Marane la passionnée/05

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Éditions des « Bonnes Soirées » (p. 55-66).

V


— Ainsi, Mlle  de Caye, la fille du comte de Caye, s’est enfuie, le matin, comme une simple roturière, parce qu’elle ne se plaisait plus dans l’endroit où elle était ?

Le régisseur me persiflait ainsi.

— Alors, le régisseur du comte de Caye se permet d’interpeller Mlle de Caye !

M. Chanteux se mordit les lèvres. Il n’avait jamais le dernier mot avec moi. Je le regardais avec hauteur. Je poursuivis :

— Je ne vous pardonnerai jamais d’avoir laissé mon frère se griser en votre compagnie. Que vouliez-vous donc faire de lui ?

Mes yeux, comme des pointes aiguës, perçaient le regard de Chanteux.

Il devint cramoisi de colère rentrée.

— À quoi pensez-vous, Mademoiselle ? s’écria-t-il d’un ton qu’il essayait de rendre indigné. J’ai eu la tristesse de constater que M. le comte avait une attirance pour l’alcool, et cela m’a peiné pour son défunt père.

Il était devenu larmoyant. Ses yeux s’humectaient de larmes.

— Mais que devais-je donc faire ? poursuivit Chanteux ; j’essayais bien de retenir M. Évariste, mais il reprenait son verre…

— Pourtant, interrompis-je, mon frère prétendait qu’il buvait peu de chose, et que la plupart du temps il ne comprenait pas son brusque étourdissement.

Le régisseur, cette fois, avait pâli. Il resta quelques minutes sans répondre, puis il dit d’un air faussement bonhomme :

— Ce pauvre Monsieur Évariste ne voyait plus bien clair et ne savait plus trop ce qu’il faisait, et, pour se justifier, il disait n’importe quoi.

Je me retins pour ne pas imposer silence à cet homme.

Mon frère était coupable, je ne pouvais le nier. Cependant, j’étais persuadée qu’il était reparti non sans soulagement. Il s’était arraché à un danger.

Ces intuitions, je ne pouvais les révéler au régisseur. Il fallait de la patience, avant de prouver qu’Évariste n’avait pas sombré de nouveau.

Chanteux reprit :

— Alors, Mademoiselle ne retourne plus chez Mme de Jilique ?

— Ma foi non ! Je manquais d’air.

— Si Mademoiselle se marie en ville, comment fera-t-elle ?

— Je ne me marierai pas en ville !

— Heuh ! Heuh ! Ici, les prétendants sont rares et ceux qui connaîtront la fugue de Mademoiselle auront peur.

— Monsieur Chanteux, vous n’avez pas le droit de me critiquer.

— Et moi, Mademoiselle, je n’ai pas de conseil à vous donner, mais vous êtes trop orgueilleuse, et ce n’est jamais fameux.

Et le régisseur tourna les talons.

« Trop orgueilleuse ! murmurai-je déconcertée. Ai-je donc tant d’orgueil ? Je l’ignorais. »

Cette pensée se volatilisa cependant dans ma promenade. Je songeais à Jeanne.

Je me sentais davantage seule depuis que j’avais entrevu une amie. Tout aurait été changé dans ma vie et je retombais maintenant dans une solitude plus grande encore.

Je me dirigeai vers la ferme des Cordenec. Quand j’y entrai, la fermière triait des haricots. Jean-Marie venait de rentrer d’un travail dehors et se restaurait.

Son visage s’éclaira quand il me vit et il dit :

— Bonjour, Mam’zelle Marane !

La fermière se leva et un sourire glissa sur son visage à l’expression insaisissable.

— J’avais entendu que vous étiez à Rennes pour l’hiver, murmura-t-elle.

— Oui… j’aurais pu y rester, mais dans les villes on étouffe.

— Cela ne vaut ni la lande ni la mer, appuya Jean-Marie.

Je ne pensais pas beaucoup à ce que racontaient la fermière et son fils. Je me répétais les paroles de Chanteux :

« Vous avez trop d’orgueil ». Je n’avais jamais songé que je pouvais avoir de l’orgueil, parce que je ne réfléchissais jamais longtemps à mes actions. J’obéissais à mon instinct, et, quand les gens me plaisaient, j’allais vers eux. Malheureusement, peu de gens m’agréaient. Ainsi la fermière ne m’était pas sympathique, alors que Jean-Marie avait mes préférences.

Il disait :

— La petite fille du pêcheur Le Quan est tombée et elle a été malade. Je suis allé chercher des médicaments pour elle, et quand elle m’a vu, elle n’a plus voulu me laisser repartir. Je l’ai bercée doucement sur mes genoux et elle s’est endormie.

