Marane la passionnée/11

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Éditions des « Bonnes Soirées » (p. 129-141).

XI


Ma mère ne fut pas loin de me considérer comme une insensée, quand je lui avais fait part de mon penchant pour M. de Nadière. Elle s’accoutumait difficilement à mes enthousiasmes.

Je lui disais ce qui me venait à l’esprit et ce que je sentais dans mon cœur.

Ma nature était exubérante et mes sentiments s’envolaient de mon âme sans calcul.

Je m’imaginais M. de Nadière mélancolique, blessé dans son amour pour Jeanne, comme je l’avais été dans mon amitié, et cela me suffisait pour me le rendre sympathique.

J’en demandais à vieillir, afin d’avoir l’âge canonique où il me serait permis, sans choquer les conventions, d’aller consoler ce malheureux.

En attendant, ma « beauté » ne s’épanouissait pas. Je restais pâle, sans éclat, et je m’habillais sans recherche, malgré les supplications de maman.

Mars fantasque arriva sans que je modifiasse en quoi que ce fût mon aspect général.

Ce printemps eût été gai, sans mes divers sujets de mélancolie. Vraiment, je me sentais dix ans de plus que l’année précédente, et je donnai raison à maman.

Le castel des Crares prenait un air de fête sous le soleil.

Ce jour-là, je m’étais approchée d’assez près, et je contemplais, par les fenêtres ouvertes, l’enfilade des pièces. Les tentures me plaisaient.

Un ouvrier me dit :

— C’est bien, hein, Mamzelle ?

— Très bien.

— Cependant, c’est pas encore si « chic » que vos yeux !

Oh ! là, c’était un compliment sur lequel je ne comptais pas. Il faudra que je me méfie. Je veux me promener sans attirer l’attention, et si mes yeux se remarquent, il faudra que j’y apporte bon ordre.

Je savais à peu près que mes yeux n’étaient pas mal, mais cette appréciation louangeuse ne me fut pas agréable.

J’ai riposté avec raideur :

— Je ne suppose pas que l’on vous paie pour faire des compliments aux paysannes de ce pays !

Il m’a regardée assez interloqué. J’en ai profité pour m’éloigner.

Il y a peut-être des jeunes filles qui eussent été ravies d’avoir suscité l’admiration d’un homme simple, en se disant que son compliment avait d’autant plus de valeur. Pour ma part, j’étais furieuse.

Je me cachai derrière une voiture de matériaux et j’allais m’en aller, quand je vis sortir de la maison un homme jeune, grand et mince.

Il n’avait pas de chapeau. Il me parut brun, avec des yeux noirs. Une moustache légère barrait sa lèvre.

Je fus frappée par son air de distinction. Il donnait des ordres avec une politesse contenue qui me subjugua.

Il souriait un peu, mais ce sourire était si retenu, si désabusé que j’en ressentis une peine affreuse.

Ah ! que j’oubliai vite M. de Nadière !

Toutes mes velléités de consolation, de réconfort, se reportaient sur cet inconnu. J’en étais absolument honteuse et bouleversée.

Je me retirai lentement, mais j’aurais voulu rester toujours, rien que pour regarder cet étranger agir.

Je ne sais pas comment je revins à la maison. Je me remémorais tous les détails de sa toilette, tous ses jeux de physionomie, sa démarche et sa façon de regarder et d’écouter.

Tout de suite, j’avais deviné M. Descré. Il était venu pour savoir où en étaient ses travaux.

La lande monotone, la forêt me parurent soudain animées d’un mouvement intense.

Dans mon cœur, il me semblait qu’une fleur s’épanouissait.

Un moment auparavant, j’étais soucieuse, et, subitement, tout le soleil de la terre brillait dans mon âme.

Je ne me rendis pas compte tout de suite de ce qui m’arrivait. Je chantais, je courais, je riais avec mes chiens. J’avais secoué ce fardeau de misère que je traînais et j’étais redevenue une enfant.

Je compris tout à coup que j’avais voué, dès le premier regard, une affection profonde à l’habitant des Crares.

