-dessus des autres, dans de longues tranchées, profondes de quatre pieds et demi ; si elle leur assure un parfait repos durant cinq ans ; elle voit avec une douce satisfaction quel essor elle a donné à de beaux sentimens parmi le peuple, combien elle a resserré pour longtemps les liens de la famille, première base de l’ordre social. En considérant avec quel empressement le pauvre se rend sur la sépulture de ses parens, avec quel respect il vénère leurs restes, elle voit que l’exemple des pères n’est plus perdu pour leurs enfans dès l’instant de leur trépas, que les liens du sang ne sont plus brusquement rompus par la mort ; elle voit avec un secret contentement les pères, les enfans, les épouses, les mères, répandant de continuelles larmes sur les tombeaux des pauvres, rendre un hommage solennel à l’immortalité des âmes, premier frein de tous les vices, stimulant le plus puissant des vertus[4].

La classe nombreuse des hommes vivant dans une médiocre aisance par un continuel travail, mais n’ayant pas atteint de grandes fortunes, était digne de toute la sollicitude de l’administration publique. Cependant elle ne lui devait rien de gratuit, parce que la sépulture est la dette du sang, de la parenté, de la reconnaissance, de l’amitié dont se doivent acquitter ceux auxquels la mort transmet quelques biens. Sa situation peu fortunée lui interdisait toute dépense ruineuse ; mais sa vertu, compagne ordinaire de la médiocrité, ses sentimens affectueux, lui prescrivaient impérieusement de ne pas oublier dans la nuit du tombeau ceux qu’elle aimait toujours ; il fallait lui donner les moyens d’acquitter la dette de son cœur. Attentive à sa position, l’administration prépara pour elle des sépultures isolées dont elle peut, moyennant un prix modique[5] payé tous les cinq ans, s’assurer la possession continuelle ou bien acquérir l’immuable propriété. La sagesse de l’administration a dû s’applaudir de cette mesure. En créant une source de revenu pour annuellement la ville de Paris, elle a vu la plupart de ces tombes modestes devenir l’objet des soins les plus touchans. Sans cesse visitées, presque toutes bien entretenues, fort souvent rendues immuables ou tout au moins perpétuées, elles sont l’honneur des cimetières de Paris, elles accusent de la plus coupable ingratitude les âmes de bronze manquant de respect pour la cendre des morts, qui laissent croître sans pitié sur leurs sépultures délaissées la ronce et les épines, tandis qu’en jouissant de leurs biens ils se livrent sans remords au plaisir, à la joie ; aussi chaque jour l’opinion publique, sévère envers l’oubli des devoirs, les stigmatise davantage du plus profond mépris.

