Marane la passionnée/03

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Éditions des « Bonnes Soirées » (p. 31-42).

III


Maman repartit le lendemain de mon arrivée. Mes adieux ne furent pas très affectueux parce que les quatre dames de Jilique me contemplaient.

J’avais l’horreur des manifestations en public. Dans mon cœur, cependant, je sentais un écroulement à l’idée de laisser ma pauvre petite maman s’en aller seule.

Les trois demoiselles Jilique s’emparèrent de moi et occupèrent mes instants.

Il fut entendu que je serais présentée à un professeur de chant, afin de cultiver ma voix, que mes cousines déclarèrent « admirable ».

Elles me faisaient beaucoup parler, mes cousines. Je racontais ma vie, ce dont elles étaient très friandes. Je détaillais, j’exaltais mes courses au bord de la mer, mes promenades dans la lande, l’intelligence de mes chiens.

Elles rirent beaucoup en apprenant qu’ils me tenaient par mes nattes, qu’elles soupesèrent. Clotilde me demanda si je me ferais couper les cheveux, mais leur mère se récria.

Jeanne me dit, et sa voix avait un accent mélodieux :

— La solitude ne vous pesait jamais ?

— Oh ! vous ne me tutoyez pas, Jeanne ?

J’avais lancé ces paroles dans une impulsion de mon cœur qui souffrait déjà par l’amie choisie.

— Mais si… j’avais oublié… nous sommes de si récentes connaissances ! Alors, ce désert de la lande ne te semblait pas trop solitaire ?

— Quand je cours dans le vent, je me sens heureuse, je communie avec les éléments, je m’incorpore à la tempête, je suis enchantée de la lune, je parle au soleil comme à un ami. Je connais tous les oiseaux, tous les nids des alentours.

« Mais, continuai-je en me tournant vers Jeanne, il me manquait une amie. Je pense que ce doit être fort doux de faire partager ses sentiments à une compagne, de lui confier ses pensées, ses soucis et ses rêves…

— Tu as donc des soucis ? questionna Emma.

— Certainement ! Qui n’en a pas, d’ailleurs ?

— Mais tu as la nature, des chiens, le soleil, la lune.

— Cela ne me suffit plus !

— Eh ! Eh ! Voyez cela ! railla Clotilde.

— Tu n’as donc pas un pauvre petit cousin, riposta Emma en souriant.

— Un cousin, non, ripostai-je, mais j’ai un frère, vous le savez.

Un éclat de rire accueillit ma réponse.

— Que signifie votre rire ? questionnai-je en frappant du pied.

— Comment ! tu ne vois pas la différence entre un frère et un cousin ?

— Non, ripostai-je avec la plus parfaite candeur.

— Eh bien ! expliqua Emma, un cousin est un jeune homme avec qui on apprend à flirter.

— Flirter ?

Je ne connaissais pas le langage des salons, ni celui des jeunes filles. Cependant, dans mes lectures, j’avais lu ce mot sans bien savoir ce qu’il signifiait. Je demandai :

— Vous voulez parler de l’amour ?

Je me sentis rougir en prononçant ce mot. Une fusée de rires accueillit ma question.

— Comme tu es savante ! s’exclama Clotilde. Je continuai très dignement :

— Eh bien ! non, je n’ai jamais trouvé personne avec qui jouer à l’amour.

Des exclamations jaillirent des lèvres de mes cousines et de leur mère… Cette dernière se leva de son fauteuil et sortit de la pièce.

Je fus ahurie pendant un moment par les gloussements de joie des jeunes filles.

— Qu’avez-vous ?

— Rien ! cria Emma.

— Qu’ai-je dit de si extraordinaire ?

— Qu’elle est naïve ! s’exclama Clotilde.

— Jamais je n’ai tant ri ! bégaya Emma.

Jeanne souriait. Elle murmura :

— Vous l’intimidez, laissez-la.

