Marane la passionnée/04

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Éditions des « Bonnes Soirées » (p. 42-55).

IV


Avec quelle joie je revis mon pays ! Je respirais l’air marin comme s’il me vivifiait. À mesure que j’avançais sur ma route, une légèreté s’introduisait dans mes membres. Je sortais d’un vrai cauchemar.

— Rasco ! Sidra !

Les bonnes bêtes. Quels transports extravagants m’accueillirent. Les bons chiens n’avaient plus de voix tellement l’émotion les étranglait.

— Bonjour, Jeannic !

— Ma Doué ! On n’attendait pas Mademoiselle.

— Non, puisque je me suis sauvée.

Je n’avais pas réfléchi avant de parler. Pour me rattraper, je dis :

— La ville n’est mon affaire.

— Vous êtes venue seule ?

— Je sais prendre un train et une voiture.

Sans m’arrêter davantage, j’allai jusqu’à la chambre de maman.

La porte en était entr’ouverte et j’aperçus ma mère sans qu’elle me vît. Son attitude me frappa. Elle paraissait accablée. Elle tressaillait au moindre bruit, se redressait, puis, elle retombait contre son dossier.

De crainte de l’effrayer en poussant la porte, j’appelai doucement.

— Maman !

Elle se retourna vers moi, comprit que c’était bien moi, et elle accourut pour me tendre les bras et m’embrasser.

— Ah ! ma chérie !

Ses traits reflétaient une joie intense.

Puis, soudain, elle me demanda :

— Mais comment se fait-il que tu sois ici ?

— Je me suis sauvée.

Tout de suite, le visage de maman reprit un aspect terrifié.

— Oh ! j’aurai tout à supporter ! Quel martyre ! s’écria-t-elle en cachant son visage dans ses mains.

— Quoi ? Qu’y a-t-il ? questionnai-je.

— Pourquoi as-tu commis cette imprudence ?

— Pourquoi ? Tu ne connais donc pas le monde ? Je suis terriblement malheureuse en ce moment !

Le plus posément que je pus, je racontai ma déception d’amitié.

— Je la jugeais si bonne, si profonde. Elle m’a trahie. Oh ! maman, comme cela fait mal !

C’était un cri de femme, une souffrance de femme, car cette amitié, première manifestation du cœur, ressemblait à de l’amour, sans que je m’en doutasse.

— Alors, je suis partie sans en rien dire. Comment auraisje pu vivre à côté de Jeanne sans l’écraser de mon mépris ? Pouvais-je rester dans le même air qu’elle ? J’ai l’âme déchiquetée.

Je m’étais assise. Les bras allongés sur mes genoux, le buste penché en avant, je me tins quelques minutes silencieuse.

— Pourquoi n’as-tu pas averti ma cousine de ton départ ? Il va y avoir un affolement dans la maison, les domestiques vont être au courant et ta réputation en souffrira !

Je ris en répondant :

— En quoi cela intéresse-t-il le monde ?

— Tu ne te marieras jamais !

— Eh bien ! si mon futur mari s’effarouche de cette équipée, ce sera un être bien falot. Il sera intelligent, mon mari, et il s’apercevra que je suis loyale. Personne ne pouvait me forcer à rester dans un endroit où je me déplaisais, où tout me rappelait ma douleur. Ah ! maman, j’aimais tant Jeanne.

J’éclatai en sanglots.

— Ne pleure pas, ma petite fille. Elle n’était pas digne de toi, et il ne faut pas regretter ceux qui ne vous comprennent pas.

— Maman ! maman ! gémissais-je.

Mais ma mère ne s’occupait plus de moi. Son visage était empreint d’angoisse.

— Qu’as-tu ? Qu’écoutes-tu ? Ce sont Jeannic et Noël qui marchent dans la maison.

— Non.

Les traits de maman étaient couleur de cendre et ses mains tremblaient.

— De quoi as-tu peur ?

— Je n’ai pas peur !

— Que se passe-t-il dans cette maison ? criai-je en me redressant, les yeux secs.

— Tu… tu vas le savoir, bégaya ma mère en se tordant les mains. C’est… c’est Évariste.

— Évariste ? Il n’est donc pas reparti ?

— Non, non, il a voulu gérer l’exploitation avec Chanteux, malheureusement, il… Maman s’arrêta et frissonna.

