Marane la passionnée/14

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Éditions des « Bonnes Soirées » (p. 163-174).

XIV


Je devenais recueillie. Peut-être était-ce l’approche de mes dix-huit ans qui me transformait.

J’aimais me promener, moins pour franchir les buissons et admirer la nature, que pour rêver. Les spectacles variés qui se déroulaient sous mes yeux n’étaient plus le but principal de mes courses, mais le cadre nécessaire aux songes qui emplissaient ma tête et qui convergeaient tous vers M. Descré.

Malgré toutes les observations que maman m’avait faites à ce sujet, je restais convaincue qu’il serait mon mari. Ma foi dans cette réalité était inébranlable.

Je marchais plus posément, et mon âme se ressentait de ce calme. Sans doute, l’effort que j’accomplissais pour paraître une demoiselle de compagnie posée, m’aidait. Je m’en allais d’une allure sage, scrutant l’horizon sous mes lunettes jaunes, pour apercevoir celui que je voyais seul au milieu de toute cette nature.

Cependant, malgré toute ma hâte de le rencontrer, je n’allai pas du côté des Crares durant quelques jours. Une sorte de réserve me retenait, et aussi, ma présomption l’avoue, une grande sécurité.

Maman était satisfaite de cette abstention et surtout étonnée.

— Où es-tu allée, Marane ?

— À la ferme du Doc.

— Et puis ?

— Chez les Pendenec, panser le petit blessé.

— Pas aux Crares ?

— Non, maman.

— Tu deviens raisonnable. Je suis contente que tu ne te compromettes plus en dirigeant tes pas toujours vers ces parages. Enfin ! tu oublies ce M. Descré, comme tu as oublié M. de Nadière.

Ma mère rit.

— Non, je n’oublie pas, mais je me recueille avant mon mariage.

Maman sursauta :

— Ton mariage ?

— Toujours… avec M. Descré.

— Encore ?

Le visage de ma mère se rembrunit.

— Tu t’entêtes !

— Nullement. Je suis logique dans l’enchaînement des faits.

— Quels faits, grand Dieu ?

— La marche de nos amours.

— Marane, je te prie de te taire !

Ma mère me regardait avec sévérité. Je repris, imperturbable :

M. Descré est venu ici, pourquoi ? Pour oublier un affreux chagrin. Naturellement, un homme sociable comme lui ne pourra vivre seul, sans consolation. Or, je suis là. Je ne l’ai pas cherché, tu en conviendras, maman. Je l’attendais, c’est vrai, sans savoir comment il surgirait. Il vient. Je le trouve à mon goût. Je serais donc de la dernière sottise de ne pas essayer de le consoler. Je n’ai jamais vu que l’on procédât autrement dans les romans, ou même dans les biographies de personnages célèbres.

Maman était atterrée par mon raisonnement.

— Mais… commença-t-elle.

Elle cherchait des arguments.

— Ne te donne pas la peine de démolir l’édifice de ma logique. Tout arrivera comme je le dis.

— Et… et… l’imprévu ? articula maman, galvanisée.

— Il n’y en aura pas.

Ma mère me regardait comme si j’eusse été un démon. Elle m’attribua, pour une seconde, un don de double vue qui lui parut inquiétant.

Je me redressai, contente de l’effet que je produisais.

Je devais avoir dix-huit ans dans quelques jours. Je me réjouissais beaucoup de ce moment. En attendant, je me promenais dans mes endroits favoris, exprimant ma joie par des chants et des extases, devant le renouvellement de la nature.

Je voulais profiter de ma dernière année de solitude. J’étais si persuadée que j’aurais un compagnon l’année suivante que je le disais à chaque brin d’herbe.

Enfin, le matin de mes dix-huit ans arriva. Je fus grandie à mes propres yeux. Je me sentais puissante.

Cependant, je ne variai pas ma toilette. Je restai sous mes lunettes jaunes. Je gardai ma robe grise démodée, mon béret que j’entourai d’un voile plus léger et je m’enveloppai dans une cape moins épaisse.

J’avais l’intention d’aller contempler de mon rocher les vagues écumantes. Ensuite, je me dirigerais vers les Crares dans l’espoir d’apercevoir M. Descré. Il me semblait que pour mes dix-huit ans, je devais avoir cette joie. J’y comptais fermement.