Je m’arrêtai dans ma course. Je me demandais avec terreur s’il était possible de donner une place aussi grande à un être humain.

Jeanne de Jilique et son mari s’enfuirent loin de ma pensée. Ils ne se présentaient plus à mon souvenir que comme un passé falot.

Mon cœur était plein d’une vie nouvelle, c’est-à-dire que je naissais seulement à la vie.

Puis, mon ardeur se glaça : ce monsieur était marié…

Pouvais-je vouer une ferveur semblable à un homme marié ?

Un homme marié appartenait à une seule femme, celle qu’il avait épousée, et je ne pouvais songer une minute à me placer entre eux.

Je fus désespérée. De nouveau, l’existence me parut affreuse et je cherchais ce que je devais faire. J’avais bien lu dans les romans que des hommes ne se gênaient pas pour aimer une autre femme que la leur, mais on les accusait de manquer de droiture.

Je savais que les gens mariés se juraient fidélité et j’aurais été désolée de faire rompre ce serment à un époux. Certainement, je n’aurais pas pu voir sa femme malheureuse par ma faute.

Je trouvai alors que je jouais vraiment de malheur.

J’arrivai à la maison dans un état d’âme émouvant.

J’avais résolu de ne rien raconter à maman de ce nouvel événement, mais l’heure du dîner était encore bien loin. J’étais si agitée que je compris qu’il me serait impossible de me taire.

Au bout d’un quart d’heure de silence, durant lequel je tournais du rouge au blanc comme un feu alternatif, je risquai :

— Est-ce un gros péché d’aimer un homme marié ?

Maman tenait un tricot. Elle le laissa tomber sur ses genoux avec un cri d’horreur.

— Tu me poses une question à laquelle une jeune fille bien née ne devrait pas penser !

— Pourquoi donc ?

— N’insiste pas.

— Il n’y a aucun mal à une question semblable, je ne vois pas pourquoi je ne m’instruirais pas. Une mère doit conseiller sa fille.

Maman sembla radoucie par mon explication et elle me répondit sans impatience :

— Tu es assez intelligente pour comprendre sans beaucoup de phrases, qu’un homme marié n’existe plus pour une jeune fille. Il ne viendrait nullement à l’esprit d’une jeune fille pure, bien élevée, loyale, de s’occuper d’un homme marié, et encore moins de l’aimer.

— Comme c’est bizarre, murmurai-je !

— Que veux-tu dire ?

Je ne répondis pas tout de suite. Je constatai que la réalité n’était nullement semblable aux romans. Puis, j’étais offusquée que ma mère parlât de jeune fille bien élevée et loyale, ne devant pas prêter attention à un homme marié.

Ces paroles me semblaient dénuées de sens. Je convins de lutter et je prononçai :

— J’estime que ces conventions sont absurdes.

— Comment cela ? questionna maman, interdite.

— Parce que je sais que l’amour est une flamme qui souffle où elle veut.

— Ciel ! où as-tu pris ces théories ?

— Dans mon jugement.

— Mais quel est donc l’esprit diabolique qui t’inspire ? cria ma mère exaspérée.

— Le diable n’est pour rien dans mes sentiments, et je répète que l’amour est une force qui nous pousse à aimer un être d’une façon inopinée, et quand on le rencontre, on n’a pas le temps de se demander s’il est marié ou non.

Maman m’examinait avec un visage épouvanté. Il me semblait qu’elle ne pouvait plus parler.

— Qu’est-ce que j’entends ! put-elle enfin proférer d’une voix rauque.

— N’ai-je pas raison ? insistai-je, forte de la réalité.

— Mais ce sont des principes de sauvage ! cria maman, scandalisée.

J’étais révoltée par ce que je jugeais l’étroitesse des idées de ma mère et j’articulai froidement :

— Ai-je l’air de venir d’une île de sauvages ?

— Quoi ! s’écria maman, en se dressant sur ses pieds, serait-ce de toi dont il s’agit ? As-tu rencontré un homme assez indigne qui ait osé te faire une déclaration ?

— Non, ma mère, je ne l’ai pas rencontré, cet homme ! Mais avant de poursuivre mon récit, je pourrais te rappeler que l’on peut subir certaines déclarations sans les avoir provoquées.

