Marane la passionnée/15

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Éditions des « Bonnes Soirées » (p. 174-184).

XV


Comme le temps était beau ! Quel charme se dégageait des arbres aux feuilles renouvelées ! Que le ciel me semblait pur et que la nature me semblait harmonieuse !

J’étais tout indulgence. Je pensais à des devoirs d’humanité. Je me sentais devenir meilleure. Et cependant, tous ceux qui m’entourent me paraissent lointains. Seul, Ned Descré est proche.

Je ne cherche pas à savoir pourquoi je l’aime. Je trouve cet amour naturel. Il est venu à moi, simplement. C’est ainsi que les vies doivent se nouer.

Je chemine dans les sentiers et la présence de Ned m’y suit. Je suis heureuse. Je n’éprouverai certes pas plus de joie quand je m’en irai à son bras et quand le murmure de ses paroles chantera à mes oreilles.

Ah ! que le lendemain de mes dix-huit ans me paraissait doux ! Jamais je n’avais contemplé avec autant d’extase le soleil qui disparaissait rayon par rayon. Jamais je n’avais remarqué cette ardeur sortie de la nuit et qui fait pressentir une vie nocturne active.

Quelle exaltation je vécus, me sentant indigne de mon bonheur, m’y accrochant, le désirant de nouveau parce que je le méritais, pour me trouver, soudain, confuse devant lui.

J’aurais voulu posséder l’âme d’un petit enfant, afin de pouvoir dire à l’être que j’aimais : « Me voici, nous avons souffert, oublions notre peine, nous serons un monde nouveau. »

C’est avec une impétuosité que je ne me soupçonnais pas que j’allais vers cette clarté de l’amour. Je me comparais à une fleur qui sort de terre, malgré les frimas essuyés. Rien ne peut l’empêcher de fleurir quand arrive le printemps.

Ah ! que j’étais joyeuse et vive ! J’avais des ailes et mes talons ne touchaient plus le sol.

Je n’allai vers les Crares que quelques jours après mon anniversaire. J’étais toujours enveloppée de ma cape, je portais toujours mes lunettes teintées qui métamorphosaient la couleur des fleurs.

Je me promenais ce jour-là, jusqu’aux limites de notre parc, quand, venant vers moi, j’aperçus M. Descré.

Je devins timide soudain. Mon rêve était là, tangible. Je crus ne pouvoir supporter sa vue. Il me fallut un très gros effort pour tenir mon rôle. Ah ! que celui que j’aimais me parut grand et beau ! Sa démarche aisée avait une cadence harmonieuse et je ne pus m’empêcher de l’admirer.

— Bonjour, Monsieur ! Vous vous êtes égaré chez le voisin !

— Serait-ce vrai ?

— Mais oui, ce bols appartient à Mme de Caye.

— Je suis confus.

— Vous serez absous !

Mon accent était dégagé. Il me semblait même que je devenais bien coquette pour une demoiselle de compagnie.

— Je suis heureux de vous rencontrer, reprit-il, votre conversation me réconforte. Je broie moins de noir lorsque je vous ai vue. Votre manière de voir est saine, vos jugements sont sensés. Enfin, vous êtes pour mol la personnification de la droiture.

Eh ! eh ! je jugeais que mes affaires allaient bon train ! Je répliquai, avec une fausse modestie :

— Vous me comblez ! peut-être suis-je un peu trop franche.

— On ne l’est jamais trop ! s’écria M. Descré.

Cette opinion me plut.

— Vous avez beaucoup de délicatesse, continua-t-il, et vous parlez de la nature avec tant de justesse que l’on sent tout de suite votre âme haute.

Ah ! quel homme compréhensif il était ! Et comme il arrivait là où je voulais qu’il vînt.

Quel triomphe pour la demoiselle de compagnie.

Il y eut un moment de délicieux silence entre nous, du moins je le jugeai tel, parce que j’étais orientée vers les plus belles perspectives. Tout à coup, M. Descré me dit :

— Je suis surpris que Mlle de Caye ne vous accompagne jamais dans vos courses. Est-elle souffrante en ce moment ?

C’était un coup direct que je ne savais comment parer ! Je m’y attendais si peu. J’étais en plein rêve et il fallait que la réalité m’en arrachât brusquement.