— Achève ! criai-je, angoissée à mon tour.

— Il se conduit mal, il…

Ma mère ne put prononcer le mot horrible qui faisait son désespoir.

— Mon Dieu ! que fait-il donc ?

— Il s’enivre, murmura maman, comme si ce mot l’étranglait.

— Lui… Évariste ? ce n’est pas possible !

— Hélas ! tu vas le voir, après une nuit d’orgie.

Maman sortit et se dirigea vers la chambre de mon frère. Je la suivis.

— Attends, Marane, ne viens pas avec moi tout de suite.

— Je t’accompagne, dis-je résolument.

Maman eut un geste d’indifférence. Elle pénétra dans la chambre d’Évariste.

Il n’avait pas pris la peine de se déshabiller. Vautré sur son lit, la bouche ouverte, il dormait profondément avec une respiration rauque.

Il prononçait des mots sans suite.

Je n’avais jamais rien vu d’aussi abject. L’ivrogne que je croisais parfois sur ma route gardait encore conscience et me saluait.

Évariste semblait une bête que la matière seule conduisait.

Ma mère délaça les souliers crottés, ramena les couvertures, sans que le jeune homme fît un mouvement.

— Quelle horreur ! dis-je posément.

Je paraissais étonnamment calme, tandis que mon cœur battait à se rompre.

— Comment a-t-il pu ? continuai-je de la même voix tranquille.

Ma mère haussa les épaules d’un geste qui signifiait : Comment expliquer ces choses ?

Elle se dirigea vers la porte.

— Je veux lui parler ! m’écriai-je soudain avec véhémence.

— À quoi bon ? on ne peut discuter avec lui. Ce soir, peut-être.

— Évariste ! appelai-je sans écouter ma mère.

Le dormeur n’esquissa pas un geste. De sa gorge sortait un ronflement.

— Évariste ! criai-je plus fort.

Je le secouai, non sans rudesse.

— Quoi, quoi, bégaya-t-il, laissez-moi, Chanteux, j’ai assez bu. Je tombe de sommeil.

Je me reculai.

— Chanteux ? murmurai-je ; c’est avec Chanteux qu’il boit ?

Je dis à ma mère :

— Sortons.

Dès que nous fûmes rentrées dans la chambre de maman, je m’écriai :

— Alors, Chanteux est devenu le compagnon d’Évariste, et c’est lui qui l’engage à s’enivrer ?

Ma mère baissa la tête et elle répondit d’une voix à peine intelligible.

— Je n’y comprends rien. Jamais je n’ai vu Chanteux ivre.

Je réfléchissais profondément. Je ne fis pas part de mes réflexions. Je murmurai :

— C’est terrible.

Je m’assis près de maman, sur un pouf un peu bas et je lui demandai :

— Avoue, maman, que c’est Chanteux qui t’a conseillé de m’éloigner d’ici durant quelque temps ?

Ma mère hésita, puis elle finit par me répondre :

— Oui, c’est lui.

Je le savais, puisque j’avais écouté à la porte, mais je voulais que maman me le dise.

— Ah ! et sais-tu, maman, comment est venu à Évariste l’idée de rester au manoir alors qu’il voulait absolument entrer à l’École Centrale ?

— Je… je ne sais pas. Il est allé plusieurs fois avec Chanteux visiter les différentes exploitations.

— C’était fort sage, interrompis-je.

— Il me racontait ce qu’il voyait, les améliorations, les progrès, le rendement. J’en étais même surprise, parce que je trouvais que les revenus n’étaient pas en rapport avec ce qu’il me précisait.

— Naturellement, grinçai-je.

— Puis, un jour, il m’a annoncé qu’il resterait ici, qu’il n’avait pas besoin de diplôme. Je lui ai objecté qu’il avait toujours dit qu’il aimerait sortir d’une grande école, afin d’avoir une situation en main. Mais, mes raisons n’ont pas eu gain de cause. H s’absentait des journées entières.

— Avec Chanteux ?

— Je le suppose. La première fois que je l’ai vu ivre, j’ai cru devenir folle ; puis c’est arrivé tous les jours depuis près d’un mois, et je suis désespérée.