Maman devint très rouge et cria :

— Tu n’as pas de cœur, et, de plus, tu es une insolente !

— Mais si, maman ! dis-je négligemment ; seulement, j’aime me défendre… Je poursuis ma belle histoire. J’ai aperçu un monsieur qui m’a paru être mon idéal.

Les nerfs de ma mère se détendirent. Elle devint souriante et riposta, non sans ironie :

— Je constate que tu as oublié M. de Nadière.

— Oui ! répondis-je tranquillement. Je ne connais pas M. de Nadière, tandis que j’ai aperçu M. Descré, qui est tout à fait l’homme que je rêve.

— Seigneur !

— Si tu savais combien mes jours sont changés ! Je n’avais rien dans le cœur, j’allais comme une sotte dans la vie, et, maintenant, tout est beau, tout est éblouissant, malgré l’obscurité, et je sais pourquoi les hommes et les femmes sont créés.

— Mon Dieu ! Mon Dieu ! se lamentait maman.

— Ils sont faits pour s’aimer, poursuivis-je avec calme.

— Ôte-toi ces idées de la tête !

— Mais non, puisque mon instinct me suggère que c’est la vérité.

— Oserais-tu dire ces choses à ton confesseur ?

— Assurément.

— Tu lui raconteras que tu aimes un homme marié ?

— Quel mal vois-tu donc à cela ?

— Juste ciel !

— Je ne veux pas enlever ce Monsieur à sa femme ni le forcer à m’aimer. Je le regarderai de temps à autre, quand j’irai du côté de sa maison.

— Tu ne sortiras plus.

— Je sais sauter par les fenêtres.

— Tu es une fille sans conscience ! C’est ainsi que tu passais ton temps à contempler un homme que tu ne connais pas ! Tu voulais, sans doute, le forcer à te voir, l’amener à te faire des compliments. Horreur ! Un homme marié ! C’est abominable !

— Tu ne me plains même pas. Tu pourrais me dire que je n’ai pas de chance de découvrir mon idéal en un homme déjà pourvu d’une épouse. Tu ne comprends donc pas quel supplice les heures vont devenir pour moi ? Je n’aime cet inconnu que depuis deux heures et déjà les tortures de la jalousie m’envahissent.

Maman, qui marchait de long en large, s’arrêta net. Je la voyais violemment agitée, alors qu’il me semblait pourtant que je disais des choses fort naturelles.

Elle répéta, comme affolée :

— La jalousie !

Puis, se tournant vers moi, elle me dit avec un calme affecté :

— Je crois que tu es folle.

— Alors, toute l’humanité doit l’être, car il est certain que tout le monde aime dans sa vie.

Je notai que maman se mordait les lèvres. Je repris :

— N’as-tu pas aimé mon père ?

— Tu te mêles de choses qui ne sont pas de ton ressort. Une fille qui a du tact ne pose pas de questions indiscrètes.

— Oublie que je suis ta fille et pense que je suis une femme consciente qui désire s’éclairer. Je répète donc que chaque être ressent l’amour, et peut-on choisir celui ou celle qu’on aimera ? Je ne le sais. Peut-être certaines personnes peuvent-elles faire un choix judicieux ; mais moi, je ne l’ai pu, parce que, soudainement, j’ai reconnu celui qui me plaît.

— Tais-toi !

— Ce n’est pas facile. Tu ne peux t’imaginer combien j’ai le désir de parler de M. Descré. Je crois, du moins, que c’est bien lui. Je ne pense pas que ce soit un ingénieur venu pour surveiller la maison. Il avait des façons de propriétaire. Je voudrais que tu fusses en sa présence. Son aspect est doux et ferme, ses manières distinguées. Que sa femme doit être heureuse !

Je penchai la tête, accablée. Maman se taisait et je poursuivis :

— Certainement, je ne dormirai pas cette nuit, je suis trop bouleversée, trop surprise par cette aventure. Je croyais qu’aimer un homme était une douceur, une sécurité, et je m’aperçois que c’est un tourment.