J’articulai péniblement :

Mlle  de Caye. Mlle de Caye.

M. Descré reprit :

— Votre réticence à en parler confirme ce qu’on nous en a dit, à ma mère et à moi.

— Quoi donc ? criai-je sans atténuer ma vivacité.

— Il paraît qu’elle est d’une indépendance et d’une fantaisie déconcertantes.

Hélas ! maman avait raison. Je ripostai :

— Oh ! vous devez savoir, Monsieur, que les jeunes filles ont toujours eu l’avantage d’être un sujet de conversation. Mlle de Caye n’échappe pas à la règle commune, mais elle est hors de soupçon.

— Comme vous êtes bonne et charitable, Mademoiselle. Ce n’est pourtant pas ce que l’on dit ; il me faut toute la confiance que j’ai en vous, et aussi mon amour de la vérité et de la justice, pour vous parler ainsi. Mlle de Caye est, paraît-il, étrange et cruelle, elle a des tendances assez vulgaires, et elle s’est enfuie d’un couvent où on l’avait enfermée pour la mater.

— Oh ! oh ! j’ignorais ces détails.

Je murmurai ces mots d’un accent défaillant. Mon beau rêve s’en allait-il à la dérive ? J’avais eu raison de n’avoir pas été modeste. Ma déception était effrayante et il me fallut une volonté d’airain pour ne pas me justifier en révélant instantanément à M. Descré qui j’étais.

Toute ma conduite désinvolte se retournait contre moi, mais amplifiée avec méchanceté.

J’eus le beau courage de ne pas me trahir.

— Par vous, Mademoiselle, qui devez la bien connaître, nous saurons, ma mère et moi, si ces informations sont erronées.

— Elles le sont, Monsieur !

J’avais prononcé ces mots gravement, avec un tel accent de conviction que M. Descré m’examina quelques secondes sans parler.

— Il est pitoyable alors, reprit-il, que la réputation d’une jeune fille soit ainsi abîmée. On ajoute encore qu’elle s’est compromise avec un jeune valet de ferme qu’elle voulait épouser. Il est malheureux que la descendante d’une noble et ancienne famille ait oublié à ce point ce qu’elle devait à l’honneur des siens.

« Je trouve douloureux de constater qu’une belle jeune fille, car il paraît qu’elle est belle et intelligente, n’ait pas pensé à faire un meilleur usage de ses dons.

Je cinglai l’air de ma cravache et je lançai d’un accent hautain, méprisant :

— C’est tout ?

M. Descré me regarda, surpris. Il ne me répondit pas, trouvant sans doute que mon ton était singulièrement impertinent.

Je répétai en le bravant :

— C’est tout ?

Mes yeux devaient flamboyer sous mes verres jaunes.

Je criai :

— Quelle honte pour ceux qui ont sali une jeune fille aussi pure, aussi foncièrement scrupuleuse que Mlle de Caye ! Je suis contente que vous m’ayez posé ces questions sur elle, Monsieur, parce que je puis vous affirmer sur l’honneur que tout est faux ! Certes, Mlle de Caye n’est pas banale, peut-être peu soucieuse de l’opinion, mais sa droiture est indéniable.

— Je ne demande qu’à le croire, bien que les femmes soient souvent fourbes et rusées.

— Vous avez souffert par une femme, criai-je avec plus de force, et vous vous figurez que toutes ont le caractère de la vôtre. Heureusement, il existe beaucoup de femmes loyales.

— Vous, oui, Mademoiselle ! interrompit M. Descré.

— Moi…, oui ! et Mlle de Caye.

— Vous la défendez avec chaleur !

— C’est ma meilleure amie.

— Dites-moi alors quelles sont ses qualités et pourquoi on ne la voit pas se promener avec vous ?

Je luttais avec mon indignation. J’aurais voulu tout de suite me défendre, mais j’hésitais à arracher mes lunettes.

Une prudence instinctive me conseilla d’atermoyer. Je ne voulais pas aller trop vite. Dès que M. Descré saurait qui j’étais, je le prévoyais, il se confondrait en excuses et en compliments. Il serait peut-être plus ou moins flatteur, et, pour toute la vie, j’aurais un doute sur sa sincérité.