Je compris alors l’air accablé de ma mère. Des larmes coulaient lentement comme d’une source.

Après un silence, elle murmura :

— Maintenant, c’est toi qui reviens dans des conditions incorrectes. Qu’ai-je fait pour avoir deux enfants qui me font tant de peine.

Je ne relevai pas cette plainte. J’accumulais les efforts pour concentrer ma pensée.

Je murmurai, oppressée :

— Maman, ne trouves-tu pas bizarre que Chanteux ait voulu m’éloigner et qu’il s’acharne à perdre l’intelligence et la dignité d’Évariste ?

Maman tressaillit violemment. Elle se redressa et prononça sourdement :

— Que crois-tu donc ?

— Je ne crois rien, je cherche.

— Éloigne tes idées qui sont celles d’une imagination exaltée. Tu ne peux considérer les choses simplement. Il faut toujours que tu y voies un côté romanesque. Ce n’est pourtant pas Chanteux qui force ton frère à boire plus que de raison.

— Il est tellement insinuant, lançai-je. Évariste est faible. En écoutant notre régisseur, il ne sait même pas ce qu’il absorbe.

— Tes déductions ne reposent sur rien. Ce n’est pas le régisseur, pourtant, qui t’a décidée à partir subitement.

— Non, mais c’est lui qui t’a démontré l’utilité d’un séjour pour moi, hors de la maison. Je me demande bien quelle figure il fera quand il me reverra. Ah ! je rirais bien, si Évariste n’était pas dans un tel état !

Maman ne répondit pas. Elle montrait les signes d’une fatigue évidente. Je la laissai se reposer et je gagnai ma chambre dans laquelle je n’avais pas encore pénétré depuis mon arrivée.

Je ne pensais presque plus à Jeanne de Jilique tellement les événements récents me préoccupaient.

Je sentais seulement une angoisse quand j’évoquais ma déception. Ma souffrance, cependant, ne nuisait à personne, alors que la conduite de mon frère était un abaissement, une tare indigne de lui et qui se répercutait sur une famille entière.

Ma nature énergique voulait remédier à ce malheur. Je savais qu’Évariste subissait une sorte d’influence et qu’il fallait la contrebalancer par une autre.

Au bout de quelque temps, il allait être l’heure de déjeuner, je rentrai dans la chambre de ma mère.

— T’es-tu un peu reposée, maman ?

J’avais pris un ton affectueux auquel maman parut sensible. Mais elle était si terriblement soucieuse qu’elle ne put se dominer.

— Comment veux-tu que je puisse trouver quelque repos après ces deux affreuses secousses.

— Deux ? Quelle est la seconde ?

— Mais ne t’es-tu pas enfuie ? Tu ne te doutes donc pas des complications que cela va provoquer ? C’est un scandale qu’exagéreront les domestiques ! Ne sais-tu pas encore que l’on est la proie de tout ce qui nous entoure ?

C’était vrai, car je pensais à Chanteux. Cependant, je ripostai avec une insouciance voulue.

— Ma réputation n’a rien à voir avec cet incident. Ce qui est plus important, c’est Évariste. Je vais aller le voir.

Maman ne protesta pas.

Je frappai à la porte de mon frère.

— Entrez ! répondit une voix pâteuse.

Affalé sur un fauteuil, Évariste me contemplait avec surprise.

— C’est toi ?

— Oui, c’est moi, dis-je sévèrement. Qu’est-ce que tu as ?

— Moi ? Je suis malade. Je ne sais pas ce que j’ai depuis quelques jours.

— Je le sais, moi.

— Ah !

— Oui. tu bois et tu t’enivres.

Évariste demeura silencieux lui moment, puis il me répondit :

— C’est possible.

— Comment ! m’écriai-je avec éclat, c’est tout ce que tu trouves pour t’excuser ?

— J’avoue, Marane, j’avoue. Je suis même humilié d’avouer. Cela ne m’amuse nullement de boire. J’ignore, d’ailleurs, comment je m’y prends pour en arriver là. Je touche à peine mon verre et je suis étourdi immédiatement. Oh ! que je suis malade.

Je l’écoutais, non sans stupeur.

— Évariste, tu es un malheureux garçon.

— Oh ! oui.

Mon frère avait les larmes aux yeux.