Je partis avec mes chiens. Le temps était frais, agrémenté d’une brise qui faisait voltiger ma cape. Rasco et Sidra humaient l’air en aboyant joyeusement. Je sentais dans l’atmosphère une amabilité, un épanouissement riant qui me transportaient. Tout était accueillant : le sentier, le roc, le buisson, l’oiseau qui volait au-dessus de ma tête et le ronronnement des flots.

Quand j’arrivai sur la plate-forme étroite d’où j’embrassais l’étendue, mon cœur se dilata. Il me vint des élans de bonté, de larges ondes d’espérance. Je remerciais Dieu qui me faisait comprendre la nature.

Mon chagrin passé se dissolvait, mon souci s’envolait et mon secret lui-même était léger.

Je ne doutais pas une minute que M. Descré ne ressentît la même émotion que moi. Les éléments nous donnaient la leçon d’une grandeur pacifiante. Je me découvrais des indulgences infinies et j’aurais voulu que tous les prisonniers de l’univers sortissent de leurs geôles et saluassent le printemps comme un libérateur.

Ah ! j’aimais Dieu dans ces moments-là, avec une ferveur sans pareille. Je lui étais reconnaissante de m’avoir créée et je lui demandai de vivre longtemps pour assurer le bonheur de Ned Descré.

J’étais persuadée que j’étais la seule femme qui pût le rendre heureux, la seule épouse qui saurait lui faire oublier son chagrin.

Pendant un court moment, j’eus encore un accès de jalousie en songeant que celle qu’il avait aimée avait été souveraine de son cœur et qu’elle avait régné sur sa volonté.

Je me trouvais frustrée. Subitement, je pensais que j’aurais dû être l’unique. J’arrivais trop tard et cela me troubla quelque peu. Mais je reconquis vite ma sérénité en me disant que c’était à ce premier mariage que je devais de connaître ce futur compagnon.

Ces réflexions occupant mon esprit, je voyais plus rien autour de moi.

J’évoquai « Ned ». Je fermai les yeux durant quelques minutes. Quand je les rouvris, il était devant moi.

Je ne poussai nul cri de surprise. Je compris que mon âme se continuait par la réalité.

Simplement, je parlai :

— Quelle agréable coïncidence ! Vous avez trouvé le chemin pour monter jusqu’ici ?

— Mais oui, Mademoiselle ! J’étais curieux de revoir cette roche. Le temps est radieux et j’ai auguré qu’avec cette clarté, on découvrirait un horizon sans limites.

M. Descré souriait presque. Son visage était comme un printemps, lui aussi. Une chaude lumière s’échappait de ses yeux et ses lèvres perdaient le pli amer que j’y avais vu.

Je dis lentement :

— À regarder cette immensité, tous les chagrins se dissolvent. On est si petit devant elle, qu’on ne peut ressentir de peines inguérissables.

Il me regarda et murmura :

— Ma mère vous a appris ?

— Je sais que votre femme est morte et qu’elle vous a fait souffrir.

— Ce sont des souvenirs dont je suis un peu humilié. Je n’ai pas approfondi le caractère de la compagne que je m’étais donnée. J’aurais dû voir plus tôt que nous ne nous conviendrions pas.

— Oui, on se trompe, articulai-je fermement ; on remarque un visage qui plaît, on croit deviner une âme qui sera sœur de la sienne, et on s’aperçoit au bout de quelque temps que les deux cœurs ne vibrent pas à l’unisson. L’un a tout donné, et l’autre… a tout gardé.

J’eus, sans doute, une expression bien mélancolique en proférant ces paroles, parce que M. Descré me regarda, plein d’étonnement.

— Vous avez donc souffert, vous aussi, Mademoiselle ?

— De toutes mes illusions ! ripostai-je avec force. Je vivais solitaire et j’ai cru trouver une amie, mais elle s’est jouée de moi. Naïvement, je lui avais voué une tendresse, un dévouement inimaginables, mais elle n’a su qu’en rire. Elle possédait de jolis traits suaves et elle savait s’attacher les cœurs.

— Pauvre Mademoiselle, je vous plains bien. Mon histoire ressemble à la vôtre. Ainsi que vous, j’avais offert le meilleur de moi-même. En retour, j’ai cru récolter un peu d’amour, mais je n’ai recueilli que dédain et moquerie. J’étais prêt à donner ma vie pour lui épargner une peine, un souci, mais l’ironie seule accueillait tous mes élans.

M. Descré pencha le front. Je murmurai :

— Tout ce désespoir se désagrégera au contact de cette belle nature. Dieu la déploie si enchanteresse à nos yeux, pour apaiser le tumulte de nos sentiments. Qui pourrait résister à cette magique ensorceleuse ?