Je regardais Jean-Marie. Il avait un air doux et bon. Soudain, il me vint que je devais abattre l’orgueil qu’on me reprochait, en prenant Jean-Marie comme « amie ». Je ne me dis pas qu’il était presque un jeune homme. Il avait quinze ans.

Qu’importait la différence de nos milieux ? N’avais-je pas appris dans mon catéchisme que tous les hommes sont égaux ?

Le bon cœur de Jean-Marie m’était garant de sa sincérité. Pourquoi ne serait-il pas mon « amie » ? J’étais sûre qu’il m’aimait. Sa joie était toujours très vive dès qu’il m’apercevait. Je dis devant sa mère :

— Jean-Marie, sais-tu ce que c’est qu’un ami ?

— Bien sûr ! répliqua-t-il en riant. C’est un bon camarade avec qui on se promène et on bavarde à cœur ouvert.

Cette définition me plut autant qu’elle me surprit. Je trouvai de la finesse à Jean-Marie.

— As-tu un camarade de cette espèce-là ? lui demandai-je.

— Oh ! non. Je trouve que la plupart des garçons sont rudes. Je voudrais pourtant bien en fréquenter un, mais il me le faudrait un peu plus tranquille.

— C’est un doux, expliqua la fermière ; il aime lire.

Toute la psychologie de la mère s’arrêtait là. Un doux signifiait un gars tranquille, aimant lire.

Je répliquai joyeusement :

— J’ai cherché une compagne, moi aussi, et je n’en ai pas trouvé… Veux-tu être mon ami, Jean-Marie ?

Le jeune garçon tressaillit et une rougeur envahit son visage, tandis que sa mère, me regardant, répondait avec volubilité :

— C’est de l’honneur que vous lui faites, Mam’zelle ; il a déjà beaucoup d’amitié pour vous, et il sera un bon compagnon.

Les yeux de la fermière riaient. Sa bouche se tordait dans tous les sens, pour cacher le trop-plein de sa joie. Je ne savais pas pourquoi ma question si naturelle provoquait de telles réactions.

Jean-Marie n’osait plus me parler. Maintenant il était pâle.

— Alors, c’est entendu, dis-je.

J’étais contente, bien qu’un peu contrainte. Je m’avisai, un peu tard, que j’avais été vite.

Je pensai à la conversation que j’avais eue avec mes cousines. Jean-Marie allait peut-être devenir un flirt, et, s’il voulait m’embrasser, que ferais-je ?

Je rejetai cependant cette idée. J’avais toujours dominé ce jeune paysan et sans doute entendait-il que notre amitié serait pour lui comme un rôle de page.

Je revins à la maison, mais je ne ressentais pas la joie que j’avais éprouvée lorsque j’avais cru voir en Jeanne de Jilique une amie unique. Il me semblait que je déplaçais les usages. Mais pourquoi n’aurais-je pas un ami au lieu d’une amie ? Que signifiait cette différence, garçon ou fille ? Le tout était d’aimer et d’avoir un cœur à soi, et un cœur simple, comme le disait notre cousine de Jilique. Or, Jean-Marie était simple.

Je cherchai maman. Elle était dans sa chambre. J’annonçai en entrant :

— J’ai une amie !

Elle me regarda d’abord, puis elle me demanda :

— Où l’as-tu découverte ?

— Pas loin. À la ferme des Cordenec.

— Tiens ! Il y a une jeune fille de ton âge chez eux ?

— Non.

— Alors ?

— Eh bien ! mon amie, ce sera Jean-Marie.

— Quelle est cette plaisanterie ? s’écria assez sévèrement ma mère.

— Ce n’est pas une plaisanterie. Je trouve que Jean-Marie a beaucoup de qualités. Il est doux. J’aurai ainsi un être dévoué qui m’aimera. Tu l’inviteras de temps en temps à dîner avec nous. Ce n’est pas le rang qui compte, c’est le cœur. Or, je suis certaine que le cœur de Jean-Marie est mieux placé que celui de Jeanne de Jilique.

Ma mère m’écoutait avec terreur, me semblait-il. Ses yeux, ouverts démesurément, me contemplaient comme si soudain mon visage avait changé. Je voyais que la surprise la pétrifiait. Elle s’écria :

— Tu ne vas pas te lier d’amitié avec ce garçon ?

— Je ne me lierai pas avec la famille, mais Jean-Marie est très bien élevé.

— Tu es folle ! On ne joue pas à l’amitié avec un jeune homme.