Je retins l’impétuosité qui m’aurait jetée dans le drame et je répondis en un terrible effort :

— Le récit serait peut-être un peu long pour le temps qui me reste ce soir. Un autre jour, je vous parlerai d’elle. Je me suis trop attardée ; il faut que je me sauve.

Je m’enfuis. J’étouffais. Ainsi ce misérable Chanteux avait poursuivi sa vilaine œuvre. Il avait voulu épouser ma mère en lui représentant qu’Évariste était un jeune homme perdu et moi une jeune fille éhontée bonne tout au plus à épouser un berger.

Il éloignait ainsi de moi tous les prétendants des environs en répandant des calomnies.

J’étais folle de douleur, et la mort de Chanteux me paraissait la plus grande preuve d’un Dieu juste.

Ah ! que le printemps de mon cœur avait brusquement disparu ! Je ne voyais plus que ténèbres autour de moi. Je frémissais de colère et d’humiliation. Ainsi, mes instincts tout innocents avaient été transformés, par cet affreux régisseur, en une abominable méchanceté.

Il avait été flagellé par mes dédains, et, rendu furieux parce que j’avais éventé ses projets et protégé ma petite maman, il se vengeait en abîmant ma jeune vie.

Je me trouvais sévèrement punie de n’avoir pas écouté les avis de ma mère. J’étais, je l’avoue, hostile à toute remontrance, mais ma conscience était blanche. J’aurais dû être moins attirée par le dehors, moins cassante avec le régisseur ; mais aurais-je pu vaincre une âme laide comme l’était celle de cet homme ?

Il avait son but précis : remplacer en tout le comte de Caye.

Combien je me félicitais d’avoir caché ma personnalité ! Jamais, sans ce stratagème, je n’aurais su les médisances qui se murmuraient, et je n’aurais pu essayer de me défendre.

Dieu, encore une fois, m’avait conduite.

Allais-je perdre Ned ? Rien que cette pensée épaississait des ténèbres autour de moi, et il me semblait que quelque chose s’écroulait dans mon cœur.

Je me trouvai en face de maman sans savoir seulement comment j’étais rentrée.

Je jetai ma cape, mon béret, mes lunettes sur le premier siège venu.

Je marchai de long en large dans la pièce jusqu’à ce que maman me demandât :

— Que se passe-t-il encore ?

Je restai un moment sans répondre, puis je criai :

— Ce misérable Chanteux m’a discréditée dans les environs !

Maman devint pâle, puis elle murmura :

— Je savais bien que ces choses finiraient mal.

— Et pourquoi ? À cause de cet homme exécrable ! J’allais tranquillement dans la vie, ne commettant rien de répréhensible. Il a fallu que ce régisseur ambitieux voulût nous amoindrir. Il est mort, tant mieux !

— Marane !

Maman se dressait devant moi. Ses yeux agrandis se fixaient sur les miens, brillants comme deux escarboucles.

— Je répète mes paroles. Je n’ai jamais eu peur, heureusement, de ce voleur qui voulait devenir ton mari.

Ma mère fléchissait sur ses jambes.

— Marane ! murmura-t-elle en un souffle rauque, ne me rappelle pas ces circonstances ! Je ne sais que trop que tu as voulu te venger. Depuis ce temps, je lutte avec ma conscience. Je devrais te… te dénoncer.

Elle avait voilé son visage, et elle sanglotait dans ses mains.

— Quelle idée ! criai-je, bouleversée par la terreur, me dénoncer ! Et pourquoi ?

— Parce que tu as tué Chanteux ! murmura ma pauvre maman.

J’eus un frisson. Quel devait être le martyre que vivait ma malheureuse mère ! Pourtant je ne pouvais la tranquilliser. Elle guettait avidement le geste qui la rassurerait, mais je ne pus le faire. Ma gorge se nouait. Je craignais des complications.

— Maman ! maman ! implorai-je en pleurant, ne te torture pas ! tout s’effacera ! essaie de croire en ta fille. Je suis si malheureuse !

Mon chagrin crevait. De longs pleurs sortaient de mon être. Mes épaules étaient secouées par la violence de mes sanglots et je bégayais :

— C’est fini ! jamais plus il ne pourra m’aimer. Mon existence à peine commencée est déjà terminée.