Je me redressai et m’écriai :

— Rien ne m’intimide ! N’est-ce pas un jeu, l’amour ? Répondez !

— Tu es charmante, répliqua Clotilde.

— Je vais t’instruire, intervint Emma. Un cousin est un flirt, c’est-à-dire un jeune homme qui vous aime, qui vous adore, avec qui l’on échange des confidences et même des baisers.

— Alors, c’est un mari, déclarai-je.

Une nouvelle explosion de joie salua ma réponse, débitée avec sérieux.

— Un mari n’est pas du tout cela ! Un mari est un monsieur avec qui l’on vit, qui vous achète des robes et qui est le père de vos enfants.

— Mais, interrompis-je décontenancée, on embrasse un cousin ou un flirt, sans se marier avec eux ?

— Qu’elle est innocente ! s’exclama Clotilde.

— On n’a pas besoin de se marier avec tous les jeunes gens que l’on embrasse ! Que deviendrait-on ! s’écria la jeune Emma, qui avait dix-huit ans.

— Tu en embrasses beaucoup ? lui demandai-je avec un accent méprisant.

Elle cessa de rire et me regarda Interloquée. Puis elle murmura, gênée :

— Mais non, voyons.

Ses sœurs riaient malicieusement et j’en conclus qu’elles étaient satisfaites de ma question qui embarrassait leur sœur.

— Eh bien, moi, ripostal-je avec hauteur, je n’embrasserai que celui que j’épouserai. Pour le moment, je ne pense pas à me marier. Je me trouve trop jeune pour m’occuper de ces choses. Je ne flirterai pas non plus, parce que je juge cela inconvenant et pour moi et pour mon futur mari. Puis, laisser croire à quelqu’un qu’on l’aime, et ne pas l’épouser, ce serait mal.

— Bravo, Marane ! s’écria Jeanne, comme tu as raison !

— Oh ! toi… commença Clotilde.

Mais elle n’en dit pas plus long. Je ne prêtai nulle attention à ce début de phrase parce que j’étais trop heureuse de l’approbation de Jeanne.

— Ce que je désire, poursuivis-je, c’est une amie, cela seul manque à mon cœur.

Et je regardai Jeanne. Je la trouvais jolie avec ses grands yeux noirs et son expression suave.

Quelques moments après, nous fûmes seules et je pus lui dire :

— Que j’aimerais une amie comme toi !

Une expression affectueuse recouvrit le visage de Jeanne et elle murmura :

— Tu ne me connais pas encore beaucoup.

— Oh ! il me semble que je te connais depuis toujours ! Veux-tu que je sois ton amie ?

— Je ne demande pas mieux !

Ainsi notre doux pacte fut scellé.

Combien je fus heureuse ce jour-là ! Je ne pus échanger d’autres paroles en tête-en-tête avec Jeanne, mais je possédais une joie qui me transportait. Un feu bienfaisant coulait dans mes veines. Des sensations de sécurité, d’appui, pénétraient mon âme et je me sentais une autre personne.

Je rêvais d’emmener Jeanne au manoir afin de lui montrer mes trésors, qui consistaient en des découvertes toujours nouvelles de la nature.

Les murs resserrés, l’absence de soleil, les corvées mondaines, tout disparaissait pour laisser la place à l’aurore qui se levait en moi.

Je contemplais parfois Jeanne. J’aimais son expression si suave et je me sentais prête, pour elle, à des dévouements obscurs.

J’écrivis à ma mère que je possédais enfin une amie. J’exaltais la loyauté de Jeanne, ses prévenances exquises et sa bonté.

Je vivais des jours enchantés. Le sommeil me parut inutile parce qu’il me privait de mon amie. Tout le temps passé loin d’elle me paraissait perdu.