— Marane, fais-moi le plaisir d’éloigner ces sornettes de ton esprit !

— Comme je le désirerais, maman ! Tu vois, il y a deux heures, je ne voulais qu’aimer, et, maintenant, je souhaite être aimée.

— Assez ! ordonna ma mère en cachant ses oreilles dans ses mains.

— Écoute-moi, je t’en supplie ! Ne me repousse pas. Je suis une enfant malheureuse, touchée par l’amour. Je sais que je vais être torturée par ce mal qui a foncé sur moi, comme un oiseau sur sa proie. J’aime ce monsieur de toutes mes forces et je ne pourrai jamais rêver de l’avoir pour mari. Maman, maman, pense au martyre que je vais endurer, aux souffrances qui vont faire de moi une victime ! J’avais cru mon cœur mort. Il se réveillait comme une bête affamée.

Je ne pensais plus qu’à M. Descré. Je savais qu’il aimerait la nature, comme je l’aimais, qu’il goûterait comme moi les fureurs et les douceurs de la mer, les courses dans la lande, les rochers étranges et les étoiles brillantes et bleues. Pourquoi serait-il venu dans mon pays s’il ne voulait pas contempler les mêmes spectacles que moi ? C’était un lien entre nous.

Mon existence se nourrissait. Elle ne contenait jusqu’alors nul élément digne de la fortifier. Aujourd’hui, tout se métamorphosait.

Je trouvais merveilleux que l’amour fût nouveau. Je savais que le monde avait toujours aimé, et je m’étais figuré que ce sentiment, vieux comme la création, était terne et fade. Je le découvrais lumineux, neuf, et il me semblait que, seule, je le jugeais à sa profondeur, tellement il m’apparaissait surprenant.

Je dormis bien peu durant la nuit qui suivit cette révélation.

Maman avait pris le parti de m’écouter sans plus me critiquer.

Peut-être avait-elle jugé que ma franchise était une garantie de ma loyauté.

Cependant, le lendemain, quand elle me vit avec mes yeux cernés et mon visage pâli, elle me dit sévèrement :

— J’espère que tu n’enfreindras pas mes ordres et que tu ne franchiras pas les limites du parc.

— Je ne puis te le promettre ! criai-je vivement.

— Je ne veux pas que tu tentes de revoir ce Monsieur !

— Je veux le revoir ! Ne sens-tu pas qu’il est maintenant l’espoir de mes jours ?

— N’ajoute pas à tes folies. Dorénavant, tu te promèneras avec moi, selon mes forces. Je t’ai laissé trop de liberté. Tu as des allures d’une indépendance qui devient outrancière. Tu t’es suffisamment compromise, et je ne tiens pas à ce que tu t’enfonces dans des habitudes qui ne sont pas de mon goût.

J’écoutais ma mère avec stupéfaction. D’abord, je ne pus l’interrompre, mais, jugeant qu’elle voulait me séquestrer, me surveiller et détruire la joie qui se levait pour moi, je criai impétueusement :

— Je ne me laisserai certainement pas conduire comme une enfant, maintenant que je viens d’apprendre la beauté de la vie ! Je suis une femme dont le cœur s’est ouvert et nul ne peut m’empêcher de jouir de ce bonheur.

— Que veux-tu donc ? demanda ma mère avec inquiétude.

Ma ferveur s’éteignit sous cette question directe. Que voulais-je faire ? Je n’avais pas de but et nul plan. Je ne songeais qu’à revoir M. Descré, sans plus.

Quand j’eus compris que rien d’autre ne se dessinait dans mon esprit que cette innocente perspective, je répondis :

— Je veux simplement essayer d’entrevoir de nouveau M. Descré.

— C’est un scandale ! gémit ma mère. Tu n’as pas honte ? Si on te remarque, tu seras perdue de réputation. Comment peux-tu envisager cela de sang-froid ? On dira que tu cherches une aventure. Ne sens-tu pas le côté inconvenant de ta conduite ?

Les paroles de maman ne me touchaient pas. Était-ce parce que je vivais trop avec la nature ? Mais mon instinct seul me guidait. Il me semblait impossible que l’on trouvât ma conduite répréhensible. N’ayant aucune intention déloyale, je pensais que chacun plongeait au fond de ma conscience.