— Je ne veux pas jouer, interrompis-je impatientée ; il s’agit d’avoir un ami. Tu crains sans doute que je ne flirte, que je ne m’amuse au jeu de l’amour ?

— Ciel ! cria ma mère en se bouchant les oreilles.

— Eh bien ! maman, qu’est-ce qui te prend ?

— D’où sais-tu ces choses ?

— Ce sont mes cousines qui me les ont apprises.

— C’est abominable.

— Non, c’est la vie, m’ont-elles dit. Eh bien ! ne crains rien, je n’embrasserai pas Jean-Marie.

— Oh ! peux-tu seulement prononcer ces mots ! Mais quelle nature as-tu donc ? Tu te sauves de chez ma cousine pour recommencer une bêtise plus lourde encore ! Je t’interdis de revoir Jean-Marie.

— Il est trop tard, dis-je gravement, le pacte est fait.

— Quoi ? Quel pacte ?

— Le pacte d’amitié, de confiance mutuelle ; il comprend les choses comme moi, et nous serons fort heureux.

Ma mère poussa un gémissement. Je crus qu’elle s’évanouissait, mais elle m’ordonna d’une voix forte comme je ne la lui avais jamais entendue :

— Je te défends expressément de causer avec Jean-Marie !

Je me cabrai. Je me croyais sensée. J’avais remporté une victoire sur Évariste, sur ma cousine, sur Chanteux. Je me jugeais supérieure à tout le monde. C’était mon orgueil, certainement, qui me le faisait croire, mais je ne m’en doutais pas.

Je criai :

— Rien ne me fera revenir sur ma décision, rien. Je tiens à avoir une amie, et, puisque les filles sont fausses, je me contenterai d’un jeune paysan, d’un garçon qui est, comme moi, enfant de la nature.

— Seigneur ! murmura maman, sauvez-la !

Après cet éclat, je me ruai dehors. Le vent de novembre giflait les branches. Il y avait quelques feuilles encore qui tourbillonnaient. La mer, au loin, grondait. Mais il me semblait qu’elle rugissait moins fort que ma colère.

Ce jour-là, je ne revins qu’à la nuit. J’étais infatigable. Ma fureur me portait.

Je ne pouvais comprendre pourquoi ma mère m’interdisait une chose aussi simple. Aimer, était-ce donc un crime ? Aimer, n’était-ce pas confier ce que l’on ressent à une autre âme de son choix ? Pourquoi s’insurger contre la condition sociale d’une personne ?

Plus que jamais, j’aurais voulu être le vent, mais un vent en furie, qui aurait parcouru des immensités.

J’avais l’horreur des sentiers où tout le monde a passé, tandis que maman n’en voulait pas d’autres. Mon esprit volait, bondissait par-dessus toutes les défenses.

Je revins au manoir parce que la tempête était trop violente pour mon corps mince. Et cependant, j’aurais voulu rester au milieu de cette pluie qui rafraîchissait mes joues en feu. Mais les jours étaient courts en cette saison.

Je n’aimais ni lire ni coudre. À quoi me servaient les longues veillées durant lesquelles maman tricotait en silence ou lisait sans lever les yeux ?

Je pensais à Jean-Marie et j’aurais voulu aller le retrouver, mais il était trop tard. Je devais attendre au lendemain pour lui raconter cette tristesse.

Dès le matin, j’allai à la ferme et vis sa mère :

— Bonjour, Mam’zelle. Jean-Marie tresse de la paille. Ah ! c’est mon meilleur enfant. Il a de belles idées et il ne serait pas déplacé nulle part. Il y a bien des châtelains qui sont moins bien que lui, acheva-t-elle de sa manière hypocrite.

— Je le sais, répondis-je.

Un éclair de joie brilla dans ses yeux.

J’allai rejoindre Jean-Marie. Je m’assis en face de lui et je pris machinalement de la paille que je tressai tout en lui parlant.

Je le mis au courant de mes misères et de mon grand désespoir concernant Jeanne de Jilique. Je ne lui cachai pas mon inquiétude au sujet de la sensibilité de ma mère, ainsi que la peine causée par Évariste. Puis j’accusai Chanteux de nous vouloir du mal.

Jean-Marie me regardait avec étonnement et il me répondit avec ingénuité :

— Je croyais qu’une demoiselle de château n’était jamais malheureuse. Le pire des malheurs me semblait la pauvreté. Quand on mange tous les jours ce que l’on veut, que l’on a des domestiques pour vous servir, de beaux tapis pour n’avoir jamais froid aux pieds, je pensais que c’était là le bonheur. Mais vous avez aussi des soucis.