— Quand je ne t’ai pas vue durant une heure, lui disais-je, mon cœur se meurt… Il me semble que je marche dans l’obscurité… Par moments, je crois que je t’aime trop, et à d’autres je me persuade que je ne pourrai jamais t’aimer assez… Puis il m’arrive aussi de m’imaginer que tu ne m’aimes pas…

Jeanne alors s’écriait :

— Tu as tort ! Comment ne t’aimerais-je pas, alors que je suis si touchée par ta tendresse ?

Ces paroles me ravissaient :

— Je voudrais poser ma tête sur ton épaule et ne plus bouger durant des heures. Pourquoi deux amies ne peuvent-elles habiter ensemble une île déserte où il n’y aurait ni mondanités, ni devoirs, ni obligations… L’amitié me suffit…

— Ô Marane, me répondait Jeanne, tu es une passionnée, mais tes confidences me plaisent…

Cependant, Mme de Jilique ne perdait pas de vue que j’étais chez elle pour me distraire. Je fus présentée à toutes les relations de mes cousines, et il s’ensuivit une série de thés dansants dont je me serais bien abstenue.

J’appris à sourire dans le monde, à déguiser ma pensée, à danser en ayant l’air ravie.

Je dus accepter des danseurs qui m’étaient odieux, et je dus causer avec eux comme si je les trouvais aimables.

Je n’aspirais qu’à une chose : leur dire leurs vérités et l’impression qu’ils me produisaient.

J’aurais voulu bondir avec mes chiens par-dessus les rochers, et il me fallait parader en robe de cérémonie.

Si Jeanne n’eût pas été là, cent fois pour une j’aurais négligé ces succès faciles pour retourner dans ma lande, au milieu des hurlements du vent, qui constituaient pour moi le plus bel orchestre.

Mais il fallait satisfaire aux lois mondaines ; il fallait assurer à tous ces hôtes gracieux que j’étais enchantée de ieurs réceptions et qu’ils me faisaient grand honneur en m’y conviant.

Des jeunes gens me persuadèrent que j’étais jolie, et d’autres voulaient me convaincre que je ressemblais à une sirène.

Je leur répondais qu’ils ne savaient pas ce qu’ils disaient, parce qu’ils n’avaient jamais vu de sirènes.

Ils riaient en prétendant que j’étais étrange.

Nos sorties se multipliaient ; je n’avais plus de loisirs pour causer avec Jeanne. Nous nous couchions tard, nous étions fatiguées, et les doux bavardages ne pouvaient plus avoir lieu.

Ils me manquaient terriblement.

Un soir, j’eus l’idée d’écrire, afin de déverser ma tendresse dans le cœur de mon amie.

Ma plume courut sur le papier. Que disais-je ? Qu’elle m’était chère et que la plus belle réception ne valait pas une heure de confidences entre deux amies s’aimant bien.

Ma lettre était imprégnée d’une tendresse naïve. J’étais toute ferveur.

Je posai ma lettre sous l’oreiller de Jeanne et j’attendis sa réponse, non sans impatience.

Deux jours passèrent, et, à ma grande surprise, je n’eus pas un mot de Jeanne me faisant comprendre qu’elle avait lu mes lignes.

En revanche, je remarquai des regards furtifs entre la mère et les filles, des sourires moqueurs, des paroles ironiques.

Je perçus des allusions sur l’amitié ; je crus reconnaître, dans la bouche d’Emma, des phrases déjà entendues je ne savais plus où.

Puis, soudain, la vérité surgit devant mon esprit ; des passages de ma tendre lettre faisaient les frais de cette gaîté moqueuse.

L’horreur, l’indignation, m’abattirent durant un moment. Tout mon cher trésor de tendresse était foulé aux pieds. Ce que j’avais écrit avec dévotion devenait un objet de risée. On dénaturait mes sentiments.

Tout ce que mon cœur pur et tendre avait évoqué de beau, de bon, de grand, était tourné en dérision.