Je répondis donc :

— Je ne vois nulle inconvenance dans mon sentiment. J’ai pour ce monsieur tant d’admiration, tant d’amour et de respect, que mon âme s’est élevée d’un seul coup à une hauteur insoupçonnée. Il n’y a pas de place pour l’ombre du mal.

Ma mère haussa les épaules.

— Tu ne connais pas la portée de ce que tu racontes.

Je me révoltai :

— Je me demande quelle autre portée on pourrait attribuer à ce que je dis. Je sais que cet homme est marié, et sa femme peut m’être sympathique.

J’avoue que ces mots me coûtèrent assez de peine à être articulés. Ils me brûlèrent les lèvres.

Je convins avec ma conscience que je n’étais pas sincère et je repris :

— Je crois que cette dame me déplaira ; mais je n’aurai pas plus à m’en occuper que je ne m’occupe de son mari. Ce que je veux seulement, c’est le revoir. On aime revoir le soleil, la mer, un beau jardin.

Ma mère me contemplait avec effroi. Ma nature lui apparaissait. Elle s’étonnait de la passion que j’apportais aux choses, et elle murmura d’une voix saccadée :

— Je ne sais de qui tu tiens ! Tu montres des sentiments excessifs dans tous tes actes. Quand je t’entends parler amour à ton âge, avec cette force et cette volonté, je suis confirmée dans mon idée que tu n’aurais peur de rien pour arriver à tes fins.

Pour toute réponse, j’éclatai de rire.

Maman reprit plus haut :

— Tu vois que tu n’as pas de cœur. Tu le vois ! Chanteux te gênait… et…

— … Je l’ai supprimé ! achevai-je en riant.

— Tu ris ! s’écria ma mère, épouvantée.

— Mais oui, je ris, parce que tu prends des choses logiques au tragique. Tu te figures que je vais me débarrasser de Mme Descré ?

Maman frissonna et je restai songeuse.

La femme de l’homme que j’aimais se matérialisait devant moi. Je l’imaginais grande, blonde, avec un air distingué et froid.

Elle se mouvait comme une déesse, était rare de ses gestes, et ordonnait plutôt qu’elle ne priait. Il me semblait que son mari devait la craindre et qu’il n’osait exprimer son opinion.

Je me donnais le beau rôle dès que j’entrais dans leur intimité. J’étais douce, humble et j’adorais en silence.

Ces rêveries me plaisaient et l’ouvrage léger que je tenais dans mes mains, à côté de ma mère, avançait bien peu.

— Tu ne travailles guère, remarqua maman.

— Non, il y a trop longtemps que je suis assise ; je vais aller me promener.

— Non !

— Oh ! maman, ne prends pas cet air sévère, et laisse-moi sortir. Tu ne voudrais pas m’enfermer dans la maison des journées entières.

— Tu te promèneras en ma compagnie.

— Tu marches trop lentement !

— Je ne veux pas que tu ailles aux Crares, que tu te fasses remarquer par ces inconnus. Que dirait-on de toi !

— Que je m’intéresse aux travaux.

— Oui, mais les ouvriers insinueront aussi que tes yeux s’arrêtent trop longtemps sur le propriétaire, et tu seras la risée de ces gens !

— Quelle idée ! Ces travailleurs n’ont pas une imagination débordante.

— Justement, ils vont au plus simple.

Ma mère accumulait les arguments et je lui opposais une défense serrée.

Puis, lasse de discuter, je bondis vers la porte et je disparus en criant :

— Je sors !

Maman voulut me retenir, mais j’étais déjà loin. Ah ! la contrainte ne me réduisait pas. Il me fallait la liberté. Jamais l’air ne me parut plus pur que ce jour-là.

Un rayon de soleil blond filtrait à travers les branches reverdies. La mer mugissait doucement dans le lointain, mais je l’entendais, moi, mugir tendrement.

Tout devenait beauté, bonté, tendresse.