L’administration publique fut heureusement animée lorsqu’elle offrit aux familles des concessions à perpétuité[6] dans lesquelles elles ne cesseraient point d’être unies même dans la nuit de la tombe. Cette institution devait améliorer les mœurs, exciter les pères à laisser une mémoire intacte à leurs enfans, les enfans à se montrer dignes de leurs pères, à vénérer leurs souvenirs ; permettre aux veuves de consoler leur douleur en répandant leurs larmes sur la tombe de leurs époux ; unir à jamais les races par l’exemple des vertus domestiques ; former une longue chaîne entre les habitans de la demeure céleste et leurs neveux. Elle remplit un saint devoir en portant un œil attentif sur la conservation des tombeaux[7], en les protégeant contre l’outrage des impies ; en veillant à ce que rien dans les inscriptions funéraires ne blesse le bon goût, la pureté du langage, la morale religieuse, la décence[8] ; en ouvrant des accès faciles et commodes dans toutes les parties des cimetières[9]. Mais pour détruire d’antiques préjugés dans l’esprit des Parisiens contre les cimetières, pour changer les mœurs d’un peuple trop long-temps habitué à vouer ses morts au plus profond oubli, pour l’exciter à leur ériger des monumens au lieu de conserver encore rarement leurs noms sur des pierres tumulaires, il fallait offrir un asile funéraire d’une rare beauté, dont les aspects et les points de vue séduisissent l’œil ; où les charmes de la nature jouissent du pouvoir de bannir de l’âme le chagrin, la tristesse, la mélancolie ; où l’on respirât un air pur ; où, sous un ciel magnifique, l’âme s’élevât aux plus sublimes pensées ; où le cœur, s’estimant dans un Élysée, conversât librement avec les nouveaux habitans des régions célestes ; il fallait, par une distribution habile, par une disposition agréable, par un art singulier, ravir à la demeure des morts tout ce qu’elle inspire d’horreur. Sans ce concours de circonstances extérieures l’administration de la capitale aurait été impuissante, par de longs et pénibles efforts, à rompre les vieilles habitudes de Paris, à créer le luxe des tombeaux, à lier le présent au passé ; mais elle fut favorisée par la disposition des esprits rendus sérieux par de longues oscillations politiques, par de longs malheurs particuliers et publics ; par le regret de plus d’un personnage illustre laissant à la patrie de grands exemples. Elle avait consacré l’espace le plus magnifique dans ses abords aux nouvelles Céramiques qu’elle établie à Paris sur le modèle de l’enceinte fameuse où les Athéniens vénéraient les souvenirs de leurs braves. M. Brongniart le disposa avec un rare talent. Observons l’influence successive de ces diverses causes sur la faveur et la renommée auxquelles est parvenu cet asile funéraire : il est digne d’un esprit éclairé d’en considérer les effets sur le cœur de l’homme, premiers mobiles de ses actions.



  1. Le régime particulier de cet établissement est remis à un concierge chargé d’y exécuter et d’y faire exécuter les lois et réglemens, sous la surveillance directe de M. l’inspecteur général des cimetières.

    Il inscrit far son registre, par ordre de dates, toutes les inhumations, d’après les noms de la personne décédée, portés sur le mandat des ordonnateurs des inhumations des municipalités de Paris, auxquels il donne reçu de chaque corps. Il y mentionne la place exacte de chaque fosse dans le cimetière ; il indique gratuitement, avec la plus exacte précision, cet emplacement aux personnes qui le réclament, pourvu qu’elles lui fassent connaître les noms des morts et la date de leur décès ; si c’est une femme mariée, il faut aussi lui indiquer le nom de sa propre famille.

    Le fossoyeur général est tenu de faire creuser les fosses et tranchées à quatre pieds et demi de profondeur. Aucun des employés de l’administration dans ce cimetière ne peut se charger, ni directement ni indirectement, de la construction des monumens funéraires, de leurs grilles et de leur entretien. Les familles sont libres dans le choix des entrepreneurs.

    M. Duriez, entrepreneur de l’entretien des chemins, dont le bureau se trouve au rez-de-chaussée du bâtiment des gardiens, se charge de la plantation et de l’entretien des jardins environnant les tombeaux, comme de la fouille des caveaux.