Mon âme combative prit l’offensive :

— Jeanne, voudrais-tu m’éclairer sur l’indiscrétion que tu as commise au sujet d’une lettre que je t’ai écrite ? Pourquoi t’es-tu moquée des paroles qui s’y trouvaient ?… Ne m’aimes-tu donc plus ?…

L’amie que je croyais avoir trouvée me répondit avec impertinence :

— Tu n’es qu’une sotte. Tu aurais pu garder pour toi tes divagations.

— Oh ! moi qui t’aime tant !

Ce fut ce cri que je jetai. Ma bouche était crispée par les pleurs proches. Je devais avoir les yeux hagards.

Il me semblait que la beauté de Jeanne disparaissait à mesure que je la contemplais. Ses yeux si doux, si grands, n’étaient plus que des vrilles aiguës qui transperçaient mon regard. Sa bouche charmante avait un pli méchant et moqueur qui m’anéantit de douleur.

J’eus un vertige et je crus que j’allais m’évanouir. Je me repris pour supplier :

— Jeanne, est-ce vraiment toi en qui j’avais mis toute ma confiance, toute ma tendresse ?

— Tu n’es guère intéressante ! repartit froidement ma cousine.

Et elle me quitta dans un éclat de rire.

Je restai prostrée de longues minutes. Toute l’énergie que je me figurais avoir semblait m’avoir quittée.

J’étais comme assommée dans mon fauteuil. Je croyais avoir fait une maladie dont j’avais peine à me relever. J’étais courbaturée, et à mes oreilles sonnait toujours le terrible éclat de rire si cruel.

Clotilde vint dans la chambre où j’étais. Je fis un effort. Je me mis debout. Ma cousine me contempla. C’était celle que j’aimais le moins. Elle me paraissait moqueuse et égoïste.

Elle me dit :

— Tu as du chagrin, Marane ?

Je ne pus parler, parce que les pleurs affluaient à mes paupières. Elle continua :

— J’ai vu Jeanne qui sortait de cette chambre. Elle avait son air cruel. C’est elle qui t’a peinée ? Tu souffres, n’est-ce pas ? Laisse-moi te dire que tu t’es méprise sur son caractère. Elle n’a pas l’âme que tu souhaitais. Ta si belle et chère lettre n’a pas été comprise par elle. D’ailleurs elle ne pourra jamais comprendre un sentiment profond ; elle est trop superficielle.

Un tremblement me secouait.

— Calme-toi, c’est ta première déception, et la vie en est hérissée. Tu auras une compensation. Jeanne est égoïste et très coquette. Ce n’est peut-être pas beau de parler ainsi de ma sœur, mais je te trouve si loyale que je ne veux pas que tu souffres davantage à cause d’elle. Dans quelques jours, elle te demandera pardon ; tu seras de nouveau sous son ascendant, et elle se moquera de toi. Elle fait ce jeu avec les jeunes gens, et l’un d’eux a failli se tuer pour elle. Heureusement ses sentiments religieux l’ont remis dans la bonne voie.

J’écoutais terrifiée. Une humiliation me venait d’avoir été jouée à ce point, en même temps qu’une désespérance sans bornes.

Je ne pouvais parler. Les mots tendres qui étaient sortis du fond de mon cœur dansaient devant mes yeux en éclairs fulgurants.

Je pensais à ce pauvre jeune homme, attiré comme moi, bafoué comme moi. Je balbutiai :

— Je suis déchirée. Je ne puis guère te remercier pour une communication aussi douloureuse, mais je te suis reconnaissante de m’avoir éclairée. J’avais tant de confiance et j’étais si sincère.

— Ne pleure plus. Ne pense plus à Jeanne. Il faut beaucoup de temps pour trouver un esprit sûr. Tout le monde n’a pas ta loyauté, claire comme un diamant. Tu ne connais pas la ruse, parce que tu as vécu parmi la nature, les animaux et les tempêtes.

Je serrais mes tempes entre mes mains.

Clotilde me laissa.

Je rejetai Jeanne de mon cœur.