Maman ignorait encore que ces renseignements me venaient de M. Descré. Elle me questionna :

— Par qui as-tu connu ces calomnies ?

— C’est M. Descré qui m’a mise au courant. Il ne savait pas que j’étais Mlle de Caye et il m’a appris qu’on la disait cruelle, capricieuse, fantasque et de goûts vulgaires.

— Oh ! s’exclama maman blessée.

— Tu sens combien j’aurais du mal à effacer ces mauvaises impressions.

— J’espère que tu n’essaieras pas de te justifier et que tu laisseras ce monsieur en repos.

Mais déjà l’esprit de justice s’infiltrait en moi et jem’écriai :

— Je ferai toute la lumière ! je ne veux pas qu’un Chanteux triomphe !

— Pourquoi t’abaisser !

— Ce sera me relever. Je m’expliquerai avec M. Descré et ensuite, s’il veut m’épouser, je le refuserai ! Mon avenir de bonheur est perdu. Je ne serai pas la femme d’un être qui aura dans l’âme ces doutes horribles sur sa compagne !

— N’exagère pas, Marane.

— Oh ! maman. Moi, cruelle, tu ne le crois pas, dis, maman ?

Ma mère ne me répondit pas. Je compris qu’elle n’était pas éloignée d’avoir cette pensée.

— Ma petite maman, insistai-je d’un accent pathétique sois sûre de mon cœur. Ce Chanteux me révoltait tellement ! Je frémis encore de douleur en pensant qu’il voulait remplacer papa !

— Je te pardonne, Marane, mais l’épouvante est dans mon cœur.

— Non, maman, non.

Je voulais empêcher ma mère de parler. Cette scène me brisait parce qu’elle venait sur ma peine d’amour. Être jugée ainsi par celui que j’aimais, me faisait l’effet de gouttes de plomb tombant sur mon cœur, et le pardon arraché à ma mère me paraissait une dérision.

J’avais hâte, maintenant, de revoir M. Descré pour lui raconter ma vie. Une horrible nuit régnait en moi. Si courageuse à l’habitude, je ne savais plus quel parti prendre.

Et pourtant, l’ensorcelant printemps illuminait la terre. Tout était rose. J’avais rêvé d’être heureuse et la fatalité s’abattait sur moi.

Au lieu du doux accord que j’escomptais, c’était un destin ironique qui cheminait près de moi.

— Ne pleure plus, Marane.

Mes larmes étonnaient ma mère. Pour une rare fois, elle mesurait ma sensibilité, mais elle se demandait de quelle cause elle provenait.

— Est-ce le désagrément de te savoir calomniée chez nos gens, qui t’alarme ainsi ?

— Oh ! non, chacun me connaît. Je suis désespérée parce que M. Descré me croit autre que je ne suis.

— Je t’avais prévenue.

— Je l’aime, maman.

— Toutes les jeunes filles ont un chagrin d’amour.

— Je veux faire exception ! criai-je avec colère.

— Nul n’y peut rien.

— Je me défendrai. Je veux que M. Descré soit à mes genoux ! Je veux qu’il devienne fou de moi, à cause de mes belles qualités !

— Que tu es passionnée, Marane ! J’ai peur de toi, je t’assure.

— Ne me crains pas, maman. J’ai une conscience claire.

— Non… parce que tu ne sais pas pardonner à tes ennemis.

Je regardai ma mère au fond des yeux. Elle tressaillit. Mes pleurs étaient séchés et j’eus même un sourire ambigu.

Ô joie ! elle me comprit.

— Marane ! cria-t-elle, transfigurée, en me prenant dans ses bras.

— Oh ! maman chérie, répondis-je d’une voix étouffée.

— Peux-tu me dire la vérité ? bégaya-t-elle, tremblante.

— Pas encore, murmurai-je en me dégageant de son étreinte.

Soudainement, elle avait rajeuni. Une lumière irradiait son visage et elle me contemplait souriante.

— Ah ! s’écria-t-elle, je revis ! Il me semblait pourtant que ton cœur était bon, mais je restais indécise comme devant une énigme. Je suis rassurée. Tu peux retarder ton récit, je sais maintenant que tu n’as pu mal agir. Tes yeux ne se sont pas détournés et ils sont limpides.