— Et de durs ! m’écriai-je. Pense dans quel état j’ai retrouvé mon frère !

Jean-Marie eut une contenance gênée.

Je dis, presque bas :

— L’as-tu vu, toi, quand il avait bu ?

Bien qu’ayant donné le titre d’ami au jeune fermier, j’étais un peu honteuse de parler de la tare de mon frère. Il me semblait que je commettais un sacrilège.

Jean-Marie me répondit :

— Bien sûr, que je l’ai vu ! Et ce n’était guère beau. M. Chanteux, lui, riait bien.

Je frissonnai d’indignation. J’aurais voulu battre Jean-Marie. Mon pauvre frère m’apparut soudain comme un martyr ! Je laissai là paille et tressage, et, me dressant brusquement, je criai :

— Je te défends de parler ainsi d’Évariste !

— Ne suis-je pas votre ami ? Ce n’est pas pour le critiquer, c’est parce que cela me peinait.

Tout de suite, je regrettai mon mouvement de colère. Jean-Marie n’avait été que maladroit. J’avais cependant provoqué sa réponse, mais il ignorait l’art de taire certaines choses.

Ce fut une secousse pour moi. Il me semblait qu’une offense personnelle m’était faite.

J’aurais voulu expliquer ces nuances à mon compagnon, mais je craignais de ne pas me faire comprendre.

J’aurais eu besoin de réconfort, de tendresse à ce moment-là, mais j’étais une jeune fille, et il m’était impossible d’appuyer ma tête sur cette épaule de garçon.

Et, machinalement, à travers ma honte et ma détresse, je regardais son gilet un peu sale à la place où je me serais tenue. Je vis aussi ses mains rugueuses et souillées par le travail de la terre.

Cependant, je l’avais choisi, n’ayant personne d’autre qui fût jeune à qui me confier. Maman était si craintive que je n’osais pas lui dire tout ce que je pensais.

Je me rapprochai de Jean-Marie et lui dis :

— Je m’excuse de t’avoir parlé si durement. Cela me fait tant de peine de savoir que mon frère s’est comporté ainsi, lui qui était si sobre et si digne.

Je crus que mon compagnon allait me dire quelque chose, mais il s’arrêta.

Je repris des brins de paille et je les tressai en silence. Au bout de quelques minutes, Jean-Marie me demanda :

— Vous n’aimez pas rester dans votre maison, près de votre maman ?

— Pas du tout. Les ouvrages des femmes ne me plaisent pas. Puis, tu sais, rester assise pendant des heures n’est pas possible pour moi.

— Oui, vous êtes encore une enfant. Chez les personnes riches, on reste enfant très tard. Chez nous, il faut travailler si jeune que cela vieillit.

— Je suis peut-être enfant pour les travaux, mais pour la maturité de l’esprit, j’ai plus que mon âge, je te l’assure !

Il rit, et notre entente revint.

Notre conversation était pleine de cordialité, quand Chanteux entra.

Je m’attendais si peu à le voir là que je restai sans voix pour répondre à son bonjour, ce qui lui permit d’ajouter :

— Tiens ! Mademoiselle Marane ! Vous êtes devenue apprentie de ferme, maintenant ?

Il me regarda, goguenard. Je cherchais une réplique cinglante, quand il ordonna à Jean-Marie :

— Dis donc, tu iras prendre pour moi le poisson que j’ai commandé à Quenech.

— Bien, Monsieur Chanteux.

J’étais mortifiée d’entendre que mon ami recevait des ordres de Chanteux, mais il était le régisseur qui avait la haute main sur tous.

Mon sang-froid m’était revenu, mais je n’avais rien à dire.

J’attendis que Chanteux fût parti.

— J’irai avec toi chez le pêcheur Le Quenech.

— Non, Mam’zelle.

Jean-Marie avait l’air troublé. Il murmura :

— Jamais M. Chanteux ne vient par ici, surtout à cette heure-ci.

— Eh bien ! ripostai-je avec insouciance, cela lui a chanté aujourd’hui.

Mais le jeune fermier ne se dérida pas.

Je le quittai pendant qu’il ramassait sa paille.

Je croyais Chanteux loin, mais je le rencontrai. Je voulus passer sans lui parler, mais il m’interpella :

— Alors, Mademoiselle, vous passez vos loisirs avec des garçons de ferme ? C’est du joli pour une demoiselle de bonne maison !

Je devins tout de suite furieuse et je ne fus pas longue à répondre :

— C’est inouï que je ne puisse rien faire que vous ne critiquiez !