J’étais de décision rapide. Je me dirigeai vers la chambre de Mme de Jilique. Je savais qu’elle s’y trouvait.

Je voulais partir. Je ne voulais plus supporter l’atmosphère de cette maison, où je vivais depuis un mois. Me revoir en face de Jeanne me causait une aversion insurmontable.

J’essayais de reprendre mon courage.

Toute la douceur de vivre que j’avais savourée comme une enfant, retombait sur mon cœur en une douleur de femme.

Il m’avait semblé que j’étais devenue moins brusque depuis que je m’étais efforcée de plaire à mon amie, mais devant cette déception je reprenais mon accent âpre et métallique, ce qui me donnait l’air dur et arrogant.

Ce fut dans ces dispositions que je frappai à la porte de Mme de Jilique.

Ah ! que je me sentais méprisante ! J’aurais cravaché la terre entière.

Avant que le mot « Entrez » fût proféré, je poussai la porte.

Ma cousine me regarda. Elle remarqua sans doute mon Visage bouleversé, car elle me dit :

— Qu’avez-vous donc à m’apprendre ?

Tout d’une haleine j’épanchai mon cœur. Je ne connaissais pas les détours. Je souffrais et je me racontais, oubliant que je parlais à la mère de celle que j’accusais.

Mme de Jilique m’écoutait d’un air amusé. Quand j’eus fini, elle me dit :

— Mais… Jeanne n’a pas pensé que vous attacheriez autant d’importance à une amitié. Elle est gaie et elle prend la vie en surface.

— J’étais venue dans l’espoir d’avoir une amie. Je suis tombée de bien haut.

— Ce sont des enfantillages, ma petite Marane. Allez vous habiller pour le dîner, et ne pensez plus à ce gros chagrin de bébé.

Tant de condescendance sans compassion me révolta. Je m’écriai :

— Mais, Madame, je ne paraîtrai pas à votre dîner. Je suis blessée au cœur. Je ne veux plus revoir Jeanne.

J’éclatai en sanglots convulsifs.

— Vos nerfs vous entraînent, ma petite fille ; il faut se dominer quand on est quelqu’un.

— La souffrance ne compte donc pas pour vous !

— Hélas ! répondit faiblement ma cousine.

Elle s’absorba quelques secondes dans ses pensées, puis, se levant brusquement de son siège, elle me dit :

— Allez vous habiller.

— Non. Je ne veux pas dîner ce soir avec vos hôtes.

— Ne soyez pas capricieuse, maîtrisez-vous.

— Non. Je ne pourrai plus regarder Jeanne. Je veux m’en aller ! J’ai besoin de revoir mon entourage familier, mes chiens et la mer.

Mme de Jilique rit :

— Vraiment, c’est flatteur pour ma fille ! Ne continuez pas cette scène ridicule. Votre mère ne serait pas contente que vous rentriez si vite ; elle vous a confiée à moi et je vous garderai durant tout notre séjour ici.

— Vous ne pourrez pas me garder de force. Toute ma joie s’est envolée. Que ferai-je maintenant près de vous ?

— Ce que vous y avez fait jusqu’à présent.

J’aurais voulu discuter encore, mais mes cousines rentraient. Je les entendais rire et parler bruyamment entre elles.

Je regagnai ma chambre, où je me tamponnai les yeux. Ma résolution était prise. Je partirais le lendemain. Sous le prétexte d’une course, je prendrais le train.

J’avais eu l’intention d’aller chercher du secours près du précepteur d’Évariste, mais je savais qu’il m’aurait conseillé la patience et la gratitude envers Mme de Jilique. Je ne voulais plus d’avis. Indépendante, je m’en tenais à mon impulsion. Je me jugeais offensée et je voulais afficher mon dédain en partant.

Mes trois cousines étaient allées à la répétition d’une comédie dans laquelle elles avaient chacune un rôle. Je ne les accompagnai pas, préférant avoir la surprise de ce spectacle.