— Vous avez peut-être raison. D’ailleurs, je ne veux plus aimer.

Je faillis pousser une exclamation en entendant ces paroles qui brisaient mon rêve.

Je regrettai d’être une dame de compagnie pleine de dignité, sans quoi j’aurais répliqué à la manière de Marane. Mais je m’interdis toute impulsion, et, d’un ton docte, plein d’onction, je conseillai :

— Ne prenez pas de résolution à la légère. Le cœur humain est une bête compliquée.

Mes paroles amenèrent un sourire sur le visage de mon interlocuteur. Je poursuivis avec une onction plus persuasive :

— Un jour vous serez surpris d’entendre ce cœur battre pour une autre femme, la vraie, celle qui vous rendra heureux, et vous direz : « Mais je ne savais pas ce qu’était l’amour avant de connaître cette si parfaite compagne ! »

Le visage de M. Descré s’épanouit complètement et je me rengorgeai. Il me semblait que j’avais d’autant mieux parlé que je défendais ma propre cause, et j’estimai que ce qualificatif de « parfaite » convenait fort bien au diplomate que je me révélais.

J’entendis une réponse qui me plut :

— Je ne sais quel baume étrange vous donnez à vos phrases, mais elles sont apaisantes. Est-ce peut-être votre conviction qui les souligne ; mais je devine en vous du cœur, de l’esprit et un certain humour.

Oh ! oh ! c’était bien là un franc succès !

La réalité justifiait mes pressentiments. Je marchais à grandes enjambées vers la conquête de mon futur époux.

Je répondis avec dignité :

— Merci, Monsieur. Je possède les qualités dont vous me complimentez, Je serais une sotte de ne point les reconnaître, et je n’ai pas à user d’une modestie qui ne serait pas de mise devant un tel paysage. Ici, tout est sincère, et nos paroles doivent être de même.

Il y eut un temps d’arrêt dans notre entretien. Évidemment, ma franchise surprenait M. Descré. Je devinais que sa femme ne l’avait pas habitué à une telle netteté de sentiments.

— J’avoue, me dit-il, à l’appui de ce que je pensais, que je n’étais pas accoutumé, dans le monde où j’ai vécu, d’entendre parler de cette manière.

Quels points je gagnais ! Il ajouta :

— La fraîcheur de vos idées, en même temps que leur maturité, m’émeut. Est-ce le calme de ce pays qui me force à juger les choses sous un autre aspect ?

— La nature qui vous enveloppe a ce pouvoir, mais elle n’agit que sur les cœurs purs. Les méchants ne l’aiment pas. Mais quand vous verrez, le soir, les étoiles scintiller au-dessus de la mer et la lune rire dans le ciel, vous goûterez davantage encore sa bienfaisante puissance. Avez-vous déjà vu le rayon qui danse sur l’eau, comme une libellule ? Ah ! Monsieur, être un rayon, une libellule, une perle de rosée !

— Mais, Mademoiselle, vous avez une âme au sens poétique très développé ! s’écria M. Descré, avec un regard sérieux.

Je crois qu’il oubliait que j’avais des lunettes. Je fus détrompée, parce qu’il demanda :

— Avez-vous donc les yeux si fatigués que vous ne pouvez vous passer de ces… de ces…

— … Affreuses lunettes ! achevai-je sans rire, hélas ! oui, Monsieur, à force de lire la politique, les romans, les articles à Mme de Caye, j’en suis là.

— Pauvre Mademoiselle ! Il est dur de gagner sa vie.

Je me dispensai de répondre. Une joie m’envahissait : M. Descré épouserait certainement la demoiselle de compagnie de la comtesse de Caye.

Je pensai soudain que je me compromettais au sens conventionnel du mot en restant ainsi seule avec un jeune homme, sur une roche élevée au-dessus des eaux. Ma conscience était tranquille ; mais celle de maman ne serait certainement pas contente de me savoir poursuivant un entretien avec autant d’intimité.

Je pris mon air le plus grave pour exprimer le désir de m’en aller. Je n’étais guère sincère en débitant ces phrases, mais il faut parfois vaincre sa préférence pour accomplir son devoir.

— C’est l’heure où je dois rejoindre Mme de Caye.

— Il est déjà si tard ! s’exclama M. Descré. Alors, je vais m’en retourner aussi.

— Laissez-moi vous adresser une prière.

— Parlez, Mademoiselle !