  2. Les Recherches statistiques sur la ville de Paris, publiées en 1816 par M. le comte de Chabrol, préfet du département de la Seine, classent ainsi la moyenne proportion des inhumations faites dans les années 1821, 1822 et 1823 : sur 16,353 inhumations, terme moyen de ces trois années, 12,663 ont été faites gratuitement, par certificats d’indigence ; 2,226 sépultures ont été faites dans des fosses temporaires ; 745 dans des sépultures perpétuelles. Il s’est fait pendant le même temps, année moyenne, dans le cimetière du P. La Chaise, 745 sépultures perpétuelles, 1546 sépultures temporaires, 7,855 enterremens dans la fosse commune.
  3. 12,663 sépultures d’indigent ont été payées à l’entreprise des pompes funèbres, à raison de 8 fr. chacune, 101,304 fr. ; elle reçoit pour les enterremens de première classe 4,282 fr., dont 600 fr. pour les cérémonies religieuses ; pour ceux de seconde classe, 1 800 fr., dont elle paie 300 fr. pour les cérémonies religieuses ; pour ceux de troisième classe, 700 fr., dont elle paie 130 fr. pour les cérémonies religieuses ; pour ceux de quatrième classe, 150 fr., dont 50 fr. pour les cérémonies religieuses ; pour ceux de cinquième classe, 100 fr., dont 10 fr. pour les cérémonies religieuses ; pour ceux de sixième classe, 16 fr., dont 10 fr. pour les cérémonies religieuses ; mais sur les tentures, la pompe des transports et les objets non fixés, elle doit remettre aux fabriques ou consistoires 72 fr. 50 c. pour cent de leurs produits, d’après le tarif ; ce qui s’est élevé, année moyenne, de 1821 à 1813, à une somme annuelle de 476,805 fr. 50 c. ; et sur les 37 pour cent et demi qui lui restent, montant à 130,816 fr. 50 cent, pour son service extraordinaire, et à 136,816 fr. pour son service ordinaire, formant en totalité 267,440 fr. 50 c., l’entreprise des pompes funèbres doit payer les médecins à raison de 2 fr. par chaque visite de corps ; l’inspecteur général des pompes funèbres ; 12 ordonnateurs particuliers ; 11 suppléans ; 48 porteurs ; les employés des cimetières ; l’ouverture des fosses à raison de 75 cent, par chaque corps ; un personnel de 98 employés dans son intérieur ; l’achat et la nourriture de 70 chevaux ; l’entretien de 13 chars, de 15 corbillards, de 32 voitures de deuil, de 8 chariots de transports ; celui des objets de tenture et d’un mobilier évalué, lors du dernier inventaire de reprise, à 171,151 fr. 10 cent., et les frais de non logement. Il résulte de ces données, puisées dans la Statistique du département de la Seine, que les habitans de Paris ont payé, année moyenne, de 1821 à 1823, pour leur inhumation, d’après le tarif de chaque classe et le nombre des enterremens de chacune, au clergé, 816,925 fr. ; à l’administration des pompes funèbres, 130,816 fr. ; à la ville de Paris, 85,800 fr. ce qui forme un total de 1,033,541 fr., somme peut-être un peu supérieure à la réalité, parce qu’il n’a pas été tenu compte du nombre des corps des enfans ne payant que 10 fr. de droit municipal, et parce qu’il est libre aux parens de restreindre leur dépense dans chaque classe ; mail fort près de la vérité, car ils peuvent l’augmenter par des objets non fixés.
  4. Les inhumations dans la fosse commune se font dans de longues tranchées, profondes de quatre pieds et demi, ouvertes dans la partie gauche et la plus occidentale du cimetière. Elles sont rouvertes tous les cinq ans, mais le terrain de chaque fosse peut être acquis, soit temporairement, soit à perpétuité, par les familles, au moment où l’on est près de rouvrir ces sépulcres, cependant, si cela ne contrarie point les nouveaux alignemens ; leur acquisition se fait exclusivement dans le bureau des cimetières, à la préfecture du département de la Seine, place de l’Hôtel de Ville, les jours ouvrables, de neuf heures à quatre heures.