Jeanne avait un rôle de vedette et elle le remplissait dans la perfection au dire d’Emma.

— Si tu la voyais avec le jeune d’Acrob ! elle est d’une coquetterie ! Elle lui fait des yeux en coin à le rendre fou ! C’est honteux !

— Tu exagères, Emma, protesta Jeanne.

— J’en passe ! cria la jeune sœur, et les mines que tu as pour Jacques, et les promesses que tu fais à Paul de ne danser qu’avec lui, alors que tu ne lui accordes aucune danse. Le pauvre garçon en était si malade qu’il a raté Saint-Cyr.[illisible]

J’écoutais, pétrifiée, ce réquisitoire. Emma taquinait souvent sa sœur, mais je riais généralement de ses boutades. Ce soir-là, elles prenaient un singulier relief. Mon esprit s’ouvrait.

Je faisais connaissance avec une autre Jeanne, jouant avec les cœurs, une Jeanne qui ne prenait nul souci de la souffrance qu’elle semait.

Je m’étais juré que je ne lui accorderais pas un regard, mais, maintenant, je la bravais.

Mon sourire était ironique, mon attitude glaciale envers elle. D’abord décontenancée par ma nouvelle manière d’être, elle reprenait de l’assurance et essayait encore son pouvoir sur mon naturel naïf. Elle me souriait, elle me parlait comme si elle avait oublié le chagrin dont elle m’avait abreuvée.

Je ne lui répondais pas.

Après le dîner, elle se rapprocha de moi et me dit :

— Comme le temps m’a semblé long, sans toi, à cette répétition. Je croyais que l’on ne finirait jamais.

— Vous étiez donc fatiguée de faire des œillades ?

— Oh ! Marane, tu ne me tutoies plus ?

— Pensez à votre conduite avec moi.

— J’espère que tu ne m’en veux plus ?

— Vous m’avez offensée dans mon affection et dans ma fierté, je me jugerais indigne de vous considérer dorénavant comme une amie.

— Tu es une sauvage, petite Marane.

Jeanne, en prononçant ces mots, me coulait un regard irrésistible, ou qu’elle croyait tel, comme elle en avait sans doute l’habitude avec les jeunes gens qu’elle voulait attacher à son char, avec les dames à qui elle désirait plaire.

Mais je ne fus pas sensible à ce manège de coquette. Je répondis :

— Oui, sauvage ; aussi est-ce pour cela que je vais repartir. Les manières civilisées, les hypocrisies ne sont pas du tout mon genre.

— Tu vas repartir ?

— Oui, parce que je ne pourrais plus vivre dans une telle ambiance.

— Tu es folle !

Les yeux cruels de Jeanne réapparurent. Ils devinrent petits et fixes comme ceux du serpent.

Je dis froidement.

— Vous ne sauriez vous imaginer combien vous devenez laide quand vous oubliez de cacher votre âme.

Je n’attendis pas sa réponse. Je la quittai. Il me semblait que j’avais lutté avec Chanteux. Je ne pus dormir. La réaction inévitable m’enlevait tout sommeil. J’étais fermement résolue à partir le lendemain. Ne voulant prévenir personne, sachant qu’on me retiendrait, j’avais projeté de m’en aller dès le matin, avant le lever des domestiques. J’avais décidé de laisser là le gros de mes bagages et de n’emporter qu’une petite mallette.

À l’aube, je sortis de ma chambre. Je gagnai la porte et je l’ouvris sans bruit. J’étais dehors, libre, mais avec l’âme encore oppressée.

Je ne songeais pas à la bizarrerie de ma fuite, ni au souci qu’elle causerait à ma cousine.

Je partais parce que Jeanne de Jilique m’était devenue odieuse par sa conduite, tout simplement. J’apportais de la passion à tous mes actes. Je ne mesurais pas les conséquences, parce que j’avais conscience d’agir toujours avec netteté et loyauté.