— J’aimerais repartir seule. Je ne veux pas rencontrer un des fermiers du manoir pendant que je serai en la compagnie d’un jeune homme. Perdre ma situation me serait une grande mortification.

M. Descré, sans un mot, s’inclina comme si j’eusse été une reine, et il me laissa passer. Rasco et Sidra sautèrent devant moi comme des chèvres.

Que le retour me parut merveilleux ! Des insectes voletaient autour de moi. La mer, à ma gauche, continuait son chant, et la lande, à ma droite, se préparait au crépuscule. Des bandes pourpres s’étageaient à l’horizon, d’un côté, tandis que de l’autre, des gazes bleutées voilaient le ciel et la terre. Un bourdonnement s’apaisait sur la lande, alors que la mer devenait un peu plus houleuse.

Un enthousiasme me transportait. J’avais des ailes et un chant d’allégresse montait de mon cœur vers Dieu. Au bas de la côte, je rencontrai Lucas qui conduisait une charrette :

— Bonjour, Lucas ! La nichée se porte bien ?

— Oui, Mam’zelle, grâce à vous !

— Ne parlons pas de cela.

— Ah ! j’y pense toujours !

— Vous avez tort.

Si mes réponses étaient riantes, les paroles de Lucas étaient mélancoliques. Je n’y pouvais rien et je le quittai en lançant un « Au revoir ! » joyeux.

De quoi aurais-je pu être triste ? Dieu avait posé mon bonheur à ma portée, et je le saisissais avec confiance.

Ce n’était pas une illusion. M. Descré était là, et les paroles que nous avions échangées ressemblaient pour moi à la plus douce des musiques. J’y trouvais des promesses, des serments et un accord de fiançailles.

Ah ! que mon imagination était vive et passionnée !

Le jour était aux rencontres. J’aperçus Mme Descré et j’allai à elle :

— Je vais au-devant de mon fils.

— Il est sur la plate-forme de la Mouette.

— Ah !

Cette mère, sans doute ombrageuse, me décocha un regard méfiant.

Je la bravai, sans réfléchir qu’elle serait ma future belle-mère :

— Oui, nous venons de passer quelques moments ensemble. Nous comprenons la nature de la même façon !

— C’était prémédité, cette rencontre ? dit-elle d’un ton un peu acidulé.

— Nullement. Elle était toute fortuite.

— Le hasard fait bien les choses.

— J’ai trouvé, moi, que la Providence les conduisait encore mieux !

J’avais lancé cette phrase avec une sérénité que m’eût enviée un grand philosophe.

Mme Descré dit :

— Je m’accoutume à vos étrangetés.

— Je vous en sais gré.

Je riais comme si cette conversation était une plaisanterie. Je discernais cependant dans l’attitude de Mme Descré une certaine nervosité.

Je la laissai aller à la rencontre de son fils, en songeant :

« Elle a la divination des mères. Elle pressent le filet que je tends autour de son bien-aimé. »

Quand je rentrai au manoir, maman m’annonça tout de suite :

— Nous passerons deux mois dans le Midi. Je viens d’avoir les réponses d’un hôtel. Nous partirons fin mai.

Je restai joyeuse :

— Nous ne sommes que fin avril. J’ai donc encore un grand mois pour achever la conquête de M. Descré et de l’amener à me dire : « Voulez-vous être ma femme ? »

— Je serai contente de t’arracher enfin à tes idées ridicules. Sois moins sûre de toi ! Puis, c’est déplorable pour une jeune fille de vivre ainsi dans l’inaction. Tu n’as plus l’âge de vagabonder dans les chemins. Tu devrais te rendre utile.

— À quoi encore, mon Dieu ?

Ma mère resta silencieuse. Elle savait que je cousais maintenant, que je brodais et que je tricotais, que je portais la plupart de ses ordres dans les fermes. Je lisais, et non seulement des romans, mais aussi nombre de livres instructifs. De plus, j’allais chez les malades et je ne reculais pas devant les soins à donner. Certainement, depuis le jour de mes seize ans, j’avais accompli quelques progrès.

Je repris :

— Je ne sais ce que je pourrais faire de plus ! Je fournis toutes les layettes du pays.

J’exagérais, mais cela n’offensait personne.

— Tu restes trop indépendante, répartit ma mère.

— Cela n’est pas nuisible, répondis-je ; puis, cela ne m’enlève aucune qualité. Je sais que j’ai du cœur, de l’esprit et un certain humour.

— Tu es bien renseignée ! Qui a pu te laisser croire ces choses ?

M. Descré.

Maman était suffoquée.