Cependant, je me retins pour ne pas aller aux Crares. Je me dirigeai vers la mer, je tournai le dos à mon but aimé, et je me forçai à ne pas penser à M. Descré.

Je voulais essayer si son pouvoir occulte agirait sur moi quand même, malgré la distance que j’agrandissais entre lui et moi.

Je m’assis entre mes chiens, sur un rocher que la mer battait. Je voulus concentrer mon imagination sur le spectacle des flots, mais je vis bientôt, hélas ! que mes efforts demeuraient vains. Chaque plainte de la mer, chacun de ses cris, chacun de ses chants, devenait pour moi des paroles d’amour que prononçait M. Descré à mon oreille.

À vrai dire, j’étais stupéfaite par l’intensité de ce sentiment. Je compris que l’amour était une emprise terrible. Je faillis me plaindre d’aimer. J’aurais voulu détacher de moi cette puissance qui m’enveloppait.

Je fus désespérée. Je pensai que Dieu avait créé l’amour pour punir les hommes. J’eus des frissons d’épouvante. J’étais punie, moi aussi, parce que… Oh ! l’horrible vision qui revenait en ma mémoire.

J’aimais un homme qui ne serait jamais à moi. Il avait fallu qu’il vînt dans ce pays, poussé par quelque destin obscur, afin qu’il fût le tourment de ma vie.

Je repris le chemin de la maison. J’avais sans doute une figure bien étrange, parce que ma mère s’exclama quand elle m’aperçut :

— Qu’as-tu fait ?

— Je me suis promenée.

— Du côté des Crares ?

Je ne répondis pas. L’accent avec lequel cette question était posée me déplut. J’avais réuni tant d’efforts pour ne pas aller du côté de cette propriété, que je fus froissée dans ma dignité par le soupçon de ma mère.

Mon silence lui parut un aveu.

— Malgré ma défense formelle, tu t’es encore montrée de ce côté-là !

Nos regards se croisèrent. Forte de ma conscience, je ne baissai pas les yeux.

— Tu vas te compromettre plus que jamais, poursuivit maman. Je ne sais pas ce que tu as dans la tête ! Tu me feras mourir.

— Oh ! maman !

— Oui, mourir ! Il y a des moments où je me demande si je ne dois pas te laisser ici et me retirer, moi, dans un couvent, pour y vivre enfin des jours calmes. Tu n’as pas la moindre dignité, pas le moindre souci du respect que tu te dois.

J’aurais pu interrompre ma mère et lui avouer en quelques paroles toute la déférence que j’avais eue pour ses recommandations, toute la volonté que j’avais employée pour ne pas me laisser aller à cet aimant qui m’attirait.

Mais je ne le fis pas. Je me tus pendant que maman continuait à me charger d’anathèmes.

Par perversion, sans doute, je savourais avec joie l’erreur que commettait maman. Mon silence l’encourageait à me supposer coupable de désobéissance. Elle m’accablait, mais je pouvais tout supporter, parce qu’un sentiment très haut me dominait.

Je souriais même en me disant : « C’est ainsi que chemine la calomnie. Quand on croit les gens en faute, on n’a plus de frein. Ils sont accusés de tous les crimes. »

Ma mère remarqua mon sourire :

— Tu n’as donc pas d’entrailles ! Quelle triste nature possèdes-tu donc ?

Maman recommença ses reproches. Je ne l’écoutais plus. Je m’enfonçais dans un rêve qui n’en finissait pas. J’avais perdu l’épouvante de l’amour, ressentie dans l’après-midi. J’étais de nouveau joyeuse, portée par ce souffle qui m’arrivait d’un monde inconnu.

Un mot de maman strida à mes oreilles. Je ne sus pas lequel de ses mots avait heurté mon tympan. C’était sans doute une dissonance qui jurait avec ma propre pensée. Toujours est-il que ce son me réveilla.

Je me levai de mon siège et je prononçai d’un ton lassé :

— Pourquoi tant de phrases, chère maman. Je ne suis pas allée aux Crares cet après-midi, mais au rocher de la Mouette. Tu peux t’en assurer auprès du vieux pêcheur Bronec qui a fait une partie du chemin avec moi.