— Que s’est-il donc passé ? dis-le-moi, mon petit frère.

— Il ne se passe rien. J’accompagne Chanteux. Nous dînons dans une ferme pour causer avec le fermier quand il a terminé sa journée. Nous prenons un apéritif que Chanteux apporte et tout commence à tourner. Puis, je bois en mangeant et je me sens ivre. C’est tout ce qui se passe.

— Tu bois peut-être plus que tu ne le crois ?

— Peut-être. Chanteux est fort bon et obligeant pour moi. Il me ramène, il me donne des cachets pour me remettre et il m’enlève mon verre quand je veux éteindre la soif qui me brûle. Cette nuit, comme d’autres nuits, je m’endors où je me trouve, et alors, Chanteux me transporte jusqu’ici.

J’étais atterrée par ce que j’entendais, et par ce que je ne comprenais pas.

Ce Chanteux prenait trop de place dans notre existence.

Évariste reprit :

— Pourquoi donc es-tu revenue ? La cousine de Jilique t’a renvoyée ?

— Nullement. Je ne voulais plus rester dans une maison où vivait une hypocrite.

Évariste me contempla, puis il rit.

— Ma pauvre petite, il y a des hypocrites partout ! Les fuir, c’est fuir le monde. Quand es-tu rentrée ?

— Ce matin ! L’aube commençait, je n’ai prévenu personne.

— Ce sera du joli dans la maisonnée Jilique ! Que va-t-on penser de Mlle de Caye !

— Ce sera fameux quand tous les alentours se chuchoteront que le comte de Caye s’enivre !

Évariste réprima un mouvement.

— Écoute, Évariste, il faut que tes habitudes cessent ! Ce Chanteux te veut du mal, sans quoi, il t’aurait renvoyé à tes études.

— Elles coûtent cher, et il vaut mieux que j’apprenne à exploiter nos terres.

— Tu t’y prends mal.

Mon frère rougit et il répliqua :

— Ce n’est pas à toi à me faire la morale.

— Je ne pense pas à faire la morale, je suis si malheureuse !

Et avec des pleurs dans la voix, je racontai ma misère.

— Tu comprends, je voulais goûter du même bonheur que toi. J’ai vécu quelques jours enchantés. Et toi ? As-tu donc oublié ton ami ?

Mon frère fit un signe affirmatif.

— Tu l’aimais donc moins que tu ne le pensais ?

— C’est Chanteux qui m’a persuadé que je devais tout abandonner pour vivre ici.

— Alors, Chanteux va tout diriger, même nos cœurs ?

— Il est charmant. Jamais je n’aurais cru qu’il possédait autant de délicatesse.

— C’est un homme fourbe ! criai-je avec force. Quel but poursuivait-il en m’éloignant de la maison, et en te corrompant ?

Évariste me contemplait, pétrifié.

— Écoute, mon frère, il faut absolument que tu poursuives tes études. Tu ne peux jouer le jeu de Chanteux et rester à t’abêtir dans un vice honteux.

— Je suis bien de ton avis, se rendit-il, éclairé subitement par un instinct providentiel. Moi qui ai l’horreur de cette abomination, je ne puis comprendre ce qui m’est arrivé.

— Il y a un mystère.

Évariste était sorti de sa torpeur et il réfléchissait.

— Tu as du cran, me dit-il, et de l’idée. Que dit maman ?

— Elle est au désespoir.

— Pauvre maman ! Elle est comme moi, elle a peur.

— Pars pour reprendre tes études.

— Tu as raison, il faut que je m’arrache à cette hypnose ! Mais que dira Chanteux ?

— Ne t’occupe pas de ce qu’il pourra penser. Je me charge de le remettre à sa place.

— Tu as toutes les audaces ! Tu as bien de la chance ! Je t’envie.

Mon frère déjeuna avec nous. Maman ne pouvait croire qu’il voulût repartir. Elle me regardait avec admiration, m’attribuant ce succès.

J’étais tenace. Je gardai Évariste jusqu’à l’heure de son départ et, quand ma mère donna des ordres pour qu’une voiture fût à sa disposition, je surveillai les alentours de la maison.

Chanteux vint alors que mon frère était déjà loin. J’étais dans un salon voisin de celui où il fut reçu.

— Je viens d’apprendre, Madame, que M. Évariste est reparti.