  5. Les inhumations dans les fosses temporaires se paient pour chaque corps 50 fr. dans les bureaux des mairies des décédés. Elles se font exclusivement dans le cimetière attribué à chaque mairie. Les corps doivent être placés suivant l’ordre de leur entrée, dans des fosses isolées, creusées d’avance par ligne, à quatre pieds et demi de profondeur, dans des terrains spécialement destinés. On peut établir dessus des monumens funéraires ; mais si les familles ne prolongent point leur jouissance au-delà de six années par un nouveau paiement de 50 francs tout les cinq ans, les monumens qui y sont établit sont enlevés, et remis leur disposition, et les terrains en sont repris pour y placer de nouveau des corps. La prolongation de la jouissance de ces fosses, ou leur acquisition à perpétuité, lors de laquelle on tient compte pendant cinq ans des 50 fr. payés pour leur jouissance temporaire, se fait exclusivement dans le bureau de la préfecture que nous venons d’indiquer. Le produit de 2,226 sépultures temporaires achetées, année moyenne, dans tout les cimetières de Paris, de 1821 à 1823, a été annuellement de 111,300 fr. ; pour les 1546 faites dans le cimetière du P. La Chaise, de 77,300 fr. ; or chaque corps occupant une superficie de 2 mètres, la superficie de l’arpent étant de 3,418 mètres, elles y ont seulement rempli un espace d’un arpent et demi, attendu l’intervalle laissé entre elles.
  6. Les concessions perpétuelles se font exclusivement tous les jours ouvrables, dans le bureau des cimetières, à la préfecture du département, et les dimanches et fêtes sensément, attendu l’urgence, au bureau du cimetière du P. La Chaise. Leur prix est de 125 francs par mètre superficiel, dont un cinquième appartient aux hôpitaux. Il n’est point fait de concession moindre que de deux mètres pour un corps d’adulte et d’un mètre pour celui d’un enfant au-dessous de sept ans ; mais il est libre aux familles d’en acheter de plut considérable : il y en a de quarante, cinquante et soixante mètres. Le prix principal de l’acquisition d’un terrain de deux mètres pour un adulte est de 250 fr. ; mais il faut y ajouter 18 fr. 23 cent. pour l’acte de vente, papier timbre, enregistrement : total 268 fr. 23 cent. Il est nécessaire de le transporter au cimetière pour, de concert avec le concierge, faire choix du terrain parmi ceux non vendus, car nulle fosse perpétuelle n’est ouverte d’avance, et cette fouille emploie souvent plut de trois heures. En calculant à raison de deux mètres, par concession à perpétuité le produit des sept cent quarante-cinq sépultures de ce genre faites année commune de 1821 à 1823, se monte annuellement à 184,250 fr. ; mais en prenant pour base le compte rendu en 1821 par l’administration des hospices, qui a reçu pour le cinquième lui appartenant dans la vente de ces terrains 49,590 fr. 25 cent. leur prix s’est élevé à 247,951 fr. 25 cent., et depuis cette époque le nombre de concessions et leur étendue se sont augmentées chaque année. Les frais d’exhumation nécessités par le transport des corps d’une sépulture dans une autre sont fixés à 19 fr. 60 c. par arrêté de M. le préfet de la Seine, mais avant d’exhumer un corps, il faut en avoir obtenu la permission de M. le préfet de police, qui l’accorde seulement en présence d’un commissaire de police, qui en dresse procès-verbal.
  7. Sept gardiens, tous la direction d’un chef, veillent nuit et jour à la sureté, à la police, à l’observation des réglemens affichés dans le cimetière. Leur consigne leur prescrit de ne laisser écrire aucune inscription sur les monumens, même au crayon ; de ne les pas laisser dégrader ; de ne pas souffrir que l’on enlève les arbres ou les arbustes dont ils sont ornés et d’en laisser cueillir les fleurs, sans avoir fait constater par le concierge que l’on est propriétaire de ces objets.
  8. Toutes les inscriptions funéraires doivent être présentées avant leur entrée ou leur gravure dans le cimetière au visa de la préfecture du département, bureau des cimetières. Il est refusé pour toutes les inscriptions contraires aux principes de la morale religieuse ou civile, du gouvernement, du langage, de l’orthographe. Cette mesure préventive a été nécessitée par de nombreuses erreurs de l’esprit et du cœur humain ; elle était indispensable dans un lieu sacré où rien ne doit altérer le sentiment religieux que les tombeaux doivent seulement exciter une licence sans bornes les aurait trop fréquemment déshonorés, même par les excès de l’ignorance et de la sottise, comme l’on en voit plus d’un exemple.
  9. L’entretien des chemins, toujours fangeux en hiver, devrait être mieux soigné ; il ne devrait être fermé aucun chemin utile ou même commode ; un cimetière est un monument public dont il importe de ne pas altérer la beauté ; un monument moral dont il importe de laisser tous les yeux du public, toutes les leçons : le désir d’accroître le revenu public ne saurait jamais permettre de perdre de vue ces objets essentiels.