— Ce monsieur n’est pas un homme bien élevé ! On ne se permet pas de faire des compliments à une jeune fille.

— Tout dépend des circonstances, dis-je sentencieusement. Quand on est dans un salon, où le marivaudage est de règle, j’aurais eu des doutes sur la sincérité des éloges d’un homme ; mais, quand on est en face de la mer, sous un ciel pur, on croit ce qu’un être ému vous raconte.

— Dois-je comprendre que tu t’es promenée seule avec cet inconnu ? s’écria maman, aussi scandalisée que dédaigneuse.

— Cet inconnu sera ton gendre ; donc, ne le dédaigne pas ! Nous ne nous sommes pas promenés, nous nous sommes rencontrés inopinément. Je puis t’avouer que cela m’a causé le plus vif plaisir. M. Descré, lui, n’a pas éprouvé tout de suite le même sentiment, mais je crois qu’après avoir échangé quelques paroles avec moi, il a changé d’avis. Mon cœur l’a touché, mon esprit l’a charmé, et mon humour l’a diverti.

— Quelle modestie !

— Heureusement, la modestie n’a rien à voir avec mes affaires. Il sera temps d’être modeste quand mon mari sera pénétré de mes qualités. D’ici là, il vaut mieux que je ne les lui cache pas. Et puis, il ne faut pas oublier que ces compliments s’adressaient très respectueusement à Maria Lespir, une pauvre fille obligée de gagner sa vie et qui a besoin d’encouragement.

— Comment, cette mascarade n’a pas encore été éventée ?

— Non, je suis prudente. Je ne suis pas encore Mlle de Caye pour lui, mais je me réjouis de le lui annoncer.

— Et moi, je me réjouis de t’enlever à cette atmosphère. Quand nous reviendrons du Midi, je suppose que tu auras changé d’idée. Tu prendras alors une existence plus sérieuse et surtout plus conforme à ton rang.

Je laissai parler maman. Elle me développait ses plans. À notre retour de ce voyage, elle voulait se rendre chez des cousins habitant la Nièvre. Elle retrouverait là-bas une compagne de couvent qui avait un fils de l’âge d’Évariste.

Sa santé devenant meilleure, elle pensait à s’évader du cadre où nous vivions.

Naturellement, mon frère profiterait aussi de ces promenades. Il nous écrivait beaucoup pour le moment et son précepteur était fort content de lui. À lire les lettres qu’il nous adressait, son élève était le jeune homme le plus charmant et le plus travailleur qui fût.

Maman était de plus en plus apaisée par ces bonnes nouvelles. Elle ne craignait plus l’horrible spectre de l’alcoolisme. Elle me citait l’exemple d’Évariste, et, ce jour-là, elle me dit :

— Ah ! si tu étais comme lui !

— Mais je ne veux pas préparer l’École centrale !

— Tu pourrais être plus patiente, plus réservée ; mais il te faut les aventures, les courses périlleuses, les cris…

— Je n’en abuse pas. Mon aventure est tout à fait banale, mes courses se limitent à la roche de la Mouette. Quant à mes cris, ils se bornent à deux « Ayaya » lancés à mes chiens ; ce sont là mes méfaits.

— Tu me tourmentes. J’ai toujours peur de te savoir à la merci d’une tempête.

— Je ne vais plus en barque !

— Et puis, ce M. Descré, cet étranger, ces entretiens absurdes.

— Je ne puis pourtant pas rester prisonnière dans ce manoir, parce qu’un homme intelligent a su découvrir la beauté grandiose de ce pays !

Ma mère secoua la tête. Évidemment, elle se sentait impuissante devant les circonstances.

Je poursuivai gaîment :

— Tout cela changera. Ne te fais pas de souci, ma pauvre maman. Le mariage éteindra les enthousiasmes. J’aurai d’autres buts. J’élèverai de chers petits Descré, et tu trouveras la vie admirable.

Maman se boucha les oreilles.

Cependant, ce soir-là, elle me donna pour mes dix-huit ans un superbe diamant de famille.

Je fus éblouie par ce cadeau.

Je le remis pourtant dans son écrin, en disant que je voulais d’abord porter à mon doigt une bague de fiançailles.

— Tu es bien gentille, maman ; mais ce beau bijou ne me causera un réel plaisir que lorsque je serai fiancée. Jusque là, je veux que mes doigts restent sans ornement.

— Agis selon ton inspiration, me répondit maman.

Dans ma chambre, je rouvris mon écrin et je m’amusai à contempler les feux du diamant.