— Oui, Monsieur Chanteux.

— Je croyais que M. le comte voulait, dorénavant, gérer ses propriétés ?

— Il a changé d’avis ; il regrette ses études. Il y eut un silence, puis le régisseur déclara :

— Je suis désolé que M. le comte ne s’occupe plus de ses exploitations, il serait devenu un maître expérimenté.

Je sortis de l’ombre et je m’écriai :

— Comment pouvez-vous avancer des choses que vous ne pensez pas ! Mon frère serait devenu une loque entre vos mains parce que vous faisiez tout pour anéantir ses facultés.

Le régisseur ne s’attendait pas à me voir. La soudaineté de mon apparition l’interloqua, et il resta muet quelques secondes. Quand il entendit l’accusation que je lui jetais à la face, il recula, bien qu’il s’efforçât de garder un semblant de sourire.

— Oh ! Mademoiselle, protesta-t-il, comme je suis désolé de votre interprétation. Si vous saviez quels efforts j’ai tentés pour empêcher M. le comte de se livrer à son penchant.

Son ton était persuasif, et ses yeux soutenaient mon regard courroucé. Il paraissait plein de bonne foi et maman fut encore une fois persuadée.

Elle murmura :

— Tu n’avais pas besoin d’intervenir, Marane.

Chanteux reprit, en s’adressant à ma mère :

— Excusez-la, Madame, les enfants d’aujourd’hui se croient supérieurs aux personnes d’expérience.

J’hésitais. Je ne savais plus si je devais poursuivre mon accusation. Peut-être Chanteux disait-il vrai ? Évariste pouvait avoir ce vice insoupçonné. Il y avait deux ans qu’il vivait hors de la maison et sa nature était influençable.

Le régisseur continuait :

— Je suis bien content que M. le comte retourne un peu en ville. Il était d’un très mauvais exemple pour les fermiers. Quand on voit le maître se griser, les valets en font autant. J’ai eu beaucoup de mal, ces temps derniers.

L’accent de notre régisseur était tour à tour sévère et désolé. Maman n’en pouvait plus de honte. Quant à moi, je me retenais pour ne pas sauter, comme un chat sauvage, à la figure de Chanteux.

Il remarqua que ses paroles avaient porté, mais il n’abusa pas de son avantage et il dit :

— Mademoiselle a fini son séjour en ville ? Mademoiselle n’est pas souffrante ?

— Nullement, répondis-je ; mais je ne me plaisais plus chez ma cousine.

— Ah ! répondit le régisseur.

Avait-il noté le désarroi trop visible de maman, et comprit-il qu’un incident insolite était survenu ? Ses yeux s’illuminèrent à la pensée d’enquêter sur cette affaire.

Il nous laissa, et maman et moi nous restâmes dans un petit salon à parler d’Évariste.

Puis, Jeannic vint nous annoncer qu’une dame nous attendait au salon.

— Une dame ! répéta ma mère.

Soudain, elle me dit très vite :

— Peut-être est-ce notre cousine de Jilique qui vient s’informer de toi.

C’était bien elle.

Quand elle me vit, suivant maman, elle s’écria :

— Ah ! que je suis soulagée de voir Marane ici ; quelle inquiétude nous avons eue ce matin, en ne la trouvant pas dans sa chambre !

— Vous n’avez pas cru que j’étais perdue, m’écriai-je, perdue comme un bébé !

— Non, répondit assez sévèrement Mme de Jilique ; mais il est peu correct de s’enfuir ainsi, sans prévenir la maîtresse de maison.

Je recevais une leçon. J’étais dans mon tort.

— Vous m’auriez retenue, ma cousine, et je ne pouvais plus rester.

— Ah ! oui, à cause de cette fameuse trahison d’amitié.

Et Mme de Jilique rit de tout son cœur.

— Oh ! Madame, ne riez pas, suppliai-je d’une voix trem blante, mon cœur est si douloureux.

— Cette Marane est une passionnée.

— Oui, elle exagère les sentiments, répondit maman.

— Pas du tout ! m’écriai-je avec force. Ce que je désire n’a rien d’extraordinaire. Je veux qu’une amie me comprenne et que ses sentiments soient à l’unisson des miens, que nous n’ayons qu’un but : ne pas nous causer de peine mutuellement. Est-ce donc une chose impossible ?