Les paroles de ma mère étaient un baume calmant sur ma peine, mais elles n’effaçaient pas complètement mon irritation de me savoir mal jugée par M. Descré.

— Maman, demandai-je à brûle-pourpoint, suis-je assez belle pour me faire aimer ?

Ma mère hésita, puis elle dit lentement :

— Tu as des yeux admirables, ton teint est frais, ta bouche est d’un dessin agréable ; seul ton nez serait un peu large, mais les narines sont bien modelées.

Je restai soucieuse, puis je questionnai encore :

— Selon toi, si M. Descré me voyait soudain, serait-il touché par ma beauté ?

— Chacun possède son idéal, et j’ignore si tu plairais à M. Descré. Je ne le souhaite pas d’ailleurs, parce que je ne sais d’où vient ce monsieur, et je veux pour toi un mariage de toute confiance.

— Ce mariage serait bon et beau, puisque j’aime, mais, avec ces circonstances, il devient impossible. Je suis ennuyée de me savoir belle et capable d’inspirer un sentiment de tendresse. Il me serait désagréable qu’un cœur pût souffrir par moi. Je ne voudrais pas provoquer une affection à laquelle je ne pourrais répondre.

— Tu es une malheureuse enfant, me dit ma mère, tu as toujours des embûches devant toi.

Je m’étais ressaisie. Mes larmes ne coulaient plus. Il fallait lutter et je me sentais de taille à entrer en lice.

Cependant, je résolus de garder encore mon incognito devant M. Descré. C’eût été, selon moi, une victoire trop facile. Je n’aurais qu’à me montrer avec la beauté dont me gratifiait ma mère pour qu’il risquât le coup de foudre dont j’avais été atteinte.

Non, je voulais être aimée pour les qualités qu’il avait appréciées chez Maria Lespir.

Le courage me revenait. Dans mon excitation, je me retenais pour ne pas courir tout de suite chez les Descré. Mais il était un peu tard et il n’était pas possible de se présenter chez eux à l’heure du repas.

Maman épiait les jeux de ma physionomie. Elle voyait, tour à tour, ma bouche serrée ou souriante, la flamme de mes yeux qui voltigeait, douce ou joyeuse. Par moments, je redressais le buste et, à d’autres, je m’affaissais comme un pantin sans ressort.

À l’instant où j’eus cette dernière attitude, maman murmura :

— Quelle vie tu as en toi !

— Ah ! je ne la sens guère ! Il me semble, au contraire, que dix morts m’accablent. Je ne sais plus si j’existe ! Tout me paraît affaibli, lointain et cruel. Je n’aurai de paix que lorsque j’aurai revu M. Descré.

— J’ai peur de cet entretien.

— Il faut cependant qu’il ait lieu. Je ne puis rester avec cette réputation abominable. Il me semble qu’un fer rouge me brûle.

— Je suis torturée de te savoir parlant seule avec cet inconnu. Je devrais t’accompagner.

— Ce serait grotesque, puisque je suis ta dame de compagnie.

— Ces mœurs nouvelles me bouleversent. Vous prenez tant d’initiative, vous autres jeunes filles, maintenant.

— Ah ! maman, c’est fort heureux ! On défend son bonheur, son honneur, on sait où l’on va, et, si l’on montre ses défauts, l’entourage compte avec. On développe son énergie.

— Que tout cela est peu féminin !

— Hélas ! il faut du courage et de la force, puisque les plus faibles sont vaincus. Il s’agit de ne pas se laisser prendre au jeu d’un Chanteux. Tu tremblais devant lui. Pense à ce que serait devenu Évariste si j’avais eu peur, moi aussi.

Ma mère se tut. Mes paroles portaient évidemment.

Je passai la soirée dans une agitation extrême. Mes pensées tumultueuses m’absorbaient. En vain, maman essaya-t-elle de distraire mon esprit. Je ne pouvais m’associer à son effort.

J’aurais voulu ne pas me coucher. Je savais que je ne pourrais dormir. Dans mon cerveau enfiévré, j’entassais argument sur argument, afin de présenter dignement la défense de Marane de Caye.