— Pourquoi prêtez-vous à la critique ?

Le régisseur avait raison, mais je n’aimais pas avoir tort.

Je répliquai :

— Jean-Marie est le fils d’un de nos fidèles fermiers. Et s’il me plaît d’en faire mon ami ?

Un éclat de rire assez grossier me répondit.

J’étais toute déconcertée.

— Pourquoi riez-vous ?

— C’est complet ! Mlle de Caye se sauve d’une famille, en ouvre la porte comme une voleuse et rentre au bercail pour devenir l’amie d’un fils de domestique !

J’étais indignée. Il me semblait que tout le monde s’acharnait contre moi. Ce Chanteux m’avait traitée d’orgueilleuse, et, maintenant, il se moquait de mon humble penchant d’amitié.

— Mais, enfin ! dis-je avec éclat, ne pouvez-vous garder pour vous vos impressions ?… Je suis libre d’agir comme il me plaît ! Jean-Marie est un garçon honnête et bon.

À ma grande surprise, je voyais le visage de Chanteux changer. Son expression sarcastique avait disparu. Elle était remplacée par de l’émotion.

— Pardonnez-moi, Mademoiselle, je ne puis que vous approuver. Je n’avais pas bien compris votre pensée. Vous avez raison de vous lier d’amitié avec Jean-Marie, qui est fin et bien élevé. Il faut que la jeunesse se réunisse et vous faites une bonne action en ne vous montrant pas fière. Vous ressemblez à M. le comte, votre père.

Le ton du régisseur était sérieux, et qu’il me rappelât mon père de cette manière, me fit un bien sans pareil.

Je ne trouvais pas ses yeux bien francs, mais je tombai dans son piège et je répondis :

— Je suis bien contente de ce que vous me dites.

— Tant mieux !

Il eut un ricanement et me quitta.

Je fus reprise de ma méfiance, mais j’oubliai vite cet incident, satisfaite seulement de l’approbation du régisseur.

Je rentrai rapidement à la maison. Je voulais étudier le chant, ce que je fis.

Je tenais beaucoup à chanter à la messe le dimanche suivant. Je voulais que Jean-Marie entendît ma voix. C’était mon désir puéril, plein de vanité, mais je ne pouvais m’en détacher.

J’étudiai avec frénésie. Puis, le samedi, je m’en allai au village, afin de me concerter avec M. le curé pour placer mon morceau et le répéter avec l’organiste.

Je fus bien accueillie à la cure par la vieille servante :

M. le curé lit son bréviaire dans sa chambre, et je vais l’appeler.

Quelques minutes après, je fus en sa présence. Son visage était grave comme de coutume, mais il me semblait qu’une touche un peu plus sévère l’assombrissait.

Il écouta ma requête et m’autorisa à chanter, puis il me dit :

— Il y a longtemps que je ne vous ai pas vue, en dehors de la messe, Marane. J’ai appris que vous aviez fait un séjour chez Mmes de Jilique, mais que vous étiez partie de chez elles, sans les prévenir.

Je criai comme une enfant :

— Je ne le ferai plus !

Le bon prêtre sourit en me disant :

— Je l’espère bien.

Je lui racontai ma déception. Il m’écouta non sans émotion et murmura :

— Pauvre enfant, vous obéissez à votre instinct et votre caractère n’a pas encore de frein. Quel est l’être, voulu par Dieu, qui saura vous assagir ?

Je partis, gênée de mon personnage.

Ma conduite générale était-elle donc un objet perpétuel de scandale ?

Le dimanche, je chantai.

J’eus conscience de surprendre. De la tribune, près de l’orgue, où je me tenais, je sentis des têtes se tourner vers moi. Un silence plus grand envahit la petite église. Je devinais que les respirations étaient oppressées. Je fus bien fière de ce résultat.

Je ne vis pas Jean-Marie au sortir de la messe, mais toutes mes compagnes de première communion me regardèrent de telle façon que je pensai tout de suite qu’elles enviaient ma voix.

Je leur parlai comme de coutume, mais elles semblaient contraintes et se tenaient à distance. Leur respect avait grandi d’un seul coup.

Chanteux, en nous reconduisant, me dit :

— Sapristi ! quel frisson vous avez fait passer aux fidèles, Mademoiselle.

J’aurais voulu que le respect de Chanteux se fût augmenté aussi, mais il avait l’air plus ennuyé qu’admiratif.

Maman paraissait enchantée. Elle me glissa à l’oreille :

— Tu as au moins une belle qualité !