Les deux cousines se regardèrent un moment, et elles convinrent toutes deux que mes prétentions étaient modestes quoique assez difficiles à réaliser.

Je dis le plus gentiment que je pus :

— Ce n’est pas votre faute, ma cousine, si votre fille n’a pas de cœur.

— Oh ! Marane ! se scandalisa maman.

— Elle a raison ; Jeanne ne doit pas comprendre l’amitié d’une manière aussi profonde, bien qu’elle emploie tous les moyens pour s’attacher les cœurs. Cependant, je reproche à Marane sa fuite, alors qu’il faisait à peine jour, la frayeur qu’elle m’a causée et la gêne qu’il m’a fallu dissimuler devant les domestiques intrigués.

Je baissais la tête, confuse de ces justes remarques.

— Pardonnez-moi, murmurai-je.

Et pour donner une compensation à notre cousine, je lui suggérai :

— Si vous le voulez, je vous montrerai les roches qui surplombent la mer.

— Non, merci.

— Ne me refusez pas, c’est si beau, si grand ! Venez, ma cousine.

J’étais persuasive quand je m’en donnais la peine. Ma cousine se laissa entraîner. Elle ne dédaignait pas les splen­deurs de la nature. Sans doute, était-elle désireuse de voir de près les choses dont j’avais parlé avec tant d’enthousiasme.

— Hâtons-nous, dis-je, pour que le soleil nous envoie son dernier rayon sur la mer.

Je sifflai mes chiens, qui surgirent soudain à mes côtés, comme s’ils attendaient le signal.

— Rasco et Sidra ? demanda ma cousine, amusée.

— Eux-mêmes.

Les chiens prirent chacun une de mes tresses, ce qui divertit fort Mme de Jilique.

Maman ne nous accompagna pas. Elle craignait la marche et le vent.

Je parlais, tout en pressant notre cousine d’aller vite :

— Quelle joie de se secouer librement dans l’air ! Que la ville est ennuyeuse avec ses conventions ! La seule chose que je regretterai est le chant. Mon professeur était très bon mais rien ne m’empêche de continuer. À part cela, les murs étaient bien étroits ! Ce n’est pas une critique, parce que je trouve la terre elle-même parfois trop petite pour toutes mes idées !

— Quelle petite prétentieuse !

— Ce n’est pas du tout cela.

— Expliquez-moi alors.

— Ainsi, quand je suis devant la mer, de belles pensées m’arrivent et je suis transportée sous d’autres cieux. Parfois aussi, je me métamorphose en brise, en flot, en arbre, et j’ai une cime qui monte jusqu’aux nuages. Je rêve. J’ai donc rêvé d’une amie. Avez-vous une amie, vous, ma cousine ?

Je crois que ma cousine rêvait, elle aussi, parce qu’elle ne me répondit pas tout de suite. Puis, lentement, elle murmura :

— Il faudrait posséder un cœur simple et rencontrer aussi un cœur simple. La civilisation engendre l’âme compliquée. Mais pourquoi est-ce que je vous écoute, petite fille de seize ans ? Est-ce le chant qui sort de votre âme fraîche qui m’entraîne, ou bien est-ce parce que vous m’arrachez à la banalité ?

— Je n’en sais rien du tout, cousine.

Mme de Jilique eut un léger rire.

Nous parvînmes au rocher que j’avais choisi comme but. Je croisai les mains sur ma poitrine, je regardai le soleil couchant qui était pourpre dans un ciel de turquoise, je contemplai la mer qui murmurait doucement.

Nous restâmes silencieuses quelques minutes, puis je dis :

— Tout est beauté dans la nature, tout est beauté dans l’art, pourquoi le cœur de mon amie, créée si parfaitement par Dieu, n’est-il pas resté une beauté pour moi ?

— Ah ! Marane ! Marane, s’écria ma cousine, avec une voix changée, vous avez vécu parmi trop de pureté. Que ferez-vous au milieu des humains ?

Je ne pus rien répondre. Ces paroles évoquèrent mon chagrin plus fortement, comme aussi elles firent surgir brusquement le visage de mon frère pris de boisson.

Je frissonnai devant ces laideurs humaines.